Paul et Virginie (page 4)
« Je vis au milieu de l’éclat de la fortune, et je ne peux disposer d’un sou. On dit que si j’avois de l’argent cela tireroit à conséquence. Mes robes mêmes appartiennent à mes femmes-de-chambre, qui se les disputent avant que je les aie quittées. Au sein des richesses je suis bien plus pauvre que je ne l’étois auprès de vous ; car je n’ai rien à donner. Lorsque j’ai vu que les grands talents que l’on m’enseignoit ne me procuroient pas la facilité de faire le plus petit bien, j’ai eu recours à mon aiguille, dont heureusement vous m’avez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, pour vous et maman Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet des pepins et des noyaux des fruits de mes collations, avec des graines de toutes sortes d’arbres que j’ai recueillies, à mes heures de récréation, dans le parc de l’abbaye. J’y ai ajouté aussi des semences de violettes, de marguerites, de bassinets, de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j’ai ramassées dans les champs. Il y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres ; mais personne ne s’en soucie. Je suis sûre que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi si vous avez un jour la satisfaction de voir des pommiers croître auprès de nos bananiers, et des hêtres mêler leurs feuillages à celui de nos cocotiers. Vous vous croirez dans la Normandie, que vous aimez tant.
« Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n’ai plus de joies loin de vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous m’avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que j’y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n’en puis parler à personne. Mes femmes-de-chambre, ou plutôt celles de ma grand’tante, car elles sont plus à elle qu’à moi, me disent, lorsque je cherche à amener la conversation sur des objets qui me sont si chers : Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m’oublierois plutôt moi-même que d’oublier le lieu où je suis née, et où vous vivez ! C’est ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ; car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse faire part de l’amour que vous portera jusqu’au tombeau,
« Très chere et bien-aimée maman,
« Votre obéissante et tendre fille
« Virginie de la Tour. »
« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon enfance ; caressez pour moi Fidele, qui m’a retrouvée dans les bois. »
Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parloit pas du tout de lui, elle qui n’avoit pas oublié, dans ses ressouvenirs, le chien de la maison : mais il ne savoit pas que, quelque longue que soit la lettre d’une femme, elle n’y met jamais sa pensée la plus chere qu’à la fin.
Dans un post-scriptum Virginie recommandoit particulierement à Paul deux especes de graines ; celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnoit quelques instructions sur les caracteres de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandoit-elle, produit une petite fleur d’un violet foncé, qui aime à se cacher sous les buissons ; mais son charmant parfum l’y fait bientôt découvrir ». Elle lui enjoignoit de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier. « La scabieuse, ajoutoit-elle, donne une jolie fleur d’un bleu mourant, et à fond noir piqueté de blanc. On la croiroit en deuil. On l’appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents ». Elle le prioit de la semer sur le rocher où elle lui avoit parlé la nuit, la derniere fois, et de donner à ce rocher, pour l’amour d’elle, le nom du Rocher des Adieux.
Elle avoit renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu étoit fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu’il y apperçut un P et un V entrelacés, et formés de cheveux, qu’il reconnut à leur beauté pour être ceux de Virginie.
La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mere lui répondit, au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré, l’assurant qu’ils avoient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier elle en étoit inconsolable.
Paul lui écrivit une lettre fort longue, où il l’assuroit qu’il alloit rendre le jardin digne d’elle, et y mêler les plantes de l’Europe à celles de l’Afrique, ainsi qu’elle avoit entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyoit des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignoit, ajoutoit-il, aucune autre semence de l’isle, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la supplioit de se rendre au plutôt aux vœux ardents de leur famille, et aux siens particuliers, puisqu’il ne pouvoit désormais goûter aucune joie loin d’elle.
Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et sur-tout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs sembloient avoir quelque analogie avec le caractere et la situation de Virginie, qui les lui avoit si particulièrement recommandées ; mais, soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur soit pas favorable, il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.
Cependant l’envie, qui va même au-devant du bonheur des hommes, sur-tout dans les colonies françaises, répandit dans l’isle des bruits qui donnoient beaucoup d’inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avoit apporté la lettre de Virginie assuroient qu’elle étoit sur le point de se marier : ils nommoient le seigneur de la cour qui devoit l’épouser ; quelques uns même disoient que la chose étoit faite et qu’ils en avoient été témoins. D’abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l’isle, par une pitié perfide, s’empressoient de le plaindre de cet évènement, il commença à y ajouter quelque croyance. D’ailleurs dans quelques uns des romans qu’il avoit lus il voyoit la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il savoit que ces livres renfermoient des peintures assez fideles des mœurs de l’Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s’y corrompre, et à oublier ses anciens engagements. Ses lumieres le rendoient déja malheureux. Ce qui acheva d’augmenter ses craintes, c’est que plusieurs vaisseaux d’Europe arriverent ici depuis, dans l’espace de six mois, sans qu’aucun d’eux apportât des nouvelles de Virginie.
Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venoit me voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.
Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d’ici, sur les bords d’une petite riviere qui coule le long de la Montagne-longue. C’est là que je passe ma vie seul, sans femme, sans enfants, et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l’Europe. La solitude ramene en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’ame est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangeres qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa premiere limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumiere des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’ame. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carriere de la vie ; tels sont les brames de l’Inde. Enfin je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paroît impossible d’y goûter un plaisir durable, de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure, d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l’homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l’air, des yeux pour la lumiere, sans que nous puissions intervertir l’usage de ces sens, il s’est réservé pour lui seul, qui est l’auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j’ai voulu servir, et qui m’ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe, et quelques cantons de l’Amérique et de l’Afrique, je me suis fixé dans cette isle peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j’ai bâtie dans la forêt au pied d’un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une riviere qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres qui m’apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j’ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables, et par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d’un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde ; mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant sur le bord d’un torrent tend la main à un malheureux qui s’y noie. Mais je n’ai guere trouvé que l’innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d’eux se fait d’elle une image qu’il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l’égare, et il se plaint ensuite au ciel de l’erreur qu’il s’est formée lui-même. Parmi un grand nombre d’infortunés que j’ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n’en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres miseres. Ils m’écoutoient d’abord avec attention dans l’espérance que je les aiderois à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais voyant que je ne voulois leur apprendre qu’à s’en passer, ils me trouvoient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur : ils blâmoient ma vie solitaire ; ils prétendoient qu’eux seuls étoient utiles aux hommes, et ils s’efforçoient de m’entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j’ai donné tant de prix ; les protections, la fortune, la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d’hommes que j’ai vus se disputer avec fureur ces chimeres, et qui ne sont plus, aux flots de ma riviere, qui se brisent en écumant contre les rochers de son lit, et disparoissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l’océan de l’avenir qui n’a plus de rivages ; et par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m’éleve vers son auteur, et j’espere dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu’on n’apperçoive pas de mon hermitage, situé au milieu d’une forêt, cette multitude d’objets que nous présente l’élévation du lieu où nous sommes, il s’y trouve des dispositions intéressantes, sur-tout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s’étendre au-dehors. La riviere qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu’elle me présente un long canal ombragé d’arbres de toute sorte de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d’ébene, et de ceux qu’on appelle ici bois de pomme, bois d’olive, et bois de canelle ; des bosquets de palmistes élevent çà et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d’un bouquet de palmes, et paroissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s’y joint des lianes de divers feuillages, qui, s’enlaçant d’un arbre à l’autre, forment ici des arcades de fleurs ; là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d’influence sur les vêtements mêmes, qu’on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu’il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs vous les diriez à demi couverts de neige. À la fin de l’été plusieurs especes d’oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au-delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette isle, et opposent l’éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses especes de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandois. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire ; quelques uns s’y suspendent par la queue et se balancent en l’air ; d’autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n’y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n’y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répetent au loin les échos de ces forêts. La riviere qui coule en bouillonnant sur un lit de roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d’ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants : à mille pas de là elle se précipite de différents étages de rocher, et forme à sa chûte une nappe d’eau unie comme le crystal, qui se brise en tombant en bouillons d’écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses, et dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent, comme les sons des cloches d’une cathédrale. L’air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette riviere, malgré les ardeurs de l’été, une verdure et une fraîcheur, qu’on trouve rarement dans cette isle sur le haut même des montagnes.
À quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu’on n’y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois dans les grandes chaleurs dîner à l’ombre de ce rocher, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeoit toujours au bien d’autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeoit pas un fruit à la campagne qu’elle n’en mît en terre les noyaux ou les pepins : « Il en viendra, disoit-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un oiseau » Un jour donc qu’elle avoit mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avoit un femelle, c’est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n’étoit pas si haut que le genou de Virginie à son départ ; mais comme il croît vite, deux ans après il avoit vingt pieds de hauteur, et son tronc étoit entouré dans sa partie supérieure de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s’étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu’il avoit vu planter par son amie ; et en même temps il fut saisi d’une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas appercevoir de la rapidité de notre vie ; ils vieillissent avec nous d’une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout-à-coup après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s’écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu’un voyageur l’est, après une longue absence de son pays, de n’y plus retrouver ses contemporains, et d’y voir leurs enfants, qu’il avoit laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes peres de famille. Tantôt il vouloit l’abattre, parce qu’il lui rendoit trop sensible la longueur du temps qui s’étoit écoulé depuis le départ de Virginie ; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisoit son tronc, et lui adressoit des paroles pleines d’amour et de regrets. Ô arbre dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec plus d’intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains ! Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monuments de l’ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d’une jeune et pauvre fille !
