Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae) (page 10)
Puis donc, o mon Seigneur et mon Dieu, que vous nous avez tant aimés, et que vous nous commandez de vous aimer de tout notre cœur; quoique notre amour soit encore faible, nous voulons pourtant nous efforcer de vous suivre, et si vous nous attirez après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums. Et afin d’être plus libres, pour nous attacher à vous, et que rien ne nous empêche de vous suivre, nous voulons absolument, avec le secours de votre grâce, renoncer au monde, et à tout ce qui est du monde : nous y sommes résolus, et nous ne pouvons nous en dispenser, quand nous faisons réflexion que depuis le premier moment de votre vie jusques au dernier, vous vous êtes privé vous-même de tous les plaisirs des sens; quand nous vous voyons mourir la bouche pleine de fiel, non dans un lit, mais sur une Croix; et quand enfin nous considérons que bien que vous soyez Roi, vous n’avez point d’autre trône que cette Croix, point d’autre couronne qu’une couronne d'épines, point d’autre pourpre que le sang dont vous êtes tout couvert, point d’autre Cour que deux criminels crucifiés à vos deux côtés. Nous renonçons donc de bon cœur au monde, nous en détestons les vanités et les délices, nous voulons porter la Croix après vous dans ce chemin si étroit et si épineux que vous nous avez frayé. Tout ce que nous vous demandons, c'est qu’après nous avoir donné l’exemple, vous nous aidiez à le suivre.
Chapitre IV.
Quatrième fruit des larmes : La charité du prochain.
Ce quatrième fruit des larmes vient de la considération des maux que l’Eglise souffre aujourd’hui, et que l’on ne saurait voir, qu’on n’en soit touché, et qu’on n’en gémisse. Ceux donc qui y font une sérieuse réflexion, sentent le feu du divin amour, qui s’allume dans leur cœur, et qui les excite à secourir le prochain, par les œuvres de miséricorde, si nécessaires aux pécheurs pour leur conversion, et si utiles aux personnes charitables, pour l’accroissement de leur mérite et de leur gloire. Mais quelles sont en particulier ses œuvres, où s’exercent ceux qui ont un vrai zèle pour le salut de leurs frères? C’est la prédication de la parole de Dieu, ce sont les ouvrages de piété, c'est l’oraison, c'est le bon exemple.
La prédication est un moyen nécessaire pour désabuser les Infidèles de leurs erreurs, et pour retirer les fidèles de leurs vices mais la charité et le zèle ne s’allument dans les cœurs, qu’après qu’on a bien considéré et pleuré longtemps le malheur de ceux qui périssent, ou qui sont près de périr. De là vient que tant de Prédicateurs, qui n’ont point l'esprit de charité, prêchent toujours bien plus volontiers dans les grandes villes, où ils peuvent acquérir plus d’estime, et satisfaire plus aisément leur délicatesse et leur avarice, que dans des endroits où il y a beaucoup à souffrir et rien à gagner que des âmes à Notre-Seigneur. Les anciens Prophètes brûlaient de ce zèle, et la liberté généreuse avec laquelle ils annonçaient la vérité devant un peuple indocile, ou devant des Rois impies, leur a mérité presque à tous une glorieuse mort. Isaïe fut scié en deux, Jérémie accablé de pierres, Ezéchiel cruellement massacré, Zacharie tué entre le temple et l’autel. Enfin le premier Martyr saint Etienne, dans une célèbre assemblée de Prêtres et de Docteurs de la Loi, disait : Qui est-ce d’entre les Prophètes qui n’ait point été persécuté par vos pères? Les Apôtres qui avaient le même zèle, eurent aussi le même sort, et tous, hors saint Jean, moururent Martyrs, après avoir soutenu de rudes persécutions, et annoncé l’Evangile aux peuples les plus barbares, avec des fruits prodigieux. Saint Jean même, quoiqu’il n’ait pas répandu son sang, comme les autres, a eu à souffrir tant de contradictions et de peines, que toute sa vie a été un véritable martyre.
