Paul et Virginie (page 9)

Bernardin de Saint-Pierre · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Paul et Virginie · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce fut l’Océan qui, de siecles en siecles, épuisant ses eaux par d’innombrables productions, éleva en s’abaissant les sommets de ses isles primitives ; et en reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure, d’autres sont toutes nues comme aux jours de leur naissance ; d’autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au niveau des poles ; d’autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses, et paroissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l’Etna réunissent ce double empire ; et du sein des glaces et des feux versent au loin l’abondance et la fécondité : toutes ces pyramides aëriennes, dont la plupart s’élevent au-dessus de la moyenne région de l’air, ont pour bases les corps marins qui entourerent leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd’hui, autour d’elles les vapeurs et les orages de l’atmosphere. Tantôt elles s’en couvrent comme d’un voile, et disparoissent à la vue ; tantôt elles découvrent la tête, ou les flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il les colore d’or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles apparoissent, au sein des tonnerres, comme des divinités bienfaisantes ; les croupes qui les supportent deviennent autant de mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d’où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu’aux bords de l’Océan leur pere, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étoient l’épouvante dans les temps de leur origine.

Chaque siecle diminue l’empire de l’Océan tempétueux, et accroît celui de la terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d’autre nos vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des dégradations des fleuves qui remplissoient jadis de leurs eaux tout l’intervalle qui les sépare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa largeur attestent qu’il a été formé sous les eaux. Mais jettez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphere ; l’antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norwege et du continent par de bruyants détroits qui communiquoient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d’être une isle. J’ai marché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit ; la mer Baltique, où j’ai navigué, baisse d’un pouce tous les quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l’hémisphere austral. La nouvelle Hollande dont les montagnes escarpées s’élevent au-dessus des nuages, étend aujourd’hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes d’Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules d’isles naissantes et de rochers à demi submergés soulevent, à travers les vagues irritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glayeuls, et de varechs. À leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d’écume qui bouillonnent autour d’eux, on diroit de vieux tritons qui se disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils, si redoutables aux marins, offriront des asiles aux bergeres ; après de nombreuses tempêtes, le détroit qui sépare l’Angleterre de la France se changera en guérets. Après d’interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.

Il en sera de même du genre humain. Dieu l’a destiné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il l’a formé comme un seul homme qu’il fait d’abord passer par l’enfance, entouré d’une nuit d’ignorance et de préjugés, mais dont il aimante la tête de la lumiere de la raison, et le cœur de l’instinct de la vertu, afin qu’il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ces facultés divines, comme le globe qu’il habite autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécille, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe, vous la voyez tour-à-tour couverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d’Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s’exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d’une mer débordée. L’histoire de chacun de ces peuples ne présente qu’une suite non interrompue de guerres, comme si l’homme ne venoit au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d’erreurs, dont la plupart, pour notre bonheur, n’existent plus. L’absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices humains, l’anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines, l’esclavage, la polygamie, l’inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage, les droits d’aubaine, etc., désoloient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués aujourd’hui sur les côtes de l’Afrique inhospitaliere, ou dans les sombres forêts de l’Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l’ame, telles que les pestes innombrables, les lepres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustroient des forfaits et consacroient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n’étoient au fond que des scélérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la famille entiere d’Atrée, et tant d’autres aussi criminels qui se prétendoient descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d’autres poles. Cependant des bienfaiteurs du genre humain s’éleverent de siecles en siecles au-dessus de ces brigandages. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Confucius, Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu-à-peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l’industrie, de religions plus humaines. Ils apparoissent dans les siecles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse, de lumieres, et de vertus, qui ont circulé jusqu’à nous de générations en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines, qui traversent, depuis des siecles, des rochers, des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.

Déja sur ces mêmes terres où les druides brûloient des hommes, les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les muses du nord, de l’occident, et surtout les françaises, planent sur l’Europe, unissent leurs lyres ; et y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l’Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances, et elles y ont transporté, de l’Europe et de l’Asie, des cultures et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin Fénélon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n’éleve plus chez nous, comme autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés à la lumiere de l’astre du jour. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles ! que d’inventions hardies ! que d’établissements humains inconnus à l’antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas ! souvent, persécutées et fugitives, elles n’en éclairent le monde ténébreux qu’après de longues secousses et de nombreuses révolutions.

Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne monterent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu’elles firent goûter aux hommes le bonheur d’être tour-à-tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fideles, époux constants, peres vertueux. Elles poserent les premieres bases des lois naturelles. La premiere fondatrice d’une société humaine fut une mere de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara de la part du ciel que la nature étoit dénaturée, qu’elle étoit odieuse même à son auteur : elles se montrerent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds.

Ce fut autour d’elles que, dans l’origine, les hommes errants se rassemblerent et se fixerent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n’en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent, vivent, et meurent femmes. Elles ont d’autres devoirs, d’autres occupations, d’autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler sur-tout qu’ils sont hommes ; et maintenir, malgré les lois politiques, les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu’ils fécondent en les réchauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ils n’appartiennent qu’à l’atmosphere. Ainsi les femmes n’appartiennent qu’au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l’humanité par leurs sentiments naturels et même par leurs passions.

C’est par cette influence qu’elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu’à ses derniers débris. Voyez ceux qui n’ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guebres, les Arméniens, les Juifs, les Maures d’Afrique ; ils sont roulés par les siecles et les évènements, de contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d’épouses, de meres. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés, malgré les ancres de fer qui en lioient les assises. En vain l’Océan en roule les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carriere.

Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres, elles les unissent à celles de la divinité, qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu’elles leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l’invention des arts de premiere nécessité, et de tous ceux d’agrément. Elles inventerent le pain, les boissons agréables, les tissus des vêtements, les filatures, les toiles, etc. Elles amenerent les premieres à leurs pieds les animaux utiles et timides qu’ils effrayoient par leurs armes, et qu’elles subjuguerent par des bienfaits. Elles imaginerent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et inspirerent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l’architecture, à ceux d’entre eux qui désirerent conserver d’elles de précieux ressouvenirs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l’héroïsme et la pitié. Ils n’avoient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes que des dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnoissance pour les compagnes de leur vie, ils leur éleverent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils donnerent d’abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu’ils trouverent de plus aimable et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivieres qui les arrosoient, aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui avoient le plus de mélodie.

Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure reçut d’eux des noms de déesses, c’est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et leurs départements sur la terre. Ainsi ils féminiserent et déifierent la lumiere, les étoiles, la nuit, l’aurore. Ils attribuerent les fontaines aux naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les forêts aux dryades. Ils distribuerent de plus grands départements à des déesses d’un plus haut rang, l’air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à Thétis, la terre et ses riches minéraux à Cybele, les bêtes fauves à Diane, et les moissons à Cérès. Ils caractériserent les puissances de l’ame, source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifioient, des graces qui les rendoient sensibles, des muses qui les inspiroient, de Minerve, mere de toute industrie. Enfin ils donnerent à la déesse qui réunissoit tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celui d’aucune divinité. Ils lui attribuerent pour pere Saturne ou le Temps, pour berceau l’Océan, pour compagnons de sa naissance les jeux, les ris, les graces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l’amour, et pour domaine toute la nature.

En effet, tout objet aimable a sa vénusté, c’est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette ame de l’ame qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.

Ce n’est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de perfections que les hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse des graces, dont l’astre des nuits étoit autrefois le symbole, et en porte encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles brillent dans le cours des mois d’une lumiere douce et paisible, mais inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissipent les feux qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui embrasent l’horizon pendant le jour et ne s’éteignent que dans le sein des nuits. Ainsi les défauts d’un sexe et les excès de l’autre se compensent mutuellement ; et ces deux moitiés humaines en contraste, composent sur la terre une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumiere, conjugués dans les cieux.

Ô femmes, c’est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Par-tout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares, l’esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l’antiquité, qui étoient bien moins des punitions d’une justice équitable que des vengeances d’une politique féroce. Partout vous avez été les premieres à honorer de vos larmes les victimes innocentes de la tyrannie, et à faire connoître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l’instinct de l’innocence et celui de la véritable grandeur. C’est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégerent les foibles, et sur-tout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ; sans vous ils ne nous seroient pas plus recommandables que les Tamerlan, les Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées éleve en vain de sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits vous étendez sur eux des rayons de reconnoissance qui les font briller sur notre horizon de tout l’éclat de la vertu.

