Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 97)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous avons la même chose dans le dernier chapitre de saint Jean : « Pais mes brebis. » Car, même si les adversaires rétorquent que le Seigneur a dit : pais mes brebis, et non pais mon église, l’église, dans son oraison sur le pontife, explique ainsi le mot : « Dieu, pasteur et recteur de tous les fidèles, tu as voulu que ton serviteur un tel préside à ton église en tant que pasteur. » Et aussi. L’église universelle rassemblée en un concile général appartient-elle, oui ou non, aux brebis du Christ ? Si elle y appartient, Pierre est le pasteur d’une église rassemblée en un concile général. Si non, les chrétiens, en se réunissant, cessent d’être des brebis du Christ, ce qui est absurde.

On le prouve, en second lieu, par les conciles. Le concile de Chalcédoine, dans sa lettre au pape saint Léon le grand, reconnait formellement que le pape est la tête de tout ce concile, lequel fut un des plus grands, et dans lequel toute l’église s’est rassemblée : « Sur lesquels tu présides, comme la tête. » De même, le concile de Lyons, (dans le chapitre là où il y a un danger dans l’élection, dans 6), appelle le pape « recteur de l’église universelle ». Il n’est donc pas seulement recteur des églises particulières. Semblablement, dans le concile de Florence, il est défini que « le pape est la tête de toute l’Église », et qu’il a reçu du Seigneur le plein pouvoir de régir l’Église universelle. Le concile de Constance (session 15) a condamné l’hérésie de Jean Hus qui disait « que le pape n’est pas la tête de l’Église. »

On le prouve par trois raisons. La première. Le pape est une seule tête, il est donc la tête d’un seul corps. Or, les églises particulières, prises séparément, ne forment pas un corps. Donc, le pape est la tête de l’Église universelle. La deuxième. L’Église universelle est un seul corps visible. Elle doit donc avoir une tête visible, car, autrement elle aurait l’apparence d’un monstre; et on ne peut pas en imaginer une autre que le pape. Le pape est donc la tête de toute l’Église réunie en un seul corps. La troisième. Le pape est « le vicaire immédiat du Christ », comme il est dit dans les conciles de Lyon et de Florence, déjà cités, ainsi que dans le concile de Constance (session 8) où est blâmée la cinquième hérésie de Wyclif qui disait que le pape n’est pas le vicaire immédiat du Christ, ce que même nos adversaires ne nient pas. Il préside donc, comme son tenant lieu, sur ceux sur lesquels le Christ préside invisiblement, et sur lesquels il présiderait visiblement, s’il était présent visiblement. Et cela non seulement sur les églises particulières, mais aussi sur toute l’église universelle, ainsi que sur les conciles généraux. Le pape préside donc, lui aussi, sur les conciles généraux.

CHAPITRE 16

Le concile ne possède pas le pouvoir suprême

Et voici une autre proposition : le pouvoir ecclésiastique suprême n’est pas dans l’église, ou dans le concile, sans le pape, ni formellement ni sous mode de suppléance. Cette proposition est contraire à l’autre fondement des adversaires. Que ne soit pas formellement dans l’église ou le concile le pouvoir suprême, comme il est dans le pape, on le tire des Écritures. Car, selon les Écritures, l’Église n’est ni une démocratie, ni une aristocratie, mais une monarchie, ou le royaume du Christ, selon le psaume 2 : « J’ai été établi roi par lui sur Sion, sa sainte montagne. » Et saint Luc, 1 : « Et son règne n’aura pas de fin. » Et, en Jean 18, quand on lui demanda s’il était roi, il ne répondit pas : je ne suis pas roi, ou mon royaume n’est pas « dans » ce monde, mais « de » ce monde. C’est-à-dire, qu’il est dans ce monde, mais n’est pas tel que tu le penses, semblable à celui d’Hérode, ou à d’autres rois de la terre. Ensuite, l’Écriture appelle souvent le Christ roi, et l’Église son royaume. Il s’ensuit que l’Église doit être régie par un seul roi, et non par plusieurs, comme sont gouvernés tous les royaumes. Que cette autorité ne soit pas dans l’Église d’une façon supplétive, on peut le démontrer par la raison suivante. Cette autorité, l’Église ne l’a ni d’elle-même, ni d’un autre. Elle ne l’a donc en aucune façon. Qu’elle ne la possède pas d’elle-même, le prouve manifestement la différence qui existe entre le royaume du Christ et les autres royaumes. Car, l’Église n’est pas un royaume semblable aux royaumes de ce monde, dans lesquels le pouvoir suprême, qui est dans le roi, vient et dérive du peuple. Car, c’est le peuple qui fait le roi, et sans lui, il ne serait qu’un homme privé comme les autres, puisque tous les hommes sont naturellement libres et égaux. Et nul ne pourrait commander aux autres, à moins qu’ils ne se soumettent à lui, et ne lui donnent un pouvoir sur eux.