Peut-être vous me direz, qu’il y a encore aujourd'hui des Prédicateurs animés de l’esprit Apostolique. Je l’avoue, mais s’il y en a, c'est parce qu'ils voient avec douleur les nécessités de l’Eglise, et qu'ils déplorent la perte de tant d’âmes, qui périssent manque de secours. Et c'est là l’effet que l’esprit de Dieu produit dans le cœur des Saints qui pleurent et qui gémissent. Plût à Dieu que maintenant que l’Eglise jouit de la paix, et qu’on ne craint ni persécution, ni bannissement, ni prison, ni mort, les Prédicateurs considérassent combien il y a de gens plongés dans le vice, qui sortiraient de ce malheureux état, et se sauveraient, si ayant pour eux une véritable compassion, ils cherchaient le bien de leur ame, et non pas l’applaudissement du monde?
La seconde chose que font ceux qui ont de la charité pour le prochain, et qui regardent avec un extrême déplaisir cette fautilde infinie, non seulement d’Idolâtres, mais de Chrétiens qui se perdent faute d’instruction, c'est de composer des Livres, propres ou à réfuter les erreurs, ou à corriger les vices. Le monde n’a jamais manqué de ce secours, parce que dans tous les temps, il s’est trouvé des Ecrivains également pieux et savans, qui pleins de tendresse pour leurs frères, se sont employés à leur faire connaître la vérité, et à les porter à la vertu.
Saint Hilaire, ce célèbre évêque de Poitiers, qui étant déjà avancé en âge, comme il dit lui-même, s’était converti à la foi, bien que jusqu’alors il n’eut lu que les Livres des Philosophes; touché néanmoins de voir presque tout le monde séduit par hérésiarque Arius, fut le premier des Pères Latins, qui prit la plume pour le combattre. Et comme Dieu aide toujours ceux qui défendent sa cause, il devint en peu de temps un si grand Docteur, qu’il fit taire les Hérétiques et sauva la Religion dans la France on peut dire la même chose de saint Ambroise, lequel avant son Baptême, ayant été longtemps occupé à gouverner des Provinces, ne fut pas plus tôt fait évêque de Milan, que pour abattre l’hérésie qui se fortifiait de plus en plus, il se mit à étudier l’Ecriture; en quoi il fit un si notable progrès, qu'il purgea de l’Arianisme l’Italie qui en était infectée.
Que dirons-nous de saint Augustin, qu’on peut justement nommer de Dompteur des hérétiques? Ce grand homme, comme chacun sait, avait employé toute sa jeunesse à l’étude des sciences profanes, et il n’abjura que fort tard les rêveries de Manès, pour embrasser la foi Catholique. Mais après avoir reçu le Baptême, il se sentit embrasé d’une telle ardeur pour la défense de la vérité, qu’il n’est pas croyable combien il écrivit de livres contre les Ariens, les Manichéens, les Donastistes et les Pélagiens, dont il extermina les erreurs presque de toute l’Afrique. Je ne dis rien des Docteurs de l’Eglise d’Occident, qui pleins d'un zèle pareil, ont rendu autant de services aux fidèles par leurs écrits, qu’ils se sont acquis de gloire à eux-mêmes, devant Dieu et devant les hommes. O qu’il serait à souhaiter qu’on ne trouvât point parmi les Fidèles, de ces écrivains lascifs, qui n’emploient ce qu’ils ont d’esprit qu’à corrompre la jeunesse, et à détruire par leurs expressions scandaleuses, ce que les meilleurs Auteurs tâchent d’établir par des Ouvrages édifians! Mais malheur à eux! Car celui qu a racheté les âmes au prix de son sang, les vengera de ces corrupteurs infâmes, auxquels il fera sentir quelle horrible peine méritent des gens qui travaillent à ruiner le fruit de sa Passion et de sa mort.
