Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae) (page 11)
On ne saurait croire combien le peuple a en haine la trop grande somptuosité, les excès de bouche, les jeux de hasard, et d’autres pareils abus, quand il y a des Princes et des Pasteurs, tempérants, modestes, ennemis du luxe dans les habits, dans les meubles, dans la vaisselle d'or et d’argent. Et quand il voit que les gens de qualité sont assidus à la grand’Messe, au Sermon, à Vêpres et à tout l’Office divin, et qu’ils y assistent avec dévotion, comme cela se pratique en quelques endroits, ils se fait une louable habitude de fuir l’oisiveté, et encore plus la débauche les jours de fêtes, d’aller à l’Eglise, de vaquer à la prière, d’entendre la prédication, et de s’acquitter généralement de tous les devoirs de la piété chrétienne. Enfin quand les Princes, soit Ecclésiastiques, soit séculiers, emploient partout leur autorité à bannir le vice, à établir et à défendre la vertu, à réprimer les esprits inquiets, à encourager les âmes faibles et timides, à châtier les méchans, à récompenser les bons, à honorer et à élever le mérite, il leur est facile de remettre dans le chemin du salut une infinité de personnes, qui s’en écartent faute de soin et de vigilance dans ceux qui doivent leur servir de guides.
Comme donc saint Paul appelait les premiers Chrétiens sa joie et sa couronne, parce qu’il voyait en esprit le bonheur qu’on lui préparait dans le Ciel, pour récompense des peines qu'il avait prises à gagner tant d’Infidèles à Jésus-Christ : ainsi les bons Princes et les Pasteurs vigilans doivent espérer qu'ils seront un jour, comme cet Apôtre, couronnés de gloire et comblés de joie, si, à son exemple, ils travaillent de toutes leurs forces à la conversion des pécheurs. Au contraire tout est à craindre dans cette vie et dans l’autre pour ceux qui par une extrême nonchalance laissent périr des âmes que le Fils de Dieu a rachetées de son précieux sang.
Chapitre VIII.
Huitième fruit des larmes : Les œuvres de miséricorde.
Nous avons fait voir dans le Livre précédent, que nous sommes ici-bas comme dans une vallée de larmes, toujours accablés d’une infinité de maux. Car y a-t-il en ce monde quelque condition qui en soit exempte, s’il est vrai que non-seulement les maladies, la pauvreté, l’humiliation, la servitude, sont des misères; mais que les choses qui en doivent être les remèdes, la santé, les richesses, les honneurs, la puissance souveraine, sont elles-mêmes des misères, souvent plus grandes et plus à craindre qu’aucune autre?
Cependant pourvu que ces maux excitent en nous de vrais sentimens de compassion pour nos frères, et qu’ils servent à ranimer notre zèle pour leur salut, comme naturellement ils le doivent faire avec le secours de la grâce, nous aurons sujet de nous consoler, et il nous en reviendra de grands avantages. Car la miséricorde est comme un arbre fécond qui produit d’excellens fruits et en abondance; c'est elle en effet qui donne à manger aux pauvres, qui visite les malades, qui console les affligés, qui délivre les prisonniers, qui connaissant les périls où sont exposés ceux qui possèdent de grands biens, qui ont beaucoup de santé, qui sont élevés en dignité et en honneur dans le monde, prie instamment le Seigneur de les assister dans le besoin.
