Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 79)
Et, chose incroyable, avec quelle véhémence cette fumée n’a-t-elle pas obscurci les Écritures ? Il y a tellement de versions différentes, tant de commentaires contradictoires que les choses qui semblaient claires autrefois sont devenues d’une épaisse obscurité. Exemple. Qu’est-ce qu’on peut dire plus clairement que cette parole de saint Paul : « Au sujet des vierges, je n’ai pas de précepte du Seigneur. C’est un conseil que je donne. » Et, cependant, tous les hérétiques de notre temps nient, sans broncher, que, sur la virginité, il existe un conseil. Ils ajoutent même que, dans ce passage, loin de conseiller la virginité, saint Paul cherchait plutôt à en détourner les hommes. Qu’y a-t-il de plus clair que cette parole du Seigneur : « Cela (hoc) est mon corps. » Et pourtant, à notre époque, rien n’est plus obscur. Que dire des transylvaniens ? Il est clair pour tous que saint Jean a écrit son évangile principalement contre Cérinthe et Ébion, qui niaient la divinité du Christ. Or, par leurs commentaires, les transylvaniens ont fait de cet évangile une arme contre la divinité du Christ.
Venons-en maintenant aux locustes qui sont sorties de la fumée du puits. Par locustes, Chytraeus entend les évêques, les clercs, et les moines. Mais son explication déraille, car avant l’époque de saint Grégoire, il y avait des évêques, des clercs et des moines, dans l’Église, avant même, donc, que ne sortent ces mystérieuses locustes. Or, tout ce que saint Jean dit de ces locustes s’applique parfaitement aux luthériens et aux hérétiques de ce temps. Car, les locustes viennent toujours en grand nombre, et elles ont l’habitude de foncer sur nous en escadrons. Proverbe 30 : « La locuste n’a pas de roi, et elle avance sur toutes choses en masses désordonnées. » De la même façon, les luthériens n’ont pas de roi, car ils nient qu’il existe une personne qui soit la tête de toute l’Église. Néanmoins, en un bref instant, ils se multiplièrent au point de devenir une multitude informe, sans qu’on ait à s’en étonner, car ils ouvraient la porte à tous les vicieux. Les gloutons accoururent à eux, parce que, les luthériens ne connaissent pas le jeûne; les impudiques, parce que chez eux, tous les vœux de chasteté sont réprouvés, et parce qu’ils accordent le droit de se marier aux moines, aux prêtres, et aux vierges consacrées; les apostats parce que, chez eux, tous les monastères sont vidés et transformés en palais; les princes avares et ambitieux, parce que les biens ecclésiastiques et les personnes ecclésiastiques sont soumis à leur pouvoir; les lâches et les ennemis des bonnes œuvres, parce que, pour eux, la foi seule suffit, et les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut. Enfin, tous les pécheurs invétérés et les criminels parce que, chez eux, a été enlevée la nécessité de confesser ses péchés, et de rendre des comptes à son propre pasteur, chose qui représentait, pour les pécheurs invétérés, un frein important.
Saint Jean fait une description admirable de ces locustes. Car il dit qu’elles ont une face humaine, féminine même, que leur queue est celle des scorpions, et leur corps celui des locustes. Elles portent sur la tête une couronne quasi dorée, ont des dents de lions, et leur poitrine est armée d’une cuirasse de fer. Ensuite, elles ressemblaient à des chevaux qui piaffent d’impatience; et le son bruyant de leurs ailes était semblable à celui de charriots qui courent au combat. Et elles avaient au-dessus d’elles le roi de l’abyme qui leur servait de roi, celui qu’on appelle l’exterminateur. Leur visage attrayant signifie le début de leur prédication, qui commence toujours par un passage de l’évangile, car ils promettent qu’ils ne diront rien d’autre que la pure parole de Dieu. C’est de cette façon qu’ils enjôlent facilement les simples. La queue de scorpion signifie une fin empoisonnée et létale.
Car, après avoir présenté la parole de Dieu, ils la corrompent par une interprétation perverse; leur queue se redresse, pique, et infuse un virus létal. Le corps de la locuste qui n’est presque rien d’autre qu’un ventre, (car la locuste est un animal ventru qui ne peut ni avancer ni voler correctement, qui monte en sautant, et qui retombe vite par terre). Elle représente les hérétiques de ce temps qui sont des hommes qui chérissent leur ventre, qui sont ennemis des jeûnes et de la chasteté, qui ne peuvent pas se maintenir dans les voie des commandements, ni voler vers les contemplations célestes. Ils essaient, parfois, de se redresser et d’amender leurs mœurs, mais, à la façon des locustes, ils retombent par terre. On peut en donner comme exemple la visite de Luther en Saxe. Car, quand Luther se rendit compte qu’à cause de sa prédication de la liberté évangélique et de l’abrogation de toutes les lois ecclésiales, les gens se ruaient, sans aucun frein, vers les vices, il prescrivit une visite pastorale, et rappela aux pasteurs qu’ils avaient à prêcher la pénitence, la peur de Dieu, l’obéissance et les bonnes œuvres. Mais sans résultat. Voir Cochlaeus dans la vie et les actes de Luther, en l’année 1527.
De la même manière, ils essaient de voler par la contemplation, et ils écrivent des livres sur la trinité, sur l’incarnation et les autres mystères. Mais, ils tombent dans de très graves erreurs, et même dans des hérésies pernicieuses, comme leur enseignement sur l’ubiquité qui détruit tout le mystère de l’incarnation et de la trinité. Les couronnes sur la tête de ces locustes signifient l’arrogance et la superbe avec lesquelles ils se placent au-dessus de tous. Luther ne dit-il pas au prince Georges : « Depuis le temps des apôtres, aucun docteur, aucun écrivain, aucun théologien, aucun juriste n’a si magnifiquement et si clairement confirmé, instruit et consolé les consciences des membres des états séculiers, comme je l’ai fait moi-même. Par une grâce singulière de Dieu, je sais avec certitude que ni Augustin, ni Ambroise, qui étaient pourtant les meilleurs dans ce domaine, ne sont mes égaux.» Et que dire de ce que non seulement Luther et Calvin ne fassent aucun cas de mille Cyprien et de mille Augustin, mais que le dernier des luthériens n’ait que du mépris pour les papistes, qu’il considère comme des ânes et des demeurés?
