Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 71)
Mais quelques-uns nous objectent certaines paroles de saint Bernard dans son épitre 237. Il met en garde le pape Eugène contre l’idée de se croire l’époux de l’Église. Il veut qu’il se voie plutôt comme l’ami de l’époux, et ce qui semble plus absurde encore, comme le vicaire époux de la reine du roi. Je réponds que comme on dit que le pape est la tête, le recteur, le pasteur de l’Église à la place du Christ, on dit aussi qu’il est l’époux à la place du Christ, ou le vicaire et le ministre du Christ. Car c’est le Christ qui est l’époux véritable et principal, comme le dit saint Jean-Baptiste, (Jean 3). C’est lui, en effet, qui féconde l’Église par son Esprit, et c’est par sa semence à lui seul, (la parole de Dieu) que naissent des fils. On dit que les pontifes romains sont des époux parce qu’ils coopèrent extrinsèquement à la génération d’enfants, en tant que ministres du Verbe et des sacrements. Et ces enfants ce n’est pas pour eux qu’ils les engendrent, mais pour le Christ. Saint Bernard ne cherche donc qu’à mettre en garde le pontife pour qu’il ne se croie pas l’époux principal. Et même si, dans la génération charnelle, il est absurde de penser qu’un roi puisse être aidé par un vicaire, et qu’une seule femme soit l’épouse de plusieurs, dans la génération spirituelle, ce n’est pas absurde.
La quatorzième, le détenteur du siège apostolique. Il est à noter que ce n’est pas seulement l’église romaine que les anciens appelaient le siège apostolique, mais aussi les églises d’Antioche, d’Éphèse, de Jérusalem, celles qui ont été fondées par des apôtres, et là où ces mêmes apôtres ont siégé comme évêques, comme l’explique Tertullien (livre des prescriptions), et saint Augustin (l’épitre 162, et les autres). Mais, quant à l’emploi de ce nom, l’église romaine l’emporte sur les trois autres. D’abord, parce que, quand on dit siège apostolique tout court, sans ajouter ni d’Antioche, ni d’Éphèse ni de Jérusalem, on comprend tout de suite qu’il s’agit du siège de Rome, lequel est dit apostolique par antonomase. Comme on le voit chez saint Augustin (épitre 106) : « Les conciles de Carthage et de Milet ont envoyé, sur ce sujet, des comptes-rendus au siège apostolique. » Il n’ajoute pas romain, même si c’est ce qu’il veut que l’on comprenne. Que ce soit bien au pape Innocent que ces rapports aient été envoyés, les épitres 90 et 92 du même saint Augustin nous l’apprennent.
On pourrait citer beaucoup d’autres exemples. Ensuite parce qu’on ne dit pas seulement que le pontife romain détient le siège apostolique, comme le font les évêques d’Antioche et d’Éphèse, mais la principauté du siège apostolique, comme le dit saint Augustin dans l’épitre 162. Enfin, parce qu’on ne dit pas seulement que le pontife romain est le détenteur du siège apostolique, comme c’est le cas pour celui d’Antioche et des autres, mais que sa charge est apostolique, comme on le voit dans le concile de Chalcédoine (acte 1). On y lit que les vicaires du pape Léon ont dit : « Son apostolat a daigné ordonné que Dioscore ne siège pas dans le concile. » De la même façon, l’empereur Honorius, dans son épitre au pape Boniface : « Nous demandons d’abord que, par des prières quotidiennes, ton apostolat daigne faire des vœux fervents pour notre salut et pour notre empire. » On trouve la même chose dans l’épitre aux évêques de Gaule (épitre 51 de saint Léon) : « Que votre apostolat pardonne notre retard ! » Enfin, dans l’épitre de saint Bernard 190 à Innocent, nous lisons : « Il faut référer à votre apostolat les dangers et les scandales qui surgissent dans le royaume de Dieu ». Ce nom n’est jamais donné à personne d’autre qu’au pontife romain.
Nous déduisons de tout cela que les évêques d’Antioche, d’Éphèse et de Jérusalem étaient détenteurs de sièges apostoliques, au sens où c’est là que des apôtres ont siégé, mais qu’en aucune façon ils n’ont succédé à ces apôtres dans leur apostolat. Autrement, leur dignité serait elle aussi un celle d’un apostolat. Mais le pontife romain est non seulement l’évêque d’un siège apostolique, mais il succède, d’une certaine façon, à Pierre dans l’apostolat, et c’est pour cette raison qu’on donne à sa charge pastorale le nom d’apostolat. Par cette réponse, nous réfutons aussi l’objection de Nil qui, dans son livre sur la primauté du pape, affirmait que le pontife romain n’avait pas de juridiction sur les autres évêques, parce que les évêques d’Antioche, d’Éphèse et de Jérusalem étaient détenteurs de sièges apostoliques.
