Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 67)
Je réponds à l’autre argument que les canons des conciles ont, d’une certaine façon, attribué l’autorité à l’église romaine, en déclarant et en affirmant ce privilège. Comme on dit que le concile de Nicée a défini que le Fils de Dieu est consubstantiel au Père. Voilà pourquoi Jean 11 (dans son épitre à Justinien), ajoute, après avoir déclaré que l’église romaine est la tête de toutes les églises : « Comme les règles des pères et les statuts le déclarent. » Et Nicholas 1 (dans l’épitre à l’empereur Michaël) : « Ces privilèges c’est par le Christ qu’ils sont donnés à l’Église. Ils ne sont pas donnés mais honorés et célébrés par les synodes. » Et au concile 4 sous Symmaque, on énumère trois causes (qu’un lecteur prudent notera) du primat de l’église romaine. Voici ce que nous y lisons : « La primauté de ce siège vient du mérite de l’apôtre Pierre. Ensuite, suivant l’ordre du Seigneur, c’est l’autorité des vénérables conciles qui a accordé à l’église romaine un pouvoir singulier sur les églises. » On met d’abord en premier lieu le mérite de Pierre, pace que c’est par le mérite de sa confession que Pierre a obtenu la primauté (Matt 16). On met ensuite le commandement du Seigneur parce que la primauté lui a été annoncée et accordée quand il lui a été dit : « pais mes brebis ». Et c’est en troisième lieu qu’on met l’autorité des conciles, qui déclare cet ordre du Seigneur.
Il est facile de répondre à Ilyricus, car Énée Sylvius ne cherche pas, dans cette épitre, à démontrer autre chose que la suprématie de Pierre a été instituée par le Christ. Car, c’est ainsi qu’il commence son épitre à Martin Mayer : « Il y a quelques hommes de ta nation, qui sont peu réfléchis, auxquels l’autorité du souverain pontife romain ne parait pas nécessaire, ni avoir été instituée par le Christ. C’est contre eux que nous avons décidé d’écrire cette lettre, et de te la transmettre, pour que si de tels hommes allaient te voir, tu aies en main le glaive qui te permette de confondre leur témérité. » Quand il dit ensuite qu’il avait vécu avant le concile de Nicée et avait peu de respect envers l’église romaine, cela ne signifie rien d’autre que, pendant les persécutions continuelles, les pontifes romains n’ont pas pu exercer librement l’autorité qu’ils avaient reçue du Christ; que les autres évêques ont été forcés de vivre par eux-mêmes, sans trop penser à l’église romaine. Cette opinion d’Enée Sylvius est vraie en partie, et fausse en partie. Il est vrai que l’autorité du pontife romain a connu des empêchements, comme le démontrent les persécutions qui ont sévi pendant ces siècles. Mais il n’est pas vrai qu’on eut alors peu de respect envers l’église romaine, comme le montreront les exemples que nous présenterons plus bas.
La troisième opinion n’a aucun fondement.
Car, il est prouvé que les pontifes ont existé avant les cardinaux; et que certains papes n’ont pas été créés par les cardinaux.
Il est certain, en effet, que ce ne sont pas les cardinaux qui ont créé Pierre pontife; que c’est Pierre qui a créé Clément pontife, et non les cardinaux. De plus, si ce sont les cardinaux qui confèrent l’autorité apostolique, ils pourraient aussi la retirer.
Ce qui est faux, du consentement de tous. Car ce ne sont pas les cardinaux qui déposent un pape douteux, mais un concile général. Mais, tu diras, quoi qu’il en soit des cardinaux, il est évident que c’est par des hommes que le pontife romain est élu et créé. C’est donc d’eux qu’il reçoit son pouvoir. Que le pontife romain soit vraiment et réellement fait tel par les hommes, le témoigne le décret d’élection pontificale de Grégoire V11 (que l’on trouve dans sa vie par Platina) : « Nous, cardinaux de la sainte église romaine, clercs, acolytes, sous-diacres, presbytres, en présence d’évêques, d’abbés, et de plusieurs ecclésiastiques et de laïcs, nous élisons aujourd’hui , le 10 des calendes de mai, dans la basilique de saint Pierre-aux –liens, l’an 1073, comme vrai vicaire du Christ, l’archidiacre Hildebrand, homme de grande doctrine, d’une grande piété, prudence, justice, constance, religion, un homme modeste, sobre, continent, gouvernant sa maison, charitable envers les pauvres, docte, et éduqué de son plein gré dans le sein de la sainte mère l’Église depuis ses tendres années jusqu’à l’âge adulte. Nous voulons que ce soit lui qui soit investi de ce pouvoir de l’église de Dieu que, par mandat divin, Pierre a le premier exercé.
» De ces deux textes, nous pouvons tirer quelques conclusions. La première. Le pontife n’est pas au-dessus de l’Église, mais il est soumis à l’Église, dans la mesure où c’est l’Église qui fait le pape, et non le pape l’Église. C’est l’enseignement du synode smalchadique, dans le livre contre la primauté. La deuxième. C’est de droit humain, non divin, que le pontife possède le pouvoir qu’on lui reconnait.