C’étoit donc au pied de ce papayer que j’étois sûr de rencontrer Paul quand il venoit dans mon quartier. Un jour je l’y trouvai accablé de mélancolie, et j’eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernieres amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses.
Il me dit :
« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et deux mois ; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche ; je suis pauvre : elle m’a oublié. J’ai envie de m’embarquer : j’irai en France, j’y servirai le roi, j’y ferai fortune ; et la grand’tante de mademoiselle de la Tour me donnera sa petite niece en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.
le vieillard.
« Oh mon ami ! ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez pas de naissance ?
paul.
« Ma mere me l’a dit ; car pour moi je ne sais ce que c’est que la naissance. Je ne me suis jamais apperçu que j’en eusse moins qu’un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.
le vieillard.
« Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus ; vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.
paul.
« Vous m’avez dit plusieurs fois qu’une des causes de la grandeur de la France étoit que le moindre sujet pouvoit y parvenir à tout, et vous m’avez cité beaucoup d’hommes célebres qui, sortis de petits états, avoient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?
le vieillard.
« Mon fils, jamais je ne l’abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais les choses sont bien changées à présent : tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd’hui le patrimoine d’un petit nombre de familles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages ; il est presque impossible qu’un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois, dans une administration moins compliquée, on a vu ces phénomenes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois qui savent connoître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu’aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.
paul.
« Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera ?
le vieillard.
« Pour être protégé des grands il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n’y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.
paul.
« Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidele à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d’être adopté par quelqu’un d’eux, comme j’ai vu que cela se pratiquoit dans les histoires anciennes que vous m’avez fait lire.
le vieillard.
« Oh mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avoient du respect pour la vertu ; mais nous avons eu une foule d’hommes célebres en tout genre, sortis des classes du peuple, et je n’en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, seroit condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l’ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur lorsqu’ils l’apperçoivent ; mais aujourd’hui les distinctions qui lui étoient réservées ne s’accordent plus que pour de l’argent.
paul.
« Au défaut d’un grand je chercherai à plaire à un corps. J’épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m’en ferai aimer.
le vieillard.
« Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune ?
paul.
« Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.
le vieillard.
« Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D’ailleurs les corps s’intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu’ils gouvernent.
paul.
« Que je suis infortuné ! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie » ! Et il soupira profondément
le vieillard.
« Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps ! Soyez constamment attaché à l’un et à l’autre. Les familles, les corps, les peuples, les rois, ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices. Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.
« Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C’est un sentiment qui n’est pas naturel, puisque si chacun l’avoit, chacun seroit en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l’état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort, qui vous permet d’avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l’opinion des petits ; et comme les petits de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n’avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sincere, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu’aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n’est encore qu’en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne conscience, et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.
paul.
« Ah ! il me manque Virginie ! Sans elle je n’ai rien ; avec elle j’aurois tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire, et ma fortune. Mais puisqu’enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d’un grand nom, avec l’étude et des livres on devient savant et célebre : je m’en vais étudier. J’acquerrai de la science ; je servirai utilement ma patrie par mes lumieres, sans nuire à personne, et sans en dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n’appartiendra qu’à moi.
le vieillard.
« Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que par-tout ils nous concilient l’estime publique : mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans, et au dehors par les persécutions de nos contemporains. L’homme de robe n’envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l’homme de mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parceque tout le monde s’y pique d’avoir de l’esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous ? Mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de bled de plus, leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.
paul.
« Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avoit donné une bibliotheque ». Et en même temps il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec transport.
le vieillard.
« Le meilleur des livres, qui ne prêche que l’égalité, l’amitié, l’humanité, et la concorde, l’évangile, a servi pendant des siecles de prétexte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulieres s’exercent encore en son nom sur la terre ! Après cela, qui se flattera d’être utile aux hommes par un livre ? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homere, qui l’a revêtue de vers si beaux, demandoit l’aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement par eux. Son sublime disciple Platon fut livré à l’esclavage par l’ordre du prince même qui le protégeoit : et avant eux, Pythagore, qui étendoit l’humanité jusqu’aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis-je ? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelques traits de satire qui les caractérisent, l’ingratitude humaine se plaisant à les reconnoître là ; et si dans la foule la gloire de quelques uns est venue nette et pure jusqu’à nous, c’est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu’on tire entieres des champs de la Grece et de l’Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé à la fureur des barbares.
