Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 76)
Que l’antichrist se nommera Dieu et voudra être adoré comme dieu, usurpant non seulement l’autorité de Dieu, mais son nom, le prouvent les paroles mêmes de l’apôtre (2 Thessal 2) : « De sorte qu’il s’assoie dans le temple de Dieu, montrant qu’il est Dieu. » Saint Paul ne dit pas seulement que l’antichrist s’assoira dans le temple de Dieu, car nous aussi, nous nous assoyons dans le temple de Dieu, et nous ne sommes pas des antichrist. Mais il explique la manière dont il s’assoira, c’est-à -dire en tant que Dieu, pour qui seul est érigé le temple. Le texte grec ne dit pas : ôs theos : en tant que Dieu, mais oti esi theos : montrant qu’il est Dieu. Et c’est ainsi que l’ont entendu tous les anciens. Saint Irénée (livre 5) : « Étant apostat et voleur, il veut être adoré comme Dieu. » Saint Jean Chrysostome, commentant ce texte : « Il ordonnera qu’on lui rende un culte divin, et que sa statue soit placée dans le temple. » Et (dans l’homélie 40 sur saint Jean) en commentant ce texte, il dit : « Il déclarera être le dieu de tous. » Et plus bas : « Il tirera gloire d’être le plus grand des dieux. » Saint Ambroise (2 thessal 2) : « Il affirmera qu’il est Dieu, non le fils de Dieu ». Les autres pères donnent la même explication. Ce qui nous fait comprendre que le pontife romain qui ne dit pas qu’il est Dieu, mais le ministre de Dieu, ne peut pas être l’antichrist.
Que l’antichrist ne supportera pas d’autre dieux, ni vrai ni faux, ni aucune idole, on le prouve d’abord par les paroles de l’apôtre (2 thessal 2) : « Qui s’élèvera au-dessus de tout ce qui est dit dieu, ou qui reçoit un culte. » Il faut noter ici que « ce qui reçoit un culte » se dit en grec sebasma. Les magdebourgeois l’entendent au sens de l’acte de rendre un culte, non de celui à qui on le rend. Et ils en concluent que l’apôtre veut dire que l’antichrist n’adorera pas d’idole, mais déformera le culte du vrai Dieu, en s’attaquant aux sacrements, et en ajoutant diverses cérémonies. Or, il est certain que le mot sebasme, au sens propre, ne signifie pas un acte, mais l’objet qui est adoré, comme l’arche, un sanctuaire, une statue, une idole. Le culte se dit sebas, ou seosebeia, non sebasma. Nous trouvons chez saint Paul le mot sebasma au pluriel : sebasmata : « Et poursuivant mon chemin, regardant vos statues (sebasmata), j’ai trouvé un autel. Il est clair que, dans ce texte, saint Paul entend par sebasmata les choses auxquelles on rend un culte, comme les statues, les sanctuaires, les autels et les idoles. Et dans Sagesse 15 nous trouvons aussi le mot sebasmatôn au sens d’idoles : « L’homme est meilleur que les idoles (sebasmatôn) qu’il a faites. Car il vit, et eux n’ont jamais existé. »
Je ne sais pas qui aura l’audace de fausser le sens de ce texte pour nier que sebasmata signifie des idoles ou des statues qui sont fabriquées par les hommes, qui semblent avoir la vie, alors qu’elles ne sont pas vivantes. C’est pourquoi tous les Grecs, et Érasme lui-même, à qui doivent beaucoup les hérétiques, tant dans leurs traductions que dans leurs commentaires, enseignent qu’on doit traduire le mot sebasma par numen, une divinité. Les paroles de Daniel (chapitre 11) deviennent alors d’une grande clarté : « Il ne s’occupera d’aucun dieu, mais il s’élèvera contre tous. » Écrivant sur ce passage, saint Jérôme affirme qu’on ne peut pas entendre ces mots d’Antiochus, comme le voulait Porphyre, car, il est connu de tous qu’Antiochus adorait les dieux des Grecs; mais plutôt de l’antichrist, qui n’adorera aucun dieu.
Se présente finalement le consentement unanime des pères. Saint Irénée (livre 5) : « Il se présentera comme une idole, ou en persuadant qu’il est lui-même Dieu, ou en se montrant comme l’un d’entre eux. » Hippolyte martyr (sermon de la consommation) : « L’antichrist n’admettra pas l’idolâtrie ». Saint Cyrille (catéchèse 15) : « L’antichrist aura en haine les idoles. » Saint Jean Chrysostome : « Il s’élèvera au-dessus de tout ce qui est dit dieu, ou idole, car il n’orientera pas l’humanité vers l’idolâtrie. » Enseignent la même chose Théophylacte, Oecumenius, Theodoret, lequel précise que le diable séduira avec de faux miracles, et que c’est avec les fils de perdition qu’il les fera. Dans les temps anciens il persuadait le monde de l’existence de plusieurs faux dieux, et de différentes idoles, et c’est de cette façon qu’il en acquérait un grand nombre. Mais au temps de l’antichrist, voyant que, par la doctrine du Christ, les idoles ont été éliminées, ainsi que la multitude des faux dieux, il se déclarera contre les idoles, et, de cette façon, en trompera plusieurs. Il apparait clairement de tout ce que nous avons dit, que le pontife romain qui adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et qui adore donc plusieurs idoles, selon les hérétiques, ne peut en aucune façon être l’antichrist.
