Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 81)
Je réponds à cet exemple, que saint Cyprien ne fut pas un hérétique. On ne peut pas le classer parmi les hérétiques manifestes qui affirment que le pape peut se tromper, car, sans doute possible, le pape n’avait pas défini ex cathedra que les hérétiques ne devaient pas être rebaptisés, même s’il avait ordonné de ne pas les rebaptiser. Il n’a pas, en effet, excommunié Cyprien et les autres qui pensaient le contraire. Et même si, dans un concile d’évêques (80), Cyprien statua qu’il fallait rebaptiser les hérétiques, il ne chercha pas en faire un article de foi, affirmant en toutes lettres qu’il ne voulait pas, à cause de cela, se séparer de ceux qui pensaient autrement. Ne répugne pas à ce que je viens de dire ce qu’écrivent Eusèbe (livre 7, chapitre 4, histoire ecclésiastique) et saint Augustin (le livre sur l’unique baptême, chapitre 14) au sujet du pape Étienne. Il a ordonné non seulement que ceux qui avaient été baptisés par les hérétiques ne soient pas rebaptisés, mais il a pensé qu’il devrait excommunier ceux qui n’obéiraient pas. Mais même s’il eut l’intention d’excommunier ceux qui n’obéiraient pas, il n’est pas allé plus loin que la menace. Car, on apprend, par le texte de saint Augustin cité plus haut, qu’Étienne et Cyprien ont toujours été en bons termes. Ce qui nous permet aussi de répondre à la confirmation. Car, même après la définition du pontife, il fut loisible de penser autrement, comme le dit saint Augustin, car le pontife ne voulut pas, sans un concile général, en faire un article de foi. Tout ce qu’il voulait, c’était, entretemps, conserver l’antique coutume.
Cyprien pêcha-t-il mortellement en n’obéissant pas au souverain pontife ? Ce n’est pas du tout certain. D’un côté, il ne semble pas avoir mortellement péché, car il ne pêcha que par ignorance. Il pensa, en effet, que le pontife avait pernicieusement erré, et, tant qu’il demeurait dans cette opinion, il était tenu de ne pas lui obéir, parce qu’il ne devait pas agir contre sa conscience. L’ignorance de saint Cyprien ne semble pas avoir été crasse, ni volontaire, mais probable, et donc excusant d’un péché mortel. Car, il savait que le pontife n’en avait pas fait une définition de foi, et il constatait que les évêques d’Afrique étaient de son avis. C’est pourquoi saint Augustin, (livre 1, chapitre 18, contre Donat), enseigne clairement que saint Cyprien n’a péché que véniellement, qu’il a maintenu le lien de la charité, et qu’il a été purifié de cette faute par le glaive du martyre. Et, au chapitre 19, il dit que ce péché fut, dans la blancheur de son âme, une tache que recouvraient les fruits de sa charité.
Mais, d’un autre côté, il semble avoir mortellement péché quand il n’a pas obéi à un ordre explicite du pontife suprême, et quand il dénigra sans modération la juste décision du pontife. Car, même si le pape Étienne n’avait pas défini cela de foi, il avait ordonné expressément de ne pas rebaptiser les hérétiques, comme Cyprien lui-même le reconnait dans sa lettre à Pompée. Cyprien devait obéir à ce commandement, et soumettre son jugement au jugement de son supérieur. Il devait à tout le moins s’interdire d’employer des mots méprisants, scabreux, du genre de ceux qu’il emploie dans cette lettre, le traitant d’orgueilleux, de dictateur, d’esprit aveugle et fruste. C’est pourquoi saint Augustin, dans sa lettre 48 à Vincent, entreprend de défendre saint Cyprien autrement, prétendant que ces écrits n’étaient pas de lui, ou qu’ils avaient été interpolés; que saint Cyprien avait changé d’idée avant sa mort, même si on ne trouve aucune rétractation de sa part.
La quatrième raison. Le concile africain, dans sa lettre à Célestin, soutient qu’un concile provincial a moins de chance d’errer dans ses jugements qu’un pape. Ne dit-il pas : « À moins que quelqu’un pense que notre Dieu puisse, à n’importe qui, inspirer des décisions justes, et dénier la même chose à un grand nombre de prêtres réunis en concile. » Or, il est certain que les conciles provinciaux peuvent errer. Le pape le peut donc encore plus. Je réponds que le concile ne parle pas du jugement de la foi, mais du jugement d’un fait, c’est-à-dires des causes de prêtres et d’évêques accusés de quelques crimes. Dans ce genre de causes, nous reconnaissons que le pontife suprême n’a pas cette assistance du Saint-Esprit qui l’empêche d’errer. Ajoutons que nous ne sommes pas obligés de croire tout ce que ces évêques disent dans leur lettre. Surtout, parce qu’il apparait assez clairement qu’ayant été mis dans tous leurs états par les crimes d’Apiarius, qui s’était réfugié auprès du souverain pontife, ils ont forcé un peu la note. Ne s’oppose pas à ce que nous disons le fait que ce concile ait été approuvé par le pape Léon 1V (dist. 20, canon des libelles), car ce que le pape a confirmé ce sont les décrets, non les lettres.
La dernière raison est celle de Nil (dans son libelle sur la primauté du pape), qui raisonne ainsi. « Puisque le pape peut tomber dans des vices comme l’avarice et l’orgueil, il peut donc tomber aussi dans celui d’hérésie. Car, saint Paul (1 Tim 1) dit que certains ont fait naufrage dans la foi, parce qu’ils avaient, avant, perdu la bonne conscience. Le pape, peut, de même, en vivant mal, renier Dieu par les faits, selon ce texte de saint Paul (Tite 1) : « Ils confessent connaitre Dieu, mais ils le nient par les faits. » Le pape peut donc nier aussi dans les mots, car il semble plus facile de nier en parole qu’en actes ». Je réponds au premier argument qu’on pourrait vraisemblablement conclure que le pape, de par sa nature, peut tomber en hérésie, si on ne tenait pas compte de l’assistance divine particulière que le Christ lui a obtenue par sa prière. Car, le Christ a prié pour qu’il n’erre pas dans la foi, non pour qu’il ne tombe pas dans d’autres vices. Je dis au suivant que, en ce passage, saint Paul n’entend pas n’importe laquelle mauvaise œuvre, mais des œuvres qui mènent à l’infidélité du cœur.