Vous êtes les fleurs de la vie. C’est dans votre sein que la nature verse les générations et les premieres affections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages que la diplomatie par des traités. Vous êtes les ames de leur industrie et de leur navigation. C’est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déja de son temps ce commerce se faisoit principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le présent, et l’avenir ; se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe, dont les passions cruelles des hommes se disputent l’empire.

Ô Françaises, c’est pour vous que l’Indienne donne aujourd’hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie ! Ce fut pour vous que les filles d’Athenes imaginerent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la pudeur et à la beauté, que le sage Fénélon lui-même les trouvoit bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos graces naturelles. Meres et nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n’ajoutent-ils pas à vos vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroïque. Vous répandez l’influence de vos jugements dans toute l’Europe, et vous en avez rendu Paris le foyer. C’est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s’animent à la défense de la patrie : c’est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.

Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu’elle a d’aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poëtes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l’écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d’irriter des factions jalouses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu’il est homme, et l’athée qu’il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.

Ainsi sur les rivages de l’Islande, après de longs hivers, la reine des mers boréales, la montagne de l’Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux, acheve d’incliner le pôle nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l’empire de l’astre du jour joignent leurs tiedes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent ; une chaleur souterraine s’étend sous la coupole de glace qui la surmonte, et lui refuse bientôt tout appui. D’abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses crateres brûlants, en éteignent les feux, pénetrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d’eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s’affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s’écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu’ils menaçoient d’envahir. Les bruits affreux de leurs chûtes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitoient, sont répétés au loin par les échos d’Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l’Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l’hiver suivant ne reverra plus.

Cependant la montagne dessolée apparoît, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernieres fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines dégradées et montrant à découvert ses antiques ossements. C’est alors que les zéphirs, qui l’ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent de la robe du printemps. Ils accourent en foule des zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d’années, de vastes bosquets de cedres et de bouleaux sortent de ses crateres éteints. Une nouvelle adolescence la pénetre de toutes les influences du soleil, pendant un jour de plusieurs mois.

Sa beauté même s’accroît de celle des longues nuits du pole. Quand l’hiver, à la faveur de leurs ténebres, releve son trône, étend sur lui son manteau d’hermine, et prépare à l’océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l’abandonne. L’aurore boréale le couronne de ses feux mobiles, et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce signal céleste, les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l’Hécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitaliere, font entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles d’Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.

Il en sera de même de notre derniere révolution. Déjà la France apparoît au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Castor et de Pollux étincellent sur sa tête, dans un ciel d’azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui rugissent encore autour de nos frontieres ! Et toi, Joseph, seconde, de ta bienfaisante philanthropie, ton frere toujours victorieux ! Convertis les ambitions du dedans, taciturnes et sombres, en amour de la concorde et de la paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus, devenir pour la postérité l’époque d’un nouveau période de gloire et de bonheur ! puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs, et être un jour en doute qui de vous deux a le mieux mérité de sa reconnoissance !

note a, indiquée page lxij du préambule.

Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du globe s’accorde avec toutes les traditions orientales. Les unes divisent les temps de sa création en six jours, d’autres en plusieurs âges, d’autres, comme celles des Indiens, en périodes de siecles. On peut fournir d’ailleurs des preuves évidentes de ces révolutions des poles, par les productions des zones torrides que nous retrouvons dans notre zône tempérée et dans notre zône glaciale ; par les corps marins de l’hémisphere austral qui sont fossiles dans notre hémisphere boréal ; par divers déluges occasionnés par la fonte des glaces lorsque les anciens poles parcoururent l’équateur ; par les zônes sablonneuses, les découpures des isles, les golfes profonds, dont un grand nombre ont aujourd’hui des directions différentes de celles dont les poles étoient alors les foyers, comme on le peut voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les annales attestent que le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans une seule constellation ; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on l’avoit craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les traditions des prêtres de l’Égypte, qui assurerent à Hérodote que le soleil s’étoit levé deux fois à l’occident et deux fois à l’orient ; ce que l’on ne peut attribuer qu’aux diverses inclinaisons des poles de la terre, et à ses mers, qui en varient, dans le cours des siecles, les pondérations et les mouvements.

