Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 82)
Je réponds à la première accusation que ce que voulait dire Innocent c’était ceci : on ne doit pas recevoir à la pénitence ces vierges consacrées mariées qui ne veulent pas se séparer de leurs maris, si ce n’est après la mort de ceux-là. Et cela est très juste, car l’Église ne peut pas donner l’absolution à ceux qui veulent demeurer dans le péché. À la deuxième accusation, je réponds que, dans ce passage, Innocent parle de ceux qui ont été baptisés ou ordonnés par des hérétiques, comme s’ils étaient pollués de la même hérésie. Ils reçoivent le sacrement de baptême ou d’ordination, mais non la grâce du Saint-Esprit qui ne peut pas habiter dans les hérétiques. Et, dans cette ordination, ceux qui sont ordonnés par des hérétiques non seulement ne reçoivent pas la grâce, ni le droit d’exercer légitimement ces ordres. Car, l’ordonnant ayant perdu ce droit pas l’hérésie, il ne peut pas donner ce qu’il n’a pas. Voir glosse 1, question 1, chapitre sur les ariens. À la troisième accusation, je réponds que le pape Innocent n’a pas voulu dire que nous tenons cela des lois judaïques, mais il voulait donner une raison tirée de quelque chose de semblable, ou plutôt de plus grand, de la façon suivante. Dans l’ancien testament, les prêtres étaient tenus, par un précepte divin, de ne pas épouser une veuve. Il convient d’autant plus, qu’aux prêtres de la nouvelle alliance, l’Église demande qu’ils n’épousent pas de veuve, à cause de l’excellence du sacerdoce chrétien.
Le seizième est Célestin. Laurentius Valla affirme qu’il fut infecté par l’hérésie, dans sa déclaration sur la fausse donation de Constantin. Mais Laurentius ment effrontément. Non seulement ce Célestin ne fut jamais noté de cette hérésie, mais c’est lui-même qui l’a condamnée le plus vigoureusement, comme nous le rapportent Prosper (chronique année 430) et le concile d’Éphèse. Valla a été trompé par la ressemblance du nom, car il y a eu un Célestin hérétique pélagien, qui a eu des choses en commun avec les nestoriens. Le dix-septième est Léon le grand qui dans son épitre 79 au synode de Nicée, déclara sans péché les femmes qui s’étaient remarier en pensant que leurs maris étaient morts, ou qu’ils ne reviendraient jamais de la captivité; mais que si leur maris revenaient, elles étaient tenues de revenir à leur première union; s’ils ne voulaient pas d’elles, elles n’était pas tenues de les reprendre. Il semble, selon lui, y avoir là deux erreurs. Une première. Que la femme ne pèche pas en épousant un autre homme quand elle pense que sont mari vit encore, mais ne reviendra jamais. La deuxième, qu’elle puisse demeurer avec son second mari si le premier mari ne veut pas d’elle. Cette erreur, ce sont les magdebourgeois qui l’ont notée (centuriate 5, chapitre 10) dans la vie de Léon.
Je réponds que Léon n’a erré dans aucune de ses réponses. La première. Quand il dit que ne pèche pas la femme qui se remarie, du vivant du son premier mari, il ne parle que de celle qui se marie en pensant que son mari est mort, comme il l’explique clairement. Celle qui se remarie parce qu’elle pense que son premier mari ne reviendra jamais, il ne dit pas qu’elle pèche ou qu’elle ne pèche pas, car il estimait que c’était une chose qui allait de soi, c’est-à-dire qu’elle péchait. Et quand il dit que la femme doit retourner à son premier mari, s’il veut d’elle, il faut comprendre que l’homme doit aussi retourner à son épouse, si elle veut de lui, même si autrement lui ne voudrait pas d’elle. Car, dans cette affaire, l’homme et la femme sont égaux. Si donc un des époux veut revenir à son conjoint, l’autre est tenu de lui obéir. Si aucun des deux ne veut revenir à l’autre, ils pourront demeurer séparés. Voilà ce que permet le pape Léon. Il ne s’ensuit pas que la femme puisse demeurer avec un second mari. Car le même Léon dit clairement que le mariage est indissoluble, et qu’il doit nécessairement être recomposé après une séparation.
Le dix-huitième est le pape Gélase. Les centuriates (centurie 5, chapitre 4, sur la cène du Seigneur; et chapitre 10 de la vie de Gélase) rangent deux de ses phrases parmi les erreurs catholiques.
La première est tirée de son livre contre Eutychès : « le vrai pain demeure dans le sacrement avec la chair du Christ ». L’autre est tirée de Gratien (sur la consécration, d. 2, canon comperimus) : « on ne peut, sans un sacrilège énorme, prendre une partie de l’eucharistie sans l’autre ». Et ils concluent : ou Gélase a erré dans ces deux propositions, ou c’est nous qui errons qui pensons le contraire. Je réponds à la première. Ce livre n’est pas de Damase, mais de Gennadius, qui a dédié ce livre au pape Damase, ou de Damase, évêque de Césarée, dont parle saint Jérôme à la fin de son catalogue sur les écrivains ecclésiastiques. Le vrai Gélase a écrit cinq livres contre Eutychès, comme le rapporte Trithemius. Celui-ci est un tout petit livre, dont l’auteur s’engage à recueillir les enseignements de tous les anciens sur l’incarnation du Seigneur. Il présente 15 pères grecs, et seulement deux latins, Ambroise et Damase, en omettant Cyprien, Hilaire, Jérôme, Augustin, Innocent, Léon, Prosper, et d’autres. Ces docteurs le pape Damase ne les aurait jamais omis, s’il avait été l’auteur de l’opuscule. Par la préférence presque exclusive donnée aux auteurs grecs, il est vraisemblable de penser que l’auteur a été un grec, non un latin. Mais, quel qu’en soit l’auteur, nous avons démontré au livre 2 du sacrement de l’eucharistie, que sa proposition peut être comprise dans un bon sens. La deuxième. Je réponds que ce canon parle du prêtre sacrifiant, qui ne peut pas prendre une espèce sans l’autre, sans rendre imparfait le sacrifice.
