Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 80)
L’autre interprétation est celle des auteurs de notre temps, qui enseignent, que, dans ce passage, le Seigneur a prié pour la persévérance finale du seul Pierre. Mais, au contraire, parce que le Seigneur a prié un peu après pour la persévérance de tous les apôtres, et même de tous les élus (Jean 17 : « Père saint, conserve-les dans mon nom, ceux que tu m’as donnés »), il n’y avait pas de raison de demander une fois de plus la persévérance de Pierre, car la persévérance dans la foi est le don commun de tous les élus. Troisièmement.
Il est certain que, dans ce texte, le Seigneur a prié, au moins médiatement, pour les autres apôtres, quand, comme introduction à la demande, il en avait comme donné la cause en disant : « Satan a demandé de vous cribler ». Le Seigneur n’a donc pas demandé la persévérance pour le seul Pierre, mais pour un don qui devait être communiqué à Pierre pour l’utilité de tous. Quatrièmement. Ce don est demandé pour Pierre, mais il appartient aussi à ses successeurs. Car c’est pour l’Église que le Christ a prié pour Pierre, puisque l’Église a toujours besoin d’être confirmée par quelqu’un dont la foi ne puisse pas faire défaut. Or, le diable n’a pas demande de cribler seulement ceux qui croyaient alors, mais tous les croyants de tous les temps; et le don de persévérance n’appartient pas à tous les successeurs de Pierre. Enfin, le Seigneur n’a pas dit qu’il priait pour que ne défaille pas sa charité, mais sa foi. Et nous savons fort bien qu’ont défailli la charité et la grâce de Pierre quand il a renié le Seigneur. Mais, nous savons aussi pertinemment que sa foi n’a jamais défailli.
Est donc vraie la troisième interprétation selon laquelle le Seigneur a demandé deux privilèges pour Pierre. Le premier. Qu’il ne puisse jamais perdre la vraie foi, quelles que soient les tentations du démon. Ce qui est quelque chose de plus que le don de la persévérance, car on dit qu’il persévère jusqu’à la fin, même celui qui tombe en chemin et se relève ensuite, et est trouvé fidèle à la fin. Or, le Seigneur a demandé pour Pierre qu’il ne puisse jamais tomber, chose qui se rapporte à la foi. Un autre privilège consiste en ce que, en tant que pontife, il ne puisse jamais enseigner quelque chose de contraire à la foi, ou que, sur son siège, ne s’assoie jamais quelqu’un qui enseignerait contrairement à la vraie foi. Le premier de ces privilèges, il ne l’a peut-être pas communiqué aux successeurs, mais le second, il l’a surement légué.
Sur le premier privilège, nous avons, des témoignages des anciens. Saint Augustin (dans son livre sur la correction, chapitre 8) : « Quand il a prié pour que ne défaille pas sa foi, il a prié pour qu’il ait, dans la foi, une volonté très libre, très forte, invincible et persévérante. » Saint Jean Chrysostome (homélie 83 en Matthieu) : « Il n’a pas dit : pour que tu ne renies pas, mais pour que ne défaille pas ta foi. « C’est par un soin particulier et une faveur particulière qu’il a été donné que la foi de Pierre ne s’évanouisse pas. » Theophylacte (chapitre 22 de Luc) : « Même si, pendant un bref temps, tu dois être ébranlé, tu as, au fonds de toi, les semences de la foi. Même si le vent fera tomber des feuilles, la racine demeurera vivante, et ta foi ne mourra pas. » Par cette comparaison, il explique que Pierre, en reniant le Christ, a perdu la confession de la foi qui se fait par la bouche, car les feuilles signifient des paroles, mais qu’il n’a pas perdu la foi qui est dans le cœur, par laquelle on croit de façon à être justifié. Saint Prosper donne la même explication (livre 2, de la vocation des Gentils, dernier chapitre). Bien que ces pères ne se souviennent pas de l’autre privilège, ils ne le nient pourtant pas. Et ils ne peuvent non plus le nier, à moins qu’ils aient l’intention de contredire les nombreux autres pères.
De l’autre privilège nous avons les témoignages de sept anciens souverains pontifes. Lucius premier, pape et martyr (lettre 1 aux évêques de Gaulle et d’Espagne) : « L’Église est romaine, apostolique, et mère de toutes les églises, celle qui ne s’est jamais écartée du sentier de la tradition apostolique, qui n’a jamais succombé, qui n’a jamais été corrompue par les nouveautés des hérétiques, selon cette promesse du Seigneur lui-même : « J’ai prié pour toi. » Félix 1 (dans sa lettre à Begninum), dit, en parlant de l’église romaine : « Pour que demeure intacte, en toi, la norme de la foi chrétienne reçue dès le début des princes des apôtres du Christ, selon cette parole : « J’ai prié pour toi… » Saint Léon (sermon 3 de son intronisation) : « Le Seigneur a pris un soin spécial de Pierre, et il a prié en particulier pour la foi de Pierre, pour que, si l’esprit du prince n’est pas vaincu, la condition des autres soit plus assurée. C’est donc sur Pierre que la force de tous se fonde. Et l’aide de la divine grâce est ordonnée de telle façon que la fermeté qui est attribuée à Pierre par le Christ, soit conférée par Pierre aux autres apôtres. » Saint Léon reconnait ici l’un et l’autre privilège. Le premier quand il dit : « Si l’esprit du prince n’est pas vaincu », et le second quand il ajoute : « la fermeté qui est attribuée à Pierre par le Christ est conférée aux apôtres par Pierre. » Car, il ne peut apporter aux autres la fermeté autrement qu’en enseignant la vraie foi. Agathon (dans l’épitre à l’empereur Constantin, qui a été lue au synode 6, acte 4, et qui a été ensuite, à acte 8, approuvée par tous) : « Voici la règle de la vraie foi que, dans la prospérité et l’adversité, a tenue vigoureusement l’église apostolique du Christ, qui, par une grâce spéciale de Dieu, ne s’est jamais détournée du chemin de la tradition apostolique, ni n’a jamais succombé aux dépravations des nouveautés hérétiques, parce qu’il a été dit à Pierre : « Simon, Simon, j’ai prié pour toi. » En ce passage, le Seigneur a promis que la foi de Pierre ne défaillirait jamais, et il lui a demandé de confirmer ses frères. C’est ce que les prédécesseurs de ma petitesse ont toujours fait fidèlement, comme chacun peut en témoigner. »
Nicolas 1 (dans la lettre à l’empereur Michel) : « Les privilèges de ce siège sont perpétuels, divinement enracinés et implantés qu’ils sont. On peut les lui retirer, mais on ne peut les effacer.