Je réponds. La première conclusion est sans aucune valeur, car les électeurs créent aussi l’empereur comme le peuple crée le roi. Ce qui n’empêche pas l’empereur d’être au-dessus des électeurs, et le roi au-dessus du peuple. La deuxième conclusion ne vaut guère mieux, car, il faut observer que, dans le pontife, il y a trois choses : le pontife lui-même, qui est comme une certaine forme; la personne, qui est le sujet du pontificat; et, l’union de l’un et de l’autre. La première chose, le pontificat, vient du Christ seul. La personne, elle, par ses causes naturelles, vient de Dieu; mais, en tant qu’elle est une personne, c’est par les électeurs qu’elle est élue et désignée à l’épiscopat. Cette union des deux vient du Christ, par la médiation de l’acte humain des électeurs. Car, en élisant et en désignant une personne en particulier, ils concourent à l’union du pontificat avec telle personne. Voilà pourquoi on dit que les électeurs ont vraiment créé un pontife, et sont la cause que le pontife en question ait le pouvoir qu’il possède. C’est comme dans la génération d’un homme. L’âme est infusée par Dieu seul, mais le père, en disposant la matière, est cause de l’union de l’âme avec le corps. Voilà pourquoi on dit que l’homme engendre un homme, même si on ne dit pas qu’il produit l’âme de l’homme. Ces mots : « nous voulons qu’il soit investi de la puissance » ne font que déclarer et exprimer l’élection parfaite de l’homme comme successeur de saint Pierre.
La quatrième opinion est celle de beaucoup d’hérétiques, qui ne s’entendent, pourtant, pas entre eux. Car, Marsile de Padoue, et après lui Jean Wiclef et Jean Huss, en soutenant que le pontife romain recevait son autorité de César, semblaient, par César, entendre Constantin le grand, à cause du canon qui commence par le mot Constantin (dist 96). Dans ce canon, Constantin a décrété que le pontife romain devait, dans tout son royaume, être considéré par les prêtres comme le roi est considéré par les juges inférieurs. Leur opinion a été exposée par Jean de Turrecremata (livre 2, chapitre 12, et et livre 4, dernier chapitre.) Jean Calvin (livre 4, chapitre 7, verset 17), dit que la primauté du pontife a été donnée chez les Grecs, par l’empereur Phocas; chez les Gaulois et les Germains, par Pépin le bref, et ensuite chez les Francs, par Charlemagne. Luther (dans son livre sur le pouvoir du pape), dit que c’est Constantin 1V qui a accordé la primauté au pontife romain, en preuve de quoi il cite le témoignage de Platina dans la vie Benoit 11. Le même Luther, cependant, (dans son livre sur la supputation des temps), enseigne que c’est Phocas qui a octroyé la suprématie au pape. Les centuriates enseignent la même chose (centurie 6, chapitre 1), Illyricus (dans l’histoire de la primauté), le livre smalchaldicus sur la primauté du pape, Theodore Bibliander (chronique, table 11), et plusieurs autres.
Mais toutes ces choses sont faciles à réfuter. D’abord, la première opinion ne nous contredit en rien. Car, s’il est vrai que Constantin le grand donna au souverain pontife son palais du Latran, et beaucoup d’autre choses temporelles, le pouvoir spirituel, il ne l’a pas donné au pape, et il ne pouvait pas le lui donner. Car, dans le même canon, il reconnait que Pierre a été vicaire du Christ, et que ses successeurs doivent donc être les princes et les têtes de toute l’Église. Il n’a donc fait rien d’autre que de déclarer un droit antique, en plus de faire au pape de grands dons temporels. Ajoutons que les luthériens et les calvinistes soutiennent que ce canon est adventice. Il n’existe donc, au sujet de l’édit de Constantin, aucun contentieux entre nous et les luthériens, en ce qui a trait à la juridiction spirituelle. Car, ils admettent qu’elle n’a pas commencé avec Constantin. L’opinion de Luther repose donc sur un faux fondement. Car, Platina ne dit pas que Constantin 1V a donné la primauté au pape, mais qu’il lui avait rendu le droit qu’il avait, ou pensait avoir dans la confirmation d’un pape. Les prédécesseurs de Constantin 1V, depuis l’époque de Justinien qui libéra la ville des Goths, avaient coutume, en effet, de n’autoriser l’élection d’un pontife romain qu’après l’avoir confirmée. Les papes ont toléré cela pour le bien de l’Église, parce qu’ils voyaient très bien qu’ils ne pouvaient pas exercer leur ministère sans le consentement de l’empereur. Car, dans l’explication 4 du psaume pénitentiel, on protestait avec véhémence contre la témérité des empereurs qui usurpaient le droit de l’église romaine. Et cependant, quand ce même Grégoire (comme le raconte le diacre Jean, livre 1, chapitre 2 de la vie de saint Grégoire), fut élu pape par le clergé et le peuple, il écrivit en secret à l’empereur en disant qu’il n’accepterait jamais. Mais le préfet de la ville fut mis au courant, et envoya des soldats qui arrêtèrent l’envoyé de Grégoire, et déchirèrent ses lettres. Il envoya ensuite d’autres messagers qui déclarèrent au peuple et au clergé l’élection de l’empereur, et apportaient sa confirmation. Platina écrit donc que Constantin 1V, ému par la sainteté de Benoit 11, lui a envoyé la sanction par laquelle il stipulait qu’il considèrerait comme vicaire du Christ celui que le clergé et le peuple éliraient, sans attendre aucune démarche de l’empereur. La sanction de Constantin 1V ne porta donc pas sur le pouvoir du pape, comme le pensait Luther, mais seulement sur l’élection.