Ces couronnes étaient quasi dorées, c’est-à -dire qu’elles paraissaient être dorées sans l’être vraiment, car les hérétiques donnent l’impression que c’est le zèle de l’honneur de Dieu et la charité qui les poussent à parler comme ils font, alors que zèle de Dieu est le cadet de leurs soucis. Les dents des lions signifient les accusations, les délations et les dénonciations par lesquelles, dans des lettres et des sermons, ils détruisent la réputation des pontifes, des clercs et des moines, et même des saints qui règnent avec Dieu dans le ciel. Ils semblent se nourrir de cette chasse aux sorcières, et ils soulèvent tant de choses qui n’existent pas, qui n’ont pas existé, et qui probablement n’existeront jamais, qu’ils semblent avoir éteint en eux la voix de la conscience. Les textes que nous avons déjà cités suffisent comme preuve. La poitrine recouverte d’une cuirasse de fer signifie l’entêtement, l’obstination. Car, ils sont si opiniâtres que même quand on les convainc d’erreur, ils ne cèdent pas. Ils préféreraient connaitre plusieurs fois la mort plutôt que de reconnaitre qu’ils se sont trompés. Leur ressemblance à des chevaux qui piaffent manifeste leur audace et leur témérité. Car, ils jettent le gant facilement, et toisent et narguent leurs contradicteurs, mais ils n’ont que des mensonges à donner comme arguments. N’est-ce pas ce que conseille Luther dans son assertion, article 25 ?
La ressemblance avec les oiseaux signifie la rapidité avec laquelle s’est répandue, dans différents pays, cette hérésie tentaculaire. Car elle occupa, en peu de temps, non seulement les pays septentrionaux, mais elle osa se rendre jusqu’aux Indes, où Dieu ne permit pas qu’elle prit racine. Car cette nouvelle et fervente église du Christ ne méritait pas une telle punition. Enfin, c’est le roi de l’abyme que les locustes ont pour roi, car même si les locustes n’ont pas de chef visible, elles ne peuvent pas être privées d’un chef invisible. « Car (Job, 41) c’est lui qui est le chef de tous les fils de l’orgueil. » Le roi des locustes est appelé exterminateur car, par aucune autre hérésie ou persécution, le démon n’a dévasté ou exterminé autant l’Église que par celle de Luther. Les autres hérésies, en effet, rejetaient un article ou l’autre du credo, mais ne renversaient pas tout l’ordre et toute la discipline de l’Église. Or l’hérésie de Luther, par lui-même directement, ou par ses enfants les anabaptistes, les calvinistes, les trinitaires, les libertins, a saccagé complètement tous les biens de l’Église dans les lieux où ils ont pu s’établir. Car, elle enlève la trinité à Dieu, et la divinité au Christ, par les nouveaux samosatiens. Par les anabaptistes, elle enlève au Christ son humanité, aux anges et aux saints, le culte et l’invocation, au purgatoire, le suffrage des vivants. Ce purgatoire, elle a même fini par l’exterminer. Elle a enlevé à l’Église militante, plusieurs livres de la sainte Écriture, presque tous les sacrements, toutes les traditions, le sacerdoce, le sacrifice, les vœux, les jeûnes, les jours de fête, les temples, les autels, les reliques, les croix, les images, tous les monuments de la piété. Elle a exterminé aussi les lois ecclésiastiques, la discipline, et tout l’ordre de l’Église.
Mais elle a peut-être épargné l’enfer pour ne pas faire injure à son roi, Lucifer. Oh que non ! Car, plusieurs, parmi les luthériens, nient que l’enfer soit véritable, ou qu’il soit un lieu; et ils s’imaginent je ne sais trop quel enfer fantastique, comme nous l’avons démontré plus haut à la descente du Christ aux enfers. Cette hérésie peut donc véritablement être appelée exterminatrice, et elle est vraiment digne de ce chef qui, en hébreu, se dit exterminateur. Et je suis fort étonné que les luthériens ne déplorent pas eux-mêmes cette extermination, aveuglés qu’ils sont par la fumée qui sort de l’abyme. Mais, dans toute cette désolation, une consolation demeure : les locustes ne font pas de mal aux herbes, aux arbres couverts de feuilles ou de fruits, mais seulement aux hommes qui n’ont pas la marque du Dieu vivant. Car, comme cette hérésie est tout entière charnelle, elle ne peut pas facilement tromper les bons, ceux donc les âmes sont verdoyantes, c’est-à -dire là où bourgeonnent et fleurissent la religion, et la piété. Voilà pourquoi nous constatons que rarement ou jamais quelqu’un n’est passé de l’Église aux luthériens, sans avoir commencé par mener une vie de relâchement ou de débauche.
CHAPITRE 24 : On réfute les arguments de Calvin et d’Illyricus avec lesquels ils cherchent à prouver que le pape n’est plus évêque. On réfute aussi la fable de la papesse Jeanne.