Job disait que la miséricorde était sortie avec lui du sein de sa mère, et que depuis ce temps-là elle avait crû avec lui. Puis exposant les effets qu’elle avait opérés en lui, il ajoute : Si j’ai refusé aux pauvres ce qu’ils souhaitaient, et si j’ai fait trop attendre la veuve, qui avait les yeux tournés vers moi : si j’ai mangé seul mon pain sans en faire part au pupille; si je n’ai point assisté celui qui, faute de vêtement, allait mourir; et si j’ai laissé le pauvre tout nu, s’il ne m’a remercié de l’avoir garanti du froid, quand je l’ai couvert de la laine de mes brebis, je consens que mon épaule soit séparée de mon corps, et que mon bras soit brisé avec tous ses os. J’ai été, dit-il en un autre endroit, l’œil de l’aveugle, le pied du boiteux : j’étais le père des pauvres, et quand je ne savais pas bien le fond d’une affaire, dont je devais être le Juge, j’avais un grand soin de m’en faire instruire. Ceux que je voyais abuser de leur puissance, je leur cassais les dents, et je leur arrachais la proie de la bouche. Voilà ce que Job disait de lui-même; par où il déclare que non-content de faire part de ses biens aux personnes nécessiteuse, de les nourrir, de les habiller, il les assistait encore de ses conseils : car c’est ce que signifient ces paroles : J’ai été l’œil de l’aveugle, le pied du boiteux; et de plus, il les défendait contre ceux qui les opprimaient, en arrachant, pour ainsi dire, à ces injustes ravisseurs la proie qu’ils tenaient déjà, et qu’ils allaient dévorer.
Quant au mérite des œuvres de miséricorde, on peut juger combien il est grand par les promesses avantageuses que Dieu fait dans les Ecritures, aux personnes charitables. L’aumône est louée par les Sages, par les Prophètes, par les Anges, par le Sauveur même. Salomon le Roi le plus éclairé qui fut jamais, assure que celui qui donne aux pauvres, ne sera point pauvre lui-même, et que jamais il ne manquera de rien. Ce que saint Basile explique par une comparaison. Il en est de même, dit-il, que des puits, dont les eaux sont d’autant meilleures et plus abondantes, qu’on en tire davantage, au lieu qu’elles diminuent et se corrompent dès qu’on cesse d’en tirer.
Tobie qu’on peut justement compter parmi les vrais Sages, donnait ce précepte à son fils : Faites l’aumône de votre bien, et ne détournez le visage d’aucun pauvre qui vous tend la main; car par-là vous mériterez que le Seigneur ne détourne point la vue de dessus vous. L’aumône délivre de tout péché et de la mort; et ceux qui la font ne tombent point dans l’abîme. Que peut-on promettre de plus souhaitable? Tous ceux, poursuit-il, qui donnent l’aumône, peuvent s’assurer que Dieu leur fera de grands biens.
Le Prophète Daniel conseillait à un Roi Païen d’expier ses crimes par l’aumône. Isaïe animé d’un semblable zèle, recommande à tous la pratique des œuvres de miséricorde. Partagez, dit-il, votre pain avec les pauvres, et recevez dans votre maison ceux qui ne savent où loger. Quand vous verrez un homme nu, donnez-lui de quoi se couvrir, et ne méprisez pas votre frère. Alors votre lumière brillera, comme celle du matin; vous serez bientôt guéri de toutes vos infirmités; votre justice ira devant vous, comme portant le flambeau, et le Seigneur dans sa gloire sera votre protecteur. Voilà les magnifiques promesses que Dieu fait aux riches charitables. On ne peut rien imaginer de plus consolant pour eux : car il leur promet de les éclairer d’une lumière céleste, sans comparaison plus claire et plus vive que celle du soleil levant, et de les guérir de la plus mortelle de leurs plaies, qui est le péché; il assure de plus, qu’étant justifiés par sa grâce, ils feront une infinité de bonnes œuvres, qui leur acquerront une gloire solide et durable, non-seulement devant lui, mais même devant les hommes; car c’est ce qu’il veut dire par ces mots : Votre justice ira devant vous, et vous serez environnés de la gloire du Seigneur. Enfin il leur dit qu’il leur accordera leurs demandes; ce que les Septante expriment plus clairement en ces termes : Alors vous crierez, et Dieu vous exaucera; vous n’aurez pas encore achevé votre prière, qu’il vous répondra : Me voici.
