Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 72)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au premier argument de Bèze, je déponds que l’antichrist a commencé à séduire au temps des apôtres, mais dans ses précurseurs, non en personne. Comme le Christ est venu depuis l’origine du monde, dans les patriarches et les prophètes qui le précédaient et préfiguraient, de sorte qu’on peut dire que le mystère de piété a commencé à se manifester dès le début du monde, bien qu’il ne vînt en personne que quand il naquit de la bienheureuse vierge Marie, de la même façon l’antichrist a commencé à agir dans ses précurseurs, après l’ascension du Seigneur. Le mystère d’iniquité se manifesta ,en effet, dans les hérétiques et les tyrans qui persécutèrent l’Église, et surtout dans Simon le magicien qui se disait le Christ, ainsi que dans Néron qui fut le premier empereur romain à persécuter les chrétiens. Mais il ne viendra néanmoins en personne qu’à la fin du monde. Voilà pourquoi la persécution spirituelle de Simon le magicien et celle du temps de Néron portent le nom de mystère d’iniquité, car elles sont des signes et des figures de la persécution de l’antichrist.

Que ce soit là la vraie explication du texte de saint Paul, nous pouvons en donner deux preuves. La première. Tous les commentateurs de ce passage entendent par mystère d’iniquité ou la persécution de Néron, comme saint Ambroise, saint Jean Chrysostome et saint Jérôme (question 2 à Algasie), ou les hérétiques qui trompent sournoisement, comme Theodoret et Sedulius, et saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu). La seconde est tirée de la confession des adversaires, car ils disent que l’antichrist est, au sens propre, le siège du pontife romain. Si l’antichrist proprement dit est né au temps des apôtres, il s’ensuivrait que saint Pierre et saint Paul ont été des antichrist proprement dits, bien que cachés; et Néron et Simon le magicien, le véritable Christ. Car il appert qu’au temps des apôtres, il n’y a pas eu à Rome d’autres évêques que Pierre et Paul. Saint Irénée, en effet, affirme en toutes lettres (livre3, chapitre 3), que le siège romain a été fondé par Pierre et Paul, et qu’ils ont été les premiers à y présider. Et c’est ce que tous les auteurs anciens enseignent, comme nous l’avons montré plus haut. Et il est avéré, également, que Simon et Néron ont lutté contre Pierre et Paul. Si les adversaires répugnent à entendre que Pierre et Paul aient été l’antichrist, et Simon et Néron le vrai Christ, ne se voient-ils pas forcés d’admettre qu’au temps des apôtres, l’antichrist n’est pas apparu en personne, mais seulement dans ses types ? Donc, la conclusion que tirait Bèze à savoir que le Christ ne pouvait être un seul homme puisqu’il aurait du vivre jusqu’à la fin du monde, cette conclusion, dis-je, après ce que nous venons de démontrer, s’avère risible.

Au sujet de la confirmation, je réponds que saint Jean s’exprime de la même façon que le Seigneur quand il parle d’Élie (Matt 17) : « Élie viendra et restituera toute chose. Je vous dis même qu’Élie est venu, et que vous ne l’avez pas connu ». C’est-à-dire, qu’Élie viendra en personne, mais qu’il est déjà venu dans son type, saint Jean-Baptiste. Au sujet du second argument, je nie d’abord que chaque bête signifie un certain règne. Car, par bête, il entend tantôt un royaume, comme au chapitre 7, où par lion il entend le royaume des Assyriens, par ours, le royaume des Perses, et par léopard, celui des Grecs; et par une autre bête innommée le règne des Romains. Tantôt un seul roi, comme au chapitre 8, où, par bélier, il entend Darius, le dernier roi des Perses, et par bouc le roi Alexandre. Je nie ensuite la conséquence de l’argument. Car, par homme du péché, saint Paul ne désigne pas une des quatre bêtes décrites, mais une petite corne, qui, chez Daniel, prévalut sur les dix cornes de la quatrième bête, un seul roi, donc, qui a cru de telle façon qu’il se soit assujetti tous les autres rois.

