Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 60)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je réponds au premier argument. Le Christ n’a été évêque d’aucune ville en particulier, mais il a été évêque non seulement de Jérusalem, mais de toute l’Église; et qu’il n’a pas eu de successeur, puisqu’il est toujours vivant. Mais, son vicaire général, il convenait qu’il l’établisse ailleurs plutôt qu’à Jérusalem. Car, comme par l’avènement du Christ la loi et le sacerdoce étaient changés, il convenait aussi de changer le lieu du pontife suprême, pour que tout soit renouvelé. Et c’est aussi parce que le temple et la ville de Jérusalem devaient être détruits et brûlés peu après l’ascension de Notre Seigneur.

À l’autre argument je réponds que Jérusalem a été, de toute antiquité, considérée comme la mère de toutes les églises, et a été jugée digne de grands privilèges à cause de la présence du Seigneur et des apôtres; et surtout parce que c’est dans ce lieu que les mystères de notre rédemption se sont accomplis en plénitude. Mais cela ne s’oppose en rien à la primauté de Pierre. Car, si saint Jacques a été pasteur et évêque de Jérusalem, Pierre l’a été, lui, de toute l’Église; et donc, de Jérusalem, qui n’est qu’une portion de l’Église universelle. C’est ainsi que répondent à cette objection saint Jean Chrysostome et Euthymius (dans leur commentaire du dernier chapitre de saint Jean). Saint Bernard leur a donné son approbation (dans le livre 2 sur la considération) quand il a dit : « Se contentant de l’Église de Jérusalem, saint Jacques a cédé à Pierre l’Église universelle. »

Au troisième argument je réponds que Luther n’a pas bien lu le concile de Nicée. Car, comme nous l’avons démontré plus haut, le concile de Nicée a donné à l’évêque de Jérusalem le quatrième rang parmi les patriarches. C’était un poste plus honorifique que juridique, car, en tant que simple évêque, il était soumis à l’archevêque de Césarée, métropolitain de toute la Palestine, et au patriarche d’Antioche. À la citation d’Eusèbe, je réponds que le texte en question a certainement été corrompu. Car, même si dans le codex de Bâle, qui donne la traduction de Ruffin, les mots ci-haut cités se trouvent, dans celui de Cologne, traduit par un catholique, on ne voit pas le mot primauté, et au lieu de « évêque des apôtres » on a « évêque des Jérusalemites. » Cette traduction correspond à celle de Nicéphore (livre 2, chapitre 3) et avec la phrase de ce même Eusèbe qui (dans le même livre 2, chapitre 14 de son histoire de l’église) dit que Pierre a été l’apôtre suprême, et le prince des premiers.

Elle correspond aussi au texte du codex grec, tant celui de la bibliothèque du Vatican que celui de la bibliothèque de Paris. (Et il donne le texte grec au complet, où se trouve au lieu « d’évêque des apôtres », « évêque des chrétiens de Jérusalem ».) Clément d’Alexandrie, cité par Eusèbe, ne dit pas que Pierre, Jacques et Jean ont remis à Jacques le mineur le gouvernement de l’église universelle, et l’ont constitué évêque des apôtres, ce qui est d’une grande absurdité. Il dit seulement que les apôtres n’ont pas recherché leur gloire personnelle, et n’ont pas, pour cette raison, assumé l’épiscopat le plus noble de tous à ce moment, mais l’ont remis à Jacques le mineur. Car, même si l’épiscopat d’une seule ville ne déroge en rien à la primauté, ce n’était pas une petite gloire qu’être évêque de Jérusalem à cette époque, puisqu’elle était plus noble que toutes les autres.