Mais, disent-ils, Daniel (chapitre 11) affirme que l’antichrist adorera le dieu Moazim, avec de l’or, de l’argent et des pierres précieuses. Je réponds d’abord que par dieu Moazim, qui se traduit par force, c’est-à -dire le plus fort, on peut entendre l’antichrist. Comme le mot il vénèrera, n’est pas, en hébreu, il adorera, mais il glorifiera, comme dans le psaume 90, Dieu dit : « Je le délivrerai et je le glorifierai (selon le mot hébreu). Il est certain que Dieu ne glorifie pas les hommes en les soumettant aux autres, mais en les exaltant. C’est donc lui-même que l’antichrist glorifiera. quand il se fera adorer par tous. Voilà pourquoi les septante ont traduit doxasei, et c’est ainsi que l’explique Thedoret : « Il s’appellera lui-même le dieu fort et puissant, car c’est ce que signifie Moazim. Il a employé ce mot pour parler de lui-même. Il se fera édifier des temples, et les fera orner d’or, d’argent et de pierreries. »
Deuxièmement. Je pense, ce qui me plait énormément, que l’antichrist sera un grand sorcier, et que, comme c’est le cas pour les autres sorciers, il sera le diable lui-même. C’est par son aide qu’il fera de faux miracles, qu’il sera adoré. Et ce qui sera appelé Moazim ce ne sera pas le nom de Dieu, mais d’un lieu fortifié et secret, où seront gardés les principaux trésors de l’antichrist, et où le diable lui-même sera adoré. Et, selon Daniel, il fera en sorte de fortifier Moazim avec un dieu étranger, qu’il connait. Et ce mot hébreu signifie tout autant force que citadelle. C’est ainsi que l’explique Lyranus. Il faut nécessairement dire que l’antichrist est ce dieu Moazim. Et s’il est un autre dieu, ne devrait-il pas être adoré dans un endroit secret, par tous, sur ordre de l’antichrist ? Ce sont les paroles même de Daniel qui nous forcent à parler ainsi. Autrement, elles se contrediraient. Car, s’il ne se soucie d’aucun dieu, comment pourra-t-il adorer publiquement des idoles ?
En vérité, les deux arguments d’Illyricus, ont peu de poids. Car, dans son premier argument, il fait trois fautes. D’abord, quand il dit que les paroles de Paul sont expliquées par le Christ, alors que c’est plutôt Paul qui explique les paroles du Christ. Ensuite, quand il dit (Matt 24) que venir « au nom du Christ » est la même chose que « en tant que vicaire » du Christ. Car, l’explication que le Christ a lui-même donnée de ses paroles contredit Illyricus. Jésus, en effet, a dit : « Plusieurs viendront en mon nom ». Et, tout de suite après, il ajoute, pour donner une explication : « en disant, c’est moi qui suis le Christ. » Venir au nom du Christ, c’est donc s’attribuer par usurpation le nom du Christ. C’est ce que Simon le magicien a fait, au témoignage de saint Irénée (livre 1, chapitre 20), et, à notre époque, David Georcius. Et, c’est ce que fera l’antichrist. Du seul fait qu’il s’appelle le vicaire du Christ, le pape ne se prend pas pour le Christ. Il commet une troisième faute en se révélant un commentateur inepte de saint Paul. Car, il n’explique pas comme : « il s’élèvera au-dessus de tout dieu », : et « beaucoup viendront en mon nom », en leur faisant dire : ils se feront mes vicaires. Car, le vicaire de Dieu n’est pas au-dessus de tout dieu, mais en-dessous de tout dieu, comme le vicaire d’un roi est en-dessous du roi. Car, on ne peut ni penser ni imaginer que celui qui professe être le vicaire d’un roi puisse se glorifier d’être au-dessus de tous les rois. Apparaissent ici la cécité ou l’impudence de nos adversaires qui soutiennent des choses que le gros bon sens abhorre.
À cet autre argument d’Illyricus voulant que le pape ait usurpé une autorité plus grande que celle du Christ lui-même, je réponds que la proposition et l’argument lui-même contiennent deux mensonges, que la conclusion ne vaut donc rien.
D’abord, il est faux que le Christ se soit soumis à l’Écriture, puisqu’il appert qu’il est lui-même l’auteur de l’Écriture, et donc, au-dessus des Écritures. Quand nous lisons que le Christ a fait ce qu’il a fait pour accomplir les Écritures, ce « pour » ne signifie pas une cause, mais un avènement, comme l’enseignent saint Jean Chrysostome et saint Augustin, au chapitre 12 de Jean. Car, le Christ n’est pas mort parce que c’était écrit qu’il mourrait; mais c’est parce que cela arriver ait que le prophète Isaïe l’a écrit ainsi.
Ensuite, il est faux que le pontife romain ait jamais dit ou laissé entendre par ses actions qu’il pouvait donner des dispenses contraires à l’enseignement des évangélistes et des apôtres. Car, même s’il peut donner des dispenses dans les préceptes positifs des apôtres, il n’agit pas en cela contrairement aux apôtres, mais selon l’apôtre qui savait, sans aucun doute, que le pouvoir apostolique qu’il possédait continuerait dans ses successeurs, lequel leur permettrait de faire des modifications ou des changements qui correspondraient aux besoins du moment. Mais, les préceptes divins évangéliques, aucun catholique n’a jamais prétendu que le pape avait le pouvoir d’en dispenser.
La conclusion qu’il en tire est forcément mauvaise. Car, dans la proposition majeure, Illyricus parle de la sujétion du Christ aux Écritures, non à ses préceptes, mais à ses prophéties. Car, il ne pouvait pas ignorer que le Christ avait aboli le sabbat, et abrogé les lois cérémoniales.