Au sujet de Phocas, je réponds qu’il est vrai que Phocas a émis un décret à l’effet que l’Église romaine est la tête de toutes les églises, comme l’attestent le vénérable Bède (dans le livre des six âges du monde, à Phocas), Adon (dans les chroniques), et le diacre Paul (livre 18, des choses romaines). Mais Phocas n’a pas, pour autant, à cause de cela, introduit une suprématie. Car, il décrète, en déclarant et en affirmant, non en instituant quelque chose de nouveau. Cela, on peut le démontrer. Car, Grégoire (livre 7, épitre 63 à Jean de Syracuse) écrit : « Qui doute que le siège de Constantinople est soumis au siège apostolique ? C’est ce que le très pieux empereur et mon frère Eusèbe confessent volontiers. » Cette lettre précède le règne de l’empereur Phocas d’au moins cinq ans, comme on peut le voir par le numéro officiel. De plus Justinien senior, qui a précédé Phocas de 70 ans, affirme (dans l’épitre à Jean 11) que « l’église romaine est la tête de toutes les églises ». Et Valentin, qui a précédé Phocas de 140 ans, affirme (dans son épitre à Théodose), que « le pontife romain a la primauté du sacerdoce sur tous les autres. » Nous trouvons la même chose dans les témoignages d’Irénée, d’Athanase, de Cyrille, de Theodoret, de Sozomène, et d’autres grecs, cités plus haut.
La raison pour laquelle Phocas a pensé devoir de nouveau sanctionner, par une loi, une chose aussi certaine n’est autre que l’orgueil des évêques de Constantinople, comme l’ont noté Bède, Adon et le diacre Paul. Comme ils se disaient par écrit, contre tout droit et raison, patriarches universels et les premiers de tous les évêques, et parce que les excommunications de ces évêques de Constantinople faites par les pontifes romains n’avaient pas pu entamer leur orgueil, il a semblé bon à l’empereur, le seul que les Grecs craignaient véritablement, d’intervenir personnellement. Et c’est pour cela qu’il déclara que l’église romaine est la tête de toutes les églises; que le patriarche de Constantinople n’est pas patriarche universel; que son siège est celui d’une église particulière, et qu’il est soumis au siège apostolique.
Au sujet de Pépin le bref, je réponds que c’est en hallucinant que Calvin a recouvert la vraie histoire de deux mensonges, qu’il présente comme des preuves de son hérésie. Il dit d’abord que c’est par l’appui des papes que Pépin le bref est devenu roi des Francs, et Charlemagne empereur romain. Cela est vrai, et plusieurs historiens l’ont raconté. Mais que ce soit injustement et avec scélératesse que le vrai roi des Francs ait été spolié par le pape Zacharie et par Pépin le bref, c’est complètement faux, et injurieux non seulement envers le pontife, mais envers les rois de France et les empereurs de Germanie, car l’un et l’autre descendent de ce Pépin. Il ajoute que Pépin et Charles ont accordé ensuite la suprématie au pape, et qu’ils ont tous trois divisé leur proie comme des voleurs, pour qu’a Pépin et Charles soient concédés le pouvoir temporel, et aux pontifes romains la primauté du sacerdoce. Ce qui n’est pas seulement faux, mais contraire au mensonge précédent, car ces deux mensonges ne s’accordent pas entre eux, et l’un détruit l’autre.
Que c’est en toute justice et légitimité que le pape Zacharie ait déposé le roi Childéric et ait sacré Pépin tous les historiens l’affirment, tant grecs que latins, à l’exception des magdebourgeois (centuriee 8, chapitre 8 dans la vie de Zacharie), et de Calvin (œuvre citée). Voici leurs noms.
Euinhardus, (dans la vie de Charlemagne), Aimonius (livre 4, chapitre 61, des gestes des Francs), Cedrenus (dans la vie de Léon l’isaurien, Paul diacre (livre 6, chapire 5, des gestes des Longbards), Blondus (livre l0, décade 1), Rhegino (livre 2 des chroniqueurs), Marianus Scotus (livre 3 chronologie), Otho Frisingensis (livre 5, histoire), Adon de Vienne (chronique des six âges), Paul-Émilien (livre 1 et 2 des gestes des Francs), Sigebert (chronique), l’abbé uspergensis (chronique). Un peu avant l’époque de Pépin le bref, les rois des francs avaient dégénéré des vertus de leurs ancêtres au point où, après avoir remis le pouvoir aux généraux de l’armée ou aux maires du palais, ils ne se montraient au peuple qu’une fois l’an, aux calendes de mai. Ils employaient le reste du temps aux divertissements frivoles, à la recherche de plaisirs sensuels de toutes sortes. C’est donc du consentement de tous les nobles qu’on a demandé au pontife suprême qu’il soit permis de transférer le titre de roi sur ceux qui étaient les vrais rois, et qui administraient avec bonheur les affaires du royaume. Cette demande était juste, à n’en pas douter. Car la Gaulle était alors infestée de monstres qui sont, pour toutes les nations, la cause de grandes calamités, et qui remplissaient le royaume de dissensions.