Il reste à traiter de ce que nous avions réservé pour la fin, à savoir que non seulement le pontife romain n’est pas l’antichrist, mais qu’il n’a jamais perdu son pontificat. Car, Calvin et Illyricus ont cherché à prouver, l’un par la raison, l’autre par de simples conjectures, que le pape n’est plus aujourd’hui un vrai pape. Commençons donc par Calvin (livre 4, chapitre 7, versets 23 et 24 des institutions) : « Je voudrais savoir ce qu’est un pontife qui est vraiment évêque. Il doit être la tête de la charge qui est propre à un évêque, enseigner la parole de Dieu au peuple. Il doit être différent et proche de ce même peuple, administrer les sacrements, avertir et exhorter, corriger les pécheurs, et contenir les fidèles dans la sainte discipline. Or, que fait le pape de tout cela ? Ou plutôt, que fait-il semblant de faire ? Que l’on dise donc pour quelle raison on veut que soit évêque quelqu’un qui ne met pas la main à la pâte, qui n’est même par prêt à lever le petit doigt ? Car, il n’en est pas d’un évêque comme d’un roi. Si le roi n’accomplit pas le travail propre à un roi, il conserve les honneurs et le titre. Mais, pour juger un évêque, il faut regarder le mandat du Christ qui doit toujours être en vigueur dans l’Église. Que les romanisants me dénouent ce nœud !
Leur pontife n’est donc pas le prince des évêques puisqu’il n’est même pas évêque. »
Si je ne me trompe, tout ce raisonnement peut être ramené à ce simple syllogisme. La différence qui existe entre un évêque et un roi est la suivante. Le roi est le nom d’un pouvoir et d’une préfecture, auquel est annexé le devoir de gouverner le peuple; tandis que l’évêque n’est le nom que d’un devoir, celui de proclamer la parole de Dieu et d’administrer les sacrements. Si ni le roi ni l’évêque n’accomplissent leur devoir, le roi retiendra son nom et sa dignité, mais l’évêque les perdra. Or, Le pontife romain ne remplit pas la charge d’un évêque diocésain, puisqu’il ne prêche ni ne distribue les sacrements. Il perd donc son nom et sa dignité, et ne peut plus être appelé évêque.
Les magdebourgeois (centurie 9, chapitre 20, colonne 500) essaient de confirmer la même chose par une conjecture et un signe. Ils disent, en effet, que le signe évident de la mutation de l’église romaine en Babylone la prostituée, consiste en ceci. Dieu a voulu qu’à l’époque où cette mutation s’est opérée, une prostituée trône sur le siège de Rome, du nom de papesse Jeanne. Les auteurs qu’ils citent sont Platina, Martino Polo, Sigebertus, et Mariano Scoto. Ils invoquent, aussi, comme preuve, les vestiges de cette chose qui sont demeurés jusqu’à notre époque : un certain siège de porphyre perforé au centre, qui demeurerait dans le palais de saint Jean du Latran, dont on se serait servi pour détecter si le pontife nouvellement élu était un mâle ou non. Et d’une statue de femme avec enfant, qui jusqu’à notre époque, est demeurée dans le lieu où l’on dit que la papesse Jeanne accoucha. Et du fait que, quand ils vont du Vatican au Latran, les pontifes romains ont toujours coutume de se détourner de l’endroit où cette femme a enfanté, en haine de ce lieu. Mais il n’est pas difficile de dénouer ces nœuds.
Nous répondons d’abord à Calvin.
Calvin parle ou de la signification du nom, ou de la chose elle-même, quand il dit que l’évêque est le nom d’un office, le roi celui d’une dignité. S’il parle de la signification du nom, il se fourvoie manifestement, car le mot episcopus vient du mot grec épiskopein, c’est-à -dire considérer, inspecter, et se rapporte à une fonction d’inspecteur. Le mot roi vient du verbe regere, et se rapporte à une fonction de gouverneur. Et comme roi est le nom d’un magistrat, épiskopos état aussi, chez les païens le nom d’un magistrat, comme on le voit dans la comédie d’Aristophane, les oiseaux. Et ce qui est encore plus surprenant, c’est que le nom de pasteur est donné, dans les Écritures (Éphésiens 4, Isaïe 44), aussi bien au roi qu’à l’épiscope. Si c’est de la chose elle-même que l’on parle, il ne se fourvoie pas moins. Car l’autorité royale n’est pas une simple tâche de juge, mais une vraie préfecture dans les choses politiques, c’est-à -dire le pouvoir de régir les hommes qui leur sont soumis, en commandant et en punissant. De la même manière, le pontificat n’est pas une simple charge de prédication, car beaucoup prêchent sans être pontifes, mais est une vraie préfecture ecclésiastique, c’est-à -dire un pouvoir de régir les hommes dans les choses spirituelles et divines, et donc de commander et de punir. Nous avons déjà dit beaucoup de choses là -dessus, plus haut, et nous en ajouterons d’autres, au chapitre suivant. Pour l’instant quelques citations fort claires suffiront. Saint Paul (1 Cor 11) : « Le reste, je le règlerai quand je reviendrai. » Et (2 Cor 13) : « Pour que, présent, je n’agisse pas avec plus de dureté, selon le pouvoir que m’a donné le Seigneur. » Et (Hébreux 13) : « Obéissez à vos préposés, et soumettez-vous à eux ! » Et 1 Timothée : « Ne reçois pas une accusation contre un prêtre, sans qu’il n’y ait deux ou trois témoins. »
Ajoute aussi qu’il est faux que les pontifes romains n’exercent pas de ministère épiscopal. Car, ils ne sont pas tenus de prêcher et de distribuer les sacrements par eux-mêmes, si une juste raison les en empêche. Il suffit qu’il voie à ce que ces choses soient accomplies par d’autres. Autrement, les évêques seraient tenus à l’impossible. Car, il n’existe pas de diocèse si petit qui permette à un évêque de prêcher et d’administrer les sacrements dans toutes les paroisses à la fois. Il le fait donc là où il le peut, et, là où il ne le peut pas, il le fait faire par d’autres. On ne manque pas d’exemples de cela dans l’antiquité. Possidius écrit, dans la vie de saint Augustin, que l’évêque d’Hippone, Valère, avait confié à son prêtre Augustin la charge de prêcher. Et, au même endroit, Possidius rapporte que, dans l’église orientale, plusieurs évêques avaient coutume de confier à des prêtres la charge de prêcher, qu’ils n’étaient plus capables de remplir. Nous ne nous permettons pas de dire, cependant, comme Valère ou d’autres, que ceux qui ne prêchaient pas la parole de Dieu par eux-mêmes, n’étaient plus évêques.