À la citation de saint Jean Chrysostome (homélie 3 dans les actes), je réponds que saint Jean Chrysostome parlait du siège d’une église particulière quand il a dit que « les apôtres ont concédé à Jacques le siège. » Car, que saint Jean Chrysostome place saint Pierre avant saint Jacques nous l’avons montré par plusieurs citations. Car, dans son commentaire de saint Jean sur « suis-moi », il dit : « Par ces paroles, il lui montre qu’il se souciait de lui et qu’il lui portait une affection familière. De sorte que, si quelqu’un demandait : comment se fait-il que ce soit Jacques qui ait reçu le siège de Jérusalem, je répondrais qu’il a établi Pierre maître de toute la terre. » Le même saint Jean Chrysostome (homélie 3) après ces mots qu’on nous oppose, ajoute au sujet de Pierre : « C’est à bon droit que, dans le commerce, possède un monopole celui qui a tout le monde sous sa direction. Or, c’est à quelqu’un de semblable qu’a dit le Christ : « Quand tu seras converti, confirme tes frères ! » CHAPITRE 27

La comparaison entre Pierre et Paul L’autre argument vient de ce que Paul est appelé l’apôtre par excellence, l’apôtre tout court. Il semble donc s’ensuivre que ce soit lui le chef des apôtres, plutôt que Pierre. On a découvert que sur les anciens sceaux utilisés par les papes pour les diplômes, étaient gravées les images de saint Pierre et de saint Paul, mais celle de Paul à droite, et celle de Pierre à gauche. Saint Thomas en a parlé (dans son épitre aux Galates, leçon un), et saint Pierre Damien dans son traité sur cette même chose. Je réponds que saint Paul a été l’apôtre par excellence, non parce qu’il fut plus grand que saint Pierre en pouvoir et en autorité, mais pour deux raisons qui n’enlèvent rien à la primauté de saint Pierre. La première. Parce qu’il a écrit beaucoup plus, et qu’il fut plus savant et plus sage que tous les autres. Car, nous l’appelons apôtre par antonomase quand nous citons ses écrits. L’autre raison est qu’il appartient en propre à l’apôtre d’implanter la foi. Paul a implanté la foi en plus de lieux qu’aucun autre. De plus, les autres apôtres ont été envoyés dans certaines provinces, mais Paul, à tous les Gentils sans restriction. Lui-même dit de lui : « J’ai travaillé plus que tous les autres. (1 Corinth 15) »

Saint Jérôme l’atteste aussi (dans le chapitre 5 d’Amos) en commentant ces mots : « Celui qui appelle les eaux de la mer, et les répand sur la surface de la terre. » Il dit que saint Paul n’a pas seulement implanté la foi du Christ par tout le long tracé qui va de Jérusalem à Illyricum, (comme saint Paul le dit Romains 15), mais aussi de la mer rouge jusqu’à l’océan, dans presque toute la terre. De sorte que c’est plutôt la terre qui lui a fait défaut que son zèle de prédicateur. En conséquence, Paul excelle donc dans ce qui est le propre de l’apôtre; et on le dit, comme saint Pierre, prince des apôtres, parce qu’il a été institué tête et chef des brebis. On peut aussi, d’une autre façon, l’appeler le prince des apôtres parce qu’il a rempli à la perfection la charge apostolique. Comme on dit que Virgile est le prince des poètes, et Cicéron le prince des orateurs.

Saint Augustin a, en peu de mots, présenté l’une et l’autre de ces raisons (livre 3 contre Boniface, chapitre 3) : « Si on dit apôtre tout court, sans aucune précision, on ne pense qu’à l’apôtre Paul, parce qu’il est connu par plus de lettres, et qu’il a travaillé plus que tous les autres. » L’objection qu’on fait au sujet des images de saint Pierre (à gauche) et de saint Paul (à droite) gravées sur le sceau pontifical, peut être résolue de plusieurs façons. La première. Il est suffisamment attesté que Pierre fut plus grand que Paul par l’autorité, comme nous l’avons enseigné par les témoignages de saint Cyprien (dans son épitre à Quintus), de saint Augustin (épitre 19 à saint Jérôme), de saint Jérôme (épitre 89 à saint Augustin), de saint Grégoire (homélie 18 sur Ezéchiel), de Theodoret (dans son épitre à saint Léon), de Oecuménius (Galates, chapitre 1). Même s’il était avéré que le nom de Paul était placé avant celui de Pierre, cela n’apporterait aucun préjudice aux pontifes romains, car ils reconnaissent comme leur père et leur prédécesseur autant Paul que Pierre. L’un et l’autre apôtre ont fondé l’église de Rome, et l’ont gouvernée avant tous les autres, comme l’atteste saint Irénée (livre 3, chapitre 3), et l’un et l’autre ont fini leur vie dans la ville de Rome par le martyre. La gloire de Paul appartient donc tout entière aux pontifes romains. La dignité et l’autorité suprême de Paul ne porte donc pas atteinte au pontificat de Pierre, car elle était exceptionnelle et extraordinaire.

