Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 77)
Notre opinion, qui est la dixième, comprend trois points. Le premier. Nous affirmons que la guerre de Gog et de Magog est une guerre de l’antichrist contre l’Église, comme l’enseigne saint Augustin avec raison.
Le deuxième. Il est probable que Gog signifie l’antichrist, et Magog son armée. Car Ézéchiel appelle toujours Gog un prince, et Magog un pays ou une nation. Le troisième. Il est probable que le mot gog vienne de magog, car il est le prince d’une nation qui se dit magog. De plus c’est de la nation des Scythes que magog tire son nom, non de ces Scythes que les Juifs croyaient habiter au-delà du Caucase et de la mer gaspienne, mais des barbares de la Scythie orientale, des turcs, des tartares, et d’autres, ou parce que la plus grande partie de cette armée proviendra de ces barbares, ou parce que cette armée sera cruelle et inhumaine. Car nous appelons scythes des gens cruels et inhumains. Que le mot magog ne signifie pas vraiment la nation des scythes, nous le comprenons par la Genèse (10), qui nous dit que le fils de Japhet a été appelé Magog, et que le nom de Magog a été donné à la région que ses descendants habitèrent. Joseph (livre 1, chapitre 11, antiquités ) et saint Jérôme (questions hébraïques, Genèse, chapitre 10) enseignent que c’est la Scythie. Comme par les fils de Cham, Chus, Mizraim, et Chanaham ont été donnés les noms de d’Éthiopie (Chus), d’Égypte (Mizraïm) et de Palestine (Chanaham), c’est par le fils de Japhet, Magog, que la Scythie a reçu le nom de Magog. Il est évident que, en en nommant Magog, Ezéchiel pensait à un peuple qui avait reçu son nom du fils de Japhet, Magog. Cela est clair, parce que, au même endroit, il ajoute comme étant associés à Gog, d’autres peuples qui ont reçu leurs noms d’autres fils ou neveux de Japhet, comme Gomer, Togorma, Mosoch, Tubal etc.
Ne nous contredit pas ce qu’écrit Ézéchiel au sujet de Gog et Magog. Il dit que pendant sept ans on brûlera des armes par le feu, puisqu’il appert que, après la mort de l’antichrist, il n’y aura que 45 jours avant la fin du monde (Daniel, 12). Car, Ezéchiel n’écrit pas comme un historien, mais comme un prophète, et ce qu’il veut dire c’est que ces armes devront être détruites par le feu durant sept années. Mais le combat à venir sera si gigantesque qu’il faudrait un plus grand temps pour détruire par le feu toutes les épées et tous les boucliers. Il reste encore un point à éclaircir. En raison de la cruauté et de l’universalité de la persécution, la foi sera-t-elle complètement éteinte, la religion sera-t-elle complètement abolie ? Car Dominique a Soto (livre4, sentence 46, question 1, art, 1) est de cet avis : « L’éloignement et la défection de toute la terre de ce siège sera la signe de la consommation du siècle. » Et plus bas : « Une fois la foi éteinte par le rejet du siège apostolique, la terre entière aura perdu sa raison d’être, et courra donc à sa perte. » Et plus bas encore : « Les humains éprouveront ce qu’est l’amour pestilentiel de soi. Car, de là vient l’orgueil et la superbe, qui, sous la conduite de l’antichrist, fera s’écrouler la cité de Dieu ». Mais, cette opinion, selon moi, est indéfendable. Car, d’abord, elle répugne à saint Augustin qui (dans le livre 20, chapitre 11 de la cité de Dieu) enseigne que l’Église demeurera invaincue par l’antichrist : « Elle ne perdra pas ses soldats celle qui est appelée un camp fortifié. » Elle semble aussi répugner à l’évangile, car Jésus a prophétisé en Mathieu 16 : « Sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elles. » Or, comment ne prévaudront-elles point, si elle est totalement éteinte ? Le Seigneur parle ainsi des ministres de l’antichrist : « Il feront des signes tels qu’ils pourraient induire en erreur, si la chose était possible, même les élus. » Le Christ ne dit-il pas là clairement qu’il y aura alors beaucoup d’élus qui ne se laisseront pas séduire par les miracles de l’antichrist? Enfin, tous les auteurs qui parlent de la persécution future de l’antichrist, comme Ézéchiel, Jean, Daniel et Paul prédisent une victoire de l’Église sur la bête ou sur la persécution ultime. Et c’est ce que la raison elle-même nous enseigne. Qui peut croire, en effet, que, dans ce combat au cours duquel Dieu et le diable, le Christ et l’antichrist, se battront de toutes leurs forces, et avec toutes leurs armées, Dieu sera vaincu par le diable, et le Christ par l’antichrist ?
CHAPITRE 18
On réfute les accusations délirantes des hérétiques par lesquelles ils affirment, sans jamais pouvoir le prouver, que le pape est l’antichrist.
Même si ce que nous avons déjà écrit sur l’antichrist devrait largement suffire, --car nous avons démontré que rien de ce que l’Écriture attribue à l’antichrist ne convient au souverain pontife- cependant, pour que rien ne reste à désirer, et pour faire apparaître en pleine lumière l’impudence de nos adversaires, je réfuterai ce que présentent comme preuves Luther, Calvin, le libelle smalchadicus, Illyricus, Tilman, et Chytraeus. D’abord, Luther. Même s’il appelle souvent le souverain pontife antichrist, comme dans son livre sur la captivité de Babylone, son livre sur la bulle exécrable, son article contre Ambroise, je n’ai pu trouver qu’un seul argument avec lequel il s’efforce de le prouver. Car (dans assert, art 27), il écrit : « L’antichrist sera un roi d’un visage impudent, c’est-à -dire, comme le dit le texte hébreu, il sera puissant en pompes et cérémonies des œuvres extérieures, l’esprit de foi étant éteint, comme nous le voyons réalisé dans tant de religions, d’ordres, de collèges, de rites, de vêtements, de gestes, d’édifices, de statues, de règlements, d’observances, si nombreux qu’on ne peut les énumérer tous. » Et ces différents visages de l’antichrist, comme il les appelle, il les a longuement décrits (dans son libre contre Ambroise Catharin de vis. Dan).
