Paul et Virginie (page 8)

Bernardin de Saint-Pierre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Paul et Virginie · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’œil du spectateur. Qui ne voudroit voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourroit-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison.

Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il seroit seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’étoit déja florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les graces naïves de la nature à l’étude sévere de l’antique. On reconnoît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumiere amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui vouloit l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athenes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisieme eût été peint sur la voûte du Panthéon : mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros.

Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

La troisieme planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’isle de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeûner. Il fait poser sur la table, par un de ses noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se levent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidele a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme. J’en suis redevable à sa propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres, où elle se félicite de concourir à un monument qui intéresse la gloire de son pere, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne.

« Mon pere avoit de beaux yeux noirs, ainsi que les sourcils ; son nez étoit long et sa bouche un peu grande… Il avoit peu d’embonpoint. Il étoit de taille médiocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant très bien. Il portoit une perruque à la cavaliere qui imitoit les cheveux… Son air étoit vif, spirituel, et très gai…

« Sa principale vertu étoit l’humanité. Les monuments qu’il a établis à l’isle de France sont garants de cette vérité… »

En effet, j’ai vu dans cette isle, où j’ai servi comme ingénieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avoit placées aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois-quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite riviere jusqu’au Port-Louis, où avant lui il n’y en avoit pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette isle de plus utile et de mieux exécuté étoit son ouvrage.

Ses talents militaires n’étoient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur. Nommé gouverneur des isles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton, qui croisoit sur la côte de Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut assiéger aussitôt Madras, n’ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’étoient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie, il fut accusé d’avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposoit, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme assuroit, sur la foi du serment, qu’après la prise de Madras, étant en faction sur un des bastions de cette place, il avoit vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie étoit appuyée à Paris du crédit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avoient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assuroit qu’il étoit impossible qu’on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette embarcation, quand même elle auroit eu lieu. Mais il falloit le prouver ; et suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d’état, on lui avoit ôté tous moyens de défense. Il s’en procura de toute espece par des procédés fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tailla des rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Paques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brûlée. Il lui falloit sur-tout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café, et du verd avec des liards chargés de verd-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté à son pere. Ainsi, muni de canif, de compas, de regle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traça, de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l’accusateur qu’on lui opposoit étoit un faux témoin, qui n’avoit pu voir du bastion où il avoit été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l’escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l’homme de loi qui lui servoit de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumiere pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un directeur de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en lui demandant comment il avoit si bien fait ses affaires, et si mal celles de la compagnie. « C’est, lui répondit la Bourdonnais, que j’ai toujours fait mes affaires d’après mes lumieres, et celles de la compagnie d’après ses instructions. »

Bernard-Français Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, âgé d’environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en attendez point de récompense pendant votre vie. La postérité seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’isle de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs, mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les dernieres années de sa vie, par une juste réaction de la providence. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2400 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’isle de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension, en mémoire des services qu’ils ont reçus de son pere.

Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d’une colonie reconnoissante. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnoît dans cette composition la touche et le caractere de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime, à la beauté de mon édition.

Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, éleve et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravoit pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déja célebres par plusieurs charmants sujets du musée impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.

La quatrieme planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scene se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumieres et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle apperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite mere de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné.

Cette scene déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis long-temps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la cœpia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la cœpia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom, à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparoître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelqu’autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avoit de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affoiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébene dure des siecles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légeres observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particuliere de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avoit entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi : il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers : j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu le continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zele et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.

La cinquieme planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la pouppe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bas-bord, couvre tout son pont, et s’élevant par dessus le couronnement de sa pouppe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son cœur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa derniere espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’œuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modeles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une ame angélique dans une scene de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’ame sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déja très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur, et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grace. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guere mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle étoit toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portoit le nom de la Vérité, peu de gens s’en occuperent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laissé aller, un abandon, des graces, un caractere de sexe inimitables ; ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs meres. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poëtes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son éleve et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avoit si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avoit reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir, à la célébrité de mon édition, deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parceque je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.

La sixieme et derniere planche a pour titre, Les Tombeaux ; et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres meres et leurs fideles serviteurs. Elle représente une allée de bamboux qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on apperçoit, entre quatre gerbes de ces bamboux, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidele, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’apperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels, les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les foibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étois adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devoit y avoir aucun personnage vivant ; et j’étois sûr d’avance qu’il réussiroit par l’art particulier que je lui connois d’harmonier la lumiere et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bamboux avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffiroit pour rendre mon édition célebre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune, qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celles des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frere, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en étoit résultée pour servir de modele. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célebre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.

Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avois pas promis à mes souscripteurs : j’espere les avoir dédommagés, autant qu’il étoit en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montoient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devois payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi-bien au milieu du désordre de nos sociétés, que dans l’ordre de la nature.

Je venois de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.

… regemque dedit qui fœdere certo

Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.