Le dix-neuvième est Athanase 11 qui est accusé de trois erreurs. La première. Sans le concile des évêques, des prêtres et des clercs de toute l’Église, il a communié avec Photin qui avait communié avec l’hérétique Acace. La deuxième. Il a voulu rappeler en secret Acace, qu’avaient condamné les papes Félix et Gélase. La troisième. Il aurait approuvé les baptêmes et les ordres conférés par le même Acace. On dit que, à cause de ces mêmes erreurs et péchés, Anastase aurait été surnaturellement foudroyé par une maladie subite qui l’aurait immédiatement conduit au trépas. C’est ce qu’écrit un auteur pontifical dans la vie de ce même Anastase, et c’est cet auteur qu’ont suivi Tilmann Heshushius (livre 1, chapitre 9, sur l’Église) et Gratien (dist. 19, canon Anastase) et les magdebourgeois (centurie 6, chapitre 10, dans la vie d’Anastase).
Je réponds que c’est absolument faux qu’il ait voulu rappeler Acacius. Car, il appert de la lecture d’Évagre (livre 3, chapitre 23) de Nicéphore (livres 15 et 17), et de Libératus (chapitre 19) qu’Acace mourut au temps du pape Félix, dont Anastase a été le troisième successeur. Comment Anastase aurait-il pu ramener sur son siège quelqu’un qui était déjà mort ? Mais, ils diront peut-être qu’il ne voulait que réhabiliter son nom. Mais c’est le contraire qui est vrai. Car nous avons encore une lettre de cet Anastase à l’empereur Anastase, dans laquelle il demande que l’empereur ordonne que le nom d’Acace soit rayé dans l’église, parce que c’est en toute justice qu’il a été condamné par son prédécesseur le pape Félix. Gratien soutient que le pape Anastase a erré en admettant la validité des sacrements de baptême et d’ordre conférés par Acacius. Mais cela ne permet pas de conclure que le pape Anastase était un hérétique, mais plutôt que Gratien était incompétent. Car, quel est le catholique qui ignore que ceux qui sont baptisés par des hérétiques sont vraiment baptisés, et que ceux qui sont ordonnés par des hérétiques sont vraiment ordonnés, quand l’ordinant hérétique était évêque auparavant, ou l’était encore, du moins quant au caractère ? Ce qui est dit sur Photin est peut-être un mensonge comme le rappel d’Acace. Mais, supposons que ce soit vrai. Cela empêchera-t-il Anastase d’être un catholique ? N’est-il donc pas permis à un pape d’absoudre un excommunié sans l’aide d’un concile d’évêques, de prêtres, et de clercs ? Ce qu’ils ajoutent ensuite, à savoir le pape Anastase est décédé d’une mort subite, foudroyé par Dieu, semble provenir de ce qu’on rapporte de l’empereur hérétique du même nom, qui est mort à cette époque, frappé par la foudre, comme l’écrivent Bède, Cedrenus, et Zonaras, et le diacre Paul dans sa vie. Mais pour l’autre Atanase du même nom, il n’y a rien de vrai dans ce qu’on rapporte.
Le vingtième est Vigile. Liberatus raconte (bréviaire chapitre 42) qu’il a écrit une lettre à l’impératrice Theodora et aux autres hérétiques, dans laquelle il confirmait leur hérésie, et anathématisait ceux qui confessent deux natures dans le Christ. Je réponds que plusieurs croient que ce texte de Liberatus a été corrompu par les hérétiques, du fait que dans le pontifical, on raconte précisément le contraire. Mais si aucun signe de corruption n’apparaissait dans le livre de Liberatus, et si le récit de Liberatus n’était pas contraire à celui du pontifical, il faudrait apporter une autre réponse. Je dis donc que Vigile a écrit cette lettre, et a condamné la foi catholique, au moins dans sa profession extérieure. Mais cela est sans rapport avec notre débat, puisqu’il l’a fait cela quand le pape Sylvère vivait encore, au temps où Vigile n’était pas pape, mais pseudo pape.
Car, il ne peut pas y avoir deux vrais papes en même temps; et tous admettent que, même exilé, Sylverius était le vrai pape. Il faut savoir, en effet, que l’hérétique Anthemius avait été déposé de son épiscopat de Constantinople par le pape romain Agapet; que l’impératrice avait ensuite demandé à Sylvère, successeur d’Agapet, de restituer Anthemius. Sur le refus du pape, Vigile aurait promis à l’impératrice qu’il rétablirait Anthemius s’il pouvait devenir pape. Sur l’ordre de l’impératrice, par l’opération de Bélisaire, le pape Sylvère a été immédiatement chassé de son siège et envoyé en exil, et Vigile créé pape, ou plutôt antipape.
Il n’y aurait pas à s’étonner si, à cette époque, il avait erré dans la foi, ou aurait même été un hérétique. Mais, même alors, il n’a jamais, en tant que pontife, défini quoi que ce soit de contraire à la foi; et il ne fut pas non plus un hérétique par la pensée. S’il a écrit une lettre infâme, et indigne d’un chrétien, il n’a pas condamné la foi chrétienne. Il ne fut pas non plus un hérétique par conviction, mais par calcul, c’est-à-dire par soif du pouvoir, comme le dit Libératus, et comme sa lettre le démontre. Il leur écrit d’être sur leurs gardes, de ne montrer cette lettre à personne, pour que tout reste secret jusqu’au bon moment. Il était en ce moment agité par de grandes angoisses, dans lesquelles son ambition l’avait précipité. Car, s’il était connu publiquement pour être un hérétique, il aurait à redouter les romains qui n’auraient jamais souffert qu’un hérétique siège dans la chaire de Pierre. Si, au contraire, il s’affichait publiquement comme catholique, il aurait à redouter l’impératrice, de qui il attendait le pontificat. Il avait donc adopté la règle de conduite suivante : il se conduirait à Rome comme un catholique, et, dans ses lettres à l’impératrice, il feindrait l’hérésie.
