Paul et Virginie (page 6)

Bernardin de Saint-Pierre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Paul et Virginie · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la fortune, de protéger l’objet aimé qui s’attache à nous à proportion de sa foiblesse même ; de le consoler par mes propres inquiétudes ; de le réjouir de ma tristesse, et d’accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la vertu et l’amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n’est plus, et il vous reste ce qu’après vous elle a le plus aimé, sa mere et la vôtre, que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, comme elle l’y avoit mis elle-même. Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu ; il n’y en a point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs, de repos, de délices, d’abondance, de gloire, ne sont point faits pour l’homme foible, voyageur et passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d’abyme en abyme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai ; mais qui n’eût pas cru que le voyage de Virginie devoit se terminer par son bonheur et par le vôtre ? Les invitations d’une parente riche et âgée, les conseils d’un sage gouverneur, les applaudissements d’une colonie, les exhortations et l’autorité d’un prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte, trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la voix et aux espérances d’un monde trompeur. Mais enfin, de tant d’hommes que nous voyons si occupés dans ces plaines, de tant d’autres qui vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez eux, jouissent en repos en Europe des travaux de ceux-ci, il n’y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu’il chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir de leur propre imprudence. Pour vous, en rentrant en vous-même, vous n’avez rien à vous reprocher. Vous avez été fidele à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d’un sage, en ne vous écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étoient légitimes, parcequ’elles étoient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie des droits sacrés qu’aucune fortune ne pouvoit balancer. Vous l’avez perdue, et ce n’est ni votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse, qui vous l’ont fait perdre, mais Dieu même, qui a employé les passions d’autrui pour vous ôter l’objet de votre amour ; Dieu, de qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespoir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause.

« Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : Je ne l’ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son état présent, que vous déplorez ? Elle a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté, et aux empires mêmes. La vie de l’homme, avec tous ses projets, s’éleve comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En naissant, elle étoit condamnée à mourir. Heureuse d’avoir dénoué les liens de la vie avant sa mere, avant la vôtre, avant vous, c’est-à-dire de n’être pas morte plusieurs fois avant la derniere !

« La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu’on appelle la vie. C’est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes qui agitent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paroissent les plus heureux : vous verrez qu’ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ; la considération publique, par des maux domestiques ; la fortune, par la perte de la santé ; le plaisir si rare d’être aimé, par des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d’une vie sacrifiée aux intérêts d’autrui, ils ne voient autour d’eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été heureuse jusqu’au dernier moment. Elle l’a été avec nous par les biens de la nature ; loin de nous, par ceux de la vertu : et même dans le moment terrible où nous l’avons vue périr elle étoit encore heureuse ; car, soit qu’elle jetât les yeux sur une colonie entiere à qui elle causoit une désolation universelle, ou sur vous qui couriez avec tant d’intrépidité à son secours, elle a vu combien elle nous étoit chere à tous. Elle s’est fortifiée contre l’avenir par le souvenir de l’innocence de sa vie, et elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un visage serein.

« Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les évènements de la vie à supporter, pour faire voir qu’elle seule peut en faire usage, et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui réserve une réputation illustre, il l’éleve sur un grand théâtre, et la met aux prises avec la mort ; alors son courage sert d’exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terre où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est bientôt ensevelie dans un éternel oubli.

« Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur la terre, et que rien ne s’y perd. Aucun art humain ne pourroit anéantir la plus petite particule de matiere ; et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux, auroit péri, lorsque les éléments dont il étoit revêtu sont indestructibles ? Ah ! si Virginie a été heureuse avec nous, elle l’est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils : toute la nature l’annonce ; je n’ai pas besoin de vous le prouver. Il n’y a que la méchanceté des hommes qui leur fasse nier une justice qu’ils craignent. Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu’il laisse Virginie sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance qui avoit revêtu cette ame si noble d’une forme si belle, où vous sentiez un art divin, n’auroit pu la tirer des flots ? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des lois que vous ne connoissez pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie par des lois qui vous sont également inconnues ? Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence ? Et maintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu’il y a au-delà de la mort par où nous en devons sortir ? Dieu a-t-il besoin, comme l’homme, du petit globe de notre terre pour servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté, et n’a-t-il pu propager la vie humaine que dans les champs de la mort ? Il n’y a pas dans l’océan une seule goutte d’eau qui ne soit pleine d’êtres vivants qui ressortissent à nous, et il n’existeroit rien pour nous parmi tant d’astres qui roulent sur nos têtes ? Quoi ! il n’y auroit d’intelligence suprême et de bonté divine précisément que là où nous sommes ; et dans ces globes rayonnants et innombrables, dans ces champs infinis de lumiere qui les environnent, que ni les orages ni les nuits n’obscurcissent jamais, il n’y auroit qu’un espace vain et un néant éternel ? Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se débat avec la mort, et l’innocence avec la tyrannie ?

« Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah ! si du séjour des anges elle pouvoit se communiquer à vous, elle vous diroit comme dans ses adieux : Ô Paul ! la vie n’est qu’une épreuve. J’ai été trouvée fidele aux lois de la nature, de l’amour, et de la vertu. J’ai traversé les mers pour obéir à mes parents ; j’ai renoncé aux richesses pour conserver ma foi ; et j’ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carriere suffisamment remplie. J’ai échappé pour toujours à la pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spectacle des douleurs d’autrui. Aucun des maux qui effraient les hommes ne peut plus désormais m’atteindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumiere ; et vous me rappelez dans la nuit de la vie ! Ô Paul ! ô mon ami ! souviens-toi de ces jours de bonheur, où dès le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits innocents nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs de l’aurore ; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes ; tout ouïe, pour entendre les concerts de nos oiseaux ; tout cœur, pour reconnoître ces bienfaits. Maintenant à la source de la beauté d’où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon ame voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu’elle ne pouvoit sentir alors que par de foibles organes. Ah ! quelle langue pourroit décrire ces rivages d’un orient éternel que j’habite pour toujours ? Tout ce qu’une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un être malheureux ; tout ce que l’amitié d’une infinité d’êtres, réjouis de la même félicité, peut mettre d’harmonie dans des transports communs, nous l’éprouvons sans mélange. Soutiens donc l’épreuve qui t’est donnée, afin d’accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n’auront plus de terme, par un hymen dont les flambeaux ne pourront plus s’éteindre. Là j’appaiserai tes regrets ; là j’essuierai tes larmes. Ô mon ami ! mon jeune époux ! éleve ton ame vers l’infini pour supporter des peines d’un moment. »

Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant fixement, il s’écria : « Elle n’est plus ! elle n’est plus » ! et une longue foiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : « Puisque la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre à Virginie ». Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu’à nourrir son désespoir. J’étois comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d’un fleuve sans vouloir nager. La douleur l’avoit submergé. Hélas ! les malheurs du premier âge préparent l’homme à entrer dans la vie, et Paul n’en avoit jamais éprouvé.

Je le ramenai à son habitation. J’y trouvai sa mere et madame de la Tour dans un état de langueur qui avoit encore augmenté. Marguerite étoit la plus abattue. Les caracteres vifs sur lesquels glissent les peines légeres sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.

Elle me dit : « Ô mon bon voisin ! il m’a semblé cette nuit voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m’a dit : Je jouis d’un bonheur digne d’envie. Ensuite elle s’est approchée de Paul d’un air riant, et l’a enlevé avec elle. Comme je m’efforçois de retenir mon fils, j’ai senti que je quittois moi-même la terre, et que je le suivois avec un plaisir inexprimable. Alors j’ai voulu dire adieu à mon amie ; aussitôt je l’ai vue qui nous suivoit avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c’est que madame de la Tour a fait cette même nuit un songe accompagné des mêmes circonstances. »