Au dernier argument, je réponds de plusieurs façons, afin que l’on comprenne avec quelle impudence Calvin a parlé quand il a dit qu’ils s’aveuglent eux-mêmes ceux qui ne concluent pas de son argument que c’est le pontife romain qui est l’antichrist. La première réponse. On peut facilement comprendre que, par apostasie, saint Paul parle de l’antichrist. C’est ainsi que l’entendent unanimement tous les commentateurs de ce passage. Saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylactus et Oecumenius, et surtout saint Augustin (dans la cité de Dieu, livre 20, chapitre 19). On dit que l’antichrist est l’apostasie, autant par métonymie, parce qu’il sera, pour beaucoup, une cause de se détacher de Dieu, que par l’excellence, car il sera un apostat si complet et parfait qu’on pourra lui donner le nom d’apostasie. La deuxième. Par apostasie, on peut aussi entendre une sécession de l’empire romain, comme plusieurs auteurs latins l’expliquent : saint Ambroise, Seculius, et Primasius. Car, comme nous le démontrerons au chapitre suivant, l’antichrist ne viendra pas avant que soit complètement détruit l’empire romain.

La troisième réponse. Si, par apostasie, nous entendons une défection de la vraie foi et de la religion du Christ, (comme le montreCalvin), nous ne serons quand même pas contraints de baisser pavillon. Car, rien n’obligeait saint Paul à parler d’une apostasie de plusieurs siècles. Il a tout à fait bien pu parler d’une apostasie générale exceptionnelle qui ne sévirait que pendant peu de temps, celui du règne de l’antichrist. Et c’est ainsi qu’ont entendu ce texte plusieurs pères, comme saint Augustin (la cité de Dieu, 20, 19). Ils enseignaient qu’à l’apparition de l’antichrist, tous les hérétiques occultes, et les chrétiens fictifs, se joindraient à lui, formant une apostasie d’une grandeur telle qu’on n’en a jamais vu de semblable, et qu’on n’en verra jamais. La quatrième. Même si nous accordions à Calvin que saint Paul parle d’une apostasie de plusieurs siècles, il n’y gagnerait rien. Car, nous pourrions dire que cette apostasie n’appartient pas à un seul corps, à un seul règne de l’antichrist, ni ne possède une seule tête, mais qu’elle est une préparation du règne de l’antichrist, ce qui a lieu dans différents lieux, sous différents rois, dans des circonstances variées. Ne voyons-nous pas, par exemple, une Afrique tombée entre les mains de Mahomet ? Une grande partie de l’Asie, sous la coupe de Nestorius et d’Eutychès, et d’autres provinces dans d’autres sectes ?

La cinquième et la dernière. Si nous accordions à Calvin que le règne de l’antichrist est une apostasie générale qui durera plusieurs années, il ne s’ensuivrait pas automatiquement que le pape soit l’antichrist, car il faudrait ensuite se demander quels sont ceux qui se sont éloignés de la vraie foi, et de la religion du Christ : nous ou eux, les catholiques ou les luthériens. Car, même s’ils disent que ce sont les catholiques qui se sont éloignés de la foi du Christ, ils ne peuvent pas le prouver, et ils ne peuvent présenter aucun juge commun qui le déclare. Et il est plus facile à nous de prouver que ce sont les luthériens qui ont fait scission. Qu’ils se soient éloignés de l’église dans laquelle ils étaient, eux-mêmes ne peuvent pas le nier. Car, pour omettre le reste, citons Erasmus Sarcerius qui avoue ingénument, en commentant « alors sera révélé l’impie », que lui-même et les prédécesseurs des luthériens obéissaient au pape. Ils se sont donc séparés de l’église et de la religion de leurs prédécesseurs. Mais que nous nous soyons séparés de l’église, nous, ils n’ont jamais pu le démontrer jusqu’à maintenant, et ne le pourront jamais. Donc, quand on lit chez saint Paul : « à moins que ne vienne l’apostasie et ne soit révélé l’impie », s’ils réalisent que ce sont eux qui se sont séparés de l’église dans laquelle ils étaient, alors que nous y sommes, nous, toujours demeurés, comment ne leur viendrait-il pas à la pensée que c’est d’eux que saint Paul parle ?