Mais cet argument de Luther pèche au moins de trois façons. La première, par le fondement. Car le mot hébreux, qu’il cite, signifie robuste de visage. Le sens de cette phrase en hébreu est celui-ci : un homme au front de pierre, c’est-à -dire qui ne sait pas rougir. Car, c’est ainsi que l’ont traduit les septante, ainsi que saint Jérôme et Theodoret. Et c’est ainsi que l’explique François Valablus à partir des règles d’interprétation des rabbins : « Celui qui est fort de face est celui qui ne rougit pas, qui n’a pas de pudeur. »
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On peut tirer la même chose de paroles semblables d’Ezéchiel : « La maison d’Israël a un front impudent et un cœur dur. J’ai donné à ta face d’être plus forte que leurs faces, et à ton front d’être plus dur que leurs fronts. » En hébreu, nous avons : « La maison d’Israël sont plus robustes de front, et j’ai donné à ta face d’être plus robuste que leurs faces. » Cette phrase ne peut pas avoir un autre sens que le suivant (come le dit fort bien saint Jérôme ) : « Ce sont des impudents, mais ne cède pas à leur impudence. Et comme c’est avec audace et sans pudeur qu’ils commettent le mal, reprends-les avec audace et sans pudeur ».
Puisqu’il en est ainsi, que Luther ne se rende pas impudent de face en voulant faire passer sa traduction avant celle des septante, de saint Jérôme, de Theodoret, et d’un rabbin ! L’argument de Luther pèche en second lieu parce que, à partir du vrai sens de la phrase, on ne peut pas conclure que le pape est l’antichrist. Car, même s’il était prouvé que l’antichrist serait puissant en pompes et en cérémonies externes, on ne pourrait pas en déduire qu’il suffit que quelqu’un soit puissant en pompes et en cérémonies extérieures pour être un antichrist. Car, comme l’enseignent les logiciens, on ne peut rien conclure d’affirmations particulières. Autrement, Moïse lui-même aurait été un antichrist, puisqu’il institua un si grand nombre de cérémonies dans l’Exode et le Lélvitique qu’on peut à peine les compter. Et comme, au même endroit, on dit d’Antioche et de l’antichrist que leur intelligence sera si grande qu’elle pénétrera toutes les énigmes, il s’ensuivrait, selon le raisonnement de Luther, que tous ceux qui sont capables de résoudre des énigmes sont des antichrist. Ce qui est non seulement faux, mais ridicule.
Il pèche, en troisième lieu, en attribuant au pontife romain l’institution de tous les ordres et de toutes les cérémonies ecclésiastiques. Il appert, pourtant, qu’un grand nombre d’entre elles et d’entre eux ont été institués par les autres saints pères. Car l’église grecque a toujours eu et a encore des monastères, des rites, des règlements, des cérémonies qu’elle a reçus non des papes, mais de saint Basile, de saint Pachome et d’autres grands moines. Voir les livres de Cassien, et la constitution de saint Basile. En Occident, les ordres de saint Benoit, de saint Romuald, de saint Bruno, de saint Dominique et de saint François ont été, certes, approuvés par le pape, mais ils ont été conçus et fondés par ces saints hommes sous l’inspiration du Saint-Esprit. De telle sorte que si ces ordres constituent la face de l’antichrist, c’est plutôt les fondateurs de ces ordres qu’il faut appeler antichrist que le pape lui-même.
Ajoutons enfin que les paroles de Daniel ne s’appliquent à aucun homme aussi bien qu’à Luther (à l’exception du véritable antichrist qui sera révélé en son temps). C’est lui, en effet, qui éleva son front impudent au-dessus de tous. Car, en étant prêtre et moine, il épousa publiquement une religieuse consacrée à Dieu, chose que l’antiquité n’a pas connue. Il a ensuite écrit un grand nombre de mensonges qui ont été relevés et publiés. Jean Cochlaeus écrit, en effet, en l’année 1523 que quelqu’un a découvert, dans un seul livre de Luther, cinquante mensonges. Un autre en a trouvé 874. Et de quelle impudence n’a-t-il pas fait preuve quand, dans son livre contre la bulle du pape Léon X, le même Luther a osé excommunié le souverain pontife et toute l’église qui l’appuyait ? Qui a jamais entendu dire qu’un simple prêtre pouvait excommunier un évêque ? Le concile de Chalcédoine eut horreur de l’audace d’un certain Dioscore qui, pendant qu’il présidait le concile d’Éphèse 11, avait eu la témérité d’excommunier le pape Léon. Mais quelle comparaison peut-on faire entre Dioscore, le patriarche du second siège, président d’un concile général, et Luther, un simple moine qui écrit dans sa cellule ? Mais, laissons Luther de côté, et venons-en à Mélanchton.
CHAPITRE 19 : On réfute les billevesées du synode smalchadique des luthériens Demeure toujours en circulation un libelle sur le pouvoir et la primauté du pape, ou sur le règne de l’antichrist, édité sous le nom du synode smalchadique, qui me semble être de Mélanchton, mais qui, quel qu’en soit l’auteur, ne contient que des mots et une vaine jactance. Voici ce que dit son auteur : « Il a été démontré que les pontifes romains avec leurs membres défendent une doctrine impie, et des cérémonies impies, et qu’au règne du pape et de ses membres convient parfaitement la marque de l’antichrist. » Après avoir entendu l’énoncé de la proposition, écoutons-en maintenant les preuves : « Car, Paul, décrivant l’antichrist aux Thessaloniciens, l’appelle l’adversaire du Christ, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit dieu ou adoré comme dieu, qui s’assoit dans le temple comme Dieu ». Il parle donc de quelqu’un qui règne dans l’Église, non des rois païens, et il l’appelle l’adversaire du Christ, parce qu’il élaborera une doctrine qui est contraire à celle de l’évangile, et s’arrogera l’autorité divine. » Même si ces choses étaient vraies, elles nous feraient peu de tort. Je demande, cependant, sur quel fondement repose cette accusation ? Saint Paul dit clairement que l’antichrist s’élèvera au-dessus de tout dieu, et s’assoira dans le temple, non en roi, non en évêque, mais en tant que Dieu. Et c’est ce qu’enseignent éloquemment saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, et les autres anciens commentateurs de ce texte. De quel droit, donc, affirmez-vous, sans témoin et sans raison, que l’antichrist est celui qui s’assoit dans le temple non comme Dieu, mais comme évêque, qui non seulement ne s’élève pas au-dessus de ce tout qui est dit dieu, mais qui adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui se prosterne en présence de tout le peuple devant le sacrement de l’eucharistie, devant les sépulcres du Seigneur et des martyrs, devant la croix, les images du Christ et des saints, que vous avez coutume, vous, d’appeler, à la façon des impies, des dieux étrangers et des idoles ? Mais voyons de près comment vous appliquez ce texte au pape.