La mort de Sylvère survint peu après. Et Vigile, qui jusqu’à ce moment, siégeait en schismatique, commença, par l’acceptation et la confirmation du clergé et du peuple, à être l’unique pape, et le pape légitime. À partir de ce moment, on n’a trouvé dans Vigile aucune erreur, réelle ou simulée, mais une admirable constance dans la foi jusqu’à sa mort. C’est comme si, avec le pontificat, il avait reçu la fermeté de la foi, et d’une légère paille il avait été transformé en une pierre très solide. Car, quand l’hérétique impératrice Theodora lui rappela, dans des lettres secrètes, la promesse qu’il lui avait faite de restituer le patriarche Anthemius, il lui répondit que c’est avec une grande témérité qu’il lui avait promis cela, et qu’il avait grandement péché en le lui promettant; et que, en conséquence, il ne voulait ni ne pouvait accomplir ce qu’il avait promis, de peur d’ajouter d’autres péchés à ceux qu’il avait déjà commis. L’impératrice irritée l’envoya en exil, où il vécut misérablement jusqu’à sa mort.
Ce récit n’est pas seulement raconté dans le pontifical, mais on le trouve aussi chez Paul le diacre (la vie de Justinien), chez Aimonius (livre 3, chapitre 32, des gestes des francs) et même chez les magdebourgeois, (centurie 6, chapitre 10, dans la vie de Vigile). Liberatus lui-même l’indique brièvement à la fin du chapitre 22 où il dit : « Vigile fut par la suite misérablement traité par cette même hérésie qu’il avait, au début, favorisée secrètement. » De plus, après la mort de Sylvère, Vigile fut un vrai et saint pontife. Tous les écrivains contemporains l’attestent. Saint Grégoire (1 livre 2, épitre 36 aux évêques d’Espagne) : « Le pape Vigile, dont il faut se rappeler la mémoire, établi pape dans la ville reine, promulgua une sentence d’excommunication contre l’impératrice Theodora. » Cassiodore (livre de la lecture divine, chapitre 1) : « Il appert qu’à cette époque, Origène a été condamné par le pape Vigile. » Arator (dans sa préface aux actes des apôtres écrite en vers, et qu’il avait dédiée au pape Vigile) commence ainsi : « Au saint et très béni seigneur apostolique, et au pape Vigile, premier de tous les prêtres dans tout l’univers. » Nous savons aussi, par Évagre (livre 4, chapitre 37) que Vigile a confirmé le cinquième synode général dans lequel a été condamnée cette hérésie que fomentait l’impératrice Theodora, de laquelle Vigile est accusé par les adversaires.
On pourrait même dire que cette lettre de Vigile, dont se souvient Libératus, a été forgée par les hérétiquesl; que Libératus a cru la fausse rumeur répandue par eux. Car, que les hérétiques aient forgé une lettre au nom de Vigile adressée à Theodora et Justinien, le synode 6, acte 14, nous le laisse penser. Mais, quoi qu’il en soit, il nous suffit qu’il n’ait pas erré pendant tout le temps où il a été pontife. Le vingt-et-unième est saint Grégoire le grand qui est accusé d’erreur par Durand (dist. 7, question 4). Dans une lettre à l’évêque de Caralitan (lettre 26, livre 3) il aurait permis aux prêtres de conférer le sacrement de confirmation, qui, de droit divin, est réservé aux évêques. Ce serait à cause de ce texte de saint Grégoire qu’Hadrien (question sur la confirmation, dernier article) a affirmé que le pontife romain peut se tromper en définissant des dogmes de foi. Je réponds que ce n’est pas le pape Grégoire, mais Durant, ou plutôt Hadrien qui a erré. Le concile de Florence, dans son instruction aux Arméniens, et le concile de Trente (session 7, dernier canon), enseignent que l’évêque est le ministre ordinaire de la confirmation. Ce qui signifie qu’un non-évêque peut, occasionnellement, et par exception, être ministre extraordinaire de la confirmation. De plus, saint Grégoire n’émit pas de décret sur cette question, mais il n’a que permis à certains prêtres, en l’absence de leurs évêques, d’administrer le sacrement de confirmation. Et même si le pape Grégoire avait erré en cela, son erreur n’en aurait pas été une de doctrine, mais d’exemple ou de fait. Il y a aussi une autre erreur qu’on attribue faussement au pape saint Grégoire, dont parlerons plus bas quand viendra le tour de Grégoire 111.
Le vingt-deuxième est Boniface V que blâment sévèrement les magdebourgeois (centurie 7, chapitre 10). Dans l’épitre au roi d’Angleterre Edwin (que cite Bède, livre 2, chapitre 10 de son histoire anglaise) il aurait enseigné que le Christ ne nous a libérés que du seul péché originel. Je réponds que ce sont les centuriates qui ont ajouté le mot « seul », car voici ce qu’a dit Boniface : « Accédez donc à la connaissance de celui qui vous a créés, qui a insufflé en vous l’esprit de vie, qui a envoyé son Fils unique pour votre rédemption, pour vous délivrer du péché originel. » Il n’a pas parlé des autres péchés, parce que le péché originel est le principal, et c’est d’abord et avant tout pour l’effacer que le Christ est mort. C’est bien ce que nous lisons dans Jean 1 : « Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui efface le péché du monde. » En grec : tèn amartian tou cosmou. Le seul péché qui soit commun à tout le monde; car, plusieurs n’en ont pas d’autres, comme les enfants.