Le quinzième, évêque universel. Dans le concile de Chalcédoine (acte 3), on a lu trois épitres écrites au pape Léon par des Grecs différents. Elles commencent toutes de la même façon : « Au très saint, très bienheureux archevêque universel et patriarche de la grande Rome. » Ces paroles réfutent trois mensonges des hérétiques. Le premier est celui de Luther qui dit que le pape Léon a refusé le titre d’universel. Et il ajoute que le pape a dit : « Que dire sur le nom du très grand et du très saint ? » Luther veut donc laisser entendre qu’au temps de Grégoire on n’avait pas encore entendu les noms de très grand et de très saint, ce qui montre une grande ignorance ou une grande malice, car tous les anciens appellent le pape très saint, et le lieu cité cloue le bec à Luther. Dans le concile de Chalcédoine (acte 2), Aetius, évêque de Nicopolis appelle Léon « notre seigneur, et très saint pape. » Il n’y a aucun titre qui déplaise davantage aux hérétiques d’aujourd’hui ! Mais il ne déplut pas, autrefois, à l’ensemble du concile, au sénat, aux juges, et à tous ceux qui entendirent Aetius dire : « Parce que maintenant a été lue la lettre de notre seigneur et très saint père. » Saint Grégoire emploie lui aussi cette expression, comme nous l’avons noté plus haut (dialogues, chapitre 4), ainsi que la totalité du concile de Chalcédoine dans son épitre à saint Léon.
L’autre est celui des magdebourgeois qui (centurie 6, chapitre 7, colonne 439) disent que le pontife romain a été créé patriarche par l’empereur Justinien en 524.
S’il en était ainsi, comment le concile de Chalcédoine, célébré en 454, a-t-il pu souvent appeler Léon le patriarche universel ? La troisième est de Calvin (livre 4, chapitre 7, verset 4 des institutions) qui rapporte les paroles de saint Grégoire (livre 4, épitre 32), et affirme ailleurs que le nom universel avait été offert par ses prédécesseurs dans le concile de Chalcédoine. Et il ajoute tout de suite après : « Mais cela n’a aucune apparence de vérité, et on ne voit rien de tel dans les actes de ce concile. » Ce mensonge est d’une grande impudence. Car, même si le concile n’a rien décrété à ce sujet, il suffit de constater que le nom qui a été donné au pape par le concile n’a pas déplu aux membres de ce concile. En effet, à l’acte 3, on donne souvent ce nom au pape Léon, et personne n’a exprimé la moindre protestation. Mais contre ce nom, Calvin fait une objection avec les paroles de Grégoire (livre 4, épitre 32), et il répète plusieurs fois que saint Grégoire dit en plusieurs endroits que le nom d’évêque universel est profane, sacrilège, précurseur de l’Antichrist. Et il ajoute que saint Grégoire écrit qu’aucun de ses prédécesseurs n’a jamais voulu l’employer. Font la même objection Illyricus (dans son livre sur l’histoire du concile 6 de Carthage), et Luther (dans son livre sur le pouvoir du pape, canon du concile africain cité par Gratien dist. 99, canon du premier siège, ou nous lisons : que « même le pontife romain n’est pas appelé universel. »
Je réponds qu’on peut entendre de deux façons le nom d’évêque universel. La première façon. Celui qu’on appelle universel est le seul évêque de toutes les villes chrétiennes, de façon à ce que les autres ne soient pas vraiment des évêques, mais les vicaires de celui qu’on nomme évêque universel. Et, dans ce sens, ce nom est profane, sacrilège et antichrétien. Et c’est dans ce sens que Grégoire prend le mot, comme on le voit par la raison qu’il allègue. Car, voici comment il s’exprime (au livre 4 de l’épitre 31 à Constant : « C’est une chose bien triste, en effet, et difficile à supporter patiemment, que le dit frère et mon co-épiscope soit contraint d’être appelé lui seul évêque. » Et (livre 4, épitre 36 à Euloge) : « Si un seul patriarche est appelé universel, le nom de patriarches est enlevé aux autres. » Et, (livre 7, épitre 69 à Eusèbe) : « Si un seul est universel, il s’ensuit que vous n’êtes pas évêques. »