Exemple. Même si, dans le peuple des Juifs, Moïse était plus grand qu’Aaron, Aaron n’en était pas moins le véritable grand prêtre. Et ce n’est pas à Moïse, mais à Aaron que les pontifes, qui vinrent après, succédèrent dans la dignité de pontife suprême, car le pouvoir de Moïse était extraordinaire, mais celui d’Aaron, ordinaire. En conséquence, même si nous admettions que, par un privilège extraordinaire, saint Paul ait été plus grand que saint Pierre, nous ne nierions pas, pour cela, le pouvoir ordinaire de Pierre, ni qu’il ait bien été le pontife suprême de l’Église. On pourrait ensuite répondre que ce n’est pas pendant de longs siècles que saint Paul a été placé à droite, car dans les sceaux qui nous sont parvenus, s’il y en a quelques uns qui donnent la place d’honneur à saint Paul, il y en a un assez bon nombre qui placent saint Pierre à droite. Comme dans les diplômes scellés par le pape, saint Paul se tient à droite, dans les médailles c’est saint Pierre qui occupe cette place d’honneur.

Et c’est peut-être à dessein que les anciens ont adopté cette façon de faire, à savoir, qu’ils aient placé tantôt l’un à droite, tantôt l’autre, pour signifier de cette manière que ces apôtres ou étaient égaux entre eux, ou qu’on ne savait pas qui l’emportait sur l’autre. Car, si saint Pierre est plus grand par le pouvoir, saint Paul est plus grand par la sagesse, comme le dit élégamment saint Maxime (dans son dernier sermon sur saint Pierre et saint Paul), où il écrit « qu’à Pierre a été donnée la clef du pouvoir, et à saint Paul la clef de la sagesse. » Voilà pourquoi saint Léon s’exprime ainsi (dans son sermon 1 sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « La grâce de Dieu les éleva, parmi tous les membres de l’Église, à une telle hauteur qu’il les établit, dans le corps de l’Église, dont le Christ est la tête, comme la lumière de deux yeux jumeaux. Nous ne devons trouver aucune différence dans leurs mérites et dans leurs vertus, car ils sont semblables par l’élection et le travail apostolique, et la fin de leur vie les a rendus égaux. »

Et saint Maxime, au lieu cité : « Saint Pierre et saint Paul excellent donc parmi tous les autres, et l’emportent sur tous les autres par une prérogative particulière. Mais, de tous les deux, qui doit-on préférer ? Cela est incertain. Je pense qu’ils sont égaux en mérites, puisqu’ils ont été égaux dans la passion. » Et saint Grégoire (livre 1 des dialogues, dernier chapitre) : « L’apôtre Paul est le frère de Pierre dans la principauté apostolique. » On peut donner aussi une troisième réponse. Car, comme l’a annoté Antoine Nebrissensis (aux 50 lieux de l’Écriture), quand deux compétiteurs arrivaient égaux, la règle voulait que soit placé à gauche le plus âgé et le plus méritant, et à droite le plus jeune et le moins honorable, et nul ne précédait l’autre en rien, en signe d’honneur à rendre. Car on appelait « latéraux », et par contraction « voleurs » ce qui recouvrait, en guise de défense, le côté droit des maisons nobles. Cela, il le prouve par plusieurs arguments, surtout par le témoignage de deux poètes illustres. Voici ce que dit Ovide (livre 5, des fêtes, des vieux) : « Et il allait au milieu des jeunes, sans susciter leur indignation, comme s’il était le seul commensal intérieur. » Il appelle « intérieur » celui qui est à gauche. C’est Virgile qui nous l’apprend (livre 5 de Enéades), car il dit de Cloanthe qui naviguait à gauche de Gya : « Lui, entre le navire de Gya et les écueils sonores, il se trace un chemin à gauche, et dépasse tout à coup le premier. »