À l’argument des magdebourgeois, je réponds que cette histoire de la papesse Jeanne est une fable, que réfute avec beaucoup de précision Onuphrius, dans ses additions à Platina. Que ce soit une fable, on le prouve par les témoignages des écrivains grecs et latins. Le premier qui a pu écrire sur cette chose, en connaissance de cause, est Athanase le bibliothécaire, qui vécut à l’époque où l’on imagine qu’une Jeanne V111 a été pape, c’est-à -dire autour de l’année 850. Il participa au couronnement de plusieurs papes qui ont précédé ou suivi cette Jeanne. Il écrit que, après Léon 1V, le siège est resté vacant pendant quinze jours, et que c’est Benoit 111 qui lui a succédé. Il démontre, par ces paroles, qu’il n’y a pas eu de papesse Jeanne. Car, tous ceux qui admettent l’existence de cette papesse, la font siéger après Léon 1V et avant Benoit 111, et la font régner pendant deux ans et cinq mois. On dira, peut-être, que, pour plaire aux pontifes, Anastase a omis ce Jean V111. Mais, il aurait fallu qu’il parle d’une vacance du siège qui a duré deux et ans et demi. Et cela, il ne pouvait le faire sans commettre une erreur dans la chronologie, que pouvaient facilement relever les contemporains. Ils répondront peut-être qu’il n‘y a pas d’erreur dans la chronologie, car ces deux années de Jean ont été ajoutées aux années de Léon IV. Anastase dit que Léon IV a siégé huit ans, c’est-à -dire six ans de Léon et deux de la papesse Jeanne. Mais, Anastase n’est pas le seul à donner huit ans de règne à Léon. Martin Polonus, Platina, les magdebourgeois, Bibliander et les autres, parmi ceux qui racontent que la papesse Jeanne a régné deux ans et demi, donnent, eux aussi, huit ans de règne au pape Léon. Il est donc forcé qu’il y ait une erreur dans la chronologie d’Anastase, si on place Jeanne tout de suite après Léon.
Anastase n’est pas la seule autorité en ce domaine. L’évêque de Vienne, Adon, qui vivait à cette époque, et qu’on ne peut pas soupçonner d’avoir menti pour plaire aux papes, enseigne qu’il n’y a eu aucun pape entre Léon IV et Benoit III. Voici ce qu’il dit dans sa chronique, en l’année 865 : « Le pontife romain Grégoire mourut, et, à sa place, Serge est ordonné. À sa mort, il est remplacé par Léon. Au décès de celui-ci, Benoit lui a succédé sur le siège apostolique. » Parlent de la même façon Rheginus, Lambertus, Hermanus, Contractus, Abbas Uspergensis, Otho Frisigensis, et tous les autres historiens, fort nombreux, jusqu’à Martin Polonus, qui vécut quatre cents ans après l’évènement. Il fut le premier à raconter cette histoire de la papesse Jeanne, à l’encontre de tous les témoignages antérieurs. C’est de lui que la reçut Platina et les autres écrivains contemporains.
Non seulement les latins, mais les grecs qui ont écrit avant Martin Polonus, comme Zonaras, Cedrenus, Joannes Curopalates, ne font aucune mention de cette curieuse historiette. Ils ne faisaient surement pas la cour aux pontifes romains, et ils auraient certainement sauté sur une occasion de se moquer des latins, s’ils l’avaient pu. Comment peut-on croire qu’un Martin Polonus, qui a vécu quatre cents ans après les évènements, connaisse mieux l’histoire que les historiens contemporains ? Les magdebourgeois prétendent que, avant Martin Polonus, Sigebertus et Marianus Scotus ont été les premiers à parler de la papesse Jeanne. Mais cela est faux. Car, mêmes si dans les écrits de ces auteurs qui sont imprimés aujourd’hui, on trouve le récit de la papesse Jeanne, on ne le trouve pas dans les anciens manuscrits. Il est donc facile de voir qu’on a corrompu le texte. Au monastère de Gemblacensi, où vécut le moine Sigebertus, est conservé un très ancien manuscrit qu’on croit avoir été écrit par l’auteur lui-même. Or, dans ce livre, il n’est fait aucune mention de la papesse Jeanne. Jean Malonanus, docteur de Louvain, qui vit encore, atteste avoir vu ce manuscrit. C’est le même qui certifie que, dans les anciens exemplaires de Marianus Scot, on ne trouve rien sur la fable de la papesse Jeanne.
Que ce soit une fable, le récit de Martin sur la papesse Jeanne le prouve lui-même. Il dit d’abord que ce Jean a été un anglais de Moguntia. Or, Moguntia n’est pas en Angleterre, mais en Allemagne. Et ceux qui ont tenté de corriger cette erreur se sont contredits. Car, Platina dit que ce Jean fut un anglais, mais originaire de Moguntia. Les magdebourgeois, au contraire, qu’il est né en Moguntia , mais qu’il était originaire de l’Angleterre. Theodore Bibliander, dans sa chronique, affirme qu’il n’est ni né ni n’est originaire de l’Angleterre, mais qu’il a été éduqué et formé en Angleterre. De plus, Martin et ceux qui le suivent, racontent qu’il est allé étudier à Athènes. Mais il appert que ni à Athènes, ni ailleurs en Grèce, il n’y a avait de gymnase littéraire à l’époque. Sinesyus écrit dans sa dernière lettre à son frère, que, en son temps, il n’y avait d’académie que de nom. Ce Synisius a vécu après saint Basile et saint Grégoire de Naziance. Cedrenus et Zonaras (dans la vie des empereurs Michel et Theodose), rapportent que c’est vers la fin du règne de Michel, quand il régnait seul après avoir écarté sa mère Théodora, que les écoles de belles lettres et de philosophie ont été restaurées par Barda César. Car, jusqu’à cette époque, et pendant un grand nombre d’années, les études de sagesse étaient tellement éteintes en Grèce qu’il n‘en restait plus aucun vestige. Or, l’on sait que la période où Michel régna seul après avoir éloigné sa mère, coïncide avec l’époque où Nicolas I succéda à Benoit 111, qui avait lui-même succédé, comme ils l’imaginent, à Jeanne V111. En effet, toutes les chronologies, et même celle de Bibliander, placent le début du règne de Michel, quand il gouverna seul, en l’année du Christ 856, et le pontificat de Jeanne, en l’année 854.