CHAPITRE 3 : On montre que l’antéchrist n’est pas encore venu

Au sujet du troisième développement, le temps de l’avènement de l’antichrist, beaucoup de fausses interprétations, et beaucoup d’erreurs pullulent, tant chez les catholiques que chez les protestants. Mais avec la différence majeure que les catholiques, sachant que l’antichrist ne viendra qu’à la fin du monde, ne se sont trompés qu’en pensant qu’elle était plus proche qu’elle ne l’était en réalité. Les hérétiques, eux, se trompent en estimant que l’antichrist viendra longtemps avant la fin du monde, et est même déjà venu. Disons donc ce que nous pensons de chacune de ces erreurs. Frappés par la malice de leur temps, les auteurs anciens ont souvent pronostiqué une venue imminente de l’antichrist. Comme les Thessaloniciens, au temps des apôtres, qui croyaient qu’approchait le jour du Seigneur. Saint Paul (2 Thessal 2) leur a expliqué qu’il fallait d’abord qu’arrivent l’apostasie et l’antichrist.

De même, saint Cyprien (letre 3, épitre 1) : « A l’approche imminente de l’antichrist, que les soldats se préparent au combat ! » Et (dans le livre 4 de l’épitre 6) : « Vous devez savoir, croire et tenir pour certain, que le jour du châtiment plane au-dessus de nos têtes, et qu’approchent la fin du monde et le temps de l’antichrist. » Saint Jérôme (dans sa lettre à Ageruchie sur la monogamie) écrit : « Celui qui tenait lâche pied, et nous ne comprenons pas que l’antichrist approche ? » Saint Grégoire (livre 4, épitre 38) : « Tout ce qui a été prédit arrive, le roi de l’orgueil est proche ».

Et, dans son homélie sur cet évangile, il déclare audacieusement que la fin du monde est imminente. Mais c’étaient plutôt des appréhensions que des erreurs, car ces saints Pères n’ont jamais osé fixer une date.

Mais d’autres n’ont pas hésité à préciser une année ou un jour. Un certain Judas (comme le rapporte saint Jérôme, dans son livre des hommes illustres), prédit que l’antichrist viendrait, et que le monde finirait en l’an 200. Les faits ont démontré qu’il s’était trompé. Lactance (livre 7, chapitre 25, des institutions divines), écrit : « Il semble qu’on n’ait encore à attendre que deux cents ans. » Il enseigne, là, que le Christ viendra, et que le monde finira dans deux cents ans. Or, il vivait au temps de l’empereur Constantin, l’en 300. Il pensait donc que le monde finirait en l’an 500. Mais les faits ont montré que lui aussi s’était trompé. Saint Augustin rapporte ( au livre 18, chapitre 53 de la cité de Dieu) l’erreur de certains qui disaient que le monde finirait 400 ans après l’ascension du Seigneur, et d’autres qui enseignaient le millénarisme. Ils se sont, eux aussi, trompés. Une chose semblable est arrivée même aux païens qui, s’appuyant sur un oracle divin, affirmaient que la religion chrétienne ne durerait que 365 ans. C’est ce que rapporte saint Augustin au même endroit. Il y eu aussi un évêque florentin qui affirmait qu’en l’an 1105, l’antichrist était né, et que la fin du monde approchait. C’est même pour cette raison qu’a été convoqué, par Pascal 11, le concile de Florence, auquel ont assisté 340 évêques.

Voir la chronique de Matthieu Palmeri, et Platina dans la vie de Pascal 11.

Enfin, il y eut la célèbre opinion de ceux qui enseignaient que le monde durerait six mille ans, comme c’est en six jours que Dieu a créé le monde, mille ans étant pour Dieu comme un seul jour. C’est ce qu’ont enseigné saint Justin (question 71 aux Gentils), saint Irénée (livre 5), Lactance (livre 7, chapitre 14), saint Hilaire (Matt 17), saint Jérôme (psaume sur le psaume 89 à Cyprien). Sont également de cette opinion les Talmudistes qui disent savoir, par une prophétie d’Élie, que le monde durera six mille ans. Cette opinion, on ne peut pas la réfuter ni par des faits. Car, selon la vraie chronologie, ne se sont écoulés, depuis la création du monde, que plus ou moins cinq fois mille six cents ans. C’est pourquoi saint Ambroise se trompe manifestement quand (dans livre, chapitre 2 sur Luc), il rejette cette opinion, en donnant pour raison que les six mille ans sont déjà passés. Il faut plutôt louer la modération de saint Augustin qui estime cette opinion probable. Il l’a même présentée comme vraisemblable dans la cité de Dieu (livre 20, chapitre 7). Il ne suit pas de là que nous connaissions le temps du dernier jour. Car, si nous disons qu’il est probable que le monde ne durera que six mille ans, nous n’en faisons pas un dogme.