« Il est évident que le pape règne dans l’Église, et que, sous le prétexte d’une autorité et d’un ministère ecclésiastique, il s’est constitué un royaume, en abusant de ces mots : « Je te donnerai les clefs. » Vous dites que le pape règne dans l’Église, mais vous ne le prouvez pas. Nous pouvons, nous, sans difficulté, démontrer le contraire. Car, celui qui règne ne reconnait personne qui lui soit supérieur. Or, le pape se reconnait vicaire et serviteur du Christ. Et même si dans toute la maison de Dieu et dans le règne universel du Christ, il jouit d’un grand pouvoir, ce pouvoir ne dépasse pas celui d’un intendant, ou la condition d’un serviteur. Car, « Moïse, lui aussi, fut (selon Paul aux Hébreux, 3) fidèle dans toute la maison de Dieu, mais en tant que serviteur. Le Christ, lui, en tant que Fils ».
« Ensuite, la doctrine du pape est de multiples façons contraire à celle de l’évangile, et il s’arroge l’autorité divine de trois façons. Il s’est accordé à lui-même le droit de changer la doctrine du Christ, et le culte institué par Dieu; et il veut que sa doctrine et son culte soient observés comme s’ils étaient divins. » Il se contente, là , d’affirmer gratuitement des choses sans les prouver. Mais ce qu’il dit n’est pas seulement faux, mais c’est un mensonge éhonté. Car, vous n’ignorez pas, puisque tous le savent, que la doctrine du Christ et le culte ne peuvent être changés ni par un homme, ni par un ange. Et vous savez pertinemment qu’il n’a jamais été question entre nous de croire ou de faire autre chose que ce que Jésus a enseigné ou commandé; jamais autre chose que : est-ce vous ou nous qui interprétons le mieux la doctrine et les commandements du Seigneur ? Mais, à ce sujet, vous ne savez présenter que votre interprétation personnelle. Car le consentement des pères, les décrets de l’Église, et les traditions nous ne les opposons pas, comme vous, à la parole de Dieu, mais à votre interprétation et à votre jugement. Mais écoutons la deuxième preuve. « Car il s’attribue le pouvoir de lier et de délier non seulement dans cette vie, mais il s’accorde même un droit sur les âmes, après cette vie ». Cela, aussi, on le dit sans le prouver.
Car, le pontife romain ne s’accorde pas un droit sur les âmes des défunts. Ce n’est pas, en effet, par son autorité, qu’il les absout de péchés ou de peines, puisque c’est seulement par le moyen des prières de suffrage et des bonnes œuvres des fidèles vivants qu’il communique avec elles. Que les défunts soient secourus par les prières et les aumônes des vivants, tous les anciens l’enseignent. Comme nous avons traité de cette question au long et au large ailleurs, une seule citation de saint Augustin suffira pour le moment. Voici ce qu’il dit ( sermon 34 sur la parole apostolique) : « Par les prières de la sainte église, par le sacrifice salutaire, et par les aumônes qui leur sont offerts, il n’est pas douteux que les morts soient aidés. » Et voici la troisième preuve. « Le pape ne veut être jugé ni par l’église ni par personne d’autre; et il met son autorité à l’abri du jugement des conciles et de toute l’Église. Or, ne vouloir être jugé par personne s’est se faire dieu. » On avance ici deux choses sans les prouver. Car, par quelles Écritures, par quels conciles, pour quelle raison le pape devrait-il être jugé par les conciles ou par l’Église ? Car ce que nous, nous lisons (pour omettre le reste, qui a déjà été exposé dans le livre précédent), c’est qu’il a été dit par le Christ à Pierre (Jean 21) : « Pais mes brebis. » Et nous ne croyons pas qu’il soit possible d’imaginer que le pasteur doive être conduit et jugé par ses brebis. Nous pensons plutôt que c’est le rôle du pasteur de diriger et de juger ses brebis. Nous lisons aussi en Luc 12, qu’il a été dit de Pierre : « Qui penses-tu être le dispensateur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille ? » Dans ce passage, nous voyons qu’un intendant est préposé à la famille du Christ pour la diriger, certainement pas pour être dirigée par elle.
Et, pour que quelqu’un n’objecte pas : si l’intendant est méchant, par qui sera-t-il jugé s’il est au-dessus de tous et n’est soumis à personne, le Seigneur ajoute : « si ce serviteur dit dans son cœur que son Seigneur ne viendra pas de si tôt, s’il se met à frapper serviteurs et servantes, à bambocher, à boire et à s’enivrer, le Seigneur de ce serviteur viendra à un moment qu’il n’attend pas, à une heure qu’il n’avait pas prévue, il le dépouillera, et le placera avec les infidèles. » Vous avez entendu quel était le juge de ce mauvais intendant, que le Seigneur avait établi sur toute sa famille. Le Christ n’a pas dit qu’il serait jugé par un concile, mais que le Seigneur viendra à l’improviste. Le Seigneur se réserve donc le jugement de ce serviteur. Quand il n’accepte pas d’être jugé par les conciles et l’église, le pape ne leur enlève donc pas le pouvoir de le juger, car il ne peut pas enlever ce qui n’a jamais été donné. Et jamais aucun concile, canoniquement convoqué, ne s’est arrogé le droit ou le pouvoir de juger le pape, en dehors du cas d’hérésie. Mais nous parlerons plus longtemps de ce sujet en son temps et en son lieu.
Une autre chose que vous dites sans le prouver c’est que refuser d’être jugé par quiconque c’est se faire Dieu. Car, quand vous dites « par personne », vous voulez certainement dire par aucun homme. Vous n’êtes pas, en effet, sans savoir que le pontife croit et enseigne qu’il sera jugé par le Christ. Comment donc peut-il se faire dieu celui qui reconnait devoir être jugé par Dieu ? De plus, il est certain que les rois de la terre ne reconnaissent, en ce qui a trait à la politique, aucun juge; et, par votre sentence, vous qui dépouillez les évêques de tout pouvoir, ils n’ont même pas de vrais juges dans les affaires ecclésiastiques. Il y aura donc autant de dieux que de rois ? Je ne pense pas que vous soyez devenus déraisonnables au point d’enseigner cela. Il reste donc qu’il n’est pas vrai que celui qui ne veut être jugé par personne se fasse Dieu.