L’Apôtre saint Paul dit beaucoup en peu de paroles, lorsqu’en la personne de son cher Disciple Timothée il avertit tous les Fidèles de donner l’aumône de bon cœur, et d’amasser pour l’avenir un trésor, sur lequel ils puissent fonder une ferme espérance de la véritable vie. Il nous représente l’aumône, comme la disposition à la vie dont nous jouirons après celle-ci. Car amasser un trésor qui serve de fondement à la vraie vie, qu’est-ce autre chose qu’acheter à peu de frais de quoi faire les fondations d’un édifice aussi solide et aussi inébranlable, qu’est la vie ou la béatitude éternelle? Or il n’y a point de vraie vie que celle qui dure toujours; car celle qui passe, n’est rien, ou n’est tout au plus, selon saint Jacques, qu’une légère vapeur qui parait, et qui disparaît presque en même temps. Mais écoutons ce que l’Ange Raphaël dit sur cela à Tobie : L’aumône délivre de la mort, et efface les péchés. C'est par elle qu’on obtient miséricorde, et qu’on gagne la vie éternelle. Voilà comme parle un Ange envoyé de Dieu, et on le doit croire, puisqu’il voit la vérité dans sa source, et qu’ayant pour nous un amour sincère, il ne peut vouloir nous tromper.
Enfin Jésus-Christ, qui est la sagesse de Dieu, qui est Dieu lui-même, promet en beaucoup d’endroits de l’Evangile de récompenser libéralement jusques à la moindre aumône. Allez, disait-il à un jeune homme qui lui demandait ce qu’il fallait faire pour être sauvé; allez, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le Ciel. Quel prodigieux gain fait un homme, qui en donnant à un de ses frères un morceau de pain, ou une pièce d’argent, que la mort lui ôterait tôt ou tard, acquiert un trésor qu’il possédera éternellement dans le Ciel? Notre-Seigneur dit une autre chose fort remarquable; il dit qu’au jour de la Résurrection générale, il mettra en possession de son Royaume céleste ceux qui auront donné aux pauvres, de quoi manger, de quoi boire, de quoi s’habiller; qui les auront retirés chez eux, qui les auront visités dans les hopitaux ou dans les prisons. Et afin qu’on sache que les œuvres de charité lui plaisent extrêmement, et sont d'un fort grand mérite devant lui, il ajoute : Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un des plus petits de mes frères, vous me les avez faites à moi-même.
Par tout ce discours on peut voir combien il importe d’exercer la charité envers le prochain, et combien il est utile, pour s’y exciter, de considérer souvent les misères que souffrent sans aucun secours les membres de Jésus-Christ. Mais on n’aura pas moins de compassion pour les riches cruels et avares, si l’on regarde les terribles chatimens dont Dieu les menace. A l’égard des pauvres, il faut principalement pratiquer les œuvres de miséricorde corporelles; mais les riches n’ont besoin que des spirituelles, c’est-à-dire, de salutaires avertissemens, de bons conseils, et de ferventes prières. Car on peut leur appliquer ce que le Sauveur disait de Marthe : Ils sont inquiets, et s’embarrassent de tant de choses, qu’à peine ont-ils un moment ou pour lire, ou pour entendre, ou pour méditer ce qui est de leur salut, et ce qui regarde la vie éternelle. C'est pourquoi ils devraient avoir un ami fidèle et prudent, qui eût soin dans l’occasion de les en faire souvenir. Car on peut dire de beaucoup de gens qui ne s’occupent qu’à conserver ou à faire profiter leur bien, que s'ils s’appliquaient une fois à considérer attentivement que Dieu les a faits pour quelque chose de meilleur que tout ce que l'on estime le plus dans le monde, ils diraient peut-être avec Salomon : M’étant mis un jour à examiner tous les ouvrages que j’avais fait faire, et auxquels j’avais travaillé assez inutilement; (il parle de ses palais, de ses jardins, de ses viviers, à quoi l’on peut joindre ses trésors immenses, ses troupeaux, ses terres, ses vignes, ses prés et ses bois) J’ai reconnu qu’il n'y a en cela que vanité, que peine d’esprit, et que rien n’est stable sous le soleil.
Combien voyons-nous de gens dans les charges, soit Ecclésiastiques, soit séculières, qui pour s’appliquer avec trop d’ardeur et d’inquiétude, ou à conduire les auteurs, ou à soutenir leurs droits, et à étendre leur autorité, se négligent tout-à-fait eux-mêmes, et ne pensent à rien moins qu’à leur salut éternel? Qu’ils seraient heureux, si Dieu, pour les réveiller de leur assoupissement, mettait auprès d’eux une personne qui les avertit de leur devoir avec autant de liberté et de zèle que saint Bernard, avertissait autrefois le Pape Eugène son ancien disciple! Sans doute qu’ils apprendraient à mieux gouverner ceux qui sont sous eux, et à se mieux gouverner eux-mêmes; et que pour des biens temporels, ils n’auraient garde de renoncer aux biens éternels.