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Voilà pourquoi le même saint Augustin reprend âprement ceux qui prédisent que le monde finira à telle date, car le Seigneur a dit (actes 1) : « Ce n’est pas à nous à savoir les temps et les moments que le Père a déterminés dans sa puissance. » Voir Augustin (épitre 80 à Hésychius sur le psaume 89, et le livre 18 de la cité de Dieu, chapitre 530. » Mais laissons cela de côté, et venons-en aux hérétiques.

Tous les hérétiques de notre temps affirment que l’antichrist est le pontife romain, qu’il est déjà venu, et qu’il est à l’œuvre dans le monde. Mais ils ne s’entendent pas sur le moment de sa venue. Il y a même, à ce sujet, six opinions divergentes. La première est celle des Samosates, qui se sont établis en Hongrie et en Transylvanie. Dans leur livre intitulé « prémonitions du Christ et des apôtres sur l’abolition du véritable Christ par l’antichrist », ils enseignent que l’antichrist est apparu un peu après le temps des apôtres, c’est-à-dire quand on commença à prêcher que le Christ est le Fils éternel de Dieu. Car, estiment-ils, le Christ n’est qu’un homme ordinaire, et en Dieu, il n’y a qu’une seule personne. C’est cette foi, selon eux ,qui a été prêchée par le Christ et les apôtres. Mais, après la mort des apôtres, l’antichrist romain est venu, et après avoir aboli le vrai Christ pur homme, il a introduit un autre Christ éternel, a fait Dieu trine, et le Christ binaire.

Cette hérésie, sans répéter toutes les raisons que nous avons déjà apportées contre les autres hérétiques, peut facilement être réfutée de deux façons. La première. Quand l’antichrist viendra, il se fera Dieu, comme l’apôtre l’enseigne (2 Thessal 2). Or, le pontife romain, comme eux-mêmes le reconnaissent, ne se fait pas lui-même Dieu, mais prêche le Christ, et enseigne que cet homme est Dieu. La deuxième. Ils disent qu’après la dormition du Christ et des apôtres, la vraie foi du Christ a été complètement éteinte par l’antichrist, quand, dans l’univers entier, on adora le Christ Dieu. Or, le Christ a prédit (Matt 16) que les portes de l’enfer ne prévaudraient point contre son église; et l’ange a prédit aussi (Luc 1) que le règne du Christ serait éternel. David prédit également, (psaume 71), que tous les rois serviraient le Christ. Comment ces prédictions peuvent-elles être vraies si, dés le début, l’église naissante a été corrompue par l’antichrist ?

La deuxième opinion est celle d’Illyricus qui, dans son catalogue des témoins, enseigne que l’antichrist est venu quand l’empire romain commençait à tomber en ruines. Or, il est établi que l’empire romain commença à décliner après la dixième année du règne d’Honorius, quand Rome fut occupée et saccagée, c’est-à-dire en l’année 412 du Seigneur, comme Blondus le montre (livre 1, décade 1, de son histoire, à la décadence de l’empire romain). Mais Illyricus semble parler non de la naissance, mais de la conception de l’antichrist. En effet, il enseigne lui-même (centurie 6, chapitre 1, au début) que l’antichrist a été conçu au début de l’année 400, qu’il s’est développé et a grandi dans le sein de sa mère jusqu’à l’année 500, qu’il est né ensuite en l’année 606, quand l’empereur Phocas a concédé au pontife romain le titre de tête de toute l’Église. Et il enseigne (dans la centurie 1, livre 2, chapitre 4, col 437) que l’antichrist règnera et sévira par le glaive spirituel pendant 1260 ans, et par le glaive temporel pendant 666 ans. Et c’est alors que viendra la fin du monde. Le premier chiffre, il le tire de l’Apocalypse (11 chap) où il est dit que le règne de l’antichrist durera 1260 jours, prenant un jour pour une année. L’autre chiffre, il va le chercher dans l’Apocalypse 13, où il est dit que le numéro de la bête est 666.

On peut réfuter de deux façons cette interprétation. La première. Il s’ensuivrait que l’antichrist n’est pas seulement né, mais est déjà mort, et que la fin du monde serait déjà arrivée. Car, le pontife romain a commencé son glaive temporel, c’est-à-dire a commencé à avoir un gouvernement temporel, au moins en l’année 699, quand Aripertus donna au pontife romain cette partie des Gaules où se trouve maintenant Gènes. Et, en l’année 714, Luitprand confirma cette donation, comme l’écrivent Adon de Vienne, dans la chronique de ces années, et Blondus (livre 10, décade 1). Les Magdebourgeois enseignent la même chose (centurie 8, chapitre 10, colonne 685). Et Thodore Bibliander note que la première province papale a été faite en 714.