Non seulement les rois ne s’occupaient pas des affaires du royaume, mais, à cause de leur inertie, la religion périclitait et était presque éteinte, comme le montre l’épitre de saint Boniface au pape Zacharie. Dans cette épitre, il écrit que pendant environ 80 ans, sous le règne des rois fainéants, aucun synode n’a été convoqué, que les églises épiscopales sont possédées par des laïcs et des publicains, que les clercs ont quatre ou cinq concubines, que la religion a été foulée au pieds et presque anéantie. Comprenant que, depuis plusieurs années, les rois de France n’étaient rois que de nom, voyant que le roi du moment Childéric, à l’exemple de ses prédécesseurs, ne se souciait de rien et était, en plus, stupide; constatant, en même temps, que le royaume et la religion tombaient en ruine, et que tous les nobles du royaume demandaient Pépin pour roi; comme il était celui à qui il incombait de pourvoir au salut de tous, il jugea qu’il était permis aux Francs de transférer le règne à Pépin, et il les affranchit du serment d’allégeance qui les liait à Childéric. Que ce fut une chose juste, nul ne peut le nier, pourvu qu’il soit sain d’esprit. Les évènements ont d’ailleurs démontré que ce changement a été extrêmement avantageux et profitable. Car, le royaume des Francs n’a jamais été plus puissant, la religion n’a jamais été plus florissante en France qu’au temps de Pépin et de Charlemagne. Ajoutons, enfin, que tous les historiens cités racontent que ce Pépin, qui a été oint et couronné sur l’ordre du pape, fut un homme d’une grande sainteté, au témoignage de Boniface évêque et martyr, qui ne fut certes jamais l’auteur d’une injustice et d’un crime public.
Que ce ne soit pas à cause de cela que Pépin et Charlemagne ont accordé au pontife romain le premier rang dans la Gaulle et la Germanie, on peut facilement le démontrer. D’abord, parce que personne n’avait jamais prétendu cela avant Calvin. Les auteurs cités, et surtout Paul Émilien, disent que les rois des Francs ont assuré la protection du siège apostolique contre les Lombards et les autres ennemis, ont donné au pontife romain l’exarchat de Ravenne, et d’autres choses temporelles. Mais du pouvoir spirituel il n’est jamais fait mention. De plus, si les nobles du royaume ont demandé d’être relevés de leur serment d’allégeance, et qu’il leur soit permis de transférer de Childéric à Pépin la couronne royale (comme l’écrit Paul Émilien, et les autres), ils considéraient certainement le pape comme le pontife de toute l’église, comme quelqu’un ayant autorité sur eux, en France. Car, pourquoi n’ont-ils pas demandé cela à leurs propres évêques, ou pourquoi n’ont-ils pas fait ce qu’ils voulaient sans la permission du pape ? Pourquoi même ont-ils attendu la décision et l’ordre du pape, comme Reghino et d’autres l’écrivent ? Si donc, avant le sacre de Pépin, le pontife romain exerçait la primauté en Gaule, comment a-t-il pu la recevoir de Pépin ? Ces choses ne se contredisent-elles pas ?
De plus, avant le temps de Pépin, il est avéré que les Francs et les Germains étaient soumis au pape dans les choses spirituelles. Car, saint Boniface écrivit au pape Zacharie, sous le règne de Carloman, comme lui-même l’indique, avant donc que Pépin ne devint roi. Et l’on sait que Carloman déposa sa couronne et se fit moine, avant l’élévation de Pépin eu trône royal. Or, dans cette lettre, il déclare que les églises de Germanie étaient alors soumises au pape, et, entre autres choses, il demande au pape d’ériger trois épiscopats en Germanie, et de lui donner l’autorité de convoquer un synode en France, et beaucoup d’autres choses de ce genre. De même, Bède le vénérable, qui a précédé Pépin d’environ cent ans, écrit (dans son histoire des Anglais, chapitre 1) : « Grégoire exerçait son pontificat sur tout le globe. » Saint Grégoire, qui a précédé Pépin d’environ deux cents ans, (livre 4, épitre 52), écrit qu’il a mandaté l’évêque Virgile d’Arles auprès des évêques de Gaule, comme devant tenir sa place; et il lui a prescrit de référer au siège apostolique les causes difficiles à résoudre : « Pour que nous puissions mettre fin à la contestation par une réponse adéquate, qui enlève tout doute ».
Saint Léon qui a précédé Pépin de 350 ans, dit, (dans son épitre 89 aux évêques de Gaule) : « Que votre fraternité reconnaisse avec nous que le siège apostolique a été consulté par les prêtres de votre province un nombre incalculable de fois, et que selon la diversité des causes pour lesquelles on avait fait appel, des jugements ont été confirmés ou invalidés. » Saint Cyprien, qui a vécu cinq cents ans avant Pépin, (livre 3, lettre 13), écrit au pape Étienne pour qu’il dépose l’évêque d’Arles, et le remplace par un autre. Enfin, saint Irénée qui a vécu 680 ans avant Pépin, dit (livre 3, chapitre 3) : « Il est nécessaire que toutes les églises, c’est-à-dire tous les fidèles, communient avec l’église de Rome, à cause de sa plus puissante principauté. » Il n’exclut certes pas les Gaulois, puisqu’il était lui-même évêque de Gaulle. Et, pour omettre tout le reste, quand le Seigneur a dit à Pierre : « Pais mes brebis », il a surement compté les Gaulois et les Germains parmi ses brebis.
CHAPITRE 18
On prouve la même chose par l’autorité que le pape a eue sur les autres évêques.