CHAPITRE 11
Honorius 1
Le vingt-troisième est Honorius l. Nil (dans son livre sur la primauté du pontife romain) l’accuse d’avoir été un hérétique monothélite. Les magdebourgeois font la même accusation (centurie 7, chapitre 10, dans sa vie, et chap 11, colonne 553), et le placent parmi les hérétiques manifestes. Non seulement les hérétiques, mais aussi quelques catholiques soutiennent qu’Honorius a été un vrai hérétique, comme Melchior Cano (livre 6 des lieux, chapitre ultime). Voici quels sont leurs arguments. Ils le prouvent d’abord à partir de ses lettres à Serge, une au synode 6, acte 12, l’autre au même endroit, acte 13. Dans l’un et l’autre cas, Honorius approuve la doctrine de Serge, le prince des monothélites, et ordonne de ne pas dire que dans le Christ il y a ait deux natures ou deux opérations. On donne aussi comme preuve sa condamnation par le concile 6, article13, où il a été condamné comme hérétique, et brûlées ses épitres, laquelle condamnation a été répétée dans les sessions suivantes. Le concile 7, acte ultime, où tout le concile a dit anathème à Honorius, Serge, Cyr et les autres monothélites, condamnation répétée dans les lettres envoyés à tous les clercs. Le synode 8 (acte 7) où est lue et approuvée l’épitre du concile romain sous Hadrien 11, au cours duquel le pape en concile déclare que, après sa mort, Honorius a été condamné par le concile 6, parce qu’il avait été accusé d’hérésie. Une lettre du pape Agathon à l’empereur Constant ( acte 4), dans laquelle il aurait dit anathème à Honorius, comme à un monothélite. Léon 11, dans une lettre au même empereur, qui se trouve à la fin du concile, exècre le même Honorius, comme quelqu’un qui a contaminé le siège apostolique par son hérésie. Des écrivains de toutes sortes, latins autant que grecs, ont attesté qu’Honorius a été hérétique.
C’est, par exemple, ce qu’affirme Tharasius, évêque de Constantinople, dans son épitre au patriarche, que l’on trouve dans le septième synode, acte 3. De même, Théodore, évêque de Jérusalem, dans son épitre au synode que l’on trouve dans le même synode 7, acte 3. De même, Épiphane, diacre catholique, dans une dispute avec l’hérétique Grégoire, que l’on trouve à l’acte 6 du synode 7, tome 2.
Pselles dans son chant sur les synodes, Bède dans les six états de la vie : la vie de Constantin 4, et le livre pontifical, dans la vie de Léon 11.
En faveur d’Honorius ont écrit Albert Pighius (livre 4, chapitre 8, hiérarchie ecclésiastique, Hosius (livre 2, contre Brent) et Jean de Louvain (livre de la catéchèse perpétuelle : la protection et la fermeté de Pierre, chapitre 11), Onophrius dans les annotations de Platina sur la vie de Libère. Les raisons qu’ils apportent sont beaucoup plus efficaces, que celles des adversaires, comme il apparaitra quand nous réfuterons leurs arguments. Je réponds à la première que ces lettres ont peut-être été inventées, et insérées dans un concile général par les hérétiques. On peut le dire avec une certaine assurance, car il est démontré que, dans le concile général 5, ont été insérées par les mêmes hérétiques des lettres fictives du pape Vigile et du patriarche de Constantinople Mennas. C’est en relisant les actes du cinquième concile pendant le sixième concile (actes 12 et 14) qu’on a détecté la supercherie. Trois paragraphes avaient été ajoutés par les hérétiques dans lesquels se trouvent précisément ces lettres. Faut-il se surprendre qu’ils aient tenté la même chose pour le sixième concile général ? Et j’ajoute que ces lettres d’Honorius ne contiennent aucune erreur. Il reconnait, en effet, dans le Christ, deux volontés et deux opérations, et ne fait qu’interdire les noms d’une ou deux volontés, dont on n’avait jusqu’alors jamais parlé. Qu’il confesse le mystère lui-même, sa deuxième lettre nous le montre : « Nous devons confesser l’une et l’autre nature dans le Christ, associées par une unité naturelle, opérant par la communion de l’une et de l’autre : une divine, opérant ce qui est divin, et une humaine, ce qui est de la chair, sans division ou confusion, sans que la nature divine soit convertie en un homme, et sans que la nature humaine soit convertie en Dieu, mais maintenant intègres les différences des natures. » Cette confession est catholique, et détruit complètement l’hérésie des monothélites.
Que c’est par prudence qu’Honorius prohiba les noms d’une ou deux opérations, on le prouve ainsi. Cette hérésie en était à ses tous débuts, et l’Église n’avait encore rien défini au sujet de ces noms. Et c’est Cyrille d’Alexandrie qui fut le premier à prêcher une seule opération dans le Christ. S’opposant à Cyrus, Sophronius, évêque de Jérusalem, enseigna deux opérations dans le Christ. Cyrus fit rapport de ce différend à Serge, patriarche de Constantinople, et l’un et l’autre au pape Honorius. Craignant donc, comme cela est arrivé, que cette dispute ne dégénère et ne devienne un grave schisme, et voyant que, sans ces mots, on pouvait garder la foi sauve, il a voulu réconcilier l’une et l’autre opinion, et écarter la matière d’un scandale et d’une division. Voilà pourquoi il a écrit, dans la première épitre, qu’on devait s’abstenir des mots « d’une seule volonté », de peut de sembler, comme les Eutychiens, mettre une seule nature dans le Christ; et aussi de « deux opérations, » de peur de paraître, avec Nestor, poser deux personnes : « De peur que, ou, offensés par les mots deux opérations, ils pensent que, à la suite de Nestor, nous nous complaisons dans des folies, ou, si nous estimons devoir confesser une seule opération, on imagine que nous approuvons la folle démence des euthychiens. » Et puis, dans la deuxième épitre, enseignant une façon de parler, et réconciliant les opinions, il dit : « Enlevant donc le scandale de cette nouvelle expression, vous ne devez prêcher ni une ni deux opérations. Et, à la place de l’opération unique, dont parlent certains, il nous faut confesser un seul Christ Seigneur opérant dans les deux natures. Et à la place des deux opérations, laissant de côté le mot opération, prêcher plutôt deux natures, celle de la divinité et celle de la nature assumée, unies sans confusion, division, ou conversion, dans l’unique personne du Fils unique de Dieu le Père, opérant chacune des actions qui leur sont propres. » Voilà pour toi. À ces paroles, on ne peut donner que des louanges.