Pour ce qui est de donner conseil à ceux qui en ont besoin, la vraie charité demande qu’on ne flatte point les Grands, qu’on n’affecte point de leur dire des choses douces et agréables, et que jamais on ne leur déguise la vérité. Car il n’y a peut-être rien de plus nécessaire pour eux qu’un fidèle conseiller, qui leur dise hardiment ce qu’il leur importe de savoir, et qui craigne toujours plus de perdre la grâce de Dieu, que la bienveillance de son Prince, Vivez en paix avec tout le monde, dit le Sage, mais choisissez pour votre conseil, un homme seul entre mille. On trouve en effet assez peu de gens qui puissent ou qui veuillent donner de salutaires conseils. C'est ce que remarque le même Auteur en un autre endroit, où il préfère le conseil d’un homme de bien à celui des sages du monde. Un saint homme dit quelquefois mieux la vérité que sept autres qui observent d'un lieu élevé tout ce qui se passe. Il nous avertit encore de ne pas nous adresser à des personnes qui à cause de leur pauvreté ou pour quelque autre raison, peuvent avoir plus d’égard à leur intérêt qu’au notre : Donnez-vous de garde, dit-il, de celui que vous consultez : sachez auparavant quelles sont les choses dont il peut avoir besoin; car il ne s’oubliera pas lui-même : c’est-à-dire, ne prenez pas aisément conseil d'une personne, qu’auparavant vous ne soyez assuré de sa bonne foi, et de son intégrité. Informez-vous premièrement de l’état de ses affaires; car s'il est pauvre, il n’aura en vue dans tous les conseils qu’il vous donnera, que de soulager sa misère. C'est donc une grande charité que de donner de bons conseils aux Rois et aux Princes, surtout quand on est en place; et c'est pour les Rois et pour les Princes un grand bonheur que d’avoir toujours auprès d’eux de sages et fidèles Ministres; mais s’ils en ont de mauvais, et que faute d’en avoir de bons, ils gouvernent mal leurs sujets, ils ne sont pas pour cela excusables devant Dieu, parce qu’ils sont obligés d’examiner et d’éprouver ceux qu’ils admettent dans leur conseil, et à qui ils donnent l’administration de la Justice ou des affaires.
Il reste encore un exercice de charité envers le prochain, dont tous sont capables, et qui est également sûr et facile; c'est la prière. Saint Paul en écrit à Timothée en ces termes : La première chose que je vous demande, c'est qu’on fasse des prières, et qu’on rende des actions de grâces à Dieu pour tous les hommes, pour les Rois, et pour toutes les personnes constituées en dignité, afin que nous vivions doucemen et tranquillemen. Après que l’Apôtre a ordonné qu’on prie généralement pour tous les hommes, il ordonne qu’on prie pour les Rois en particulier; parce qu’en priant pour les Rois et pour toutes les Puissances, on ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous les hommes. Car, de la sage conduite de ceux qui gouvernent, dépend le repos et la paix des peuples; c'est ce qui cause l'abondance, ce qui entretien la piété, et ce qui fait en un mot tout le bonheur des états.
J’ajoute qu'il y a encore une raison plus particulière de prier Dieu pour les Princes tant Ecclésiastiques que Séculiers;
c'est l’extrême danger où ils sont pour leur salut. Car la tête tourne aisément à ceux qui marchent sur le bord d’un précipice, et plus le précipice est profond, plus la chute sera funeste. Si un homme était obligé de passer une rivière creuse et rapide sur un pont étroit et branlant, sans aucun appui de côté ni d’autre; de sorte qu’à tout moment il fût en danger de tomber et de se noyer, ceux qui le verraient dans les périls, trembleraient pour lui, et touchés de compassion lui crieraient qu’il prît garde à lui, l’encourageraient, et prieraient Dieu de le soutenir et de le conduire. Ce pont si étroit, c'est la voie de la justice et de la vertu. Car la vertu est comme une ligne indivisible sur laquelle il est comme une ligne indivisible sur laquelle il faut marcher, sans se détourner à droite ni à gauche.