Or, le Christ est Dieu et homme, et, en tant que Dieu, il est naturellement Seigneur et roi de toutes les créatures. En tant qu’homme, il a reçu de Dieu tout pouvoir. Ce n’est pas l’Église qui le fait roi, mais c’est plutôt lui qui fait de l’église son royaume. C’est l’apocalypse qui le dit : « Tu as fait de nous un royaume pour notre Dieu ». Voilà pourquoi, le royaume du Christ qui est l’église est comparé à une famille, pour qu’on ne pense pas qu’il est semblable aux autres. Matthieu 24 : « Quel est le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille ? » Et, Hébreux 3 : « Moïse a été fidèle dans toute la maison de Dieu, comme un serviteur; le Christ, lui, a été fidèle dans toute sa maison, en tant que Seigneur. » Il est évident que ce n’est pas de sa famille que le père a reçu son autorité, mais de lui-même, car il n’est pas constitué père par la famille, mais se fait à lui-même une famille en engendrant des enfants, et en engageant des serviteurs. En conséquence, même si le père de famille est tyrannique, il ne peut pas être jugé ou expulsé, comme le peut le roi quand il se transforme en tyran. Ce royaume, on le compare aussi à un troupeau (Jean 10), ainsi qu’à un corps, et à une épouse (Éphésiens, 4, 5) pour que nous comprenions que comme le berger ne reçoit pas son autorité des brebis, le corps de la tête, l’époux de l’épouse, le Christ, non plus, ne reçoit pas son autorité de l’Église.

Ce qui précède nous amène à penser que l’Église n’a aucune autorité d’elle-même, mais que toute l’autorité est dans le Christ, et dans ceux à qui le Christ l’a communiquée. Qu’elle ne la reçoive que du Christ, on le prouve ainsi.

On lit du Christ qu’il a donné à Pierre les clefs du royaume des cieux, (Matt 16), et l’a fait présider sut tout le troupeau; qu’il a donné aux autres aussi (dernier chapitre de Jean) le pouvoir de prêcher, de baptiser, d’enlever les péchés, et de faire d’autres choses qui se rapportent à la charge de pasteur. Mais ce pouvoir, le Christ l’a donné à chacun des apôtres en particulier, de façon que chacun puisse l’exercer sans la réunion avec d’autres personnes. Il est bien connu, en effet, qu’on ne lit nulle part que quelque chose de ce pouvoir ait été attribué à l’Église elle-même, c’est-à-dire, à l’universalité des fidèles, en raison de sa totalité.

Nous lisons, au contraire, qu’il a été prescrit au peuple, de se soumettre aux pasteurs (Hébreux 13, et ailleurs). Si à l’église universelle il n‘a été donné aucun pouvoir, il n’en a pas été donné, non plus, à un concile général en tant qu’il représente l’église universelle. Dans un concile, ne se trouve donc pas l’autorité suprême, ou papale, mais seulement épiscopale ou archiépiscopale, selon la qualité des personnes qui y sont assemblées. Or, nos adversaires ne placent l’autorité suprême ou papale dans le concile que dans la mesure où le concile est le représentant de l’église universelle. Si donc l’église universelle, séparée du pape, ne possède pas l’autorité universelle, comment le concile pourrait-il la posséder ?

On le prouve, en second lieu, en disant que si un concile général, sans la présence du pape, avait l’autorité papale formellement et de façon supplétive, il n’aurait pas besoin de la confirmation du pape. Or, il est connu que tous les conciles ont demandé la confirmation du pape. Troisièmement. Un concile sans le pape peut errer, même dans les décrets sur des matières de foi, comme cela est arrivé au concile de Smyrne, à qui a souscrit Hosius lui-même, le président du concile de Nicée 1 ! À Milan, à Arménie, à Éphèse 2, à Constantinople, sous Justinien 11, à Constantinople sous Léon l’Isaurien, et à un autre sous Constantin Copronyme. Or, un concile présidé par le pape personnellement ou par ses légats, ne peut pas errer. Un concile ne peut donc pas, sans le pape, tout ce qu’il peut avec le pape. Tu ne peux pas répondre que ces conciles ont erré parce qu’ils n’étaient pas légitimes, car, il ne manqua à la plupart que l’assentiment du pontife. Bien plus, Éphèse 11 fut, en tout point, semblable à celui de Bâle, et l’un et l’autre furent convoqués par le pape. Dans l’un et l’autre, le légat du pape fut présent au début, et dans l’un et l’autre cas, il se retira peu après. Dans l’un et l’autre cas le légat fut excommunié, c’est ce que nous raconte Énée Sylvius, pour le concile de Bâle. Pour le concile d’Éphèse, il faut consulter la lettre du pape Léon (12, 13, 15, 21, 22), dans le concile de Chalcédoine (acte 3). Et que le concile d’Éphèse 2 ait erré, nos adversaires eux-mêmes ne peuvent pas le nier.

Quatrièmement. Si le pouvoir suprême était dans l’Église principalement et formellement, et dans le pape instrumentalement, en tant que ministre de l’Église, comme eux le disent, il s’ensuivrait que le pape ne serait pas le vicaire immédiat du Christ, mais un vicaire intermédiaire seulement. Car, si l’Église était elle-même immédiatement vicaire du Christ, le pape serait le vicaire immédiat de l’Église, ce qui est expressément contraire au concile de Constance (session 8), où l’on condamne l’hérésie 5 de Wyclif qui disait « que le pape n’est pas le vicaire immédiat du Christ. »

CHAPITRE 17

Le pontife suprême est absolument au-dessus du concile

La troisième proposition : le souverain pontife, absolument parlant, est tout à fait au-dessus de l’église universelle, et d’un concile général, de façon telle qu’il ne reconnait sur la terre aucun juge qui lui soit supérieur.

