Paul et Virginie (page 7)
Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livré à la politique fît peu de cas de la souscription d’une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais été dans cette isle, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des familles des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célebres y ont traduit mes Études de la nature ; mais on y a fait sur-tout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original français y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il s’étoit réfugié à Londres, où il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire. À son retour en France, il vint me remercier d’avoir vécu fort à son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touché du bonheur que j’avois eu de lui être utile par mon ouvrage, et sur-tout du témoignage de sa reconnoissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Athéniens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsisterent qu’en récitant des vers des tragédies d’Euripide, et qu’à leur retour à Athenes ils vinrent en foule remercier ce grand poëte d’avoir été si bien accueillis à la faveur de ses ouvrages.
Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de comparaison entre Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l’honneur immortel des muses françaises, qui, comme celles d’Athenes, peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisoit-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifférence le prospectus de la magnifique édition d’une pastorale si fort de leur goût, et dans des circonstances semblables à celles où se trouvoit le pere de famille qui en étoit l’auteur ? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre ? préferent-ils l’intérêt de leur commerce à celui de l’humanité ? Mais je leur offrois un monument des arts commerçable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendois. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, où se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et où tant d’offres généreuses m’avoient été faites ; encore m’a-t-elle été envoyée par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliée depuis long-temps en France. Quelle est donc la cause de cette indifférence ? Je l’ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de l’Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j’y ai répandus.
À la vérité je m’étois fait une loi, sur-tout dans ma patrie, de ne faire aucune démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce pût être. C’étoit, comme je l’ai dit, un monument de littérature, illustré par le concours de nos plus célebres artistes, dont je proposois l’exécution aux riches amateurs. À la vérité j’y avois parlé de l’intérêt de mes enfants ruinés. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit échappé quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goûtées par les gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par eux dans l’usage ordinaire de la vie, à cause de leur sensibilité extrême. Ils voient avec intérêt un infortuné sur la scene, mais ils en détournent la vue dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m’en douter, la vérité de cet adage confirmé par les imprudents qui s’adressent confidentiellement à eux dans leurs peines : « Plus on se découvre, plus on a froid. »
Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n’avoient pas encore sonné ; mon prospectus n’avoit point encore été annoncé par les journalistes : ils attendoient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porteroit pour y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avoit aucune, ils se déciderent à lui en donner.
Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le journal de Paris. Son rédacteur me trouva d’abord fort à plaindre d’en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulieres. Il remarqua qu’il étoit fort au-dessous de ma grande réputation d’écrivain d’être obligé de recourir aux souscriptions. Je crois même qu’il me renouvela à ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avoit plusieurs fois donné dans son journal, de ne me plus mêler d’écrire sur les marées, où je n’entendois rien, et d’en laisser le soin à nos astronomes. Je crus d’abord que c’étoit une pierre qui me tomboit de la lune ; mais ce n’étoit pas lui qui me la jettoit : au contraire il se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautés de mon édition future. Qui n’auroit pas connu sa franchise auroit cru entendre le maître d’école qui tance l’enfant tombé dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardoit sans doute comme tombé dans la mer en me jouant avec mon système des marées.
Si, en effet, je ne m’étois pas senti couler à fond, j’aurois pu lui dire que, m’étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j’avois cru qu’il m’étoit permis de l’intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de parti ; qu’il ne dédaignoit pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui annonçant chaque jour les évènements heureux et malheureux, et jusqu’à la vente des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute presque totale que j’avois éprouvée étoit un évènement public, et que j’étois aussi fondé à m’en plaindre que lui des différents cabinets de l’Europe, dont il révéloit avec tant de sagacité les projets de malveillance. J’aurois pu lui rappeler que le revenu de son journal n’étoit fondé que sur des souscriptions ; que Voltaire s’étoit honoré d’une semblable ressource en faisant imprimer les œuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-niece de ce grand poëte ; qu’en ma qualité de pere de famille, j’avois pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruinés, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui étoient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres, mes enfants devoient être privés des miennes dix ans après ma mort.