Or, dans la mineure, c’est des préceptes qu’il parle. Son argument a donc quatre termes, et ne peut, en conséquence, rien conclure. CHAPITRE 15 : Les miracles de l’antichrist Au sujet des miracles de l’antichrist, nous avons trois choses dans l’Écriture. La première. Il fera des miracles. La deuxième. La nature de ces miracles.
La troisième. On donne trois exemples.
Que l’antichrist fera des miracles, c’est ce qu’enseigne l’apôtre, (2 Thess 2) : « Son avènement se manifestera par l’opération de satan, dans des signes et des prodiges. » Et le Seigneur dans l’évangile (Matt 24) : « Ils donneront des signes et feront de grands prodiges, de façon à induire en erreur, si la chose était possible, même les élus. » Ils donneront, au pluriel, donc, non il donnera, au singulier. Parce que l’antichrist ne sera pas le seul à faire de faux miracles, mais aussi ses disciples. Ce qui fait dire à saint Grégoire livre 32, chapitre 12 de la morale) que même les tortionnaires des saints martyrs feront des signes et des prodiges. Il y a aussi cet autre passage de l’Apocalypse 13 : « Et il fit de grands signes aux yeux de tous. »
Mais ces mensonges seront faux en raison de toutes les causes : finale, efficiente, matérielle, formelle. Car, la fin de ces miracles sera de montrer que l’antichrist est Dieu et Messie, ce qui sera un mensonge des plus pernicieux. Saint Jean Chrysostome explique ce passage en disant que ces prodiges s’appelleront des mensonges, car ils induisent au mensonge. Saint Ambroise enseigne, lui aussi, que la fin des mensonges de l’antichrist sera de prouver qu’il est Dieu, comme notre Seigneur a fait des miracles pour démontrer sa divinité. Ensuite, ces miracles sont appelés des mensonges à cause de celui qui les fait, car leur cause efficiente principale sera le père du mensonge, le diable. C’est ce que dit l’apôtre : « Dont l’avènement est selon l’opération du démon ». Et tous les pères enseignent que l’antichrist sera un puissant sorcier, que le diable aura habité en lui depuis sa conception, ou depuis son enfance, et que c’est par lui qu’il fera ses faux miracles. Saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15) dit que l’antichrist sera un sorcier versé dans les philtres, les incantations, l’alchimie, l’hermétisme, l’occultisme, et tous les procédés magiques. En parlant ainsi, il nous enseigne que ses pseudos miracles seront des mensonges, parce que c’est du père du mensonge qu’ils procéderont.
Ses miracles seront aussi des mensonges en raison de leur matière, car ils n’auront que l’apparence de la réalité, comme l’enseignent Thedoret et saint Cyrille. Ils feront comme s’ils ressuscitaient des morts et guérissaient des malades, mais il n’y aura rien de vrai dans tout cela. Ils ne feront que jeter de la poudre aux yeux. Les miracles dont parle l’apocalypse (chapitre 13) ne seront dont que fiction et illusion, non de vrais miracles. En raison de la forme, ces soit disant miracles ne seront que des mensonges. Ils pourront être vrais en raison de la matière, mais faux en raison de la forme, en faisant des choses qui ne transcendent pas les forces de la nature. Car, les vrais miracles sont ceux que Dieu seul peut faire, c’est-à -dire qui n’ont pas de causes naturelles, ni occultes ni visibles. Voilà pourquoi ils sont admirables non seulement aux yeux des hommes, mais des démons et des anges. Or, les miracles de l’antichrits auront tous des causes naturelles, mais inconnues des hommes.
L’apocalypse (13) nous présente trois exemples des miracles de l’antichrist. Il fera descendre un feu du ciel; il fera parler la statue d’une bête. Il fera semblant de mourir et de ressusciter. C’est ce dernier miracle qui lui obtiendra l’admiration de tout l’univers. Les deux premiers miracles seront vrais par rapport à la matière, non à la forme. Le troisième ne sera vrai en aucune façon. On peut nous objecter qu’il n’apparait pas clairement que ces miracles soient attribués à l’antichrist, car, en cet endroit, saint Jean introduit deux bêtes, une qui a sept têtes, dont l’une semble mourir et ressusciter, et une autre mineure, qui a fait descendre du feu du ciel et fait parler une image ou une statue. Or, si l’antichrist est la première bête, on ne peut pas lui attribuer les miracles du feu et de l’image parlante. S’il est l’autre bête, on ne peut pas lui attribuer le miracle de la résurrection.