Car, il parle des Juifs qui ne se sont pas sincèrement convertis à la foi, qui, professant connaitre Dieu, le renient en acte.
Car en interdisant certains aliments comme impurs par nature, ils attestent qu’ils ne connaissent pas vraiment le Créateur de toutes choses. Mais des actions de ce genre le pape ne les fait pas, ni ne peut les faire. Si par faits on entend des péchés, il est faux que celui qui nie en paroles nie explicitement et absolument, et que celui qui nie en actes nie implicitement et relativement.
CHAPITRE 8
Les erreurs faussement attribuées aux pontifes romains Pierre, Lin, Anaclet, Télesphore, Victor, Zéphirin, Urbain, Pontien, Corneille et Marcellin, qui furent non seulement papes, mais aussi martyrs.
Venons-en maintenant à chacun de ces pontifes que nos adversaires accusent d’erreur. Nil écrit (dans son livre sur la primauté du pape) que saint Pierre a erré dans la foi, non une seule fois seulement, mais deux fois. Et il pense pouvoir se servir de cet exemple illustre pour démontrer que les souverains pontifes ont erré dans la foi. Aucun pontife romain n’a reçu de Dieu des privilèges plus grands que ceux que Pierre a reçus, disent-ils. Pourtant, l’Écriture nous montre que Pierre a erré deux fois. Car, il a renié le Christ (Matt 26) et a forcé les Gentils à judaïser (Galates 2). Les magdebourgeois (centurie 2, livre 2, chapitre 10, col 558, 559, 560), ajoutent à ces deux erreurs, treize autres chutes de Pierre, dont nous avons parlé plus haut au livre 1, chapitre 28. Je réponds que quand il renia le Christ, Pierre n’avait pas encore commencé à être pontife suprême. Il appert, en effet, que c’est après la résurrection, que la principauté ecclésiastique lui a été donnée par le Christ, quand il lui a dit : « Simon fils de Jean, pais mes brebis ! » Ce reniement de Pierre ne doit donc pas être énuméré parmi les errements des pontifes romains. J’ajoute, de plus, que c’est de bouche seulement que Pierre a renié le Christ, non de cœur. Voilà pourquoi il n’a perdu que la confession de la foi, non la foi elle-même, comme nous l’avons montré plus haut au chapitre 3.
Qu’il soit arrivé parfois à saint Pierre de forcer les Gentils à judaïser, ce ne fut pas une erreur de prédication, mais de conduite, comme Tertullien l’explique (dans son livre de la prescription des hérétiques). Car, saint Pierre n’a jamais, par décret, statué qu’il fallait judaïser, mais il enseigna plutôt le contraire (actes 15). Mais que, à Antioche, pour ne pas offenser les Juifs récemment convertis à la foi, il ait quitté la table des Gentils, et que son exemple est entraîné Barnabé à judaïser, nous ne le nions pas. Nous ne nions pas, en effet, que les pontifes puissent, par leur exemple, devenir une occasion de péché. Ce que nous nions, par contre, c’est qu’ils puissent prescrire, ex cathedra, cette erreur à toute l’Église. Nous ne nions pas, non plus, que les actions des pontifes puissent être aussi pernicieuses pour l’Église que leur doctrine, selon la parole du Seigneur : « Faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font ». Voir ce que nous avons écrit plus haut là-dessus (livre 1, chapitre 28).
Le second pape est Lin, qui a été le premier à succéder à Pierre. Les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 10, col 627) se moquent de lui parce qu’il a ordonné que les femmes n’entrent pas dans l’église sans avoir la tête recouverte d’un voile. Voici leurs propres paroles : « Il a ordonné (soin bien digne d’un évêque, à la vérité) que la femme n’entre pas dans l’église sans porter de voile sur la tête » Mais si Lin avait ajouté qu’il fallait le faire à cause des anges, n’auraient-ils pas crié à la superstition ? Je pense que les centuriates ont oublié que saint Paul n’a pas jugé indigne de sa charge pastorale de commander aux femmes (1 Cor 11) d’entrer dans l’église la tête voilée, à cause des anges.
Saint Ambroise explique que c’est par respect envers les prêtres, qui, dans les Écritures, sont appelés anges. Le troisième est Anaclet. Les magdebourgeois (dans la même centurie, livre 2, chapitre 20, colonne 628) lui reprochent d’avoir construit et orné un mémorial de saint Pierre, qui avait tellement démérité de l’église qu’il méritait que sa mémoire disparaisse à tout jamais. Mais s’il faut reprocher à Anaclet d’avoir construit un mausolée pour y placer les ossements de saint Pierre, quel péché n’a-t-il pas commis le grand Constantin quand il honora la mémoire de saint Pierre par une somptueuse basilique, et par tant de dons en or et argent ? Mais les hommes pieux ont toujours jugé ces choses autrement que ne les jugent les adversaires. Caius, un écrivain très noble et proche des temps apostoliques (comme le rapporte Eusèbe, livre 2, chapitre 25 de son histoire ecclésiastique traduite par Ruffin) appelle les sépulcres de saint Pierre et de saint Paul les trophées des apôtres, qui, comme des colonnes très solides, soutiennent l’église romaine.