Que cette proposition soit presque de foi, on le prouve par les deux propositions précédentes.

Car, si le pape est la tête de l’Église universelle, même rassemblée en un seul corps, et si l’église universelle, même rassemblée en un même lieu, ne reçoit aucun pouvoir du fait de son intégralité, il s’ensuit que le pape est au-dessus du concile, et au-dessus de l’église, non le contraire. On le prouve, en second lieu, par une raison tirée de l’Écriture. Car, tous les noms attribués au Christ, dans l’Écriture, qui nous font comprendre qu’il est au-dessus de l’Église, sont attribués également au pontife suprême. Le Christ est le père de famille de sa maison, qui est l’Église, le pontife suprême en est l’intendant, c’est-à-dire père de famille à la place du Christ (Luc 12) : « Quel est l’intendant fidèle et prudent que le Christ a établi sur toute sa maison ? » Ici, par intendant, on entend le mot évêque. C’est ainsi qu’interprètent ce mot saint Ambroise, saint Hilaire, saint Jérôme dans 24 Matth, où l’on trouve une phrase semblable. Et bien que les pères ne parlent pas explicitement de l’évêque romain, il est certain que cette phrase de l’Écriture s’applique à lui. Car, comme les évêques particuliers sont des administrateurs dans leurs diocèses respectifs, le pape l’est, lui, dans l’église universelle. Voilà pourquoi saint Ambroise, en expliquant ce passage (1 Tite 111) : pour que tu saches comment il te faut de comporter dans la maison de Dieu, dit : « La maison de Dieu c’est l’Église, dont Damase est aujourd’hui le recteur. » Et saint Jean Chrysostome (livre 2 sur le sacerdoce, au commencement) : applique au pape le texte : « qui est le pourvoyeur fidèle ».

Que l’intendant est au-dessus de la famille, et qu’il ne peut être ni jugé ni puni par elle, le même passage nous le fait comprendre : « Si ce serviteur se dit à lui-même : mon maître tarde à revenir, se met à frapper les serviteurs et les servantes, à bambocher, à boire, à s’enivrer, le maître de ce serviteur viendra au jour qu’il n’avait pas prévu. Il l’éloignera de lui, et le placera avec les infidèles. » Vous voyez, dans ce texte, que le Seigneur s’est réservé à lui le jugement sur son serviteur, et ne l’a pas remis au jugement de la famille.

Il enseigne aussi que toutes les familles n’ont qu’un seul maître; que dans aucune famille il n’est permis aux serviteurs, même rassemblés, de punir ou d’expulser l’intendant, même s’il est mauvais, car cela n’appartient qu’au seigneur unique de toute la famille. L’autre nom du Christ est pasteur. Jean 10 : « Je suis le bon pasteur. » C’est la même chose qu’il communique à Pierre en saint Jean : « Pais mes brebis. » Il est évident que c’est le pasteur qui préside sur les brebis, et qu’en aucune façon il ne peut être jugé par elles. Le troisième : tête du corps de l’Église (Éphésiens 4). Il communique la même chose au pape. Comme nous l’avons dans le concile de Chalcédoine (acte 3) où les légats prononcent une sentence contre Dioscore, et dans l’épitre du concile à Léo. Or, que la tête soit régie par les membres, et non les membres par la tête, c’est contre nature. Il est contre nature aussi que les membres tronçonnent la tête quand elle est gravement malade.

Le quatrième : l’homme ou l’époux (Éphésiens 5) : « Hommes, aimez vos épouses, comme le Christ aussi a aimé son Église, et s’est livré pour elle. » C’est ce qui convient aussi à Pierre, comme on le dit dans le concile de Lyon (au chapitre ubi periculum de electione, in sexto). Parlant de l’élection du pontife romain, le concile déclare : « Qu’on accélère tout ce qui est utile et nécessaire pour que, le plus tôt possible, soit donné à l’église un époux idoine. » Or, c’est une chose contraire à l’enseignement de saint Paul (Éphésiens) et à l’ordre naturel que l’épouse commande à son mari, au lieu de lui être soumise.