Les planetes, qui tournent autour du soleil, paroissent soumises à des harmonies semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés ; leurs moteurs sont les mêmes, mais ils ont d’autres directions ; chacune à un ou plusieurs océans, non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d’orient en occident, à proportion qu’elles s’enfoncent dans les zônes célestes glaciales. Mais avant d’aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelques erreurs de physique accréditées, depuis long-temps, parmi les astronomes. Ils prétendent que les parties resplendissantes des planetes en sont les montagnes et les rochers, et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je pense que c’est le contraire. Si on découvre une isle, en pleine mer, elle apparoît comme un nuage obscur, et la mer qui l’environne comme un lac argenté. Il en est de même d’un fleuve ; on l’aperçoit au milieu des campagnes comme un long serpent d’argent et d’azur, tandis que les collines de l’horizon sont d’un bleu noirâtre. Enfin si on met, dans une chambre au soleil, de l’eau, dans un vase non vernissé, elle renverra au plancher ses mobiles reflets. L’eau, et non le vase, réfléchit la lumiere. J’excepte cependant les montagnes à glace des continents, qui réfléchissent encore plus dans l’état de congellation que dans celui de fluidité. Ce n’est pas comme corps opaques, mais comme corps polis et demi-transparents qu’ils affluent et refluent la lumiere.

Ceci posé, je prends pour exemple dans les planetes les cinq bandes paralleles blanches et noires de Jupiter qui changent d’éclat tous les six ans, c’est-à-dire dans le cours alternatif de son été et de son hiver. Cette variation périodique prouve que chacune d’elles est composée alternativement d’une zône de terre et d’une zône de mers. Quand un de ces deux hémispheres est lumineux, c’est qu’il est dans son hiver ; alors les vapeurs de la zône maritime couvrent de neige les deux zônes terrestres latérales, et l’hémisphere paroît tout blanc. Quand ce même hémisphere est barré d’une zône blanche entre deux obscures, il est dans son été, car les neiges des deux zônes terrestres sont fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Pour ses poles, qu’on croit applatis, n’est-ce point par une erreur d’optique ? est-il vraisemblable d’ailleurs que la force centrifuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planetes, et qu’elle soit restée sans action sur les poles même du soleil, ce corps si sphérique, quoique demi-liquéfié, source de cette même force expansive et de la matiere molle qui produisit, dans l’origine, toutes les planetes, suivant nos astronomes ? Pour moi, si j’ose le dire, je crois que les poles de Jupiter, n’ayant point de zônes maritimes dans leur voisinage, n’en reçoivent ni exhalaisons, ni neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à notre vue. Au reste, il est possible que les trois méditerranées, disposées en anneaux autour de Jupiter, soient cause de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui est de 9 heures 36 minutes, quoiqu’il soit la plus grosse de nos planetes. Si notre terre, beaucoup plus petite et plus voisine du soleil, ne tourne sur elle-même qu’une fois en vingt-quatre heures, ne serait-ce pas parceque ses deux océans n’ont que des cours obliques qui se croisent en partie ? Je ne m’engagerai pas plus avant dans cette question, quoique le célebre Mairan ait été plus loin. Il a calculé que « la différence qui est entre le poids de la partie inférieure d’une planete tournée vers le soleil, et celui de la supérieure qui ne l’est pas, est capable de produire sa rotation d’occident en orient. »

On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de Jupiter, aux échancrures périodiques de Mars, aux bandes de Saturne, etc. Je ne parlerai point des satellites ni des anneaux qui réchauffent les planetes de leurs reflets. Il paroît que dans tous ces astres il y a des océans ou fluides, ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvements et de leur fécondité. Le soleil en est le premier agent ; c’est l’Apollon de notre système. Comme je l’ai déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa lyre pour en tirer de nouveaux airs. Si j’en avois le temps je me permettrois quelques réflexions sur le satellite que nous connoissons le mieux, et sur lequel nous sommes le moins d’accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mers, sans attirer en même temps l’air, élément plus étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne ? Si elle soulevoit et laissoit retomber deux fois par jour notre océan atlantique, elle en feroit autant de notre atmosphere. Alors nos barometres, si sensibles au moindre poids des nuages, nous annonceroient deux fois par jour des marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes. « Notre air est trop léger, me répondit un jour un professeur de mathématiques, pour être attiré par la lune ». « Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par la terre, au point que son poids fait monter l’eau dans une pompe vuide, à trente-deux pieds de hauteur ? »

Mais comment la lune peut-elle soulever l’océan, malgré l’attraction même de la terre, qui, d’un autre côté, ne lui permet pas d’attirer à elle les méditerranées, les lacs, les fleuves, etc. ? et en supposant qu’elle ne puisse attirer que l’océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux marées en vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au zénith, et sur-tout au nadir de notre méridien, le long continent de l’Amérique s’oppose évidemment aux communications directes de la mer du sud et de l’océan atlantique ? comment, après avoir produit deux marées de six heures chacune par jour dans notre hémisphere boréal, n’en opere-t-elle qu’une de douze heures en vingt-quatre dans l’hémisphere austral, où l’océan est si étendu, et où aucun continent ne s’oppose aux effets de son attraction ?