Je réponds que la première bête signifie ou l’empire romain ou la multitude des impies, comme nous avons dit plus haut; que la tête unique et principale qui semblait mourir et ressusciter est l’antichrist, car l’antichrist sera le chef par excellence et ultime des impies, et le dernier roi qui tiendra l’empire romain, mais sans le nom d’empereur romain. Que ce miracle d’une résurrection fictive doive être attribué à l’antichrist l’enseignent Primasius, Bède, Haymo, Richard, Rupert et Anselme, dans les commentaires qu’ils font de ce passage. Saint Anselme également (dans son commentaire) et saint Grégoire (livre 11, épitre 3). Leur explication est contraire à celle de Lyranus, qui enseigne qu’il faut entendre cela du fils d’un certain roi des Perses, Cosdroae, qui, dans un combat, avait fait semblant d’être mort, mais n’avait été que blessé. Or, aucune histoire reconnue par les historiens ne rapporte une pareille chose du fils de Cosdroaeus. Et ne peut non plus convenir à ce fils ce qu’ajoute l’apocalypse : « Toute la terre admirait la bête, et disait : qui est semblable à la bête ? »
Selon Rupert, la seconde bête de l’apocalypse signifie l’antichrist, car c’est le même antichrist qui est décrit par deux bêtes. Par une, en raison de la puissance de son gouvernement et de son caractère tyrannique, qui soumet les hommes par la violence. Par l’autre, en raison de ses pouvoirs magiques, qui séduisent et ensorcèlent les hommes. Et, selon Richard, Anselme et les autres, la bête postérieure signifie les prédicateurs de l’antichrist, qui s’efforceront de démontrer, par des miracles, que l’antichrist est le vrai Messie. Tous ces miracles seront donc vraiment ceux de l’antichrist ou de ses ministres. Il suit de là que le pontife romain n’est pas l’antichrist, car aucun pape n’a jamais fait semblant de mourir et de ressusciter; aucun n’a, par lui-même, ou par ses ministres, fait descendre du feu ciel, ni fait parler des images ou des statues. Mais les magdebourgeois objectent (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 436) que les pontifes ont fait beaucoup de faux miracles : « Comme sont les visions d’âmes du purgatoire demandant qu’on célèbre des messes pour elles, les guérisons des maladies, toutes choses qui se sont produites en faveur de ceux qui adorent des statues, ou qui font des vœux aux saints. »
Je réponds d’abord que, selon la description que nous en fait saint Jean, ce ne sont pas ces miracles que fera l’antichrist. Les miracles dont il parle sont « mourir et ressusciter, faire descendre du feu du ciel, et faire parler des statues ». Qu’ils montrent donc que ces pseudos miracles ont été faits par des souverains pontifes, ou sur l’ordre des souverains pontifes. Ensuite, ces trois genres de miracles illustrèrent l’église de Jésus-Christ avant le temps de l’apparition de l’antichrist, selon nos adversaires. Car, saint Grégoire (livre 4, chapitre 40 des dialogues) raconte que le diacre Pascase, qui vivait au temps du pape Symmaque, autour de l’année 500, a bénéficié de l’apparition de l’âme de l’évêque de Capoue, saint Germain, qui lui demandait de prier pour lui, pour le libérer des tourments du purgatoire. Il est certain que ce miracle est arrivé cent ans avant l’avènement de l’antichrist, de l’avis même de tous les hérétiques de ce temps. Car personne ne place la venue de l’antichrist avant ou après 600, et après la mort de saint Grégoire le grand. Ce même saint Grégoire rapporte d’autres apparitions d’âmes du purgatoire demandant des prières, et surtout le saint sacrifice de la messe (livre 4, chapitre 55).
Au sujet des guérisons de maladies obtenues en vénérant des images, nous avons un exemple raconté par Eusèbe (livre 7, chapitre 14 de l’histoire ecclésiastique). Il dit qu’une statue de la femme, que le Seigneur a guérie d’un flux de sang, avait été érigée en l’honneur du Seigneur; qu’une herbe avait coutume de pousser en dessous de la statue, qu’en croissant elle montait jusqu’ à la statue; et qu’elle guérissait tous les genres de maladie. Ce miracle nous prouve avec évidence que Dieu approuve le culte des saintes images.
Au sujet des guérisons obtenues par ceux qui invoquent les saints, les exemples pullulent, et on n’a que l’embarras du choix. Theodoret (livre 8, aux gresc, les martyrs) nous en rapporte un qui est resté célèbre. En son temps, les temples des martyrs étaient pleins de béquilles, de simulacres de mains, de pieds, d’yeux, et d’autres membres, qui manifestaient une grande diversité de guérisons obtenues par des vœux et des prières aux saints et aux martyrs.
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CHAPITRE 16 : Le règne et les guerres de l’antichrist
Sur le règne et les guerres de l’antichrist, nous lisons quatre choses dans l’Écriture. D’abord, on raconte qu’il viendra d’un lieu très humble, et qu’il s’emparera du royaume des Juifs par la fraude et la ruse. On nous dit aussi qu’il se battra contre trois rois, de l’Égypte et de la Lybie et de l’Éthiopie; et, qu’après les avoir vaincus, il s’emparera de leurs royaumes; qu’il se soumettra ensuite sept autres rois, et qu’il deviendra ainsi le roi de la planète. On nous dit, enfin que, avec une armée innombrable, il pourchassera les chrétiens par toute la terre; et que cette bataille portera le nom de Gog et Magog. Puisqu’aucune de ces choses ne convient manifestement au pontife romain, il s’ensuit qu’il ne peut, en aucune façon, être appelé antichrist.
Le premier texte. Voici ce que dit Daniel (chapitre 11) : « Il sera méprisé dans sa ville natale, et on ne lui accordera pas l’honneur de la royauté. Mais il viendra sournoisement, et obtiendra le règne par la fraude. » Commentant ce texte, saint Jérôme écrit que, bien que ces choses s’appliquent à Antioche Épiphane, elles se rapportent plus directement à l’antichrist. Ce que le psaume 71 raconte au sujet de Salomon ne s’applique-il pas, d’abord et avant tout, au Christ ? Voilà pourquoi, après avoir appliqué ces paroles à Antioche Épiphane, à la suite de Porphyre, saint Jérôme ajoute : « Les nôtres ont une meilleure et une plus exacte compréhension de ce texte, car ils y voient ce que l’antichrist viendra à la fin des temps. Il proviendra d’un peuple modeste, le peuple des Juifs, et il sera si effacé et méprisé qu’on lui refusera les honneurs royaux. C’est par fraude et par ruse qu’il obtiendra ensuite la suprématie.» Saint Jérôme nous enseigne par là que c’est ainsi que les chrétiens interprètent ce texte. Pour la même raison, Daniel (chapitre 7) compare l’antichrist à la petite corne, à cause de son origine vile et obscure.