Quant aux prières accompagnées de gémissemens et de soupirs, que l’on offre à Dieu pour le salut de ces âmes que les hérétiques et les libertins, comme ministres de Satan, veulent engager dans la perdition, c’est un moyen général que Dieu a donné à tous les Chrétiens, tant hommes que femmes, savans et ignorans, soit qu’ils fréquentent les Eglises, et les assemblées des Fidèles, soit qu’ils vivent retirés dans des solitudes ou dans des cloîtres. Car saint Augustin, parlant des Anachorètes, blâme ceux qui ne voyant pas combien leurs prières sont utiles à toute l’Eglise, les condamnent comme des gens qui ne prennent pas assez d’intérêt aux nécessités publiques, et qui ne sont bons qu’à eux-mêmes. L’Empereur Justinien dit encore quelque chose de plus fort : car il assure que l’état, que la milice, que les terres, et généralement tous les biens que possèdent les gens du monde, doivent leur conservation aux prières des saints Solitaires. Nous lisons aussi dans la vie de la Bienheureuse Thérèse, qu’elle ne cessait de prier avec abondance de larmes pour tous ceux qui de parole ou par écrit, s’opposaient à l’impiété de Luther, qu’elle exhortait fortement ses filles d’en faire autant, qu’elle fondait même des Monastères, à dessein particulièrement de s’associer plusieurs saintes âmes, qui joignissent leurs prières et leurs larmes aux siennes, pour obtenir de la divine Bonté l’extinction des hérésies.
Enfin rien n’est plus efficace pour toucher les cœurs, que l’exemple d’une sainte vie, et l’on gagne d'ordinaire beaucoup plus par l’exercice public des bonnes œuvres, que par les sermons et par les disputes. Voilà pourquoi le Sauveur disait : Faites en sorte que votre lumière luise aux yeux des hommes, afin que voyant vos bonnes œuvres, s’ils en glorifient votre Père, qui est dans le Ciel. C'est par la même raison que saint Pierre recommandait aux premiers Chrétiens qu’ils se comportassent parmi les Gentils d’une manière si irréprochable, que ces infidèles accoutumés à les décrier comme des impies, étant témoins du bien qu’ils feraient, se détrompassent et bénissent Dieu. Le même Apôtre donne cet avis aux femmes : Que les femmes soient obéissantes à leurs maris, afin que s’il y en a qui ne croient pas à la parole de Dieu, ils soient gagnés sans la parole, par le bon exemple de leurs femmes, en considérant seulement leur air modeste et leur sainte vie.
Personne n’a mieux accompli ce précepte que sainte Monique, qui, au rapport de saint Augustin son fils, étant mariée à un infidèle, eut toujours pour lui tant de complaisance et de respect, qu’elle en fit par-là un parfait Chrétien, et n’eut plus depuis à souffrir de son naturel rude et fâcheux, ce qu’elle en avait longtemps souffert avant son Baptême. On peut donner la même louange à sainte Clotilde, qui étant Chrétienne, épousa Clovis, un Prince idolâtre, dans l’espérance de le convertir; ce qu’elle exécuta si heureusement, qu’après avoir adouci cet esprit fier, non pas tant par ses paroles que par sa sage conduite, elle lui persuada enfin de recevoir le Baptême de la main du grand saint Remi.
Chapitre V.
Cinquième fruit des larmes : La réformation du Clergé.
Le cinquième fruit des larmes est la réforme des Ecclésiastiques qui par leur relâchement causent toujours aux Prélats zélés un sensible déplaisir. Car donnez-moi un évêque qui s’applique, comme il doit, aux fonctions de sa charge, et qui observe de près la conduite des Chanoines qui composent son conseil, des Curés qui composent son conseil, des autres Prêtres, destinés à tenir le Chœur, ou à célébrer la Messe, et enfin des Diacres et des Sous-diacres, en un mot de tout le Clergé; je suis sûr qu’on verra bientôt dans son Eglise les désordres cesser, et la discipline refleurir. Car comment serait-il possible qu’un Prélat jaloux de l'honneur de Dieu et de la gloire de sa maison, pût voit le vice régner en tous les Ordres de l’Eglise, sans faire d’effort pour y remédier?