Nous pouvons aussi accepter le témoignage d’Eusèbe, qui (dans le livre de la vie de Constantin) écrit qu’il a vu en Palestine Constantin adolescent parcourir la province avec Auguste senior. Il était toujours assis à sa droite. On ne peut douter que l’adolescent Constantin, qui n’était alors qu’un homme privé, ait été placé dans un lieu moins honorable que celui de l’empereur. Ne répugne pas à ce que nous venons de dire ce que déclare saint Ambroise (dans un sermon sur la pentecôte, 61), et ce qu’écrit saint Jérôme (commentaire 1 dans son chapitre aux Éphésiens). Ils disent, en effet, que la session à droite est le signe d’un plus grand honneur. Car, la droite, est en général, plus noble, et surtout pour les sièges qui sont alignés. Exemple. Si on place deux sièges contre un mur, et si l’un ne touche pas l’autre, il ne fait aucun doute que la droite est due à celui qui est le plus digne. Il en est différent quand on est en marche, et quand l’un recouvre le côté de l’autre avec son corps.

Il est donc croyable qu’on ait commencé, au début, à peindre saint Paul à la droite de saint Pierre, comme étant plus jeune et inférieur. Car, dans les diplômes pontificaux, Paul est placé à la droite de Pierre, de façon à ce qu’il le précède, et qu’il recouvre tout. Ce qui, pour Paul, est un signe d’honneur, et pour Pierre, de dignité. Qu’on ait commencé par la suite à le peindre à droite, même quand il ne recouvrait pas Pierre, ou quand le Christ ou la sainte Vierge étaient placées au milieu, cela semble provenir d’un manque de savoir, car ils constatèrent que saint Paul était placé à droite, mais ils ne se rendirent pas compte qu’il était peint ainsi quand il recouvrait Pierre. Ils pensèrent donc que cela avait été fait pour des raisons d’ordre honorifique. Voilà pourquoi, ils continuèrent à placer saint Paul à droite quand ils étaient assis tous deux, ou quand un grand espace les séparait.

Que ce ne soit pas pour honorer saint Paul que les anciens ont agi ainsi, on peut le prouver par le fait que dans toutes les autres choses, saint Pierre est toujours placé avant saint Paul. Si on les nomme, Pierre précède; si on les invoque dans les prières, Pierre précède; si on doit les célébrer par un jour de fête en leur honneur, Pierre précède. Pourquoi cet ordre serait-il changé dans les images ? Enfin, si ces choses ne parviennent pas à convaincre certaines personnes, on peut admettre que c’est pour l’honorer que saint Paul a été placé à la droite de saint Pierre. Et on peut trouver trois causes à ces marques d’honneur. La première. Il semble avoir eu plus d’influence que saint Pierre. Il a amené à la foi plus de Gentils; a parcouru un plus grand nombre de provinces, avec un plus grand labeur. Il a nous a laissé plus d’écrit d’une immense utilité que Pierre. L’Église, en effet, quand elle rend un culte aux saints, ne regarde pas tant le degré d’honneur qu’ils eurent sur la terre, que ce qu’ils ont légué d’utile à la postérité. Car, quand elle les honore, par motif de reconnaissance, elle rend un culte plus grand à ceux à qui elle doit davantage. Certes, les diacres saint Étienne et saint Laurent exerçaient un ministère semblable auprès de leurs évêques respectifs : saint Étienne était au service de saint Jacques, évêque de Jérusalem et apôtre, et saint Laurent au service du souverain pontife Sixte. Et pourtant, l’Église honore plus saint Étienne que saint Jacques, plus saint Laurent que Sixte, car les martyres illustres de ces diacres profitèrent admirablement à toute l’Église. La preuve que l’Église fait plus de cas des diacres Étienne et Laurent que de saint Jacques et de Sixte, c’est que le jour de leur naissance au ciel a une octave, et celui de Jacques et de Sixte n’en a pas.