Saint Jean Chrysostome (dans sa dernière homélie sur l’épitre aux Romains) affirme être habité d’un grand désir de venir à Rome pour venir se prosterner devant les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. Et écoute, je te prie, de quel ton il parle de Rome, des corps et des sépulcres des apôtres : « À la façon d’un corps grand et en bonne santé, Rome a deux yeux, c’est-à-dire les corps de deux saints illustres. Quand il projette hors de lui ses rayons lumineux, le ciel ne resplendit pas autant que quand la cité de Rome répand la lumière de ces lampes sur toute la terre. » Et plus bas : « De quelles couronnes la ville de Rome n’est-elle pas ornée par ces deux apôtres ? De quelles chaînes dorées n’est-elle pas ceinte ? Quelles fontaines n’a-t-elle pas? Je célèbre cette ville non à cause de la masse de son or, non à cause de ses colonnes de marbre, ni pour d’autres motifs de ce genre, mais à cause des colonnes de l’Église. Qui me donnera de me tenir autour du corps de Paul, de m’établir près de son sépulcre, de voir la poussière de son corps? » Et plus bas : « C’est ce corps, et celui de saint Pierre, qui fortifie la ville, qui la met plus en sécurité que toutes les murailles et les tours. Car, elle l’honora de son vivant. Elle disait : descends voir Pierre ! » Theodoret, dans son épitre à Léon, loue Rome pour beaucoup de choses, mais surtout à cause des tombeaux des apôtres qui, selon ses propres paroles, illuminent les âmes des fidèles. J’omets beaucoup d’autres témoignages que je pourrais ajouter. Car, nous traiterons formellement de ce sujet quand nous parlerons des reliques des saints.
Le quatrième est Télesphore, qui fut le neuvième successeur de Pierre, et qui termina sa vie par un glorieux martyre, au témoignage de saint Irénée (livre 3, chapitre 3). Voici quelle est l’accusation des magdebourgeois (centurie 2, chapitre 10, colonne 212) : « Il a, d’abord, commandé que, pendant les sept semaines qui précèdent Pâque, on s’abstienne de viande, ce qui est contraire à l’Écriture : « Que personne ne vous condamne à cause de la boisson ou de la nourriture. » Il a ensuite multiplié les messes, augmenté le nombre des rites, et fixé des dates, alors que l’institution de la cène du Seigneur ne comporte aucun nombre, aucune cérémonie, aucune date. Il a, de plus, placé la dignité et la sainteté des clercs beaucoup trop au-dessus du peuple de Dieu, comme s’il n’était pas écrit : « Vous êtes tous une seule et même chose dans le Christ Jésus. » De plus, il n a pas voulu qu’on soupçonne de péché les prêtres, ni qu’on les accuse. Et il a appelé cette loi un mur très ferme de son ordre, construit par lui et par les pères contre les persécuteurs. »
Voilà donc quelles sont les erreurs de Télesphore. Elles sont considérées comme des erreurs par les centuriates, parce qu’elles dérogent aux règles établies par Luther. Mais si nous portions un jugement inspiré par la justice, ne devrions-nous pas plutôt dire que ce sont les dogmes de Luther (qui ne supportent ni distinction entre les aliments, ni messes, ni supériorité du prêtre sur le fidèle) qui sont erronés, parce qu’ils dérogent aux règles de Télesphore ? Car, Télesphore est un saint martyr, proche du temps des apôtres, et qui a pu même parler avec Pierre et Jean. N’est-il pas raisonnable de penser qu’il ait mieux connu la doctrine du Christ que Luther qui n’a pas été martyr, et qui a vécu 1500 ans après les apôtres ? Surtout que les raisons avancées par les centuriates sont puériles, et ont été cent fois réfutées. La citation qu’ils font de saint Paul (« que personne ne vous condamne à cause de la boisson ou de la nourriture ») ne s’oppose pas à l’abstinence de la viande qui se pratique pendant un certain temps pour dompter l’impétuosité de la chair, mais à l’abstinence judaïque qui ne mangeait jamais certains aliments parce que l’ancienne loi les déclarait impurs. Il répète, en effet, la même chose aux Colossiens 2 : « Que personne ne vous blâme pour la nourriture ou le breuvage, pour une participation à un jour de fête, pour des néoménies ou des sabbats, qui sont des ombres des choses futures. » Ce qu’ils ajoutent (« que la cène du Seigneur n’a pas été instituée en vue d’un nombre, un rite ou un temps »), nous ne le contestons pas. Mais que conclure de là ? Télesphore a-t-il erré parce qu’il a voulu que, au jour de Noël, trois messes soient célébrées ? Car, même si la cène n’a pas été instituée en vue d’un chiffre, d’un rite ou d’un temps, il a quand même fallu, pour célébrer correctement la cène du Seigneur, déterminer des rites et un temps, à moins qu’on soit d’avis que l’ordre convenait moins à ce sacrement que le désordre.
L’autre citation qu’ils font de l’apôtre (« vous êtes tous dans le Christ une seule et même chose ») ne prouve pas que les clercs ne sont pas plus dignes que les laïcs. Car, la façon dont nous sommes tous une seule et même chose dans le Christ saint Paul l’explique dans Romains 12, et 1 Corinthiens 12, où il dit que nous formons tous un seul corps, et que là où il y a différents membres, (les yeux, les mains et les pieds), les uns sont plus nobles et plus dignes que d’autres. Le cinquième est le pape Victor, quinzième successeur de saint Pierre. Il a été autrefois entaché d’infamie par les hérétiques qui l’accusaient d’avoir enseigné que le Christ était un pur homme, comme le rapporte Eusèbe (livre 5, chapitre 28 de son histoire ecclésiastique). Mais que cette accusation ait été fausse, le même Eusèbe le prouve en déclarant que c’est précisément ce pape qui a condamné le promoteur de cette hérésie, Theodote. Le sixième, Zéphyrin, le successeur de Victor, semble avoir approuvé l’hérésie de Montan. Car, Tertullien (livre contre Prax) écrit que le pontife romain a reconnu les prophéties de Montan, et que par cette reconnaissance, la paix a été apportée aux églises d’Asie et de Phrygie; mais que Praxeas l’aurait persuadé de révoquer les lettres de paix qu’il avait déjà envoyées.