Les choses qui ont été faites avant votre règne, demeurent, grâce à Dieu, inchangées, et elles le demeureront après vous. Elles ne cesseront de subsister tant que sera prêché le nom du Christ. » Et pour montrer pourquoi il parlait avec tant d’assurance, il ajoute : « Car, parmi les autres privilèges qui nous sont accordés d’une façon toute particulière, il y a celui-ci que Pierre a entendu du Seigneur : « Quand tu seras converti, confirme tes frères. » Léon 1X (dans sa lettre à Pierre d’Antioche) : « Il n’y en a qu’un seul pour qui le Seigneur témoigne avoir prié afin que ne défaille pas sa foi, en disant : « J’ai prié pour toi ». Cette prière vénérable et efficace a obtenu que jusqu’à présent la foi de Pierre n’ait jamais défailli, et qu’elle ne défaille pas non plus dans l’avenir, comme nous le croyons. » Innocent 111 (dans son épitre à l’évêque d’Arles, et dans les chapitres majeurs sur le baptême et son effet) : « Les causes majeures de l’Église, surtout celles qui se rapportent aux articles de foi, celui--là comprend qu’elles doivent être référées au siège de Pierre, qui sait pour qui le Seigneur a prié afin que ne défaille pas sa foi. » On doit prêter foi aux déclarations de ces pontifes, parce qu’ils étaient saints, et parce qu’ils étaient bien placés pour connaitre la véritable autorité du siège apostolique.
En plus de ces pontifes, ne manquent pas les auteurs qui commentent ce passage dans ce sens. Theophylactus (dans le chapitre 21, Luc) enseigne ouvertement que ce privilège a été donné à Pierre en tant que chef et tête des autres, et qu’il était donc donné à tous ceux qui lui succéderaient dans la principauté : « Parce que je te considère le chef des disciples, confirme les autres. Et cela, convient à toi qui, après moi, es pierre et fondement de l’Église. » Pierre Chrysologue (dans son épitre à Eutychès qui se trouve dans le tome du concile d’avant le concile de Chalcédoine) : « Nous t’exhortons, frère honorable, à prendre en considération, par un acte d’obéissance, ce qui a été écrit par le bienheureux pape de l’église romaine, car, le bienheureux Pierre, qui vit et préside dans son siège propre, apporte à ceux qui la recherchent la vérité de la foi. » Même si cet auteur ne se réfère pas explicitement au passage de l’évangile cité (j’ai prié pour toi), on ne peut douter que c’est à lui qu’il pense quand il affirme, avec tant d’assurance, que c’est le siège romain qui présente la vérité de la foi à ceux qui la recherchent. Saint Bernard (épitre 190 à Innocent) : « Il faut référer à votre apostolat les périls et les scandales du royaume de Dieu, ceux-là surtout qui portent sur la foi. Car je pense que là où la foi ne peut trouver de défaillance, se trouve un arbitre très capable de réparer les dommages causés à la foi. Car, à quel autre siège a-t-il jamais été dit : « J’ai prié pour que ta foi ne défaille pas. »
Voici quelles sont les objections qu’on fait à cette interprétation du texte. La première. L’église romaine n’existait pas encore quand le Christ a promis à Pierre que ne défaillirait pas sa foi. Et le Seigneur n’a fait aucune mention du siège romain. Comment donc peut-on prétendre que le Seigneur ait promis quelque chose au siège de l’église romaine quand il a dit : « J’ai prié pour toi. » La deuxième. Si ce qui est dit à Pierre est dit aussi aux successeurs, le « quand tu seras converti » est dit aussi de ses successeurs. Les successeurs de Pierre doivent donc tous renier d’abord le Christ, et se convertir ensuite. Je réponds à la première qu’on dit que le Christ a prié pour le siège romain, parce qu’il a prié pour Pierre et ses successeurs qui ont fixé leur siège à Rome. Je réponds à la deuxième qu’il n’est pas absurde de dire que la conversion de Pierre ne se réfère pas à la pénitence de Pierre, mais aux tentations des autres, et que le sens ne soit pas : « Toi, quand, du péché, tu seras retourné à Dieu par la pénitence, confirme tes frères ». Mais, « toi, dont la foi ne peut pas défaillir, quand tu en verras d’autres qui hésitent et vacillent, tourne-toi vers eux, et confirme-les dans la foi ». Car, le Seigneur n’avait pas encore prédit à Pierre sa chute, mais, c’est plus tard qu’il le ferait. Ne serait-il pas absurde de penser que la conversion a été prédite avant le reniement, la résurrection avant la chute ?