Je lui répondis : « Mon amie, je crois que rien n’arrive dans le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité. »

Madame de la Tour me fit le récit d’un songe tout-à-fait semblable qu’elle avoit eu cette même nuit. Je n’avois jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition ; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu’il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l’Antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui n’étoient pas des esprits foibles. L’ancien et le nouveau Testament nous fournissent quantité d’exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n’ai besoin à cet égard que de ma propre expérience, et j’ai éprouvé plus d’une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s’intéresse à nous. Que si l’on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumiere de la raison humaine, c’est ce qui n’est pas possible. Cependant si la raison de l’homme n’est qu’une image de celle de Dieu, puisque l’homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu’au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l’intelligence qui gouverne l’univers n’en emploieroit-elle pas de semblables pour la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l’espérance à un seul homme ; pourquoi le souverain protecteur de l’innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrete, au secours d’une ame vertueuse qui ne met sa confiance qu’en lui seul ? A-t-il besoin d’employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?

Pourquoi douter des songes ? La vie, remplie de tant de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu’un songe ?

Quoi qu’il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chere Virginie, dont il prononçoit sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils avec une joie qu’il n’est donné qu’à la vertu d’éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, « dans l’espérance, lui dit-elle, d’une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle ; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si c’est une épreuve, on doit la demander courte. »

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n’étoient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas long-temps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidele, il étoit mort de langueur à-peu-près dans le même temps que son maître.

J’amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenoit au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d’ame incroyable. Elle avoit consolé Paul et Marguerite jusqu’au dernier instant, comme si elle n’avoit eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m’en parloit chaque jour comme d’amis chéris qui étoient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d’un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle prioit Dieu de les lui pardonner, et d’appaiser les troubles affreux d’esprit où nous apprîmes qu’elle étoit tombée immédiatement après qu’elle eut renvoyé Virginie avec tant d’inhumanité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J’appris, par l’arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu’elle étoit agitée de vapeurs qui lui rendoient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochoit la fin prématurée de sa charmante petite-niece, et la perte de sa mere qui s’en étoit suivie. Tantôt elle s’applaudissoit d’avoir repoussé loin d’elle deux malheureuses qui, disoit-elle, avoient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n’envoie-t-on, s’écrioit-elle, ces fainéants périr dans nos colonies » ? Elle ajoutoit que les idées d’humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n’étoient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout-à-coup dans une extrémité opposée, elle s’abandonnoit à des terreurs superstitieuses qui la remplissoient de frayeurs mortelles. Elle couroit porter d’abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeoient, les suppliant d’appaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu’elle avoit refusés aux malheureux pouvoient plaire au pere des hommes ! Souvent son imagination lui représentoit des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erroient en l’appelant à grands cris. Elle se jetoit aux pieds de ses directeurs, et elle imaginoit contre elle-même des tortures et des supplices ; car le ciel, le juste ciel, envoie aux ames cruelles des religions effroyables.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour-à-tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d’une si déplorable existence fut le sujet même auquel elle avoit sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passeroit après elle à des parents qu’elle haïssoit. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquelles elle étoit sujette, la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes acheverent sa perte ; et comme elles avoient endurci le cœur de celle qui les possédoit, elles dénaturerent de même le cœur de ceux qui les désiroient. Elle mourut donc, et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d’usage de sa raison pour connoître qu’elle étoit dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l’opinion l’avoit dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres meres et leurs fideles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé Paul virginie 1806 7 tombeaux isabey d’inscriptions à leurs vertus ; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Leurs ombres n’ont pas besoin de l’éclat qu’ils ont fui pendant leur vie ; mais si elles s’intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu’habite la vertu laborieuse, à consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l’amour du travail, et la crainte des richesses. La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette isle des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’isle d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la Passe du Saint-Géran, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d’Europe. L’extrémité de cette longue pointe de terre que vous appercevez à trois lieues d’ici, à demi-couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler la veille de l’ouragan pour entrer dans le port, s’appelle le Cap Malheureux ; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la Baie du Tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable ; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu’elle avoit honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis ! meres infortunées ! chere famille ! ces bois qui vous donnoient leurs ombrages, ces fontaines qui couloient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul depuis vous n’a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chevres sont devenues sauvages ; vos vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis, et on n’entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un pere qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.