Autre cause du même genre. Saint Jérôme et saint Thomas d’Aquin furent de simples prêtres. Saint Antoine, saint Benoit et saint François ne furent même pas prêtres. Et cependant, en ce qui à rait au culte qu’on leur rend, ils passent avant bien des saints évêques, bien des martyrs, et bien des souverains pontifes, parce que, par leurs écrits, par leur fondation d’ordres religieux, ils rendirent plus de service à l’Église que beaucoup d’autres. L’autre raison est que saint Paul fut principalement le docteur des Gentils, saint Pierre, celui des Juifs. Saint Paul est placé avant saint Pierre pour que l’Église signifie par là que les Gentils ont été placés avant les Juifs, par celui qui a dit : « que le plus grand serve le plus petit. »

La troisième raison pourrait être que Pierre a été appelé par le Christ quand il était encore mortel, et comme placé à gauche. Paul, lui, c’est du ciel qu’il a été appelé par un Christ immortel, qui règne et siège à la droite de son Père. Cette raison est invoquée par Pierre Damien (dans son épitre à Désiré, qu’il a écrite sur ce sujet), par Innocent 111 (dans son sermon sur l’évangile) et par saint Thomas (lecture 1, sur l’épitre aux Galates). Pierre Damien ajoute une quatrième raison. Saint Paul était de la tribu de Benjamin, lequel fut un type de Paul. Car, bien qu’il ait été le dernier parmi ses frères, il est quand même appelé par son père le fils de sa droite, et est placé par Joseph avant tous ses frères. CHAPITRE 28

On réfute l’objection des quinze péchés de Pierre claironnés par les Magdebourgeois Leur dernier argument vient des fautes horribles de saint Pierre que les Magdebourgeois énumèrent (centurie 1, livre 2, chapitre 10, colonnes 558,559, 560). Et ils insistent que ce n’est pas sans le conseil du Saint Esprit qu’elles ont été fidèlement rapportées, pour qu’on n’attribue rien de trop à Pierre. Car Dieu avait prévu ce qui arriverait plus tard.

La première faute. Il a demandé (Matt 14), par curiosité, comme ils le disent, d’être autorisé à marcher sur les flots. Et c’est pour cela que, après, il a été puni, et qu’il tomba dans un plus grand péché : le doute. Je réponds qu’en cela, saint Pierre n’a commis aucun péché, mais qu’il a plutôt démontré une foi singulière. Car s’il avait péché en demandant de marcher sur les flots, il n’aurait pas obtenu du Christ ce qu’il demandait, car Dieu ne coopère pas à nos péchés par des miracles. C’est pourquoi Maxime (sermon 1 sur la naissance au ciel de l’apôtre) dit : « Voici Pierre, qui crut tellement à la parole de Jésus que les flots de la mer ont été mis à l’épreuve par ses pas sur l’eau. Car, comme un fidèle serviteur, il demanda à son Seigneur, -ce que son amour obtint-, qu’il lui donne la faculté de faire des pas nouveaux sur l’eau. Et la seule raison pour laquelle il eut peur, semble-t-il, c’était pour que la fragilité humaine connaisse la distance qui sépare le Maître du serviteur. » Et plus bas : « Vraiment bienheureuse et admirable la foi de Pierre, même quand il a peur, cette foi que n’a pu ébranler la crainte d’un péril imminent. Car, en criant pendant qu’il enfonçait : « Seigneur, délivre-moi ! », c’est de lui qu’il s’est méfié, ce n’est pas du Seigneur qu’il a douté. Que cette peur du glorieux Pierre n’induise donc personne au vice ! »