Le sixième argument se tire de l’autorité que les anciens pontifes de Rome ont eue sur les autres évêques. Nous lisons, en effet, que, sur toute la planète, des évêques ont été institués, déposés ou rétablis par les pontifes romains. Et pourtant, un seul suffirait pour démontrer le pouvoir que possédait le pape sur les évêques. Au sujet de l’institution, on peut présenter plusieurs exemples. Dans le concile de Chalcédoine (acte 7), nous lisons que Maxime d’Antioche a été confirmé évêque par le pape Léon le grand. Au sujet de la confirmation d’Anatole, évêque de Constantinople, le pape Léon écrit ceci (lettre 54 à Martien) : « Qu’il suffise que, avec l’aide de votre piété, et par mon consentement, il ait obtenu l’épiscopat d’une si grande ville. » Dans l’épitre 84 à Anastase, évêque de Thessalonique, il écrit : « Au sujet de la personne qui doit être consacrée évêque, le clergé et l’évêque métropolitain s’en rapportent à ta fraternité, ce qui est bien vu dans toute la province. Fais-lui comprendre que pour que l’ordination soit canoniquement célébrée, ton autorité doit l’approuver. » Et plus bas : « Car, comme nous ne voulons pas que des justes élections soient retardées indument par des atermoiements, nous ne permettons pas non plus qu’elles soient faites à ton insu. »
Et, dans l’épitre 87 aux évêques africains, il écrit : « Nous entendons dire que Donat le novatien s’est converti avec tout son peuple. Pour que nous l’autorisions à présider sur son troupeau, qu’il se souvienne de nous envoyer par écrit sa profession de foi. »
Saint Grégoire (livre 4, épitre 34 à Constance Auguste) dit : « Il a été ordonné évêque de Salolitane par mon répondant à mon insu. Il s’est donc produit quelque chose qui n’arrive sous aucun prince intérieur. » Et souvent, dans ses lettres, il indique qu’il envoie le pallium à un archevêque, à ceux de Grèce, d’Italie, d’Espagne, etc. Il est à noter que même si la confirmation des évêques démontre la primauté du pontife romain, il n’est toutefois pas nécessaire qu’il confirme tous les évêques personnellement, car il a pu concéder ce droit à des patriarches, comme il l’a fait souvent. Au sujet de la déposition, on trouve plusieurs exemples. Saint Cyprien (livre 3, épitre 13) écrit à Stéphane : « Qu’un autre soit nommé en sa place ! » Et plus bas : « Tu nous indiqueras clairement qui sera nommé évêque à Arles à la place de Marcien, pour que nous sachions vers qui orienter nos frères, et à qui écrire. »
Calvin (livre 4 des institutions, chapitre 7, verset 7) tire un argument de ce texte. « Si Stéphane présidait en Gaule, Cyprien n’aurait-il pas du lui dire de les réprimander lui-même, puisqu’ils étaient siens. Mais il parle bien autrement. Il dit que c’est la société fraternelle, qui nous relie les uns les autres, qui requiert que nous nous avertissions mutuellement. » Je réponds que ces paroles que Calvin attribue à saint Cyprien ne se trouvent nulle part. Et si saint Cyprien avait pensé que Stéphane n’avait pas d’autorité dans les Gaules, mais ne pouvait qu’avertir amicalement, pourquoi n’a-t-il pas semoncé les Gaulois lui-même personnellement ? Nicholas 1 (dans l’épitre à Michel), énumère huit patriarches constantinopolitains déposés par les pontifes romains, parmi lesquels un certain Anthime que le pape Agapet déposa, sans tenir compte des menaces proférées par l’empereur et l’impératrice. Il sacra à sa place, de ses propres mains, Menas, comme l’écrit Liberatus dans le bréviaire, (chapitre 21) et Zonaras (dans la vie de Justinien). Gélase rapporte la même chose (dans son épitre aux évêques de Dard) : « Le siège apostolique a condamné, de sa propre autorité, Dioscore, pontife du second siège. » Et, au même endroit : « Il ne reçut pas Pierre d’Alexandrie, car il savait seulement qu’il avait été condamné par le siège de Pierre, sans avoir appris qu’il avait été acquitté »
Le pape Damase déposa aussi le patriarche d’Antioche, comme le rapporte Theodoret (livre 5, chapitre 23 de son histoire). Et bien qu’il cherchât à maintenir Flavien dans son épiscopat, l’empereur Théodore lui ordonna quand même de se rendre à Rome pour plaider sa cause. Et le patriarche d’Alexandrie Théophile, par ses légats, intercéda en faveur de Flavien auprès du pontife romain, comme le rapporte Socrate (livre 5, chapitre 15 de son histoire). Saint Jean Chrysostome aurait tenté quelque chose de semblable, selon Sozomène (livre 8, chapitre 3). Enfin, Flavien ne put garder son épiscopat avant que le pontife romain, apaisé, n’y consente, et qu’il promette d’envoyer ses délégués. Il envoya donc à Rome plusieurs évêques et les prêtres les plus en vue de l’église d’Antioche, comme Théodoret l’écrit lui-même. Sixte 111 a déposé aussi l’évêque de Jérusalem Polychronium, par l’archidiacre saint Léon qu’il avait envoyé à Jérusalem, celui qui devint ensuite pape, comme le rapportent les actes des conciles, aux actes de Sixte 111. Pour que le pontife romain ait pu déposer ainsi tous les patriarches, ceux de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, il fallait qu’il ait été le juge suprême de toute l’Église.