On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même face : comment donc peut-on supposer aujourd’hui qu’elle tourne, comme notre globe, sur elle-même ? mais comment, par un prodige encore plus étrange, peut-elle, chemin faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à quatre-vingt-dix mille lieues de distance, avec des mortiers volcaniques de quatre lieues de largeur ? comment des mortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes, à travers des régions glacées ? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres ouvertures, et par conséquent bien plus de détonation, ne lancent pas leurs projectiles à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-on, leurs pierres à cinq mille lieues, c’est-à-dire aux limites de sa sphere d’attraction, d’où elles sont emportées par l’attraction de la terre à quatre-vingt-cinq mille lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable explosion ne dérange pas, par sa réaction, le cours d’un astre qui est en équilibre ? comment se fait-il alors que la lune, qui n’attire qu’à cinq mille lieues ses propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mille, et que la terre, qui, de son côté, entraîne la lune entiere dans sa sphere d’attraction, n’y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en couvrent la surface ? Si on dit que les spheres d’activité des deux planetes restent en équilibre, l’une à cinq mille lieues, l’autre à quatre-vingt-cinq mille, elles n’exercent donc point d’action l’une sur l’autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de la lune, c’est qu’elle a des éléments semblables à ceux de la terre. Les astronomes lui ont refusé long-temps l’air et l’eau, quoiqu’ils sussent qu’elle avoit des volcans ; mais ils ne se rappeloient pas que le feu ne pouvoit exister sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s’il m’est permis de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le soleil, et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses quatre phases, quatre saisons. Ses harmonies forment la douzieme partie de celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui regnent sur notre globe. Je m’en suis convaincu par un grand nombre d’observations. Je la considere donc avec sa forme variable et dans sa course oblique comme une navette céleste, chargée de lumiere par le soleil. Elle forme de ses fils d’argent, dans le cours du mois, la trame de ce magnifique réseau dont le soleil fournit la chaîne d’or, dans le cours de l’année. La providence y attacha les germes de tout ce qui est organisé, en environna notre globe ; et, par des harmonies lunisolaires et solilunaires qui s’entrelacent sans cesse, en développe, dans le cours des siecles, les formes, la vie, et les générations.

Si de la lune nous nous élevons jusqu’au soleil, nous verrons combien nous sommes encore nouveaux dans l’étude de la nature. Les anciens croyoient que cet astre étoit un dieu jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l’Aurore, qui répandoit devant lui des corbeilles de roses, sur l’azur des cieux. Il parcouroit ainsi la terre d’orient en occident, et alloit se reposer, tous les soirs, dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd’hui que c’est une fournaise d’un million de lieues de circonférence, qui tourne sur elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquéfié détache de sa circonférence, dans son mouvement de rotation, à l’aide du choc d’une comete, quelques gouttes d’une matiere vitrifiée, qui s’arrondissent en planetes, et se mettent aussitôt à tourner autour de lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que par hasard, car il est, par rapport à elles, dans une proportion de grosseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à une douzaine de petits pois.

C’est ici qu’il faut se servir contre le grand Newton de sa propre devise, devenue depuis celle de la société royale de Londres, et qui est sans doute celle de tout ami de la vérité, Nullius in verba : « Ne jurons par les paroles de qui que ce soit ». Newton a calculé la chaleur d’une comete dans le voisinage du soleil, et il l’a trouvée deux mille fois plus ardente que celle d’un fer rouge. Selon lui, les cometes sont destinées, pour la plupart, à alimenter ses feux. Cependant il auroit dû se rappeler que les rayons du soleil n’avoient point de chaleur en eux-mêmes, qu’ils n’en acquéroient sur notre terre qu’en s’harmonisant avec notre atmosphere, et qu’il gele perpétuellement dans nos zônes torrides, sur les sommets des hautes montagnes qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parceque l’air trop raréfié ne peut s’échauffer par ses rayons. On pourroit encore objecter l’océan, les végétaux, et les animaux de notre globe, qui n’ont jamais pu sortir d’un soleil liquéfié.

Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Angleterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu’il observe, et il découvre que le soleil n’a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que c’est une planete d’un ordre supérieur à la nôtre, entourée d’un atmosphere de lumiere, de quinze cents lieues de hauteur, ondoyante, qui s’entrouvre de temps en temps, et laisse appercevoir à travers une perspective admirable de nuages lumineux, de magnifiques montagnes de cent cinquante lieues de hauteur et de trois à quatre cents de longueur. Herschel réitere si souvent ces observations qu’il ne doute pas que le soleil ne soit une planete habitable.

Ainsi un bon observateur, secondé d’un bon instrument, renverse tous les calculs de Newton et des Newtoniens, sur les écumes flottantes du soleil, sur les planetes terrestres qui en étoient sorties, sur la mollesse primitive de ces mêmes planetes, et sur la force centrifuge qui en avoit déprimé les poles en soulevant leur équateur, quoiqu’elle n’ait plus aujourd’hui la force de soulever une paille sur notre globe, et qu’au lieu d’y trouver ses plus hautes montagnes projettées d’orient en occident, on n’y voit que le plus grand diametre de ses mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence.

Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lumiere en sept couleurs primitives, quoiqu’il n’y en ait réellement que trois, et que son système de l’attraction universelle, éprouveront des objections encore plus fortes que celui du mouvement des cometes qui vont servir de pâture aux feux d’un soleil qui ne brûle point. Herschel, à l’aide de son télescope, a découvert à six cent millions de lieues de nous une nouvelle planete avec des volcans, huit ou dix satellites, un anneau double comme celui de Saturne, et si bien double que l’intervalle des deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour observer une étoile qu’il appercevoit au-delà. Notre astronomie, trop rarement reconnoissante, a donné à cette planete le nom d’Herschel. Mais combien de noms d’amis ne pourroit-il pas donner lui-même à ce nombre prodigieux d’étoiles qu’il découvre toutes les nuits à des distances incalculables, grouppées deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions, sur les mêmes plans, ou à la suite les unes des autres dans la profondeur du firmament ! Pouvons-nous bien croire que ces soleils lointains se maintiennent immobiles à des distances infinies, seulement par la loi unique et universelle d’une mutuelle et réciproque attraction ?

Si j’ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a aujourd’hui tant de partisans en France, remplie de contradictions. Il faut d’abord supposer que l’univers est infini, et qu’il est rempli d’étoiles attirantes et attirées ; car s’il avoit des limites, ou seulement çà et là quelques déserts, les astres qui se trouveroient dans leur voisinage s’écrouleroient nécessairement vers le centre du système, n’ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur ses bords.

Ce n’est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l’attraction est une propriété universelle de la matiere, ils doivent convenir eux-mêmes que toutes les parties de cette matiere qui s’attiroient de toutes parts n’ont dû faire, avant de se séparer, qu’une seule masse de l’univers. Il a donc fallu, 1° qu’une multitude de forces particulieres et centripetes l’ait divisée par blocs, et ait arrondi ces blocs en globes ; 2° que des forces centrifuges aient succédé aux centripetes pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des autres, non seulement dans une même direction, comme le cours d’un fleuve, mais comme des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3° il a fallu une force d’inertie qui les ait fixés chacun dans le lieu où ils sont à présent, immobiles dans les cieux, dans toutes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris après une tempête dans la mer glaciale, par le vent du nord. Qu’étoit devenue alors la force d’attraction universelle, unique, inhérente à la matiere, et qui devoit la rendre inséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre les astres supposés dans un état de mollesse, loin de les fixer en blocs, en globes, en points fixes dans le ciel, et en équilibre, ils se fussent, en s’attirant mutuellement, alongés et croisés les uns vers les autres par rayons, comme ceux de nos soleils de feux d’artifice. Mais ce n’est pas tout : parmi tant d’étoiles fixes que l’attraction rend immobiles aujourd’hui, comment se trouve-t-il des planetes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au contraire, tournent sans cesse autour d’un soleil immobile qui les attire ? Il a donc fallu encore une nouvelle force oblique qui les empêchât de s’y précipiter, de maniere que de ses deux forces il en résultât une troisieme qui les obligeât de circuler autour de lui.

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