Peu de temps après, c’est-à-dire en l’année 755, Pépin a donné aux pontifes romains l’exarchat de Ravenne, avec une grande partie de l’Italie, comme l’attestent Rhegino, Adon Sibergitus, Blondus (livre 2, décade), P. Aemilius, et les centuriates eux-mêmes (centurie 8, chapitre 10, colonne 724), ainsi que Theodore Bibliander dans sa chronique. Si le royaume de l’antichrist a commencé en 755 et a duré 666 ans, il s’est donc terminé en 1421; et 150 ans se sont écoulés depuis la mort de l’antichrist. Si on place plus haut le début de son règne, c’est-à-dire en 699, il se terminera donc en 1365, et il sera mort depuis 200 ans. Ils répondront peut-être qu’après avoir régné temporellement pendant 666 ans, l’antichrist ne mourra pas, mais ne fera que perdre son pouvoir temporel. Puisqu’ils disent que le règne spirituel de l’antichrist durera 1260 ans, -qui ne sont pas encore terminés,- ils devraient conclure, si ces temps commençaient en l’an 606, que le règne spirituel de l’antichrist durera encore un peu de temps après la fin de son règne temporel. Mais, c’est une absurdité, et une prétention qui a contre elle tous les auteurs. Et il s’ensuivrait que les pontifes romains aient du perdre leur pouvoir temporel avant les années 200, ce qui ne tient pas debout.

On peut réfuter cette erreur de cette autre façon. Il s’ensuivrait que les centuriates ont connu la date exacte de la fin du monde, ce qui est contraire aux paroles de Jésus déjà citées par saint Augustin. Car ils savent, eux, que l’antichrist a commencé à régner avec son glaive spirituel en l’an 606. Ils savent aussi qu’il règnera jusqu’en 1260, et que c’est alors que viendra le Seigneur pour juger le monde. Ils savent donc que le jugement dernier aura lieu en 1866. Car, s’ils ne savent pas cela, ils seront forcés de reconnaitre qu’ils ne savent pas non plus que le Christ est venu.

La troisième opinion est celle de David Chytraeus, qui (dans son commentaire sur l’apocalypse, chapitre 9), enseigne, avec Illyricus, que l’antichrist est apparu vers l’an 600; et il affirme doctoralement que c’est le saint pape Grégoire le grand qui a été l’antichrist. Mais, dans son commentaire sur les chapitres 11 et 13, Chytraeus n’est pas d’accord avec Illyricus sur le temps de la durée, mais il avertit prudemment qu’il ne faut pas témérairement le préciser. Il donne trois raisons pour prouver que l’antichrist est apparu en 600.

La première. Parce que c’est en ce temps que saint Grégoire instaura l’invocation des saints et les messes pour les défunts. La deuxième. Parce que c’est en 606 que le pape Boniface 111 obtint de l’empereur Phocas le titre d’évêque universel. Il ajoute une troisième raison (dans son commentaire du chapitre 13), à savoir que ce temps est en rapport étroit avec le chiffre de l’antichrist 666 (apocalypse, chapitre 13). Le même Chytraeus ajoute que de ce seul chiffre de l’antichrist, on peut déduire le temps où fut confirmé par Pépin le règne de l’antichrist. Car, depuis l’année 97 où saint Jean écrivit l’Apocalypse jusqu’à Pépin, 666 ans se sont écoulés. On arrive à la même somme, prétend-il, à partir du temps où le pape a été dégradé par Jean Huss et déclaré antichrist. Car, de Pépin jusqu’à Huss, il y a, selon lui, 666 ans.