Il s’ensuit donc que c’est après la mort de cette Jeanne qu’a commencée en Grèce, la renaissance des études théologiques.
Troisièmement. Les magdebourgeois racontent que cette Jeanne VIII a enfanté en chemin, quand elle quitta le Vatican pour aller visiter l’église du Latran. Or, il est très certain, comme Onuphrius le démontre (dans le livre des sept églises) que les pontifes romains demeuraient alors dans le palais du Latran, et qu’ils n’ont habité dans le palais du Vatican qu’au temps de Boniface IX, c’est-à -dire en 1390. Une question se pose donc. Si elle habitait dans le palais du Latran, comment a-t-elle pu quitter le palais du Vatican, pour aller voir le palais du Latran ? Il n’est que trop certain que si quelqu’un écrivait aujourd’hui que le pape a quitté le Latran pour aller visiter l’église du Vatican, il ferait rire de lui, puisque tous savent que le pontife habite au Vatican. Quatrièmement, Martin et les autres disent qu’elle a enfanté lors d’une cérémonie publique et solennelle. Il est tout à fait improbable qu’une femme enceinte, sur le point d’enfanter, voulut s’imposer cette démarche, puisqu’elle risquait d’accoucher en chemin.
On prouve cela, en troisième lieu, par une lettre de Léon 1X, un saint pontife, à l’empereur de Constantinople, Michel (chapitre 23). Il lui dit qu’une rumeur persistante veut que plusieurs eunuques aient siégé sur le siège de Constantinople, et qu’une femme ait même été patriarche. Saint Léon ne reprocherait certainement cela aux Grecs si une chose pareille s’était passée à Rome. Et, c’est peut-être de là qu’est née la fable de la papesse Jeanne. Il y eut d’abord cette rumeur qu’une femme avait été patriarche de Constantinople. Et, par la suite, le nom de Constantinople a pu facilement disparaitre, et seul demeurer le souvenir d’une femme pontife, et pontife universel. Et, en haine de l’Église romaine, quelques-uns auraient alors commencé à raconter qu’une femme avait été pape. Et, il est vraisemblable que c’est au temps où Martin vécut que cette rumeur a pris naissance. Il est certain, en tout cas, que Martin Polonus, qui est le premier à raconter cette histoire, ne cite aucun auteur, et ne fait que dire : on raconte que. Il n’a donc pu le savoir que d’une rumeur incertaine.
Il n’y a pas lieu de s’étonner que quelqu’un ait inventé cette fable en haine de l’église romaine, quand on sait les énormes frictions et tensions qui existaient alors entre les papes et les empereurs bysantins. Car, même aujourd’hui, nous constatons que les Magdebourgeois ont inventé des choses incroyables. Martin, en effet, avait seulement affirmé que la femme était une anglaise de Moguntia, sans rien dire de ses parents, de son nom à elle, ou d’autres choses. Or, les magdebourgeois ont ajouté que le père de cette femme avait été un prêtre anglais, qu’elle avait reçue au début le nom de Gilberte, qu’elle avait été nourrie sous un habit d’homme dans le monastère de Fuldens, et avait écrit des livres sur la magie. Choses écrites sans aucune référence, et sans aucune justification. Ajoutons que ce Martin Polonus était un homme un peu simplet, qui a raconté aussi beaucoup d’autres fables, comme si elles étaient des récits historiques avérés. À l’objection qu’ils nous font du siège perforé, de la statue de la femme, et du détournement de la route, il est facile de répondre. Car, comme nous le constatons dans le livre 1 des cérémonies sacrées, ( livre 1, section 2), il y avait trois sièges en pierre dans la basilique du Latran, sur lesquels s’assoyait le nouveau pontife, le jour de son couronnement. Le premier était placé avant l’entrée dans le temple. Il était vil et abject, et c’est là que le nouveau pontife était d’abord amené. Il y restait assis pendant un certain temps, pour signifier par cette cérémonie, qu’il était élevé d’un lieu bas à un lieu élevé.
Le soulevant, ensuite, ils chantaient ce texte de 1 Rois 2 : « Il relève l’indigent de la poussière, et du fumier il élève le pauvre pour qu’il s’assoit avec les princes, et détienne le trône de la gloire. » Voilà pourquoi ce siège portait un nom qui se rapportait au fumier et aux excréments. L’autre siège était de porphyre, dans le palais lui-même, et le nouveau pape s’y assoyait, en signe de possession; et c’est pendant qu’il était assis sur ce siège qu’il recevait les clefs de l’église du palais du Latran.
Le troisième siège était semblable au deuxième, et il n’en était pas éloigné. Après s’y être assis, le nouveau pape remettait les clefs à celui qui les lui avait données, pour figurer peut-être la mort, par cette cérémonie, c’est-à -dire qu’il lui faudra bientôt céder sa place à un autre. D’un siège pour détecter le sexe, il n’est jamais fait mention.