On le prouve, ensuite avec les paroles elles-mêmes des conciles et des souverains pontifes. Comme la controverse porte sur les pouvoir respectifs des papes et des conciles, si les papes et les conciles enseignent la même chose, quel besoin y a-t-il encore d’ergoter ? Le premier des conciles dont nous parlons est celui, dont il est écrit : « Au très saint, très bienheureux patriarche universel de la grande Rome, Léon, et au saint concile universel rassemblé dans la cité de Chalcédoine. » Personne, dans tout le concile, n’a réclamé en disant qu’on ne devait pas placer le pape avant le concile entier. Bien plus, à la fin de cet acte, est conservée la lettre du concile au même Léon, dans laquelle les pères l’appellent leur père et leur pasteur. De plus, dans le même acte, a été condamné Dioscore avec tout le concile d’Éphèse 11, pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu’il avait osé condamner le pontife romain Léon. Car, comme le dit Nicolas 1, dans sa lettre à l’empereur Michael, Dioscore a été condamné non pas tant pour cause d’hérésie, que pour l’horrible présomption qui lui a donné la témérité de porter une sentence de condamnation sur le souverain pontife. Il est à noter ici que si Dioscore, qui était patriarche d’Alexandrie, c’est-à-dire le premier après celui de Rome, n’a pas pu, avec un concile général, juger le pape, il s’ensuit, certes, avec évidence qu’un concile général n’est pas au-dessus du pape. Car, pourquoi n’a-t-il pas pu juger le pontife s’il était au-dessus de lui, et même son juge, comme le veulent les adversaires ?

De même, le concile romain V, sous Symmaque, reçut et approuva comme ses décrets le livre d’Énnode le diacre, dans lequel nous lisons : « Les autres causes des hommes Dieu a voulu les terminer par des hommes. Mais il s’est réservé à lui seul de juger le détenteur du siège apostolique. Il a voulu que les successeurs de l’apôtre Pierre ne doivent qu’au ciel leur innocence. »

Dans le synode général V111 (acte 7), nous lisons que le pontife romain est le juge de tous les évêques, mais que personne ne l’a jamais jugé. Comprenons « légitimement » jugé, comme l’Église l’a toujours entendu. Platina (vie de Léon 111) et Paulus Émilius (livre 3, histoire des francs) écrivent que quand Charlemagne vint à Rome pour s’enquérir des nombreux crimes qu’on reprochait au pape Léon, et qu’il convoqua, pour cette raison, un grès grand concile, tous les évêques ont crié d’une seule voix qu’il n’était permis à aucun homme de juger le souverain pontife. Charlemagne s’est alors désisté de son projet, et a laissé le pape sr purger lui-même par un serment. On peut aussi citer le concile de Latran, sous Alexandre 111, où on lit dans le chapitre « il est permis en dehors d’une élection » : « Dans l’église romaine quelque chose de spécial a été institué, car on ne pourra pas avoir recours à une autorité qui lui soit supérieure. » Ce concile enseigne en cet endroit qu’on doit élire un pontife romain, avec un plus grand soin que pour les autres églises, « car si, ailleurs, est élu un mauvais évêque, il peut être corrigé ou déposé par le souverain pontife. Mais si on élit un mauvais évêque de Rome, il n’existe aucun remède, car il n’a pas de supérieur qui puisse le déposer ». De même, dans le concile de Constance, a été promulguée la bulle de Martin V, avec l’approbation du concile, dans laquelle on ordonne d’interroger ceux qu’on soupçonne d’hérésie, en leur demandant s’ils croient que le pape a, dans l’Église, le pouvoir suprême. Et il est certain que rien n’est plus grand ou égal à ce qui est suprême.

De plus, le dernier concile du Latran, sous Léon 1X, (session 2), enseigne clairement que le pape est au-dessus de tous les conciles, et réprouve le décret contraire émis par le concile de Bâle : « Il est avéré que seul le pontife romain, en tant qu’ayant l’autorité sur tous les conciles, a le plein droit et le plein pouvoir de convoquer, de transférer, de dissoudre les conciles, et cela, d’après le témoignage de la sainte Écriture, des écrits des pères, et des autres pontifes romains, et de l’aveu de ces mêmes conciles. » On ne peut rien répliquer à ce concile, si ce n’est qu’il n’a pas été un concile général, ou qu’il n’a pas été approuvé par l’Église, ou qu’il n’a pas défini cela de foi. Mais on ne peut absolument pas dire qu’il n’a pas été un concile général. Car, même si les évêques ne furent pas très nombreux, car ils ne furent même pas cent, le concile était ouvert à tous, et avait appelé tout le monde. Et surtout, dans ce concile, le pape saint Paul qui fut un vrai pape, et non un pape douteux, présidait en personne. Qu’il n’ait pas été reçu par tous, il importe peu, car les décrets des conciles n’ont pas besoin de l’approbation du peuple, puisque ce n’est pas de lui qu’ils reçoivent leur autorité. Il est vrai que si les décrets qui portent sur les mœurs ne sont pas reçus, le pontife peut convenir qu’ils ont été abolis par la coutume. Mais cela n’arrive pas du fait qu’ils requièrent l’approbation du peuple, mais parce que ce sont des décrets modifiables. Quand le pontife constate qu’ils n’ont pas été observés pendant une longue période temps, et se tait, on considère qu’il les a abrogés. Mais les décrets qui portent sur la foi sont immuables, et, après avoir été statués, ne peuvent en aucune façon être abrogés.

