Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 75)
L’autre opinion est celle de certains catholiques qui estiment que la marque de l’antichirst se trouve dans les lettres qui servent à former son nom. C’est ce que pensent Primasius, Bède et Rupert. Leur erreur semble provenir de la traduction qu’ils ont utilisée : « À moins que quelqu’un ait la marque du nom de la bête, ou le numéro de son nom. » Car ce n’est pas ce qu’a dit Jean. Voici, en effet, ce qu’il a vraiment écrit : « À moins que quelqu’un n’ait la marque ou le nom de la bête, ou le numéro de son nom. » Cette traduction est, de toute évidence, plus conforme au texte grec. La troisième opinion est celle du martyr Hippolyte (dans son discours sur la consommation du monde) et d’autres auteurs. La marque de la bête consisterait à interdire le signe de la croix, à l’exécrer et à l’abhorrer, comme le font les calvinistes, qui s’affichent ainsi comme d’authentiques précurseurs de l’antichrist. Je suis porté à penser, pour ma part, qu’il est en de la marque comme il en est du nom, c’est-à -dire, que la marque véritable de l’antichrist sera inconnue de tous, tant qu’il ne viendra pas en personne.
CHAPITRE 12
La génération de l’antichrist
Au sujet du cinquième point, la génération de l’antichrist, il y a des opinions qui sont manifestement erronées, d’autres simplement probables, et d’autres enfin, éprouvées et certaines. Parlons d’abord des erreurs qui foisonnaient autrefois. La première. L’antichrist naitra d’une vierge par l’opération du démon, comme le Christ est né d’une vierge par l’opération du Saint-Esprit. On trouve cette erreur dans l’opuscule sur l’antichrist, attribué à saint Augustin (fin du tome neuf), et qui est probablement de Raban Maure. Il est certain que saint Augustin ne peut pas en être l’auteur, car produire un homme sans semence virile ne relève que de Dieu.
Il est le seul en effet à pouvoir suppléer aux causes efficientes, car il est le seul à avoir un pouvoir infini, lui qui contient virtuellement les perfections de toutes les créatures. Or, le diable, qui n’est qu’une créature, peut opérer des merveilles en appliquant rapidement de l’actif à du passif; mais suppléer aux vertus actives des causes, il ne le peut pas. Voilà pourquoi saint Augustin écrit (dans la lettre 3 à Volus) que le miracle accompli à la conception du Christ fut tel, qu’on ne doit pas en attendre un plus grand. Ce ne serait cependant pas une erreur si quelqu’un disait que l’antichrist naitrait du démon et d’une femme, comme on le dit de ceux qui naissent des succubes. Car, même si le démon ne peut pas, de lui-même, produire sans semence un homme vivant, il peut très bien, dans un corps assumé ayant la forme d’une femme, exercer avec un homme un acte charnel, recevoir une semence, ou exercer le même acte avec une femme sous la forme d’un homme, et faire pénétrer dans l’utérus la semence reçue de l’homme, et, de cette façon, engendrer un homme. C’est ce qu’atteste saint Augustin, (livre 15, chapitre 23 de la cité de Dieu). Et il ajoute que cela a été tellement démontré par l’expérience que vouloir encore le nier semblerait de l’impudence.
La deuxième erreur fut celle du martyr Hippolyte qui (dans le discours sur la consommation du monde), enseigne que l’antichrist sera le diable lui-même; qu’il assumera une fausse chair d’une fausse vierge. Car, comme le Verbe de Dieu, qui est la vérité même, assuma une chair d’une vraie vierge, Hippolyte estima probable que le diable, qui est le père du mensonge, feigne avoir assumé une chair humaine d’une vierge.
On réfute cette opinion en rappelant que (selon 2 thessal 2) l’antichrist est appelé homme, et que les pères ont tous, d’un commun accord, enseigné qu’il serait un homme. Selon la troisième erreur, l’antichrist sera un vrai homme, mais aussi un démon, par l’incarnation du diable, comme le Christ est, par l’incarnation de Dieu, homme et Dieu.
Cette erreur est rapportée, et réfutée par saint Jérôme (chapitre 7), Bède (chapitre 13 de l’apocalypse), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 27). Origène pensait que la chose était possible, car il enseignait (tome 5 sur Jean) que des anges s’étaient vraiment incarnés. Position réfutée par saint Jérôme (dans sa préface de Malachie, et au chapitre 1 d’Aggée). Il est certain que cette opinion est erronée, car il est impossible à une personne créée, et donc finie, d’assumer deux natures parfaites, comme le peut le Verbe de Dieu, parce qu’il est infini. Les théologiens n’ont pas de désaccord là -dessus. Car, même si les uns estiment que cela implique une contradiction, et que d’autres pensent qu’il n’y a là aucune contradiction, tous, cependant, admettent que ça ne peut pas se faire par les seules forces d’une simple créature, comme est le démon.
La quatrième erreur. Néron va ressusciter, et c’est lui qui sera l’antichrist; ou bien, il est encore en vie, et il est maintenu dans la vigueur de sa jeunesse, pour apparaître en son temps. C’est Sulpitius qui insinue cette erreur (au livre 2 de son histoire sainte). Mais (au livre 2 de son dialogue sur les vertus de saint Martin), il écrit, en toutes lettres, que ce n’est pas Néron qui est l’antichrist, mais qu’il viendra avec l’antichrist, et qu’il sera tué avec lui.
