Paul et Virginie (page 5)

Bernardin de Saint-Pierre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Paul et Virginie · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

paul.

« Qu’entendez-vous par la vertu ?

le vieillard.

« Mon fils ! vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n’avez pas besoin qu’on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d’autrui dans l’intention de plaire à Dieu seul.

paul.

« Oh que Virginie est vertueuse ! C’est par vertu qu’elle a voulu être riche, afin d’être bienfaisante. C’est par vertu qu’elle est partie de cette isle : la vertu l’y ramenera ». L’idée de son retour prochain allumant l’imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s’évanouissoient. Virginie n’avoit point écrit, parcequ’elle alloit arriver. Il falloit si peu de temps pour venir d’Europe avec un bon vent ! Il faisoit l’énumération des vaisseaux qui avoient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s’étoit embarquée n’en mettroit pas plus de deux : les constructeurs étoient aujourd’hui si savants, et les marins si habiles ! Il parloit des arrangements qu’il alloit faire pour la recevoir, du nouveau logement qu’il alloit bâtir, des plaisirs et des surprises qu’il lui ménageroit chaque jour quand elle seroit sa femme. Sa femme !… cette idée le ravissoit. Au moins, mon pere, me disoit-il, vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour vous. Vous serez toujours avec nous, n’ayant d’autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il alloit, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il étoit enivré.

En peu de temps les grandes craintes succedent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l’ame dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenoit me voir, accablé de tristesse. Il me disoit : « Virginie ne m’écrit point. Si elle étoit partie d’Europe elle m’auroit mandé son départ. Ah ! les bruits qui ont couru d’elle ne sont que trop fondés ! sa tante l’a mariée à un grand seigneur. L’amour des richesses l’a perdue comme tant d’autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes la vertu n’est qu’un sujet de roman. Si Virginie avoit eu de la vertu, elle n’auroit pas quitté sa propre mere et moi. Pendant que je passe ma vie à penser à elle, elle m’oublie. Je m’afflige, et elle se divertit. Ah ! cette pensée me désespere. Tout travail me déplaît ; toute société m’ennuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée dans l’Inde ! j’irois y mourir.

« Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous jette dans la mort n’est que le courage d’un instant. Il est souvent excité par les vains applaudissements des hommes. Il en est un plus rare et plus nécessaire qui nous fait supporter chaque jour, sans témoin et sans éloge, les traverses de la vie ; c’est la patience. Elle s’appuie, non sur l’opinion d’autrui ou sur l’impulsion de nos passions, mais sur la volonté de Dieu. La patience est le courage de la vertu. »

« Ah ! s’écria-t-il, je n’ai donc point de vertu ! Tout m’accable et me désespere. — La vertu, repris-je, toujours égale, constante, invariable, n’est pas le partage de l’homme. Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre raison se trouble et s’obscurcit : mais il est des phares où nous pouvons en rallumer le flambeau ; ce sont les lettres.

« Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l’univers, que l’homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent ; c’est un feu divin. Comme le feu, elles approprient toute la nature à notre usage. Par elles nous réunissons autour de nous les choses, les lieux, les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous rappellent aux regles de la vie humaine. Elles calment les passions ; elles répriment les vices ; elles excitent les vertus par les exemples augustes des gens de bien qu’elles célebrent, et dont elles nous présentent les images toujours honorées. Ce sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour charmer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu’elles inspirent ont toujours paru dans les temps les plus difficiles à supporter à toute société, les temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé une infinité d’hommes plus malheureux que vous : Xénophon, exilé de sa patrie après y avoir ramené dix mille Grecs ; Scipion l’Africain, lassé des calomnies des Romains ; Lucullus, de leurs brigues ; Catinat, de l’ingratitude de sa cour. Les Grecs, si ingénieux, avoient réparti à chacune des Muses qui président aux lettres une partie de notre entendement, pour le gouverner : nous devons donc leur donner nos passions à régir, afin qu’elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent remplir, par rapport aux puissances de notre ame, les mêmes fonctions que les Heures qui atteloient et conduisoient les chevaux du Soleil.

« Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. »

« Ah ! s’écrioit Paul, je n’avois pas besoin de savoir lire quand Virginie étoit ici. Elle n’avoit pas plus étudié que moi ; mais quand elle me regardoit en m’appelant son ami, il m’étoit impossible d’avoir du chagrin. »

« Sans doute, lui disois-je, il n’y a point d’ami aussi agréable qu’une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme une gaieté légere qui dissipe la tristesse de l’homme. Ses graces font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. Sur son visage sont les doux attraits et la confiance. Quelle joie n’est rendue plus vive par sa joie ? quel front ne se déride à son sourire ? quelle colere résiste à ses larmes ? Virginie reviendra avec plus de philosophie que vous n’en avez. Elle sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout-à-fait rétabli, elle qui ne songe qu’à l’embellir, malgré les persécutions de sa parente, loin de sa mere et de vous. »

L’idée du retour prochain de Virginie renouveloit le courage de Paul, et le ramenoit à ses occupations champêtres. Heureux au milieu de ses peines de proposer à son travail une fin qui plaisoit à sa passion !

Un matin, au point du jour (c’étoit le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, apperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon étoit le signalement d’un vaisseau qu’on voyoit en mer. Paul courut à la ville pour savoir s’il n’apportoit pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu’au retour du pilote du port, qui s’étoit embarqué pour aller le reconnoître, suivant l’usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé étoit le Saint-Géran, du port de 700 tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin ; qu’il étoit à quatre lieues au large, et qu’il ne mouilleroit au Port-Louis que le lendemain dans l’après-midi, si le vent étoit favorable. Il n’en faisoit point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportoit de France. Il y en avoit une pour madame de la Tour, de l’écriture de Virginie. Paul s’en saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à l’habitation. Du plus loin qu’il apperçut la famille, qui attendoit son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l’air sans pouvoir parler ; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandoit à sa mere qu’elle avoit éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand’tante, qui l’avoit voulu marier malgré elle, ensuite déshéritée, et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettoit d’arriver à l’Isle-de-France que dans la saison des ouragans ; qu’elle avoit essayé en vain de la fléchir, en lui représentant ce qu’elle devoit à sa mere et aux habitudes du premier âge ; qu’elle en avoit été traitée de fille insensée dont la tête étoit gâtée par les romans ; qu’elle n’étoit maintenant sensible qu’au bonheur de revoir et d’embrasser sa chere famille, et qu’elle eût satisfait cet ardent desir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s’embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu’il s’étoit opposé à son départ à cause de l’éloignement de la terre, et d’une grosse mer qui régnoit au large, malgré le calme des vents.

À peine cette lettre fut lue que toute la famille, transportée de joie, s’écria : « Virginie est arrivée » ! Maîtresse et serviteurs, tous s’embrasserent. Madame de la Tour dit à Paul : « Mon fils, allez prévenir notre voisin de l’arrivée de Virginie ». Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s’acheminerent vers mon habitation.

Il pouvoit être dix heures du soir. Je venois d’éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j’apperçus à travers les palissades de ma cabane une lumiere dans les bois. Bientôt après j’entendis la voix de Paul qui m’appeloit. Je me leve ; et à peine j’étois habillé que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou en me disant : « Allons, allons ; Virginie est arrivée. Allons au port, le vaisseau y mouillera au point du jour. »

Sur-le-champ nous nous mettons en route. Comme nous traversions les bois de la Montagne-longue, et que nous étions déja sur le chemin qui mene des Pamplemousses au port, j’entendis quelqu’un marcher derriere nous. C’étoit un noir qui s’avançoit à grands pas. Dès qu’il nous eut atteints je lui demandai d’où il venoit, et où il alloit en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l’isle appelé la Poudre-d’or : on m’envoie au port avertir le gouverneur qu’un vaisseau de France est mouillé sous l’isle d’Ambre. Il tire du canon pour demander du secours, car la mer est bien mauvaise ». Cet homme ayant ainsi parlé continua sa route sans s’arrêter davantage.

Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre-d’or, au-devant de Virginie ; il n’y a que trois lieues d’ici ». Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l’isle. Il faisoit une chaleur étouffante. La lune étoit levée ; on voyoit autour d’elle trois grands cercles noirs. Le ciel étoit d’une obscurité affreuse. On distinguoit, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais, sombres, peu élevés, qui s’entassoient vers le milieu de l’isle, et venoient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu’on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais ayant prêté l’oreille attentivement nous reconnûmes que c’étoient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups de canon lointains, joints à l’aspect d’un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvois douter qu’ils ne fussent les signaux de détresse d’un vaisseau en perdition. Une demi-heure après nous n’entendîmes plus tirer du tout ; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l’avoit précédé.

Nous nous hâtions d’avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d’or. Les flots s’y brisoient avec un bruit épouvantable ; ils en couvroient les rochers et les greves d’écume d’un blanc éblouissant et d’étincelles de feu. Malgré les ténebres nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pêcheurs qu’on avoit tirées bien avant sur le sable.

À quelque distance de là nous vîmes, à l’entrée du bois, un feu autour duquel plusieurs habitants s’étoient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu un des habitants nous raconta que dans l’après-midi il avoit vu un vaisseau en pleine mer porté sur l’isle par les courants ; que la nuit l’avoit dérobé à sa vue ; que deux heures après le coucher du soleil il l’avoit entendu tirer du canon pour appeler du secours, mais que la mer étoit si mauvaise qu’on n’avoit pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que bientôt après il avoit cru appercevoir ses fanaux allumés, et que dans ce cas il craignoit que le vaisseau, venu si près du rivage, n’eût passé entre la terre et la petite isle d’Ambre, prenant celle-ci pour le coin de Mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis ; que si cela étoit, ce qu’il ne pouvoit toutefois affirmer, ce vaisseau étoit dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu’il avoit traversé plusieurs fois le canal qui sépare l’isle d’Ambre de la côte ; qu’il l’avoit sondé, que la tenure et le mouillage en étoient très bons, et que le vaisseau y étoit en parfaite sûreté comme dans le meilleur port : « J’y mettrois toute ma fortune, ajouta-t-il, et j’y dormirois aussi tranquillement qu’à terre ». Un troisieme habitant dit qu’il étoit impossible que ce vaisseau pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvoient naviguer. Il assura qu’il l’avoit vu mouiller au-delà de l’isle d’Ambre, en sorte que si le vent venoit à s’élever au matin, il seroit le maître de pousser au large, ou de gagner le port. D’autres habitants ouvrirent d’autres opinions. Pendant qu’ils contestoient entre eux, suivant la coutume des Créoles oisifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu’au petit point du jour ; mais il faisoit trop peu de clarté au ciel pour qu’on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d’ailleurs étoit couverte de brume : nous n’entrevîmes au large qu’un nuage sombre, qu’on nous dit être l’isle d’Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On n’appercevoit dans ce jour ténébreux que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l’intérieur de l’isle, qui apparoissoient de temps en temps au milieu des nuages qui circuloient autour.

Vers les sept heures du matin nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours : c’étoit le gouverneur, M. de la Bourdonnais, qui arrivoit à cheval, suivi d’un détachement de soldats armés de fusils, et d’un grand nombre d’habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. À peine leur décharge fut faite que nous apperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d’un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau étoit à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous apperçûmes alors à travers le brouillard le corps et les vergues d’un grand vaisseau. Nous en étions si près que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandoit la manœuvre, et les cris des matelots, qui crierent trois fois vive le roi ! car c’est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies : comme si, dans les dangers, ils appeloient leur prince à leur secours, ou comme s’ils vouloient témoigner alors qu’ils sont prêts à périr pour lui.