On peut l’entre d’une autre façon. On peut appeler évêque universel celui qui a, en général, le soin de toutes les églises, de façon à ne pas exclure les évêques de la charge pastorale. Entendu dans ce sens, le mot peut être attribué au pape, comme l’enseigne saint Grégoire. Saint Grégoire reconnait (livre 34, épitre 32, et dans celles qui suivent) que le titre d’universel a été attribué au pontife romain par le concile de Chalcédoine, qui fut saint et catholique. Cela, Grégoire l’enseigne souvent. Il estime donc que ce nom peut convenir au pape dans un certain sens. Autre raison. Le même Grégoire (livre 4, épitre 32) soutient qu’à Pierre a été confié par le Seigneur le soin de toute l’Église. C’est donc comme s’il disait que Pierre a été constitué par le Christ pasteur universel. Troisième raison. Même si les pontifes romains, comme le dit saint Grégoire, ne se donnèrent jamais le titre d’évêques universels, ils se sont appelés souvent les évêques de l’église universelle, comme nous le montrent les épitres de Sixte 1, de Victor 1, de Pontien 1, d’Étienne1, et saint Léon (lettres 54, 62, 65). Ces textes saint Grégoire les avait surement lus, et il n’ignorait pas, que, selon le gros bon sens, évêque universel ou évêque de l’église universelle étaient des expressions qui exprimaient la même chose.
Mais tu diras. Si ce mot peut avoir un bon sens, pourquoi saint Grégoire déclare-t-il, sans faire aucune distinction de ce genre, qu’il est profane, sacrilège; et pourquoi interdit-il absolument son usage ? Je réponds que c’était pour deux raisons. La première, par prudence. Le mot christolocos (qui tient lieu du Christ) a un bon sens, mais les pères défendirent de l’employer de peur que, sous ce mot, ne se cache l’hérésie de Nestorius, qui appelaient Marie mère du Christ, mais non mère de Dieu. La deuxième, car, la question qui se posait alors était la suivante : si ce nom peut être donné à l’évêque de Constantinople, pourquoi pas à l’évêque de Rome ? Or, comme ce nom d’universel ne convenait en aucune façon à Jean, et qu’il l’avait quand même usurpé, saint Grégoire déclare que ce nom est profane, sacrilège, dans la mesure même où il est appliqué à l’évêque de Constantinople. Et il le refusa même pour lui, même s’il pouvait lui convenir dans un certain sens, pour mieux réprimer l’orgueil de l’évêque de Constantinople. Nous en avons donc fini avec l’argument de Calvin.
À celui de Luther et d’Illyricus, je dis qu’ils ne se sont pas rendus compte que ces mots n’étaient pas ceux du concile africain, mais de Gratien, qui, après avoir rapporté le canon du concile africain qui interdisait aux évêques du premier siège de se dire princes des prêtres, ajoute aussitôt : « car même le pontife romain n’est pas dit universel. » Ces mots qui sont ceux de Gratien, n’ont donc aucune autorité, et on peut comprendre les paroles de Grégoire autrement que lui.
Il y a quelque chose, dans ce mot universel qui est digne de remarque. Combien grand a été et combien grand est encore l’orgueil des Grecs, et avec quelle sévérité il a été puni par Dieu ! Car, pendant 300 ans, le siège de Constantinople n’a jamais été compté parmi les sièges patriarcaux. Les évêques de Constantinople ont cherché par la suite non seulement à devenir patriarches, mais à être placés avant ceux d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, à se mettre ensuite sur le même pied que celui de Rome, et à se déclarer universels. Ils n’ont pas pu être ramenés à la raison par les censures de Pélage 11, et des autres papes (car ils furent excommuniés plusieurs fois pour ce motif, comme l’écrit Léon dans sa lettre à l’empereur Michaël), ni par l’humilité de saint Grégoire qui, comme l’écrit Jean le diacre dans sa vie (livre 2, chapitre 1), a commencé, à cause de cela, à récuser les titres d’archevêque et de patriarche, et à n’accepter que celui de serviteur des serviteurs de Dieu. Ni non plus par l’édit de l’empereur Phocas, dont nous avons parlé plus haut. À la fin des fins, selon le jugement terrible et insondable de Dieu, les Grecs ont été livrés, avec leur patriarche universel, entre les mains des Turcs, comme l’avait prédit sainte Brigitte (livre 7, chapitre 9 de ses révélations), ainsi que le pape Nicolas V, comme le rapporte le scolastique Gennadius (dans le livre pour le concile de Florence, chapitre 7, verset 12.)