Se présentent maintenant les témoignages des pontifes. Léon (épitre 84 à Anastase, à la fin) : « Par une sage disposition de Dieu, il a été pourvu à ce que tous ne revendiquent pas tout par eux-mêmes, mais que dans chacune des provinces il y en ait certains qui aient le pouvoir de porter une première décision, et que d’autres, placés dans des villes plus peuplées, reçoivent la charge d’un plus grand nombre, par lesquels le soin de l’église universelle confluerait à l’unique siège de Pierre, pour que jamais rien ne soit privé de sa tête. » Si le soin de l’église universelle appartient à Pierre, certainement aussi celui d’un concile qui représente l’église universelle. Gélase, dans son épitre aux évêques de Dardagne 1, écrit : « Toute l’Église, de par le monde, sait que le sacrosaint siège romain a le pouvoir de juger de toutes choses et de tous, et qu’il n’est permis à personne de juger son jugement. » Nicolas 1, dans son épitre à l’empereur Michel, répète la même chose : « Il appert que le jugement du siège apostolique, qui ne connait pas d’autorité qui lui soit supérieure, n’a jamais du être rétracté par personne. » Saint Grégoire 1 (livre 9, épitre 39 à la patricienne Theorita, écrit : «Si le bienheureux Pierre est accusé par les fidèles, il pourrait répondre, en considérant l’autorité qu’il a reçue sur la sainte église, que les brebis ne devraient pas oser rependre leur pasteur. Mais si, dans une querelle avec des fidèles, il faisait allusion à son pouvoir, il ne serait pas un docteur de mansuétude. Il devra donc les apaiser, ses brebis, par une attitude humble. »

Le pape Pascal, (comme on le lit dans le chapitre significasti, à l’extérieur de l’élection), écrit : « On dit que dans les conciles, on ne trouve pas statué que l’église romaine ait imposé une loi à aucun concile, alors que tous les conciles ou sont faits par l’autorité de l’Église romaine, ou sont confirmés par l’église romaine. Et, dans leurs statuts, l’autorité du pontife romain est clairement exprimée. » Innocent 111 (sermon 2 de la consécration d’un pontife), écrit : « Voici ce qu’il m’est nécessaire de croire. Pour tous les autres péchés, c’est Dieu que j’ai pour juge. Mais c’est pour le seul péché commis contre la foi que je pourrais être jugé par l’Église. » Boniface V111 (extravaganti, une seule sainte, sur la majorité et l’obéissance) : « Si le pouvoir terrestre dévie, il sera jugé par le pouvoir spirituel. Si le pouvoir spirituel dévie, le plus petit sera jugé par le plus grand. Mais si le pouvoir suprême dévie, il sera jugé par Dieu, et ne pourra pas être jugé par l’homme. » Que se présente le témoignage de saint Boniface, évêque de Monguntinus, qui même s’il ne fut pas souverain pontife, posséda une grande autorité. Voici ce qu’il dit ( dist 40, le canon si papa) : « Il jugera tous les autres, mais ne doit être jugé par personne, à moins qu’on ait la preuve qu’il ait dévié de la vraie foi. »

On le prouve en quatrième lieu, des appels faits du concile au pape. Sans controverse aucune, on fait appel d’un moins grand à un plus grand. Qu’on puisse en appeler du concile au pape, mais non du pape au concile, nous le montre l’épitre de Gélase aux évêques de Dardagne : « De n’importe laquelle partie du monde on doit en appeler au siège apostolique; mais de lui, personne n’est autorisé à le faire. » Et pour qu’on ne pense pas qu’il parle de l’appel d’un évêque et non d’un concile, il ajoute que « les pontifes romains ont souvent innocenté ceux que des conciles iniques avaient condamnés, dont il reste plusieurs exemples célèbres ». Car, Athanase, évêque d’Alexandrie, et Paul évêque de Constantinople, déposés par un concile, en ont appelé au pape Jules, et ont été par lui restitués dans leur siège, (Sozomène, livre 3, chapitre 7 de son histoire.) Semblablement Flavien, évêque de Constantinople, en a appelé du concile général d’Éphèse 2 au pape Léon (comme l’atteste la lettre 25 de saint Léon à l’empereur Théodose). De même, Théodoret, évêque de Cyr, en appela du même concile d’Éphèse 2, au même pape Léon, comme on le voit par le bréviaire de Libératus (chapitre 11) et par la lettre de Théodoret (que l’on trouve à la fin des œuvres de Léon.) Enfin, saint Jean Chrysostome, déposé par un concile, en a appelé au pape Innocent, comme l’atteste Gélase, et comme on le lit dans les lettres de saint Jean Chrysostome au pape Innocent.

On le prouve, en cinquième lieu, par l’approbation et la réprobation de conciles. Car, tous ceux qui sont révoqués le sont au jugement du siège apostolique. Ceux qu’il approuve sont reçus, et ceux qu’il réprouve sont rejetés, comme l’atteste Gélase dans la même épitre aux évêques de Dardanie. Et que c’est à la demande des conciles qu’un grand nombre a été approuvé, les conciles eux-mêmes en témoignent, surtout le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième et le sixième. Que les papes ont parfois désapprouvé les décrets des conciles, ce qui est un signe manifeste de supériorité, nous le montre la lettre 52 de saint Basile à saint Athanase. Il se demande si ce ne serait pas une bonne chose d’inciter le pape de Rome à envoyer des délégués en Grèce, pour invalider, par leur autorité, le concile d’Arménie. Le pape Damase lui-même écrit aux évêques d’Illyrium et leur reproche ce concile. De la même façon, le pape Léon (dans son épitre 55 à Pulchérie) : « Les ententes d’évêques qui répugnent aux règles établies par les canons promulgués à Nicée, nous les annulons, et, par l’autorité du bienheureux Pierre apôtre, les résilions. » Le bienheureux Grégoire (livre 4, épitre 34) écrit : « Tous les actes de ce concile qui contredisent la foi apostolique nous les annulons. »