Depuis le moment où le Saint-Géran apperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais fit allumer de grands feux de distance en distance sur la greve, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres, des planches, des cables, et des tonneaux vuides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnés de leurs noirs chargés de provisions et d’agrès, qui venoient des habitations de la Poudre-d’or, du quartier de Flacque, et de la riviere du Rempart. Un des plus anciens de ces habitants s’approcha du gouverneur, et lui dit : « Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne ; dans les bois les feuilles des arbres remuent sans qu’il fasse de vent ; les oiseaux de marine se réfugient à terre : certainement tous ces signes annoncent un ouragan. — Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l’est aussi. »

En effet tout présageoit l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu’on distinguoit au zénith étoient à leur centre d’un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L’air retentissoit des cris des paille-en-culs, des frégates, des coupeurs d’eau, et d’une multitude d’oiseaux de marine, qui, malgré l’obscurité de l’atmosphere, venoient de tous les points de l’horizon chercher des retraites dans l’isle.

Vers les neuf heures du matin on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s’écria : « Voilà l’ouragan » ! et dans l’instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvraît l’isle d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre cables sur son avant, et un de retenue sur son arriere. Il étoit mouillé entre l’isle d’Ambre et la terre, en-deçà de la ceinture de récifs qui entoure l’Isle de France, et qu’il avoit franchie par un endroit où jamais vaisseau n’avoit passé avant lui. Il présentoit son avant aux flots qui venoient de la pleine mer, et à chaque lame d’eau qui s’engageoit dans le canal, sa proue se soulevoit tout entiere, de sorte qu’on en voyoit la carêne en l’air ; mais dans ce mouvement sa pouppe venant à plonger, disparaissoit à la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetoient à terre, il lui étoit également impossible de s’en aller par où il étoit venu, ou, en coupant ses cables, d’échouer sur le rivage, dont il étoit séparé par de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venoit briser sur la côte s’avançoit en mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetoit des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvroit une grande partie du lit du rivage, dont elle rouloit les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissoit à chaque instant, et tout le canal compris entre cette isle et l’isle d’Ambre n’étoit qu’une vaste nappe d’écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassoient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en balayoit la surface, les portoit par-dessus l’escarpement du rivage à plus d’une demi-lieue dans les terres. À leurs flocons blancs et innombrables, qui étoient chassés horizontalement jusqu’au pied des montagnes, on eût dit d’une neige qui sortoit de la mer. L’horizon offroit tous les signes d’une longue tempête ; la mer y paraissoit confondue avec le ciel. Il s’en détachoit sans cesse des nuages d’une forme horrible qui traversoient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paroissoient immobiles comme de grands rochers. On n’appercevoit aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairoit seule tous les objets de la terre, de la mer, et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignoit arriva. Les cables de son avant rompirent ; et comme il n’étoit plus retenu que par une seule ansiere, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul alloit s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? — Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure » ! Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avoit l’espoir de l’aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissoit le vaisseau presque à sec, de maniere qu’on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvroit d’énormes voûtes d’eau qui soulevoient tout l’avant de sa carêne, et rejetoient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme avoit-il repris l’usage de ses sens qu’il se relevoit et retournoit avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr’ouvroit par d’horribles secousses. Tout l’équipage désespérant alors de son salut, se précipitoit en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la pouppe du Saint-Géran tendant les bras vers celui qui faisoit tant d’efforts pour la joindre. C’étoit Virginie. Elle avoit reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisoit Paul virginie 1806 6 naufrage prudhon signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étoient jetés à la mer. Il n’en restoit plus qu’un sur le pont, qui étoit tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas » ! Mais dans ce moment une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’isle d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçoit de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux. Ô jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu’un mouvement d’humanité avoit portés à s’avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l’avoit voulu sauver à la nage. Cet homme échappé à une mort presque certaine, s’agenouilla sur le sable, en disant : « Ô mon Dieu ! vous m’avez sauvé la vie ; mais je l’aurois donnée de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n’a jamais voulu se déshabiller comme moi ». Domingue et moi nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connoissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les mains des chirurgiens ; et nous cherchâmes de notre côté le long du rivage si la mer n’y apporteroit point le corps de Virginie : mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l’esprit frappé d’une seule perte, dans un naufrage où un grand nombre de personnes avoient péri, la plupart doutant, d’après une fin aussi funeste d’une fille si vertueuse, qu’il existât une Providence ; car il y a des maux si terribles et si peu mérités que l’espérance même du sage en est ébranlée.

