Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 63)
Je réponds, d’abord, que même s’ils s’étaient trompés les pères qui ont affirmé que saint Pierre avait siégé à Rome pendant vingt-cinq ans, il n’en résulterait pas que Pierre n’ait jamais siégé à Rome, comme nous l’avons démontré par plusieurs arguments. Mais il n’est pas nécessaire de faire cette concession. Car il est vraiment demeuré vingt-cinq ans à Rome et sept ans à Antioche, et tout concorde. Car voici quelle est la brève histoire véridique de la vie de saint Pierre.
Pierre demeura environ cinq ans en Judée. Voilà pourquoi il fut facile à saint Paul d’aller rencontrer saint Pierre en Judée. Eusèbe a raison de placer l’entrée de saint Pierre à Antioche à la cinquième année après la passion du Seigneur. Ce récit ne répugne pas à la tradition de la martyre Thrasea, car le Seigneur n’a pas ordonné à tous ses apôtres de ne pas quitter Jérusalem avant douze ans. C’est ce que nous fait comprendre les actes des apôtres (chapitres 8, 9, 10). Nous y lisons que Pierre est allé en Samarie, en Lyddie, à Joppé, à Césarée, avant d’être enchaîné. Avant donc la douzième année. Mais il est vrai qu’il ne fallait pas que tous partent, qu’il y ait toujours à Jérusalem un ou quelques apôtres pour rendre témoignage aux Hébreux. Pierre est donc parti de la Judée la cinquième année après la passion du Seigneur, pour se diriger vers la Syrie, établir son siège à Antioche, et demeurer à peu près sept ans évêque de cette ville.
Mais il ne faut pas conclure de cela qu’il n’est jamais sorti d’Antioche. Il a très bien pu, pendant ces années, parcourir les provinces voisines, le Pont, l’Asie, la Galatie, la Cappadoce et la Bythinie. Et c’est de là que, à la septième année de son épiscopat d’Antioche, qui était la onzième après la passion de Jésus-Christ, il retourna à Jérusalem. Et c’est dans cette ville que, arrêté par Hérode, il fut jeté en prison le jour des Azymes (actes 12), et libéré peu après par un ange. Et, la même année, qui était la deuxième du règne de Claude, il vint à Rome, y fixa son siège, et y poursuivit son ministère pendant vingt-cinq ans.
Mais, il ne demeura pas à Rome pendant toutes les années où il y fut évêque. Il retourna à Jérusalem, après avoir été expulsé de Rome avec les autres Juifs. Car Luc écrit (actes 18) que l’empereur Claude expulsa tous les Juifs de la ville. Suétone écrit la même chose dans la vie de Claude. Joseph aussi, d’après Orosius, et Orosius lui-même (livre 7 de son histoire). Ils disent tous que cela s’est passé à la neuvième année de Claude, c’est-à-dire à la dix-huitième année après la passion du Christ. Quand ceux qui étaient à Antioche entendirent dire que Pierre était venu à Jérusalem, ils lui envoyèrent Paul et Barnabée, et c’est alors qu’a eu lieu le concile de Jérusalem. Après la mort de Claude, Pierre est retourné à Rome, et c’est là qu’il finit sa vie.
Ne s’oppose pas à notre reconstitution historique le fait que saint Pierre ait été écroué à Jérusalem un peu avant la mort d’Hérode, puisqu’on déduit des actes des apôtres (chap 12), et des antiquités de Joseph (livre 19, chapitre 7) qu’Hérode est mort la troisième année de Claude. Car, saint Luc (actes 12) ne dit pas que saint Pierre a été écroué un peu avant la mort d’Hérode. C’est plutôt le contraire qu’il dit, car il raconte qu’après la libération miraculeuse de saint Pierre, Hérode est parti à Césarée, et qu’il y est demeuré. Ce séjour indique une plus ou moins longue durée de temps, un an, au minimum. Le même saint Luc rapporte la mort d’Hérode, tout de suite après le meurtre de Jacques et l’emprisonnement de Pierre, comme étant une punition pour le péché commis envers les apôtres du Seigneur.