Je dis, en second lieu, que si nous acceptons que le sens porte sur une conversion après un reniement, la nécessité de confirmer les frères n’entraînera pas nécessairement, pour les successeurs, la nécessité de se convertir après un reniement. Car, se convertir du péché ne se rapporte aux hommes qu’en tant que personnes privées, puisque la conversion est un don personnel. Mais c’est en tant que chef et prince des autres que quelqu’un confirme ses frères. Voilà pourquoi ce privilège passe aux successeurs. En second lieu, on prouve cette conclusion par la promesse elle-même faite à Pierre en Matth 16 : « Sur cette pierre, je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » Car, comme nous l’avons montré au livre 1, chapitre 10, le mot pierre, ou fondement de l’Église se dit de Pierre en tant que recteur suprême de l’Église. Et, en conséquence, chacun de ses successeurs est également pierre et fondement. De quoi on peut tirer deux arguments.
Le premier vient du nom de pierre. Pour quelle raison le pontife est-il appelé pierre si ce n’est en raison de la constance et de la solidité ? Il est certain que s’il est une pierre, il ne se fissurera pas : il ne sera pas emporté par tout vent de doctrine. C’est-à-dire que, en tant que pontife, il n’errera pas dans la foi. Le deuxième vient de la nature même du fondement qui soutient un édifice qui ne peut pas s’écrouler. Or, si, par nature, tel édifice ne peut pas s’écrouler, son fondement ne peut pas, non plus, s’écrouler. Car, on ne peut comprendre comment un fondement puisse être détruit sans que l’édifice ne s’écroule. On a plus de raison de penser qu’un fondement ne peut pas être détruit, si son édifice ne peut pas s’écrouler. Car ce n’est pas le fondement qui tire sa fermeté de la maison, mais la maison du fondement. Et, c’est dans ce sens que tous les pères ont commenté ce texte, et c’est de là qu’ils déduisirent que Pierre et ses successeurs ne pouvaient pas errer.
Origène dit, en commentant ce texte : « Il est manifeste, même si cela n’est pas dit expressément, que les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir ni contre Pierre, ni contre l’Église. Car, si elles pouvaient prévaloir contre la pierre sur laquelle l’église est fondée, elles prévaudraient aussi contre l’Église. » Saint Jean Chrysostome dit, en commentant ce texte, que seul Dieu a pu faire en sorte que l’Église, fondée sur un pêcheur et un homme du commun, ne tombe, exposée comme elle est à tant de violentes tempêtes. » Saint Cyrile, d’après saint Thomas (dans la chaîne) a écrit : « Selon cette promesse faite à Pierre, l’église apostolique demeure étrangère à toute déviation et à toute séduction hérétique. » Théodoret (dans l’épitre à René, prêtre de Rome) : « Ce siège tient le gouvernail qui guide toutes les églises de l’univers, parce qu’il a été toujours exempt de la puanteur des hérésies. » Theodoret semble argumenter ainsi : le gouvernement de toute l’Église doit appartenir au siège qui ne peut pas errer dans la foi. Or, nous voyons que seul le siège romain a été exempt de toute sorte d’hérésie. Il est donc clair que c’est là que se trouve le gouvernement de toutes les églises. Saint Jérôme (dans sa lettre à Damase sur les hypostases), après avoir dit : « Je sais que c’est sur cette pierre qu’est édifiée l’église », ajoute : « Je demande que, par écrit, tu m’autorises soit à ne pas parler soit à parler de trois hypostases. Et je ne craindrai pas de dire trois hypostases, si tu m’en donnes l’ordre. » Il affirme ici qu’il suit en toute sécurité la sentence du pontife, car il sait sur qui l’église est fondée, et que le fondement de l’église ne peut pas être détruit.
Saint Augustin (dans le psaume contre le parti de Donat) parle ainsi : « Énumérez, par ordre, les prêtres qui ont été détenteurs du siège de Pierre Quiconque lui succède est la pierre que les portes orgueilleuses de l’enfer ne vaincront pas. » Gélase (dans l’épitre à l’empereur Anastase) : « Voilà ce sur quoi veille très attentivement l’église romaine. Puisque la confession glorieuse de l’apôtre est la racine du monde, elle s’applique à se tenir à l’abri de toute contagion, de toute perversion. Car si (ce que Dieu empêche, et ce qui ne peut pas arriver, nous le croyons) une telle chose arrivait jamais, où irions-nous chercher la confiance nécessaire pour résister à l’erreur ? » Gélase enseigne ici que le siège apostolique ne peut pas errer. Car, comme sa prédication ou sa confession est la racine du monde, tout le monde serait dans l’erreur si elle était dans l’erreur. Saint Grégoire ( au livre 4 de son épitre, 32, à l’empereur Maurice) démontre qu’il est impossible que l’archevêque de Constantinople soit évêque universel et tête de toute l’Église, car plusieurs évêques de Constantinople ont été des hérétiques publics, et même des hérésiarques comme Macodonius et Nestorius. Car, si elle était universelle, il s’ensuivrait que sa ruine entraînerait la ruine universelle de toute l’Église. De même ( au livre 6 de l’épitre 37 à Euloge) : « Qui ne sait que la sainte Église est fondée sur la solidité du prince des apôtres, à qui il a été dit : sur cette pierre je bâtirai mon église, et toi, quant tu seras converti, confirme les autres ? Comme saint Grégoire l’enseigne ouvertement, la fermeté de l’Église dépend de la fermeté de Pierre. Pierre, peut donc moins errer que ne le peut l’Église.