La cause de tous les déréglemens est que parmi plusieurs bons évêques, il y en a toujours quelques-uns qui se mettent peu en peine de savoir de quelle manière les Ecclésiastiques se gouvernent dans leur Diocèse; soit parce qu’ils n’y résident que rarement, soit parce qu’ils emploient tous leurs soins à augmenter leurs revenus, à embellir leurs Palais, à enrichir leurs parens, à acquérir quelque nouvelle dignité. Qui s’étonnerait après cela si les Eglises sont comme des terres abandonnées et en friche, si l’on chante les louanges de Dieu sans respect et sans attention, si l’on célèbre les divins Mystères avec des vases et des vêtemens qui font horreur : si l’on administre les Sacrements en mauvais état et à des gens qui en sont indignes; si les fidèles, par la négligence des Pasteurs, ne sont point instruits des choses nécessaires au salut; s’il périt ainsi une infinité d’âmes, pour qui Jésus-Christ est mort; et si enfin les Ecclésiastiques corrompus gâtent le peuple, et perdent ceux qu’ils devraient sauver?
Que tant de gens qui par leur mauvaise vie scandalisent le prochain, écoutent et méditent bien ces paroles de Notre-Seigneur : Si quelqu’un vient à scandaliser un de ces petits qui croient en moi, il serait plus avantageux pour lui qu’on lui attachât une meule de moulin au col, et qu’on le jetât dans la mer. Si c'est une chose souhaitable à un homme du commun que d’être noyé plutôt que de scandaliser un enfant, que doit-on penser d'un Prêtre qui au lieu de préserver du scandale les gens du siècle, leur en est lui-même un sujet? Ne vaudrait-il pas mieux pour lui qu’il mendiât son pain ou qu’il le gagnât à bêcher la terre, que de vivre de l’Autel, avec un si grand péril, ou d’abuser du Sacerdoce pour s’élever ou pour s’enrichir? Que sert à l’homme de conquérir toute la terre, s’il se perd lui-même?
La manière de négocier, propre des Prêtres et des Prélats, n’est pas comme celle des marchands qui trafiquent dans le monde. car ceux-ci dans leur négoce, peuvent quelquefois ne rien perdre et ne rien gagner : mais pour ceux-là, il est impossible, ou qu’ils ne gagnent beaucoup, ou qu’ils ne perdent beaucoup, puisque le Sauveur aime infiniment les âmes qu’il a rachetées de son sang, et que comme il réserve à ceux qui sacrifient pour elles, des couronnes qui ne flétriront jamais, il prépare aussi d’effroyables châtimens à ceux qui les négligent et les abandonnent. Malheur donc à vous, Pasteurs lâches ou intéressés, puisque pour la perte d’une seule ame, qui aura péri par votre faute, vous serez punis horriblement et à jamais dans l’Enfer. Afin donc de prévenir un si grand malheur, appliquez-vous avec un extrême soin à la réforme de votre Clergé; ayez sans cesse les yeux sur votre troupeau; veillez particulièrement sur les Ministres de l’Eglise, dont la vie doit servir de règle aux gens du monde, afin que travaillant tous comme à l’envi au salut des ames vous receviez tous un jour la récompense de vos travaux dans le Royaume éternel.
Chapitre VI.
Sixième fruit des larmes: La réforme des Ordres Religieux.