Et un peu plus bas, il prêche clairement une seule volonté par les paroles suivantes. « Voilà pourquoi nous ne confessons qu’une seule volonté de notre Seigneur Jésus-Christ. » Je réponds qu’en ce passage, Honorius ne parle que de la nature humaine, et qu’il veut dire : il n’y eut pas, dans l’homme Christ, deux volontés contraires, une de chair, l’autre d’esprit, mais une seulement, celle de l’esprit. Car, dans le Christ, la chair ne demandait absolument rien contre l’esprit. Que ce soit vraiment la pensée d’Honorius, on s’en rend compte par la raison qu’il apporte. Voici ses propres paroles : « Nous confessons donc une seule volonté de notre Seigneur Jésus-Christ, car c’est notre nature qui a été assumée par la divinité, non la faute; celle qui a été créée avant le péché, et non celle qui a été viciée après la prévarication. » Cette raison n’aurait aucun sens si elle était présentée pour démontrer que dans le Christ Dieu et homme, il n’y a qu’une seule volonté. Mais elle prend tout son sens si son intention était de prouver que, dans le Christ, il n’y avait pas deux volontés contraires, celle de la chair et celle de l’esprit, car l’apposition entre les deux est née du péché, et le Christ a la nature humaine sans le péché.
Ensuite, parce qu’on pouvait lui objecter cette parole de l’évangile : « Je ne suis pas venu pour faire ma volonté », et « non ce que je veux, mais ce que tu veux, toi, » où il semble que le Christ, en tant qu’homme, ait deux volontés contraires, une mauvaise qui ne voulait pas souffrir, et une autre bonne qui ne voulait pas satisfaire cette première volonté, mais écouter la deuxième qui était conforme à la volonté de Dieu, il répond un peu après. « Il est écrit : je ne suis pas venu pour faire ma propre volonté, mais celle de Celui qui m’a envoyé », et non ce que je veux, mais ce que tu veux, Père. Ces choses ne proviennent pas de volontés différentes, mais de la dispensation de la nature assumée. Car, ces choses sont dites pour nous, à qui il a donné un exemple pour que nous marchions sur ses traces. Le pieux maître incitait par là ses disciples à ne pas faire leur propre volonté, mais à préférer, en toutes choses, celle de Dieu. » Ce qui veut dire que le Christ n’a pas eu des volontés qui fussent contraires au point ou l’une devait vaincre l’autre. Mais il parle comme s’il avait eu des volontés contraires, pour nous apprendre à mortifier notre propre volonté qui milite souvent contre Dieu.
Et on peut confirmer tout cela par le témoignage de saint Maxime qui vécut au temps du pape Honorius. Ce Maxime écrivit un dialogue (qui est encore dans la bibliothèque vaticane) contre Pyrrhus, successeur de Serge. Dans ce dialogue, il introduit l’hérétique Pyrrhus présentant en sa faveur le témoignage d’Honorius. Maxime lui répond qu’Honorius a toujours été catholique. Il le prouve par le témoignage du secrétaire d’Honorius, qui écrivit lui-même les lettres dictées par Honorius, et qui était encore vivant alors. Le secrétaire a attesté que l’intention d’Honorius ne fut jamais de nier deux volontés dans le Christ; et que, quand il semblait nier deux volontés, il parlait de deux volontés contraires en lutte l’une contre l’autre dans la même nature humaine, qui existent en nous à cause du péché, mais qui n’existaient pas dans le Christ.
Voici donc qu’écrivait Maxime dans son dialogue. « Pyrrhus : Qu’as-tu à répondre au sujet d’Honorius qui, dans ses lettres, celles qu’il écrivit il y a quelque temps à Serge, professe clairement une unique volonté de notre Seigneur Jésus-Christ ? » Maxime : « L’interprétation la plus vraie et la plus certaine de ces lettres est celle du secrétaire qui les écrivit au nom d’Honorius, d’autant plus qu’il est encore vivant, et qu’il est orné par la splendeur de toutes les vertus, par la discipline religieuse. Ou faut-il lui préférer les citoyens de Constantinople qui parlent à travers leurs chapeaux ? » Pyrrus : « Celui qui a écrit les lettres est plus véridique ». Maxime : « Et ce secrétaire c’est à l’empereur Constantin qu’il écrit au sujet de cette épitre, sur l’ordre du pontife Jean. Voici ce qu’il dit : Quand nous avons dit qu’en notre Seigneur Jésus-Christ, il n’y a qu’une seule volonté, il ne faut pas penser que nous parlions des deux natures du Christ, la divine et l’humaine, mais de l’humaine seulement. Car, quand Serge a écrit que quelques-uns prêchaient deux volontés contraires du Christ, nous avons répondu que le Christ n’avait pas deux volontés contraires. »
Ensuite, comme dans toute sa lettre, Honorius s’efforçait d’expliquer que, dans le Christ Jésus, Dieu et homme, il ne fallait dire ni une ni deux volontés, comment aurait-il pu, en oubliant tout ce qu’il venait de dire, affirmer à brûle pour point qu’il n’y en a qu’une ? Il n’a donc pas dit une seule volonté de Dieu et de l’homme, mais une seule de l’homme seulement, comme les paroles qui suivent et le secrétaire l’attestent. Nous n’avons donc, dans ces lettres, aucune erreur.
Je réponds à la deuxième accusation qu’il est vrai que le nom d’Honorius figure parmi ceux qui ont été condamnés par le sixième synode, mais que son nom a été inséré par les émules de l’église romaine, ainsi que tout ce qui est dit là contre Honorius. Je le prouve d’abord par le témoignage du bibliothécaire Anastase dans son histoire tirée du grec Theophane Isaurus.