« Il leur donna un roi qui, d’après des ordres supérieurs

et des moyens infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir

les rênes. »

Le Journal de Paris est rentré dans sa sphere, celui des débats est devenu journal impérial, et sans doute se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés, et j’ai fait voile enfin vers le port.

Les fonds de mon édition tiroient à leur fin, et j’avois besoin encore d’environ 9 000 livres pour en solder tous les comptes. Le banquier dont j’avois éprouvé la faillite, voyant que je ne voulois pas accepter les vingt-cinq pour cent qu’il m’avoit offerts, et que j’étois décidé à réclamer le bien de mes enfants devant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour 9 000 francs de billets sur une maison solvable, payables d’années en années. Enfin, sa vertueuse sœur venant à son secours me pria d’accepter pour les 12 000 livres restants de ma créance sur son frere, une maison de campagne qui avoit coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s’en seroient pas souciés, sur-tout à cause de son éloignement ; c’étoit un bien national à sept lieues et demie de Paris. Cependant, le desir de voir cette affaire terminée, et l’exemple de la sœur me rendirent facile envers le frere. Je terminai avec lui, et je recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j’eus examiné à loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu’elle avoit avec mon bonheur plus de convenance que je ne l’avois d’abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air ; la vue, quoiqu’un peu sauvage, en est riante : ce sont des coteaux nus et escarpés, mais bordés à leur base d’une belle lisière de prairies qu’arrose l’Oise, et qui en se perdant en portions de cercle à l’horizon, forment au loin, avec d’autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l’autre côté de l’Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin qui n’est que de cinq quarts d’arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des quarrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quelques arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de fraisiers, qui circulent et aboutissent par-tout à de nouveaux points de vue. Enfin, il y a un peu de tout ce qui peut servir aux besoins et aux plaisirs d’une famille ; la mienne en fut enchantée : il sembloit que la maison eût été distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d’écuries, de remises, et ombragées de beaux noyers ; c’étoit un asile tout-à-fait convenable à un pere de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirois depuis long-temps. C’est, comme je l’ai dit, un bien national ; c’étoit un presbytere dont le curé a péri sur l’échafaud dans la révolution : mais c’étoit pour moi deux nouveaux motifs d’intérêt. Tant de particuliers m’avoient enlevé mon bien que je ne m’y fiois plus. Je pensois au contraire que si la nation me reprenoit jamais celui-ci, elle auroit honte d’achever de dépouiller mes enfants, et qu’elle les dédommageroit d’une maniere ou d’une autre. Quant à ce que cette maison avoit été l’habitation d’un malheureux pasteur, elle ne faisoit qu’accroître l’intérêt que je prenois pour elle. Les lieux les plus intéressants pour moi sont ceux qui ont été habités par des infortunés qu’on peut supposer avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur ombre me protege. Comme je n’ai jamais connu mon devancier, cette supposition m’est aussi aisée à faire en sa faveur qu’en celle des anciens habitants de la Grece et de Rome, dont les ruines ne m’inspirent aujourd’hui de l’intérêt que par l’idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C’est toujours à un sentiment moral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j’étends le mien jusqu’au nom de ce village qui s’appelle Æragni : j’imagine qu’il vient d’Ara-ignis, autel de feu. Je me fonde sur ce qu’il y en a, aux environs, un du même nom ; et d’autres qui s’appellent Mont-igni, mont de feu.

Tant de convenances physiques et morales me plaisoient beaucoup ; mais il se rencontroit un grand obstacle à leur jouissance, je n’avois pas les moyens d’occuper cette agréable solitude. Sa distance de Paris, qui étoit pour moi un mérite de plus, me devenoit très coûteuse, par les frais d’allées et de venues, seul ou en famille, à Paris, où j’avois des devoirs à remplir toutes les semaines. Il falloit de plus fournir aux frais d’un nouvel ameublement, et terminer ceux de mon édition. Toutes ces dépenses ne pouvoient s’accorder avec mon revenu. Je me résolus donc de la louer si j’en trouvois l’occasion. Homere dit que Jupiter a deux tonneaux au pied de son trône, l’un plein de biens, l’autre de maux, dont il nous envoie alternativement une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guere seul.

Je me trouvai bientôt en état d’arranger et d’occuper ma maison des champs, au moment où je m’y attendois le moins.

Un de mes souscripteurs m’invita, il y a environ un an et demi à le venir voir à sa campagne. C’est un jeune pere de famille dont la physionomie annonce les qualités de l’ame. Il réunit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le frere, l’époux, le pere, et l’ami de l’humanité. Il me prit en particulier, et me dit, « Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n’en ai pas moins conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m’en donne aujourd’hui les moyens. Je n’en peux faire un meilleur usage qu’en vous en offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de contribuer au vôtre : Je vous prie d’accepter deux mille écus de pension, avec un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je ne veux pas gêner votre liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver ». « Et moi, lui répondis-je, permettez que je ne vous sois attaché que par les liens de la reconnoissance. » Ce philosophe, si digne d’un trône, si quelque trône étoit digne de lui, est le prince Joseph Bonaparte.

Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des lettres, puisse cette édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la reconnoissance de leur pere envers toi ! puissé-je moi-même la reproduire par de nouveaux sujets plus dignes de ton ame philanthrope ! Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée. Mais si la providence, qui a dirigé ma foible nacelle au milieu de tant d’orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d’autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d’une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d’un paisible couchant mûriront les derniers. J’ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature, par des meres infortunées ; j’essaierai de peindre le bonheur durable d’un peuple ramené à ses lois éternelles, par des révolutions.

Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n’est que par des révolutions que l’intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les conduit de perfections en perfections.

Elle n’a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son vaste feuillage. Elle n’y a déposé que le germe fragile de ses premiers éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les raffermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir tour-à-tour ses bras noueux de verdure, de fleurs, et de fruits, aux années de corroborer son tronc par de nouveaux cylindres, de l’élever au-dessus des forêts, et d’en faire un monument durable pour les animaux et pour les hommes.

Il en est de même de notre globe ; il n’est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd’hui. Elle a chargé les siecles de le rouler dans les cieux, et de le développer dans des périodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d’abord dans la région des ténebres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de glaces, comme un enfant dans l’amnios au sein maternel. Bientôt son centre et ses poles furent aimantés de diverses attractions par le soleil qui parut à son orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se leverent en brumes épaisses dans l’atmosphere, dilatées par la chaleur ; les vents les voiturerent dans les airs, les pôles encore gelés les attirerent, et les fixerent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu’ils tinrent en équilibres par leurs mobiles contrepoids. Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid et plus pesant, vers le soleil qui l’attiroit. Alors il circula sur lui-même, en balançant ses poles dans le cercle de l’année, autour de l’astre qui lui donnoit le mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par les mers aëriennes et glaciales, qui en étoient sorties, apparurent les sommets graniteux de ses continents et de ses isles, comme les premiers ossements de son squelette.

Peu à peu ses eaux marines saturées de lumiere et de sels, étendirent autour d’eux leurs alluvions, et les transformerent en vastes couches de roches calcaires, comme les eaux aëriennes se changent en bois dans les végétaux, et la seve des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formerent dans la région des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces ossements et ces nerfs de la terre, où devoient s’attacher comme des muscles les vastes croupes des montagnes, et qui devoient supporter le poids des continents. Leurs fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumiere, se raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des tourbillons de fumée s’éleverent à la surface des mers, qui annoncerent les premiers volcans dont les feux devoient les épurer.

D’autres bouleversements préparerent d’autres organisations ; le globe surchargé sur ses poles de deux océans de glace de poids inégaux et versatile, les présenta tour-à-tour au soleil ; et tour-à-tour de vastes courants en sortirent qui labourerent, chacun pendant six mois, ses deux hémispheres. Celui du nord creusa d’abord les contours de cet immense canal où l’Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd’hui ses eaux et les verse deux fois par jour entre l’ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d’un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphere, et faisant équilibre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du même côté que le soleil en embrasoit le pole de ses rayons. Les torrents demi-glacés qui s’en précipiterent découperent alors les côtes de l’ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies, et en longs promontoires.

Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans pouppe, propre à voguer, dans tous les sens, dans toute l’étendue des cieux. Le soleil en est l’aimant et le cœur ; l’océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L’astre du jour en opere le sistole et le diastole, le flux et le reflux, par sa présence et son absence, par le jour et la nuit, par l’été et l’hiver, par les mers fluides et glaciales. Les poles du globe changent avec les siecles par les diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu’il a aujourd’hui dans notre méridien étoient dans notre équateur ; où nos zônes torrides étoient projettées dans nos zônes tempérées et glaciales, et celles-ci dans nos torrides ; où les hivers régnoient sur d’autres contrées, et où les mers glacées s’échappoient de leur empire par d’autres canaux. Il en est de même des autres planetes. Leurs spheres, diversement inclinées vers le soleil, sont dans les mains de la providence comme ces cylindres de musique dont il suffit de relever ou d’abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les concerts.

Ce ne fut sans doute que quand elle l’eut fait passer, si j’ose dire, par les périodes successifs de l’enfance, de l’adolescence, de la puberté, qu’elle créa tour-à-tour les végétaux, les animaux, et les hommes, comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période d’années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevoit à peine quelques portions de ses continents à la surface des mers, que les torrents de ses poles couverts de glace, et ceux de ces montagnes les plus élevées, creuserent, en se précipitant, les nombreux amphithéâtres que le soleil devoit éclairer de divers aspects, sous les mêmes latitudes. Ils excaverent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd’hui d’innombrables troupeaux. Ils escarperent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme de nos perspectives. Les tempêtes de l’atmosphere ajouterent à leur beauté. Elles transporterent dans les airs les premieres semences des forêts qui croissent sur leurs inaccessibles plateaux.

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