Cette opinion est facile à réfuter, car elle repose sur des mensonges. Tout d’abord, saint Grégoire ne fut pas le premier à invoquer les saints et à prier pour les morts. Tous les anciens auteurs ont enseigné cela, comme nous l’avons déjà démontré. Je ne citerai, pour le moment, que le seul saint Ambroise, qui a précédé saint Grégoire de 200 ans. Dans son livre sur les veuves, il écrit ceci : « Il faut prier les anges et les martyrs ». Et dans le livre 2 de son épitre à Faustin sur la mort de sa sœur : « Je pense qu’il ne faut pas tant la pleurer que la soulager par des prières. Ne pas l’attrister par tes larmes, mais recommander son âme au Seigneur par des oblations. » De plus, Phocas ne donna pas au pape le titre de pape universel, mais de tête des églises. Mais cela, l’avaient fait avant lui Justinien (dans son épitre à Jean 11), et avant lui le concile de Chalcédoine (dans sa lettre au pape saint Léon). Il n’a donc aucune raison valable pour placer l’avènement de l’antichrist au temps de Phocas.

Ce que Chytraeus ajoute au sujet du chiffre 666 est inexact, car les dates réelles ne concordent pas vraiment avec ce chiffre. En effet, du Christ jusqu’à la sanction de Phocas, il y a 607 ans, non 666. De la composition de l’apocalypse jusqu’à Pépin, il y a 658 ans. De pépin à Jean Huss, 640. Or, il est certain que, dans l’Apocalypse, saint Jean n’a pas donné un chiffre approximatif, mais précis et exact. Ajoutons que Huss ne fut pas le premier à déclarer que le pape était l’antichrist. Car, dans l’article 19 du concile de Constance qui le condamnait, Wiclef affirme que, par leur avarice, les clercs préparent la voie à l’antichrist. Enfin, tous les luthériens se targuent de ce que c’est Luther qui a, pour la première fois, détecté l’antichrist.

La quatrième opinion est celle de Luther (dans la supputation des temps). Il enseigne deux avènements de l’antichrist. Un, avec le glaive spirituel, après 600 ans, c’est-à-dire quand Phocas a appelé le pontife romain la tête de toutes les églises. Il dit aussi, en cet endroit, que saint Grégoire a été le dernier pontife romain. Un autre avènement, avec le glaive temporel, après l’an mille. C’est ce qu’enseigne aussi Bibliander (dans sa chronique, tables 11 et 13). Au sujet du premier avènement, Luther et Bibliander sont donc du même avis que les centuriates et Chytraeus. Mais pas en tous points, car Luther soutient que Grégoire a été un bon et saint pape, tandis que les centuriates (centurie 6, chapitre 1, col 2) et Chytraeus enseignent que Grégoire a préparé les voies à l’antichrist, et qu’il fut donc un très mauvais pape, ce qui est un horrible blasphème. Au sujet du second avènement, Luther et les centuriates diffèrent totalement.

Cette interprétation est facile à réfuter. Car, c’est sans aucune raison valable que Luther place l’avènement du Christ en l’an 600, et en l’an 1000. Nous avons déjà parlé de l’an 600 en réfutant Chytraeus. Il sera encore plus facile de réfuter l’an mille. Car, la raison pour laquelle Luther plaça la date de l’avènement de l’antichrist en l’an 1000, c’est parce que c’est alors que le pape Grégoire V11 qui régnait temporellement, et livrait des guerres, a déposé l’empereur Henri 1V. Mais toutes ces choses-là eurent lieu aussi dans les siècles précédents. Car, Grégoire 11 excommunia l’empereur Léon, et le priva du royaume d’Italie, en l’an 715, au témoignage de Cedreno et de Zonara, dans la vie du même pape Léon. Nous avons déjà démontré que le royaume temporel a commencé dans les années 700 ans, c’est-à-dire trois cents ans avant l’an mille. Enfin, les magdebourgeois attestent (centurie 8, chapitre 10) que Stéphane a livré des combats en l’année 750, et Adrien premier, ainsi que ses successeurs ont fait la même chose. En l’an 850, Léon 1V, un saint homme illustré par des miracles, a fait la guerre contre les Sarrasins, et a remporté contre eux une insigne victoire. Il a aussi muni de tours et de remparts la ville de Rome, et a entouré de murailles le mont Vatican.

Et c’est à cause de lui que Rome a été appelée ville léonine. Tous les historiens de l’époque rapportent ces choses, et même les magdebourgeois (centurie 9, chapitre 10.)