Nous avons assez déploré dans le second Livre le relâchement et la décadence des Ordres Religieux : voyons maintenant quelle utilité leur peut apporter la compassion que les gens de bien ont pour eux. La principale est de s’employer à y rétablir l’ancienne ferveur, et à leur rendre leur premier esprit. Cela regarde particulièrement ceux qui les gouvernent. Car c'est à eux sans doute plus qu’à personne, de visiter et de cultiver la vigne que Dieu a commise à leurs soins. En effet, bien que l’Eglise universelle soit comparée dans les saintes Lettres à une vigne, et que le Sauveur lui-même nous la dépeigne sous cette figure, on ne laisse pas de pouvoir user de la même comparaison pour désigner en particulier chaque Ordre Religieux, comme étant une partie considérable de la grande Vigne, qui remplit toute la terre. Afin donc de coopérer à y mettre la réforme, avec ceux qui en sont les supérieurs et les chefs, je veux expliquer ici en peu de mots quelles sont les conditions que doivent avoir les Sociétés Religieuses pour être vraiment réformées.
Il y a six choses à remarquer dans la vigne, et ces six choses représentent six vertus très-nécessaires aux Religieux, l’humilité, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, l’esprit d'oraison, et la charité. La vigne est un arbre bas, petit, tortu et difforme, sec, fragile, rampant à terre, et qui semble si méprisable, que Dieu en parle dans Ezéchiel, en ces termes : Que fera-ton de la vigne? En tirera-t-on du bois pour mettre en œuvre? En fera-t-on seulement une cheville pour attacher quelque chose contre la muraille? On a cru qu’il n’était bon qu’à brûler.
Voilà une image de l’humilité de Jésus-Christ, et de l’abjection volontaire que tout Religieux doit embraser avec joie, s'il a bien compris ce précepte de son divin Maître : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. En vérité ceux qui briguent des Prélatures, ou qui croient qu’on leur fait tort de les mettre dans quelqu’une des dernières places, ou qui disputent, soit entr’eux, soit avec d’autres Religieux pour le pas et la préséance, ceux-là ont besoin sans doute d’être réformés, et de prendre le vrai esprit de l’Evangile, où l’on ne lit point que le Fils de Dieu, tout Dieu qu’il est, ait jamais disputé le pas à personne; mais où l’on trouve au contraire, que dans une contestation qui s’éleva entre ses Disciples à qui aurait la première place, il leur parla de cette sorte : Que celui qui est le plus grand parmi vous, affecte d’être tenu pour le plus petit; et que celui qui est au-dessus des autres, se fasse semblable à celui qui sert.
Mais ce n’est pas, disent-ils, pour notre honneur particulier que nous contestons; c'est pour l’honneur de notre Ordre, qui étant le plus ancien, doit avoir le premier rang. Si cela est, il faudra donc que chaque Religieux soit humble; mais il sera permis à l’Ordre de ne l’être pas. Je ne trouve point mauvais que ceux à qui il appartient d’assigner les places aux Réguliers, préfèrent les Ordres anciens aux nouveaux; mais que les Réguliers mêmes aient entr’eux des disputes là-dessus, c'est ce que je ne puis approuver.
Secondement, si l’on veut que la vigne porte bien du fruit, il faut la tailler, et en retrancher le bois inutile. De là vient que selon la remarque du Sauveur, le Père céleste coupe toutes les branches sèches et stériles, nettoie celles qui portent du fruit, afin qu’elles en portent davantage. Si un étranger qui n’a jamais vu de vignes, les voyait tailler, sans savoir pourquoi l’on en ôte tant de bois, il se moquerait du Vigneron, qui les défigure, en leur ôtant ce qui en peut faire l’ornement dans la saison. Mais le Vigneron sait bien ce qu’il fait, et il n'en coupe les branches, qu’afin d’en recueillir plus de fruit : c'est là un symbole de la pauvreté Evangélique, que le Sauveur et sa sainte Mère ont tant aimée, et que les vrais Religieux doivent préférer à tous les trésors du monde. Or cette vertu consiste à n’avoir rien dont on puisse disposer, suivant ce qui est écrit des premiers Chrétiens, qu’ils n’avaient qu’un cœur et une ame, et que nul d’eux ne considérait ce qu’il possédait, comme lui appartenant plus qu’aux autres; mais qu’entre eux tout était commun.