Cependant on avoit mis Paul, qui commençoit à reprendre ses sens, dans une maison voisine, jusqu’à ce qu’il fût en état d’être transporté à son habitation. Pour moi, je m’en revins avec Domingue, afin de préparer la mere de Virginie et son amie à ce désastreux évènement. Quand nous fûmes à l’entrée du vallon de la riviere des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetoit beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j’apperçus sur le rivage fut le corps de Virginie. Elle étoit à moitié couverte de sable, dans l’attitude où nous l’avions vue périr. Ses traits n’étoient point sensiblement altérés. Ses yeux étoient fermés ; mais la sérénité étoit encore sur son front : seulement les pâles violettes de la mort se confondoient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains étoit sur ses habits, et l’autre, qu’elle appuyoit sur son cœur, étoit fortement fermée et roidie. J’en dégageai avec peine une petite boîte : mais quelle fut ma surprise lorsque je vis que c’étoit le portrait de Paul, qu’elle lui avoit promis de ne jamais abandonner tant qu’elle vivroit ! À cette derniere marque de la constance et de l’amour de cette fille infortunée je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se frappoit la poitrine, et perçoit l’air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui prirent soin de le laver.

Pendant qu’elles s’occupoient de ce triste office nous montâmes en tremblant à l’habitation. Nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prieres, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m’apperçut elle s’écria : « Où est ma fille, ma chere fille, mon enfant » ? Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout-à-coup d’étouffements et d’angoisses douloureuses ; sa voix ne faisoit plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s’écria : « Où est mon fils ? je ne vois point mon fils » ; et elle s’évanouit. Nous courûmes à elle ; et l’ayant fait revenir, je l’assurai que Paul étoit vivant, et que le gouverneur en faisoit prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour s’occuper de son amie qui tomboit de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et par leurs longues périodes j’ai jugé qu’aucune douleur n’étoit égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvroit la connoissance elle tournoit des regards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l’appelions par les noms les plus tendres ; elle paraissoit insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortoit de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.

Dès le matin on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avoit repris l’usage de ses sens ; mais il ne pouvoit proférer une parole. Son entrevue avec sa mere et madame de la Tour, que j’avois d’abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous les soins que j’avois pris jusqu’alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses meres. Elles se mirent l’une et l’autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baiserent ; et leurs larmes, qui avoient été suspendues jusqu’alors par l’excès de leur chagrin, commencerent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s’étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l’état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique semblable, à la vérité, à celui de la mort.

M. de la Bourdonnais m’envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avoit été apporté à la ville par son ordre, et que de là on alloit le transférer à l’église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers rassemblés pour assister à ses funérailles, comme si l’isle eût perdu en elle ce qu’elle avoit de plus cher. Dans le port les vaisseaux avoient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiroient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvroient la marche du convoi ; ils portoient leurs fusils baissés. Leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne faisoient entendre que des sons lugubres, et on voyoit l’abattement peint dans les traits de ces guerriers qui avoient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l’isle, vêtues de blanc, et tenant des palmes à la main, portoient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivoit en chantant des hymnes : après eux venoit tout ce que l’isle avoit de plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchoit le gouverneur, suivi de la foule du peuple.

Voilà ce que l’administration avoit ordonné pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avoit fait si long-temps le bonheur, et que sa mort remplissoit maintenant de désespoir, toute la pompe funebre fut dérangée : les hymnes et les chants cesserent ; on n’entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots. On vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des chapelets, et des couronnes de fleurs, en l’invoquant comme une sainte. Les meres demandoient à Dieu une fille comme elle ; les garçons, des amantes aussi constantes ; les pauvres, une amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.

