Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 64)
Je réponds qu’on ne peut rien conclure d’arguments fondés sur une négative. Car, parce que saint Luc, saint Paul et Sénèque ne disent pas qu’il était à Rome, il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait pas été. Ces trois-là, de toute évidence, n’étaient pas obligés de tout dire. Et on prête foi davantage au témoignage de trois personnes, qu’au silence de mille, pourvu que ces dernières ne nient pas ce que les autres affirment. Autrement, parce que saint Matthieu n’écrit pas dans son évangile que le Christ a été circoncis, parce que saint Marc ne se souvient pas de la présentation au temple, parce que saint Luc ne se souvient pas de la nouvelle étoile, parce que saint Jean ne dit pas que le Christ est né de la vierge Marie, toutes ces choses seraient fausses ? Absurde !
Mais, je réponds quand même à leurs trois citations. Il ne nie pas, dans ces passages, que saint Pierre était à Rome, car, quand il dit dans les Colossiens : ceux-là seuls sont mes coadjuteurs dans le royaume de Dieu, il parle de ses domestiques, ceux qui avaient coutume de le servir. De la même façon, quand il dit (2 Tim 4) : Luc est seul avec moi, il parle de ses domestiques et de ceux qui le servaient. Car, il est certain (dernier chapitre de l’épitre aux Romains) que plusieurs autres, tant Juifs que Gentils, ont été, à Rome, convertis à la foi, et qu’ils prêchaient le royaume de Dieu. Et, dans l’épitre aux Philippiens (chapitre 2), quand il dit que tous cherchent leurs propres intérêts, il emploie une figure de style qu’il ne faut pas prendre à la lettre. Le mot tous ici, signifie quelques-uns. Car, il avait dit un peu avant que Timothée était près de lui. Ce Timothée ne recherchait certainement pas ses propres intérêts. Et dans le chapitre 1, il avait dit qu’il y en avait quelques-uns qui prêchaient l’évangile par charité. Ils ne recherchaient donc pas leurs propres intérêts ceux-là, mais ceux de Jésus-Christ.
De plus (dans 2 Timothée, chapitre 4), où il dit : « personne ne m’assiste, tous m’ont abandonné, » (passage dont Calvin se sert comme d’une arme contre nous), saint Paul ne parle pas de ceux qui pouvaient l’aider auprès de César, car il dit, au même endroit, que Luc était présent. Il n’est pas moins vrai qu’il ait dit que personne ne l’assiste, et que tous l’ont abandonné. Or, il est certain que saint Pierre ne pouvait pas aider saint Paul, car il était aussi mal vu de César que saint Paul ne l’était. Il ne parle donc que de certains nobles qui avaient accès à César, mais qui se retirèrent par peur du tyran. On pourrait aussi répondre que saint Pierre n’était pas à Rome quand saint Paul y fut transporté, et quand il écrivit ces lettres. Car, même s’il avait fixé son siège à Rome, il s’en éloignait souvent quand il fallait, en divers endroits, fonder de nouvelles églises, comme le note Épiphane (hérésie 27). Car, c’est précisément pour qu’ils remplissent les tâches épiscopales en son absence, que Pierre s’était donné comme coadjuteurs saint Lin et saint Clément.
CHAPITRE 9
On réfute le seizième argument
Le seizième. Saint Ambroise (sermon 67), dit de saint Pierre et de saint Paul : « En un seul jour, en un seul lieu, ils ont subi la condamnation d’un seul tyran. » Mais saint Lin (dans sa passion de Pierre), dit que saint Pierre et saint Paul n’ont pas souffert au même temps, ni au même endroit, mais sur l’ordre du même tyran. De plus, Joseph, qui a vécu au temps de Néron, qui a écrit la guerre juive, et qui, dans cette histoire qu’il raconte, se souvient de ceux qui ont été tués par Néron, ne dit pas un mot de saint Pierre. Il s’en serait surement souvenu s’il avait vraiment été tué par Néron. Car, Joseph fut un grand ami des chrétiens, et il s’en souvient volontiers à chaque fois qu’une occasion lui en est donnée. Car, il a écrit sur la mort du Christ dans les antiquités, de même que sur saint Jean-Baptiste et sur saint Jacques, évêque de Jérusalem. Ajoutons que saint Pierre était vieux quand saint Paul était adolescent, car après la passion du Seigneur, on appelle Paul un adolescent (actes 7), au temps où Pierre avait déjà une épouse, et c’est parce qu’il était le plus vieux de tous qu’il en devint le premier. Et pourtant, saint Paul était déjà vieux quand il écrivit à Philémon. Il n’est donc pas vraisemblable qu’ils soient morts tous les deux ensemble.