Vous ajoutez à la fin : « Ces si horribles erreurs et cette si grande impiété il les maintient par les plus cruels supplices, et en tuant les dissidents. » Que vous mentez effrontément, vous pouvez l’apprendre de mon exemple personnel. Car c’est dans la ville de Rome que j’écris (ce que le pape ne peut pas ignorer) qu’il n’est pas permis au pape de changer la doctrine ou le culte du Christ, d’enseigner de nouvelles doctrines ou un nouveau culte, en opposition avec l’évangile, et de les faire passer pour divins. Cherche-t-on à me tuer, à m’emprisonner, à me torturer ? Car, le souverain pontife sait très bien que je dis la vérité, et que c’est vous qui mentez. Comme quand vous ajoutez un peu après : « La doctrine de la pénitence a été déformée par le pape et par ses membres. Car, il enseigne que les péchés sont remis à cause de la dignité de nos œuvres. Et jamais il n’enseigne que les péchés sont remis gratuitement par le Christ. » Ce ne sont surement pas là nos dogmes, mais vos mensonges. Car, ce n’est pas ce que nous enseignons, mais le contraire, comme l’atteste le concile de Trente (session 6, chapitre 5, 6, 7, 8.) Mais que cela suffise. Passons à Calvin. CHAPITRE 20 : On réfute les mensonges de Calvin
Commentant le texte de saint Paul (2 Thess 2 : « celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui est dit dieu »), il dit beaucoup de choses, a le verbe haut, mais est incapable de prouver quoi que soit. Voici ses paroles : « Saint Paul a voulu dire par ces paroles, que l’antichrist s’attribuera les choses qui sont propres à Dieu, pour s’élever au-dessus de toute divinité, pour mettre sous ses pieds toute la religion et tout le culte. » Et plus bas : « Car quiconque aura appris par l’Écriture quelles sont les choses qui sont le plus propres à Dieu, et quelles sont celles que le pape a usurpées, il n’éprouvera aucune difficulté, même s’il n’a que dix ans, à reconnaitre l’antichrist. » Mais écoutons les preuves qu’il donne. Elles doivent logiquement être telles qu’un enfant de dix ans n’ait aucune difficulté à les reconnaitre : « L’Écriture déclare que Dieu est l’unique législateur (Isaïe 33, verset 22), qui peut sauver et perdre (Jacques, 4, verset 12); qu’il est le seul roi dont l’office est de gouverner les âmes par sa parole, et qui se fait l’auteur de toutes les choses saintes. Elle enseigne qu’on demande la justice et le salut au seul Christ; et elle en explique le comment et le pourquoi. Or, il n’y a aucune de ces choses que le pape ne déclare pas tomber sous sa juridiction. Il se glorifie de posséder le droit de lier les consciences par les lois qu’il lui semblera bon d’imposer, et de les soumettre à des peines éternelles. Les sacrements, ou il en a, à sa guise, créé de nouveaux, ou il a corrompu et vicié ceux qui avaient été institués par le Christ. Il les a plutôt abolis complètement pour y substituer des sacrilèges de son invention, en y mêlant des moyens d’obtenir le salut qui sont étrangers à l’évangile. Il n’hésita donc pas à changer toute la religion selon son caprice. Qu’est-ce donc, je le demande, s’élever au-dessus de tout ce qui est dit dieu, si ce n’est pas précisément ce que le pape fait ? »
N’avais-je pas raison de dire que Calvin a beaucoup déblatéré, mais peu prouvé ?
Car que le pape se glorifie de lier les consciences par les lois qu’il invente de toutes pièces, qu’il ait institué de nouveaux sacrements, qu’il ait aboli les anciens, qu’il ait mêlé à la pure doctrine évangélique des moyens de salut étrangers à la doctrine du Christ, qu’il ait changé toute la religion, Calvin le dit, mais ne le prouve pas. Si, pour lui, dire c’est prouver, nier devra donc être pour lui, réfuter. Il est tout à fait certain que, même si nous sommes de vrais catholiques et que nous obéissons au vicaire romain du Christ, nous sommes libres de dire, et nous le disons sans offenser personne, qu’il n’est permis à personne de lier les hommes par des lois iniques et pernicieuses, d’instituer de nouveaux sacrements, de corrompre ou d’abolir ceux qui ont été institués par le Christ, d’ajouter des moyens de faire son salut étrangers à la doctrine évangélique, de fausser ou de changer la religion chrétienne. Nous disons cela d’autant plus librement que nous savons parfaitement que c’est ce que pense et professe le pontife romain. Car, s’il ne pense pas ainsi, s’il s’imagine qu’il lui est permis de fabriquer des lois iniques, d’inventer de nouveaux sacrements, d’abolir les anciens, et de tout faire à sa fantaisie, comment supporte-t-il que nous parlions ainsi, nous qui sommes en son pouvoir, qui enseignons non dans un coin retiré quelconque, mais dans la ville même de Rome, avec son approbation et son autorisation ?
Mais ils répliqueront : le pape ne parle peut-être pas ainsi, mais ce sont les faits qui le proclament. Qu’on prouve donc qu’il a fait une de ces choses. Car, autrement, s’accorder d’avance ce que l’on doit prouver, comme ont coutume de faire nos adversaires, n’est rien d’autre qu’une pétition de principe. De plus, les deux citations d’Isaïe (33) et de saint Jacques (4) que nos adversaires nous jettent à la face, ne font que mordre la poussière. Car ce que disent Isaïe et Jacques : « Nous avons un seul roi, un seul juge, un seul législateur », ne s’oppose certes pas aux paroles des proverbes : « C’est par moi que règnent les rois, et que les législateurs discernent ce qui est juste. » Ni non plus au psaume 2 : « Et maintenant rois, comprenez, apprenez vous qui jugez la terre. » Ni comme soixante autres passages du même genre. Car ce n’est pas pour n’importe raison qu’Isaïe et Jacques font de Dieu un roi, un juge et un législateur unique. Mais pour la raison précise qu’il est le seul roi, le seul juge et le seul législateur qui n’ait de comptes à rendre à personne, qui ne dépende de personne, qui règne, juge, fasse des lois de par sa propre autorité, non de par celle d’autrui, qu’il est le seul, enfin, à pouvoir perdre et sauver efficacement. Or, nous n’attribuons rien de tout cela au pape, ou aux autres princes. CHAPITRE 21 : On réfute les mensonges d’Illyricus
Dans le livre qu’il a écrit contre la primauté du pape, Illyricus dit : « Mais, parmi tous les autres arguments, il y en a un qui doit être considéré comme extrêmement probant, car il a été démontré en toute clarté et précision par plusieurs, à notre époque, à savoir que le pape enseigne et impose une doctrine impie, et qu’il est lui-même l’antichrist. Je redonnerai ici leurs raisons. Jean (1,2) définit que l’antichrist est celui qui nie que Jésus est le Christ. Cela, le pape ne le fait pas en paroles, mais en actes. Car le Messie, en hébreu, ou le Christ en grec, est une personne envoyée divinement, pour qu’il soit le prêtre et le roi perpétuel du peuple de Dieu. Or, le prêtre a le devoir de prêcher, de prier, et de sacrifier; le roi de gouverner et de protéger. » Écoutons maintenant comment le pape à extorqué ces pouvoirs au Christ, et voyons quels témoignages et quelles raisons il apporte. Hélas, nous n’entendons que des mots.