La seconde. Pierre (Matt 16) a dit au Christ : « Loin de toi, cela, Seigneur ! Que cela ne t’arrive pas ! » Par ces paroles, prétendent les Magdebourgeois, saint Pierre a commis une faute horrible et dégoutante. Et, un peu plus bas : « Par ces mots, on raconte une faute horrible, qui mérite la condamnation éternelle, à moins que, par une très grande miséricorde de Dieu, il ne se rétracte. Car on ne peut douter qu’il commettait un péché grave en demandant quelque chose de pareil. » Je réponds que saint Jérôme a estimé que cela s’était passé bien autrement. Car, (dans le chapitre 14 sur saint Matthieu), il écrit : « Dans tous les passages, on découvre chez Pierre une foi très vive. Quand Jésus demanda à ses disciples ce que les hommes pensaient de lui, il a confessé le Fils de Dieu. Et même s’il a erré en pensée quand il a interdit à Jésus de se rendre jusqu’à la passion, il n’a pas erré dans l’affection. » Et (au chapitre 16) : « Cette erreur de l’apôtre, qui venait de son affection respectueuse, ne m’apparaîtra jamais comme une tentation du démon. »

La troisième. Ils la découvrent dans Matt. 17 : « Seigneur, il est bon pour nous d’être ici. Si tu le veux, faisons-y trois tentes etc. » Ils disent que Pierre a péché quand, en dehors de la parole de Dieu, il a pensé instituer un culte pour perpétuer la mémoire de cet évènement. Bien plus, c’est par le Père céleste que cette superstition de Pierre a été châtiée. Je réponds que saint Pierre n’a péché en aucune façon. Marc (chapitre 9) nous le fait facilement comprendre, quand il explique : « Il ne savait pas ce qu’il disait, car ils étaient prostrés par la terreur. » Saint Pierre était donc hors de lui-même quand il parla ainsi, et, dans un tel désordre mental, il a certes pu se tromper, mais pécher, nullement. Saint Jean Chrysostome, en commentant ce texte, estime que ces paroles de saint Pierre expriment une très grande ferveur. Voici ce qu’il dit : « Tu vois à quel point l’amour du Christ l’incendiait. Car, tu ne dois pas chercher à savoir s’il souhaitait prudemment, mais plutôt quelle était la grandeur de son amour du Christ, à quel point il en était enflammé ! »

De plus, il est étonnant que les Magdebourgeois aient flairé une superstition et un nouveau culte en mémoire de la transfiguration, quand Pierre se contente de dire : il est bon pour nous d’être ici. Et, au surplus, ce n’est pas pour perpétuer la mémoire d’une chose passée qu’il voulut dresser trois tentes, mais pour éterniser le moment de la présence avec le Christ glorieux. C’est pourquoi saint Léon (dans le sermon de la transfiguration), dit que ce que saint Pierre a demandé était bon, mais à contretemps, car le moment n’était pas encore arrivé pour lui de jouir de cette gloire. Il n’a cependant pas péché en demandant la gloire avant le temps, car il ne savait pas ce qu’il disait.

La quatrième. Pierre fut un des disciples, (Matt 16) et peut-être pas le moins insistant, qui discutait pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand. Cette ambition larvée le Seigneur l’a rabrouée par une longue exhortation. Mais l’Écriture ne dit jamais que Pierre fut de ce nombre. Les pères qui ont commenté ce passage (Origène, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, et d’autres) enseignent que ce n’était pas saint Pierre qui avait lancé ce débat, mais les autres disciples, car ils pressentaient que Pierre serait placé avant tous les autres. On peut le déduire, cela, de l’évangile lui-même. Car, après avoir dit que Pierre avait été envoyé à la mer, (chapitre 17), Matthieu ajoute au début du chapitre 18 : « À ce moment-là, les apôtres s’approchèrent de Jésus pour lui demander : qui, penses-tu, est le plus grand ? » Il indique clairement que c’est, en l’absence de Pierre, que la question a été soulevée. En effet, c’est au moment même où saint Pierre a été envoyé à la mer que les autres disciples allèrent trouver Jésus.