À cette histoire que je viens d’exposer, s’oppose avec véhémence la nouvelle opinion d’Onuphrius Panuinus. J’ai donc l’intention de réfuter tout de suite cette opinion. Panuinus (dans ses notes sur Platina) enseigne, que Pierre n’a pas siégé à Antioche au tout début, avant d’aller à Rome, mais seulement après être revenu de Rome, et avoir participé au concile de Jérusalem. Or, cette opinion, on peut la réfuter par un bon nombre d’arguments de grand poids. D’abord elle est contraire à l’enseignement des souverains pontifes, des anciens pères, et des historiens les plus illustres. Les saints pontifes anciens enseignent tous que saint Pierre a siégé à Antioche avant de s’établir à Rome. Voici les principaux. Anaclet (épitre 3), Marcel (épitre 1), Damase (les vies des pontifes), Innocent (épitre 14), Saint Léon (sermon 1 sur la naissance au ciel des apôtres Pierre et Paul), Gelasius (livres apocryphes), Pelage junior (épitre à Benignus), saint Grégoire (livre 7, épitre 37). D’autres ont écrit la même chose, comme Eusèbe (dans sa chronique), Jérôme (dans le livre des écrits ecclésiastiques, au mot Pierre, et dans le commentaire de l’épitre aux Galates 2), Isidore (dans la vie de Pat), Bède (dans les six états), Adon de Vienne, (dans sa chronique), Simeon metaphraste (dans la vie de saint Pierre), Haymo (livre 2, chapitre 21, des souvenirs chrétiens), et un grand nombre d’autres anciens et de plus récents. Aucun, que je sache, parmi les anciens, n’a jamais écrit le contraire. Ni aucun des plus récents, à l’exception d’Onuphrium.
On ne peut pas non plus répondre que ces auteurs parlaient de la venue postérieure de Pierre dans la ville, c’est-à-dire, pendant le règne de Néron, non de Claude. Car, plusieurs de ces auteurs notent même le temps, et disent que Pierre est venu à Rome sous Claude, après avoir déjà fondé l’église d’Antioche, comme Damase, Eusèbe, Jérôme, Léon, Bède, Isidore, Haymo, Adon. Les autres que nous avons cités ne précisent pas le temps, mais laissent tous clairement entendre que saint Pierre fut d’abord évêque d’Antioche avant de l’être de Rome. Onuphrius est le seul à dire le contraire. Il est donc évident que son opinion est nouvelle, et qu’elle ne s’appuie sur aucun auteur.
Cette opinion entre en opposition avec la tradition ecclésiastique de l’institution d’une fête en l’honneur de la chaire d’Antioche. Car la solennisation de l’église d’Antioche est très ancienne, comme nous le montrent les sermons de saint Augustin sur la chaire de Pierre, ainsi que les martyrologes de Bède, d’Usuard, d’Adon de Trèves. C’est par toute la terre qu’elle est célébrée, et d’une façon plus solennelle que la fête de la chaire de Rome, instituée récemment par Paul 1V. Mais le peuple n’a jamais considéré ce jour comme un jour de fête, tandis que la fête de la chaire d’Antioche est célébrée non seulement par le clergé, mais par le peuple. Si la chaire d’Antioche était postérieure à celle de Rome, comme le soutient Panuinus, il n’y aurait eu aucune raison pour laquelle l’Église occidentale ait un jour de fête en l’honneur de l’institution de la chaire d’Antioche, plutôt que de celle d’Alexandrie, ou de Jérusalem. Et comment expliquer que la fête de la chaire d’Antioche soit plus ancienne et plus célèbre que celle de la chaire de Rome ? Il faut donc concéder que la première chaire de saint Pierre a été celle d’Antioche, et que c’est pour cela qu’est célébrée par toute la terre une fête en son honneur.
En troisième lieu, cette opinion vient se buter contre une raison manifeste. Car, si Pierre n’a siégé à Antioche qu’après le concile de Jérusalem, c’est-à-dire, dix-huit ans après la passion du Seigneur, y a-t-il eu, oui ou non, avant cette époque, un évêque à Antioche? La question se pose, il me semble. Il n’est pas croyable qu’il n‘y en ait pas eu un seul, puisque, à Antioche, se trouvèrent beaucoup de chrétiens tout de suite après la passion du Christ. Ce fut même une église florissante, parce que c’est là que les premiers disciples du Christ ont été appelés chrétiens (actes 11). Je demande donc s’il y avait un évêque à Antioche. Pierre ou un autre ? Si c’est Pierre, c’est ce que nous prétendons. Si ce n’est pas Pierre, beaucoup d’absurdités s’ensuivront. Car, ne sera pas vrai ce que tous les historiens, et Ignace lui-même rapportent, que Pierre a été le premier à siéger à Antioche, ensuite Évode, puis Ignace. Il faudra aussi concéder que saint Pierre a, à Antioche, succédé dans l’épiscopat à un de ses disciples, ce qui est intolérable. De plus, si Pierre est venu à Antioche, y établit son siège épiscopal, après avoir détenu la chaire épiscopale de Rome pendant plusieurs années, je pose la question : Pierre a-t-il quitté l’épiscopat de Rome ou l’a-t-il conservé ? S’il a quitté le siège qu’il avait pris sur l’ordre de Dieu, il n’a pas siégé à Rome pendant vingt-cinq ans, ni même vingt ans, ce qui s’oppose à tous les écrivains. S’il ne l’a pas quitté, il a donc tenu en même temps deux épiscopats particuliers et distincts, distants l’un de l’autre par plusieurs kilomètres. Il a donc laissé à la postérité l’exemple pernicieux du cumul des fonctions épiscopales.