On le prouve, en troisième lieu, par les paroles de Jésus en saint Jean : « Pais mes brebis ». Car, que, par ces paroles, saint Pierre ait été institué pasteur et docteur de toute l’Église, nous l’avons démontré plus haut au livre 1, chapitres 14, 15 et 16. On peut en déduire le raisonnement suivant. Le pontife est le pasteur et le docteur de toute l’Église. L’Église en entier est tenue de l’écouter et de lui obéir. S’il errait, toute l’Église serait donc dans l’erreur. On répondra que l’Église a l’obligation de l’écouter s’il enseigne la vérité. Autrement, il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Mais qui jugera que le pontife enseigne la vérité ou pas ? Car, il n’appartient pas aux brebis de juger si le pasteur se trompe, même pas dans les choses les plus douteuses. Et les brebis chrétiennes n’ont pas un docteur ou un juge supérieur auquel recourir. Car, comme nous l’avons montré plus haut (livre 2, chapitres 13 et 14), on peut en appeler de toute l’Église au pontife. Mais on ne peut pas en appeler du pontife lui-même. Il sera donc nécessaire que toute l’Église erre si le pape erre. On répondra qu’on peut recourir à un concile général. Mais, comme nous l’avons démontré plus haut, non seulement le pape est au-dessus des conciles, mais les conciles généraux se sont souvent trompés, et se sont vus refuser l’approbation du souverain pontife, comme les conciles d’Éphèse 11, d’Ariminensis et d’autres.
On répondra encore qu’on peut recourir à un concile auquel participe le pape, car un concile avec le pape est supérieur à un pape seul. C’est le contraire qui est vrai, car c’est à Pierre, non à l’assemblée des évêques, que le Christ a dit : « J’ai prié pour toi », et « Pais mes brebis ». C’est aussi le seul Pierre qu’il a appelé pierre et fondement, non Pierre avec l’assemblée des évêques. De plus, il arrive souvent que la convocation d’un concile soit impossible, comme ce fut le cas dans les trois premiers siècles à cause des persécutions continuelles des païens. Ce qui n’aurait pas empêché l’Église des premiers siècles de durer telle quelle jusqu’à la fin du monde. Il faut donc qu’il y ait, dans l’église, en dehors des conciles généraux, un juge qui ne peut pas errer. Et, dans le cas d’un concile tenu en présence d’un pape, qu’arriverait-il si les pères du concile étaient d’un avis contraire à celui de leur président, le pape en personne ? Comment sortir de cette impasse ? Il faudrait, certes, un autre juge. Le concile, en ce cas, ne pourrait pas être juge ultime, car les conciles sans le pape peuvent se tromper, comme ils l’ont fait. Il reste donc que le juge suprême et ultime doit être le pape, et qu’en conséquence, il ne peut pas se tromper.
On le prouve, en quatrième lieu, avec des textes de l’ancien testament, qui fut une image du nouveau. Dans Exode 28, le Seigneur prescrit que la doctrine et la vérité soient placées dans le rational du souverain pontife. Le mot s’écrit comme ceci en hébreu. Il est à observer que ni les Hébreux ni les chrétiens ne s’entendent sur le sens de ces deux mots. Rabbi Salomon veut que ce soit le nom de Dieu (Yavé) écrit sur le rational, de la flamboyance duquel le prêtre connaissait la divine réponse quand quelqu’un l’interrogeait. Arias Montanus (dans son apparatus) enseigne que ce sont douze pierres très éclatantes, sur lesquelles étaient écrits les noms des douze fils d’Israël, que le Seigneur ordonna de placer sur le rational; et il mêle à son récit beaucoup de fables. Ce qu’écrit saint Augustin (question 117 de l’Exode) semble plus probable : les mots mis au milieu du rational sont, selon lui, ceux qui pendaient sur la poitrine du prêtre. Il ne faut pas tenir compte de l’objection faite par les Juifs et les judaïsant qui soutiennent que le mot hébreu ne signifient pas vérité, mais perfection, de la racine…. Il faut croire saint Jérôme qui traduit doctrine et vérité, et les septante qui traduisent aussi alèteian (vérité) et dèlôsin (doctrine) plutôt que tous les rabbins. Et il faut ajouter que le mot hébreu provient de la racine « il enseigna », et l’autre mot hébreu de la racine « il crut ».