Au sujet du rétablissement d’évêques déposés par d’autres, les exemples sont nombreux. Car saint Cyprien dit (livre 1, épitre 4) : « Le pape ne peut pas annuler une décision que le droit canonique juge parfaite. Basilide, après que ses crimes aient été détectés, partit pour Rome afin de rencontrer notre collègue Stéphane qui siège au loin, et cherchant à tromper celui qui ignorait ce qui s’était vraiment passé, il sollicita d’être injustement rétabli dans un épiscopat dont il avait été justement déposé. » Julius restitua l’épiscopat à Athanase d’Alexandrie, à Paul de Constantinople, à Marcel d’Acyre, déposés par un synode oriental, comme l’écrit Gélase (dans on épitre aux évêques de Dard), et Sozomème (livre 3, chapitre 7). « Comme le soin de tous appartenait à son siège apostolique, il restitua à chacun son église propre. » Et, un peu plus bas : « Athanase et Paul sont retournés à leur siège, et ils envoient des lettres de Jules aux évêques de l’Orient ». Et au sujet de la déposition de Theodoret par le concile d’Éphèse 2, voici ce que nous lisons dans le concile de Chalcédoine : « Qu’il entre le révérend évêque Théodoret, et qu’il participe au synode, parce que le très saint archevêque Léon lui a restitué son épiscopat. » On pourrait présenter beaucoup de cas semblables, auxquels nos adversaire ne peuvent et ne pourront jamais rien opposer.
Nil a quand même cinq arguments à nous opposer. Le premier. On dit que l’évêque romain est le premier, parce qu’il a pour second l’évêque de Constantinople, pour troisième celui d’Alexandrie, et pour quatrième celui d’Antioche. On ne parle pas de premier et de deuxième dans le cas d’un supérieur et d’un inférieur, mais seulement quand il s’agit de degrés d’honneur et de dignité. Car on ne dit pas que l’évêque romain est premier relativement aux évêques de Tusculane et de Tyburtine, qui lui sont soumis. Je réponds que le pontife romain est tout ensemble évêque, archevêque, patriarche et pape. Et ainsi, en tant qu’évêque, il est le premier dans cette province où Ostie est le deuxième, et Porto le troisième, et ainsi de suite. Mais, en tant qu’archevêque, il n’est pas premier par rapport à l’évêque d’Ostense qui n’est pas archevêque, mais un simple évêque soumis à son archevêque. Mais il est le premier par rapport à l’archevêque de Ravenne, de Milan et des autres archevêques d’Occident. Mais en tant que patriarche d’Occident, il n’est pas premier par rapport aux archevêques de Ravenne et de Milan qui ne sont pas patriarches, mais par rapport aux patriarches de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. Et c’est ainsi qu’on peut compter cinq patriarcats.
Enfin, en tant que pape et chef de l’Église universelle, il n’est pas premier par rapport à l’évêque de Constantinople ou d’une autre ville, mais seulement prince et pasteur de tous, et son pouvoir n’a ni second ni collègue. Car, comme, entre les évêques d’une même province, il en fallait un qui préside, et soit appelé archevêque; comme entre les archevêques de plusieurs provinces, il en fallait un qui préside aux autres, et soit dit patriarche, pour une raison semblable, entre les patriarches d’une même église catholique, il en faut un qui préside aux autres, et soit appelé pape ou vicaire du Christ. Que celui-là soit le pontife romain, nous l’avons déjà démontré par des exemples multiples.
Le deuxième argument. Le sixième synode (canon 36) renouvelle les constitutions 2 et 4 du synode qui accordaient à l’évêque de Constantinople des pouvoirs semblables à ceux de l’évêque romain. Le pontife romain n’a donc pas une dignité et une autorité plus grandes que celles du pontife de Constantinople. Il ne peut donc pas commander à tous les évêques. Je réponds que dans le concile général 2, le pontife de Constantinople ne fut pas mis sur un pied d’égalité avec celui de Rome, mais seulement placé avant celui d’Alexandrie et d’Antioche (canon 5) : « Il faut que l’évêque de la ville de Constantinople ait une primauté d’honneur après l’évêque de Rome, parce qu’elle est la nouvelle Rome. » Dans le concile de Chalcédoine (acte 16), on ajouta à ce canon qu’il fallait accorder au patriarche de Constantinople des privilèges semblables, voire égaux, à ceux de l’église de Rome. Mais comme les légats protestèrent, le concile envoya une lettre au pape Léon pour lui demander de confirmer les décrets du concile. Les pères n’osèrent pas, dans leur lettre, faire mention de privilèges égaux. Ils dirent simplement qu’ils avaient renouvelé le canon du synode 2 qui accorde le second honneur au siège de Constantinople. (Cette lettre se trouve dans les actes du concile de Chalcédoine, acte 3).
Dans la lettre qu’il envoya au concile, et dans toutes les autres qu’il écrivit à ce sujet, le pape ne parle jamais de privilèges égaux, mais il ne fait que condamner âprement la cupidité ambitieuse de l’évêque de Constantinople, qui veut se placer au-dessus des archevêques d’Alexandrie et d’Antioche. Nicéphore écrit aussi (livre 17, chapitre 9), que quand le pape Jean 1 vint à Constantinople, il fut invité par l’empereur Justinien à concélébrer avec le patriarche de Constantinople, pour qu’ils apparaissent égaux. Mais le pontife n’a pas voulu s’asseoir avant que, à cause de la prérogative de son siège apostolique, on lui ait placé un trône au-dessus de celui de l’évêque de Constantinople. Il n’y a donc que le seul canon 36 du synode 6 qui confère au patriarche de Constantinople des pouvoirs semblables à ceux du pape.