Comme donc le relâchement s’est introduit avec l’esprit de propriété dans les Ordres Religieux, pour les réformer, il faut commencer par en bannir cet esprit, si contraire à la pauvreté. Certainement si les Religieux, qui s’approprient quelque chose, considéraient avec quelle sévérité Dieu punit Ananie et Saphira, pour avoir péché les premiers en cette matière; et d’autre part quelle récompense auront dans l’éternité, et de quelle paix jouissent dès à présent ceux qui peuvent dire avec saint Pierre :Voilà, Seigneur, que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi; ils renonceraient de tout leur cœur à toute sorte de propriété. Il n’est pas croyable combien les Saints ont eu ce crime en horreur, et de quels termes ils se sont servis pour en exprimer la grièveté.
Saint Jérôme écrit qu’en Nitrie, un Moine ayant gardé jusques à la mort quelques pièces de monnaie, qu’il tenait cachées, saint Macaire et les autres Pères assemblés ordonnèrent que son argent serait mis en terre avec lui, et que tous diraient à haute voix : Que votre argent puisse périr avec vous! Saint Grégoire dans des Dialogues raconte une histoire toute semblable, d'un Religieux de son Monastère, à qui l’on trouva après la mort trois écus, et qui par son ordre fut enterré avec son argent, non en terre sainte, mais dans un fumier, pendant que les frères autour du corps ciraient d'une voix lugubre: Que votre argent puisse périr avec vous! Punition terrible, mais juste, et capable d’effrayer tous les Religieux qui détournent à leur propre usage quelque chose de la maison, à l’insu de leur Supérieur.
Troisièmement, le bois de la vigne sèche bientôt, et brûle aisément, en quoi il désigne la chasteté dont les Réguliers font profession, et par où ils ont le bonheur d’être semblables aux Esprits célestes. Car rien n’est plus nécessaire pour la conservation de cette vertu, que de dessécher les humeurs, qui sont la matière des flammes impures de l’amour sensuel, et de diminuer le trop d’embonpoint à force de jeunes et d’autres mortifications. De cette sorte la chair étant affaiblie, l’esprit en devient plus fort, et le vieil homme dompté cherche à vivre, comme disait saint Hilarion, et non pas à se divertir. L’ame après cela, comme le bois sec, prend feu aussitôt, et s’embrase du divin amour, n’ayant plus que du dégoût pour les voluptés de la chair, et à l’exemple de saint Augustin, pouvant aisément se passer de ces faux plaisirs, depuis que Dieu lui a donné un avant-goût des douceurs du Ciel. Pour mettre donc la réforme dans un Ordre Religieux, il faut éloigner de ceux qui en sont, tout ce qui peut leur faire perdre le trésor inestimable de la chasteté.
Quatrièmement, on plante les vignes, non pas au hasard ni en confusion, mais de suite et avec ordre, selon le précepte du Poète le plus entendu dans l’Agriculture. Or il est certain qu'il n’y a rien de plus nécessaire ni de plus essentiel aux Sociétés Religieuses que le bon ordre. Aussi les appelle-t-on communément Ordres : on dit l’Ordre de saint Augustin, l’Ordre de saint Benoît, et on les compare justement à des Armées rangées en bataille. Mais en quoi consiste cet ordre? En ce que tous ont la même règle, soit écrite, soit vivante; et ce qu’on nomme règle vivante, c'est le Supérieur, qui de vive voix dirige ceux qu’il a sous sa charge. Une Religion n’a donc pas besoin de réforme, si l’on en veut croire saint Augustin, lorsque tout y est si bien ordonné, que les supérieurs commandent avec beaucoup d’autorité, et les inférieurs obéissent avec beaucoup de soumission. Saint Bernard dit à peu près la même chose; car selon lui, l’ordre est observé dans une Communauté régulière, quand la règle y est gardée, et qu’on rend une obéissance exacte au Supérieur, à moins qu'il n’ordonne des choses manifestement contraires à la Loi de Dieu : car en ce cas-là on lui devrait dire hardiment ce que les Apôtres dirent au grand Prêtre des Juifs : Nous sommes plus obligés d'obéir à Dieu qu’aux hommes.