Lorsqu’elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mosambique déposerent autour d’elle des paniers de fruits, et suspendirent des pieces d’étoffes aux arbres voisins, suivant l’usage de leur pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte Malabare apporterent des cages pleines d’oiseaux, auxquels elles donnerent la liberté sur son corps : tant la perte d’un objet aimable intéresse toutes les nations, et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu’elle réunit toutes les religions autour de son tombeau !

Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants, qui vouloient s’y jeter à toute force, disant qu’elles n’avoient plus de consolation à espérer dans le monde, et qu’il ne leur restoit qu’à mourir avec celle qui étoit leur unique bienfaitrice.

On l’enterra près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bambous, où, en venant à la messe avec sa mere et Marguerite, elle aimoit à se reposer assise à côté de celui qu’elle appeloit alors son frere.

Au retour de cette pompe funebre M. de la Bourdonnais monta ici, suivi d’une partie de son nombreux cortege. Il offrit à madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendoient de lui. Il s’exprima en peu de mots, mais avec indignation, contre sa tante dénaturée ; et s’approchant de Paul, il lui dit tout ce qu’il crut propre à le consoler. « Je désirois, lui dit-il, votre bonheur et celui de votre famille ; Dieu m’en est témoin. Mon ami, il faut aller en France ; je vous y ferai avoir du service. Dans votre absence j’aurai soin de votre mere comme de la mienne », et en même temps il lui présenta la main ; mais Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.

Pour moi, je restai dans l’habitation de mes amies infortunées pour leur donner, ainsi qu’à Paul, tous les secours dont j’étois capable. Au bout de trois semaines Paul fut en état de marcher ; mais son chagrin paroissoit augmenter à mesure que son corps reprenoit des forces. Il étoit insensible à tout, ses regards étoient éteints, et il ne répondoit rien à toutes les questions qu’on pouvoit lui faire. Madame de la Tour, qui étoit mourante, lui disoit souvent : « Mon fils, tant que je vous verrai, je croirai voir ma chere Virginie ». À ce nom de Virginie il tressailloit et s’éloignoit d’elle, malgré les invitations de sa mere qui le rappeloit auprès de son amie. Il alloit seul se retirer dans le jardin, et s’asseyoit au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avoit pris le plus grand soin de lui et de ces dames, nous dit que pour le tirer de sa noire mélancolie il falloit lui laisser faire tout ce qu’il lui plairoit, sans le contrarier en rien ; qu’il n’y avoit que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s’obstinoit.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu’il en fit fut de s’éloigner de l’habitation. Comme je ne le perdois pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres, et de nous accompagner. À mesure que ce jeune homme descendoit cette montagne, sa joie et ses forces sembloient renaître. Il prit d’abord le chemin des Pamplemousses ; et quand il fut auprès de l’église, dans l’allée des bambous, il s’en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée ; là il s’agenouilla, et levant les yeux au ciel il fit une longue priere. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers l’Être suprême faisoit voir que son ame commençoit à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l’isle, sans faire beaucoup d’attention à nous. Comme je savois qu’il ignoroit non seulement où on avoit déposé le corps de Virginie, mais même s’il avoit été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avoit été prier Dieu au pied de ces bambous : il me répondit, « Nous y avons été si souvent ! »