Tous les historiens sont d’accord pour écrire qu’en ce temps Zéphyrin était évêque de Rome. Voilà pourquoi Rhenanus, dans son annotation du livre de Tertullien, a mis en marge évêque romain montanissant. On ne peut pas dire, non plus, qu’en ce temps, l’hérésie de Montan n’avait pas encore été condamnée, car, comme le dit le même Tertullien : Praxeas persuada le pontife de révoquer les lettres de paix, pour cette raison principalement qu’elle avait déjà été condamnée par ses successeurs.
Je réponds qu’on ne peut pas accepter tout ce que dit Tertullien dans la période où il était lui-même montaniste. Il est pensable, toutefois, que le pape Zéphyrin ait été persuadé par les montanistes que la doctrine de Montan n’était pas différente de celle de l’église romaine, et que, en conséquence, il ait voulu rétablir la paix qui avait été perdue pendant le règne de ses successeurs. Non parce qu’il aurait approuvé l’erreur que ces prédécesseurs avaient condamnée, mais parce qu’il aurait pensé que c’était faussement qu’avait été accusé Montan de ces erreurs. Cela n’est pas errer dans la foi, ni « montaniser », selon le mensonge de Rhenan, mais commettre une erreur sur la personne, ce qui est arrivé aussi à plusieurs saints. Ruffin n’écrit-il pas qu’Arius avait persuadé l’empereur Constantin qu’il était catholique, et qu’il avait formulé une profession de foi avec tant de fourberie et de finauderie, qu’il paraissait catholique aux catholiques, et arien aux ariens. Et Léon (épitre 86 à l’évêque de Nicée) avertit cet évêque d’obliger les pélagiens qui retournaient à l’église à abjurer l’hérésie par les paroles les plus claires, parce que quelques-uns avaient coutume de tromper l’église en rédigeant une profession de façon à paraître catholiques, sans l’être vraiment. Il semble que ce soit ce qui est arrivé à ce pontife.
Le septième, Urbain, dix-huitième successeur de Pierre.
Voici ce que les centuriates lui reprochent (centuriate 3, chapitre 10, col 277) : « Il a institué la confirmation après le baptême, mais il a blasphémé en disant que, par l’imposition des mains de l’évêque, on recevait le Saint-Esprit, et on devenait pleinement chrétien. » Ils reprochent cette erreur aussi au pape Corneille. Ils mentent, d’abord, quand ils prétendent que c’est par le pape Urbain qu’a été instituée la confirmation. Car cet usage se trouve déjà dans les actes des apôtres (8 et 19) où l’on voit les apôtres imposer leurs mains aux fidèles pour qu’ils reçoivent l’Esprit Saint.
Et, de plus, Tertullien, qui est bien plus ancien qu’Urbain et que Corneille, se souvient de la confirmation en plusieurs endroits. Dans le livre sur la résurrection : « La chair est lavée pour que l’âme devienne sans tache; la chair est ointe pour que l’âme soit consacrée. » Et, dans le livre de la prescription, parlant du diable qui imite notre baptême et notre confirmation, il dit : « Il mouille lui aussi ses croyants et ses fidèles, et met un signe sur le front de ses soldats. » Et dans son livre sur le baptême : « Et puis, après être sortis de l’eau baptismale, nous sommes oints par l’onction bénite. » Et un peu plus loin : « Ensuite, on impose les mains, invoquant et invitant l’Esprit Saint par la bénédiction. » Ne vois-tu pas, chez Tertullien, l’onction, le signe sur le front, l’imposition des mains, la venue du Saint-Esprit ? Qu’est-ce qu’Urbain aurait-donc pu instituer ? Il est clair que Tertullien a vécu avant Urbain, car il vécut au temps de Sévère et de son fils Antonin, comme les magdebourgeois l’ont appris de saint Jérôme (centurie 3, chapitre 10, col 277). Et que dire de ce que, au lieu cité, les centuriates eux-mêmes énumèrent, parmi les taches de Tertullien, le fait d’avoir considéré comme nécessaires l’onction après le baptême, et le signe de la croix ? Comment acceuillerons-nous ces accusations contradictoires ? Comment Urbain aurait-il pu instituer ce que les centuriates blâment en Tertullien ?