Et il est absolument certain que ce premier texte ne convient pas du tout au pontife romain. Car, il faudrait dire que jusqu'à l’année 606, le pape a été très obscur, et d’aucune renommée, et que c’est subitement, et par fraude, qu’il s’est emparé de la première place. Mais cela est, évidemment, d’une fausseté criante. Car, voici, par exemple, ce que dit saint Augustin (épitre 162) : « Dans l’église romaine, la principauté de la chaire apostolique a toujours été en vigueur. » Et Prosper (livre 2, chapitre 6, de la vocation des Gentils) : « Par la principauté du sacerdoce, Rome est devenue plus ample comme citadelle de la religion que comme pays puissant. » Et le concile de Chalcédoine (dans l’épitre à Léon) déclare que « les rayons apostoliques brillent à Rome, qu’ils se diffusent partout, et qu’ils communiquent leurs bienfaits aux autres. » Enfin, même un auteur païen, Ammianus Marcellinus (livre 27), dit ceci, en écrivant sur le schisme de Damase et d’Ursicinus : « Je ne me surprends pas que les hommes jouent des coudes pour accéder au pontificat romain, puisque son pouvoir et son autorité sont si imposants. »
Le second. Voici ce que dit Daniel (chapitre 7) : « Je regardais les cornes, et voici qu’une autre corne, petite, apparut au milieu des autres. Et, trois des premières cornes furent chassées de sa face. » Et plus bas, il explique : « Les dix cornes seront dix rois, et un viendra après eux, et sera plus puissant que ceux qui sont venus avant lui, et il humiliera trois rois. » Et, dans le chapitre 11, expliquant ce que sont ces trois rois, il dit : « Il s’emparera des terres, et la terre d’Égypte n’y échappera pas. L’or et l’argent lui appartiendront, ainsi que les pierres précieuses de l’Égypte. Il traversera aussi la Lybie et l’Éthiopie. » Commentant ce texte, surtout le chapitre 7, saint Jérôme écrit : « Disons ce que tous les écrivains ecclésiastique nous ont transmis : lors de la consommation du monde, quand le royaume des Romains aura été détruit, dix rois se partageront l’empire romain, et un onzième surgira, un petit roi, (l’antichrist) qui vaincra trois des dix rois, c’est-à -dire l’Égypte, l’Afrique et l’Éthiopie, après quoi les autres rois feront leur soumission. » Enseignent également que c’est l’antichrist, qui tuera les trois rois, saint Irénée (livre 5), Lactance (livre 7, chapitre 16), et Theodoret (chap 7 et 11 de Daniel.)
Voilà qui réfute la divagation des hérétiques qui font, du pape, un antichrist. Qu’ils disent donc, s’ils le peuvent, à quel moment le pape a occupé l’Égypte, la Lybie et l’Éthiopie, et s’est emparé de leurs royaumes. Theodorus Bibliander (dans sa chronique) dit que le pontife romain est la petite corne, et qu’elle est née des dix cornes, quand le pape Grégoire 11 détrôna l’empereur grec Léon iconoclaste, et interdit aux italiens de lui payer le tribut; et que c’est ainsi que, peu à peu, il obtint l’exarchat de Ravenne. Il dit aussi que la seconde corde a triomphé quand le pape Zacharie a déposé le roi des francs, Childeric, et a ordonné de le remplacer par Pépin. Il ne parle pas directement de la troisième, mais il semble vouloir indiquer qu’elle a triomphé quand le pape Grégoire V11 a excommunié et déposé l’empereur Henri 1V. Il existe encore une lettre de l’empereur Frédéric 11, qui déblatère contre le pape. Il y affirme que les trois cornes rejetées par l’antichrist sont l’Italie, l’Allemagne et la Sicile, que le pontife romain s’est par la force asservies.
Mais toutes ces paroles ne sont que du babillage. Car, d’abord, Daniel ne parle pas de l’Allemagne ou de la France, mais de l’Égypte, de la Lybie et de l’Éthiopie. Et le pape ne s’est emparé d’aucun de ces royaumes. L’antichrist, par contre, tuera les rois de ces pays, comme le dit saint Jérôme. Ensuite, l’antichrist ne livrera pas ces royaumes à d’autres, mais se les assujettira. Or, le pontife romain, a livré à Pépin le royaume de France, il ne l’a pas accaparé. Et, après avoir déposé un empereur, il n’usurpa pas l’empire, mais sacra un autre empereur. Et quand il priva Léon de Ravenne, il ne la rangea pas sous son autorité temporelle, mais permit aux rois Lombards d’en prendre possession. Et c’est quand il eut défait les Lombards, que Pépin en fut don au pontife romain. Donc, si déposer des princes c’est agir en corne, il faudra compter quatre rois, plutôt que trois, qui ont été écartés par l’antichrist. Car, qui ne sait que, en plus de l’empereur grec Léon 111 et du roi franc Childeric, Henri 1V a été déposé par Grégoire V11, Othon 1V par Innocent 111, Frédéric 11, par Innocent 1V ?