Tu diras peut-être qu’il est venu de Rome à Antioche, mais qu’il n’y a pas siégé comme l’évêque de cette ville. Mais de cette supposition résulteraient aussi beaucoup d’absurdités. Car, si saint Pierre n’a pas été évêque d’Antioche, le siège d’Antioche ne serait pas patriarcal; les anciens n’auraient pas institué une fête de la chaire d’Antioche; se tromperaient tous les historiens qui racontent que saint Pierre a été le premier évêque d’Antioche. Mais, demandons-nous ce qui a incité Onuphrius à innover de la sorte ? Son argument se fonde sur l’autorité de saint Luc (actes des apôtres), de saint Paul (épitre aux Galates), et d’Eusèbe (chroniques). C’est de ces auteurs qu’il dit avoir appris que saint Pierre n’a pas quitté la Judée avant les neuf premières années après la passion du Christ; qu’il est venu à Rome la dixième année après la passion du Christ. Il s’ensuivrait de là qu’il n’a pu siéger à Antioche qu’après son retour de la ville de Rome.
Je réponds qu’il n’a pu puiser aucune de ces choses dans les auteurs cités. Car, dans les actes des apôtres et dans l’épitre aux Galates, tout ce que nous avons c’est que saint Pierre a été à Jérusalem en la quatrième, la onzième et la dix-huitième année après la passion. Au sujet de la quatrième année, l’épitre aux Galates nous donne les précisions requises. Car, saint Paul nous raconte qu’il est venu à Jérusalem pour rencontrer saint Pierre, trois ans après sa conversion, c’est-à-dire, quatre ans après la passion du Sauveur. C’est pendant cette quatrième année qu’est arrivé aussi ce que saint Luc raconte de Corneille, d’Aenée, de Tabita, de Simon le magicien et des autres. Les actes nous parlent aussi de la onzième année (chapitre 12). Car, c’est dans la deuxième année du règne de Claude que furent emprisonné Pierre et assassiné Jacques, comme le rapporte Onophrius. Et, avec l’aide de l’historien juif Joseph, on peut prouver que la deuxième année du règne de Claude était la onzième après la passion du Sauveur, ce que je démontrerai plus loin. C’est l’épitre aux Galates qui nous renseigne au sujet de la dix-huitième année.
Voilà ce que nous savons avec certitude. Ces textes ne nous prouvent pas que saint Pierre n’a pas pu habiter à Antioche de la quatrième année après la passion du Sauveur à la onzième. De plus, il y a de quoi s’étonner qu’Onophrius prétende avoir appris d’Eusèbe dans ses chroniques que saint Pierre n’a pas pu siéger à Antioche avant d’être allé à Rome. Car, dans ces mêmes chroniques, Eusèbe dit en toutes lettres que c’est sous l’empereur Tibère que saint Pierre a établi son siège épiscopal à Antioche; qu’ l’a tenu pendant sept ans, et qu’il est parti ensuite à Rome, à la deuxième année du règne de l’empereur Claude. Il y a, dans les chroniques d’Eusèbe, une erreur sur la date de l’emprisonnement de saint Pierre, mais cela ne change rien à la chose.