Or, comme ces choses sont affirmées à tort et à travers, saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu) a raison d’appeler cette opinion une semble hypothèse. En plus de ces erreurs, on découvre, chez les pères, deux opinions probables. La première. L’antichrist naitra, non d’un mariage légitime, mais d’une prostituée. C’est ce qu’enseignent saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 27) et d’autres auteurs. Ils disent, cependant, qu’on ne peut pas le démontrer par l’Écriture, que ce n’est qu’une probabilité, et non une certitude. La deuxième. L’antichrist naitra de la tribu de Dan. C’est ce qu’enseignent saint Irénée (livre 5), Hippolyte (lieu cité), saint Ambroise (livre sur la bénédiction des patriarches, chapitre 7), saint Augustin (question 24 sur Josué), Prosper (de la promesse, et de la prédication de Dieu, par 4), Theodoret (questionm 109, Genèse), saint Grégoire (livre 31, chapitre 10, Morale), Bède, Rupert, Richard et Anselme, dans l’apocalypse 7. Ils le prouvent par un texte de la Genèse (49) : « Que Dan soit un serpent sur le chemin, un céraste sur le sentier ! » Jérémie dit la même chose de lui (8) : « De Dan nous avons entendu le frémissement de ses chevaux ». Ensuite, dans l’apocalypse (7), ou sont nommés par l’ange douze mille de chaque tribu des fils d’Israël, la tribu de Dan a été omise. Ce qui semble avoir été fait en haine de l’antichrist.
Cette opinion est certainement très probable, à cause de l’autorité d’un si grand nombre de pères, mais elle est loin d’être absolument certaine. Parce que, d’abord, la plupart de ces pères ne disent pas qu’ils le savent, mais que c’est une chose probable. Ensuite, parce qu’aucun des textes cités ne peut nous convaincre. Car, dans Genèse (40), il semble que Jacob parle plutôt de Samson, quand il dit : « il sera un serpent sur le chemin et un céraste sur le sentier, qui mord le cheval au jarret, et qui fait tomber le cavalier à la renverse ». Car, Samson fut de la tribu de Dan, et fut vraiment, pour les philistins, comme un céraste sur le sentier, car, partout où il accourait, il les terrassait. C’est ainsi que l’explique saint Jérôme (dans ses questions hébraïques). Et Jacob semble avoir prié pour son fils quand il dit ces paroles, et n’avoir, en conséquence prophétisé que de bonnes choses, non des mauvaises. Or, si c’est de façon allégorique qu’on l’applique à l’antichrist, on ne pourra en tirer qu’une conclusion probable, comme cela se produit pour les sens mystiques. Quant à Jérémie, il est certain que, dans le chapitre 8, il ne parle pas de l’antichrist, mais de Nabuchodonosor, qui viendra renverser Jérusalem en passant par cette région qui portait le nom de Dan, comme l’explique saint Jérôme. On ne connait malheureusement pas la raison pour laquelle l’apocalypse a omis Dan. D’autant plus qu’Éphraïm a été omis aussi, une des plus importantes tribus.
En plus de ces deux probables, il y en a deux qui sont très certaines. Une. L’antichrist viendra surtout pour les Juifs, et il sera reçu, par eux, comme le Messie. L’autre. Il naitra de la nation des Juifs, il sera circoncis et il observera le sabbat, du moins pour un temps. La première, on la prouve par la parole du Seigneur aux Juifs (Jean 5) : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez pas reçu. Un autre viendra en son nom, et vous le recevrez. » Que ce texte parle vraiment de l’antichrist, nous l’avons prouvé plus haut, au chapitre 2 (de 2 Thessal 2 de saint Paul ): « Et parce qu’ils n’ont pas reçu la charité de la vérité pour être sauvés, Dieu leur a envoyé une opération d’erreur, pour qu’ils croient au mensonge ». Ce passage, Calvin et les autres hérétiques de notre temps l’appliquent à nous, parce que, séduits par l’antichrist romain, nous ne recevons pas leur évangile. Mais ils n’ont aucun témoignage à présenter, tandis que nous avons pour nous tous les interprètes qui appliquent ce passage aux Juifs. Voir Ambroise, Chrysostome, Theodoret, Theophylactus, et Oecumenius.
En plus de ceux-là , voici ce que dit saint Jérôme (question 11 à Algasie) : « Que l’antichrist fasse toutes ces choses pour les Juifs, non par le pouvoir de Dieu mais par sa permission, parce qu’ils ne voulurent pas recevoir la charité de la vérité, c’est-à -dire l’esprit de Dieu par le Christ, pour être sauvés par l’accueil du Sauveur. Que le Seigneur leur envoie non l’opérateur de l’erreur, mais l’opération elle-même, c’est-à -dire la fontaine de l’erreur, pour qu’ils croient au mensonge. » Et même sans le commentaire des pères, le texte dit lui-même que l’apôtre parle des Juifs. C’est lui, en effet, qui dit que l’antichrist doit être envoyé à ceux qui n’ont pas voulu recevoir le Christ. Ne sont-ce pas les Juifs qui n’ont pas voulu le Messie qui leur avait été envoyé ? Il est à noter, là , que l’apôtre ne parle pas de ceux qui ne voulaient pas recevoir la vérité, mais qui n’ont pas voulu le recevoir. Il parle donc de ceux qui n’ont pas voulu croire à la prédication du Christ et des apôtres. C’est une chose bien connue qu’au temps des apôtres, les Gentils ont accepté l’évangile avec enthousiasme et avidité, et que les Juifs ont refusé de l’accepter. En plus de saint Jérôme et des auteurs déjà cités, tous les autres pères enseignent la même chose. Saint Irénée (livre 5), Hippolyte martyr (lieu cité), Theodoret (épitre sur les décrets divins, au chapitre de l’antichrist), Sulpitius sur saint Martin, livre 2, dialogues), saint Cyrille de Jérusalem (catéthèse 15), saint Hilaire (can 25 sur Matthieu), saint Ambroise (livre 10, chapitre 21, sur saint Luc), saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Cyrille d’Alexandrie (Jean, chapitre 5), saint Grégoire (livre 31, chapitre 10 morale), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 37).