De plus, ces canons n’ont aucune force, car ils n’ont pas été portés par un vrai concile légitime et œcuménique, mais par un conventicule qui s’attribue faussement le titre de concile général. Il est admis que le sixième synode qui a été célébré sous le pape Agathon et l’empereur Constantin 1V, n’émit aucun canon. Mais cinq ans après la dissolution du concile, se sont réunis de nouveau des évêques grecs, sous Justinien junior, et ils ont émis plusieurs canons sous le nom de sixième concile. On l’apprend cela par la préface de leurs canons, et par la confession de Tharase, évêque de Constantinople, (synode 7, acte 4). Ces canons Bède le vénérable les appelle les canons d’un concile erratique. On l’apprend aussi du pape Serge qui les a réprouvés, selon Justinien junior (dans son livre des six états du monde). Il s’ensuit donc que ce sixième chapitre n’ait pas été général, ou n’ait pas été légitime. Car un concile général ne peut pas être légitime sans l’autorisation et l’approbation du premier siège, ce que les Grecs eux-mêmes admettent (synode 7, acte 6). On peut ensuite se demander comment peut être légitime un concile où n’a été invité aucun évêque latin ? S’il n’est pas légitime, il est clair qu’il n’a aucune autorité. S’il est légitime, mais n’est qu’un concile particulier, il n’a pu faire des lois que pour ceux qui tombaient sous sa juridiction. Il ne pouvait donc pas abaisser le siège romain, ni le spolier de son héritage. C’est pourtant ce qu’il tenta de faire quand il essaya de donner au siège de Constantinople les mêmes privilèges que possède, de droit, le siège romain. Car, le siège romain ne fut jamais soumis à un concile de Grecs. On le démontre par le fait qu’il n’existe aucune loi impériale, aucun canon ecclésiastique, aucune raison, aucune coutume que les Grecs peuvent présenter en preuve. Nuls seraient les canons qui soumettraient le premier siège au deuxième. C’est le gros bon sens qui le dit. On ne peut donc rapporter aucune histoire qui établirait que les évêques grecs ou occidentaux aient statué quoi que ce soit dans l’église romaine, en vertu de la seule autorité des évêques grecs.
La primauté de l’église romaine ou c’est le Christ qui la lui a donnée, comme nous le croyons, ou c’est le concile général de Nicée, comme Nil le prétend. De quel droit, donc le concile de Trullanus a-t-il pu enlever ce que le Christ ou un concile général avait accordé ? Il est évident que la primauté de l’église romaine est rabaissée par la communication de ses privilèges à une autre église, communication sanctionnée par le concile de Trullanus. Car il n’est pas supérieur à tous celui qui a un égal. Ajoutons de plus, que même si, aux synodes 2 et 4, l’évêque de Constantinople n’avait pas été mis sur le même pied que celui de Rome, mais n’avait été déclaré que le second après lui, ce concile n’eut pas été ratifié pour autant; et cela, tant que l’évêque de Rome le contestait. Car, au synode 4 quand les Grecs voulurent donner le second rang au siège de Constantinople, et quand ils alléguèrent comme preuve un décret du synode 2 célébré autour des années 80, les légats romains répondirent : « S’ils ont bénéficié de ce privilège depuis les années 80, pourquoi le réclament-ils maintenant ? S’ils n’en ont jamais bénéficié, pourquoi le demandent-ils ? » Ils voulaient dire, par ces mots, que c’était en vain qu’ils alléguaient un décret qui était sans valeur, du fait qu’il n’avait jamais été appliqué.
Le troisième argument. Parce qu’il est le premier des patriarches, le pontife romain a du pouvoir sur le second, celui de Constantinople. Pour une raison semblable, le pontife de Constantinople a autorité sur celui d’Alexandrie, parce qu’il est troisième, et celui d’Alexandrie sur celui d’Antioche, parce qu’il est quatrième. Et celui d’Antioche sur celui de Jérusalem. Mais cela, aucune raison, aucune loi, aucune coutume ne l’admet. Je réponds que ce n’est pas parce qu’il est le premier patriarche qu’il a un pouvoir sur le patriarche de Constantinople et les autres patriarches, mais parce qu’il est le seul pape de l’Église universelle, le successeur de Pierre, et le vicaire général du Christ. Un archevêque, en effet, ne préside pas sur les autres évêques de son diocèse parce qu’il est le premier évêque, mais parce qu’il est le seul archevêque de cette province. De la même façon, un patriarche n’est pas supérieur à tous les autres archevêques qui lui sont soumis parce qu’il est le premier archevêque, mais parce qu’il est le seul patriarche de cette région.
Le quatrième argument. Le pontife romain n’ordonne pas les patriarches, comme les patriarches ordonnent leurs métropolitains, et les métropolitains leurs évêques. Il ne préside donc pas sur les patriarches comme les patriarches président sur leurs métropolitains, et les métropolitains sur leurs évêques. Je réponds que le pontife romain n’avait pas coutume d’ordonner les patriarches parce qu’il n’était pas toujours facile pour les patriarches de se rendre à Rome, ni pour le pape d’aller rencontrer les patriarches chez eux. Mais, il confirmait leur élection par lettres, comme nous l’avons montré dans le cas d’Anatole de Constantinople, et de Maximin d’Antioche. Que cette confirmation ne fût pas une simple formalité le prouve clairement le cas de Flavien qui ne put jamais détenir l’église d’Antioche tant que le pape ne lui en eut donné l’autorisation. Mais il faut noter que la déposition ou le rétablissement des évêques ne le cède en rien à l’ordination des évêques. Or, ce n’est pas une seule fois, mais très souvent que le souverain pontife a déposé et rétabli des évêques, comme nous l’avons montré plus haut. Même un Nil ne peut pas ignorer que le patriarche de Constantinople Menas a été ordonné évêque par le pape Agapet, comme Zonaras le rapporte (dans la vie de Justinien.)