L’autre argument d’Onophrius consiste dans une démonstration historique, qu’il indique brièvement dans ses annotations sur Platina, et qu’il explique plus au long dans son commentaire sur Fastor. Voici quelle est cette démonstration. Le Christ est mort à la deuxième année de Tibère, à l’âge de trente-quatre ans. Pierre est entré à Rome en la deuxième année de Claude. De la dix-neuvième année de Tibère à la deuxième de Claude, on compte dix ans presque entiers. De ces dix ans, Pierre a passé les quatre premiers en Judée. Il en reste donc six, tout au plus. Il n’est donc pas question d’un séjour de sept ans à Antioche. De plus. Le Christ a souffert en la dix-neuvième année de Tibère, à l’âge d’environ trente-quatre ans. Il le prouve cela par les olympiades. Car, il est avéré, par le témoignage de Phlegon, qu’en la quatrième année des 202 olympiades, s’est produite une importante éclipse du soleil, et cela, pendant la passion du Christ. Or, la quatrième année de la 202ième olympiade tombe en la trente-quatrième année du Christ. Il le prouve ensuite en citant Bède le vénérable qui écrit (dans son livre sur le temps, chapitre 45), que l’Église croit que le Christ a vécu un peu plus de trente-trois ans dans sa vie charnelle.
Je réponds que cette démonstration prouve seulement, si elle prouve quelque chose, que saint Pierre n’est pas demeuré à Antioche pendant sept ans, mais plutôt six ou cinq. Elle ne prouve pas qu’il ne soit pas allé à Antioche et qu’il n’y ait pas été évêque avant de partir pour Rome. On ne peut donc rien en déduire. Car, saint Pierre a très bien pu, la deuxième année après la passion du Seigneur, fonder le siège d’Antioche, et y demeurer pendant sept ans entiers, tout en retournant souvent à Jérusalem, ou en évangélisant d’autres endroits limitrophes. Mais nous ne sommes pas obligés de tant nous forcer. Car Onuphrius n’a pas donné de preuve irréfutable que le Christ soit vraiment mort la dix-neuvième année de Tibère, et à l’âge de trente-quatre ans. Car, son argument qu’il tire des olympiades est facile à réfuter, puisqu’ il est très difficile de savoir où ont commencé les olympiades, et comment Onuphrius a fait pour que la trente-quatrième année de la vie de Jésus corresponde à l’olympiade 204. D’autres calculent les olympiades autrement, et font tomber la même olympiade en la trente-troisième année de la vie de Jésus.
L’argument tiré du témoignage de Bède le vénérable détruit complètement l’opinion d’Onuphrius. Car, quand Bède dit que, selon la foi de l’Église, le Christ a vécu un peu plus que trente-trois ans, il parle d’années commencées non complétées. Le sens est donc que le Christ a vécu un peu après avoir atteint l’âge de trente-trois ans. Ce qui est facile à prouver. Car, au même endroit, Bède prouve son opinion à partir de certaines indications données par l’Église romaine, qui lui permirent de dater l’année depuis la passion du Christ, une fois complétées les trente- trois années qui s’écoulèrent de l’incarnation à la passion. Car, selon l’opinion des anciens, c’est le vingt-cinq mars qu’il a été conçu et qu’il est mort. Si de l’incarnation à la passion, il y a trente-trois ans, il n’y a certainement pas trente-trois ans de la nativité à la passion.
Onuphrius n’a donc pas prouvé son opinion. Nous pourrions, nous, par deux arguments, prouver une position incomparablement plus vraie, à notre avis. Le premier argument s’appuie sur trois principes. Le premier. Selon l’enseignement d’Eusèbe (dans ses chroniques) et de Paul Orose (livre 7, chapitre 2) et de presque tous les autres, le Christ est né en l’an quarante-deux du règne de César Auguste. Ensuite, Auguste a gouverné pendant 56 ans non complétés, comme Stevonius et les autres le rapportent. Enfin, le Christ a souffert à la dix-huitième année de Tibère, ce que racontent explicitement Eusèbe (dans ses chroniques) Épiphane (dans son livre sur les mesures et les poids), Eutropius (livre 7), et Bède le vénérable, (dans les six états du monde). On peut aussi le déduire des écrits ecclésiastiques de saint Jérôme, au mot Paul, où il est dit que la deuxième année de Néron correspondait à la vingt-cinquième année après la passion de Jésus-Christ. Car, même si nous donnions à Tibère quatre années entières après la passion de Jésus-Christ, à Caïus quatre entières, et à Claude quatorze entières, et que nous comptions les années que Néron a complétées, nous n’obtiendrions pas 25 années, mais seulement 24. Il faut donc, comme le rapporte saint Jérôme, donner à Tibère cinq ans après la passion du Seigneur, et fixer la passion de Jésus à la dix-huitième année de Tibère et non à la dix-neuvième, comme le prétend Onuphrius.