Mais cet argument se réfute aisément.
Car, dans la première partie de l’argument, Velenus se trompe deux fois. D’abord, parce qu’il dit que l’histoire racontée par Lin est fictive, mais qu’elle lui permet de réfuter le témoignage de saint Ambroise. Car, si l’histoire que Lin raconte est fictive, elle n’a aucune autorité, et elle ne peut donc pas être utilisée pour réfuter le témoignage de saint Ambroise. Il pèche ensuite en ce que par « le même lieu » il entend la même partie de la ville, et oppose ainsi saint Ambroise aux autres qui placent les martyres des apôtres dans des parties différentes de la ville. Mais après avoir écrit « dans le même lieu », il ajoute, « pour que Rome ne fasse défaut ni à l’un ni à l’autre. » Et au sujet de sa citation de l’historien Joseph, je dis d’abord que Joseph lui a répondu dans son livre sur la guerre juive, livre 2, chapitre 11 ) : car, il dit qu’il veut passer sous silence les crimes de Néron, comme le fait d’avoir assassiné sa mère et sa femme, car il savait qu’un pareil récit était délicat. Il ne faut pas oublier qu’il dédiait ses livres aux empereurs romains, qui n’écoutaient pas volontiers les critiques de leurs prédécesseurs. On pourrait aussi retourner l’argument sur son auteur, car le même Velenus raconte que saint Pierre a été mis à mort à Jérusalem, sur l’ordre du grand prêtre Ana. Je demande alors à Velenus : pourquoi Joseph n’a-t-il jamais fait mention de saint Pierre quand il raconte l’histoire du grand prêtre Ana, et des hommes qu’il a tués ? Que Velenus se transperce donc avec son propre glaive.
Et, au sujet de l’âge de saint Pierre, je dis que Pierre n’était pas un vieillard quand saint Paul était un adolescent, mais un homme d’âge mur. Qu’il ait eu une épouse, et qu’il ait été le premier des apôtres, cela ne prouve en rien qu’il ait été déjà vieux. Car, il n’est pas croyable que le Seigneur ait choisi des vieillards, pour leur faire accomplir les travaux les plus pénibles, et parcourir presque toute la terre habitée. Comme il n’est pas crédible que l’adolescent Paul ait été appelé à la dignité apostolique qui comportait le souci de toutes les églises. Il nous faut donc conclure que saint Pierre était dans la quarantaine avancée ou au début de la cinquantaine, et que saint Paul avait environ vingt-cinq ans, c’est-à-dire qu’il était presque deux fois plus jeune. Il leur était donc possible de parvenir ensemble à l’âge de la vieillesse, et de mourir ensemble, car, en la dernière année de Néron, Pierre aurait eu 86 ans, et saint Paul 61 ans.
CHAPITRE 10
On réfute le dix-septième argument
Le dix-septième. L’Écriture et les pères enseignent ouvertement que c’est à Jérusalem, et non à Rome que saint Pierre et saint Paul ont été tués; que c’est par les scribes et les pharisiens qu’ils l’ont été, et non par les empereurs romans. Car, le Seigneur a dit (Matt 23) : « Voici que je vous envoie des prophètes, des sages, et des scribes. Vous en tuerez quelques-uns, vous en crucifierez, et vous en flagellerez dans vos synagogues. » Commentant ce texte, saint Jean Chrysostome explique que « Jésus parle des apôtres et de ceux qui le suivaient ». Et saint Jérôme : « Observe comment, en plus des apôtres, les disciples ont des dons variés. Les uns étaient prophètes qui prédisaient les évènements à venir, d’autres sages qui savaient comment prêcher, d’autres scribes, qui étaient très instruits dans la loi. Étienne était de leur nombre quand il fut lapidé, ainsi que Paul quand il fut tué, et Pierre quand il a été crucifié, et les disciples flagellés. » De même Nicolas, sur ce texte : « Vous en tuerez quelques-uns, comme Jacques, frère de Jean, (actes 12) et saint Étienne (actes 7), et plusieurs autres. Vous en crucifierez, comme Pierre, et André, son frère. »
Je réponds que les paroles de saint Matthieu (23) et le commentaire de saint Jean Chrysostome, ne nous contredisent en rien. Car, le Seigneur et saint Jean Chrysostome ne disent pas que tous les apôtres et tous les disciples seront tués à Jérusalem, mais seulement quelques-uns. C’est ce que signifie la phrase : « Vous en tuerez et vous en crucifierez. » Cette prédiction s’est accomplie dans la lapidation de saint Étienne (actes 7), dans le meurtre de saint Jacques par Hérode (actes 12), et celui de Jacques le mineur que les Juifs tuèrent à Jérusalem (Joseph, livre 20, antiquités, chapitre 6)), et dans le crucifiement à Jérusalem de Siméon, frère et successeur de saint Jacques le mineur (chroniques d’Eusèebe). Et plusieurs estiment que Mathias a été crucifié à Jérusalem. Si Velenus veut à tout prix que le Seigneur parle de tous les apôtres, il faudra rejeter toutes les histoires qui témoignent qu’André est mort en Achaïe, Philippe et Jean en Asie, Thomas en Inde, Barthélémy en Éthiopie, Simon et Jude en Perse.