Ensuite, ce qu’ajoutent les centuriates, à savoir qu’Urbain a blasphémé quand il a dit qu’on reçoit l’Esprit Saint, et qu’on devient pleinement chrétien par l’imposition des mains de l’évêque, ne requiert aucune réfutation, puisqu’ils ne présentent aucune preuve du contraire. Surtout parce que Corneille lui-même dit la même chose, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, ainsi que Cyprien (livre 1, épitre 12), Cyrille (catéchèse 1, mystagog), saint Augustin (épitre à Jean, traité 6), et d’autres pères. Le neuvième est Pontin, le successeur d’Urbain. Les centuriates (centurie 3, chapitre 10, col 27) lui reprochent d’avoir écrit que les prêtres font, de leur propre bouche, le corps du Christ, le distribuent au peuple, et que, par les prêtres, Dieu accepte les hosties des autres, qu’il pardonne leurs péchés, et se réconcilie avec eux. Les centuriates qualifient de blasphématoire cette doctrine, mais ils ne nous expliquent pas en quoi et pourquoi elle l’est. Qu’ils ne se scandalisent donc pas si nous préférons croire à un saint et à un martyr, et à ce qui a été institué par les successeurs des apôtres, plutôt qu’à Luther. Surtout quand nous lisons la même chose dans les écrits de tous les pères. Car, saint Jérôme a écrit (dans sa lettre à Héliode) : « Loin de moi la pensée de parler en mal de ceux qui ont succédé aux apôtres, qui, de leur bouche sacrée, font le corps du Christ, par lesquels nous sommes chrétiens nous aussi, qui, ayant les clefs du royaume des cieux, jugent, pour ainsi dire, avant le jour du jugement. » Et écoute saint Augustin dans son épitre 122 à Victor, où il dit des femmes captives des barbares : « Prie Dieu pour elles, et demande-lui qu’il leur enseigne à dire ce que Azarias a demandé, entre autre choses, dans sa prière, quand il fit sa confession à Dieu. Car, étant dans une terre de captivité, elles sont comme ceux qui étaient dans un pays où ils ne pouvaient pas offrir de sacrifices au Seigneur selon les prescriptions de Moïse. Elles non plus, elles ne peuvent pas présenter d’oblation à l’autel du Seigneur, ni trouver un prêtre par qui elles pourraient l’offrir à Dieu. »
Écoute saint Jean Chrysostome (livre 3 sur le sacerdoce) : « Il était permis aux seuls prêtres des Juifs de purger la lèpre du corps, ou pour parler plus justement, non de la purger, mais de montrer qu’elle avait été purgée. Mais, à nos prêtres il n’a pas été accordé de reconnaitre officiellement que les souillures de l’âme ont été purgées, mais de les purger. » Ce que Pontien enseigne au sujet du corps du Christ que consacrent les prêtres, des hosties des autres reçues par Dieu, de la rémission aux hommes de leurs péchés, tout cela a été enseigné par les plus grands docteurs de l’antiquité, saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, et tous les autres, que j’omets pour faire bref. Le neuvième est Corneille.
Les magdebourgeois (centurie 3, chapitre 6, col 145; et chapitre 7, colonne 165) affirment qu’il a enseigné que, dans le calice du Seigneur, il ne fallait offrir que de l’eau. Ce qui est, disent-ils, une grave erreur commise contre l’évangile. La seule preuve qu’ils en donnent ils la tirent d’un livre de Cyprien (livre 2, épitre 3 à Corneille) où il argumente contre cette erreur. Mais, cette erreur, saint Cyprien ne l’attribue pas au pape Corneille, mais à ceux dont il parle. De plus, cette épitre n’est pas adressée à un certain Corneille, mais à un évêque africain du nom de Cécile, comme nous le lisons dans tous les exemplaires. Mais les magdebourgeois avaient peut-être bu un peu plus que d’habitude, et avec leurs yeux tremblotants et clignotants, ils ont pris un nom pour un autre. Ajoutons que le pape Alexandre, le successeur de Corneille, avait déjà décrété de ne rien offrir d’autre dans le calice du Seigneur que du vin mêlé à de l’eau. S’ils font des reproches à d’autres à cause de cette lettre, pourquoi ne s’en font-ils pas à eux-mêmes ? Car, saint Cyprien, dans cette lettre, appelle souvent l’eucharistie un sacrifice; et il enseigne explicitement qu’on ne peut pas offrir seulement du vin ou de l’eau, mais du vin mêlé à de l’eau. Or, les luthériens nient obstinément que l’eucharistie soit un sacrifice, et ils pensent que, dans le calice, on ne doit consacrer que du vin sans eau.
Le dixième est Marcellin, qui a sacrifié aux idoles, comme l’attestent le pontife Damase, le concile de sinuess (?), et une lettre de Nicolas 1 à l’empereur Michel. Mais, Marcellin n’a jamais enseigné quoi que ce soit contre la foi; il n’a jamais été hérétique, ni infidèle, si ce n’est pas un acte extérieur, inspiré par la peur de la mort. Est-ce que, par cet acte extérieur, il avait déchu de son pontificat, oui ou non, cela importe peu, parce qu’il a abdiqué ensuite, et a reçu peu après, la couronne du martyre. Je croirais plutôt qu’il n’avait pas déchu de son pontificat, parce qu’il est assez évident pour tous qu’il n’a sacrifié que par peur de la mort. Ajoutons que saint Augustin (dans son livre sur l’unique baptême contre Petilien), dit que Marcellin est innocent, et qu’aucun ancien historien ne se souvient de sa chute.
2017 12 12 17h13 fin 2017 12 16 20h26 début
CHAPITRE 9 : Des objections qu’on fait aux papes Libère et Félix II Le onzième pape qu’on taxe d’erreur est Libère, même si les magdebourgeois (centurie 4, chapitre col 1284) n’ont pas osé parler en mal de lui. Cependant, un certain Tilmann Heshushius (livre 1, chapitre 9. Eccl) a la témérité d’affirmer qu’il a été infecté de l’hérésie arienne. Il est vrai qu’il peut revendiquer de graves auteurs qui sont de son sentiment. Saint Athanase (dans une épitre à un solitaire), saint Jérôme (dans sa chronique, et dans le catalogue écrit contre Fortunatien) et Damase dans la vie de Libère. Je réponds que, au sujet du pape Libère, deux choses sont certaines. La première. Depuis le début de son pontificat jusqu’à son exil, qui lui a été infligé pour la foi catholique, il fut un ardent défenseur de la religion catholique. C’est ce qu’attestent tous les écrivains qui parlent de cette époque, comme Ammianus Marcellinus (livre 15 de son histoire), Athanase (dans ses deux apologies), Ruffin (livre 10, chapitre 22 de son histoire), Sulpitius (livre 2 de son histoire sacrée), Socrate, livre 2, chapitre 29 de son histoire), Sozomène (livre 4, chapitre 10), Theodoret (livre 2, chapitres 16 et 17). Nicéphore (livre 9, chapitres 35, 36, 37) »
La deuxième. Après son retour de l’exil, il fut toujours orthodoxe et pieux. Car, comme l’écrit Socrate ( livre 4, chapitre 11), après être revenu d’exil, Libère ne voulut pas recevoir les macédoniens dans l’Église, à moins qu’ils ne détestent publiquement leur hérésie. De plus, après sa mort, il a toujours été considéré comme un saint, comme ont l’apprend des paroles de saint Ambroise (livre 3 sur la virginité, au début) : « Il est temps, ma sœur, d’accomplir les saints préceptes de Libère de bienheureuse mémoire, pour que, plus il a été saint, plus grande soit l’action de grâce. » Des paroles aussi d’Épiphane (hérésie 15) : « Eustathius envoyait au bienheureux évêque de Rome, Libère, un légat accompagné de plusieurs évêques. » Et saint Basile (lettre 74, aux évêques occidentaux) : « Des choses lui ont été proposées par le très bienheureux Libère. » Et Siricius, qui fut le troisième successeur de Libère, dans une lettre à Hyméric appelle Libére « son prédécesseur de vénérable mémoire ». Je demande donc : comment ces pères auraient-ils pu appeler très bienheureux ce Libère déjà mort, s’il était mort dans l’hérésie ?