Cinquièmement, la vigne rampe à terre, si elle n’est soutenue; ce qui montre que le Religieux qui a embrassé un genre de vie très-parfait, et ne même temps très-pénible, doit se défier de ses forces, et mettre tout son appui en celui qui dit : Vous ne pouvez rien faire sans moi. Persuadé de cette vérité, il aura souvent recours à l’oraison, et, fortifié de la grâce, il ne succombera pas sous le faix, il ne se dégoûtera pas de son état; il éprouvera au contraire qu’il n’y a rien de plus doux que le joug de Notre-Seigneur, rien de plus léger que son fardeau.
Enfin, quoique le bois de la vigne soit difforme, fragile, tortu, et presque inutile à tout, il ne laisse pas de porter un fruit très-doux et très-agréable, dont on fait le vin qui réjouit le cœur : mais s’il est vieux, et qu'il ne produise plus rien, on l’arrache, parce qu'il n’est bon qu’à brûler. Ainsi un vrai Religieux, qui s’acquitte comme il faut de son devoir, produit des fruits excellens, et qui sont au goût de Dieu et des hommes, parce qu’en tout temps, en tout lieu, en toute occasion il glorifie le Seigneur par le sacrifice qu'il lui fait de sa volonté. Car qui obéit aux Supérieurs, obéit à Dieu. Or il est constant que l'obéissance est une espèce de sacrifice d’excellente odeur, et préférable aux victimes qu’on lui offrait autrefois, puisque selon la remarque de saint Grégoire, dans les victimes on immole une autre chair que la sienne, et que par l’obéissance on sacrifie sa volonté propre.
Que chacun considère donc quel grand trésor de mérites doit acquérir devant Dieu un Religieux dévot et fervent, qui ne fait rien que selon l’ordre de l’obéissance, et qui fait par conséquent tout le long du jour autant de sacrifices que d’actions. Qu’on regarde d’autre part combien de mérites perd à tout moment un Religieux tiède et déréglé, qui n’obéit à ses supérieurs qu’avec répugnance, ou qui par un attachement criminel à sa propre volonté, refuse absolument de leur obéir, c’est-à-dire, d’obéir à Jésus-Christ même, dont ils sont les lieutenans et les ministres.
Après cela je conjure ceux qui ont les premières charges dans les Ordres Réguliers, s’ils gémissent, comme ils doivent, sur les abus qui s’y sont glissés, et que le relâchement de la discipline y a introduits, je les conjure de travailler de toutes leurs forces à les rétablir dans l’état d’où ils sont déchus, et de former de nouveau, dans les maisons qu’ils gouvernent, ceux que leurs pères ont engendrés en Jésus-Christ, jusqu’à ce qu’ils soient de véritables images et des portraits achevés de Jésus pauvre, chaste et obéissant. S’ils s’y emploient tout de bon, ils acquerront devant Dieu et devant les hommes une gloire immortelle. Mais s'ils n’y apportent pas tout le soin qu’ils doivent, et qu’on attend d’eux, ils en répondront à la Justice divine. Et Dieu veuille, que tant qu’ils toléreront le relâchement, ils ne portent par la peine de tous leurs péchés qui se commettront par leurs inférieurs, et du scandale qu'ils causeront non seulement au peuple Chrétien, mais aux Païens même, aux Mahométans, aux Hérétiques, parmi lesquels le nom de Dieu est blasphémé et l’Evangile méprisé.