Il continua sa route jusqu’à l’entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là je l’engageai, par mon exemple, à prendre quelque nourriture ; ensuite nous dormîmes sur l’herbe au pied d’un arbre. Le lendemain je crus qu’il se détermineroit à revenir sur ses pas. En effet il regarda quelque temps dans la plaine l’église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner ; mais il s’enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m’efforçai en vain de l’en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-d’or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avoit péri le Saint-Géran. À la vue de l’isle d’Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s’écria, « Virginie ! ô ma chere Virginie » ! et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l’intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu’il eut repris ses sens il voulut retourner sur les bords de la mer ; mais l’ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin pendant huit jours il se rendit dans tous les lieux où il s’étoit trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avoit été demander la grace de l’esclave de la Riviere-noire ; il revit ensuite les bords de la riviere des Trois-mamelles, où elle s’assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s’étoit égarée. Tous les lieux qui lui rappeloient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée ; la riviere de la Montagne-longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu’elle avoit planté, les pelouses où elle aimoit à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisoit à chanter, firent tour-à-tour couler ses larmes ; et les mêmes échos qui avoient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs, ne répétoient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie ! ô ma chere Virginie ! »

Dans cette vie sauvage et vagabonde ses yeux se caverent, son teint jaunit, et sa santé s’altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s’accroissent dans la solitude, je résolus d’éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappeloient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de l’isle où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n’avoit jamais été. L’agriculture et le commerce répandoient dans cette partie de l’isle beaucoup de mouvement et de variété. Il y avoit des troupes de charpentiers qui écarrissoient des bois, et d’autres qui les scioient en planches ; des voitures alloient et venoient le long de ses chemins ; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissoient dans de vastes pâturages, et la campagne y étoit parsemée d’habitations. L’élévation du sol y permettoit en plusieurs lieux la culture de diverses especes de végétaux de l’Europe. On y voyoit çà et là des moissons de bled dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois, et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l’air, en donnant de la tension aux nerfs, y étoit même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs, situées vers le milieu de l’isle, et entourées de grands bois, on n’appercevoit ni la mer, ni le Port-Louis, ni l’église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes, qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n’offrent plus du côté des plaines de Williams qu’un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d’où s’élevent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines où je conduisis Paul. Je le tenois sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l’égarant exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l’ignorance du lieu où nous étions, et du chemin que nous avions perdu. Mais l’ame d’un amant retrouve par-tout les traces de l’objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l’en écarter. Comme l’aiguille touchée de l’aimant, elle a beau être agitée, dès qu’elle rentre dans son repos, elle se tourne vers le pole qui l’attire. Quand je demandois à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams, « Où irons-nous maintenant » ? il se tournoit vers le nord, et me disoit, « Voilà nos montagnes, retournons-y. »

Je vis bien que tous les moyens que je tentois pour le distraire étoient inutiles, et qu’il ne me restoit d’autre ressource que d’attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les forces de ma foible raison. Je lui répondis donc : « Oui, voilà les montagnes où demeuroit votre chere Virginie, et voilà le portrait que vous lui aviez donné, et qu’en mourant elle portoit sur son cœur, dont les derniers mouvements ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu’il avoit donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. À cette vue une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s’oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants des larmes s’arrêterent sans pouvoir couler.

Je lui dis : « Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami, qui ai été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos espérances ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d’amertume ? est-ce votre malheur ? est-ce celui de Virginie ?

« Votre malheur ? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui auroit été la plus digne des femmes. Elle avoit sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avoit préféré à la fortune comme la seule récompense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l’objet de qui vous deviez attendre un bonheur si pur n’eût pas été pour vous la source d’une infinité de peines ? Elle étoit sans bien, et déshéritée ; vous n’aviez désormais à partager avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation, et plus courageuse par son malheur même, vous l’auriez vue chaque jour succomber, en s’efforçant de partager vos fatigues. Quand elle vous auroit donné des enfants, ses peines et les vôtres auroient augmenté par la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux parents, et une famille naissante.

« Vous me direz : Le gouverneur nous auroit aidés. Que savez-vous si, dans une colonie qui change si souvent d’administrateurs, vous aurez souvent des la Bourdonnais ? s’il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sans morale ? si, pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n’eût pas été obligée de leur faire sa cour ? Ou elle eût été foible, et vous eussiez été à plaindre ; ou elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa beauté et de sa vertu, vous n’eussiez pas été persécuté par ceux même de qui vous espériez de la protection !

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