Sermones in Cantica canticorum (page 26)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XX. 29). C'est donc afin qu'elle ne perde point le mérite de la foi, et pour donner lien à la vertu, qu'il se soustrait à ses yeux; d'ailleurs il est temps qu'il se retire chez lui. Si vous me demandez où il se retire, je vous dirai c'est à la droite du Père. Car il ne croit pas faire un larcin en se rendant égal à Dieu (Philip. il, 6). Que la place du Fils unique soit donc un lieu inaccessible à toutes sortes d'outrages. Qu'il s'asseye, non au dessous, mais à côté du Père, afin que tous glorifient le Fils comme le Père. C'est en cela que paraîtra l'égalité de sa puissance et de sa majesté s'il n'est ni inférieur ni postérieur au Père. Mais l'Epouse ne considère aucune de ces choses. Enivrée d'amour, elle court ça et là, et cherche des yeux celui qui n'est plus visible aux yeux, mais à la foi. Car elle ne croit pas que Jésus-Christ doive entrer dans sa gloire, si auparavant la gloire de la résurrection n'est rendue publique, l'impiété confondue, si les fidèles ne se réjouissent, les disciples ne se glorifient, les peuples ne se convertissent, et enfin si tout le monde ne le glorifie, après que sa présence et sa résurrection auront convaincu tous les hommes de la vérité de ses prédictions. Vous vous trompez, ô, Epouse, ces choses doivent arriver, en effet, mais en leur temps.

3. Mais maintenant, voyez s'il n'est pas plus digne de la majesté de Dieu , et plus conforme à sa justice, de ne pas donner le saint aux chiens, et les perles aux pourceaux; d'ôter l'impie, comme dit l'écriture, de peur qu'il ne voie la gloire de Dieu (Isa. XXVI. 10), de ne pas priver la foi de son mérite, parce qu'elle est plus éprouvée lorsqu'on croit ce qu'on ne voit point, de réserver en elle, pour ceux qui en sont dignes, ce qui est caché à ceux qui sont indignes, afin que ceux qui sont souillés de crimes le soient encore plus, et que ceux qui sont justes deviennent encore plus justes, s'ils ne s'endorment d'ennui. Que les cieux, et les cieux des cieux, sèchent de déplaisir, et soient confondus dans leur attente, plutôt que le Père tout-puissant soit frustré plus longtemps du désir de son coeur, plutôt que le Fils unique diffère davantage d'entrer dans sa gloire, ce qui serait souverainement indigne. Qu'est-ce que toute la gloire des mortels, quelque grande qu'elle puisse être, pour être capable de le retenir tant soit peu et l'empêcher d'aller jouir de celle que son Père leur prépare de toute éternité? Ajoutez à cela, qu'il n'est pas raisonnable que la demande du Fils tarde plus longtemps à être exaucée : " Mon Père, glorifiez votre Fils (Joan. XVII. 1).

" Ce qu'il ne demande pas, à ce que je crois, comme suppliant, mais comme sachant ce qui doit arriver. Il demande librement ce qu'il est en son pouvoir de recevoir. Cette demande du Fils, n'est donc pas un effet de nécessité, mais de dispensation, parce qu'il donne avec le Père tout ce qu'il a reçu du Père.

4. Il faut aujourd'hui remarquer que, non-seulement le

Père glorifie le Fils, mais que le Fils aussi glorifie de Père, afin due personne ne dise que le Fils est moindre que le Père, parce qu'il reçoit la gloire de son Père puisque lui-même glorifie son Père. Car il dit lui-même : " Mon Père glorifiez voire Fils, afin que votre Fils vous glorifie (Ibid). " Mais peut-être croirez-vous que le Fils est moindre que le Père, parce qu'il semble que, n'ayant point de gloire de lui-même, il en reçoive du Père, pour la lui rendre ensuite. écoutez, il n'en est pas ainsi : " Glorifiez-moi, dit-il, de la gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde fùt créé. " Si donc la gloire du Fils n'est pas postérieure à celle du Père, puisqu'il la possède de toute éternité, il est visible que le Père et le Fils le glorifient également. Cela étant, où est la primauté du Père ? évidemment, il y a égalité là où il y a co-éternité;

mais une égalité si grande que la gloire de tous deux n'est qu'une même gloire, comme ils ne sont tous deux qu'une même chose; c'est pourquoi lorsqu'il dit encore : " Mon Père, glorifiez notre nom (Joan. XII. 28) ", il me semble qu'il ne demande autre chose, sinon qu'il le glorifie lui-même, parce que c'est en lui, et par lui, que le nom du Père est glorifié. Aussi le Père lui répondit-il "Je l'ai glorifié et le glorifierai encore de nouveau (Ibid. XVII). " Réponse qui ne fut pas une petite glorification du Fils. Mais il fut glorifié d'une manière bien plus grande et plus auguste au fleuve du Jourdain, par lé témoignage de saint Jean, par la colombe qui apparut sur lui, et par cette voix qu'on entendit : " Voici mon Fils (Matt. III. 14). " De même sur le mont Thabord, devant les trois disciples, il fut glorifié d'une façon très magnifique, tant par la même voix qu'on entendit encore du ciel, que par cette merveilleuse et excellente transfiguration de son corps, et même pour l'attestation de deux prophètes, que les apôtres virent s'entretenir avec lui.