« Vous voyez donc que pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu, et être prêt à sacrifier sa propre vie. D’ailleurs, croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignité dans la patrie, ni gouvernement, ni entrée à la cour. On persécute peu dans ce siecle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumieres et la vertu n’y menent à rien de distingué, parceque tout est dans l’état le prix de l’argent. Autrefois elles trouvoient des récompenses assurées dans les différentes places de l’église, de la magistrature et de l’administration ; aujourd’hui elles ne servent qu’à faire des livres. Mais ce fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours digne de son origine céleste. C’est à ces mêmes livres qu’il est réservé particulierement de donner de l’éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux, d’éclairer les nations, et de dire la vérité même aux rois. C’est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l’homme qui ne se console de l’injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu’il pense que son ouvrage ira, de siecle en siecle et de nations en nations, servir de barriere à l’erreur et aux tyrans ; et que, du sein de l’obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois, dont les monuments périssent dans l’oubli, malgré les flatteurs qui les élevent et qui les vantent ?
paul.
« Ah ! je ne voudrois cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre chere à l’univers. Mais vous qui avez tant de connoissances, dites-moi si nous nous marierons ? Je voudrois être savant, au moins pour connoître l’avenir.
le vieillard.
« Qui voudroit vivre, mon fils, s’il connoissoit l’avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! la vue d’un malheur certain empoisonneroit tous les jours qui le précéderoient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
paul.
« Avec de l’argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. J’irai m’enrichir au Bengale pour aller épouser Virginie à Paris. Je vais m’embarquer.
le vieillard.
« Quoi ! vous quitteriez sa mere et la vôtre ?
paul.
« Vous m’avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.
le vieillard.
« Virginie étoit alors ici. Mais vous êtes maintenant l’unique soutien de votre mere et de la sienne.
paul.
« Virginie leur fera du bien par sa riche parente.
le vieillard.
« Les riches n’en font guere qu’à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de la Tour, qui, faute d’être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain, et passent leur vie renfermés dans des couvents.
paul.
« Quel pays que l’Europe ! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu’a-t-elle besoin d’avoir une parente riche ? Elle étoit si contente sous ces cabanes, si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge ou des fleurs autour de sa tête ! Reviens, Virginie ! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers, à l’ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheureuse !… » Et il se mettoit à pleurer. « Mon pere, ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j’épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m’aime encore, au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont voir ?
le vieillard.
« Oh ! mon ami, je suis sûr qu’elle vous aime par plusieurs raisons, mais sur-tout parcequ’elle a de la vertu ». À ces mots il me sauta au cou, transporté de joie.
paul.
« Mais, croyez-vous les femmes d’Europe fausses comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m’avez prêtés ?
le vieillard.
« Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Par-tout la violence produit la ruse.
paul.
« Comment peut-on être tyran des femmes ?
le vieillard.
« En les mariant sans les consulter, une jeune fille avec un vieillard, une femme sensible avec un homme indifférent.
paul.
« Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes ?
le vieillard.
« C’est que la plupart des jeunes gens, en France, n’ont pas assez de fortune pour se marier, et qu’ils n’en acquierent qu’en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l’affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes ; on les trompe à leur tour étant vieux. C’est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde. Un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre, et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s’y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L’état est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent venir s’il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence que la beauté d’un jardin peut résulter d’un petit nombre de grands arbres, et que la prospérité d’un état dépend toujours de la multitude et de l’égalité des sujets, et non pas d’un petit nombre de riches.
paul.
« Mais qu’est-il besoin d’être riche pour se marier ?
le vieillard.
« Afin de passer ses jours dans l’abondance sans rien faire.
paul.
« Et pourquoi ne pas travailler ? je travaille bien, moi.
le vieillard.
« C’est qu’en Europe le travail des mains déshonore. On l’appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu’un paysan.
paul.
« Quoi ! l’art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe ! Je ne vous comprends pas.
le vieillard.
« Oh ! il n’est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l’ordre, mais non pas du désordre. La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions ; la laideur, le vice, et le malheur, n’en ont point.
paul.
« Les gens riches sont donc bien heureux ! Ils ne trouvent d’obstacles à rien ; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu’ils aiment.
le vieillard.
« Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même qu’ils ne leur coûtent aucunes peines. N’avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s’achete par la fatigue ; celui de manger, par la faim ; celui de boire, par la soif ? Eh bien ! celui d’aimer et d’être aimé ne s’acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là en prévenant leurs besoins. Joignez à l’ennui qui suit leur satiété, l’orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse lors même que les plus grandes jouissances ne le flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu’un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure long-temps après sa piquure. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines ; ils en goûtent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n’avoir presque rien à espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer ? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.