CHAPITRE 18

Le pontife suprême ne peut pas se soumettre à une sentence contraignante des conciles

Quatrième proposition : le pontife romain ne peut remettre à un concile ou à aucun homme soi disant supérieur le pouvoir de porter sur lui un jugement coercictif, seulement un directif. Il est à noter que, dans un jugement parfait, deux choses sont requises. La première. Le pouvoir d’investiguer, de discerner et de juger ce que l’on doit faire. La deuxième. Le pouvoir de contraindre celui qui est jugé à obtempérer à la sentence portée. On trouve l’une et l’autre dans un juge proprement dit, tel qu’un prince ou un préteur institué par un prince. On ne trouve que le premier dans les arbitres. Les hommes sont liés par les sentences des arbitres, en vertu du droit naturel, parce que nous nous sentons obligés de tenir nos promesses. Mais non en vertu de la sentence elle-même, car les arbitres ne peuvent contraindre personne. Le souverain pontife ne peut donc pas établir un juge proprement dit au-dessus de lui, mais seulement des arbitres. Et s’il n’obtempère pas à la sentence de ces arbitres, il fera ce qu’il ne doit pas faire, non ce qu’il ne peut pas faire.

On prouve la première partie ainsi. D’abord, parce que le pouvoir du pape sur tous est de droit divin, et que le pape ne peut pas accorder de dispense dans le droit divin. Ensuite, parce qu’un inférieur ne peut pas confier à quelqu’un un jugement qui est réservé à un supérieur. Car, un évêque ne peut pas charger son pénitencier d’absoudre dans des cas réservés au pape. Or, le jugement dans la cause d’un pontife est réservé à Dieu, comme nous l’avons montré plus haut. De plus, il s’ensuivrait que le pape serait supérieur et non supérieur à lui-même, ce qui implique une contradiction. Que ce soit bien la conséquence qu’il faille en tirer, on le montre par le raisonnement suivant. Quand le souverain pontife accorde à quelqu’un le droit de porter un jugement sur lui, il ne cesse pas d’être pape, il ne cesse donc pas d’être supérieur à n’importe lequel chrétien. Or, s’il peut être contraint par quelqu’un, il ne sera pas supérieur, mais inférieur. Il sera donc en même temps supérieur et non supérieur.

La deuxième partie de la proposition, on la prouve ainsi. Quand ceux qui accusaient Sixte 111, Léon 111, Symmaque, Léon 1V et d’autres ont voulu discuter de leur cas dans un concile d’évêques, comme on le voit dans le canon mandastis, et le canon auditum ( 2.q.5, du concile 4), les évêques n’ont pas osé le juger. Dans le concile 1V, sous Symmaque, tous les évêques ont déclaré par écrit qu’ils remettaient le jugement entier à Dieu.

CHAPITRE 19

On réfute les arguments des adversaires

Il reste à écarter les arguments. Le premier est celui d’Hermann (livre 3, chapitre de ses prolégomènes). Il nous objecte certains exemples des Anciens. Ensuite, quelques arguments de Gerson. Puis, un extrait du concile de Bâle.

Le premier exemple est celui de Marcellin qui, dans le concile de Sinuessanus, a été condamné et déposé par les évêques. Je réponds d’abord que Marcellin avait été accusé d’un acte d’infidélité. Dans un cas semblable, un concile peut entendre la cause d’un pontife, et s’il découvre qu’il a vraiment été infidèle, il peut le déclarer à l’extérieur de l’église et le condamner. Je dis, ensuite, qu’il est vrai que les évêques ont condamné Marcellin, mais pas avant qu’il se soit condamné lui-même, et qu’il ait abdiqué le pontificat. Car, auparavant, ils avaient déclaré à haute voix, plusieurs fois : « Le premier siège ne sera jugé par personne. Toi qui es coupable et juge, ne sois pas jugé par nous ! » Voir Nicolas 1 dans son épitre à l’empereur Michel.

Le second exemple est celui du pape Melchiade. L’évêque d’Arles en appela de sa sentence, comme l’atteste saint Augustin (épitre 162 ad Glorium et Eleusium). Voici ce qu’il dit : « Nous pensons que ces évêques qui ont intenté un procès à Rome n’ont pas été de bons juges. Il restait encore un concile universel plénier de l’Église, là où la cause peut être débattue avec des juges qui pouvaient renverser la décision de ces évêques si elle avait été mal faite. » Au sujet de l’évêque d’Arles, je réponds avec le même saint Augustin, au même endroit. Cette cause a été jugée de nouveau non parce qu’il le fallait, mais parce que l’empereur a voulu accéder à la demande d’un autre jugement fait par les donatistes, pour savoir si ceux qui avaient été condamnés deux fois devaient être acquittés. Et au sujet du concile général, je dis qu’Augustin ne compare pas un pape sans concile avec un concile sans pape, comme nous l’avons fait plus haut, mais un concile particulier présidé par le pape à un concile général présidé lui aussi par le pape. Une cause jugée par un pontife dans un concile particulier peut, sans aucun doute, être jugée de nouveau dans un concile général, surtout dans une question de fait, qui dépend des informations reçus, dans lesquelles peut errer l’Église. Telle était la question qu’on traitait alors, comme on le faisait habituellement.