Il reste un seul doute, la période médiane. Pour pouvoir retourner de l’exil, a-t-il fait quelque chose contraire à la foi ? Sulpice, Socrate, Sozomène et Nicéphore , dans les lieux cités, indiquent que Libère fut toujours le même homme, et que la constance de sa foi n’a jamais fléchi. Athanase et Jérôme (lieux cités) disent que, las de l’exil qui lui avait été infligé, il alla jusqu’à souscrire à l’hérésie. On peut ajouter à ces paroles celles de saint Hilaire, qui, dans son livre contre Constance, parle ainsi : « Tu as tourné ta guerre jusqu’à Rome, tu y as arraché son évêque, et, homme misérable, je ne sais pas si tu as manifesté plus d’impiété en l’exilant qu’en le relâchant. » Ruffin (livre livre 10, chapitre 27) affirme ne pas savoir avec certitude si Libère a réellement souscrit.
De ces deux opinions, la deuxième nous parait plus vraie. Car, Athanase, Hilaire et Jérôme sont des auteurs plus anciens, et plus sérieux que les autres; et ils ne font pas le récit d’une chose douteuse, mais certaine. De plus, j’ai lu, à la bibliothèque du Vatican, des lettres de Libère écrites par lui-même, qui s’adressaient en partie à l’empereur, en partie aux évêques orientaux, dans lesquelles il laisse entendre assez clairement qu’il a voulu, à la fin, acquiescer à la volonté de l’empereur. Devant ces preuves, si nous n’admettons pas que Libère, pendant un certain temps, a manqué à la constance dans la foi, nous serons forcés d’exclure du nombre des évêques Félix 11, qui exerça le pontificat du vivant de Libère, alors que l’Église vénère ce même Félix comme pape et martyr. De plus, Sozomène (livre 4, chapitre 14 de son histoire), et Nicéphore (livre 9, chapitre 37), sous entendent quelque chose de plus sérieux. Au concile de Sirmiensis, il aurait eu une rencontre au sommet avec les ariens Valence et Ursace et c’est après avoir fait la paix avec eux qu’il aurait retrouvé son siège. Mais quoi qu’il en soit de tout cela, Libère n’a jamais enseigné d’hérésie, et ne fut jamais hérétique. Il ne pécha (s’il a vraiment péché) que par un acte externe, comme Marcellin, et, me semble-t-il, moins que Marcellin.
Qu’il ne fut jamais un hérétique, saint Athanase l’enseigne quand il dit (au lieu cité) que c’est malgré lui et forcé par la férocité des tourments qu’il aurait agi ainsi; qu’il ne faut pas tenir compte des paroles que les menaces ou la terreur ont pu lui arracher, mais plutôt de l’enseignement qu’il a donné quand il était libre de dire ce qu’il pensait. Car, d’après ce qu’on peut comprendre des paroles d’Athanase et des lettres de Libère, il aurait fait deux fautes. Il aurait souscrit à la condamnation d’Athanase, et il aurait communié avec les hérétiques. Dans aucune de ces fautes il n’a expressément violé la foi. Car, même si les hérétiques persécutaient Athanase pour des motifs de foi, ils ne l’accusaient pas de fautes contre la foi, mais de crimes contre les mœurs. On peut dire aussi qu’il a communié avec les hérétiques parce qu’ils feignaient d’être chrétiens. Car, dans ses lettres, il explique qu’il a communié avec des évêques orientaux parce qu’il avait trouvé que leur foi concordait avec celle des catholiques et était étrangère à l’hérésie arienne. De plus, Sozomène (livre 4, chapitre 14), et Nicéphore (livre 9, chapitre 37) racontent que, dans cette paix que Libère fit avec les évêques orientaux, on n’a demandé rien d’autre à Libère que de souscrire à la confession de Sirmiensis contre Photin, et à la confession d’Antioche éditée dans les Encénies. Ces confessions, même si elles n’ont pas le mot consubstantiel, sont tout à fait catholiques, et saint Hilaire, dans son livre sur les synodes, les considère comme telles.
Mais, dira quelqu’un, s’il en est vraiment ainsi, comment un saint Jérôme et un Fortunatien ont-ils pu entacher la mémoire de Libère du nom d’hérétique ? Je réponds que Libère n’a pas formellement et expressément consenti à l’hérésie, mais a posé un geste qui pouvait être interprété dans ce sens. Car, il permit qu’Athanase soit condamné, alors qu’il savait fort bien qu’il était persécuté pour la foi; et il communia avec Valence et Ursace qui se disaient catholiques, mais qu’il savait être des hérétiques. C’est ce que saint Jérôme voulait dire.