J’aurois pu lui alléguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut plus parler. Je me noyois en effet ; les souscriptions me venoient de loin à loin et en très petit nombre. Des artistes, qu’il falloit payer comptant, travailloient avec activité : j’allois manquer de fonds et engager mes dernières ressources, lorsqu’après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d’imprimer une édition in-8° de mes Études de la nature, sous mon nom, et semblable à mon édition originale in-12, à quelques transpositions près, avec le privilege de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paieroit le tiers d’avance, et les deux autres tiers dans le cours de l’année. Je remerciai la Providence, qui m’envoyoit à point nommé une partie des fonds qui m’étoient nécessaires. Nous signâmes mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont été remplies jusqu’à présent. Cette édition a paru en l’an XII (1804). Il y avoit environ trois mois qu’elle étoit en vente, quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avoit l’air sombre.
Que m’apportez-vous là, lui dis-je ?
Mon ami. Une nouvelle méchanceté du journal des Débats : vous en êtes l’objet.
Moi. Vous me surprenez. J’ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.
Mon ami. Avez-vous été le voir à l’occasion de votre nouvelle édition ?
Moi. Non, je ne l’ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j’ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.
Mon ami. Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’êtes propre qu’à faire des romans ; que votre Théorie des marées n’est qu’un roman ; que vous avez la manie d’en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n’avez aucune connoissance en politique. Pardonnez-moi si je répete ses injures, mais j’en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez vous faire justice.
Moi. Je lis rarement ce journal, parceque je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d’ailleurs un homme d’esprit ; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n’est guere question de cette science moderne dans mes Études de la nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé ?
Mon ami. C’est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.
Moi. Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l’avoir lu tout entier :
Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant à m’en plaindre. D’abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire : il loue au commencement, et blâme à la fin. Le premier paroît un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnoître vos bonnes qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu’à vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos défauts, par le sentiment de la justice. L’un et l’autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.
Mon ami. Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou même qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai modele. Lorsqu’il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l’un et l’autre.
Moi. Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-être qu’on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siecle.
Mon ami. Voilà un bel éloge.
Moi. Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne seroit plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m’a donné la plus grande des louanges, et qu’il la préféreroit pour lui-même à toutes celles dont on voudroit l’honorer, comme d’être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensoient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisoient le principal mérite de Cicéron. J’ai ouï dire que ce pere de l’éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenoient l’entourerent et le prierent de monter à la tribune. « Que voulez-vous que j’y fasse, leur dit-il, je n’ai rien à vous dire. » ? « N’importe, s’écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d’entendre vos périodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles ». Je crois que M. de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvoit admirable, et le citoit comme une preuve du grand goût que les Romains avoient pour l’éloquence.
Mon ami. C’est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvoient-ils trouver à entendre parler à vide ? Je sais qu’il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbécilles.
Moi. Ne comptez-vous pour rien l’éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie ?
Mon ami. Quoi ! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes. Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’à l’argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses seules études s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.
Moi. Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.
Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vuide seroit capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singuliere. Un d’entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeoit, s’avisa d’attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n’entendoit pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal, et j’insérai dans ma réponse quelques légeres épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en seroit piqué. Point du tout. Il m’écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n’avois pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m’assurant que quoiqu’il y fût maltraité, il l’auroit imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu’elle auroit fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu’il n’avoit eu, en me provoquant, d’autre but que l’innocent desir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps après il fut obligé d’y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l’avoient armé d’arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s’il eût imprimé ma réponse, il seroit resté journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avoit faites paraissoient toutes seules sur son champ de bataille, elles avoient un certain air victorieux dont son parti pouvoit fort bien se féliciter comme d’un triomphe.
Mon ami. Celui dont vous vous moquez étoit un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s’acharner aux réputations d’écrivains célèbres, sur-tout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques ! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorité en morale ? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s’ennuyer de ses éloges ? c’est Jean-Jacques qu’il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.
Moi. Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec S. Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils l’invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d’une corde, jusqu’à ce que le bon vent revienne.
Mon ami. Vous en riez ; mais cela n’est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un frippon qui vendoit ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrete et intime pendant trente ans a été publiée ; elle a prouvé qu’il étoit l’homme de lettres le plus généreux ; qu’il donnoit le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s’étoit si bien familiarisé avec l’idée de la mort, qu’il se jouoit perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les ames faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l’absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l’écrivain de son siecle qui avoit le plus d’esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pieces par des gens de lettres éclairés de ses lumieres, qui n’ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite à la fin de ce même feuilleton l’éloge d’un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arêne par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d’un âne, terminent cette scene féroce par une course ridicule.