De ces trois principes on peut clairement déduire que le Christ a souffert à la trente-troisième année de son âge, non à la trente-quatrième, car, de l’année 42 d’Auguste à l’année 18 de Tibère, on n’en compte pas plus. C’est ce qu’admettrait aussi Onuphrius s’il reconnaissait que le Christ est mort à la dix-huitième année du règne de Tibère.
Notre second argument est fondé sur deux autres principes des plus certains. Le premier. Le Christ a été baptisé au début de sa trentième année, non à la fin. L’autre. Après son baptême, le Christ a vécu trois années, et un peu plus. Le premier principe on le prouve par l’évangile de saint Luc (chapitre 3) : « Et Jésus commençait sa trentième année. » À moins qu’on ne fasse violence à ces mots, leur sens naturel et obvie est que Jésus commençait sa trentième année quand il vint se faire baptiser. Il avait trente ans : il ne terminait pas ses trente ans, mais il les commençait. Et c’est de cette façon qu’ont compris ces mots tous les pères anciens, dont on ne peut, sans témérité, rejeter le témoignage unanime. Saint Irénée (livre 2, chapitre 39) : « Au baptême, vint quelqu’un qui n’avait pas complété ses trente ans, mais qui les commençait. » C’est ainsi que l’a présenté Luc en nous donnant son âge. Tertullien (dans le livre 2 contre les Juifs), Clément d’Alexandrie (livre 1 stromata), et Julien l’africain, d’après saint Jérôme (commentaire sur Daniel, chapitre 9).
Ils écrivent tous que le Christ a prêché pendant un an, et qu’il a été tué après, quand il termina ses trente ans. Il s’ensuit nécessairement qu’à son baptême, il en était au tout début de sa trentième année. Et bien qu’ils se trompent quand ils écrivent que le Christ a été tué à l’âge de trente ans, puisqu’ils affirment cela sans aucune preuve, ils ne se trompent quand même pas quand ils affirment que le Christ a été baptisé au début de sa trentième année, car ils s’appuient sur l’évangéliste Luc, et suivent l’explication commune du texte. Eusèbe (dans le livre 1 de son histoire ecclésiastique, chapitre 18), explique, suivant la traduction de Christophoron, que Jésus commençait sa trentième année quand il se rendit au baptistère de saint Jean-Baptiste. Épiphane (hérésie 51) : « Il avait l’âge de trente ans commencés, mais non complétés. C’est pour cela qu’on dit qu’il commençait sa trentième année. » Et plus bas, il ajoute : « Jésus a complété ses trente ans, quand il fit son premier miracle aux noces de Cana. » Saint Grégoire de Naziance (dans son sermon sur saint Jean-Baptiste), saint Jérôme (Ezechiel, chapitre 1), saint Jean Chrysostome (homélie 14 sur Marc), et saint Grégoire (homélie 2, sur Ézéchiel), tous ces auteurs enseignent que le Christ a été baptisé au début de sa trentaine. Cette façon de s’exprimer prouve assez clairement que le Christ n’avait pas complété ses trente ans. Parle encore plus clairement saint Augustin (livre 2 de la doctrine du Christ, chapitre 28) quand il dit : « Quand il avait à peu près trente ans, le Christ vint se faire baptiser. » En citant saint Luc, (et Jésus commençait alors sa trentaine), Isidore (livre 7 dans le lévitique, chapitre 2) précise que Jésus n’avait pas trente ans révolus quand il fut baptisé.
Ensuite, existe encore un canon 11 du très ancien concile néo césarien qui interdit aux prêtres ordinaires d’être consacrés avant la trentième année, parce que c’est à trente ans que Jésus s’est fait baptiser et à commencé à prêcher. Ce canon parle du début de la trentaine, comme l’a compris Martin Braccarensis (dans la collection des canons grecs, canon 20. Le très grave docteur saint Jérôme, dans son épitre à Théophyle contre Jean de Jérusalem, prouve que son frère a été ordonné à un âge canonique, parce qu’il avait atteint l’âge de trente ans. La coutume de l’Église l’enseigne aussi quand elle devança l’âge de trente ans à vingt-cinq ans. Elle jugea alors qu’on homme était mur pour le sacerdoce quand il avait atteint l’âge de vingt-cinq ans. Il ne faut pas voir une contradiction dans ce que dit saint Ignace. Il écrit, en effet (dans sa lettre à Trall) que le Christ a été baptisé quand il eut terminé trois décades. Ni non plus dans ce que dit saint Jean Chrysostome, qui (dans l’homélie 10 sur saint Matthieu), écrit que le Christ est venu au baptême après trente ans. Car, saint Ignace dit que trois décades avaient été terminées, parce qu’il était parvenu à la dernière année de la troisième décade, non parce qu’il était parvenu à la fin de la dernière année. C’est ainsi que nous interprétons Luc 2 : « quand furent terminés les huit jours pour la circoncision de l’enfant ». C’est-à-dire quand on arriva au huitième jour au cours duquel il fallait circoncire l’enfant. Et, dans les actes 2 : « Quand furent complétés les jours de la pentecôte, c’est-à-dire quand on arriva au cinquantième jour. Pour faire mieux comprendre, on se sert d’une figure qui est en même temps familière même aux auteurs sacrés, comme quand écrit saint Luc (chapitre 2) : « les huit jours avaient été accomplis pour que soit circoncis le Seigneur ». On s’exprime ainsi non parce que les jours étaient complètement passés, mais parce qu’on est peu éloigné de leur fin, et que c’est du huitième jour qu’il était question. Comme l’écrit saint Marc (chapitre 18).