Ensuite, parce que c’était la coutume habituelle des grecs de corrompre les textes. Car, comme nous l’avons déjà dit, on a découvert plusieurs corruptions faites par les hérétiques dans le cinquième concile général. Et le pape saint Léon (dans l’épitre 83 aux palestiniens) se plaint des grecs qui, de son vivant, avaient corrompu sa lettre à Flavien. Saint Grégoire le grand (livre 5, épitre 14 à Narsem) affirme que les constantinopolitains ont corrompu le synode de Chalcédoine, et il soupçonne la même chose de celui d’Éphèse. Et il ajoute que les codex des romains sont de loin plus fiables et véridiques que ceux des grecs. « Parce que les Romains n’ont ni leur intelligence, ni leur imposture. » De plus, Nicholas 1, dans son épitre à Michel, renvoyant l’empereur à la lettre d’Hadrien : « Si, toutefois, elle n’a pas été faussée, selon la manière coutumière des grecs, mais est demeurée telle qu’elle a été envoyée par le siège apostolique, elle est conservée jusqu’ici, près de l’église de Constantinople. » Ce n’est pas sans raison qu’il disait cela, car ce qu’il dit dans l’épitre à Photius au sujet de l’épitre d’Hadrien à Tharasius, ne se trouve pas dans la même épitre qui a été lue au septième synode. Les Grecs ont supprimé ce passage, qu’ils trouvaient déshonorant pour Tharasius. Surtout quand on se souvient qu’un peu après la fin du sixième concile, plusieurs évêques sont retournés à Constantinople pour y voter les canons de Trullo, dont le seul but visible était de blâmer et d’accuser l’église romaine.
2017 12 16 20h26 fin
2017 12 20 22h09 d
Troisièmement, car le concile ne pouvait pas condamner Honorius comme hérétique à moins de contredire la lettre d’Agathon, et sans, surtout, se contredire lui-même. Voici ce que dit la lettre d’Agathon qui a été lue dans le concile à la session 4 : « Voici quelle est la règle de la vraie foi que dans la prospérité et l’adversité a vigoureusement tenue et défendue cette mère spirituelle de votre empire paisible, l’église apostolique du Christ qui, par la grâce du Dieu tout-puissant n’a jamais, comme il est démontré, erré en dehors du sentier de la tradition apostolique, ni n’a jamais succombé aux inventions des nouveautés hérétiques, mais qui, depuis le début de la foi chrétienne, demeure fermement dans la foi immaculée qu’elle a reçue de ses auteurs, les princes des apôtres du Christ, selon la promesse divine du Seigneur Sauveur qui, dans les saints évangiles, a été faite au prince des apôtres, quand il a dit : « Pierre, Pierre, voici que Satan a demandé de vous cribler comme du froment, mais j’ai prié pour toi, pour que ne défaille pas ta foi. Et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères. » Que votre clémence sérénissime considère donc que le Seigneur et Sauveur de tous, de qui est la foi, a promis à Pierre que sa foi de ne défaillira jamais, lui a demandé de confirmer ses frères, et que c’est ce qu’ont toujours fait les pontifes apostoliques, prédécesseurs de ma nullité, comme tous le reconnaissent. »
Qu’on veuille bien noter qu’Agathon ne dit pas seulement là que la foi n’a pas dévié dans le siège apostolique, ni ne pouvait dévier, et donc qu’aucun pontife ne peut rien décréter, en tant que tel, qui soit contraire à la foi, mais que tous ses prédécesseurs, y compris Honorius, ont toujours résisté aux hérésies, et ont toujours confirmé leurs frères dans la vraie foi. Et plus bas, après avoir énuméré les hérétiques monothélites Cyrus, Serge, Pyrrhus, Paul, Pierre et Theodore, il dit : « Il faut donc, avec de grands efforts, retirer et libérer la sainte Église du Christ des erreurs de tels docteurs, pour que la rectitude apostolique et évangélique de la foi orthodoxe, qui a été fondée sur la pierre ferme du bienheureux Pierre, prince des apôtres et de l’église, demeure, par la grâce et le secours de Dieu, exempte de toute erreur, dans cette foi que tous les membres du clergé et du peuple professent et prêchent avec nous. »
Je raisonne ainsi sur cette lettre. Si Honorius avait été un hérétique monothélite, de quel front, parlant de cette hérésie, pouvait-il affirmer qu’aucun de ces prédécesseurs n’avait jamais erré; et que, pendant que les autres églises ont été entachées d’erreurs, seule l’église romaine est demeurée fidèle ? De plus, si le concile déclare que Pierre a parlé par Agathon quand il a dit que les pontifes romains ont toujours confirmé leurs frères dans la foi, et n’ont jamais succombé aux hérésies, par quelle témérité ou incohérence le concile, dans un seul de ses actes, aurait-il pu anathématiser Honorius ? De deux choses l’une, le concile ou la lettre ont été falsifiés, ou le concile déclare le contraire de ce qu’enseigne le pape Agathon. Mais cette dernière hypothèse, personne ne l’a jamais soutenue, ni même les hérétiques. On n’a jamais non plus mis en doute l’authenticité de la lettre d’Agathon. Il ne reste donc qu’une explication plausible : le texte du concile a été bidouillé. Nil tente de répondre ainsi à cette argumentation : « Agathon s’est peut-être senti poussé à ne dire que ce que la situation demandait, comme il arrive souvent, alors qu’en fait, l’église romaine n’a fait qu’errer plus rarement que les autres. Est-ce que la situation demandait qu’Agathon fasse un éloge de son autorité et de celle de ses prédécesseurs ? Demandait-elle qu’il mente impudemment ? Et ce mensonge n’était-il pas intolérable (que tous ses prédécesseurs ont toujours résisté aux hérétiques) si Honorius avait été contaminé par cette hérésie dont il était question ? Mais il ne suffit pas de dire que l’église romaine a erré plus rarement, quand on doit dire en toute vérité qu’elle n’a jamais erré. Mais écoutons le reste : « Autrement, s’il était vrai, absolument et sans exception, qu’aucun pape romain n’a erré, comment serait véridique cette parole : tous ont dévié et sont devenus nuisibles; il n’y en a aucun qui fasse le bien, même pas un seul. » Raison magistrale, vraiment ! Comme si David parlait de la foi, et non des mœurs. Le psaume, en effet, ne dit pas : il n’y en pas un qui croit correctement, mais qui fait le bien. « Car tous nous péchons en beaucoup de choses, » dit saint Jacques.
Autrement, s’il était question de la foi, il faudrait dire que Paul, Jean et Pierre pouvaient errer, même après avoir reçu l’Esprit Saint.