Le Deutéronome (17) explique pourquoi les mots vérité et doctrine devaient être écrits sur la poitrine du pontife suprême, quand il dit à ceux qui ont des doutes sur le sens de la loi divine de monter voir le souverain pontife, pour en recevoir la droite explication. Et il ajoute : « Ce sont eux qui t’indiqueront la vérité du jugement. » Et par un signe, et par la parole, le Seigneur a promis que sur la poitrine du prêtre suprême demeureraient la doctrine et la vérité; et que, donc, il ne se tromperait pas quand il explique la loi au peuple. Or, ce qui convenait à l’ancien sacerdoce convient encore plus au sacerdoce chrétien. Voilà pourquoi Pierre de Ravenne exhorte Eutychès « à tenir compte soigneusement, dans un esprit d’obéissance, des écrits du bienheureux pape de la ville de Rome, parce que Pierre, qui vit et préside sur son propre siège, apporte la vérité à ceux qui la recherchent. »
On le prouve, en cinquième lieu, par l’histoire, et cela, de deux façons. C’est un fait historique bien établi que tous les sièges patriarcaux ont erré dans la foi; que des hérétiques et des hérésiarques ont été patriarches, et ont enseigné, en tant que tels, des hérésies condamnées par l’Église. Tous, sauf le siège de Rome. Sur le siège de Constantinople ont siégé Macédoine, Nestorius, Serge. Sur celui d’Alexandrie, les ariens Grégoire et Lucius, Dioscorus, Eutychès, Cyrus le monothélite, et d’autres. Dans celui d’Antioche, Paul de Samosate, Pierre Gnaphaeus eutychien, Macaire le monothélite, et, avant lui, Eutychès, et les ariens Irénée et Hilaire. On ne peut montrer rien de tel sur le siège romain. L’histoire nous démontre que c’est vraiment pour l’église romaine que Jésus a prié afin que sa foi ne vacille pas. Ce qui fait dire à Rufin (dans son exposition du symbole) : « Dans l’église de la ville de Rome, aucune hérésie n’a jamais pris naissance, et c’est là qu’est conservée la tradition antique. » On peut aussi ajouter, comme preuve historique, que le pontife romain a condamné plusieurs hérésies sans avoir recours à un concile général, comme celles des pélagiens, des priscilliens, des joviniens, des vigilants; et beaucoup d’autres erreurs que l’Église considéra comme de vraies hérésies , après qu’elles aient été condamnés par le souverain pontife. C’est donc un signe que l’Église estime que le pape ne peut pas errer dans ces choses. Voir Prosper (dernier livre contre Collat.) et Pierre le diacre (dans son livre à Fulgence sur l’incarnation et la grâce du Christ).
2017 12 08 21h03 fin 2017 12 12 17h13 début CHAPITRE 4 : l’église romaine particulière
Seconde proposition. Le pape n’est pas le seul à ne pas errer dans la foi, l’église romaine n’erre pas, non plus. Il faut noter ici que c’est dans un sens différent qu’il faut prendre la fermeté de l’église romaine dans la foi, et la fermeté du pape dans la foi. Car, le pontife romain ne peut pas errer en jugeant, quand il juge et définit une question de foi. L’Église romaine, c’est-à-dire le peuple et le clergé de Rome ne peut pas errer d’une erreur située au niveau des personnes, de façon que tous absolument errent dans la foi, et qu’il n’y ait, dans l’église de Rome, aucun fidèle qui adhère au pape. Même si chacun peut individuellement et séparément errer, il ne peut pas arriver que tous errent simultanément, et que toute l’église romaine apostasie. On peut entendre de deux façons cette impossibilité d’errer qui est propre à l’église romaine. Une première. Tant que le siège du pape continue à demeurer à Rome. L’autre. Parce que le siège apostolique ne peut pas être transféré ailleurs. Et selon le premier sens, notre proposition est très vraie. Les auteurs cités, en effet, comme les papes et martyrs Lucius et Félix, ainsi que Cyrille et Ruffin, ont affirmé que ce n’est pas seulement le pape qui ne peut pas se tromper, mais l’église romaine.
De plus, saint Cyprien (livre 1, épitre 3) : « Ils osent naviguer jusqu’à la chaire de Pierre, et l’église principale ….sans penser que ce sont des romains, et que la perfidie ne peut pas avoir accès auprès d’eux. » Saint Jérôme (livre 3, apologie contre Ruffin) : « Sache que la foi romaine, louée par la voix apostolique, ne reçoit pas ce genre de prestiges. Même si un ange annonçait quelque chose que ce qui a été prêché d’abord, ce qui est scellé de l’autorité de Paul ne peut pas être changé. » Saint Grégoire de Naziance (dans le chant de sa vie, avant le milieu) : « Rome a la foi droite depuis les temps anciens. Et elle la retient toujours, puisqu’il convient à la ville qui, par la grâce de Dieu, préside à tout l’univers, de conserver la foi intègre. » J’ajoute les témoignages de deux pontifes que les hérétiques, méprisent mais que les catholiques honorent. Le premier est celui du pape Martin V qui, dans la bulle qu’il édita pour approuver le concile de Constance, déclara qu’étaient hérétiques ceux qui comprennent les articles de foi autrement que l’église romaine les comprend. L’autre est celui du pape Sixte 1V qui, dans un concile, et par lui personnellement, condamna les articles d’un certain Pierre oxonien, un de ces articles étant que l’église romaine peut errer. On pourrait peut-être entendre cette phrase du seul souverain pontife. Mais comme l’église romaine n’est pas constituée du seul pontife, mais aussi du peuple, quand les pères et les pontifes soutiennent que l’église romaine ne peut pas errer, ils veulent dire que, dans l’église romaine, il y aura toujours un pontife qui enseigne de façon orthodoxe, et un peuple qui accepte son enseignement.
L’inerrance de l’église de Rome prise au second sens est une croyance pieuse et probable, mais non certaine. Elle n’est certes pas certaine au point que l’opinion contraire puisse être déclarée hérétique, ou manifestement erronée, comme l’enseigne avec raison Jean Driedo (livre 4, chapitre 3, part. 3, sur les dogmes ecclésiastiques et sur l’écriture). Que ce ne soit pas de foi que le siège apostolique ne puisse pas être séparé de l’église romaine, on le déduit de ce que ni l’Écriture ni la tradition n’enseignent que le siège apostolique soit rivé à Rome de façon à ne pouvoir jamais être transféré ailleurs. Et tous les témoignages des pères et des pontifes, à l’effet que l’église de Rome ne peut pas errer, peuvent s’entendre de l’église romaine tant que demeurera en elle le siège apostolique, non absolument parlant et inconditionnellement.