Il dit que Jésus est ressuscité « après trois jours », alors que c’est le troisième jour qu’il est ressuscité.
C’est de cette façon que s’exprime saint Ignace quand il écrit que Jésus avait complété trois décades quand il fut baptisé, parce qu’il était alors peu éloigné de la fin des trois décades, puisque c’est de la dernière année de la décade qu’il parlait. Il sera plus facile d’expliquer la citation de saint Jean Chrysostome. Car, au début de l’homélie, il écrit que Jean est venu baptiser après avoir atteint trente ans. Il s’ensuit donc que saint Jean n’avait pas alors complété sa trentième année. Si saint Jean n’avait pas alors complété sa trentième année, à plus forte raison le Christ, qui était plus jeune que saint Jean de six mois. Donc, quand saint Jean Chrysostome dit que c’est après l’âge de trente ans que Jésus est venu au baptême, il veut certainement dire au début des trente ans, et non à la fin.
On a donc raison d’affirmer que la sentence commune est à l’effet que le Christ a été baptisé au début de la trentaine. L’autre principe était que, après le baptême, le Christ a prêché plus de trois ans, et que, après cela, il a souffert au début de la trente-troisième année. Ce principe, nous le tirons facilement de l’évangile de saint Jean (Jean 2, 4. 6 et 13). Puisqu’il il dit que, après son baptême, il célébra quatre pâques, il est nécessaire d’arriver au début d’une quatrième année d’enseignement.
Saint Ignace (dans son épitre à Trall) explique clairement que le Christ a prêché pendant trois années. Ce qui n’est pas absolument vrai, car il est prouvé que, quarante jours après son baptême, il a commencé à prêcher, et ce jusqu’à sa passion, ce qui donne trois ans et plus, comme nous le montre le nombre des jours de Pâques. Quand il dit que le Christ avait été baptisé après avoir terminé trois décades d’années, il a omis le peu qui manquait pour compléter les trois décades. De la même façon, quand il dit qu’il a prêché trois ans, il omet le peu qui dépasse. Eusèbe (au livre 8 de la démonstration évangélique), et Bède le vénérable (sur les calculs du temps, chapitre 45) disent qu’il a prêché trois ans et demi. Ce qui n’est pas tout à fait exact. Mais ces minuties ne leur disaient rien. Et peut-être ont-ils compté les années depuis le baptême jusqu’à l’ascension, car il n’y a pas d’autre moyen de parvenir à trois ans et demi. Du reste, aucun des anciens n’a jamais attribué quarante ans à la vie du Christ.
CHAPITRE 7
On réfute cinq autres arguments
Voici leur troisième. Pierre n’a pas pu venir à Rome avant la neuvième année de Claude, comme il a été prouvé, et il n’a pas pu venir, non plus, après cette date. Car, Claude qui ordonna aux Juifs de sortir de la ville, ordonna certainement aussi de ne pas les recevoir dans la ville. Il n’est donc jamais venu. Mais, nous avons déjà démontré que, en la neuvième année de Claude, Pierre n’était pas venu à Rome, mais en était sorti, et qu’après, au temps de Néron, il y était retourné. Qu’au temps de Néron il pouvait y avoir des Juifs à Rome, nous l’apprenons des actes des apôtres, où l’on nous montre saint Paul prêchant aux Juifs à Rome.