La cinquième. Ils disent que saint Pierre a voulu limiter à sept fois le nombre du pardon des péchés : « Combien de fois pardonnerai-je à mon frère quand il pèche contre moi ? Jusqu’à sept fois ? » Ce sont des enfantillages. Saint Pierre n’a rien voulu restreindre; il interroge son maître tout simplement. La sixième. Ils reprochent à saint Pierre cette demande (Matt 19) : « Voici que nous avons tout laissé. Que nous arrivera-t-il ? » Il semble là avoir rêvé des récompenses charnelles, et avoir parlé avec arrogance. Mais entends le commentaire de saint Jean Chrysostome : « Ce n’est pas par ambition ou par vaine gloire qu’il dit ces choses, mais pour introduire dans le monde un peuple vrai, parce que pauvre. » En effet, le Seigneur n’a reproché à Pierre aucun péché, mais il lui a promis de très grandes récompenses. »

La septième. Ils reprochent à Pierre d’avoir dit (Jean 13) : « Tu ne me laveras jamais les pieds pendant toute l’éternité ! » Ils disent que « c’est par une dévotion dépravée inconsciente qu’il refuse que le Christ lui lave les pieds ». Voici ce que saint Jean Chrysostome a à dire sur cette objection : « Le fait de ne pas obéir était une preuve d’amour et de respect. » Et, plus bas : « Il est véhément en refusant, et plus véhément encore en permettant. L’un et l’autre par amour. » Saint Basile (dans son sermon sur le jugement de Dieu), dit, au sujet de ce passage : « Il ne donna le signe d’aucun péché, d’aucun mépris, mais il manifesta, plutôt, de quelle façon il honorait le Sauveur. Et il montra quel est le respect qui convient à un serviteur et à un disciple. » Saint Cyrille (chapitre 9, livre 4 sur saint Jean) : « C’est avec raison que le disciple fidèle s’effraya de cet abaissement de son maître, et que, poussé par sa révérence coutumière, il le récusa. »

La huitième. Ils la vont chercher dans ces paroles de saint Pierre (Matt 26) : « Même s’il me faut mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Il semble accuser de mensonge le Jésus qui lui avait prédit qu’il le renierait. Mais écoutons saint Jérôme : « Ce n’est ni de la témérité, ni un mensonge, mais la foi de l’apôtre Pierre, et son amour ardent envers le Sauveur. » Écoutons aussi saint Jean Chrysostome : « D’où cela t’est- il venu ? D’un grand amour, et d’une forte volonté. » Il n’y a donc pas eu de faute ici, ou s’il y en a eu une, ce fut un excès d’amour et de piété. La neuvième, ils la découvrent au jardin des oliviers. Après avoir reçu l’ordre de veiller, il a dormi. Mais l’évangéliste leur trouve une excuse, à Pierre aussi bien qu’aux autres apôtres : « leurs yeux s’étaient appesantis ». Et comme ils avaient veillé une bonne partie de la nuit, je ne vois pas quelle grande faute il y avait à être vaincu par le sommeil.

La dixième. Pierre (Matt 26) a coupé l’oreille de Malchus. Ils disent que « contre l’interdiction du Christ, il s’est servi d’un glaive, et que, dans un effort téméraire et impie, il a amputé l’oreille du ministre du pontife ». Et plus bas : « Le conseil prédit dans l’Écriture cherche à empêcher, autant que possible, les actes violents. » D’abord, il est faux que ce soit contre une interdiction du Christ que saint Pierre s’est servi de son épée. Car le Seigneur n’avait rien prédit au sujet de l’emploi du glaive, en dehors de ce que nous avons en Luc 22 : « Que celui qui n’en a pas vende sa tunique pour acheter un glaive. » Et quand les disciples lui dirent : « Voici deux glaives », le Christ répondit : « cela suffit », c’est-à-dire, deux glaives suffisent. Si par ces paroles, il ne commandait pas qu’on se serve de glaives, il le prohibait encore moins. Et bien que le Seigneur réprouvât, après coup, cette action de Pierre, parce qu’il n’avait pas besoin de cette défense-là, le Seigneur ne blâma pas le zèle de Pierre. Saint Jean Chrysostome (homélie 85 en Matthieu) enseigne : « Considère, toi, l’amour pieux et l’humilité du disciple. Car, c’est un autre qui a frappé Malchus, par la ferveur envers celui qui devait être aimé par-dessus tout; et un autre qui, par obéissance, a remis l’épée au foureau. » Saint Cyrille (livre 9, chapitre 35 sur saint Jean) : « L’intention de Pierre qui brandit un glaive contre les adversaires, ne fut pas contraire à un commandement de la loi. » Saint Ambroise (chapitre 22, Luc) : « Érudit dans la loi, prompt par l’affection, Pierre savait qu’avait été réputé à justice que Phinees ait tué les sacrilèges, et frappé le serviteur du prince. »