Quant à la statue de la femme avec un enfant, elle n’était certainement pas de la papesse Jeanne. Car, si les adversaires disent que les historiens anciens ont tu la vérité sur cette affaire, pour ne pas offenser les pontifes romains, comment concevoir que les pontifes romains eux-mêmes aient voulu, par une statue, immortaliser cette honte et cette aberration ? De plus, si cette statue était la statue de la papesse Jeanne, elle représenterait un enfant nouveau-né. Or, l’enfant qui a été sculpté était déjà grand, et avait plusieurs années. Voilà pourquoi certains supposent que c’était la statue d’un prêtre païen, aux pieds de laquelle il sacrifiait. Enfin, si les papes évitent ce raccourci quand ils vont au Latran, ce n’est pas en haine de cette infamie, mais parce que cette rue est étroite, raboteuse, et donc inappropriée au cortège qui accompagne le pape. Ajoutons, comme l’atteste Onuphrius, qu’il ne manque pas de pontifes qui empruntent parfois cette voie.
2017 12 04 17h14 fin
Fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin : JesusMarie.com, France, Paris, 2019.
Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chretienne contre les Heretiques de ce Temps
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Saint Robert Bellarmin
Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps
Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos.
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2017 12 08 21h03 début LIVRE 4 : Du pouvoir spirituel du souverain pontife
CHAPITRE 1 : Le pape est le juge suprême dans les controverses de foi et de morale
Nous avons montré, jusqu’à présent, avec nos faibles moyens, que l’évêque romain est le pasteur suprême de toute l’Église catholique, qu’il a été institué par Dieu, qu’il n’a jamais dégénéré en antichrist, et qu’il n’a, en aucune façon, perdu sa dignité suprême. Nous allons disserter maintenant de son pouvoir, autant spirituel que temporel. Du pouvoir spirituel dans ce quatrième livre. Et, avec l’aide de Dieu, nous parlerons du pouvoir temporal dans le cinquième, qui sera le dernier. Même s’il y a un grand nombre de choses à dire sur le pouvoir spirituel du pape, quatre questions s’avèrent particulièrement importantes. Une sur le pouvoir de juger les controverses qui portent sur la foi et la morale : est-ce que ce pouvoir réside dans le souverain pontife ? Une sur la certitude, ou, pour le dire en d’autres mots, sur l’infaillibilité de son jugement : est-ce que le pape peut errer en jugeant des controverses de foi et de mœurs ? Une troisième, sur la puissance coercitive des lois à porter : le pape peut-il faire des lois qui obligent en conscience, et qui obligent de croire et d’agir comme il l’a jugé ? La quatrième, la communication de ce pouvoir. La juridiction de tous les autres ecclésiastiques leur est-elle communiquée par le souverain pontife, ou immédiatement par Dieu ?
En plus de ces quatre questions générales, on a coutume d’en présenter aussi quelques autres. Comme, par exemple, est-ce que le souverain pontife peut convoquer, transférer, ou dissoudre des conciles généraux ? Peut-il canoniser des saints, accorder des indulgences, approuver ou réprouver des instituts religieux, nommer ou confirmer des évêques ? Mais ces questions, et d’autres semblables, n’appartiennent pas proprement à notre propos. La première appartient à la dispute des conciles, l’autre à la dispute de la pénitence; la troisième à la dispute du culte des saints; la quatrième, à la dispute des vœux et des instituts religieux; la cinquième à la dispute sur les clercs. Nous les traiterons donc, ces questions, eu temps et lieu. Ne nous retiendra pas non plus longtemps la question du juge des controverses, car, dans la dispute du Verbe de Dieu, nous avons déjà démontré que le juge des controverses n’est ni l’Écriture, ni les princes séculiers, ni les hommes privés, si honnêtes et doctes soient-ils, mais les prélats ecclésiastiques. Dans la dispute des conciles, nous démontrerons que les conciles généraux sont des juges dans les controverses sur la religion, et que leur jugement devient ratifié et définitif par la confirmation du souverain pontife. Le jugement ultime appartient donc au pontife suprême. De plus, dans la dispute sur le pontife où nous avons démontré que le pape est le pasteur et la tête de toute l’Église, qu’avons-nous démontré d’autre que c’est lui qui est le juge suprême de toute l’Église ? Car, ou bien il ne doit y avoir aucun juge parmi les hommes, ou le juge doit être celui qui préside à tous. Je ne pense pas que cela ait été mis en doute dans aucune controverse.
Ce qui deviendra évident dans la prochaine controverse. Car, si nous pouvons démontrer que le jugement du souverain pontife est certain et infaillible, il apparaitra immédiatement que le souverain pontife est le juge suprême de l’Église. Car, comment Dieu aurait-il pu attribuer l’infaillibilité au siège apostolique, sans lui attribuer le pouvoir suprême de juge ? Néanmoins, pour ne pas garder le silence là-dessus à ce moment-ci, présentons, si le cœur vous en dit, quelques témoignages de la loi, de l’évangile et des pères.