Voici donc comment il continue : « Le pape a donc dérobé le sacerdoce au Christ. Car, loin de vouloir qu’on n’écoute que le Fils bien-aimé, il veut qu’on l’écoute lui-même d’abord et avant tout, lui et ses pseudos apôtres, qui annoncent un autre évangile.
Il a, de même, remplacé le Christ par un grand nombre d’autres médiateurs dans le ciel, qui intercèdent pour nous devant le Père, après avoir mis de côté le Christ qu’ils ne voient plus que comme un juge sévère. Ils ont substitué à l’unique sacrifice du Christ une infinité de petits sacrifices qui apaisent Dieu pour les crimes de l’humanité, et qui leur font dire que le sacerdoce est passé du Christ à Pierre. Enfin, il veut que nous soyons sauvés par les mérites des religieux et des saints. »
Avec quels textes bibliques évidents nous convainc-t-il ? Et que penser, que dire, si nous parvenons à démontrer que toutes ces accusations ne sont que des mensonges ? Car, je le demande, où avez-vous lu que le pape veut qu’on l’écoute, lui, plus que le Christ ? Je le nie. C’est vous qui avez le fardeau de la preuve. Nous voyons, nous, au contraire, que le pape honore et vénère grandement les saintes Écritures; et que tous les papes ont toujours considéré comme un hérétique quiconque enseigne une doctrine contraire à l’Écriture. Ensuite, n’est-ce pas un mensonge éhonté que le pape ait substitué des médiateurs au Christ qui soient seuls à intercéder auprès du Père, et que le Christ ait été mis de côté ? Nos litanies ne commencent-elles pas ainsi : kyrie eleison, christe eleison ? Toutes les prières que nous disons à la messe et au bréviaire ne sont-elles pas dirigées à Dieu par le Christ notre Seigneur ? Ne reconnaissons-nous pas la médiation et l’intercession du Christ puisque, quand nous demandons quelque chose à Dieu, ou quand nous désirons que les saints le demandent pour nous, nous le demandons toujours intégralement par les mérites du Christ ? Nous ne mettons pas les saints à la place du Christ, mais nous demandons quelque chose par eux pour qu’ils unissent leurs prières à nos prières, pour, par ce moyen, obtenir plus facilement ce que nous demandons à Dieu par le Christ.
C’est un autre mensonge aussi grotesque, que le pape ait substitué des petits sacrifices au sacrifice du Christ, ou que nous disions que le sacerdoce du Christ ait été, par Pierre, transmué en petits sacrifices. Vous n’avez jamais rien prouvé de tout cela, et vous ne pourrez jamais le faire. Or, on ne peut avoir aucun doute que, si vous aviez des preuves, vous les crieriez sur tous les toits. Voici ce que nous disons, nous, vraiment : le Christ, qui est prêtre pour l’éternité, et qui vit toujours pour interpeller pour nous, s’est offert une fois comme une hostie expiatrice, par la mort de la croix. Et maintenant, par les mains des prêtes, il continue à s’offrir dans le sacrement de l’autel. Car, bien que beaucoup baptisent, demeure toujours vrai ce que nous lisons dans Jean 1 : « C’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint. » Le pouvoir de baptiser n’est donc pas passé du Christ aux prêtres, mais c’est le Christ, qui, par le ministère des prêtres, continue toujours à baptiser. Il en va de même du sacerdoce. Même si, aujourd’hui, un grand nombre de prêtres offrent le Christ dans ces mystères redoutables, le Christ demeure toujours le premier prêtre et le vrai pontife suprême, qui s’offre lui-même par le ministère des prêtres. Comme le dit saint Jean Chrysostome (homélie 83, sur Matthieu) : « Ces œuvres ne viennent pas de la vertu humaine. Il opère maintenant à chaque jour ce qu’il a fait alors, à la dernière cène. C’est lui qui fait tout. Nous ne remplissons que le rôle de ministres.
» Mais, Illyricus, il me plairait d’apprendre de toi, quand tu vois tous les anciens écrivains, tant grecs que latins, faire mention du sacrifice eucharistique et du sacerdoce des chrétiens-- ce que personne ne peut nier sauf ceux qui ne lisent pas- pourquoi tu attribues au seul pontife romain le transfert du Christ aux petits sacrifices ecclésiastiques ? Mais passons à ce qui reste.
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Ce qu’il ajoute ensuite, qu’il veut que nous soyons sauvés par les mérites des moines et des saints, est un pur mensonge. Aie donc le courage de citer les vraies paroles du pape quand il dit : « nous croyons être sauvés par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, comme aussi l’ont été nos pères », comme le dit saint Pierre (actes 15). « Nous ne reconnaissons comme Sauveur que Jésus, et Jésus crucifié, qui s’est donné lui-même comme rédemption pour nous » (1 Thimotée 2). Que les mérites et les prières des saints puissent nous être profitables, ne peut le nier que celui qui ne sait pas ou ne croit pas qu’il y ait une communication et une union entre les membres du corps mystique, dite communion des saints. Comme nous avons traité longuement de ce sujet ailleurs, deux citations suffiront pour le moment.