C’est pourtant une opinion pieuse et très probable que la chaire de Pierre ne puisse pas être séparée de Rome. On le prouve par le fait qu’il y soit demeuré si longtemps, en dépit des infinies persécutions et du grand nombre d’occasions d’en sortir. La première occasion de transférer le siège apostolique dans un autre lieu s’est présentée aux temps des empereurs païens. Car ces empereurs voyaient d’un mauvais œil que le siège apostolique de la chrétienté résidât à Rome; et presque aussitôt qu’ils apprenaient qu’un nouveau pape avait été sacré, ils le mettaient à mort ou ils l’envoyaient en exil. Voilà pourquoi saint Cyprien louait la patience du pape Corneille (livre 4, épitre 2) : « Quel courage tu as manifesté en acceptant l’épiscopat ! Quelle force de caractère, quelle fermeté dans la foi ! Siéger sans peur à Rome sur la chaire épiscopale quand un tyran impie menace les prêtres de Dieu de supplices connus et inconnus; et quand ce tyran estimerait plus tolérable et plus supportable d’entendre dire qu’un prince rival s’est soulevé contre lui, qu’un nouvel évêque de Dieu a été installé à Rome. »
Il eut, au temps des Goths, une autre occasion de transférer le siège apostolique. Car, au temps d’Innocent 1, Alaric s’empara de la ville, la pilla, l’incendia, comme saint Jérôme le rapporte dans sa lettre ad principiam sur la mort de Marcella. Ensuite, au temps de Léon 1, Genséric s’empara de nouveau de la ville, et la pilla, comme l’écrit Blondus (livre 4, décade 1). À la suite de quoi, Rome demeura sans habitant pendant un certain temps. Au temps du pape Vigile, Totilas saccagea la ville de Rome, abattit les murailles, et incendia presque toutes les maisons. La désolation fut telle que ni homme ni femme n’y demeura, comme l’écrit Blondus (livre 6, décade 1). Ensuite, pendant tout le temps des Lombards, les pontifes romains eurent beaucoup à souffrir, comme les lettres du bienheureux Grégoire nous le révèlent. Les évêques de Rome n’eurent cependant jamais l’idée de déplacer le siège apostolique. La troisième occasion se présenta au temps de saint Bernard, à cause d’une persécution provenant des citoyens romains. Et pendant un grand nombre d’années, les citoyens romains rendirent la vie si impossible aux souverains pontifes qu’ils furent souvent forcés de s’exiler momentanément, comme le rapportent les historiens, et comme on peut le lire dans la lettre 242 de saint Bernard, et dans la lettre 243 à l’empereur Conrad.
La quatrième occasion se présenta quand les pontifes romains demeurèrent en Gaule pendant 70 ans. Puisqu’ils avaient décidé, eux et toute la curie, de s’éloigner de Rome, pourquoi, je le demande, n’ont-ils pas transféré le siège apostolique ? Pourquoi n’ont-ils pas changé l’épiscopat romain en épiscopat avignonnais ? Et en dépit de toutes les autres occasions de transférer le siège, ils sont demeurés à Rome pendant 1500 ans. Il est donc très probable que le siège ne puisse pas être transféré.
On peut le prouver, en second lieu, en affirmant que c’est Dieu lui-même qui a ordonné que le siège apostolique de Pierre soit muté à Rome, ce que Dieu ordonne ne pouvant pas être changé par les hommes. Que ce soit Dieu qui l’ait ordonné l’atteste le bienheureux Marcel, pape et martyr, dans sa lettre aux Antiochiens. Il dit, dans cette lettre, que c’est sur l’ordre du Seigneur que saint Pierre a transféré son siège d’Antioche à Rome. L’atteste aussi saint Ambroise (dans son discours sur la basilique à être livrée aux ariens). Il dit que le Christ a voulu que saint Pierre meure à Rome, et que c’est pour cela que, quand saint Pierre fuyait, il lui a dit qu’il venait à Rome pour être crucifié de nouveau. Ce qui est un signe manifeste que Dieu voulait, par la mort de Pierre, établir là son siège. Saint Léon (sermon de la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « Le trophée de la croix du Christ tu as voulu l’apporter dans la citadelle romaine, où, par des décrets divins, précédaient et l’honneur du pouvoir et la gloire de la passion. » Quelqu’un dira que cet argument semble vouloir prouver que le siège de Rome ne peut pas être transféré ailleurs, car il est de foi que les préceptes de Dieu ne peuvent pas être modifiés. Si donc c’est Dieu qui a ordonné que le siège apostolique réside à Rome, il semble que ce soit de foi qu’il ne puisse pas être transféré ailleurs.