Leur quatrième. Quand saint Paul blâma saint Pierre à Antioche (Galate 2), le concile de Jérusalem avait déjà eut lieu. Et cependant, Pierre n’était pas encore allé à Rome. Je réponds qu’il y était allé, et qu’il en était retourné. Leur cinquième. Quand saint Paul écrivit aux Romains, il demanda d’en saluer plusieurs; mais il ne se souvint jamais de Pierre. Cet argument n’est pas seulement celui de Velenus, mais aussi celui d’ Illyricum. Ils croient démontrer avec cela que saint Pierre n’était pas à Rome. Je réponds que cet argument ne permet de tirer aucune conclusion, car, autrement, il s’ensuivrait que saint Jean n’a pas été évêque à Éphèse, ni Jacques à Jérusalem, car écrivant aux Éphésiens il n’a pas un mot pour saint Jean; et écrivant aux Juifs de Jérusalem, il ne salue pas saint Jacques. Je dis donc que saint Paul n’a pas demandé de saluer saint Pierre, car il écrivit cette lettre au moment où Pierre demeurait en Syrie après être revenu de Rome. Et saint Paul écrivit cette lettre en chemin, quand il se dirigeait vers Jérusalem, où il fut fait prisonnier. Car c’est ainsi qu’il le rapporte lui-même : « Et maintenant, je pars pour Jérusalem, pour pourvoir aux besoins des saints. En Achaïe et en Macédoine, ils ont fait une collecte pour les saints pauvres qui sont à Jérusalem. » Et, dans les actes (24), le même Paul, quand sa cause fut portée devant le tribunal de Félix, le préfet de Syrie, dit : « Je suis venu apporter des aumônes à mon peuple, des oblations et des vœux. »
Or, cette captivité de saint Paul eut lieu entre le concile de Jérusalem et la mort de Claude. Après lequel concile, saint Paul se rendit à Macédoine et en Achaïe, où il n’était jamais allé auparavant (actes, chapitre 16). Il atteignit Jérusalem quand présidait dans cette ville Félix, qui fut préfet de Syrie jusqu’à la mort de Claude, et au début du règne de Néron, comme l’atteste Joseph (livre 20 des antiquités, chapitres 9 et 13). On peut déduire de tout cela que l’épitre aux Romains a été écrite en la onzième ou la douzième année de Claude. C’est pendant ces années que saint Pierre revint de Rome, et parcourut de nouveau les régions de Syrie, qu’il visita. Si Pierre n’était pas à Rome au moment où saint Paul a écrit son épitre aux Romains, faut-il se surprendre qu’il n’ait pas été salué par son nom ?
Le sixième argument. Saint Ambroise (chapitre 16 aux Romains) dit que Narcisse, que saint Paul ordonne de saluer, était un prêtre romain. Pierre ne fut donc pas évêque de Rome. Je réponds que Narcisse a peut-être été un prêtre romain, mais non l’évêque de Rome. Car tous les anciens (Irénée, Eusèbe, Optatus, Épiphane, Jérôme, Augustin et les autres) qui ont tenu un registre des évêques romains, n’ont jamais fait mention d’un Narcisse. Cela ne s’oppose donc pas à ce que rapporte saint Ambroise, car (au chapitre 3, 1 à Timothée) il dit « que tout évêque est prêtre, mais que tout prêtre n’est pas évêque. » Et Corneille (d’après Eusèbe, livre 6, chapitre 33 de l’histoire ecclésiastique) : dit que « dans Rome, il n’y a qu’un seul évêque, et quarante-six prêtres. »
Le septième argument. Pierre a conclu un pacte avec Paul pour être, lui, l’apôtre des Juifs, et saint Paul, des Gentils (Gal.2). Comment est-il donc vraisemblable que, si vite oublieux de son engagement, il ait envahi une terre étrangère, Rome, la mère du paganisme et de la gentilité ? Si tu dis que Pierre est venu à Rome pour prêcher aux Juifs qui y étaient, tu dois répondre pourquoi, quand Paul vint à Rome, et commença à prêcher, ils étaient étonnés de la nouveauté de cet enseignement. C’est ce que montre les actes des apôtres (à la fin) : « Nous avons entendu parler de cette secte, parce qu’on la contredit partout. Nous voulons donc entendre ce que tu en penses. » Et plus bas : « Quelques-uns croyaient à ce qu’on leur disait, d’autres ne croyaient pas. Comme ils ne s’entendaient pas entre eux, ils se séparèrent. »
Je réponds que le pacte qu’avaient conclu saint Pierre et Paul ne voulait pas dire que saint Pierre n’avait à s’occuper que des Juifs, et à ne prêcher qu’en Judée; et que saint Paul ne prêcherait qu’aux Gentils, et en dehors de la Judée. Mais que Pierre prêcherait à tous et partout où il voudrait, mais principalement aux Juifs. Autrement, il faudrait dire que saint Paul a envahi une terre étrangère, quand, venant à Rome, il se mit immédiatement à prêcher aux Juifs (comme on le voit dans les actes des apôtres). Et saint Pierre n’aurait du venir ni à Antioche, ni à Rome, ni dans l’Asie, ni dans la Galatie, ni dans le Pont, ni dans la Cappadoce, ou la Bythinie.