Nil insiste. « On pourrait dire qu’Agathon a dit la vérité en parlant des temps passés, lorsqu’il affirma que l’Église romaine n’avait jamais erré, mais non en affirmant que, dans l’avenir, l’église romaine ne pourra jamais se tromper ». Mais, mon bon, c’est dans les temps anciens qu’Honorius a existé. Il précède même Agathon de plusieurs années. Ce n’est donc pas en parlant du futur qu’Agathon dit que la foi de défaillira jamais dans le siège de Pierre ? Nil ajoute à la fin : « Il est certain qu’Agathon a écrit avant le sixième synode; et il ne connaissait pas très bien alors les sujets sur lesquels le concile a délibéré. Il ne serait pas étonnant qu’un saint synode ait perçu des choses dont un homme seul ne pouvait pas se faire une claire idée. » S’il en est ainsi, Agathon a erré par ignorance. Pourquoi, alors, le synode (actes 8 et 18) a-t-il approuvé cette lettre comme ayant été écrite par l’apôtre Pierre ? Qu’est-ce autre que de dire ou qu’il a approuvé une erreur, ou qu’il s’est contredit ouvertement lui-même ? Omettant tout le reste, j’ajoute seulement ceci. Personne ne connaissait mieux les dogmes d’Honorius qu’Agathon, puisque cette affaire avait été souvent examinée par Jean 1V, Theodore, Martin, et les autres prédécesseurs d’Agathon.
Quatrièmement, on le prouve par la lettre de Nicolas à Michel, dans laquelle Nicolas parle des pontifes romains : « Jamais la plus faible rumeur ne les a jamais accusés de penser de mauvaises choses avec les savants, et de comploter avec eux la moindre erreur. » Or, comment cela pourrait-il être vrai si, publiquement, dans un concile général qui regroupe un grand nombre d’évêques, Honorius avait été anathématisé par acclamation ?
Cinquièmement, on le prouve ainsi. Ou il est nécessaire de dire que ce concile où a été condamné Honorius a été faussé par des envieux, ou il faut accuser ce concile d’avoir enseigné une erreur intolérable, et de s’être comporté impudemment. La deuxième partie de l’alternative n’a jamais été soutenue par personne, même pas par les hérétiques. Il reste donc la première. Le concile ne pouvait pas, sans une impudence et sans une erreur intolérables, condamner Honorius pour hérésie. Le concile, en effet, n’a pas eu d’autre indice de l’hérésie d’Honorius que ses lettres à Serge, où Honorius défend de parler d’une ou de deux volontés dans le Christ. Or, ces lettres témoignent clairement qu’Honorius admet et enseigne deux opérations, et qu’il voulait seulement qu’on s’abstienne des mots « un ou deux », pour enlever toute occasion de scandale, et calmer le débat. On ne peut pas condamner comme hérétique quelqu’un qui confesse la chose, même si, pour une juste raison, il juge devoir la taire, surtout avant la définition de l’église. Autrement, il faudrait taxer saint Jérôme d’hérésie, parce que, dans sa lettre à Damase, il pensait qu’il ne fallait pas parler de trois hypostases en Dieu, alors que l’Église a, par la suite, défini de foi le contraire. Ajoutons que, dans le concile romain célébré, avant le synode, par Martin premier, pape et martyr, ont été condamnés nommément les fauteurs de l’hérésie monothélite : Serge, Cyrus, Pyrrhus et Paul. Honorius n’a pas été nommé. On ne peut pas attribuer cela à l’acception de personnes, car c’étaient de grands saints, ni non plus à l’ignorance ou à l’oubli. Car, quels sont ceux qui connaissent mieux les accomplissements des pontifes que leurs successeurs ? Si donc le concile romain, qui possédait l’original des lettres et qui comptait des témoins vivants de ses paroles et de ses gestes, ne blâma pas Honorius, comment est-ce crédible que le concile l’ait fait, à partir des seules lettres ?
Si quelqu’un ne parvient pas encore à croire que le sixième concile ait pu être corrompu, qu’il accepte une autre solution qui est celle de Turrecremata (livre 2, chapitre 93). Il enseigne là que les pères du sixième concile général ont effectivement condamné Honorius, parce qu’ils avaient été mal informés, et qu’ils auraient donc porté un jugement erroné. Car bien qu’un concile général ne puisse pas errer dans les définitions de dogmes de foi, il peut errer dans les questions de fait. Nous pouvons avancer prudemment que ces pères ont été trompés par de fausses rumeurs, et, sans avoir saisi le sens réel des lettres d’Honorius, l’ont classé sans raison valable parmi les hérétiques. Tu diras peut-être : tu n’as pas mieux compris ses lettres que les pères du concile. Je réponds que ce n’est pas seulement moi qui les ai mieux comprises, mais aussi Jean 1V, Martin 1, Agathon et Nicholas 1, et tous les nombreux pères du concile romain. Mais, tu me demanderas : pourquoi les légats d’Agathon n’ont-ils par réclamé quand Honorius a été condamné ? Je réponds que cela s’est fait pour éviter un moindre mal. Car les légats craignaient que, s’ils réclamaient, ils empêcheraient la définition de la vraie foi, et qu’il serait impossible de mettre fin à un schisme qui durait depuis 60 ans. Car, dans ce concile, étaient condamnés plusieurs patriarches de Constantinople, d’Alexandrie et d’Antioche. Leurs successeurs auraient difficilement accepté une telle condamnation si Honorius, qui avait été accusé avec eux, n’avait pas été condamné avec eux.
Au troisième argument, je réponds que les pères du septième concile ont suivi le sixième concile, et n’ont fait que reproduire ce qu’ils y lisaient. Ils ont donc été trompés par le sixième concile qui avait été faussé, ou ils condamnèrent Honorius par ignorance. Au quatrième argument je réponds qu’Hadrien et le concile romain ne déclarèrent pas qu’Honorius a été un hérétique, mais seulement qu’il a été anathématisé par les évêques orientaux, car ils savaient très bien qu’il n’avait pas été condamné par le concile de saint Martin. Hadrien ajouta, au sujet d’Honorius, que les évêques orientaux n’auraient pas osé condamner Honorius, à moins d’avoir prévu le consentement de Rome, parce qu’ils savaient que les légats d’Agathon avaient consenti à la condamnation d’Honorius. Cela je le dis si l’on considère que les canons du sixième concile sont demeurés tels quels. Mais si nous pensons qu’ils ont été faussés, il faudra dire qu’Hadrien a été trompé par ces actes fautifs.