2017 10 25 20h12 fin
Fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin : JesusMarie.com, France, Paris, 2019.
Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chretienne contre les Heretiques de ce Temps
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Saint Robert Bellarmin
Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps
Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos.
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LIVRE 3 CHAPITRE 1 : On propose une dispute sur l’antichrist
CHAPITRE 2 : L’antichrist sera un homme
CHAPITRE 3 : On montre que l’antéchrist n’est pas encore venu
CHAPITRE 4 : On explique la première démonstration : l’antéchrist n’est pas encore venu.
CHAPITRE 5 : On explique la deuxième démonstration
CHAPITRE 6: On explique la troisième démonstration
CHAPITRE 7 : On explique la quatrième démonstration
CHAPITRE 8 : On explique la cinquième démonstration
CHAPITRE 9 : On explique la sixième démonstration
CHAPITRE 10 : Le nom de l’antéchrist
CHAPITRE 11 : La marque de l’antéchrist
CHAPITRE 12 La génération de l’antéchrist
CHAPITRE 13 : Le siège de l’antéchrist
CHAPITRE 14 : La doctrine du Christ
CHAPITRE 15 : Les miracles de l’antéchrist
CHAPITRE 16 : Le règne et les guerres de l’antéchrist
CHAPITRE 17 : Gog et Magog
CHAPITRE 18 : On réfute les accusations délirantes des hérétiques par lesquelles ils affirment, sans jamais pouvoir le prouver, que le pape est l’antéchrist.
CHAPITRE 19 : On réfute les billevesées du synode smalchadique des luthériens
CHAPITRE 20 : On réfute les mensonges de Calvin
CHAPITRE 21 : On réfute les mensonges d’Illyricus
CHAPITRE 22 : On réfute les inepties de Tilmann
CHAPITRE 23 : On réfute les mensonges de Chytraeus
1 Première antithèse « De la vraie connaissance et de la vraie invocation de Dieu »
2 La deuxième antithèse « Du rôle et des bénéfices du Christ »
3 La troisième antithèse
4 La quatrième antithèse
5 La cinquième antithèse
6 La sixième antithèse
7 La septième antithèse
8 La huitième antithèse
9 La neuvième antithèse
10 La dixième antithèse
11 La onzième antithèse
CHAPITRE 24 : On réfute les arguments de Calvin et d’Illyricus avec lesquels ils cherchent à prouver que le pape n’est plus évêque. On réfute aussi la fable de la papesse Jeanne. 2017 11 06 19h24 début
LIVRE 3 CHAPITRE 1 : On propose une dispute sur l’antichrist Nous avons démontré que le pontife romain a succédé à Pierre dans la principauté suprême de toute l’Église. Il nous reste à voir si le pape a été déchu de ce grade à un certain moment de l’histoire. Car, nos adversaires soutiennent que l’évêque de Rome d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était autrefois. C’est ainsi, en effet, que s’exprime Nil, à la fin de son libelle sur le primat du pontife romain : « Le résumé et le point capital de mon discours consiste en ceci : tant que le pape conserve l’ordre convenable, céleste, et antique, tant qu’il garde et protège la vérité céleste, et tant qu’il adhère au Christ, seigneur, tête suprême et véritable de l’Église, je supporte facilement qu’il soit la tête de l’église et le prêtre suprême, et s’il lui plait, le successeur de Pierre et des autres apôtres. Je supporte aussi que tous lui obéissent, et qu’on ne diminue en rien l’honneur qui lui revient. Mais s’il s’éloigne de la vérité, et s’il ne veut pas y revenir, il doit être avec raison considéré comme un damné et un réprouvé. » Il avait donc l’obligation de montrer dans quelles erreurs les pontifes romains étaient tombés, et quand et par qui ils ont été condamnés. Car, nous savons qu’au concile général du Latran, sous Innocent 111, de Lyon sous Grégoire X, et de Florence sous Eugène 1V, les Grecs, convaincus d’erreur, étaient revenus à la foi des Latins, mais étaient toujours retournés ensuite à leur vomissement, et avaient été punis par Dieu gravement à cause de cela. Mais on ne peut nous montrer aucune sentence ecclésiastique portée contre les latins, comme nous en présentons beaucoup contre les Grecs.