La cinquième opinion est celle de Henri Bullinger, qui (dans sa préface à ses homélies sur l’apocalypse), écrit que l’antichrist est apparu en l’an 763. Cette opinion est différente de celle de tous les autres, et peut facilement, elle aussi, être réfutée, parce qu’elle est sans fondement solide. Henti Bullingerus enseigne que le chiffre 666 de l’apocalypse (chapitre 18) signifie le temps de la venue de l’antichrist, c’est-à-dire le nombre d’années existant entre le temps où l’apocalypse a été écrite et celui de la venue de l’antichrist. Et comme saint Irénée nous apprend que l’apocalypse a été composée à la fin du règne de Domitien, c’est-à-dire environ en 97, il en déduit que l’antichrist viendra en 763 après avoir ajouté 97 à 666.

Cela n’est pas sans faire penser à l’opinion de certains catholiques, qui, comme le rapporte Jodocus Clictovaeus, (commentaires au chapitre 28, livre 4, de la foi, Jean Damascène),estiment que l’antichrist proprement dit a été Mahomet, qui vint autour de 666, comme saint Jean l’avait prédit. Les magdebourgeois soutiennent, pour leur part, que le chiffre donné dans l’apocalypse ne se rapporte pas au temps de la nativité de l’antichrist, mais de sa mort. Mais saint Jean rejette autant le commentaire d’Illyricus que celui de Bullinger, quand il explique lui-même que le chiffre 666 ne signifie pas le temps, mais le nom de l’antichrist. C’est-à-dire que les lettres grecques du nom antichrist formeront le chiffre 666, comme saint Irénée (livre 5) et tous les autres l’expliquent. De plus, en 763, on ne lit nulle part qu’un pontife romain ait remplacé un autre, et que Mahomet soit venu, car il est né en 597, et est mort en 637, au témoignage de Palmerius dans sa chronique. Il n’a donc pas vécu jusqu’à l’année 666.

La sixième opinion est celle de Wolfgang Musculus (commentaire de Eccl, chapitre 2) qui affirme que l’antichrist est venu un peu après le temps de saint Bernard, c’est-à-dire autour de 1200. Et il donne pour preuve le commentaire du psaume 90, fait par saint Bernard, dans son sixième sermon. Après avoir énuméré les nombreux vices des hommes de son temps, et surtout des ecclésiastiques, et après avoir déploré les nombreuses persécutions infligées à l’église, le saint ajoute : « Il ne reste plus à l’homme du péché qu’à se révéler. » Mais, cette opinion ne nécessite aucune réfutation, car, à la vue des maux de son époque, il craignait que la fin du monde ne soit proche, comme saint Cyprien, saint Jérôme, saint Grégoire, et d’autres. De plus, les pontifes du dixième siècle, furent, sans comparaison possible, pires que ceux du douzième siècle. Si ceux du dixième siècle n’ont pas été des antichrist, pourquoi les autres le seraient-ils ? CHAPITRE 4

On explique la première démonstration : l’antichrist n’est pas encore venu.

La véritable doctrine est donc que l’antichrist n’a pas encore commencé à régner, qu’il n’est pas encore venu, et qu’il règnera vers la fin du monde. Cette fin du monde est-elle encore bien loin, personne ne le sait. Cette proposition, qui détruit toutes les précédentes, et qui démontre clairement que les pontifes romains ne sont pas l’antichrist, nous la prouverons par six raisons. Il faut d’abord savoir que, dans les lettres divines, l’Esprit Saint nous a donné six signes certains de la venue de l’antichrist. Deux qui précèdent l’antichrist : la prédication de l’évangile dans tout l’univers, et la destruction de l’empire romain. Deux qui sont concomitants : la prédication d’Énoch et d’Élie, et une persécution extrême qui fera cesser les sacrifices. Deux consécutifs : la mort de l’antichrist après trois ans et demi de règne, et la fin du monde. Nous ne voyons encore aucun de ces signes apparaître.

La première démonstration, on la tire du premier signe qui précède l’antichrist. Les Écritures attestent que l’évangile sera prêché dans tout le monde avant que ne vienne la dernière persécution suscitée par l’antichrist (Matt 24) : « Cet évangile du royaume sera prêché dans tout l’univers en témoignage à toutes les nations. » Que cela doive arriver avant la venue de l’antichrist, on peut le prouver par la cruauté de la dernière persécution qui empêchera tout exercice public de la religion. Mais parce que les adversaires n’admettent pas cette raison, et que nous n’avons pas le temps de la tirer de leurs principes, prouvons-la par les témoignages des pères. Saint Hilaire (dans son commentaire de Matt 25) enseigne clairement que l’antichrist, qu’il appelle abomination de la désolation, ne viendra pas avant que ne soit prêché l’évangile dans tout l’univers. C’est ce qu’enseignent aussi saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), Theodoret (2 Thessal 2), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 28), et d’autres.