Saint Jérôme ne peut pas vouloir dire que Saint Pierre et saint Paul ont été tués à Jérusalem, puisqu’il enseigne en toutes lettres (dans les hommes illustres) qu’ils ont été tués à Rome par Néron. Mais, de ces paroles du Christ, il déduit que variés ont été les dons des disciples du Christ, et différentes leurs morts. Parce que le Seigneur avait dit qu’il enverrait des prophètes, des sages et des scribes, saint Jérôme observe que les dons des disciples ont été variés. Parce qu’il a dit ensuite que les Juifs en tueront et en crucifieront, le même saint Jérôme constate que les disciples du Christ émigreront de cette vie par des genres de mort différents. Et il donne comme exemples la lapidation de saint Étienne, la décapitation de saint Paul et le crucifiement de saint Pierre. Il ne nous donne donc pas ce genre d’exemples pour nous faire connaître quels sont ceux qui seront mis à mort par les Juifs, mais seulement pour nous enseigner que les morts des disciples du Christ seront différentes.
Enfin, l’autorité de Nicolas Lyran n’est pas si grande qu’elle puisse contrebalancer celle de tous les anciens pères et de tous les historiens qui nous rapportent que saint Pierre a été tué à Rome par Néron, saint André en Achaïe par Égée. Il est sans doute arrivé à Lyran de suivre saint Jérôme. Voilà pourquoi il se contente de dire que saint Pierre et saint André ont été crucifiés, en dépit de toute son imprécision.
CHAPITRE 11 : On réfute le dernier argument
Voici quel est son dernier argument. Puisqu’on trouve tant d’erreurs dans le récit des évènements récents, dit Velenus, les courtisans complaisants et flatteurs de la curie romaine n’ont-ils pas pu en commettre un grand nombre, eux qui ont écrit dans des temps si éloignés et si troublés, au sujet de la venue de saint Pierre à Rome, de sa passion et son épiscopat ? Si saint Irénée, Tertullien, Eusèbe et d’autres ont été des courtisans de la curie romaine, Velenus dit la vérité. Mais ils sont, en majorité, très anciens, comme saint Irénée ou Tertullien, et d’une époque où la curie romaine n’était pas puissante au point de pouvoir les considérer comme de ses courtisans. Et ce sont en grande partie, des Grecs, comme Eusèbe, Thédoret, Sozomène et d’autres, lesquels cherchaient plus à envier qu’à louer la curie romaine. Une autre partie d’entre eux était constituée de grands saints comme Ambroise, Jérôme, Augustin, Jean Chrysostome, qui avaient horreur de l’adulation et de la flatterie. Il s’ensuit certainement qu’il ment impudemment quand il les présente comme des flatteurs, des arrivistes et des courtisans.
Mais son argument ne vaut rien, car autant pour les faits récents que pour les plus anciens, des erreurs peuvent se glisser quand des choses sont arrivées clandestinement et sans témoins, quand on confond des dates ou des circonstances. Ces faits peuvent facilement sombrer dans l’oubli. Mais il n’en est pas ainsi des évènements les plus célèbres, surtout quand nous sont parvenus intacts les récits des contemporains, ou quand subsistent des monuments de pierre qui nous racontent ce qui s’est passé. Je pense que cela suffit.
2017 09 28 à 20h34 fin 2017 10 08 à 19h44 début
CHAPIRE 12 : Le pontife romain succède à Pierre dans une église monarchique. On le prouve par le droit divin et par la raison de la succession.