Il est faux aussi ce que dit Velenus de l’étonnement des Juifs à la nouveauté de la doctrine, quand saint Paul leur prêcha le Christ, comme si personne avant lui n’avait ainsi prêché. Car si personne n’avait prêché aux Juifs avant la venue de saint Paul, qui avait converti les Juifs Romains auxquels il écrivit ? Il appert, en effet, que cette lettre a été écrite autant à des Gentils qu’à des Juifs convertis à la foi chrétienne. Car, dans les quatre premiers chapitres, il disserte sur la justification par la foi sans les œuvres de la loi, contre la superbe des Juifs qui attribuaient la venue du Messie à leurs mérites. Et, au chapitre 14, il s’adresse à ceux qui judaïsaient encore, en s’abstenant d’aliments impurs interdits par la loi de Moïse. Et, au chapitre 16, il salue beaucoup de juifs devenus chrétiens.
Quelqu’un dira peut-être : si l’épitre aux Romains a été écrite du vivant du Claude qui a chassé les Juifs de Rome, quels sont ces Juifs que saint Paul ordonne de saluer ? Car, il n’est pas croyable que, du vivant de Claude, les Juifs aient osé retourner à Rome. Je réponds que non seulement il est croyable que, après leur expulsion, les Juifs aient pu retourner, mais qu’ils y sont certainement retournés. Car, saint Paul (actes 18), a trouvé à Corinthe Aquila et Priscilla, qui, chassés par Claude, venaient tout juste d’arriver là. Ensuite, après avoir séjourné en Achaïe un an et six mois, et en Asie, deux ans (actes apôtres 18, 19), il se dirigea vers Jérusalem. Et, en chemin, il écrivit aux Romains, et leur ordonna de saluer Aquila et Priscilla qui étaient déjà retournés à Rome.
Et au sujet de ces paroles des Juifs : désirant savoir ce que tu en penses, je réponds que ces paroles n’ont pas été prononcées par des Juifs qui étaient à Rome, mais seulement par ceux qui n étaient pas encore convertis à la foi du Christ, mais qui le seraient à la prédication de saint Pierre. Ces paroles ne signifient pas, non plus, que ces païens n’avaient jamais entendu de prédication sur le Christ, mais qu’ils n’étaient pas encore persuadés, et qu’ils demeuraient dans leur obstination.
CHAPITRE 8
On réfute huit autres objections
Les objections qui vont de huit à 15 proviennent des actes des apôtres et des épitres que saint Paul a écrites de Rome : aux Galates, aux Éphésiens, aux Colossiens, aux Philippiens, aux Hébreux, à Timothée 2, et à Sénèque. Car, dans toutes ces épitres, il aurait eu l’occasion de parler de saint Pierre s’il avait été à Rome. Mais on trouve partout un silence éloquent. Et dans ces épitres, non seulement il ne dit pas que saint Pierre était à Rome, mais il laisse clairement entendre qu’il n’y était pas. Car, (aux Philippiens 2), il dit de ceux qui étaient à Rome : « tous recherchent leurs intérêts ». Et, aux Colossiens : « Vous saluent Aristarque, mon co captif, et Marc, surnommé Barnabée, et Jésus appelé le juste. Ceux-là seuls sont mes coadjuteurs dans le royaume de Dieu. » Et (2 Timothée 4) : « Dans ma première défense, personne ne m’assista. Mais tous m’abandonnèrent. » Ou donc Pierre n’était pas à Rome, ou il fit une grande injure à saint Paul, puisque saint Paul l’inclut dans le nombre de ceux qui ne cherchent que leur intérêt personnel, qui ne sont pas ses coadjuteurs dans le royaume de Dieu, et qui l’ont abandonné dans ses épreuves. Cet argument, ce n’est pas seulement Velenus qui le fait sien, mais aussi Jean Calvin.