De là vient que le Fils de Dieu disait, comme en gémissant : Qu’étroite est la porte, et qu’étroit est le chemin qui mène à la vie, et que peu de personnes en trouvent l’entrée! Pour ce qui est des gens du commun, s'ils marchent par la voie étroite, ils marchent toujours sur la terre, et ils n’ont pas grand sujet de craindre, ni que le vent les enlève, ni qu’il leur prenne quelque vertige qui soit cause de leur chute. Au contraire les Grands du monde marchent sur un pont fort élevé, où souffle violemment le vent de l’orgueil, et les soins dont ils ont l’esprit occupé et la conscience troublée leur causent de ces vertiges fâcheux, qui les font tomber jusques dans le fond de l’abîme.
Qui est-ce donc, s’il est sage, qui veuille prétendre à ces hauts emplois, ou qui puissent s’empêcher d’avoir compassion de ceux qui en sont chargés? C’est pourtant une nécessité qu’il y ait dans l’Eglise et dans l’Etat des personnes exposées à tous ces périls : c'est à nous de gémir pour eux, de compatir à leurs peines, de les assister de nos prières auprès de celui qui seul peut les garantir de tout danger, les rendre humbles dans l’honneur, droits et inflexibles dans la justice, courageux dans le péril, infatigables dans le travail, zélés pour le bien de leurs sujets, autant que pour le leur propre, pieux envers Dieu, équitables à l’égard des autres, sobres et tempérans pour eux-mêmes.
Chapitre IX.
Neuvième fruit des larmes : Le soulagement des âmes du Purgatoire.
Nous avons fait voir ailleurs que le Purgatoire est plein d’une multitude d’âmes presque innombrable, et qu’elles y souffrent des peines très-rigoureuses et très-longues. Il faut montrer maintenant quel fruit on peut recueillir de la considération de ces peines. Certainement si on les regarde avec attention et à loisir, il est impossible que l’on n’en soit attendri et effrayé tout ensemble. La compassion produira un désir ardent et efficace de soulager ces saintes Ames par des œuvres satisfactoires, par des prières, par des jeûnes, par des aumônes, et surtout par le sacrifice du Corps et du Sang de Jésus-Christ. Or la charité qu’on exerce à leur égard, est une manière de commerce très-louable et très-juste, par où l’on gagne infiniment; car c’est comme si quelqu’un prêtait son argent à plusieurs personnes, et que chacun d’eux lui en payait tout l’intérêt. Expliquons ceci.
Un homme prie pour les morts par charité, avec dévotion, et avec une ferme confiance en la miséricorde de Dieu. Premièrement il mérite pour lui-même la vie éternelle; car sa prière étant faite en état de grâce et par le motif de la charité, c'est une œuvre sainte et digne par conséquent de la gloire; suivant ce que dit le Sauveur dans l’Evangile : Lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, et ayant fermé la porte, priez votre Père, dans quelque endroit bien caché, et votre Père qui voit dans les endroits les plus cachés, vous en récompensera, à proportion de votre mérite. Secondement cette prière est satisfactoire, et celui qui la fait en cède le fruit au mort, pour lequel il prie selon l’usage de l’Eglise. Elle est dis-je, satisfactoire, parce que c'est une oeuvre pénible, que Dieu veut bien recevoir comme un châtiment volontaire, et comme une juste satisfaction qui se fait à sa Justice. Enfin la même prière par forme d’impétration, est utile au mort, en faveur duquel elle obtient de Dieu, ou qu’il le délivre du Purgatoire, ou qu’il diminue ses peines. Car ce que les Justes demandent, le Sauveur leur a promis qu’il le leur accordera. Croyez, dit-il, qu’on ne vous refusera rien de ce que vous demanderez, et vous l’obtiendrez. Voilà comme on gagne triplement en intercédant pour les morts. Ajoutez que les Ames pour lesquelles on prie n’oublieront pas la charité qu’on leur fait, et n’en seront pas ingrates; mais que quand elles seront une fois arrivées au Ciel, elles prieront à leur tour pour leurs bienfaiteurs.