Et c’est ce que persuade aussi la raison. Car l’antichrist s’adjoindra d’abord ceux qui sont prêts à le recevoir. Or les Juifs font partie de ceux là , puisqu’ils attendent un Messie temporel, comme le sera l’antichrist, tandis que les Gentils n’attendent personne. Les chrétiens, il est vrai, attendent l’antichrist, mais dans la crainte et le tremblement, non dans la joie et le désir. Donc, comme le Christ est d’abord venu pour les Juifs, à qui il avait été promis, et par qui il était attendu, puis s’est associé les Gentils, de la même façon, l’antichrist se montrera d’abord aux Juifs qui l’attendent, et ensuite seulement aux Gentils, qu’il se soumettra. Que l’antichrist soit un Juif, et qu’il soit circoncis, c’est une chose certaine, qui se déduit facilement de ce qui précède. Car, les Juifs ne reçurent jamais pour leur Messie, un non Juif ou un non circoncis. Et parce que les Juifs attendent un Messie de la famille de David et de la tribu de Juda, l’antichrist feindra de provenir de cette tribu, même s’il était de la tribu de Dan. Voilà pourquoi saint Ambroise enseignait (2 Thessal 2) qu’il serait circoncis, saint Jérôme (11 Daniel) qu’il naitrait du peuple des Juifs, et saint Martin (selon Sulpice livre 2 des dialogues) qu’il ordonnerait que tous soient circoncis selon la loi de Moïse. Saint Cyrille (catéchèse 15) enseigne que, pour bien montrer qu’il descend de David, il déploiera un grand zèle en faveur du temple de Jérusalem. Enfin, saint Grégoire (livre 11, épitre 3) annonce qu’il promouvra le sabbat et toutes les autres cérémonies judaïques.
Nous avons ici une démonstration à toute épreuve que le pape n’est pas et ne peut pas être l’antichrist. Car, depuis l’année 606, date où, selon nos adversaires, l’antichrist est venu, aucun pape n’a été Juif, ni de race, ni de religion, ni d’aucune autre façon, (à l’exception, peut-être, de l’antipape Anaclet 2, petit-fils d’un Juif converti.) Et il est évident que les Juifs n’ont jamais considéré aucun des papes comme leur messie, mais plutôt comme leur ennemi et leur persécuteur. Voilà pourquoi, dans leurs prières quotidiennes, ils demandent à Dieu de donner au pontife régnant de bonnes dispositions envers les Juifs, et d’envoyer le messie qui les délivrera du pouvoir du pape et des évêques. Ils donnent même au pape, un nom syrien qui signifie queue, qu’ils opposent à tête. Parce que nous appelons le pape, nous, la tête du peuple, ils lui donnent par mépris et dérision le nom de queue. Ils sont donc bien loin de recevoir le pape comme l’antichrist ! Enfin, le rabbi Levi Gerson (chapitre 7 et 10 de Daniel) applique au pontife romain tout ce qui est dit de l’antichrist, qu’il appelle un autre Pharaon, et qu’il oppose au Messie à venir. Voir prière Mahafor, fol 26. CHAPITRE 13 : Le siège de l’antichrist
Au sujet du sixième point, les adversaires ont la témérité d’affirmer que le siège principal de l’antichrist est Rome, ou la chaire apostolique fondée à Rome. Car, ils disent que l’antichrist envahira le siège de Pierre, et qu’il sera élevé au poste suprême, et que, de là , il présidera sur toute l’église, et la dominera en tyran. Que Rome soit le siège de l’antichrist, ils le prouvent avec Apocalypse 17, où, parlant du siège de l’antichrist, saint Jean dit que c’est une grande ville ayant sept collines, et qui règne sur les autres rois de la terre.
Que ce ne soit pas dans le palais de Néron, mais dans l’Église du Christ elle-même qu’il établira son siège, ils le prouvent avec un texte de saint Paul, 2 Thessal 2, où il est dit que « l’antichrist s’assoira dans le temple de Dieu ». En disant « le temple de Dieu » au sens général et fort du terme, il ne peut parler que du vrai temple de Dieu. Il ne peut donc parler que de l’Église catholique, car les temples des Gentils sont de vrais temples, mais des temples des démons, non de Dieu. Le temple de Jérusalem était autrefois le temple de Dieu, mais il a cessé de l’être, quand ont pris fin en même temps le sacrifice et le sacerdoce juif.
Car, ces trois choses (le temple, le sacrifice et le sacerdoce) étaient si étroitement liées que l’une ne pouvait pas exister sans l’autre. De plus, le temple des Juifs devait être détruit, et ne jamais être reconstruit, comme le dit Daniel (chapitre 9) : « Et jusqu’à la consommation et la fin perdurera la désolation. » L’apôtre ne peut donc pas parler du temple des Juifs.
Ils confirment leur argumentation par des témoignages des pères. Saint Jérôme (question 11 à Aalgasie) a écrit : « Il siègera dans le temple de Dieu, à Jérusalem, comme quelques-uns pensent, ou dans l’Église, ce que nous pensons être plus vrai. » Et Oecumenius : « Il ne parle pas du temple des Juifs, mais des églises du Christ. » Theodore Bibliander ajoute le témoignage de saint Grégoire (livre 4, épitre 38, à Jean de Constantinople) : « Le roi de l’orgueil est proche, et, ce qui n’est pas permis de dire, une armée de prêtres est préparée pour lui. » De ces paroles, on tire deux conclusions. La première. Jean de Constantinople est un précurseur de l’antichrist, parce qu’il a voulu être appelé évêque universel. Il sera donc le vrai antichrist celui qui se fera vraiment l’évêque universel, et qui siègera dans l’Église comme la tête de tous. La deuxième. Les prêtres seront l’armée de l’antichrist; l’antichrist sera donc le prince des prêtres. Les hérétiques pensent que ces textes leur permettent de prouver irréfutablement que c’est le pontife romain qui est l’antichrist. Car, quand il dominera dans Rome, l’antichrist siégera dans le temple de Dieu, se dira évêque universel et prince des prêtres.