Dans le Deutéronome (17), se trouve un témoignage très clair, qui montre que les doutes, en matière religieuse, doivent être référés au souverain pontife : « Si tu trouves difficile de juger entre cause et cause, lèpre et lèpre, et si tu constates qu’il y a des interprétations différentes de porte à porte, lève-toi, et monte au lieu que le Seigneur ton Dieu a choisi. Tu iras voir un prêtre de la tribu de Lévi, et le juge qui sera en fonction à ce moment-là, et tu t’enquerras auprès de ceux qui t’indiqueront la vérité du jugement, et tu feras tout ce qu’auront dit ceux qui président dans le lieu que le Seigneur a choisi, » Il faut observer attentivement que, dans ce passage, il y a deux personnes distinctes, le prêtre et le juge, c’est-à-dire le pontife et le prince. Et après le prononcé de la sentence par le prêtre, c’est au juge politique qu’il faut en demander l’exécution. C’est ce qu’on explique dans ce qui suit : « Celui qui, par orgueil, ne voudra pas obéir à la décision du prêtre, qui, à ce moment, exerce le ministère du Seigneur ton Dieu, sera mis à mort par la sentence du juge. »
Dans l’évangile, rien ne peut avoir été dit plus clairement que ce que Jésus a dit à Pierre devant les autres apôtres : « Pais mes brebis ! » Car, c’est à Pierre seul qu’il parle, et il lui remet toutes ses brebis à paître, sans en excepter les apôtres. Or,il ne peut y avoir aucun doute que, entre les devoirs d’un pasteur, se trouve aussi celui de distinguer les bons pâturages des mauvais. Voilà pourquoi saint Jérôme, homme très savant, écrivit au pape Damase au sujet du sens du mos grec hypostase, ne se fiant ni à son érudition propre, ni à ce qu’en pensaient les évêques orientaux, ni même son propre évêque, Paulin, patriarche d’Antioche. « Moi qui suis une brebis, je demande de l’aide au pasteur. Je ne craindrai pas de dire trois hypostases, si tu l’ordonnes. » Theodoret, qui était un des pères grecs les plus érudits, écrit ainsi au pape Léon : « Si Paul, héraut de la vérité, trompette du Saint-Esprit, accourut au grand Pierre, pour apporter la réponse à ceux qui, à Antioche, se disputaient au sujet des institutions légales de l’ancien testament, à plus forte raison, nous, qui sommes abjects et petits, devons-nous accourir à votre siège apostolique, pour recevoir de vous une médecine à appliquer aux ulcères de l’Église. » Prosper (dans sa chronique, à l’année 420)
: « À la fin du concile de Carthage, auquel ont participé 260 évêques, les décrets du saint synode ont été transmis au pontife Zozime. Et, après leur approbation par le pape, l’hérésie pélagienne a été condamnée sur toute la terre. » Le monde entier ne reconnait donc pas un juge de dernière instance qui soit autre que le souverain pontife. Saint Grégoire, qui au jugement de tous, fut le plus humble des papes, et qui ne s’est jamais arrogé ce qui ne lui appartenait pas, dit, dans sa lettre à tous les évêques de Gaule : « Si, ce qu’à Dieu ne plaise, une dispute devait éclater pour motif de foi, ou s’il survenait un souci d’une grande ampleur, et qui, en raison de sa gravité, exige le jugement du siège apostolique, pour un examen exhaustif de la question, qu’on veille à nous mettre au courant, pour que nous apportions la solution définitive appropriée. » Avant et après saint Grégoire, les pontifes romains ont tenu le même langage. Et nous n’avons jamais lu que quelqu’un ait contesté ce droit. Voir Innocent 1 (dans son épitre au concile de Carthage), Léon 1 (dans son épitre à Anastase de Thessalie), Gélase 1 ( dans son épitre à l’évêque de dard), Nicolas 1( dans son épitre à l’empereur Michel), et Innocent 111 (dans son épitre à l’évêque d’Arles (où est conservé le chapitre « majores » sur le baptême et son effet.)
CHAPITRE 2
Avant d’en venir à la deuxième question, il faut savoir, au tout début, qu’on peut considérer le pontife de quatre façons. Une première, en tant qu’il est une personne particulière, ou un docteur particulier. La seconde, en tant que pontife, mais seul.
La troisième, en tant que pontife, mais avec le cercle habituel de ses conseillers. La quatrième, en tant que pontife, mais avec un concile général. On peut observer, en second lieu, qu’on peut aussi se demander, compte tenu de ces quatre modes : quand demande-t-on s’il peut se tromper ? Premièrement : peut-il être un hérétique ? Deuxièmement : peut-il enseigner une hérésie ? Il faut ensuite noter, en troisième lieu, que les sentences et les décrets des pontifes portent sur les choses universelles, qu’elles sont proposées à toute l’église, comme les décrets sur la foi, et les préceptes de morale générale. Et même sur des choses particulières qui se rapportent à peu de personnes, telles que sont presque toutes les controverses de fait : si un tel doit être promu à l’épiscopat, ou s’il l’a été légalement, ou s’il doit être déposé. Cela dit, les catholiques et les hérétiques s’entendent sur deux choses. La première. Le pape peut, quand il est seul, ou avec son cercle de conseillers, ou même dans un concile général, errer dans des controverses qui portent sur des faits particuliers, même dans des questions universelles de droit, tant de foi que de mœurs, et cela, par ignorance, comme cela arrive à d’autres docteurs. Ensuite, les catholiques, mais non les hérétiques, s’entendent sur les deux choses suivantes. Le pontife agissant avec un concile général ne peut errer en définissant des décrets de foi et de morale. Tous les fidèles doivent obéir au souverain pontife quand seul, ou en conseil, il se prononce sur une matière douteuse, qu’il puisse errer ou pas.
Il ne reste plus que quatre sentences différentes. La première.
Le pontife en tant que pontife, et même avec un concile général, peut être hérétiques lui-même, et enseigner à autrui des hérésies. Et cela s’est déjà produit. C’est l’opinion des hérétiques de notre temps, et surtout de Luther qui, dans le livre des conciles, a noté les erreurs des conciles généraux que le souverain pontife a approuvées. Et de Calvin qui, (livre, 4, chapitre 7. Verset 28 des institutions) affirme que le pontife, avec tout le collège des cardinaux, a manifestement enseigné une hérésie en disant que l’âme de l’homme s’éteint avec le corps. Ce qui est un mensonge grossier, comme nous le démontrerons plus loin. Il enseigne ensuite dans le même livre (chapitre 9, verset 9) que le pape peut errer, même quand il agit avec un concile général.