Car ,avant un concile général, on faisait des conciles particuliers préalables dans les provinces, et même à Rome; et les choses qui avaient été traitées dans ces conciles particuliers, étaient traitées de nouveau dans le concile général. Et c’est après tout cela qu’était donnée, par le pontife, la sentence ultime et définitive, avec le consentement du concile.

Le troisième exemple est celui du pape Libère que l’empereur déposa, et restitua ensuite dans son siège, lui ordonnant de régir l’Église de Rome avec l’évêque Félix. Le concile de Smyrne ordonna la même chose dans des lettres données à Félix, comme le rapporte Sozomène (livre 4, chapitre 14). Je réponds que l’empereur arien Constance a agi alors injustement et tyranniquement, comme quand Néron a tué Pierre et Paul. Le concile de Smyrne n’a pas donné d’ordre, il a seulement envoyé des lettres d’exhortation à Félix, pour qu’il accepte que Libère siège avec lui. N’oublions pas que ce concile fut surtout un concile d’Ariens, et donc de nulle valeur. Le quatrième est celui de saint Léon. Un grand nombre d’évêques ont examiné de près sa lettre au concile de Chalcédoine, comme le rapportent Eugenius (livre 2, chapitre 18), et le pape Léon (épitre 63). Il se glorifie de ce que sa lettre ait été approuvée par le concile. Je réponds qu’on ne peut pas déduire de cela que le concile soit au-dessus du pape. Car le pape Léon envoya sa lettre au concile non comme contenant la sentence ultime et définitive, mais seulement comme une instruction, avec l’aide de laquelle les évêques pourraient mieux juger. Tous approuvèrent par la suite la lettre du pape Léon; et c’est, après, que fut promulguée la définition ultime, au nom du pontife et du concile. Voilà pour les exemples.

Les arguments de Gerson, maintenant.

Le premier. En Matthieu 18, il est dit : « Si ton frère pèche contre toi, dis-le à l’église. » Mais le pape est aussi notre frère, puisqu’il est chrétien et doit dire : notre père qui est aux cieux. Le pape peut donc être appelé en jugement par l’église, être condamné et puni. Or, comme l’église ne fait rien sans ses prélats, le pape peut donc être jugé par un concile de prélats. Je réponds que, par église, on peut entendre l’Évêque, selon l’interprétation que donnent de ce passage saint Jean Chrysostome et Innocent 111. Car, à chaque jour, sont dénoncés à l’Évêque ceux desquels le Seigneur a dit : dis-le à l’Église. Ou l’assemblée des fidèles avec son chef. Car, comme saint Cyprien le dit (dans son épitre à Florentium, 9. Livre 4) : « l’église est le peuple sacerdotal rassemblé, un troupeau adhérant à son pasteur. » Voilà pourquoi, dans n’importe quel diocèse, les pécheurs sont référés à l’église, à l’église de ce lieu. Mais si cet évêque pèche, on ne peut pas le référer à cette église, à moins de le référer à lui-même, puisqu’il est la tête de cette église. On devra le référer à une église supérieure, présidée par un archevêque, ou un patriarche. Si le patriarche pèche lui aussi, il ne peut pas être référé à son église, mais à une supérieure, c’est-à-dire à la romaine, ou à un concile général présidé par le souverain pontife. Si le souverain pontife lui-même pèche, on doit le référer au jugement de Dieu, pour qu’on ne trouve pas, sans lui, une église sans tête.

Mais ils insistent. Ces paroles : « dis-le à l’église », ont été dites à Pierre. Donc même Pierre et ses successeurs doivent référer les pécheurs à l’église. Ils doivent donc reconnaître que le tribunal de l’église est plus grand que le leur. Je réponds que quand ces choses ont été dites à Pierre, il n’était pas encore pontife, mais un homme privé. A donc été dit à lui, alors, ce qui convient à ceux qui reconnaissent un supérieur. De plus, le pontife lui-même peut remplir ce précepte à sa façon. Il doit d’abord corriger privément celui qui a péché, ensuite se procurer des témoins, enfin, le dire à l’église, c’est-à-dire à lui-même en tant que président, et à l’église à laquelle il préside. C’est-à-dire l’excommunier publiquement. C’est ainsi qu’a compris ce passage saint Grégoire (livre 4, épitre 38) dans sa lettre à l’évêque Jean de Constantinople.