Voici ce qu’écrit Calvin (livre 4, chapitre 7, verset 23 des institutions) : « Que soient vraies toutes les choses que nous leur avons déjà arrachées des mains, à savoir que Pierre ait été constitué par la voix du Christ tête de l’Église universelle, qu’il ait déposé dans le siège romain cet honneur qui lui avait été accordé personnellement, que cela ait été sanctionné par l’autorité de l’ancienne église, que tous aient toujours reconnu que le pouvoir suprême appartenait au pontife romain, qu’il était le juge de tous les hommes et de toutes les causes, qu’il ne pouvait être jugé par personne, et qu’ils en ajoutent encore, s’ils le veulent, je répons à cela par une seule phrase : tout cela ne vaut rien s’il n’y a présentement ni église ni évêque de Rome. » Et plus bas (verset 24) : « Que les papistes me réfutent s’ils le peuvent : je nie que leur pontife soit le prince des évêques, parce qu’il n’est même pas évêque. » Et plus bas : « Rome a vraiment été autrefois la mère des églises. Mais, à partir du moment où elle devint le siège de l’antichrist, elle cessa d’être ce qu’elle était. » Et, plus bas (25) : « Quelques-uns nous considèrent comme des révoltés et des maudits quand nous appelons le pontife romain antichrist. Mais, ceux qui pensent ainsi ne comprennent pas que saint Paul a simulé l’immodestie. Nous parlons comme lui, et, pour ainsi dire, par sa bouche. Et pour que personne ne nous reproche de détourner à tort sur le pontife romain les paroles de saint Paul qui s’adresseraient à un autre, je montrerai brièvement qu’on ne peut entendre ses paroles que de la seule papauté. »
Tous les autres hérétiques de ce temps disent des choses semblables, et surtout Luther (dans la supputation des temps, articles 28, et 36, et souvent ailleurs). De même, les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, col 134; et dans les centuries suivantes chapitres 4, 7, et 10), Illyricus (dans le livre de la primauté), David Chytraeus (chap 9 et 13 de l’apocalypse). De même Wolfgang Musculus (lieux communs, église). Théodore de Bèze (dans son commentaire de 2 thessl 2), Theodore de Bibliander (chronique, tables 10, 11, 12, 13, 14), Henri Pantaléon (chronologie), Henri Bullingerus (préface de ses homélies sur l’Apocalypse). Et, avant eux tous, Jean Wiclef (article 30), un de ceux qui furent condamnés au concile de Constance, session 80). Il avait déclaré que le pape était l’antichrist.
Pour bien expliquer cette question nous la traiterons en neuf chapitres. Le nom de l’antichrist. L’antichrist est-il un homme, ou un groupe d’hommes ? Le temps de son avènement et de sa mort. Son nom propre. De quelle nation naîtra-t-il, et par qui sera-t-il surtout reçu ? Où fixera-t-il son siège ? Sa doctrine et ses mœurs. Son règne et ses guerres. Toutes ces choses montreront clairement avec quelle impudence les hérétiques font du pape l’antichrist. Nous ajouterons ensuite un chapitre dans lequel nous prouverons que non seulement le pape n’est pas l’antichrist, mais qu’il n’a jamais cessé d’être le pasteur et la tête de toute l’Église. Et les objections de Calvin s’envoleront en fumée.
Quelques-uns de nos adversaires prétendent que le nom d’antichrist signifie vicaire du Christ, et donc le pape, qui se dit vicaire du Christ. L’antichrist serait donc, pour eux, le pape en tant que vicaire du Christ. C’est ce qu’enseigne Wolgang Musculus (lieu cité, chapitre du pouvoir du ministre). Et il le prouve en disant que « anti » signifie « vice » (à la place de). L’antichrist serait donc un remplaçant du Christ. Comme antispatègos : celui qui a pris la place du chef, c’est-à -dire qui veut être considéré comme le vicaire du chef. Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2,chapitre 4, col 435) enseignent que le pape est le véritable antichrist parce qu’il s’est fait vicaire du Christ. Mais, ils se trompent lourdement, ou ils font tout ce qu’ils peuvent pour se tromper. Car, le nom d’antichrist ne peut, en aucune manière, signifier vicaire du Christ, mais seulement quelqu’un qui lui est contraire. Non contraire d’une façon quelconque, mais à la manière de quelqu’un qui convoite son siège et sa dignité, qui est l’émule, le rival du Christ; et qui, après l’avoir rejeté, veut être considéré comme le vrai Christ.