Le troisième. Au sujet du troisième, nous avons un grand nombre de témoignages anciens. Lactance (livre 7, chapitre 16) et Irénée (livre 5) disent au sujet de l’antichrist que, après avoir tué trois des dix rois, et après s’être ensuite soumis les autres, il est devenu le premier de tous. Saint Jérôme (chapitre 11 de Daniel, sur in illud) dit qu’il fera ce que n’ont pas fait ses pères : « Aucun Juif, avant l’antichrist, n’a régné sur toute la terre. » Saint Jean Chrysostome (2 Thessal 2) déclare que l’antichrist sera un roi, et qu’il succèdera aux Romains dans la monarchie, comme les romains ont succédé aux Grecs, les Grecs aux Perses, les Perses aux Assyriens. Ensuite, saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 15), dit que l’antichrist héritera de la monarchie qui appartenait avant aux Romains. Cette opinion des pères semble bien découler logiquement des mots de l’apocalypse (17) : « Et ces dix cornes que tu as vues sont dix rois. Ils ont un seul dessein, et une seule force, et ils donneront leur pouvoir à la bête. » Il est certain que rien de tout cela ne convient au souverain pontife, car il n’a jamais été le roi de toute la terre.
Le quatrième. Saint Jean dit (apocalypse 20) : « Et quand les mille ans seront révolus, Satan sera relâché de sa prison. Il sortira, et il séduira les nations, qui sont aux quatre coins du monde. Gog et Magog. Et il rassemblera pour le combat une armée aussi nombreuse que le sable de la mer. Et ils avanceront sur toute la surface du globe, et ils investiront les camps des saints et la cité bien-aimée. Et un feu descendra du ciel, et les dévorera. Et le diable qui les séduisait est envoyé dans l’étang de feu et de souffre, là où la bête et les pseudos prophètes seront torturés jour et nuit pendant les siècles de siècles. » C’est en ces mots qu’est décrite la dernière persécution, ainsi que sa fin. Voici ce que saint Augustin a à dire là -dessus : « Ce sera la dernière persécution, que la sainte église aura à supporter sur toute la terre. C’est-à -dire que la cité universelle du Christ sera persécutée par la cité universelle du diable, telles qu’elles seront à ce moment sur la terre. » Ezéchiel (38 39) dit des choses semblables qu’il faut expliquer à cause des nombreuses erreurs d’interprétation. CHAPITRE 17 : Gog et Magog
La première interprétation erronée est celle des Juifs qui enseignent que Gog est l’antichrist, que Magog représente les nombreux peuples scythes, qui se cachent dans les montagnes Gaspiennes. Gog, l’antichrist, viendra donc avec Magog, c’est-à - dire avec l’armée des Scythes, au temps où le Messie commencera à apparaître à Jérusalem. Et, alors on se battra en Palestine, et l’armée de Gog fera un tel ravage que pendant sept ans, les Juifs ne pourront plus couper d’arbres pour faire du feu, fabriquer des javelots ou des boucliers, et d’autres instruments qui joncheront le sol avec les cadavres, et pendant longtemps après. C’est saint Jérôme qui rapporte cette opinion des Juifs (Ezéchiel, chapitre 38), et Pierre Galatinus (livre 5, chapitre 12, contre les Juifs), et le rabbi David Khimhi (dans son commentaire des psaumes). Mais les Juifs commettent là deux erreurs. Confondant le premier avènement avec le second, ils s’imaginent que Gog et Magog apparaitront lors du premier avènement du Messie. Et pourtant, l’Écriture enseigne clairement que, dans son premier avènement, le Christ viendra dans l’humilité, et comme un doux agneau devant être immolé, (comme nous le décrit Isaïe à 54 et ailleurs). Ils se trompent, ensuite, en pensant que l’antichrist viendra contre eux, et qu’il se battra avec leur Messie, alors qu’en réalité, l’antichrist sera leur messie, et qu’il se battra, pour les Juifs, contre le Christ notre Sauveur.
La deuxième explication est celle de Lactance (livre 4, chapitres 24, 25, 26). Il estime que la bataille de Gog et de Magog surviendra mille ans après la mort de l’antichrist. Il enseigne, en effet, que c’est six mille ans après la création du monde que viendra l’antichrist; qu’il règnera trois et ans et demi, et que, quand le temps de tuer l’antichrist sera venu, le Christ apparaitra; que c’est alors qu’aura lieu la résurrection des morts; et que, une fois les infidèles exterminés, les saints régneront sur la terre avec le Christ pendant mille ans, dans la paix et la tranquillité. À la fin des mille ans, le démon sera relâché, et il suscitera une guerre atroce contre ces saints, dans toutes les nations qui leur obéirent pendant mille ans. Et voilà en quoi consiste, selon eux, la guerre de Gog et Magog, dont parlent Ézéchiel et saint Jean. Ils ajoutent qu’un peu après, tous les impies seront tués par une intervention divine, et que c’est alors qu’aura lieu la deuxième résurrection, ainsi que le renouvellement total du monde. Cette opinion fut soutenue par plusieurs autres pères anciens, comme Justin, Irénée, Tertullien, Apollinaire, et d’autres dont parle saint Jérôme (au chapitre 36 d’Ezechiel) et Eusèbe (livre 3, dernier chapitre de son histoire). Mais cette opinion a déjà été convaincue de n’être qu’une erreur. Car, le Seigneur (Matth 24 et 25) enseigne clairement que c’est immédiatement après la persécution de l’antichrist qu’aura lieu le jugement dernier, et que les bons iront à la vie éternelle. Ce ne sera donc pas après d’autres milliers d’années et d’autres guerres.