Je réponds qu’on ne peut pas tirer cette conclusion, car les papes Marcel et Léon n’ont pas défini cela comme de foi, mais ils n’ont fait que le rapporter sous forme de récit. Seuls les décrets des papes sont de foi, non leurs récits. Ensuite, quand ils ajoutent que c’est sur l’ordre de Dieu que saint Pierre a transféré son siège d’une ville à l’autre, on peut entendre cela de deux façons. Une première. Le Seigneur est vraiment apparu à saint Pierre, et lui a donné cet ordre de vive voix. Il faudrait alors dire que c’est vraiment en vertu d’un précepte divin que le siège de Pierre a été transféré à Rome. Une deuxième. Que le Christ n’a pas donné cet ordre, mais qu’on dit qu’il l’ait ordonné, parce que Pierre a fait cela sous l’inspiration de Dieu, comme on peut dire que tous les décrets et préceptes de l’église sont divins, même s’ils sont modifiables. Et même s’il était prouvé que le Christ avait commandé à Pierre de transférer son siège à Rome, on ne pourrait pas en conclure qu’il a ordonné, par le fait même, qu’il y demeure jusqu’à la fin du monde. Et comme il n’y a aucune preuve certaine que le Christ ait ordonné à Pierre de fixer son siège à Rome, il n’est donc pas de foi que c’est par un précepte divin et immuable que le siège de Pierre ait été situé à Rome. Mais, comme nous l’avons déjà dit, c’est quelque chose de très probable, et de pieusement crédible. Ne s’oppose pas à cela le fait que, au temps de l’antichrist, Rome sera désolée et consumée par le feu, comme on le déduit du chapitre 17 de l’Apocalypse. Car, cela n’arrivera qu’à la fin du monde. Et, de plus, on appellera encore le souverain pontife évêque de Rome, même s’il n’y habite plus, comme cela est arrivé au temps du roi des Goths, Totila, comme nous l’avons dit plus haut. Ajoutons que saint Augustin, et d’autres commentateurs anciens ne veulent pas voir Rome dans la ville enflammée, mais la cité du diable, constituée de la multitude des impies.
CHAPITRE 5
Les décrets sur la morale
La troisième proposition peut être comme suit.
Le pontife suprême ne peut pas errer dans les décrets de foi, et il ne peut pas errer non plus dans les décrets sur la morale qui sont prescrits à toute l’église, et qui portent sur les choses nécessaires au salut, qui sont en elles-mêmes bonnes ou mauvaises. Nous disons d’abord que le pontife romain ne peut pas errer dans les préceptes qui sont prescris à toute l’église; mais que, dans des jugements particuliers, il n’est pas absurde de penser qu’il puisse errer. Nous ajoutons, en second lieu « les choses qui sont nécessaires au salut, ou qui sont bonnes ou mauvaises en elles-mêmes », car il n’est pas erroné de dire que, dans les autres lois, il puisse se tromper, en faisant une loi superflue, ou moins appropriée. Éclairons le tout par des exemples.
Il ne peut pas arriver que le pontife erre en prescrivant un vice, comme l’usure, ou en proscrivant une vertu, comme la restitution, car ces choses sont, en elles-mêmes et par elles-mêmes, bonnes ou mauvaises. Il ne peut pas arriver non plus qu’il prescrive quelque chose qui soit contraire au salut, comme la circoncision, ou le sabbat, ou qu’il interdise quelque chose qui est nécessaire au salut, comme le baptême ou l’eucharistie. Mais qu’il commande quelque chose qui n’est ni bon ni mauvais en soi, ni contre le salut, mais est tout simplement inutile, et qu’il le prescrive sous peine de péché grave, il n’est pas absurde de dire que cela peut arriver, même si les sujets n’ont pas à porter de jugement sur cette chose, mais uniquement à obéir.
On prouve la proposition qui veut que le pape ne peut pas errer dans des préceptes moraux nécessaires au salut. Car, alors, toute l’Église, serait grièvement blessée, et elle errerait dans des choses nécessaires au salut, ce qui va contre la promesse du Seigneur en Jean 16 : « Quand viendra l’Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité. » Toute vérité, certainement, nécessaire au salut. En second lieu, parce que, alors, le Christ manquerait à son église dans des choses nécessaires. Or, si Dieu ne manque à personne dans les choses nécessaires, à plus forte raison, ne manque-t-il pas à son église.
Que le pontife romain ne puisse pas errer dans ce qui est en soi bon ou mauvais, on le prouve ainsi. Car alors, on ne pourrait plus appeler l’église sainte, comme on l’appelle dans le symbole des apôtres. Car la sainteté implique principalement la profession de la vraie foi, qui exclut toute fausseté, tout mal. Car, alors, elle errerait nécessairement dans la foi, puisque la foi catholique enseigne que toute vertu est bonne, tout vice mauvais. Or, si le pape errait en prescrivant les vices, et en interdisant les vertus, c’est-à-dire en prescrivant quelque chose de manifestement vicieux, qui n’en a pas l’apparence, et en proscrivant quelque chose de vertueux qui n’aurait pas l’apparence de vertu, l’Église serait tenue à croire que les vices sont bons, et les vertus mauvaises, à moins qu’elle veuille pécher contre sa conscience. Car, dans les choses qui sont douteuses, l’église est tenue d’acquiescer au jugement du souverain pontife, de faire ce qu’il prescrit, et de ne pas faire ce qu’il interdit. Et pour ne pas agir contre sa conscience, elle est tenue de croire bon ce qu’il prescrit, et mauvais ce qu’il interdit.