La deuxième sentence est qu’un pontife, en tant que pontife, peut être hérétique, et enseigner l’hérésie, s’il définit quelque chose dans un concile général, ce qui s’est parfois produit. Cette opinion est soutenue par Nil (dans son livre contre la primauté du pape), par quelques docteurs parisiens comme Gerson et Alma (livre du pouvoir de l’Église), ainsi que par Alphonse de Castro (livre 1, chapitre 2, contre les hérésies) et le pape Hadrien V1 (questions sur la confirmation) qui tous placent l’infaillibilité dans les jugements sur les choses de foi, non dans le pontife, mais seulement dans un concile général. L’autre sentence va à l’autre extrême. Le pontife romain ne peut en aucune façon être hérétique, ni enseigner publiquement l’hérésie, même s’il définit une vérité à lui seul. La quatrième sentence est dans un juste milieu. Qu’il puisse être hérétique ou pas, le pontife ne peut, en aucune façon, définir quelque chose d’hérétique, comme devant être cru par toute l’Église. C’est la sentence la plus commune des auteurs catholiques. Saint Thomas (2, 2, question 1, art 10), Tomas Waldensis (livre 2, doctrine de la foi catholique, chapitres 47 et 48), Jean de Turrecremata (livre 2, summa, chapitre 109 et suivants, Jean Driedonis (livre 4, sur les dogmes de l’église,chapitre 3, part 3), Cajetan (opuscule du pouvoir du pape et du concile, chapitre 9) Hosius (livre 2 contre Itrentium), Jean Eck (livre 1 sur la primauté de Pierre, chapitre 18), Jean de Louvain (livre de perpet cath Petri protect et firmit, chapitre 11), Pierre a Solo (dans son apologie par 1, chapitres 83, 84, et 85) et Melchior Cano (livre 6, chapitre 7, des lieux).
Mais ces auteurs ne semblent pas être toujours du même avis. Car, quelques-uns soutiennent que le pontife ne peut errer s’il procède avec circonspection, et écoute l’avis des autres pasteurs. Mais d’autres disent que, même seul, le pontife ne peut, en aucune façon, errer. Mais il n’y a pas entre eux de véritable dissentiment. Car les derniers ne veulent pas nier que le pontife soir obligé d’agir prudemment et d’écouter ce que pensent les autres pasteurs. Tout ce qu’ils veulent dire, c’est que cette infaillibilité ne réside pas dans le collège des cardinaux ou dans l’assemblée des évêques, mais dans le pontife seul. Et les premiers ne veulent pas non plus placer l’infaillibilité dans les conseillers, mais dans le seul pontife. Mais, ils se croient obligés d’expliquer que le pontife doit faire tout ce qu’il peut pour consulter les doctes et les experts dans un domaine. Et si quelqu’un posait la question suivante : le pontife errerait-il s’il faisait une définition témérairement ? Sans aucun doute, ces auteurs répondraient qu’il ne peut arriver qu’un pontife définisse une vérité de foi ou de morale témérairement. Car, celui qui a promis la fin a promis aussi les moyens qui sont nécessaires à l’obtention de cette fin. Il serait de peu de profit de savoir que le pontife romain n’errera pas quand il fait une définition non témérairement, si nous ne savions pas que la providence de Dieu ne permettra pas qu’il définisse une vérité témérairement.
De ces quatre sentences, la première est hérétique. La deuxième, nous ne disons pas qu’elle est hérétique, car nous voyons que l’Église tolère ceux qui la soutiennent. Pourtant, elle semble tout à fait erronée, et proche de l’hérésie, et mériterait d’être déclarée hérétique par l’Église. La troisième est probable, mais non certaine. La quatrième est très certaine, et elle doit être soutenue. Pour mieux expliquer et confirmer, établissons certaines propositions.
CHAPITRE 3
On établit la première proposition du jugement infaillible du souverain pontife
Que la première proposition soit formulée comme suit. Le souverain pontife ne peut errer en aucune façon quand il enseigne l’Église en matière de foi. Elle est contre la première et la deuxième opinion, et pour la quatrième. On la prouve par cette promesse du Seigneur (Luc 22) : « Simon, Simon, voici que Satan a demandé de vous cribler comme le froment. Mais, j’ai prié pour toi, pour que ne défaille pas ta foi. Et toi, quant tu seras revenu à toi-même, confirme tes frères. » On a coutume d’expliquer ce texte de trois façons. La première est celle des Parisiens cités plus haut, à savoir que le Seigneur a prié pour l’église universelle, Pierre représentant toute l’église. Et il aurait demandé que la foi de l’Église catholique ne fasse jamais défaut. Si l’on entendait cette interprétation au sens où, en priant pour la tête, il priait pour tout le corps qui était représenté par la tête, elle dirait la vérité. Mais ce n’est pas le sens qu’ils lui donnent. Ils veulent, de toute évidence, qu’il ait prié pour la seule Église.
Cette interprétation est fausse, d’abord parce que le Seigneur n’a désigné qu’une seule personne, en disant deux fois : Simon, Simon, et en ajoutant plusieurs fois le pronom de la deuxième personne : pour toi, pour ta foi, et toi, tes frères. Pourquoi, si ce n’est pour que nous comprenions que quelque chose de tout à fait spécial a été demandé pour Pierre. Ensuite, parce que le Seigneur a commencé à parler au pluriel : « Satan a demandé de vous cribler », et qu’il a ensuite changé sa façon de parler, en disant : « Et moi, j’ai prié pour toi ». Pourquoi n’a-t-il pas dit « pour vous », en conservant le pluriel ? Il est certain que s’il avait parlé de l’Église toute entière, il aurait du dire : j’ai prié pour vous. De plus, le Seigneur fait une demande pour celui à qui il a dit : « quand tu seras converti ». Il est certain que cette demande ne convient pas à l’Église, à moins de dire que toute l’Église devra être pervertie avant d’être de nouveau convertie. Enfin, il prie pour celui à qui il a dit : «Confirme tes frères. » Mais l’Église n’a pas de frères qu’elle puisse ou qu’elle doive confirmer. Car, qui, je le demande, peut imaginer que l’Église universelle a des frères ? Les fidèles ne sont-ils pas tous ses fils ?