Le jeûne offert pour ces Ames affligées, est aussi d’une grande utilité; car comme il est méritoire, il ne sert pas peu à celui qui jeûne. C'est ce que marquent ces Paroles du Sauveur : Lorsque vous jeûnez, parfumez-vous la tête, et lavez-vous le visage, afin qu’il paraisse que vous jeûner non pour attirer les yeux des hommes, mais pour attirer ceux de votre Père, qui est caché et invisible; et votre Père qui voit dans les endroits les plus cachés, vous en donnera la récompense. De plus le jeûne en tant que satisfactoire, soulage les morts. Car ce ne fut pas sans raison que David ayant appris la mort de Saül et de Jonathas, et la défaite d’une grande partie du Peuple de Dieu, jeûna jusqu’au soir, avec tous ses gens. Enfin la personne même qui jeûne en tire un grand avantage; car quand les Ames, pour lesquelles on jeûne, seront au Ciel, elles sauront bien reconnaître la faveur qu’on leur aura faite. Tout ce qu’elles auront de crédit auprès de Dieu, elles l’emploieront pour leurs libérateurs, et leur prière sera exaucée, comme procédant d'une parfaite charité.
Il en est de l’aumône comme de la prière et du jeûne à l’égard des Ames du Purgatoire. Car en premier lieu elle est nécessaire aux pauvres, à qui on la fait, et dont on gagne l’affection, afin qu’un jour on en soit reçu dans les demeures éternelles. En second lieu, les morts en profitent, et ce sont aussi de puissans amis que nous nous faisons pour avoir place avec eux et par leur moyen dans le Royaume éternel. Enfin par l’aumône Dieu devient notre débiteur, puisque, comme dit le Sage, c’est lui prêter à usure, que d’avoir pitié du pauvre. Il nous promet par la bouche même de son Fils qu’il nous en paiera l’intérêt. Lorsque vous donnez l’aumône, dit Notre-Seigneur, cachez tellement à votre main gauche ce que fait votre main droite, que votre aumône ne paraisse point; et votre Père qui voit dans les endroits les plus cachés, vous en récompensera.
Quant au Sacrifice de l’Autel, tout le monde sait qu'il est très-utile et à ceux qui l’offrent, puisqu’ils ne peuvent rien offrir de plus agréable à Dieu, et en général à tous les fidèles soit vivans soit morts, mais surtout aux morts, qui, comme on l’a su par plusieurs visions, souhaitent avec ardeur, et demandent avec instance qu’on l’offre pour eux, afin qu’il plaise à la Justice divine de les délivrer de leurs peines, ou d’en adoucir la rigueur. C'est aussi le sentiment de saint Grégoire, du Bienheureux Pierre de Damien, et du vénérable Bède. Il est rapporté dans la vie de saint Nicolas de Tolentin, qu'un jour il lui apparut un grand nombre d’âmes, qui d'une voix triste et plaintive le conjuraient de les assister de quelques Messes, n’y ayant rien qui fût plus capable de les soulager dans leurs tourmens.
Par tout ce que nous venons de dire, il paraît manifestement qu’on gagne beaucoup, soit à faire la charité, soit à jeûner et à pratiquer d’autres pénitences, soit à prier et à offrir le Sacrifice de la Messe pour le repos des Ames, qui du fond du Purgatoire implorent notre assistance. Mais il y a de certains esprits ou libertins, ou dissipés, qui n’en croient rien, ou qui n’y font nulle attention. De là vient que méprisant ou négligeant un gain si considérable, ils gardent pour eux leurs biens, ou s'ils les emploient, c'est à satisfaire leur sensualité ou leur ambition. Ainsi les biens qui leur devraient servir de degrés pour monter au Ciel, leur servent de degrés pour descendre dans l’Enfer.