Que ce soit cela le véritable sens du mot, on peut le prouver de trois façons. D’abord, parce que, chez les Grecs, ce préfixe signifie proprement l’opposition. Et comme on oppose non seulement des choses qui sont différentes, mais aussi celles qui sont semblables, il s’ensuit que anti signifie tantôt la contrariété, tantôt l’équivalence, mais jamais la subordination, comme on peut le prouver par tous les noms semblables. Antipalos signifie un émule à la lutte; antidote un remède contraire; antiphrasis, une locution contraire; antisrophos : équivalent; antitheos : égal à Dieu; antikeip : pouce, parce qu’il est opposé aux autres doigts par un espace, et parce qu’il équivaut à tout le reste de la main. Or, le vicaire ne représente pas une opposition, mais une subordination à quelque chose. Il ne peut donc pas être rendu par le préfixe anti.
De plus, le mot antispatègos ne signifie pas vicaire du chef, mais, ordinairement, un chef contraire. Comme antispateuomai. Une guerre est livrée par un inférieur. Mais dans la mesure où il prend la place du chef, il ne combat pas en tant que sujet mais en tant qu’égal. De la même façon, en latin, pro préteur ou pro consul ne signifie pas vicaire du préteur ou du consul, mais celui qui est ce qu’est un préteur dans une province, ou un consul dans une ville. Et voilà ce qui a induit Musculus en erreur. Ayant lu dans Buda qu’antispatègos signifiait pro préteur, il a pensé qu’il signifiait vicaire du préteur, ce qui est un contre sens.
On le prouve en deuxième lieu à partir de l’Écriture. Même si ce mot était en lui-même ambigu, il ne l’est pas dans l’Écriture, si on considère la façon dont il est employé. Alors, la question n’est pas : que signifie le mot antikristos en lui-même, mais quel sens lui donne l’Écriture ? Or, dans l’Écriture, l’antichrist est décrit comme (2 thessal 2) : « Celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit Dieu. » Il n’est donc pas un vicaire, mais un ennemi du vrai Christ de Dieu. Et en 1 Jean 2, on dit que l’antichrist est celui qui nie que Jésus est le Christ, et qui se fait passer pour le Christ. En, en Matt 24, on dit que l’antichrist affirmera qu’il est lui-même le Christ, ce qui n’est point le fait d’un vicaire, mais d’un émule ou d’un rival.
On le prouve en troisième lieu par tous les commentateurs de ces textes, et par l’idée que tous les chrétiens se font de lui. Par antichrist, ils entendent tous un puissant pseudo christ. Et c’est de cette façon qu’expliquent ces textes, chez les Grecs, saint Jean Damascène (livre 4 de la foi, chapitre 28), et saint Jérôme chez les Latins, lequel fut aussi un grand connaisseur de la langue grecque (question 2 à Algasie). Enfin, Henri Stephanus commente ces textes de la même façon, même s’il est du nombre des hérétiques de Genève. Voilà donc quel est notre premier argument contre nos adversaires. Comme le mot antichrist signifie un ennemi et un rival du Christ, et comme le pontife romain se présente comme un disciple du Christ, et son humble serviteur, et comme il ne dit pas qu’il est le Christ, ni ne s’égale jamais à lui, il est manifeste qu’il n’est pas l’antichrist.
CHAPITRE 2 : L’antichrist sera un homme En ce qui a trait à cette deuxième question, nous sommes du même avis que nos adversaires sur un point, et d’un avis contraire sur un autre. Nous sommes d’accord avec eux qu’on peut entendre le nom de Christ de deux façons. Tantôt pour le Christ proprement dit qui est Jésus de Nazareth, tantôt pour tous ceux qui ont en commun avec le Christ le fait d’avoir été oints. On appelle christ, en effet, les prophètes, les rois et les prêtres (psaume 104) (« Ne touchez pas à mes christ. » On peut également aussi entendre le mot antichrist de deux façons. Au sens strict, pour celui qui est l’ennemi par excellence du Christ, dont parlent saint Paul (2 thess 2) et saint Jean (5), l’antichrist proprement dit. On peut entendre aussi le mot, dans un sens général, de tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, combattent le Christ, comme nous le montre saint Jean (1,2) : « Vous avez entendu que l’antichrist vient. Et maintenant, plusieurs sont devenus des antichrist. » Il ne peut vouloir dire que ceci . Vous avez entendu dire que viendrait l’antichrist. Et même si cet antichrist n’est pas encore venu, plusieurs séducteurs sont cependant déjà venus, qu’on peut appeler aussi antichrist.