La troisième opinion est celle d’Eusèbe qui (livre 9, chapitre 3 de sa démonstration évaangélique) estime que Gog est un empereur romain, et Magog son empire. Mais cette opinion repose sur un faux fondement. Il la déduit, en effet, du chapitre 24 de la version des septante, où nous lisons : « Gog annoblira et agrandira son royaume. Dieu l’a tiré de l’Égypte. » Il a pensé que l’Écriture voulait dire que quand le Christ retournera de l’Egypte, au temps de son enfance, c’est alors que s’élèverait le règne de Gog. Mais la preuve a été faite que, pendant l’enfance du Christ, aucun autre royaume ne s’est formé que celui des Romains. Et on a de bonnes raisons de penser que la traduction des septante ait été faussée, car le texte hébreu ne donne pas Gog, mais Agag. Ou que, selon d’autres, Saul s’élèvera au dépends d’Agag, c’est-à -dire qu’il prévaudra, et l’emportera sur Agag. Les deux sont vraies. Et il est certain que ce texte des Nombres parle du royaume des Juifs, non de celui des chrétiens ou des romains. Car, c’est ainsi qu’il commence : « Qu’ils sont beaux tes tabernacles, Jacob, qu’elles sont belles tes tentes, Israël » La quatrième opinion est de ceux qui, par Gog et Magog, entendent les guerres du diable et de ses anges avec les bons anges, qui eurent lieu jadis dans le ciel. Saint Jérôme la réfute (chapitre 38 Ezéchiel) en la déclarant destructrice du sens littéral.
La cinquième est celle de Théodore Bibliander, que suit Chytraeus (chapitre 20 du commentaire de l’apocalypse). Dans la table 14 de sa chronologie, où il traite explicitement de Gog et de Magog, Bibliander enseigne que les prophéties d’Ezéchiel et de Jean ne portent pas sur la même époque. Que celle d’Ézéchiel a été accomplie au temps des Macchabées, et que Gog et Magog ont été Alexandre le grand, et ses successeurs en Syrie et en Égypte, qui ont livré de farouches combats contre les Juifs, et qui ont été finalement vaincus par les Macchabées. Que celle de Jean a été accomplie au temps du pape Grégoire V11 et de ses successeurs. Que Gog et Magog ont été les pontifes, les princes et les armées des chrétiens qui se sont battus pendant longtemps avec les Sarrasins pour récupérer la terre sainte et le sépulcre du Christ. La première partie de cette opinion est aussi de Theodoret (chapitre 38 d’Ezechiel), mais elle est indéfendable. Car, d’abord les prophéties d’Ézéchiel et de Jean sont d’une seule et même coulée, les deux devant donc se réaliser après l’avènement du Christ. Car, saint Jean dit que l’armée de Gog viendrait des quatre coins de la terre, et Ézéchiel dit la même chose, en précisant que, dans l’armée de Gog, il y aura des Perses venant de l’orient, des Éthiopiens, venant du midi, Tubal, c’est-à -dire des Espagnols venant de l’occident, et des Phrygiens venant de l’aquilon. Saint Jean dit ensuite qu’un feu venant du ciel réduira en cendres cette armée. Ézéchiel dit la même chose (à la fin du chapitr 38) : « Je ferai pleuvoir du feu et du soufre sur lui, et sur son armée. » Et c’est tout de suite après cette défaite, que saint Jean place le renouvellement de Jérusalem, la glorification de l’Église. Du chapitre 40 jusqu’à la fin de son livre, Ézéchiel ne parle que du merveilleux renouvellement de Jérusalem.
Deuxièmement, il est facile de prouver que la prophétie d’Ezéchiel ne s’est pas réalisée au temps des Macchabées, car, au chapitre 38, on dit à Gog : tu viendras à la fin des années. Or, Alexandre le grand et ses successeurs sont venus au milieu des années. Ensuite, Ézéchiel dit clairement que, dans l’armée de Gog, il y aura des Éthiopiens, des Lybiens, des Espagnols, et des Cappadociens etc. Or, les soldats de ces nations n’ont jamais livré de guerre à Israël, et encore moins au temps des Macchabées. Les seuls à s’être battus contre les Macchabées sont les Syriens et les Égyptiens. Ensuite, la victoire contre Gog et Magog, que décrit Ezéchiel, sera si décisive qu’aucun ennemi ne sera plus à craindre, et qu’elle marquera la fin de tous les combats. Or, la victoire que remportèrent les Macchabées sur les rois de Syrie et d’Égypte ne fut pas si éclatante et si définitive, car, quelques années après, les Juifs ont été vaincus et conquis par les Romains, et n’ont jamais pu, par la suite, recouvrer leur indépendance, comme saint Augustin le prouve (livre 18, chapitre 45 de la cité de Dieu). La prophétie d’Ezéchiel n’a donc pas été accomplie avant l’avènement du Christ.
L’autre partie de l’opinion de Bibliander, qui lui est propre, est non seulement fausse, mais impie. Ce que dit saint Jean, selon lui, c’est que les camps des saints et la cité bien-aimée auxquels Gog et Magog livreront la guerre, ne sont autres que la vraie église du Christ. Or, la guerre des chrétiens pour récupérer la terre sainte se fit entièrement contre les Sarrasins mahométans. Veut-il donc dire que les mahométans sont la vraie Église du Christ, et les camps des saints ?