Néanmoins, la vraie proposition est que l’antichrist siègera à Jérusalem, non à Rome, dans le temple de Salomon et sur le trône de David, et non dans le temple de Pierre, et sur le siège apostolique. On peut le prouver de deux façons. D’abord, par un argument ad hominem, et ensuite, par l’Écriture et les pères. Je développe d’abord cet argument. L’antichrist, nous dit-on, s’assoira dans l’église du Christ, sera considéré comme prince et chef de l’église, et il la gouvernera en roi, comme l’écrit Melanchton (apologie, article 6 de l’apologie de la confession d’aout), Calvin (livre 4 des institutions, chapitre 2, verset 12, chapitre 4, colonn 435, et tous les sectaires de ce temps. Et comme ils l’enseignent tous en chœur dans les lieux cités, le pape de Rome est assis dans la véritable église du Christ, et en est le prince et la tête.
Mais, l’église du Christ ne peut qu’être une, comme le Christ est un, et comme Calvin lui-même l’enseigne (livre 4 des institutions, chapitre 1, verset 2). Donc, les luthériens et les calvinistes et tous ceux qui sont étrangers à l’église dont le pape est le chef, sont en dehors de la véritable église du Christ. Calvin avait prévu cet argument, et a donné d’avance comme réponse que, sous le pape, ce n’est pas tant une église qu’on voit, que les ruines de l’Église du Christ. C’est ce qu’il dit (livre 4 des institutions, chapitre 2, verset 11) : « Demeuraient autrefois, entre les Juifs, des prérogatives ecclésiales particulières. Ainsi, nous n’enlevons pas non plus aux papistes les vestiges d’Église que le Seigneur a voulu laisser subsister après la dissipation. » Et plus bas : « Par sa providence, Dieu a fait en sorte que subsistent quelques reliques, pour que l’église ne périsse pas au complet. Et comme quand s’effondrent des édifices, des fondements ou des ruines, ou des gravats subsistent, il n’a pas non plus permis que l’Église soit détruite de fond en comble par l’antichrist , ou que de la combustion universelle, ne demeure qu’un édifice à demi brulé. » Et plus bas (verset 12)
: « On peut déduire clairement de ces textes qu’il est impossible de nier que c’est sous sa tyrannie que demeurent les églises. »
Nous répondrons par deux arguments. Si les églises du Christ ne sont que des ruines, les portes de l’enfer l’ont donc emporté sur elles, et le Christ a donc menti quand il a promis que cela n’arriverait jamais. Si tout est en ruine dans l’Église, même les fondements, et s’il ne reste qu’un édifice à demi brulé qu’occupent les papistes, les luthériens et les calvnistes n’ont pas d’église, car ils ne possèdent pas l’église intégrale du Christ, puisqu’elle est corrompue, et que seules des ruines subsistent. Ils n’ont même pas à leur disposition un édifice à demi brûlé. Seuls les papistes l’ont, et il est au pouvoir de l’antichrist. Qu’est-ce qui leur reste donc ? Un nouvel édifice ? Mais, par le fait même qu’il est nouveau, il n’est pas du Christ. Qui, à moins d’être un aveugle, ne voit pas qu’il est plus sur d’être dans la vraie église du Christ, même à moitié brûlée, et qui continue à exister, que d’être nulle part ?
J’en viens, maintenant aux Écritures qui démontrent que le siège de l’antichrist ne sera pas à Rome, mais à Jérusalem. Le premier. Saint Jean dit dans l’apocalypse (chapitre 11), qu’Énoch et Élie se battront contre l’antichrist à Jérusalem, et que c’est là qu’ils seront tués par l’antichrist : « Et leurs cadavres seront exposés sur la place publique de la grande ville, qui est appelée spirituellement Sodome et Égypte, là où le Seigneur a été crucifié ». Arethas écrit, en commentant ce passage : « Il les jettera, après les avoir privés de sépulture, sur la place publique de Jérusalem. Car, c’est là qu’il règnera en tant que roi des Juifs ». Tous les autres commentateurs interprètent ce passage de la même façon. Car, qui pourrait nier qu’il s’agisse ici de la ville de Jérusalem ? Existe-t-il une autre ville que celle de Jérusalem, où le Christ ait été crucifié ? C’est pourquoi, Chytraeus, qui veut à tout prix que cette ville soit Rome, laisse de côté, comme si elles étaient interpolées, les paroles « où le Seigneur a été crucifié ». Peu importe que saint Jérôme s’efforce de montrer (dans sa lettre à Marcella) que Jérusalem ne peut pas être appelée Sodome, puisqu’elle est souvent appelée ville sainte. Car, dans cette lettre, il cherche à persuader Marcelle de quitter Rome pour venir en Palestine. Et, pour cette raison, il accumule toutes les louanges qu’on peut faire à Jérusalem et tous les reproches qu’on peut faire à Rome. Et il insiste sur tout ce qui peut excuser Jérusalem. Cela, il ne le fait pas en son nom, mais au nom de Paula et d’Eustochius, à qui il pensait devoir demander pardon si elles lui reprochaient d’avoir expliqué les choses autrement qu’elles étaient. Car, que la Jérusalem terrestre puisse être appelée Sodome à cause de sa luxure, et de ses infamies, Isaïe nous le montre dans sa préface du chapitre premier : «Vision d’Isaïe, qu’il a eue sur la Judée et Jérusalem ». Il ajoute ensuite : « Écoutez la parole de Dieu, princes des Sodomites. Percevez, par mes oreilles, les mots de mon Dieu, peuple de Gomorrhe. » Ne vaut donc pas l’argument suivant lequel Jérusalem, parce ce qu’elle est sainte, ne peut pas être appelée Sodome. Car, comme le dit le même saint Jérôme dans la même lettre, Rome est appelée, par Jean, à cause des empereurs païens, Babylone et prostituée vêtue de pourpre. Et pourtant, la même ville est sainte à cause de l’église du Christ, et des sépulcres de saint Pierre et de saint Paul. Jérusalem, elle aussi, est sainte à cause des prophètes et des apôtres qui y ont prêché, à cause de la croix du Christ et de son sépulcre, et à cause de choses semblables.