Nous avons démontré, jusqu’à présent, que le pontife romain a succédé à Pierre comme évêque de Rome. Nous nous apprêtons à démontrer la même chose au sujet de sa succession dans le primat de l’église universelle. Les hérétiques de notre temps le nient cela, mais ils s’acharnent surtout sur le primat du pontife romain. Voici les principaux. Luther (livre sur le pouvoir du pape), Illyricus (livre contre la primauté du pape), le synode smalchadique (dans le livre sur ce même argument), Jean Calvin (livre 4 des institutions, chapitres 6 et 7), les magdebourgeois (dans chacune de leurs centuries chapitre 7). Et avant eux, il y a eu l’évêque de Thessalonique Nil, dans son livre contre la primauté du pape. Car cet auteur ne nie pas que saint Pierre ait été le pasteur de toute l’Église, et qu’il ait détenu l’épiscopat de Rome jusqu’à sa mort. Mais ce qu’il soutient c’est que le pontife romain n’a pas succédé à Pierre dans le gouvernement de toute l’Église, mais seulement dans l’épiscopat de Rome. Il ajoute ensuite qu’il a reçu par la suite, de décrets conciliaires, un certain primat (honorifique), comme, par exemple, le privilège de s’asseoir le premier en tant que le premier des évêques, d’être le premier à émettre son avis, mais non le droit de commander à tous.
Comme nos arguments et ceux de nos adversaires sont puisés aux mêmes sources et aux mêmes chapitres, nous réduirons toute notre dispute à certains chapitres ou genres d’arguments; et c’est en même temps que nous établirons la vérité, et que nous réfuterons leurs objections. On prouve donc, d’abord, que le pontife romain a succédé à saint Pierre dans le pontificat de l’Église universelle de droit divin, et en raison de la succession. Quelqu’un doit succéder à saint Pierre de droit divin. Or, celui-là ne peut être autre que l’évêque romain. C’est donc lui qui lui succède. Jean Calvin nie la majeure et la mineure. Voici comment il parle (institution, livre 4, chapitre 6, verset 8) : « Il est vrai que je leur concède ce qu’ils demandent au sujet de Pierre. Mais il n’y a rien qui leur permette de faire, d’un cas particulier, une règle générale, et d’étendre à perpétuité ce qui a été fait une fois. » Encore : « Supposons que je leur accorde encore cette autre chose, que jamais ne leur concéderont des hommes sains, que le primat de Pierre a été institué de telle façon qu’il demeure toujours dans une perpétuelle succession, comment peuvent-ils en conclure que le siège de Rome est ainsi constitué que quiconque est évêque de cette ville préside à l’univers entier ? »
Nous démontrerons donc l’un et l’autre séparément. Qu’il faut que quelqu’un succède à saint Pierre dans le pontificat de l’Église universelle, nous le déduisons de la fin du pontificat. Car, il est certain que le pontife existe pour l’Église. Car, c’est ce que dit saint Augustin (dans son livre des pasteurs, chapitre 1) : « Que nous soyons chrétiens, c’est pour nous; que nous soyons préposés, c’est pour vous. » Or l’Église n’a pas moins besoin, maintenant, d’un pasteur qu’elle n’en avait au temps des apôtres. Davantage, même, car les chrétiens sont plus nombreux, et pires. Le pontificat ne devait donc pas disparaître à la mort de saint Pierre, puisque ce n’était pas à l’avantage de saint Pierre qu’il avait été institué, mais pour l’utilité de toute l’Église; pour qu’il demeure et persévère tant que demeure l’Église, et certainement tout au long de son pèlerinage sur cette terre; et qu’il remplisse la tâche apostolique d’un suprême pasteur.
Nous le prouvons aussi par l’unité de l’Église. Car l’Église est une et la même en tout temps. Ne doit donc pas changer la forme de son gouvernement, qui est celle d’une république et d’une cité. C’est pourquoi, si, au temps des apôtres, il y avait un seul recteur suprême, et un seul chef de l’Église, il doit n’y en avoir qu’un seul aussi à notre époque. Nous le prouvons ensuite par les paroles de Jésus, en saint Jean : « Pais mes brebis ». Car la charge d’un pasteur est un devoir ordinaire et perpétuel. Si donc, de par la nature de la chose, l’office d’un pasteur doit durer tant que dure le troupeau, --le troupeau demeure et demeurera jusqu’à la fin du monde—, les successeurs de saint Pierre doivent donc demeurer dans ce travail pastoral. L’autre preuve est tirée du même passage évangélique. Car, quand le Seigneur a dit à Pierre : « pais mes brebis », il lui a confié toutes ses brebis, comme nous l’avons montré plus haut. Non seulement en raison du lieu, mais aussi du temps, car Dieu ne se souciait pas moins de nous que des anciens. Or, Pierre ne devait pas toujours vivre dans la chair. Donc, quand le Seigneur lui a dit : « pais mes brebis », il parlait, en lui, à tous ses successeurs. C’est bien ce que dit saint Jean Chrysostome (livre 2 du sacerdoce) : « Pour quelle raison a-t-il répandu son sang ? Certainement pour acquérir ces troupeaux qu’il confierait tant à Pierre qu’aux successeurs de Pierre. » Et saint Léon (sermon 2, anniversaire de son intronisation) : « Demeure la disposition de la vérité, et, persévérant dans la force de la pierre qu’il avait reçue, saint Pierre n’abandonna pas le gouvernail de l’Église qui lui avait été confié, car il persévère et vit dans ses successeurs. »