Saint Augustin (Exode, question 149) : « Quand nos mérites nous affaissent au point de ne plus être aimés de Dieu, on nous enseigne que nous pouvons être relevés par les mérites de ceux que Dieu aime. »
Et encore (dans la cité de Dieu, livre 21, chapitre 27), il répète souvent qu’il y en a qui ne recevront le pardon que par les mérites des saints, et que c’est ce que veut dire le Seigneur quand il enseigne : « Faites-vous des amis avec le Mammon d’iniquité, pour que, quand vous défaillirez, ils vous reçoivent dans les tabernacles de l’éternité ». (Luc 16). Et saint Léon le grand (dans son sermon 1 sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « Comme nous l’avons expérimenté nous-même, et comme nos ancêtres l’ont aussi éprouvé, nous croyons et nous confessons que, pour obtenir la miséricorde de Dieu, au milieu des labeurs de cette vie, nous sommes toujours aidés par les prières de patrons spéciaux, pour que nous soyons autant soulevés par leurs mérites apostoliques que nous sommes abattus par nos propres péchés. »
Et bien que nous n’ayons pas coutume de dire, comme Illyricus nous le reproche, que c’est par les mérites des moines et des saints que nous sommes sauvés, si quelqu’un s’exprimait ainsi, en ne voulant dire rien d’autre que les mérites des saints nous apportent une certaine aide pour l’obtention de notre salut, il n’y aurait pas plus lieu de le rependre, lui, que saint Paul, quand il dit (1, Cor, 9) : « Je me suis fait tout à tous, pour sauver tous. » Et que saint Jude : « Ceux-là considérez-les comme condamnés. Mais les autres, sauvez-les en les dérobant du feu. » On peut dire, évidemment, cela aussi du sacerdoce du Christ.
Illyricus continue : « Il enlève au Christ le royaume parce que, sur la terre, il veut être la tête de l’Église. Et, dans le ciel il établit d’autres intercesseurs et d’autres sauveurs, auprès desquels il ordonne que nous nous réfugiions dans nos misères. Le pape nie donc que Jésus soit le Christ. » Je lui demande d’abord, à quel endroit, quand et où un pape, ou un catholique quelconque a-t-il jamais donné le nom de sauveurs à des saints ? Et j’ajoute : si affirmer que la tête de l’église est sous le Christ, en tant que son ministre et son vicaire, comme le fait le pape, c’est nier que Jésus est le Christ, celui qui déclare être un pro roi ou le gouverneur d’une province nie-t-il, par le fait même, qu’il ait un seigneur, et que ce soit ce seigneur qui est le vrai roi ? De plus, si, dans nos misères, se réfugier auprès des saints, à titre d’intercesseurs, c’est nier Jésus-Christ, comment, je vous le demande, saint Paul n’a-t-il pas nié Jésus quand il a dit (Romains 15) : « Je vous supplie, frères, par notre Seigneur Jésus-Christ et par la charité du Saint-Esprit, de m’aider auprès de Dieu par vos prières (dites) pour moi, pour que je sois libéré des infidèles qui sont en Judée. » Comment le grand Basile n’a-t-il pas nié Jésus-Christ, quand, dans son sermon sur les 40 martyrs, il dit : « Que celui qui se sent accablé par la tristesse se réfugie auprès d’eux. Que celui qui se réjouit les prie !
Celui-là pour qu’il soit libéré de ses malheurs, celui-ci pour qu’il continue à être heureux. » J’omets les autres pères car je crains que, si je les énumérais tous, je n’en trouverais aucun qui ne nie que Jésus est le Christ, si était vraie, il va sans dire, la doctrine d’Illyricus.
Illyricus continue en citant Daniel (chapitre 11 ) : « L’antichrist sera connu par plusieurs signes : il fera en sorte qu’il puisse voler. Le pape, lui aussi, ne fait que ce qui lui plait. Quand Daniel dit que l’antichrist volera, il veut dire qu’il ne reconnaitra aucun homme qui lui soit supérieur, même pas Dieu. Car, il ajoute tout de suite après : « et il s’élèvera contre tout Dieu. » Après avoir rejeté la loi et le pouvoir de Dieu, l’antichrist vivra en n’ayant pour loi et dieu que sa seule volonté. Cela, le pape ne le fait pas, puisqu’il ne nie pas qu’il soit lié par la loi de Dieu, et qu’il reconnaisse le Christ comme son supérieur et son juge. « Il professe, dit Illyricus (dist. 40) que même si le pape entraînait une infinité d’âmes en enfer, personne ne doit lui dire : que fais-tu ? Et la glose ajoute que le pape a pour seule raison son bon plaisir. » Le canon qui commence par « si le pape », n’est pas de quelque pontife romain (comme le prétend faussement Illyricus), mais de saint Boniface, apôtre des Germains et martyr. Le même saint Boniface ne nie pas, pourtant, qu’on doive admonester un pape, par charité fraternelle, s’il se conduit mal. Ce qu’il nie c’est qu’on puisse lui intenter un procès et le juger, puisqu’il est lui-même le juge de tous les hommes. Et dans les mots qui précèdent ce canon, il appelle l’église romaine la tête de toutes les églises, et il déclare que, après Dieu, le salut de toute l’Église dépend de la conservation du pontife romain. Je demande donc à Illyricus : cette parole de saint Boniface, évêque des Allemands, est-elle vraie ou fausse ?
Si elle n’est pas vraie, pourquoi nous en fait-il un reproche ? Si elle est vraie, pourquoi ne l’accepte-t-il pas ? J’essaierai de m’exprimer plus clairement. Si cette phrase n’est pas vraie, il n’est donc pas vrai qu’au pontife romain, qui entraîne plusieurs âmes dans l’enfer, on ne puisse pas dire : que fais-tu ? Si elle est vraie, le pontife romain est vraiment la tête de toutes les églises; et celui qui juge tout le monde ne peut être jugé par personne. Qu’Illyricus cesse donc d’alléguer des choses qui ne lui sont d’aucun profit. Au sujet de la glose, qu’il sache que, dans la nouvelle édition, elle est rejetée par le pape comme fausse, ou comme n’ayant jamais fait partie du décret.