Moi. Le calomniateur est un serpent qui se cache à l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homere a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Mœvius ; Corneille, un abbé d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.
Mon ami. J’en conviens ; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’établissements littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse. Il y a déja plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d’autrui.
Moi. Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les journaux des connoissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune réflexion. L’ame a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.
Mon ami. Et c’est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner et celle d’être juste, par des jugements dictés souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument à les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu’en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.
Moi. Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n’ai point trop à m’en plaindre.
Mon ami. Comment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d’observations ?
Moi. Plût à Dieu qu’ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie ! Les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssée, dont les héros, les dieux, et les évènements sont presque tous de l’invention d’Homere ; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëte exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres. C’est le dieu de la littérature de l’Europe.
Mon ami. je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l’entrée, l’envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l’infortune à la fin.
Moi. Quoi ! n’auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d’être honoré des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homere.
Mon ami. Qui voudroit cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre horizon ? Elle consola sans doute Homere pendant sa vie. Voyez comme elle s’est étendue après sa mort.
Moi. Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est même qu’à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, après tout ? il est pour l’ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramassé au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l’homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l’immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu’il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il ? À peine l’ouvrage paroît au jour que des journalistes se hâtent d’en rendre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule ; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste bientôt à l’auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d’années après sa mort. Que se proposoit-il donc dans sa pénible carrière ? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurele, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l’ame, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de préjugés que la terre n’est couverte au nord de sombres forêts ?
Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu : ses nerfs en acquierent de nouvelles forces.
Mon ami. Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’asseoirai au rang de mes juges.
Moi. Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d’autrui ? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S’ils le pouvoient, ils creveroient les yeux au genre humain : ils le priveroient de la lumiere comme de la vérité, pour le mieux asservir.
Mon ami. Dieu me préserve d’être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres fleches, et je m’attirerai bientôt tous leurs lecteurs.
Moi. Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d’une ame généreuse et des hautes destinées où s’éleve la France. Encouragez, à leur naissance, les talents timides, en vous rappelant les foibles débuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siecle nouveau des artistes, des poëtes, des historiens. Ce n’est point de héros dont il manque, c’est d’écrivains capables de les célébrer. N’insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent sous de si nobles fardeaux ; ils n’en prendront qu’un vol plus assuré ; et la reconnoissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siecles pour la Chine les annales de son empire.
En parcourant cette carriere, que vous indique l’amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde, votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.
Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’émotion.
Pour moi je redoublai de zele pour mon édition de Paul et Virginie. Les plus célebres artistes s’en occupoient. J’éprouvai d’abord plusieurs mois de retard à l’occasion de quelques uns d’entre eux appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m’en devoient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engagements. Ils m’ont donné pour excuse que la beauté des dessins les avoient menés bien plus loin qu’ils ne croyoient ; qu’ils étoient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devoient considérer, avant tout, qu’ils étoient artistes, c’est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi que les gens de lettres, de transmettre à la postérité des traits de vertu, et par conséquent d’en donner eux-mêmes l’exemple ; que la premiere base de la vertu est la probité, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses engagements ; qu’enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils les obligent à leur tour d’en manquer à d’autres, et les exposent de plus à des pertes considérables.
D’un autre côté, comme ces longs retardements ont contribué en effet à la perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d’en témoigner ma reconnoissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zele qu’ils y ont mis dans l’espece de concours où ils ont employé à l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs même de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour-à-tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connoître, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du public.
Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La premiere, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.
Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri-Bernardin DE SAINT-PIERRE. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin étoit le second, et Henri le troisieme. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la premiere édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisieme. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paroître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parcequ’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.
Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses poles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémispheres, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires ». Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, éleve de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.
Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déja leurs meres parloient de leur mariage sur leurs berceaux.
Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidele, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scene, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barriere. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie, sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’isle de France, des Palmiers, et la mer.
Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardiere, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premieres études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appeloit aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public. J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avoient concouru à exécuter le sujet de cette premiere planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connoisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenoient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préferent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des évènements différents.
La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.
Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’isle de France où les rivieres qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond, âpre, rude, et rocailleux, releve l’élégance, la grace, et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la premiere fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.