Et saint Pierre, évêque de Ravenne (dans son épitre à Eutychès) : « Le bienheureux Pierre, qui vit et préside dans son siège propre, apporte la vérité de la foi à ceux qui la cherchent. »
Cinquième preuve. L’Église est un seul corps, et a sa propre tête ici, sur la terre, en plus du Christ, comme on le voit dans la lettre de saint Paul aux Corinthiens (1, 12). Car, après avoir dit que l’Église est un seul corps, il ajoute : « La tête ne peut pas dire aux pieds : vous ne m’êtes pas nécessaires ». Ces paroles ne conviennent certainement pas au Christ, car il peut nous dire à nous tous : vous ne m’êtes pas nécessaires. On ne peut donc assigner au corps de l’Église d’autre tête que saint Pierre. Or, il ne faut pas qu’à la mort de saint Pierre, l’Église demeure sans tête. Il faut donc que quelqu’un succède à saint Pierre. La sixième. Dans l’ancien testament, il y avait une succession de grands pontifes. Car, à Aaron succéda Éléazar, (nombres 20), et à Éléazar, Phinées, (juges 20), et ainsi de suite. Or, le sacerdoce de l’ancien testament était une figure du nouveau. Donc, maintenant aussi, il faut conserver la succession du siège de saint Pierre, pontife suprême des chrétiens. Ensuite, tous les arguments utilisés, dans la deuxième question, pour prouver que le gouvernement de l’Église devait être monarchique, peuvent également servir de preuves au sujet que nous traitons.
Que ce successeur de saint Pierre est le pontife romain, il est facile de le prouver. Car il n’y en a pas, et il n’y en a jamais eu qui se soit prétendu être le successeur de saint Pierre, ou qui ait été considéré comme tel, en dehors de l’évêque romain et d’Antioche. Or, l’évêque d’Antioche ne succéda pas à saint Pierre dans le pontificat de l’église universelle, car il n’aurait pu y succéder qu’en cédant son poste, par la mort naturelle, ou par la mort légale, c’est-à-dire la déposition ou la renonciation. Or, c’est quand il était encore vivant et évêque légitime que Pierre a quitté l’Église d’Antioche, et qu’il a fixé son siège à Rome, comme nous l’avons démontré plus haut. Il reste donc que c’est l’évêque de Rome qui succède à Pierre après sa mort, qui lui succède dans toute sa dignité et son pouvoir.
De plus, si l’évêque d’Antioche avait succédé à saint Pierre dans son pontificat suprême, il aurait été le premier des évêques. Or, au concile de Nicée (canon 6), il est déclaré être le troisième patriarche, non le premier ni le deuxième, comme il l’a toujours été. Et les évêques d’Antioche ne revendiquèrent jamais un plus haut rang. Pour mieux comprendre toutes ces choses, il faut faire quelques réflexions préalables. Il faut d’abord faire une distinction entre la succession et la raison de la succession. Car, la succession du pontife romain au pontificat de saint Pierre est de droit divin. La raison de la succession, c’est-à-dire la raison pour laquelle c’est le pontife romain plutôt que celui d’Antioche ou d’un autre siège qui succède à Pierre, a pris origine dans l’agir de saint Pierre. La succession, dis-je, est d’un droit divin établi par le Christ, succession selon laquelle le Christ a institué en Pierre un pontificat qui doit durer jusqu’à la fin du monde. Et, en conséquence, quiconque succède à Pierre obtient du Christ le pontificat. Mais que ce soit l’évêque romain et non celui d’Antioche qui soit le successeur de saint Pierre, cela vient d’une décision de Pierre et non de l’institution première du Christ. Car, il aurait pu ne choisir aucun siège particulier, comme il le fit pendant les cinq premières années. Et alors, ce n’aurait été ni l’évêque de Rome ni celui d’Antioche qui lui aurait succédé, mais celui que l’Église aurait élu. IL aurait pu, aussi, demeurer toujours à Antioche, et ce serait alors l’évêque d’Antioche qui lui aurait succédé. Mais, comme il a fixé son siège à Rome, et qu’il l’a tenu jusqu’à sa mort, c’est à cause de cela que c’est l’évêque romain qui lui succède.