Illyricus continue toujours, en citant cette fois Daniel. « Il dit que l’antichrist s’élèvera au-dessus de Dieu, et que c’est ce qu’a fait le pape, comme il apparait dans ce qui précède. De même, il veut qu’on l’écoute, lui, plus que Dieu, et il déclare hautement, en blasphémant, que l’Écriture est la source de toutes les hérésies, et des schismes, qu’elle est obscure et ambigüe. » Il aurait du rapporter fidèlement les paroles de Daniel, car il ne dit pas qu’il s’élèvera au-dessus de Dieu, mais contre tout Dieu. » Et, plus bas : « Il ne se souciera d’aucun dieu, car il s’élèvera contre toutes choses. » Ce trait, qui est propre à l’antichrist, démontre clairement que le pape n’a rien de commun avec l’antichrist, car l’antichrist ne se souciera d’aucun dieu, alors que le pape adore un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il ne fait pas seulement cela, mais (pour parler comme vous) il adore publiquement autant de saints qu’il y en a dans le ciel, et sur terre, ainsi que leurs images et leurs reliques. Et ce que tu ajoutes : « que le pape vocifère en disant que l’Écriture est la source de toutes les hérésies et les schismes », je ne le vois écrit nulle part. Mais j’ai entendu dire que c’est une des paroles de ton Luther (préface de l’histoire, Strasfort, en l’an 36). Je ne vois, pourtant, pas trop ce qu’on peut reprocher à cette parole si on l’entend dans un bon sens. Car, même un saint Hilaire de Poitiers (dans son livre sur les synodes) démontre, en conclusion, que « plusieurs hérésies sont nées de textes de l’Écriture mal compris. » Et Tertullien, dans son livre sur les prescriptions, dit avec encore plus d’audace : « Je ne crains pas de dire que les saintes Écritures sont, par la volonté de Dieu, composées de telle façon qu’elles fournissent une matière aux hérétiques. N’est-il pas écrit : « il faut qu’il y ait des hérésies ». Mais, sans l’Écriture, il ne peut pas y en avoir. »
Que les Écritures soient ambigües et obscures en plusieurs passages, le pape n’est pas le seul à le déplorer, tous les pères anciens s’en sont plaints également. Luther lui-même a du, bon gré mal gré, le reconnaître. N’a-t-il pas écrit, dans sa préface des psaumes : « Je ne veux pas qu’on pense de moi, ce que n’a pu faire aucun des plus saints et des plus savants docteurs, que je comprenne et enseigne le psautier et tous ses versets dans son sens légitime. Il suffit que j’en aie compris quelques-uns en partie. Mais le Saint-Esprit s’en est réservé beaucoup pour nous maintenir toujours comme des disciples, il en montre beaucoup pour nous allécher, et il en cache beaucoup pour nous éprouver. » Et plus bas : « Je sais que ce serait le propre d’une très impudente témérité d’oser affirmer qu’il y a un seul livre de la sainte Écriture qui puisse être compris par tous dans toutes ses parties. » Le même Luther n’affirme-t-il pas que c’est en suant à grosses gouttes qu’il a cherché le sens véritable et naturel de l’Écriture. Et enfin, tant de traductions différentes de l’Écriture, dans de sectes chez nos adversaires ne crient-elles pas que l’Écriture est difficile à comprendre ?
Illyricus ajoute ensuite « que Daniel a prédit que l’antichrist réussirait dans toutes ses entreprises, jusqu’à ce que s’apaise la colère de Dieu. Or, le pape opprime à son gré, avec tyrannie et impiété, autant les nombreux royaumes que les innombrables églises. » Où sont les preuves de cette accusation ? Quel auteur cite-t-il ? Et que se passera-t-il si nous, nous démontrions, que c’est une note contraire à cette troisième note de l’antichrist qui convient au pape. Car, depuis le moment où, selon vous, l’antichrist a commencé à régner, son empire, bien loin de croitre, est allé en décroissant. Au temps de saint Léon le grand, c’est-à -dire 150 ans avant que, selon vous, ne naisse l’antichrist, le pape romain présidait sur un plus grand nombre de peuples que ne comprenait l’empire romain. Voici ce qu’écrit saint Léon (semon 1 de la naissance au ciel est apôtres Pierre et Paul ) : « Devenue, par le siège sacré de Pierre, tête de la terre, Rome, ton royaume s’étend plus loin, par la religion divine, que par la domination terrestre. » Et Prosper (dans son livre sur l’ingratitude) : « Siège de Pierre, Rome, que l’honneur du pasteur a fait tête du monde, tout ce qu’elle n’a pas possédé par les armes, elle le tient par la religion. »
Et ensuite, sous le règne de l’antichrist, depuis 606 (selon vous), le siège de Rome perdit peu à peu presque toute l’Afrique, une grande partie de l’Asie, et toute la Grève. Or, à notre époque, où, selon vous, sévit plus que jamais l’antichrist, où tout devait lui réussir, le pape a perdu une grande partie de l’Allemagne, la Suède, la Gothie, la Norvège, le Danemark, une bonne partie de l’Angleterre, de la Gaule, de la Suisse, de la Pologne, de la Bohème et de la Pannonie. Donc, si réussir dans ses entreprises est une note de l’antichrist, ce n’est pas le pape qui a acquis ces pays, mais Luther, qui, par la prédication d’une liberté charnelle, a séduit tant de peuples, et qui a obtenu tant de succès qu’un simple moine inconnu est devenu le prophète de toute l’Allemagne, et presque leur pape. On pourrait donc avoir de bonnes raisons de l’appeler l’antichrist. Mais, poursuivons. Il dit, comme quatrième accusation, que Daniel prédit que l’antichrist ne se souciera plus du Dieu de ses pères. « Cela est vraiment prophétisé du pape, comme nous l’avons clairement prouvé plus haut dans le livre de Jean. » Et nous, au même, endroit, nous l’avons clairement réfuté.