Mais elle est cependant une Sodome et une Égypte à cause des crimes et de la cécité des Juifs infidèles.
La seconde citation est celle de l’apocalypse (17), où Jean dit que dix rois, qui se sont divisé l’empire romain, et qui règneront au temps de l’antichrist, prendront en haine la prostituée vêtue de pourpre, c’est-à -dire Rome, la saccageront et la détruiront par le feu. Comment donc pourra-t-elle être le siège de l’antichrist si elle doit, en ce temps, être renversée et brûlée ? Ajoutons, comme je l’ai déjà démontré, que l’antichrist sera un Juif, le Messie et le roi des Juifs. Il établira donc, à n’en point douter, son siège à Jérusalem, et s’efforcera de reconstruire le temple de Salomon. Car les Juifs ne rêvent à rien d’autre qu’à Jérusalem et au temple. Et on ne peut concevoir qu’ils accepteront pour Messie quelqu’un qui ne siègera pas à Jérusalem, et ne reconstruira pas le temple. C’est pourquoi Lactance dit (livre 7, chapitre 15), qu’au temps de l’antichrist, le pouvoir suprême sera en Asie, que l’Orient dominera et que l’Occident servira. Et, au chapitre 17, il précise dans quelle partie de l’Asie sera ce règne, et il affirme que ce sera la Syrie, c’est-à -dire la Judée, qui est une partie de la Syrie. De même, saint Jérôme et Theodoret (au chapitre 11 de Daniel) concluent que l’antichrist établira sa demeure dans la région de Jérusalem, et qu’il sera tué sur le mont des oliviers. Et saint Irénée (livre 5) dit clairement que l’Antichrist règnera sur la Jérusalem terrestre.
La troisième citation est celle de Paul (2 thessal 2) : « De façon à ce qu’il siège dans le temple de Dieu. » Les pères proposent plusieurs explications pour ce texte. Par temple de Dieu, quelques-uns entendent l’esprit des fidèles, dans lequel, après les avoir séduits, l’antichrist semblera trôner, comme l’enseigne saint Anselme. D’autres entendent, par temple, l’antichrist lui-même avec tout son peuple, car l’antichrist veut être considéré, lui et les siens, comme le temple spirituel de Dieu, c’est-à -dire la vraie église, comme l’expose saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu.) Il déduit ce sens de la façon de s’exprimer de saint Paul. Car il ne dit pas en grec dans le temple de Dieu, mais en temple de Dieu (en tant que temple de Dieu), comme si l’antichrist et les siens étaient le temple de Dieu. Mais cette explication de saint Augustin ne s’impose pas, car même si, en latin, on ne peut pas dire « s’asseoir en temple »à la place de « dans le temple », en grec on peut le dire. Et l’auteur donne deux phrases écrites en grec pour le prouver. Quelques-uns entendent, par temples, les églises des chrétiens, comme si l’antichrist ordonnerait de les mettre à son service.
Mais cependant l’interprétation la plus commune, la plus vraisemblable, et la plus littérale, voit dans le temple de Dieu le temple de Salomon, dans lequel, après l’avoir reconstruit, siègera l’antichrist. Car, premièrement, dans le nouveau testament, par temple de Dieu, on n’entend jamais les églises des chrétiens, mais toujours le temple de Jérusalem. Et, ce qui a encore plus de poids, les pères grecs et les pères latins, pendant un grand nombre de siècles, ne donnèrent jamais le nom de temples aux églises des chrétiens. Les noms qu’ils leur donnaient étaient oratoires, maisons de prière, basiliques, martyriums, mais jamais temples. Il est certain que Justin, Irénée, Tertullien, Cyprien n’ont jamais employé le mot temple pour désigner l’église des chrétiens. Et saint Jérôme dit (dans sa lettre à Ripar) que Julien l’apostat avait ordonné que les basiliques des saints soient détruites, ou soient converties en temples.
Les apôtres avaient deux bonnes raisons de ne pas appeler temples les églises des chrétiens. La première. Car ils n’avaient pas alors des temples, mais seulement des locaux, dans les maisons privées, destinés à la prière, à la prédication et à la célébration des saintes messes. La deuxième. Parce que, étant encore vif le souvenir du temple de Jérusalem, les apôtres ne voulaient pas paraitre en introduire un autre semblable. Et c’était aussi pour différencier l’Église de la synagogue, qu’ils s’interdisaient le mot temple. Pour la même raison, les apôtres, dans l’Écriture, ne donnèrent jamais le nom de prêtres aux prêtres chrétiens, mais seulement d’évêques ou de presbytres. Mais quand Jérusalem fut détruite, incendié le temple, et disparu le souvenir du vieux temple et de l’ancien sacerdoce, les saints docteurs se mirent progressivement à employer les mots temples et prêtres. Puisque, en écrivant que l’antichrist siègerait dans le temple de Dieu, saint Paul entendait parler de façon à être compris par ceux à qui il écrivait, et parce que ces mêmes personnes auxquelles il écrivait ne voyaient dans le mot temple que le temple de Salomon, on a de bonnes raisons de penser que c’était de ce temple qu’il parlait.