En disant ces mots ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes, et les miennes avoient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit.

FIN

Paul virginie 1806 1 portrait lafitte

PRÉAMBULE

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandoient depuis long-temps.

Il y a au moins deux ans que j’ai annoncé cette souscription. Si plusieurs raisons m’avoient décidé à l’entreprendre, un plus grand nombre m’auroit obligé à y renoncer. Mais j’ai regardé comme le premier de mes devoirs de remplir mes engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon édition ne pourroit intéresser qu’un petit nombre de personnes : cependant, comme elle me donnera lieu de faire quelques réflexions utiles aux gens de lettres sans expérience, en les éclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefaçons, les souscriptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d’un buisson d’épines.

Le premier motif qui m’engagea à faire une édition recherchée de Paul et Virginie, fut le grand succès de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un délassement de mes études de la nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premieres, c’est-à-dire en 1786 : mais l’accueil qu’il reçut à sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romans, des idylles, et plusieurs pieces de théâtre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des brasselets, et d’autres ajustements de femme. Un grand nombre de peres et surtout de meres firent porter à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La réputation de cette pastorale s’étendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise ; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue classique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succès, unanime chez des nations d’opinions si différentes, aux femmes, qui par tout pays ramenent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m’en ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J’ai été enchanté, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers, par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avoit si bien accueillis.

Sans doute ils lui sont redevables d’une réputation qui s’étend, dès à présent, vers la postérité. Déja les Muses décorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’étoient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles considérables se font honneur d’être leurs alliées ; mais un bon créole de l’isle de Bourbon m’a assuré qu’il étoit parent du S. Géran. Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage. Il y raconte qu’il s’est reposé sur la vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu’il s’est promené dans l’Embrasure où l’ami de Virginie aimoit tant à grimper, et qu’enfin il a vu le noir Domingue âgé de plus de cent vingt ans, et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que, quoiqu’il eût vérifié les principaux évènements de leur histoire, il avoit pris la liberté de s’écarter de mes récits dans quelques circonstances légères, persuadé que je voudrois bien lui permettre de les publier avec leurs variantes. J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avoit paru à plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste je lui recommandai fort d’être toujours exact à dire la vérité, et d’imiter dans ses récits ce héros protégé de Minerve, qui avoit beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avoit vu des choses bien plus extraordinaires.

En vérité, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourroit fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poëmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homere. L’éloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect. J’ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent à naître ; il est possible qu’à la faveur de mes amis, et sur-tout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibilité à mon égard, elle me prépare autant d’éloges après ma mort que mes autres écrits, où je n’ai cherché que la vérité, m’ont attiré de persécutions pendant ma vie.

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m’a engagé à faire une belle édition de Paul et Virginie : c’est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms, une édition exécutée par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu’elle ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui étoit en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent pas que ceux qui se présentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits encore tout récents à ma mémoire.

Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitié libraire, moitié homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il alloit, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la capitale. Il étoit revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s’étoit obligé de faire tous les frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes intérêts aux mêmes conditions. Nous en signâmes l’acte mutuellement. Il partit. À peine étoit-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des libraires qui se plaignoient de ses procédures, attestoient leur innocence, leur qualité de pere de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandoit qu’il faisoit de fort bonnes affaires ; qu’il me supplioit de ne m’en point mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arrêter dans sa marche, et je me félicitai de recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devois verser dans l’édition que je me proposois de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites.

Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire de Paris me fit la même proposition pour Bruxelles : j’y consentis. Il traita de frippon et de vagabond celui que j’avois chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda qu’il avoit saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m’avoir engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

J’avois sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une édition de Paul et Virginie. Engagé depuis huit ans dans des procès à l’occasion de la succession du pere de ma premiere femme ; et voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les dettes, avoient jeté leurs hypotheques sur mes biens propres, quelque peu considérables qu’ils fussent, j’avois craint que l’incendie ne se portât vers l’avenir, et ne consumât jusqu’aux espérances patrimoniales de mes enfants. J’avois donc rassemblé tout ce que j’avois d’argent comptant, et je l’avois placé dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir après moi de derniere ressource, ainsi qu’à ma seconde femme, qui leur tenoit lieu de mere. C’étoit là que je portois toutes mes économies ; c’étoit sur ce capital que je fondois l’espoir de mon édition. La somme étoit déja si considérable que je l’aurois employée à acheter une bonne métairie, si je n’avois craint de livrer à des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m’attendois pas, renversa à la fois mes projets de fortune passés, présents, et futurs. La caisse d’escompte fut supprimée. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne réputation, que ses commettants venoient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le priai, sous le secret, d’en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et demi après il me fit banqueroute.

J’avois éprouvé de grandes pertes dans la révolution pour un homme né avec bien peu de fortune. On m’avoit ôté la place d’intendant du jardin des plantes : mais je ne l’avois pas demandée. Louis XVI m’y avoit nommé de son propre mouvement. J’avois perdu deux pensions, mais je ne les avois pas sollicitées. Les contrefaçons m’avoient fait un tort considérable ; mais c’étoit plutôt un manque de bénéfice qu’une perte réelle. Ici c’étoit les fruits de mes longs travaux qui s’évanouissoient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne l’avois espéré. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer à ma femme. Je ne pouvois cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid, « Nous nous sommes bien passés de cet argent jusqu’à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas. »

Je rendis graces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que j’avois, je découvrois un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un pere de famille les vertus d’une épouse !

Environ dans le même temps, on diminua d’un cinquieme un bienfait annuel que je recevois du gouvernement. J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause à une dispute dans laquelle je m’étois engagé au sujet de ma nouvelle théorie des courants et des marées de l’océan.

Cependant, malgré ces contre-temps réunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis : « Puisque je suis né dans un monde où on repousse la vérité et où on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon édition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis long-temps. »

Je m’arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’intérêt en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’étois si persuadé qu’elles produiroient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m’étoient nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des souscriptions, pour n’en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avois mises à un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage, et je n’en demandois d’avance que la moitié. Une foule de gens officieux se chargea de répandre ces prospectus dans la capitale, les départements, et même dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apporterent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs des arts, et sur-tout fort sensibles, qui me prioient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyoient point d’argent.

Je leur fis dire que je regardois une souscription comme un traité de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandoit des avances pour l’exécution d’un ouvrage qu’il s’engageoit à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente ; que ces avances m’étoient nécessaires pour en faire moi-même à des artistes ; ce qui m’étoit impossible si je n’en recevois de mes souscripteurs ; et qu’enfin je ne pouvois regarder comme tels que ceux qui concouroient aux frais de mon édition.

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne pus même les faire goûter à un ministre d’une cour étrangere, chargé spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignoit le plus grand désir d’être sur la liste de mes souscripteurs. Il avoit accompagné cette lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révérences, qu’il se faisoit un véritable reproche d’avoir différé si long-temps de remplir les désirs de sa souveraine ; qu’il se feroit honneur de m’apporter lui-même l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scenes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m’y prêter. Je ne connois point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma premiere parole est aussi ma derniere. La liste de mes souscripteurs n’a donc point été honorée du nom de cette souveraine, parceque son ministre n’a pas jugé à propos de remplir ses intentions. Mais si jamais j’en trouve une occasion sûre, je prendrai la liberté de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime à rendre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus.

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