Il dit, en cinquième lieu, qu’il ne portera aucun intérêt à l’amour des femmes. C’est ce que le pape a fait par l’imposition du célibat aux siens, et par ses débauches sodomiques. » Je ne dis rien ici sur votre indigne témérité qui vous fait affirmer tout ce qui vous passe par la tête. Puisque vous parlez sans réflexion, êtes-vous seulement capables de prouver ce que vous avancez, oui ou non ? Mais ceci, cependant, je le dirai. Même si les paroles de Daniel que vous citez sonnent ainsi en grec, saint Jérôme les a traduites tout autrement à partir du texte hébreu. Voici quelle est sa traduction : « Et il sera en concupiscence de femmes. » Et même si les mots hébreux (…..) ne signifient que « en concupiscence de femmes », et n’ont aucun ajout qui nous permette de dire si oui ou non l’antichrist sera en concupiscence de femmes, il y a deux raisons qui rendent la version de saint Jérôme plus probable. La première. Il est prouvé qu’Antiochus, de qui Daniel parle, selon la lettre, et qui était un type de l’antichrist, a été adonné à l’amour des femmes. C’est ce que dit saint Jérôme dans le commentaire de ce passage : « Antiochus fut un débauché, et, par ses rapts et ses obscénités il abaissa tellement la majesté royale qu’il marchait en public avec des mimes et des courtisanes, et satisfaisait ses passions en présence du peuple. » Puisqu’il en est ainsi, est-ce d’un tel roi que Daniel pouvait dire qu’il était indifférent aux femmes ? L’autre raison est que, comme l’antichrist sera le futur Messie des Juifs, que les Juifs attendront du Messie, en plus d’autres faveurs, la multitude des femmes, il est tout à fait improbable que l’antichrist prescrive ou loue le célibat. J’ajoute, pour finir, que si l’imposition du célibat aux prêtres est une marque de l’antichrist, ce n’est pas seulement le pape qui sera antichrist, mais tous les anciens pères. Car (pour ne pas parler de ce qui sera expliqué en son lieu), écoutez ce que disent les pères du concile 2 de Carthage : « Il a plu à tous que les évêques, les prêtres, les diacres, ou ceux qui touchent les sacrements, s’abstiennent de leurs femmes, en tant que gardiens de la pudicité, pour que ce que les apôtres ont enseigné, et ce que l’antiquité a observé et conservé, nous le gardions, nous aussi. »
Il dit, en sixième lieu, « que l’antichrist adore le dieu Mozim, qu’il lui rend un culte avec de l’or et de l’argent, plaçant toute sa piété en lui, construisant plusieurs grands temples ornés de toutes sortes de pierres précieuses, où résonnent de magnifiques chants. » Du dieu Mozim, nous avons déjà dit plus haut plusieurs choses. Nous avons montré là qu’il était ou l’antichrist, ou le diable que l’antichrist adorait secrètement. Mais, il me semble que notre Illyricus veut faire de Jésus Christ le dieu Mozim, ce qui est un blasphème intolérable. Car, tous les temples qui sont splendidement ornés, et qui ont été, par les souverains pontifes, recouverts d’or et d’argent, sont consacrés et dédiés au Christ, nul ne l’ignore. Or, si celui qui est adoré dans ces temples est le dieu Mozim, qui ne voit que, pour les mêmes raisons, le Christ lui-même est le dieu Mozim ? Et la construction et l’embellissement des temples n’ont pas commencé en l’année 606, année où ils veulent que soit apparu l’antichrist, mais trois cents ans auparavant.
Écoutez l’historien Eusèbe, livre 9, chapitre 10, selon la traduction de Ruffin : « Tous étaient remplis d’une grand joie infusée par Dieu, surtout en voyant ces lieux qui avaient, peu avant, été détruits par les engins des tyrans impies, surgir de terre plus brillants, plus éclatants qu’auparavant, comme s’ils avaient été construits par Dieu, et remplacer les humbles lieux de culte d’autrefois. » Et Cyrille de Jérusalem : « Les rois qui sont maintenant, par leur piété, ont revêtu d’or et d’argent la sainte église de la résurrection, dans laquelle nous sommes maintenant, et l’ont rendue splendide par les statues, les autels, les colonnes, les vases et les décorations de toutes sortes. » Au sujet de la magnificence des temples et des vases sacrés de l’Église, voir Eusèbe livre 3 et 4 de la vie de Constantin, saint Grégoire de Nysse ( sur le martyr Theodore) saint Grégoire de Naziance (discours 1 sur Julien), saint Jean Chrysostome, (homélie 66 au peuple d’Antioche), saint Cyrille d’Alexandrie (livre de la foi droite aux reines), saint Damase (vie de saint Sylvestre ) saint Ambroise (livre 1, chapitre 21, des devoirs) saint Jérôme (commentaire du chapitre 8 de Zacharie), saint Augustin (psaume 133 ), saint Paulin (troisième sermon sur la naissance au ciel de saint Félix), Prudence (dans l’hymne à saint Laurent ), Procopium (dans le livres des édifices de Justinien). Tous ces auteurs ont surement vécu avant l’année de naissance de l’antichrist, et pourtant, ils attestent que, à leur époque, il y a avait des églises immenses décorées et édifiées avec un grand art, et ornées richement. Elles étaient si magnifiques et si splendides que celles que nous voyons maintenant ne peuvent pas en souffrir la comparaison.
Il déclare. en septième lieu, que Daniel dit de l’antichrist qu’il enrichira ses compagnons, ce que le pape a fait. Voulez-vous dire qu’il a enrichi Jean Eck, Jean Cochlaeus, Jean Roffensen, Latomus, Driedonem, Tapperus, Petrus a Soto, et d’autres grands savants qui ont travaillé jour et nuit pour réprimer vos fureurs, sans recevoir jamais une obole du souverain pontife ? C’est qu’ils n’attendaient aucune récompense des hommes, puisqu’ils travaillaient pour Dieu seul. Si le souverain pontife a attribué à des cardinaux et des évêques de riches évêchés, ce n’est pas tant lui qui les a enrichis que la piété des fidèles. Illyricus continue. « Paul, 2 Thessal 2, a attribué 5 notes à l’antichrist. « La première, qu’il s’assoira dans le temple de Dieu (car chaque évêque s’assoit dans le temple de Dieu). C’est ce que fait le pape en s’imaginant être le vicaire du Christ, et en régnant sur les consciences des hommes. Car, s’il se présentait comme un ennemi du Christ, il serait, comme Mahomet, en dehors de l’Église. » Mais Paul, Illyricus, a dit non seulement que l’antichrist s’assoirait dans le temple de Dieu, mais il explique la façon dont il s’assoirait dans ce temple, en se montrant lui-même comme Dieu. Le pape, tu peux en témoigner toi-même, se fait le vicaire du Christ, il ne se fait donc pas Dieu. Car, un vicaire de Dieu ne peut pas être Dieu, à moins que tu imagines des dieux supérieurs et inférieurs. Je te demande donc :
si le pape n’est pas à l’extérieur de l’Église, comme tu le dis dans ton commentaire, il est donc dans l’Église. Où es-tu donc, toi et les tiens ? En dehors de l’Église ? Car, l’Église est une, et c’est en elle que siège le pape. Donc, si vous n’êtes pas dans cette église-là , vous n’êtes dans aucune. Mais écoutons le reste.