Et c’est ce que confirme le commentaire des pères. Irénée (livre 5) : « Quand l’antichrist siègera dans le temple de Jérusalem, alors viendra l’antichrist. » Hyppolyte martyr (œuvre citée) : « Il reconstuira le temple à Jérusalem. » Saint Martin enseigne la même chose, d’après Sulpice Sévère (livre 2, dialogues). Saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15) : « De quel temple parle l’apôtre ? Du temple rebâti des Juifs. Impossible qu’une pareille chose n’arrive dans le temple où nous sommes. » Saint Hilaire (chapitre 25, Matthieu) : « L’antichrist, qui sera reçu par les Juifs, demeurera dans le lieu de sanctification. » Il désigne clairement le temple des Juifs quand il appelle lieu de sanctification ce que le Christ en Matthieu (24) appelle lieu saint : « Vous verrez l’abomination de la désolation dans le lieu saint. » Saint Ambroise (chapitre 21, Luc) : « Selon l’histoire, l’antichrist siègera dans le temple où, au temps de l’empereur Titus, ils jetèrent la tête du romain Porcius. Au second sens, qui est plutôt mystique, il s’assoira dans le temple intérieur des Juifs, c’est-à -dire dans leurs perfides esprits. » Sedulius, dans son commentaire de ce passage : « Il essaiera de reconstruire le temple de Jérusalem. » Saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 27) : « Non dans le nôtre, mais dans le vieux judaïque. »
Saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylacte disent qu’il siègera dans les églises des chrétiens, mais qu’il s’assoira aussi dans celui de Salomon. C’est ce que dit saint Jean Chrysostome sur ce texte : « Il ordonnera qu’on l’adore lui-même comme dieu, qu’on le place dans le temple non seulement à Jérusalem, mais aussi dans les églises. » Theophylacte et Theodoret, saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la ciré de dieu), et saint Jérôme (question 11 à Algasie) disent la même chose. Ils ne nient donc pas que l’antichrist siègera dans le temple de Salomon. Oecumenius est le seul à enseigner que ce n’est pas dans le temple de Salomon que siègera l’antichrist. Et comme il est le moins ancien, on ne peut pas le préférer aux autres pères plus anciens. Son texte a peut-être aussi été corrompu, car il ne manque qu’une seule particule. Il est peu vraisemblable qu’un auteur qui, comme lui, suit toujours saint Jean Chrysostome, Theophylacte, et Thedoret, ait eu l’intention, sur un sujet de cette importance, de leur fausser compagnie.
Répondons maintenant aux arguments que nous avons présentés plut haut contre nos adversaires. Au premier, je réponds de trois façons. La première. On peut dire avec saint Augustin (psaume 26), qu’Aretha, Haimone, Bède et Rupert n’ont pas, par prostituée assise sur sept montagnes qui domine tous les royaumes de la terre, entendu Rome, mais la cité universelle du diable, que l’Écriture appelle Babylone, et qu’elle oppose à la cité de Dieu, l’Église, qu’elle appelle Jérusalem. Les sept montagnes signifieraient le grand nombre des superbes, et surtout des rois de la terre. On peut répondre, ensuite, d’une façon plus satisfaisante, me semble-t-il, que la prostituée représente Rome, comme l’expliquent Tertullien (livre contre les Juifs, et livre 3 contre Marcion), et saint Jérôme (épitre 17 à Marcella, et question 11 à Algasie), mais la Rome païenne régnante, adoratrice d’idoles, persécutrice des chrétiens. Non la Rome chrétienne. C’est ce qu’expliquent ces auteurs.
Je n’en reviens pas de l’impudence des hérétiques qui, pour prouver que Rome est la prostituée revêtue de pourpre, ont le front de citer Tertullien et saint Jérôme. Car, comme à cette époque, la Rome païenne était l’ennemie de la Rome chrétienne, laquelle, je le demande, les pères appellent-ils la prostituée revêtue du pourpre ? Si c’est la Rome païenne, pourquoi les hérétiques abusent-ils de leurs témoignages ? Si c’est la Rome chrétienne, l’Église chrétienne était déjà dégénérée, et l’antichrist régnait déjà , ce qu’ils ne concèdent pas eux-mêmes. De plus, si la Rome chrétienne était une Babylone, pourquoi Tertullien dit-il dans les prescriptions : « Heureuse église, celle pour qui les apôtres versèrent toute la doctrine avec leur sang ! » Et pourquoi saint Jérôme, parlant de Rome (livre 2 contre Jovinien), dit-il : « C’est à toi que je parle, toi qui as, par la confession du Christ, effacé le blasphème inscrit sur ton front ! » On peut voir la même chose chez Jean. Il dit, en parlant de la ville de Rome, quelle détient le gouvernement sur tous les rois de la terre, qu’elle était ivre du sang des saints, et du sang des martyrs de Jésus. Il est certain que ces choses ne se sont passées que dans la Rome de Néron et de Domitien, qui tuait les chrétiens.
Troisièmement, je dis que même si cette Rome était la Rome chrétienne, comme le veulent les hérétiques, leur argument quand même, tournerait court. Car, comme nous l’avons montré plus haut, l’antichrist haïra Rome, païenne ou chrétienne, peu importe. Il luttera contre elle, il la pillera, la saccagera et l’incendiera. Il s’ensuit donc manifestement que Rome n’est pas le siège de l’antichrist. À la deuxième citation, j’ai déjà dit que Paul, dans ce texte, parle du temple de Salomon. Mais j’ajoute que, quand cessèrent le sacrifice et le sacerdoce, le temple cessa aussi d’être le temple des Juifs. Mais il n’a pas cessé, tant qu’il resta debout, d’être le temple des chrétiens, comme il l’était devnu. Car les apôtres prêchaient dans le temple, ils y priaient même après l’ascension du Christ et la venue de l’Esprit-Saint, comme saint Luc nous l’apprend : « Ils étaient toujours dans le temple louant et bénissant le Seigneur. » De même (actes 3) : « Pierre et Jean montaient au temple à l’heure de none de la prière. » Et (actes 5), un ange a dit aux apôtres : « Racontez au peuple dans le temple toutes les paroles de sa vie. » Et à la citation de Daniel, je réponds qu’il a voulu dire que le temple ne devait plus jamais être réédifié, sauf à la fin du monde, comme il est vrai de le dire, car ce sera le premier projet de l’antichrist à la fin du monde. Ou bien, en disant que la désolation perdurera éternellement, il veut dire que, même réédifié, le temple, après avoir été renversé par Titus, serait toujours un temple profané. Car, du fait que ce sera l’antichrist lui-même qui le ressuscitera, l’abomination de la désolation ne fera qu’empirer, puisque l’antichrist est l’abomination de la désolation et que le futur temple sera son image. Il veut peut être dire que le temple ne sera jamais reconstruit au complet, qu’une partie seulement serait édifiée, et que c’est là que siègera l’antichrist.