Et parce que le pape Marcel a écrit (dans son épitre à l’église d’Antioche) que c’est sur l’ordre du seigneur, que saint Pierre est venu à Rome, et comme saint Ambroise (discours contre Auxence) et saint Athanase (dans l’apologie pour sa fuite), disent, tous les deux, que c’est sur l’ordre du Christ, que Pierre a subi le martyre à Rome, il n’est pas improbable que le Seigneur ait aussi ordonné à Pierre de fixer son siège à Rome, pour que ce soit l’évêque de Rome qui lui succède. Mais quoi qu’il en soit de tout cela, le moins qu’on puisse dire c’est que la raison de cette succession ne provient pas de la première institution du pontificat que nous lisons dans l’évangile. Une deuxième remarque. Même si ce n’est peut-être pas de droit divin que le pontife romain succède à Pierre dans le gouvernement de toute l’église, parce qu’il est évêque de Rome, cependant, si quelqu’un demande : est-ce de droit divin que le pontife romain est pasteur et chef de toute l’église, il faut absolument répondre oui. Car, rien d’autre n’est requis pour que cette succession soit de droit divin, c’est-à-dire que la charge ordinaire de gouverner l’Église universelle avec la suprême puissance, ne vienne pas des hommes, mais immédiatement de Dieu. Qu’il en soit bien ainsi, nous l’avons démontré plus haut.
La troisième observation. À supposer même que ce ne soit pas de droit divin que le pontife romain succède à saint Pierre, c’est quand même une chose qui appartient à la foi catholique. Car, qu’une coutume soit de foi, et qu’elle soit de droit divin, ce n’est pas la même chose. Car ce n’est pas de droit divin que Pierre ait un surnom; mais c’est de foi que Pierre a eu un surnom. Et même s’il n’est pas écrit expressément dans les Écritures que l’évêque romain succède à saint Pierre, on déduit cependant manifestement des Écritures que quelqu’un a succédé à saint Pierre. Que celui-il soit l’évêque romain nous le tenons de la tradition apostolique de Pierre, laquelle a été proclamée et démontrée par les conciles généraux, les décrets des papes, et l’enseignement unanime des pères.
Il faut noter enfin que l’épiscopat romain et le gouvernement de l’église universelle ne sont deux épiscopats et deux sièges qu’en puissance. Car, ayant été institué par le Christ pontife de toute l’Église, saint Pierre ne s’est pas adjoint l’épiscopat de la ville de Rome comme l’évêque d’une certaine ville s’adjoint un autre épiscopat ou un autre canonicat ou abbatiat. Mais il a élevé l’épiscopat de la ville de Rome jusqu’au pontificat suprême de toute la terre, comme quand un simple épiscopat est érigé en archiépiscopat, ou en patriarcat. Car, cet archevêque ou ce patriarche n’est pas deux fois évêque, mais une fois seulement; et le signe en est qu’il ne reçoit du pape qu’un seul pallium, même s’il est évêque, archevêque, patriarche, et pontife suprême. Car, ces choses sont une en acte, et multiples en puissance. Il s’ensuit que celui qui est élu pontife romain est par le fait même pontife suprême de toute l’Église, même s’il arrivait que les électeurs n’en fassent pas mention.
Répondons, maintenant, aux objections de Nil et de Jean Calvin. La première est celle de Nil.
Le pontife romain a reçu des pères la primauté du fait que la cité de Romme commandait à toute la terre, comme on le lit dans le concile de Calcédoine, (article 16). Il n’eut donc pas cela de la succession de saint Pierre. Je réponds que ce décret fut illégitime, car il fut adopté malgré l’opposition de ceux qui présidaient le concile. Mais on parlera plus longtemps de cette question au chapitre 27. La deuxième objection.
Le pape de Rome n’est pas un apôtre, mais seulement un évêque. Car les apôtres n’ordonnèrent pas d’autres apôtres, mais des pasteurs et des docteurs. Le pape de Rome ne succéda donc pas à saint Pierre dans son pouvoir apostolique qui portait sur toute l’Église, mais seulement dans son épiscopat romain particulier. Je réponds que dans le statut d’apôtre trois choses sont contenues. La première.
Que celui qui est apôtre soit ministre immédiat de la parole, en tant qu’ayant été instruit par Dieu, et étant capable d’écrire des livres sacrés. Nous reconnaissons que cela ne se rapporte pas aux pontifes romains. Car, il n’est pas nécessaire qu’à chaque jour de nouvelles révélations soient données, et que de nouveaux livres saints soient écrits. La deuxième. Que celui qui est apôtre fonde des églises, et propage la foi dans des lieux où elle n’avait jamais pénétré. Cela appartient aux pontifes romains : la raison et l’expérience nous l’enseignent. Car ce sont les pontifes romains qui, depuis les temps apostoliques, ont fondé des églises dans les différentes parties de la terre, et en fondent encore aujourd’hui.