Cette vérité, on peut la déduire du texte lui-même. Car il est dit que doit être prêché l’évangile avant que ne vienne une dernière et grande tribulation, comme il n’y en a jamais eu, et comme il n’y en aura jamais plus. Que cette tribulation signifie la persécution déclenchée par l’antichrist, c’est ce qu’enseignent les pères, et notamment saint Augustin (livre 20 de la cité de Dieu, chapitres 8 et 19). Or, l’évangile n’avait pas été prêché dans tout l’univers en l’an 200 ou 300, quand l’antichrist est apparu, selon les nouveaux samosatiens. Nous le saurions de toute façon, même si Origène (traité 28 sur Mathieu) ne notait pas que l’évangile du royaume n’avait pas encore été prêché partout. Ruffin atteste la même chose (livre 10, chapitre 9 de son histoire). Il dit que c’est en 300, à l’époque de l’empereur Constantin. que l’évangile avait été prêché pour la première fois dans les Indes éloignées. Et il dit explicitement que ces indiens n’avaient auparavant jamais entendu parler de l’évangile. Saint Augustin (épitre 80), écrivait qu’en son temps, il y avait encore beaucoup de peuples qui n’avaient jamais encore entendu parler du Christ.

Que la prédication de l’évangile n’ait pas été faite partout en l’an 600 ou 700, années de la venue de l’antichrist selon les centuriates, Chrystaeus, Luther et Bullinger, le démontre la conversion des vandales, des polonais et des moraves, qui n’eut pas lieu avant l’année du Christ 800, comme les centuriates eux-mêmes le reconnaissent (centurie 9, chapitre 2, colonnes 15, 18; centurie 10, chapitre 2, colonnes 18,19. L’évangile n’avait pas, non plus, été prêché dans tout l’univers au temps de saint Bernard, époque où Wolfgang Musculus place l’antichrist. Saint Bernard le déplore lui-même (dans le livre de la considération). Il dit qu’à son époque il y avait encore des peuples qui n’avaient pas encore entendu parler de l’évangile. Enfin, que même à notre époque, l’évangile n’ait pas encore été prêché partout, nul ne peut en douter. Car, on a découvert en Orient et en Occident de vastes régions où l’on ne trouve aucune trace de l’évangile. On ne peut pas dire que la foi a brillé autrefois, puis s’est éteinte ensuite, car il resterait au moins quelques vestiges, dans les récits, dans les écrits ou dans les monuments. Nous savons aussi que les lieux où prêchèrent les apôtres étaient connus de tous. Or, une nouvelle terre a été découverte dont les apôtres eux-mêmes ne soupçonnaient pas l’existence.

Contre cette démonstration, on ne peut faire qu’une seule objection. Quand l’Écriture parle de toute la terre, elle emploie peut-être une métonymie, c’est-à-dire une partie pour le tout, comme s’exprime Luc (2) : « Est sorti un décret de César Auguste ordonnant à toute la terre de s’enregistrer. » Autrement, saint Paul aurait dit une fausseté (Romains 10) quand il a écrit qu’en son temps « toute la terre avait entendu la voix des apôtres ». Et quand il a écrit (épitre 1 aux Colossiens) : « Par l’espoir de l’évangile qui est parvenu jusqu’à vous, comme dans tout l’univers, fructifiant et croissant. » Et plus bas : « Ce qui a été prêché sur toute terre qui est sous le ciel. »

Je réponds que ce n’est pas en figure, mais réellement et véritablement que c’est dans tout l’univers, à toute nation du monde, que doit être prêché l’évangile, et que doivent être érigées des églises. Car, c’est ce qu’enseigne explicitement saint Augustin (dans sa lettre 80 à Hesych), et c’est ce que pensent aussi les autres pères cités, ainsi qu’Origène et saint Jérôme. Et cela, on le peut le prouver par trois raisons. La première. Le Seigneur a dit que la prédication dans l’univers entier serait un signe de la consommation du monde. Car il a ajouté les mots suivants : « alors viendra la consommation ». Or, si l’évangile ne devait pas être prêché dans l’univers réellement, mais en figure, ce signe serait sans aucune valeur. Car c’est de cette façon, au figuré, que dans les premières 20 années, l’évangile a été prêché dans tout le monde par les apôtres.

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