Le douzième qui est accusé d’avoir erré dans la foi par les hérétiques est Félix 11. Tilmannus Heshushius (livre 1, chapitre 9, eccl) déclare qu’il a été hérétique, en s’appuyant sur un texte de saint Jérôme qui (dans son catalogue scripturaire contre Acacius) a écrit : « Acacius, qui, parce qu’il était borgne, avait pour surnom monophthalmon, était évêque de l’église de Césarée en Palestine…Félix fut si célèbre, au temps de l’empereur Constantin, que, à la place de Libère, il fut institué évêque arien de Rome. » Mais nous répondons que Félix ne fut jamais arien, même s’il a parfois communié avec des ariens, quand il n’était pas encore pape. Ensuite, quand il a commencé à être un vrai pape, il a non seulement combattu publiquement les ariens, mais a reçu la couronne du martyre par la persécution des ariens. Il faut donc expliquer le plus brièvement possible toute cette histoire des pontificats de Libère et de Félix, et par quelle providence du Dieu admirable, la foi a été conservée dans le siège apostolique.
Après que Libère eut été exilé pour sa fidélité à la foi catholique, le clergé romain jura de n’admettre aucun autre pontife, du vivant de Libère. C’est ce que rapporte saint Jérôme (dans sa chronique), en changeant certains mots. Car ces mots « après l’exil duquel, tous les clercs jurèrent etc », qui sont assignés à l’année 351, auraient du être placés après ces paroles : « Libère, évêque des romains, est envoyé en exil », qui sont assignées à l’année 361. C’est donc sous l’influence des ariens, et surtout de l’évêque de Césarée, Acace, que le diacre romain Félix est créé évêque à la place de Libère, lequel Félix, en reconnaissance de cette faveur, communiait avec eux, même s’il n’était pas arien. C’est ainsi que l’écrit Ruffin (livre 10, chapitre 22 de son histoire ecclésiastique) : « À la place du pape exilé, le diacre romain Félix est substitué à Libère, lequel a été entaché non pas tant par la profession d’une fausse foi, que par sa communion avec les hérétiques dont il était redevable de son poste. » Et Theodoret (livre 2, chapitre 17, de son histoire) : « Succéda à Libère un de ses diacres orthodoxe, du nom de Félix, qui, même s’il conserva intégralement la foi enseignée dans le concile de Nicée, communia librement avec ceux qui travaillaient à la détruire. Et, pour cette raison, tant qu’il fut là, aucun Romain ne voulut entrer dans l’église. »
Sozomène écrit la même chose (livre 4, chapitre 10 de son histoire). Et saint Jérôme ne les contredit nullement, car le mot arien semble avoir été ajouté, puisque les codex anciens ne l’ont pas, comme l’a noté Marianus Victorius, ni la traduction en grec de Sophronius. Et, ce dont je fais le plus grand cas, Freculphus (livre 4, chapitre 8) et Adon de Vienne dans sa chronique, auteurs récents, n’ont pas, eux non plus, le mot arien. De plus, il n’est pas vraisemblable que saint Jérôme et Ruffin, deux contemporains, aient pu, dans une histoire connue de tous, diverger au point où l’un nie ce que l’autre affirme. Mais, à supposer même que Félix ait été arien (ce qui jusqu’à présent n’a jamais été prouvé), il n’aurait fait aucun tort au siège apostolique. Car, s’il avait été schismatique, il n’aurait pas été un pape véritable et légitime, puisque le vrai pontife était encore en vie. Voilà pourquoi (comme nous l’avons entendu de la bouche Théodoret), aucun catholique n’a voulu aller à l’église du vivant du pape Libère. Puis, deux ans après, arriva la chute de Libère. C’est alors que le clergé romain, après avoir enlevé à Libère la dignité pontificale, se tourna vers Félix, qu’il savait être catholique. Et, à partir de ce moment, il commença à être un vrai pontife. Car, même si Libère n’était pas un hérétique, il était considéré comme tel par le peuple à cause de la paix faite avec les ariens. Et à cause de cette présomption, on a pu avoir de bonnes raisons de lui dénier le pontificat. Car, les hommes ne sont pas tenus à scruter les cœurs, et ils en sont manifestement incapables.
Celui qui, par ses actions externes, semblait être un hérétique a donc été considéré comme un hérétique pur et simple, et condamné comme tel. C’est ce qu’explique saint Jérôme dans sa chronique, quand il dit que plusieurs clercs se parjurèrent, et se tournèrent vers Félix. Il dit qu’ils s’étaient parjurés, parce qu’ils n’avaient pas respecté le serment qu’ils avaient fait de ne recevoir personne d’autre du vivant de Libère. De plus, Félix, étant alors vrai pape, prit conscience du grand péril qui menaçait l’Église et la foi. Sous l’inspiration du Dieu qui n’abandonne jamais son église, non seulement il se retira de la communion d’avec les ariens, mais il convoqua un concile, et déclara hérétiques l’empereur Constance, les évêques Ursace et Valence, avec lesquels Libère avait fait la paix. Et, pour cette raison, quand Libère revint dans la ville, Félix fut éjecté par les ariens avec les siens, et il fut soit décapité soit poignardé à mort, nous l’ignorons.
Qu’après la chute de Libère, Félix se soit conduit comme un vrai pontife, et soit mort pour la foi catholique, nous le prouvons par les arguments suivants. Le premier. C’est ce qu’atteste Damase, ou quiconque est l’auteur de la vie de Félix. Saint Jérôme semble dire la même chose, dans sa chronique, quand il écrit, au sujet du clergé romain : « Après une année, ils ont été éjectés avec Félix, parce qu’entra comme un vainqueur à Rome Libère vaincu par la dureté de son exil, et souscrivant à une mauvaise entente avec les hérétiques. » Ces paroles indiquent qu’une persécution a été montée contre Félix par les ariens qui l’avaient appuyé. Il s’ensuit donc que Félix a souffert la persécution pour la foi catholique. En second lieu, tous les martyrologues anciens, et même plus récents comme celui de Béde, d’Adon et d’Usuard, et tous les manuscrits placent, au 4 des calendes d’août, la mémoire de saint Félix, pape et martyr, qui a déclaré Constance hérétique. Ajoutons que saint Grégoire le grand, autant dans son antiphonaire que dans son livre sur les sacrements, place un office complet à être lu à la messe, le 4 des calendes d’aout, le jour de la mort de saint Félix, pape et martyr. Que ce Félix romain soit celui donc nous parlons c’est ce qu’atteste Micrologus (libre d’observations ecclésiastiques, chapitre 43). Il dit que puisque l’église catholique, depuis mille ans, vénère Félix comme pape et martyr, on ne doit pas l’exclure du nombre des papes, même si on ne pouvait pas apporter d’autres raisons.