Mais ce sur quoi nous ne sommes pas d’accord avec eux, c’est la question suivante : l’antichrist est-il une seule personnelle individuelle ? Les catholiques sont tous unanimes à penser et à enseigner que l’antichrist est une seule personne. Mais les hérétiques que nous avons déjà cités enseignent que l’antichrist proprement dit n’est pas une personne unique, mais une lignée royale ou un royaume tyrannique et le siège apostat de ceux qui président dans l’Église. Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 4, col 435) écrivent : « Les apôtres enseignent que l’antichrist ne sera pas une seule personne, mais une dynastie qui règnera, dans le temple de Dieu, c’est-à -dire l’Église, par le moyen de faux docteurs, qui présideront dans la grande ville, c’est-à -dire Rome, un royaume obtenu par l’opération du démon, par la fraude et la duplicité. » Ceux que nous avons cités plus haut disent des choses semblables.
Voici les raisons qu’ils mettent de l’avant. La première. Saint Paul dit (2 thessal 2) que, déjà , en son temps, l’antichrist avait commencé à séduire dans l’Église: « Le mystère d’iniquité opère déjà . » Et pourtant, il dit au même endroit que l’antichrist sera tué à la fin du monde. Bèze en tire l’enseignement suivant : « Ce sont manifestement des demeurés ceux qui pensent que ces paroles se rapportent à un seul homme. Il faudrait, en effet, pour me convaincre, qu’ils soient capables de me présenter un homme qui a vécu depuis le temps de saint Paul jusqu’à aujourd’hui. » Jean Calvin raisonne de la même façon. Et il confirme son point de vue par saint Jean (épitre 1, chapitre 4) : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu, et c’est celui-là l’antichrist, de qui vous avez entendu qu’il vient. Et il est maintenant dans le monde. » Le deuxième argument est celui de Bèze. Par les noms des bêtes (ours, lion, léopard, chapitre 7), Daniel n’entend pas des rois particuliers, mais des lignées royales. De la même façon, dans le texte (2 thessal 2) qui ressemble à celui de Daniel, saint Paul n’entend pas, par fils de perdition, une seule personne, mais une succession de tyrans. Le troisième argument est celui de Calvin. « Ils errent et ils délirent ceux qui pensent que l’antichrist dont nous parle saint Paul aux thessaloniciens est un seul homme, et que l’apostasie sera l’œuvre d’un seul homme. Car l’apostasie généralisée est un éloignement de la foi de toute une société et de tout un royaume. Et cela ne peut pas se faire en quelques années, ni ne peut s’accomplir sous un seul roi ».
Nonobstant ce qui précède, la vérité est que l’antichrist est un seul homme. On le prouve facilement à l’aide de tous les textes de l’Écriture et des pères qui traitent de ce sujet. Il y a, dans toute l’Écriture, cinq passages qui parlent de l’antichrist. Le premier est celui de saint Jean (évangile 5) : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez pas reçu. Un autre viendra en son nom, et vous le recevrez. » Musculus et Calvin (dans leurs commentaires de ces passages) prétendent que Jésus parle ici des faux prophètes en général, et non d’un apostat en particulier. Mais ils ont contre eux l’interprétation de tous les anciens, et le sens obvie du texte lui-même. Car, que ces paroles se rapportent à l’antichrist, saint Jean Chrysostome et saint Cyrille l’attestent dans leurs commentaires de ce texte. Enseignent aussi la même chose saint Ambroise (2 Thessal 2), saint Jérôme (dans son épitre à Algasie, question 2), saint Augustin (traité 29 sur Jean), saint Irénée (livre 5 contre l’hérésie de Valentin), Theodoret (dans l’épitre des décrets divins, chapitre sur l’antichrist), et les autres.
De plus, le Seigneur s’oppose ici lui-même à un autre homme. Il s’agit donc d’une opposition de personne à personne, et non de royaume à royaume, ni de secte à secte, comme le choix des mots le montre : moi, autre, en mon nom; en son nom, moi, lui. Comme le Christ a été un seul et même homme, l’antichrist sera un seul et même homme. Jésus dit ensuite que les Juifs verront dans l’antichrist le messie. Or, il est certain que les Juifs attendent un homme, et non une dynastie. De plus, tous les autres faux prophètes vinrent dans le nom d’un autre, non dans le leur. Saint Jérôme (14) : « C’est faussement que les prophètes vaticinent en mon nom. Je ne les ai pas envoyés. » Or, Jésus parle ici de quelqu’un qui vient en son nom, c'est-à -dire qui ne reconnait pas Dieu, mais qui, comme l’explique saint Paul, s’élève au-dessus de tout ce qui se dit dieu. » Enfin, beaucoup de faux prophètes sont venus avant l’avènement du Christ; beaucoup d’autres avaient à venir après. S’il avait voulu parler des faux prophètes, notre Seigneur n’aurait donc pas dit : « si un autre vient, mais si plusieurs viennent ».