La troisième. Celui qui est apôtre a un pouvoir suprême dans toute l’Église. Et nous soutenons que cela appartient aussi au pontife romain pour la raison précise qu’il succède à saint Pierre, dans lequel ce pouvoir est ordinaire, et non délégué, comme dans les autres apôtres. L’argument de Nil n’aboutit à rien, non plus, quand il dit que les apôtres n’ont pas institué d’autres apôtres mais des pasteurs ou des docteurs. Car, ils ne devaient pas sacrer un pontife romain de toute l’Église, ou un pontife apostolique, puisque le Christ l’avait déjà fait. C’est pourquoi tous les pères ont toujours donné le nom de siège apostolique au siège du pontife romain. Et dans le concile de Calcédoine que cite Nil, (acte 1), la dignité du pape des Romains est appelée apostolique, et (à l’article 16), son siège est appelé apostolique.
Troisième objection. Pierre a été le pasteur et le docteur de toute la terre. Mais le pape n’est et n’est appelé que l’évêque de la ville de Rome. Je réponds que c’est faux, comme, sans parler des autres, le concile de Calcédoine nous le fait connaître. Car (à l’article 3), on y lut trois lettres des Orientaux au pape saint Léon, et dans chacune d’elles Léon est appelé pape de l’Église universelle, nom que l’on retrouve aussi à l’article 16. La quatrième objection. Pierre a ordonné les évêques d’Antioche et d’Alexandrie. Mais cela n’est pas permis à l’évêque de Rome. Je réponds que même si, à cause de l’entêtement des Orientaux, cela n’est pas permis de nos jours, ce droit était autrefois reconnu au pape. Car, dans le concile de Calcédoine (actes 7), nous lisons que l’évêque d’Antioche Maxime a été reçu par le concile, parce que le pape saint Léon l’avait confirmé dans son épiscopat. Et Libérat (dans le bréviaire, chapitre 21) et Jean Zonaras ( dans Justinien) écrivent que c’est par le pontife de Rome Agapet qu’a été déposé Anthime de l’épiscopat de Constantinople, et que Mena a été ordonné à sa place. Mais nous développerons davantage ce sujet en son lieu et place.
La cinquième objection. Tout ce qu’a dit ou écrit saint Pierre est un oracle du Saint-Esprit. Or, cela ne convient pas au pape. Le pape n’a donc pas toutes les prérogatives de Pierre. Nous ne prétendons pas, nous non plus, qu’il les ait toutes. La sixième objection. Il a été dit à Pierre sans condition : tout ce que tu lieras sera lié, etc. Or Pierre a prescrit au pontife romain de ne lier ou de ne délier que ce qui mérite de l’être. Je réponds que tout ce que cet argument prouve c’est que Nil a été un grec léger et un beau parleur. Car qui a jamais entendu dire qu’il était permis à saint Pierre de lier ce qui ne méritait pas d’être lié, et de délier ce qui ne méritait pas d’être délié ? Et où donc trouve-t-on cette prescription faite au pape par saint Pierre, que Nil met de l’avant ? Jean Calvin avait fait l’objection suivante ( livre 4, chapitre 6, verset 8, des institutions). « Parce que Pierre, au début, a été placé avant les autres apôtres, il ne s’ensuit pas qu’aujourd’hui quelqu’un doive être le premier de tous. Car, c’est un petit groupe qui a avantage à être conduit par une seule personne; mais c’est par plusieurs que des milliers de personnes ont intérêt à être gouvernées.
Je réponds que saint Pierre n’a pas été seulement mis à la tête de tous les apôtres, mais de tous les milliers de chrétiens. Car, en saint Jean, le Christ ne lui a pas confié les douze apôtres seulement, mais toutes ses brebis. Or, nous lisons dans les actes des apôtres (2) que les brebis de Pierre se sont multipliées jusqu’à atteindre le chiffre de trois mille, et même (actes 4) de cinq mille, dans la seule Jérusalem. De plus, plus les hommes sont nombreux, plus grand est leur besoin d’un recteur unique qui les garde dans l’unité. Mais, nous avons traité de cela dans la première question. Il objecte encore ceci, au même endroit. Si Rome est le siège du pontificat suprême parce que l’apôtre Pierre y est mort en exerçant le pontificat, le siège du pontificat juif aurait du être dans le désert, parce que c’est là que sont morts Moïse et Aaron quand ils étaient détenteurs du pontificat. Et le siège pontifical des chrétiens devrait être à Jérusalem, car c’est là qu’est mort le pontife suprême, le Christ. Je réponds avec ce qui a déjà été dit. Le siège pontifical n’est pas à Rome parce que c’est là que saint Pierre est mort, mais pace qu’il a été évêque de Rome, et qu’il n’a jamais transféré son siège ailleurs. Moïse et Aaron ne fixèrent pas leur siège dans le désert, mais ils y sont morts en chemin. Le Christ, non plus, ne fixa son siège à Jérusalem, ni à aucun autre droit, comme nous l’avons dit plus haut.