Nous avons déjà répondu aux citations des pères. Ou ils affirment ou ils ne nient pas que l’antichrist siègera à Jérusalem. Que quelques-uns d’entre eux ajoutent qu’il siègera aussi dans les églises des chrétiens, cela est vrai, mais ne nous contredit pas. Car les pères n’ont pas voulu dire que l’antichrist siègera dans l’église en tant qu’évêque, comme l’imaginent les hérétiques, mais en tant que Dieu. Car, il ordonnera que tous les temples du monde soient affectés à son culte à lui, pour que lui seul soit adoré. C’est ce qu’enseigne saint Jean Chrysostome : « Il ordonnera qu’on l’adore et qu’on le vénère comme dieu, et que sa statue soit placée non seulement dans le temple de Jérusalem, mais dans toutes les églises. » Les autres parlent comme lui.
Je réponds aux arguments tirés des paroles de saint Grégoire, qu’on peut en déduire une conclusion contraire. Voici comment ils raisonnent, eux : l’évêque de Constantinople était un précurseur de l’antichrist, parce qu’il se nommait évêque universel. L’antichrist sera donc cet évêque universel qui aura tout usurpé à son profit. Mais, c’est le contraire qui découle de ses paroles. Car le précurseur ne doit pas être semblable à celui qu’il annonce, mais de beaucoup inférieur, même s’il lui ressemble à un certain point de vue, comme on le voit dans le cas de saint Jean-Baptiste et de Jésus.
Si le précurseur de l’antichrist est celui qui se veut évêque universel, ce n’est pourtant pas ce que voudra l’antichrist, car on sait très bien qu’il s’élèvera contre tout ce qui est dit dieu. Or, si le seul titre que se donnera l’antichrist est celui d’évêque universel, ce Jean de Jérusalem, qui se disait évêque universel, n’était donc pas un précurseur de l’antichrist, mais l’antichrist lui-même. Ce que ni saint Grégoire ni nos adversaires n’ont jamais dit. Le sens véritable des paroles de saint Grégoire est donc celui-ci. Parce que l’antichrist sera très orgueilleux et le prince de tous les orgueilleux, de façon à ne pas supporter de pairs, quiconque usurpe quelque chose à son profit sans aucun droit, veut exceller et dépasser tous les autres, est un de ses précurseurs, comme étaient les évêques de Constantinople qui, de simples archevêques, se sont faits par la suite patriarches, et évêques universels.
Semblablement, quand saint Grégoire enseigne « qu’une armée de prêtres lui est préparée », il ne veut pas dire que les prêtres appartiendront à l’armée de l’antichrist en tant que prêtres, car il serait ainsi entré lui-même dans cette armée. Ce qu’il veut dire c’est que, par leur orgueil, les prêtres prépareront une armée pour l’antichrist. Car il parlait de ce Jean de Constantinople et des autres prêtres qui leur ressemblaient, qui voulaient s’élever injustement au-dessus de tous. Il ne suit pas de cela que l’antichrist sera le prince des prêtres, mais des superbes. Et nous avons au chapitre 6 un argument de première valeur qui prouve que le pape n’est pas l’antichrist, puisque son siège n’est pas à Jérusalem, ni dans le temple de Salomon. Et on peut être assuré qu’en l’an 600, aucun pape n’a mis les pieds à Jérusalem. CHAPITRE 14 : La doctrine du Christ
Au sujet de la doctrine de l’antichrist, il y a entre eux et nous un désaccord profond. L’Écriture nous enseigne, comme les hérétiques le reconnaissent, la doctrine du Christ en quatre chapitres. Le premier. Voici comment le décrivent les magdebourgeois (lieu cité). « Il montrera qu’il tient la place de Dieu, et qu’en tant que vicaire du Christ et tête de l’église, il peut composer et recomposer des articles de foi ». Ils disent enfin que l’antichrist ne rejettera pas les idoles, mais qu’il sera adoré en public. Ils le prouvent par Daniel (chapitre 11), qui, après avoir dit que l’antichrist s’élèvera contre tous les dieux, ajoute : « Le Dieu Moazim sera vénéré en son lieu, un Dieu couvert d’or et d’argent, et de pierres précieuses qu’ont ignoré leurs pères. » Par Moazim, les hérétiques entendent les décorations des temples, la messe, les images, les reliques etc. C’est ce que pense Illyricus (livre contre Prim) et les autres. Et ce que l’apôtre dit en 2 thessal 2 qu’il s’élèverait sur tout ce qui est dit dieu, ou est adoré en tant que dieu, ils l’appliquent au pontife romain qui s’est fait le vicaire du Christ, en usurpant même une plus grande autorité que n’eut jamais le Christ. C’est ce que démontre Illyricus (dans le catalogue des témoins), car je n’ai pas encore vu comment ils prouvent les autres choses.
Le Christ ayant déclaré (en Matthieu 24), que se montrer Dieu, et se mettre au-dessus de tout dieu n’est rien d’autre que venir au nom du Christ, il s’ensuit qu’en se faisant vicaire du Christ, le pape est le vrai antichrist. Le Christ lui-même s’est soumis à l’Écriture, quand il disait que les choses qu’il faisait et subissait, il les faisait et les subissait pour que s’accomplissent les Écritures.