Le second texte est celui de saint Paul (2 Thess 2) : « À moins que ne vienne d’abord l’apostasie, et que ne soit révélé l’homme du péché, le fils de perdition… » Et plus bas : « Alors sera révélé l’impie que le Seigneur Jésus tuera du souffle (l’Esprit) de sa bouche. » Même les adversaires entendent ce passage du vrai antichrist. Il en effet évident, que l’apôtre parle d’une seule et même personne. Épiphane insiste sur un point : un nom avec l’article ou sans article. Sans article, le nom a un sens général, tandis que l’article particularise et individualise, et fait d’un homme en général un homme particulier. Or, l’homme de péché est employé ici avec l’article. L’antichrist est donc un homme unique. Je m’étonne que nos adversaires, qui se vantent de leur connaissance du grec, n’aient pas noté ce point.
Le troisième est celui de saint Jean (1 Jean 2) : « Vous avez entendu que l’antichrist vient. Or, maintenant, beaucoup sont devenus des antichrist. » À l’antichrist proprement dit, il donne l’article, et aux autres, non. Autre preuve, donc, que l’antichrist proprement dit est une seule et même personne. Car, quand l’antichrist est formé de tous les hérétiques, il n’a pas d’article. Le quatrième texte est celui de Daniel (7, 11, et 12, et les chapitres où il parle de l’antichrist). Les saints pères nous enseignent que Daniel parle de l’antichrist. Saint Jérôme et Théodoret, (dans leurs commentaires sur ce texte), saint Irénée (livre 5), saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, chapitre 23), ainsi que Calvin, les magdebourgeois et Bèze (lieux cités). Dans ce texte, on n’appelle pas l’antichirst une dynastie, mais un seul roi qui, des dix rois qu’il trouvera dans le monde, en éliminera trois et s’assujettira les sept autres. Ajoutons que Calvin enseigne que Daniel parle littéralement du célèbre Antiochus , et allégoriquement, de l’antichrist, dont Antiochus était un type. C’est ce qu’enseignent aussi saint Cyprien (chapitre 2 du livre sur l’exhortation au martyre, et saint Jérôme (dans Daniel chapitre 2 et 12). Or, Antiochus a été une personne particulière, un individu, un être unique; l’antichrist doit donc être lui aussi une personne particulière, un être unique.
Le cinquième et dernier passage est celui de l’apocalypse (13 et 17). Que ces passages portent sur l’antichrist, c’est ce qu’enseigne saint Irénée (livre 5), et la similitude de leurs mots avec ceux de Daniel et de saint Jean. Car l’un et l’autre font mention de dix rois, qui seront sur la terre quand viendra l’antichrist, et ils auront eux aussi, comme durée de règne, trois ans et demi. Or, Daniel parle d’un seul et même roi, ainsi que saint Jean dans son apocalypse.
On peut prouver la même chose avec des citations des pères, qui enseignent à l’unanimité que ces passages se rapportent à l’antichrist. Il sera, d’abord, nous dit-on, un instrument de choix du diable, de façon telle qu’en lui, habitera corporellement la plénitude de la malice diabolique, comme dans le Christ habite corporellement la plénitude de la divinité. Ils ajoutent ensuite qu’il ne règnera que trois ans et demi. Ils enseignent donc qu’il sera un seul homme, et qu’il viendra dans le futur. Voir saint Irénée (livre 5, vers la fin), saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), saint Jean Chrysostome (commentaire de 2 Thessal 2), Theodoret (chapitre 7 de Daniel), Lactance (épitre de la divine justice, chapitre 11), saint Ambroise (chapitre 21, Luc), saint Jérôme (chapitre 7 de Daniel, et question à Algasie), saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, plusieurs chapitres, et le psaume 9), saint Grégoire (livre 32 de la morale, chap 12), Damascène (livre 4, fhapitre 28), saint Hyppolite martyr (dans la consommation du monde).