Mais ce gain, nous disent-ils, est un gain imaginaire; on nous le promet, et nous ne le voyons point : l’argent, au contraire, nous le voyons, nous le touchons,, il nous sert pour toutes les nécessités, et pour les délices même de la vie. C'est ainsi que doivent parler des hommes charnels, qui jugent des choses plutôt par les sens que par la raison. Dites-moi, qui que vous soyez, lorsque vous semez, plaignez-vous le grain que vous jetez dans la terre, et n’êtes-vous pas bien aise de le perdre dans l’espérance d'en recueillir deux fois plus? Ne donnez-vous pas ainsi volontiers ce que vous voyez, et ce que vous avez entre les mains, pour ce que vous ne voyez pas encore? Vous me répondez que si vous ne voyez pas la moisson, vous prévoyez qu’elle se fera dans son temps; et moi, je vous dis qu’un vrai Chrétien ne peut ignorer que pour peu qu’il donne aux pauvres, il en recevra une très-ample récompense. Mais il y a bien à dire entre vous et lui : car votre espérance est incertaine : une trop longue sécheresse, de trop grandes pluies la peuvent ruiner; le blé même dans vos greniers peut se gâter; et êtes-vous sûr que les voleurs, ou par force, ou par artifice, ne vous l’enlèveront point? Mais l’espérance d'un homme de bien n’est jamais trompée; il ne peut manquer de faire une abondante récolte, et s'il se garde de pécher, ce qu’il donnera aux pauvres lui sera rendu au centuple. Car la parole de Dieu demeure éternellement.
Et pour reprendre la comparaison que nous avons déjà faite, ou pour l’éclaircir par une autre toute semblable : si un homme donne mille écus à un négociant, avec lequel il a fait un contrat de société, n’expose-t-il pas son argent à de grands risques? Ne peut-il pas arriver que le négociant périsse sur mer avec tout ce qu’il a d’effets, ou qu’il soit pris par les corsaires; ou que voyageant par terre, il tombe entre les mains des voleurs, ou que, pour avoir tout le gain, il use de quelque supercherie? Tous ces dangers sont communs; et combien de gens qui espéraient de s’enrichir par le commerce, font-ils banqueroute, et sont-ils réduits à la dernière misère? Il en est tout autrement de ceux qui négocient avec Dieu. ils ne risquent rien; et jamais on n’a vu personne, qui pour avoir fait la charité ou aux vivans, ou aux morts, se soit appauvri. Car Dieu qui jamais ne se laisse vaincre en bonté et en libéralité, augmente d'une manière admirable les biens de ceux qu'il voit portés à subvenir aux nécessités de leurs frères.
Nous en avons un exemple mémorable dans la multiplication miraculeuse des cinq pains et des deux poissons; car parce que les Apôtres qui n’avaient que cela pour vivre, le cédèrent de bon cœur à une grande multitude de gens pressés par la faim, dans un lieu désert, où tout leur manquait, Jésus multiplia tellement ce peu de pains et de poissons, qu’après que tout ce grand monde en eut mangé et fut rassasié, ils remportèrent douze corbeilles pleines des morceaux qui étaient restés, et qui suffirent pour les nourrir durant plusieurs jours. Nous avons beaucoup d’exemples pareils dans les vies des Saints, et particulièrement dans celle de l’admirable saint Jean l’Aumônier, Patriarche d’Alexandrie. Il semble qu’il y eût une espère d’émulation entre Dieu et lui; car plus il faisait de largesses aux pauvres, plus Dieu lui donnait de quoi en faire de nouvelles.
Chapitre X.
Dixième fruit des larmes : Le mépris du monde, et l’amour de Dieu.
Les larmes que cause l’amour du souverain bien, et le désir de la claire vision de Dieu, dans laquelle consiste notre vraie béatitude, produisent deux fruits excellens, le mépris du monde, et le soin de plaire à Dieu en toutes choses. Quant au mépris du monde, il est clair que c’est un effet du divin amour. Car premièrement le Sauveur du monde assure qu’il est impossible de servir deux maîtres tout à la fois, et qu’il faut nécessairement haïr l’un et aimer l'autre, ou si l’on a du respect pour celui-là, avoir du mépris pour celui-ci.