Il présente comme objection, en troisième lieu, au même endroit (verset 12), le raisonnement suivant. Ce privilège du primat sur toute l’église est ou local, ou personnel ou mixte. S’il est local, ayant été une fois concédé à Antioche, il ne peut pas lui être enlevé, même si Pierre la quittait pour aller mourir ailleurs. S’il est personnel, il n’a rien à voir avec le lieu, et Rome n’a pas plus droit au pontificat suprême que toute autre cité. S’il est mixte, il ne suffit donc pas à quelqu’un d’être évêque de Rome pour avoir la primauté. Car, si le privilège est en partie local, et en partie personnel, il n’est donc lié au lieu que dans le temps où habite la dite personne, c’est-à-dire Pierre. Je réponds que, par l’institution primordiale du Christ, la dignité pontificale a été personnelle. Mais, cependant, par l’intervention de Pierre, elle est devenue par après locale, plutôt mixte, mais rien de tout cela sans la permission de Dieu. Je dis qu’elle a été au début personnelle, car elle ne fut, par le Christ, liée à aucun endroit, mais déposée dans la personne de Pierre. Je dis personnelle, tout en étant publique et non privée.
On appelle personnels les privilèges qui sont donnés à une personne pour elle seulement; publics, ceux qui sont donnés à la personne et à ses successeurs. Cependant, parce que, après cela, Pierre fixa son siège à Rome, ce privilège est devenu local, et donc mixte. Et il est lié à la ville de Rome aussi longtemps que les successeurs de saint Pierre conserveront leur siège à Rome. Car si le siège de Pierre était transféré ailleurs par un ordre divin, les évêques de Rome ne seraient plus alors évêques de l’église universelle. Transférés au sens où ils ne seraient plus les évêques de Rome mais d’une autre ville, car la seule absence de Romme n’équivaut pas à un transfert. Ce que nous disions là n’est pour nous qu’une hypothèse, car nous ne pensons pas que le siège de Rome soit un jour transféré ailleurs.
La quatrième objection est faite au même endroit (verset 13). Si c’est parce qu’il succède à saint Pierre que le pontife romain est le premier évêque, c’est l’évêque d’Éphèse qui devrait être le second, celui de Jérusalem le troisième, et ainsi de suite. Mais nous voyons que le deuxième siège est celui d’Alexandrie, qui n’a été fondé par aucun apôtre. Celui d’Éphèse n’a même pas pu occuper le dernier rang. Je réponds que l’importance et le nombre des patriarches ne dépendent pas de la dignité des premiers évêques, autrement il n’y en aurait pas trois, mais douze, selon le nombre des apôtres. Ils ne dépendent que de la seule dignité et volonté de saint Pierre, comme nous l’avons démontré avec des citations d’Anaclet, de Léon, de Gélase et de Grégoire, dans les prérogatives de saint Pierre, à la question 3.
La cinquième objection est tirée du livre 4 (chapitre 7, verset 28). Si tout ce qu’on dit de Pierre doit être dit de ses successeurs, il faut dont reconnaitre que tous les papes sont des Satan, car cela est dit au même endroit où il est dit : « je te donnerai les clefs du royaume. » Je réponds que ce qui est dit à Pierre diffère de trois manières. Certaines choses lui sont dites à lui seul, personnellement, d’autres à lui et à tous les chrétiens, et d’autres à lui et à ses successeurs. On peut faire cette distinction en considérant à quel titre certaines choses lui sont dites. Car, ce qui lui est dit en tant qu’un fidèle parmi d’autres, s’applique évidemment à tous les fidèles. Comme en Matthieu (18) : « Si ton frère pèche contre toi… » Mais les choses qui lui sont dites à lui à cause de sa personne propre, ne sont dites qu’à lui, comme : « Va en arrière de moi, Satan ! », ou comme : « Tu me renieras trois fois. » Car, ces choses lui sont dites à cause de sa propre imbécilité et ignorance. Il y en a d’autres qui lui sont dites en raison de sa charge pastorale, qui sont donc dites aussi à tous ses successeurs, comme : « Pais mes brebis », « Confirme tes frères », ou « Tout ce que tu lieras ».