Or, le pape dit qu’il peut, contrairement à un apôtre et à un évangéliste, rendre bon ce qui est mauvais, et mauvais ce qui est bon. Voilà donc un résumé de la partie principale de la doctrine des adversaires sur l’antichrist, qui est toute entière fondée sur des passages de l’Écriture expliqués en neuf gloses. Mais ils ne peuvent citer aucun interprète ancien, aucun commentateur, aucun père de l’église qui abonde dans leur sens.
Commençons donc par le premier point. L’antichrist niera publiquement que Jésus est le Christ, et il foulera aux pieds tous les sacrements comme ayant été inventés par un séducteur. Ils le prouvent d’abord par ce qui a été dit aux chapitres 5 et 6. Car, si l’antichrist est Juif de religion et de race, et est reçu par les Juifs comme le messie, ainsi que nous l’avons montré, il ne prêchera certainement pas Jésus-Christ, mais le combattra publiquement. Car, autrement, c’est notre Christ que les Juifs recevraient pour leur messie, ce qui est le comble de l’absurdité. De plus, comme il ne peut pas y avoir deux Christ, comment l’antichrist pourra-t-il montrer aux Juifs qu’il est le Christ, à moins qu’il enseigne d’abord que notre Christ qui a précédé, n’était pas le vrai Christ ? Ils le prouvent ensuite par un autre texte de saint Jean (1 Jean 2) : « Qui est menteur si ce n’est celui qui nie que Jésus est le Christ ? C’est lui l’antichrist. » Car, sont appelés des antichrist tous les hérétiques qui nient que Jésus est le Christ. Donc, l’antichrist en personne niera plus que tout autre que Jésus est le Christ. Et ils confirment en disant que c’est par les hérétiques que le diable opère le mystère d’iniquité, parce qu’ils nient le Christ en secret. Or, l’avènement de l’antichrist est dit une révélation, parce que c’est ouvertement qu’il niera le Christ.
Les témoignages des pères. Saint Hilaire (livre 6 de la trinité) dit que le diable, par les Ariens, a essayé de persuader les hommes que le Christ n’est pas le fils naturel de Dieu, mais un simple fils adoptif; et que, par l’antichrist, il s’efforcera de persuader qu’il n’est même pas un fils adoptif, pour éteindre totalement le nom du vrai Christ. Le martyr Hippolyte (dans son discours sur la consommation du monde), enseigne que la marque du Christ sera l’obligation de renier le baptême, le signe de la croix, et les sacrements. Saint Augustin (livre 20, chapitre 8 de la cité de Dieu) se demande si, pendant le plus fort de la persécution de l’antichrist, demeurera l’obligation de baptiser les croyants. Et il répond : « Assurément.
Les parents auront tellement de force pour faire baptiser leurs enfants, ainsi que ceux qui se convertiront alors, qu’ils vaincront l’antichrist au sommet de sa force, avant même qu’il soit lié. » Saint Augustin suppose donc que l’antichrist interdira le baptême, et que les parents pieux seront prêts à souffrir n’importe quoi plutôt que de ne pas baptiser leurs enfants. Saint Jérôme (Daniel, chapitre 11) : « L’antichrist surgira d’une nation modeste, c’est-à -dire du peuple Juif, et elle sera si humble et si méprisée qu’on ne lui donnera pas l’honneur de la royauté. Ce sera par la fraude et par les intrigues qu’il obtiendra la principauté. Et il l’obtiendra cela parce qu’il feindra d’être le chef de l’alliance, c’est-à -dire de la loi et du testament de Dieu. » Saint Jérôme enseigne là que c’est chez les Juifs que l’antichrist acquerra un royaume, parce qu’il se montrera un zélé promoteur de la loi judaïque. Sedulius (dans 2 Thessal 2) enseigne que l’antichrist restaurera toutes les cérémonies judaïques pour écarter l’évangile du Christ. Saint Grégoire (livre 11, épitre 3) : « C’est parce que l’antichrist contraindra le peuple chrétien à judaïser, rétablira le rite de la loi externe, et se soumettra à la perfidie des Juifs, qu’il veut qu’on prie le sabbat. »
Enfin, au temps de l’antichrist, la véhémence de la persécution fera cesser les offices publics et les sacrifices divins, comme nous l’avons montré au troisième chapitre. Ce qui nous montre avec évidence que l’antichrist ne corrompra pas la doctrine au nom du christianisme, comme les ennemis l’enseignent; mais qu’il combattra ouvertement le nom du Christ et les sacrements, et réintroduira les cérémonies judaïques. Puisque le pape n’a pas fait, et ne fait pas cela, il est évident qu’il n’est par l’antichrist. Et que l’antichrist dira publiquement qu’il est le Christ, non son ministre ou son vicaire, ce sont les propres paroles de Notre Seigneur qui nous le font comprendre : « Si un autre vient en son nom, vous le recevrez. » Le Seigneur semble avoir ajouté à dessein « en son nom », prévoyant que les luthériens et les calvinistes diraient que l’antichrist ne viendrait pas en son nom, mais au nom de notre Christ, en tant que son vicaire. Les Pères enseignent cela souvent.
Saint Irénée (livre 5) : « Il cherchera à montrer qu’il est le Christ. » Saint Ambroise (Luc, chapitre 21) : « À l’aide de l’Écriture, il démontrera qu’il est le Christ. » Theodoret (2 thessal 2) : « Il se nommera Christ. » Saint Cyrille (catéchèse 15) : « Il induira quelqu’un à l’appeler faussement Christ, trompant, par ce nom de Christ, les Juifs qui attendent sa venue. » En résumé, tous les pères, comme nous l’avons démontré, enseignent que l’antichrist sera reçu par les Juifs comme leur Messie. Et c’est pour cette raison qu’il se donnera le nom de Messie, c’est-à -dire Christ. Le pontife romain qui, comme tous le savent, n’a jamais fait cela, n’est pas et ne peut pas être l’antichrist. Car, du seul fait qu’il s’appelle vicaire du Christ, il déclare qu’Il n’est pas le Christ, mais son ministre.