Mais ces deux maîtres si opposés, qui sont-ils? Il le déclare par ces paroles : Vous ne pouvez servir Dieu, et le Démon des richesses. Il veut dire que le service de Dieu est incompatible avec l'amour des biens de la terre. Il en pourrait dire autant de la vaine gloire, et de l’attache aux plaisirs sensuels. Car le monde ou l’esprit du monde est renfermé dans ces trois violentes passions. Je ne parle pas du monde, qui, selon saint Jean, a été fait par le Verbe, et qui comprend le Ciel et la terre avec tout ce qui y est contenu; mais d’un autre qui est ennemi de Dieu, et dont le même Apôtre fait le caractère, quand il dit que dans le monde il n'y a que concupiscence de la chair, que concupiscence des yeux, qu’orgueil de la vie. Si quelqu'un aime le monde, ajoute-t-il, l'amour du Père n'est point dans lui.
Il faut donc distinguer deux maîtres, Dieu et le monde. Quiconque aime Dieu, hait et méprise le monde; et quiconque aime le monde, hait et méprise Dieu. Appliquons à ces deux amours ce que dit saint Augustin, de l’amour de Dieu, et de l’amour propre. Deux amours ont bâti deux Villes, l’une terrestre, et l’autre céleste. La première a été bâtie par l’amour propre, qui va jusques au mépris de Dieu; la seconde par l’amour de Dieu, qui va jusques au mépris de soi-même. L’amour propre enferme les trois passions dominantes, qui sont comme nous avons dit, la mollesse, l’avarice et la vaine gloire; ou pour mieux dire, il est comme la racine d'où sortent ces trois grandes branches, qui ne portent que des fruits de malédiction et de mort. Il est donc constant, et c'est notre divin maître qui nous en assure, que comme l'amour du monde inspire le mépris de Dieu, de même l’amour de Dieu inspire le mépris du monde.
De là vient que quiconque aime Dieu de tout son cœur, hait aussi le monde de tout son cœur; et l’on doit en être parfaitement convaincu non-seulement par l’autorité de l’Evangile, mais par l’exemple de tous les Saints, qui ont témoigné en toute occasion une haine extrême pour le monde. En quoi ils ont imité le Saint des Saints, qui n’a jamais eu rien de commun avec le monde, et qui a toujours préféré la pauvreté, le travail, la douleur, et l’humiliation aux richesses, au repos, aux délices, et aux vaines grandeurs de la terre. Son saint Précurseur s’étant retiré dans un désert, dès ses premières années, n’avait ni biens, ni commodités, ni plaisirs, et vivait seul sans maison, sans toit, sans autre habit qu’un rude cilice de peau de chameau, et sans autre nourriture, que des sauterelles et du miel sauvage. Les Apôtres, avec quelle austérité ont-ils vécu? Saint Paul répondant pour tous; Il semble, dit-il, que Dieu veuille qu’on nous regarde, nous autres Apôtres, comme les derniers des hommes et comme des gens que l'on destine à la mort. Jusqu’à cette heure nous avons souffert la faim, la soif, la nudité; c'est à qui nous donnera des soufflets; nous n’avons point de demeure stable; on n’a pas pour nous plus d'égard que pour ce qu’il y a de plus vil au monde. On peut voir par-là combien étaient éloignés de l’amour des choses présentes ceux qu’on rejetait comme les balayures du monde, quoiqu’ils fussent dignes de tout honneur aux yeux de Dieu et des Anges.
J’omets ici les exemples d’un grand nombre de sains évêques, qui faisant profession de la pauvreté de Jésus-Christ, se sont toujours déclarés ennemis du siècle. Je ne parle point non plus de tant de saints Anachorètes, qui entièrement séparés du reste des hommes, manquaient la plupart du temps des choses nécessaires à la vie, ni de ces troupes innombrables de saints Religieux, qui assemblés dans des Monastères, témoignaient beaucoup plus d’amour pour la pauvreté et pour le mépris, que les mondains ne font paraître de passion pour les richesses et pour la gloire. En un mot, je ne dis rien d’une infinité d’autres personnes éminentes en vertu, de tout âge, de tout sexe, et de toute condition, qui pour l’amour de Notre-Seigneur ont foulé le monde aux pieds avec toutes ses délices et tous ses honneurs.