Je finis en réduisant brièvement à quatre choses principales, tout ce qu’il y a eu de plus important pour la réforme dont nous parlons. La première est de ne donner l’habit de la Religion, qu’à ceux qui y semblent manifestement appelés de Dieu. La seconde, de les éprouver tout de bon dans le Noviciat, et de ne les point admettre à la Profession, qu'ils n’aient donné des marques certaines d’une véritable vocation à ce saint état. Car plus la perfection de la vie Chrétienne est élevée, moins il y a de personnes qui en soient capables. La troisième, de les exercer continuellement dans les six vertus que nous avons dit leur être le plus nécessaires, et de leur montrer plutôt par l’exemple que par la parole à les pratiquer. La quatrième, d’observer exactement le Décret du Concile de Trente, qui défend de recevoir dans la Religion plus de sujets quelle n’en peut entretenir, soit de ses propres revenus, soit des aumônes ordinaires. Car tant que l'on fournira aux particuliers les choses dont ils ont besoin, on sera en droit d’exiger d’eux qu'ils fuient tout ce qui ressent la propriété. C'est ce que remarque saint Jérôme, quand il dit qu’anciennement on ne souffrait pas que les Moines demandassent rien, parce que les Supérieurs ne manquaient jamais de pourvoir charitablement et par avance à tous leurs besoins.
Chapitre VII.
Septième fruit des larmes : La réforme des gens du siècle.
Comme les laïques surpassent de beaucoup en nombre les Ecclésiastiques et les Religieux, aussi ont-ils beaucoup plus de gens qui veillent sur eux, et qui prennent soin de leur conduite. Car premièrement les Rois et les Princes, tant par eux-mêmes que par leurs ministres, conservent la paix et entretiennent l’abondance dans leurs états, et c'est ce que David demandait à Dieu par ces paroles : Que la paix règne dans l’enceinte de vos murs, et l’abondance dans vos Tours et dans vos Citadelles. Secondement les mêmes Rois avec leurs ministres, et les Juges commis par eux, châtient les méchans, et défendent les gens de bien, suivant ce que dit le même Prophète : Seigneur, communiquez au Roi votre droiture, et au fils du Roi votre justice, afin qu’ils gouvernent votre peuple avec équité. Troisièmement, les évêques et les Prêtres qui ont charge d’âmes, les instruisent en ce qui regarde la doctrine de la foi et les bonnes œuvres, par où l’on mérite la gloire éternelle. Enfin les religieux sous l’autorité des Prélats, ne contribuent pas peu à les sauver, tant par leurs prières, que par la prédication, et par l’administration des Sacremens.
Mais comme nonobstant cela, une infinité de gens dans le monde vivent très mal, et se perdent, et en perdent d’autres, ce qui ne peut qu’affliger sensiblement leurs Pasteurs, il ne sera pas mal aisé aux Princes qui ont de la piété, aux Ecclésiastiques zélés, et aux fervens Religieux de tirer un grand avantage de leurs soupirs, si pleins d’une tendre compassion pour tant d’âmes qui sont en danger de périr, ils conçoivent un ferme dessein de les assister, et de les mettre dans la voie du Ciel. Le moyen de les ramener est premièrement de leur donner bon exemple, et puis de veiller sur leur conduite. Car tel qu’est le Gouverneur de la Ville, tels sont les habitans, comme dit le Sage; et tout le monde, disait un Poète, suit l’exemple de son Roi. Que si cela se peut dire d'un Roi temporel, avec combien plus de raison se dira-t-il des Princes Ecclésiastiques, que saint Pierre propose aux peuples, comme les modèles d’une sincère piété, à qui saint Paul, adresse, aussi-bien qu’à Timothée, ces belles paroles : Soyez aux Fidèles un exemple à suivre dans la manière de converser avec le prochain, dans la charité, dans la foi, dans la chasteté.