Ils blasphèment donc les Magdebourgeois quand ils disent que Pierre a fait cela par une impulsion impie, et pour s’opposer violemment au conseil de Jésus. Car, ce n’est pas par haine contre le conseil de Dieu, mais par amour envers son maître, qu’il avait improvisé cette défense. La onzième. Ils lui reprochent son reniement. Nous ne nions pas que ce fût un grand péché, mais loin de faire obstacle à la primauté apostolique, il l’a plutôt confirmée. Car, c’est ainsi que parle saint Grégoire (homélie 21 sur cet évangile) : « Examinons pourquoi le Dieu tout puissant a permis que celui qu’il avait établi chef de toute l’Église, tremblât à la voix d’une servante, et le reniât. Nous savons que cela s’est produit par la dispensation d’une grande piété, pour que celui, qui avait à être le pasteur de l’Église, apprenne, par sa propre faute, qu’il devait être miséricordieux envers les autres. »

La douzième. Quand Jésus été pris par les Juifs, ce célèbre et fougueux héros a pris la fuite. D’abord, Pierre ne fut pas le seul à agir ainsi, puisque saint Matthieu (chapitre 26) rapporte que « tous les disciples, après l’avoir abandonné, prirent la fuite. » Ensuite, s’il est vrai que Pierre s’est enfui au début, il n’est pas moins vrai qu’il retourna bientôt après : « Et, il le suivait de loin » Ajoutons, enfin, que dans cette fuite, il ne commit aucun péché. Car s’ils avaient du suivre Jésus, ça aurait été pour le défendre, ou pour l’empêcher de se livrer à la mort. Or, ils avaient déjà compris que le Seigneur ne voulait aucune défense. Ils n’étaient pas plus tenus à se présenter à la mort qu’à obéir au commandement du Seigneur, qui les incitait à fuir quand ils seraient persécutés.

La treizième. Après la résurrection du Seigneur, quand saint Pierre accourut au sépulcre avec une grande ardeur, il n’interpréta pas correctement tout ce qui exprimait la résurrection, comme saint Jean le reconnait (chapitre 20). Mais, au même endroit, saint Jean a disculpé saint Pierre et lui-même, en disant qu’ « ils ne connaissaient pas les Écritures qui annonçaient sa résurrection ». Saint Pierre agissait donc par ignorance à ce moment, mais sans faute de sa part. Car, il n’était pas de ceux qui ne veulent pas comprendre pour ne pas être obligés de faire le bien. Il ignorait tout simplement.

La quatorzième faute ils la voient dans la demande qu’il a faite à Jésus au sujet de saint Jean : « Et lui, quoi ? » Car il a entendu une réprimande du Seigneur quand il lui répondit : « Que t’importe ? Toi, suis-moi ! » Si on peut appeler cela une curiosité, elle est très digne de pardon, car, comme le dit saint Jean Chrysostome, c’est son grand amour de saint Jean qui l’a fait parlé ainsi. Il pensait que saint Jean aurait aimé le savoir, mais n’osait pas le demander. C’est donc pour plaire à Jean qu’il a interrogé le Seigneur, comme en son nom.

La dernière faute. Ils lui reprochent de ne pas avoir, à Antioche, marché dans la vérité de l’Évangile, et d’avoir mérité d’être rabroué par saint Paul. En rapportant ce péché, ils marchent sur les traces de leurs prédécesseurs, comme, par exemple, l’hérétique Marcion, et l’apostat Julien qui accusaient Pierre d’avoir commis un péché énorme, et d’avoir été justement ramené à l’ordre par saint Paul. Ces calomnies ont été parfaitement réfutées autrefois par Tertullien (livre 4 contre Marcion), par saint Cyrille (livre 9 contre Julien).

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