CHAPITRE 6
Le pontife en tant que personne particulière
La quatrième proposition. Il est probable et pieux de croire que le souverain pontife ne peut pas errer non seulement comme pontife, mais qu’il ne peut pas être hérétique comme personne particulière, en croyant obstinément quelque chose de faux qui est contre la foi. On le prouve en disant que son état semble requérir une disposition spécale de la providence de Dieu. Car le pontife non seulement ne doit pas prêcher une hérésie, mais il ne le peut pas. Il doit toujours enseigner la vérité. Et il le fera, sans aucun doute, puisque le Seigneur lui a ordonné de confirmer ses frères, et qu’il a ajouté précisément à cause de cela : « J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas. » C’est-à-dire pour que, au moins sur ton siège, ne fasse pas défaut la prédication de la vraie foi. Et comment, je le demande, un pontifie hérétique pourra-t-il confirmer ses frères dans la foi, et prêcher toujours la vraie foi ? Dieu peut sans doute extorquer, d’un cœur hérétique, la confession de la vraie foi, comme il a placé des paroles dans la bouche de l’ânesse de Balaam. Mais ce serait faire violence à la nature humaine, et ne correspondre pas à la façon habituelle de la providence de Dieu, qui est de tout disposer suavement. On le prouve ensuite par ce qui est arrivé jusqu’à aujourd’hui. Car, jusqu’à présent, nul n’a été hérétique, et de personne on ne peut prouver avec certitude qu’il a été hérétique. C’est donc un signe qu’il ne peut pas l’être. Vous en apprendrez davantage en lisant Pighium.
CHAPITRE 7
On solutionne des objections qui viennent de la raison
On tire des arguments contraires et de la raison et de différents papes. D’abord, de la raison. Plusieurs canons enseignent que le pape ne peut pas être jugé, à moins qu’on trouve qu’il a dévié dans la foi. Il peut donc dévier de la foi, car, au cas où ne le puisse pas, ces canons auraient été décrétés pour rien. Concile 5, sous Symmaque, can si papa dist 40, et le concile 8, acte 7. Ainsi que Anaclet, épitre 3, Eusèbe, épitre 2, et Innocent 111, sermon 2, sur la consécration d’un pontife. Je réponds que tous ces canons parlent de l’erreur personnelle d’un pontife, non d’une erreur judiciaire. Car, s’il peut être hérétique, le pontife ne le pourra qu’en niant une vérité définie auparavant. Il ne peut, en effet, être un hérétique quand il définit quelque chose de nouveau, quand cela ne va pas contre ce qui a été déjà défini par l’Église. Or, les canons cités parlent expressément d’une hérésie. Ils ne parlent donc pas d’une erreur judiciaire, mais personnelle du pontife. Je dis, en second lieu, que ces canons ne veulent pas dire que le pontife peut errer comme personne privée, mais seulement que le pontife ne peut pas être jugé. Mais, cependant, comme il n’est pas absolument certain qu’un pontife romain ne puisse pas être hérétique, voilà pourquoi ils ont ajouté, pour plus de sureté, à moins qu’il ne devienne hérétique.
Le deuxième argument tiré de la raison. Si le pontife, à lui seul, peut définir infailliblement des dogmes de foi, ou les conciles sont convoqués pour rien, ou ils ne sont pas absolument nécessaires. Je réponds qu’on ne peut pas tirer cette conclusion. Car, même si l’infaillibilité est dans les mains du pontife, il ne doit pas, à cause de cela, faire peu de cas des moyens humains et ordinaires, par lesquels on peut parvenir à la vraie connaissance d’une chose. On peut considérer comme un moyen ordinaire un concile majeur ou mineur, selon la grandeur ou la petitesse de la chose en question. Ce qui ressort clairement de l’exemple des apôtres. Car, il est certain que saint Pierre ou saint Paul, pouvaient, à eux seuls, définir infailliblement cette controverse, mais ils ont préféré convoquer un concile (actes 15). Ensuite, les définitions de foi dépendent principalement de la tradition apostolique, et du consensus des églises, pour qu’on connaisse, quand se pose une question, quelle est l’opinion de toute l’Église, et quelle tradition les églises du Christ conservent. Il n’existe donc rien de mieux que de réunir les évêques de toutes les provinces, pour que chacun rapporte quelle est la tradition de son église.
De plus, les conciles sont très utiles, et très nécessaires pour imposer une fin aux controverses, et pour qu’on ne fasse pas que composer des décrets, mais pour qu’on voie à ce qu’ils soient observés.
Car, au cours d’un concile général, tous les évêques souscrivent, et s’engagent à faire observer ce décret, et à le prêcher dans leurs églises respectives. Sans concile général, il n’est pas aussi facile de porter à la connaissance de tous un décret sur la foi. Car, quelques-uns prétexteront l’ignorance du décret, d’autres se plaindront de ne pas avoir été invités, d’autres diront ouvertement que le pontife a pu commettre une erreur. Mais on a déjà parlé de ces choses ailleurs, livre 1 sur les conciles, chapitres 10 et 11.
Troisième raison. Si un jugement du pontife sur la foi était infaillible, seraient hérétiques, ou seraient du moins convaincus d’une erreur pernicieuse, et pêcheraient gravement ceux qui soutiendraient obstinément quelque chose de contraire à la définition du pontife. Mais, cela est faux, car Cyprien a tenu tête opiniâtrement au pontife Étienne, quand il a défini que les hérétiques ne devaient pas être rebaptisés, comme il appert de la lettre de Cyprien à Pompée. Mais, non seulement il ne fut pas hérétique, mais il ne pêcha pas mortellement. Car, les péchés mortels ne s’effacent que par la pénitence, même si quelqu’un meurt pour la foi. Et cependant, l’Église compte Cyprien parmi ses saints, bien qu’il semble qu’il n’ait jamais renoncé à son erreur. On le confirme par saint Augustin (dans le livre 1 sur le baptême, chapitre 18 et ailleurs), qui dit que les églises ont vacillé sur cette question, et que Cyprien et les autres pouvaient, sans rompre le lien de la charité, penser différemment tant qu’un concile général ne se fût prononcé. Saint Augustin ne pensait donc pas que le jugement du souverain pontife était infaillible.