Le deuxième argument de Gerson. Le pape est un membre de l’église; il est donc plus petit que le tout qui est l’église. Il peut donc et doit même être amputé s’il empoisonne l’Église, parce que c’est le droit de la nature qui veut que les membres qui empoisonnent le corps soient amputés. Je réponds à la première conséquence. C’est avec le pape ou sans le pape qu’on entend le mot église, quand on conclut que le pape, en tant que membre, est plus petit que l’Église qui est le tout. Si l’on parle d’une église sans le pape, il est faux qu’elle soit le tout. Car, elle n’est pas le tout, mais une partie, plus grande que la tête par l’étendue, mais plus petite par la puissance et l’autorité, comme on le voit dans n’importe lequel corps. Que l’autorité de la tête demeure dans l’Église par mode supplétif, comme le disent les adversaires, cela a été réfuté auparavant. Si on parle d’une église avec pape, alors, comme je l’ai déjà dit plus haut, l’autorité de l’Église est plus grande extensivement, qu’avec le pape seul, mais égale intensivement. Comme l’être qui comprend Dieu et les créatures n’est pas plus grand bien que Dieu seul intensivement, même si, extensivement, il est plus grand, car il a plus de biens. De même le Christ, en tant qu’homme, est la tête homogène de l’Église, et donc une de ses parties. Et pourtant, l’Église totale n’est pas plus grande que le Christ.

Mais ils reviennent à la charge.

Le pouvoir d’agir est principalement dans le tout, plutôt que dans les parties, qui sont des instruments du tout. On dit que c’est l’homme qui voit plutôt que l’œil. Comme l’Église avec le pape est un tout, et le pape une partie, l’instrument de ce tout, il s’ensuit que le pouvoir ecclésiastique suprême réside dans l’Église plutôt que dans le pape. Je réponds qu’on doit porter un jugement différent sur le corps de l’église et sur les corps naturels. Car, dans les corps naturels, la vertu procède de l’essence vers les puissances. Voilà pourquoi on dit que c’est le tout qui agit plutôt qu’une partie, ou une puissance. Mais, dans le corps de l’église, la vertu ne procède pas de l’essence vers les puissances, ou parties, mais de l’extérieur. Car, le pape qui est la tête de l’Église, ne reçoit pas de l’Église son autorité, mais de Dieu. Ensuite, on peut dire que l’agent principal de n’importe lequel corps est toujours son propre suppôt, qui soutient et meut tous les autres membres. Or, le suppôt du corps de l’Église est le Christ. Car, quand nous disons : cela est le corps de Pierre ou de Paul, ce « de Pierre et de Paul » se rapporte au suppôt. De la même façon, quand on dit que l’Église est le corps du Christ, ce « du Christ » désigne le suppôt. Il importe peu que le Christ soit aussi la tête de l’église, car, en tant qu’agissant sur tous les membres, il est dit tête, et en tant qu’il sustente et fait mouvoir tous les membres, il est dit suppôt. Nous concédons donc que, de cette façon, le pape est l’instrument du corps de l’Église, et plus petit que le tout, comme le Christ lui-même l’est dans le tout, en tant que suppôt.

À l’autre conséquence, on peut dire, d’abord, que c’est le droit naturel qui exige que soient amputés les membres putrides, à l’exception de la tête. Car, il est préférable d’avoir une tête putride que de n’en avoir aucune. Mais cette réponse ne satisfait pas vraiment, car, dans les corps naturels, il faut faire une exception pour la tête, parce qu’une fois amputée, tout le corps meurt. Mais le corps de l’Église ne meurt pas à la mort d’un pape. Voilà pourquoi nous voyons dans les choses publiques civiles, que si un roi dégénère en tyran, il peut, bien qu’il soit la tête du royaume, être déposé par le peuple et remplacé par un autre. Je dis ensuite que dans un corps naturel et dans les républiques temporelles, on peut couper des membres qui empoissent tout le corps, car c’est de ce corps qu’ils dépendent, et dont ils tirent leur vigueur. Mais il n’en va pas ainsi pour le corps de l’église, dont la tête ne reçoit pas du corps, mais de Dieu son autorité. De la même façon qu’il n’est pas permis à une famille de déposer un intendant, même mauvais, parce que ce n’est pas par la famille mais par le maître de la maison qu’il a été embauché.

Ils rétorquent. L’Église sera donc seule à demeurer sans remède, si elle a un mauvais pontife suprême; et le pontife pourra impunément égarer et perdre tous les chrétiens, et personne ne pourra lui résister ? Je réponds qu’il ne faut pas s’étonner de ce que l’église demeure sans moyen humain efficace, puisque son salut ne s’appuie pas principalement sur l’humaine industrie, mais sur la protection divine. Car c’est Dieu qui est son roi. Même si l’église ne peut pas déposer un pontife mauvais, elle peut et elle doit prier intensément et demander à Dieu d’apporter un remède ad hoc. Et il est certain que Dieu pourvoira à son salut, en corrigeant ou en éliminant un tel pape avant qu’il ne détruise l’Église. Il ne s’ensuit pas, cependant, qu’il ne soit pas permis de résister à un pape qui détruit l’Église. On peut, en gardant le respect qui lui est du, lui faire une remontrance, le réprimander modestement, et même lui résister par la violence et les armes, s’il veut détruire l’église. Car, pour résister et repousser la violence par la violence, aucune autorité n’est requise. Voir, sur ce sujet, Jean de Turrecremata (livre 2, chapitre 106),

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