Le cinquième argument. Le synode de Nicée (canon 6) a déterminé quelles seraient les régions que gouverneraient les patriarches. A l’évêque de Rome, il a donné l’Occident, à celui d’Alexandrie, l’Égypte, la Lybie et la Pentopolis, à celui d’Antioche, la Syrie et la Mésopotamie. Le pontife de Rome ne doit donc pas, à lui seul, tout régir, et commander aux patriarches. Je réponds que le concile de Nicée n’a assigné au pontife romain aucune région en particulier. Car, ce que Nil dit au sujet de l’Occident, il l’a appris de l’interprétation de Balsomis, non du canon du concile lui-même. Car dans ce canon, on ne trouve rien au sujet du souverain pontife, si ce n’est cette phrase que cite Nil lui-même : « parce que cela, pour l’évêque romain aussi, est la coutume. » Puisque ces paroles donnent la raison pour laquelle l’Égypte, la Lybie et la Pentapolis devaient, selon l’antique coutume, être soumises à l’évêque d’Alexandrie, elles ne peuvent donc pas avoir d’autre sens que celui-ci : parce que l’évêque de Rome a coutume de confier à l’évêque d’Alexandrie le gouvernement de ces trois provinces. De plus, si le concile de Nicée avait l’intention de définir le pouvoir de l’évêque de Rome, pourquoi n’a-t-il pas commencé par lui ? Pourquoi a-t-il commencé par l’évêque d’Alexandrie, qui était le deuxième? Et pourquoi n’a-t-il pas nommé la région qu’il attribuait au pontife romain ?
Ajoutons que, même si le concile de Nicée avait dit, en termes clairs et nets, que l’Occident relève en propre du pontife romain, Nil n’aurait encore rien encore gagné, car cela aurait pu s’entendre du patriarcat du pontife romain, qui s’ajoute à son gouvernement de toute l’Église. Il faut observer enfin que Nil écrit que l’Occident doit être soumis au pontife romain. Ce que son fidèle interprète Illyricus a omis de dire pour ne pas être, par le témoignage de Nil lui-même, contraint de se reconnaître le sujet du pontife romain.
CHAPITRE 19
On prouve la même chose avec des lois, des dispenses et des censures.
On peut tirer le septième argument du pouvoir que l’évêque de Rome possède sur ses enfants, même les plus puissants et les plus nobles, de faire des lois, de dispenser des lois, et de punir. Au sujet des lois, on peut donner plusieurs exemples, car rares sont les pontifes qui n’ont pas émis de décrets. Saint Léon le grand écrit aux évêques de Campanie, de Picène, et de Thuscia. Voici ce qu’il dit à la fin de la lettre : « Cette monition déclare que si quelqu’un des frères venait à l’encontre de ce qui a été statué, ou cherchait à s’y opposer de quelque manière, ou osait admettre ce qui a été prohibé, qu’il sache qu’il sera privé de sa charge. » Et plus bas : « Toutes les décrétales définies par Innocent de bienheureuse mémoire, et les canons disciplinaires ou sacramentaux de nos prédécesseurs nous demandons à votre dilection de les conserver. Si quelqu’un venait à les mépriser, qu’il sache que le pardon lui sera refusé. » Le même (dans l’épitre 81 aux évêques d’Alexandrie). Il leur prescrit deux lois, en se servant des mêmes mots dans chacun des deux cas : « Nous voulons que vous gardiez aussi cela. » Le pape Hilaire présidant un concile romain : «Qu’il ne soit permis à personne, sans qu’il soit en danger de perdre son statut, de se comporter témérairement envers les constitutions divines, ou les décrets du siège apostolique. » Le pape Anastase junior écrit à l’empereur Anastase : « Qu’on ne résiste pas, par orgueil ou entêtement, à ce qui a été ordonné par l’église romaine, l’autorité apostolique. Que ses ordres soient plutôt exécutés par obéissance, si vous voulez être en communion avec la sainte église de Dieu, qui est votre tête. » Saint Grégoire (dans le privilège qu’il a donné au monastère de saint Médard,) dit, à la fin : « Si quelqu’un parmi les rois, les juges, ou les séculiers violait des décrets de notre pouvoir papal et de notre autorité apostolique, qu’il soit privé de son honneur ! »
Au sujet des dispenses, nous avons un exemple dans l’épitre 1 de Gélase, (car nous omettons volontairement les plus récents, qui sont innombrables) : « Nous, contraint par la nécessité, et poussé par la prudence du siège apostolique, nous vous demandons de peser avec circonspection les décrets des canons paternels, de jauger les préceptes de nos prédécesseurs, pour que nous tempérions par une réflexion appropriée, et en autant que cela se peut, ce que la nécessité des temps demande de relâcher pour la restauration des églises. » Et il donne un grand nombre de dispenses au même endroit. De même, saint Grégoire (livre 12, pitre 31). Il dit à l’évêque de Sicile Félix, qu’il a donné aux Anglais des dispenses sur les degrés prohibés de mariage, ainsi qu’aux Siciliens, pour qu’ils ne célèbrent un concile qu’une fois par année, alors que les lois obligent de célébrer un concile deux fois par année. Or, cette règle, dont saint Grégoire a dispensé les Siciliens, est le canon 5 du concile général 1.