Troisièmement. Le pape Félix, l’ancêtre du pape saint Grégoire, a été appelé Félix 1V par d’anciens écrivains, comme par Jean le diacre (livre 1 de la vie de saint Grégoire, chapitre 1), et par Léon Hostiensis (livre 1 de la chronique du mont Cassin, chapitre 1). Il n’a pas pu être évêque du quatrième siècle sans être notre Félix. Car, il n’y a eu que deux Félix, à part le nôtre, avant Félix 1V. C’est donc avant mille ans, que ce Félix a été mis au nombre des pontifes. Les schismatiques ne marquent pas les chiffres. Quatrièmement. Ce saint Félix devrait être inscrit dans le nouveau martyrologue, car, en, 1582, on a trouvé, par hasard, sur un coffre en marbre, dans la basilique de saint Côme et saint Damien, avec l’inscription suivante en caractères antiques : « Ici git le corps de saint Félix, pape et martyr, qui condamna l’hérétique Constance. » Cette découverte se fit le 28 juillet, c’est-à-dire la veille du jour où on avait coutume de célébrer la mémoire de ce même Félix. Ce qui n’est pas arrivé sans une intervention spéciale de la providence. Après la mort de saint Félix, Libère se réconcilia avec le clergé romain, et devint un guide dans la foi catholique, comme nous l’avons montré avec un extrait de Socrate dans la cause des macédoniens. Et, par la suite, avec le consentement de tous, il commença à siéger légitimement de nouveau, et exerça le ministère pontifical jusqu’à sa mort. La raison pour laquelle, dans le catalogue des pontifes, quelques-uns, parmi les anciens, ne placèrent pas Félix, comme l’expliquent saint Augustin, dans la lettre 165, et Optatus, dans le livre 2, c’est que toute la durée du temps du pontificat de Félix semble avoir été incluse dans le temps du pontificat de Libère.
Le treizième est le pape Léon, que quelques-uns disent avoir succédé à Félix11, et avoir été ouvertement un arien, et être mort de la même mort qu’Arius, d’un éclatement de ses intestins pendant qu’il déféquait. C’est ce que rapportent Vincent (livre 14, chapitre 23, dans son histoire) et Conrad Halberstatensis (dans sa chronique) les magdebourgeois (cent 4, chapitre 10, dans la vie de Félix. Et ils ne croient pas que cela soit improbable. Mais il est hors de tout doute que ce Léon soit un pape fictif. Car, il appert que ce Léon premier est celui qui siégea au temps du concile de Chaldécoine, c’est-à-dire cent ans après le temps de Félix 11. Tous les auteurs (anciens comme Jérôme, Augustin, Optatus, Theodoret, Ruffin, et récents comme Sigebert, Marticus Polunus, Platina) font succéder Damase à Libère et Félix. Cette fable est peut-être née de l’opinion qu’on s’était faite de l’hérésie de Libère, et de la persécution qu’il aurait intentée aux catholiques après l’expulsion de Félix. C’est en suivant l’exemple de Léon, qu’il aurait commencé à sévir contre les catholiques, comme ils l’enseignent faussement. Certains hommes oisifs ont imaginé qu’un certain pontife romain arien avait siégé après Félix 11. Mais il faut ranger ce récit parmi les fables.
CHAPITRE 10
Siricius, Innocent et sept autres pontifes
Le quatorzième est Siricius. Jean Calvin (livre 4, chapitre 12, verset 24 de ses institutions) l’accuse d’avoir, dans son épitre aux évêques d’Espagne appelé le mariage une pollution. Mais, Calvin, à sa manière accoutumée, ment impudemment. Car, ce n’est pas la véritable et légitime union conjugale qu’il appelle pollution, mais l’union illicite de ceux qui, après avoir fait une pénitence publique, reviennent à la même union pour laquelle ils avaient fait pénitence, celle qui empêchait tout mariage légitime. Le quinzième est Innocent 1. Les magdebourgeois (centurie 5, chapitre 10) dans la vie de ce même Innocent, prétendent qu’il a gravement erré en déclarant (épitre 2, chapitre 12) qu’une vierge consacrée qui se marie ou qui fornique, ne soit pas reçue à la pénitence tant que vivra celui avec qui elle a péché. Car, il semble inique qu’une femme pénitente ne puisse pas recevoir l’absolution avant que ne meure celui qui l’a séduite. Ils lui reprochent aussi ce qu’il a écrit (lettre 18) à Alexandre d’Antioche, à savoir que le baptême des ariens était ratifié, mais qu’il ne conférait pas l’Esprit Saint, parce qu’ils s’étaient séparés de l’Église. Il semble là laisser entendre que l’efficacité du sacré baptême dépende de la bonté du ministre, ce qui est contraire à la doctrine commune de l’Église. Ils lui reprochent aussi ce qu’il a enseigné dans l’épitre 22, chapitre 1, à savoir que ne pourrait pas devenir prêtre celui qui a épousé une veuve, parce que Moïse, dans le Lévitique, a prescrit qu’un prêtre prenne une vierge comme épouse. Comme si les chrétiens étaient tenus par les prescriptions de l’ancien testament.