Saint Jean dit aussi que les soldats de l’armée de Gog viendront des quatre points cardinaux. Or, dans l’armée chrétienne, il n’y avait que des Occidentaux, des Gaulois, des Italiens, et des Allemands. Saint Jean dit ensuite qu’à la fin de la guerre contre Gog et Magog, Jérusalem sera renouvelée et glorifiée; que le diable, l’antichrist et les pseudos prophètes seront jetés dans la fournaise du feu éternel. Or, les croisades ont pris fin depuis longtemps, et nous n’avons aperçu aucun renouvellement de Jérusalem; nous n’avons pas vu non plus le diable et les pseudos prophètes être jetés dans le tartare. Car, de nos jours, comme nos adversaires eux-mêmes le reconnaissent, le diable et ses pseudos prophètes combattent l’Église plus que jamais. De plus, par des signes évidents et des prodiges qui se sont produits autant à Antioche de Syrie que dans d’autres villes, Dieu a manifesté que cette guerre lui avait été agréable. C’est ce dont parlent Guillaume de Tyr (livre 6, de la guerre sacrée), et Paul Émilien (livre 4, des gestes des francs. » Ensuite, saint Bernard, que Bibliander appelle saint, dans sa chronique, quand il parle de l’époque d’Eugène 111, fut un des principaux promoteurs des croisades. Car, par ses prédications enflammmées et ses miracles, il a persuadé une multitude de Gaulois et de Germains d’entreprendre ce voyage, (comme il l’indique lui-même dans son livre 2 sur la considération). Et l’auteur de la vie de saint Bernard raconte que, à la fin de la deuxième croisade, il a, pour montrer que c’était au nom de Dieu qu’il avait prêché cette croisade, rendu la vie à un aveugle.
La sixième opinion est celle des magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 435). Ils enseignent là que Gog et Magog représentent le royaume des Sarrasins, ou des Turcs. Cette opinion entre en contradiction avec celle de Bibliander. Elle est donc un peu meilleure, mais elle n’est qu’un moindre mal. Elle est quand même complètement fausse, car Gog viendra à la fin des temps, et ne règnera pas longtemps, comme nous l’apprennent Ézéchiel et Jean. Le royaume des Sarrasins a commencé au septième siècle, et a duré jusqu’à présent, pendant, donc, près de mille ans. Ce n’est certes pas ce qu’on peut appeler un temps bref. La septième est celle d’Ambroise (dans le livre 2, chapitre dernier de la foi). Il dit que Gog représente les Gaulois qui saccagèrent plusieurs provinces de l’empire romain. C’est saint Jérôme (questions hébraïques, Genèse, chapitre 10), qui rapporte cette opinion, et il ajoute : « Est-elle vraie ou fausse ? L’issue de la guerre nous le dira. » Et l’issue de cette guerre a enseigné que cette opinion n’était pas vraie. Car, après les guerres des Goths, aucun renouvellement de l’Élise ne s’est manifesté, et les guerres ne prirent pas fin.
La huitième est celle de saint Jérôme (chapitre 38 d’Ézéchiel). Voyant à quel point il est difficile de donner une explication claire de ce texte, il laissa tomber le sens littéral, et l’entendit des hérétiques, au sens mystique. Il a donc enseigné que Gog, qui en hébreu signifie toit, représentait les hérésiarques qui, étant orgueilleux, sont élevés comme des toits; que Magog, qui en hébreu signifie lit, représentait ceux qui croient dans les hérétiques, et qui s’y soumettent comme un édifice le fait avec son toit. Cette interprétation est certainement vraie au sens mystique, mais ne vaut rien au sens littéral. Car Ezéchiel (chapitre 38) dit que Gog viendra à la fin des temps, et Jean (apocalypse 20) dit qu’il viendra après les mille ans. Par les mille ans, tous les chrétiens entendent le temps qui s’écoulera de la venue du Christ à l’avènement de l’antichrist. Comme Gog ne viendra qu’à la fin du monde, et que les hérétiques ont sévi dès le début de l’église, et du vivant même des apôtres, il est évident que le mot Gog, au sens littéral, ne peut pas signifier les hérétiques. Il faut savoir aussi que quand saint Jérôme déclare que Gog signifie toit et Magog lit, il ne veut pas dire que ce soit cela le sens réel de ces mots, mais quelque chose d’approchant, car, en hébreu toit ne se dit pas Gog, mais Gag, et lit non magog, mais miggag.
La neuvième opinion est celle de saint Augustin (livre 20, chapitre 11 de la cité de Dieu). Par Gog, il entend le diable, qui ressemble à un grand toit, c’est-à -dire à une grande maison, où habitent tous les méchants. Par magog, il entend l’armée de l’antichrist formée de toutes les nations de la terre. Cette opinion est certainement très vraie, et on peut la faire sienne dans la mesure où elle situe Gog et Magog au temps de l’antichrist. Et c’est celle qu’ont suivie tous les auteurs catholiques qui ont commenté l’apocalypse : Arethas, Primasius, Bède, Haumo, Rupert, Richard, Anselme, et d’autres. Et aussi parce que tout ce qui est dit de Gog et Magog convient parfaitement à l’antichrist. Car, c’est alors qu’aura lieu la plus pénible et l’ultime persécution, et c’est après elle, que sera renouvelée et glorifiée l’église, et que les canons se tairont définitivement. Mais que Gog soit le diable, cela n’a aucune chance d’être vrai. Car, saint Jean dit en toutes lettres qu’après avoir été relâché, le diable convoquera Gog et Magog, pour qu’ils engagent un combat. Comme autre est celui qui appelle et autre, celui qui est appelé, autre est le démon et autre est Gog.