Tu diras que les membres de ce concile pensaient certainement que le pape peut errer, puisqu’ils considéraient Honorius comme un hérétique. Je réponds que ces pères pensaient que le pape peur errer comme homme privé, ce qui est une opinion probable, même si l’opinion contraire est plus probable. Car, Honorius était accusé d’avoir fomenté l’hérésie par des lettres privées. Au cinquième je réponds que Melchior Cano semble avoir été induit en erreur par la somme des conciles, car l’auteur de cette somme des conciles, contrairement au sens obvie de ces lettres qui sont citées intégralement dans le concile au tome 2, ajoute le nom d’Honorius. Il se trompe donc quand il dit que ces lettres ont été écrites au sixième concile, alors qu’elles ont été envoyées toutes deux à l’empereur. Au sixième, je dis que l’épitre de Léon a été corrompue par ceux qui ont corrompu le sixième concile œcuménique, puisque cette lettre est considérée comme une partie du concile, et possède la même autorité que le concile. Il est certain que Léon adopta le jugement des légats d’Agathon pour ne pas retourner le fer dans la plaie. Mais rien ne nous oblige à suivre ce Léon plutôt que tant d’autres souverains pontifes. Surtout dans une question de fait, qui ne se rapporte pas à la foi.
Le septième. J’oppose des auteurs aux auteurs, le grand nombre au petit nombre, et les plus anciens aux plus récents. D’abord, saint Maxime (dans le dialogue contre Pyrrhus) qui a vécu au temps d’Honorius, Theophane Isaurus (dans l’histoire que cite Onuphrius), et Emmanuel Galeca (dans le livre qu’il a écrit pour les latins contre les grecs) ont attesté qu’Honorius a toujours été catholique. Ensuite, Photius, grec et ennemi de l’église romaine, (les synodes, 7) dit, quand il en vient au sixième concile général, que furent condamnés Cyrus, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre. Mais, de Honorius il ne rien de tel. De même Zonoras, dans la vie de Constantin 1V, omet Honorius en énumérant les noms de ceux qui ont été condamnés par le sixième concile. Le diacre Paul fait la même chose dans la vie du même Constantin 1V. Ensuite, les historiens latins font, presque tous, d’Honorius, un pontife saint et orthodoxe : Bède, Anasthase le bibliothécaire, Blondus (livre 9, decade 1), Nauclerus, Sabellicus, Platina, et les autres.
J’ai ajouté Bède le vénérable, même si Melchior Cano s’y oppose. Je ne doute pas que c’est ce qu’il pensait lui-même, même si, dans le livre des six âges, il a rayé le nom d’Honorius du groupe de ceux qui ont été condamnés par le concile 6. Il semble que ce soit un copiste qui ait ajouté le nom d’Honorius dans le livre de Bède, du fait que, dans le concile 6, son nom se trouve partout associé aux hérétiques. Mais que Bède ait considéré Honorius comme un saint, même après sa mort, nous le montre son histoire ecclésiastique des anglais (livre 2, chapitres 17, 18, 19), où il l’appelle souvent un excellent pasteur; ainsi que sa vie de l’abbé Bartolfus, où il l’appelle tantôt bienheureux, tantôt saint. Voici ce qu’il dit, entre autres : « Le vénérable président Honorius, était sagace, reconnu pour son jugement, célèbre pour sa doctrine, doux et humble de cœur. » Et plus bas : « Le pape fit au vénérable Bartolfo un don hautement désiré, c’est-à-dire un privilège du siège apostolique, selon lequel aucun évêque ne pourrait tenter d’imposer son autorité ou sa juridiction au dit monastère. » Voilà ce que dit d’Honorius Bède le vénérable. Il ne parlerait pas ainsi de lui, s’il le considérait comme un hérétique, comme le prétendent nos adversaires.
LIVRE 12
Sept autres pontifes Le vingt-quatrième pontife qui est accusé par eux d’avoir erré est saint Martin premier. Les magdebourgeois (centurie 7, chapitre 20) l’accusent d’avoir enseigné, dans sa lettre à Armand, qu’il ne fallait pas accorder de pardon aux prêtres ou aux diacres qui pèchent après leur ordination, ce qui est une sorte de novatianisme. Je réponds que saint Martin ne parle pas du pardon des péchés, mais du retour aux ministères sacrés, car il voulait que soient déposés de leur grade les prêtres ou les diacres qui pêchaient gravement; et que, s’ils récidivaient et demandaient l’absolution, ils la reçoivent, mais ne soient jamais rétablis dans leurs grades. C’est ce qu’enseignent d’ailleurs tous les anciens. Le vingt-cinquième est Grégoire
111. Les magdebourgeois (centurie 8, chapitre 10, dans sa vie) l’accusent de deux choses. La première. D’avoir ordonné, dans une lettre à Boniface, que soient consacrés de nouveau ceux qui ont été consacrés par d’autres que par ceux que le pape avait envoyés. Mais cela est un mensonge éhonté, car Grégoire ordonne seulement que soient consacrés de nouveau ceux qui ont été ordonnés par ceux qui ne sont pas de vrais évêques. La seconde.
Ils l’accusent d’avoir, dans une autre lettre à Boniface, permis à un homme d’épouser une autre femme, parce que, à cause d’une maladie quelconque, sa propre femme ne pouvait pas remplir ses devoirs conjugaux. Ce qui est expressément contre l’évangile, comme l’avait annoté Gratien (32, question 7, canon quod proposuisti). Grégoire premier est accusé, par certains, de la même erreur, à cause de sa lettre à Augustin, évêque d’Angleterre. Il aurait employé des mots similaires.