5. Ce qui reste donc, c'est que, selon la promesse du

Père, il soit encore glorifié une fois, et ce sera le comble et la plénitude de sa gloire, à laquelle on ne pourra plus rien ajouter. Mais, où cette gloire lui sera-t-elle donnée. Ce ne sera pas, comme pensait l'épouse, dans les places publiques, ou dans les rues d'une ville " Vos places, Jérusalem, sont paries d'or pi:r, et l'on chantera des chants de, joie par toutes vos rues (Tob.

XIII. 22). " Car, c'est dans ces places que le Fils a reçu du Père un gloire si grande, qu'on n'en pourra point trouver de pareille, même parmi les esprits célestes. Car à qui, parmi les anges, a-t-on dit : " Asseyez-vous à ma droite (Heb. I. 13). " Non-seulement, il ne s'est point trouvé d'anges, mais il ne s'est pas même trouvé d'archanges, ni d'autres ordres encore plus élevés, qui aient été dignes de recevoir une gloire si excellente. Cette parole glorieuse n'a été adressée à aucun d'eux, et pas un n'en a éprouvé l'effet. Les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, désirent bien sans doute : le contempler, mais n'oseraient se comparer à lui. C'est donc. à mon Seigneur seulement que le Seigneur a dit et accordé de s'asseoir à la droite de sa gloire, comme lui étant égal en gloire, consubstantiel en essence, semblable par sa génération, pareil en majesté, en éternité. C'est là, oui, c'est là que celui qui le cherchera le trouvera, et ce sera sa gloire ; non nue gloire comme celle des autres, mais une gloire digne du Fils unique du Père, (Joan. I. 14). "

6. Que ferez-vous ô l'épouse ? Croyez-vous le pouvoir suivre jusque-là. Osez-vous, où pouvez-vous entrer dans un secret si saint, et dans un. sanctuaire si secret, pour contempler le Fils dans le Père, et la Père dans le Fils? Non certes. Vous ne pouvez pas aller maintenant où il est, niais, vous y viendrez un jour. Ne perdez pas courage, néanmoins, suivez-le, et que ses clartés et ses grandeurs inaccessibles ne vous détournent point de cette recherche, et ne vous fassent point. désespérer de le trouver. Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit (Matt. IX. 12). "Le Verbe, est proche de vous, il est dans votre bouche, il est dans votre coeur (Rom. X. 8). " Croyez, et vous l'avez trouvé. Les fidèles savent que Jésus-Christ habite dans leurs coeurs par la foi. Qu'y a-t-il de plus proche? Cherchez donc avec confiance, cherchez avec zèle : " Le Seigneur est bon à l'âme qui le cherche (Thren. III. 25). " Cherchez-le par. vos désirs, suivez-le par vos actions, trouvez,le par la foi. Qu'est-ce que la foi ne trouve point? Elle atteint tout ce qui est inaccessible, elle découvre ce qui est caché, elle comprend l'immensité, elle s'étend jusqu'aux choses les plus reculées, et enfin, elle enferme comme dans son sein l'éternité même. Je dirai hardiment: je ne comprends pas la trinité bienheureuse et éternelle, mais la croyant, je la comprends, en quelque sorte, par la foi.

7. Mais on dira : Comment croira-t-elle, si on ne l'instruit?

Car la foi entre en nous par l'ouïe (Rom. X. 17). Dieu y pourvoira. Et voici déjà des personnes qui se présentent, pour informer ce te nouvelle épouse qui doit être unie à l’époux céleste des choses qu'elle doit savoir, pour lui enseigner ce qui regarde la foi, ce qui concerne la piété et la religion. Car, écoutez ce qu'elle ajoute : " Les sentinelles qui gardent la ville m'ont trouvée (Cant. III. 3). " Qui sont ces sentinelles? Ce sont ceux que le Sauveur, dans l'évangile, appelle bien heureux, s'il les trouve vigilants lorsqu'il viendra (Luc. XII. 37). " Combien sont bonnes les sentinelles qui veillent, lorsque nous dormons, comme devant rendre compte de nos âmes. Quelle n'est pas la bonté de ces gardiens, dont l'esprit veille toujours, et qui, passant la nuit en oraison, reconnaissent adroitement les embûches des ennemis, préviennent leurs mauvais desseins, découvrent leurs filets, éludent leurs artifices, éventent leurs stratagèmes. Ce sont les amateurs de leurs frères et du peuple fidèle, ceux qui prient beaucoup pour le peuple et pour toute la sainte cité. Ce sont ceux qui, prenant, grand soin des troupeaux que le Seigneur leur a confiés, offrent dès le matin, des sacrifices au Seigneur, qui les a créés, et le prient en la présence du Très-Haut. Ils veillent et ils prient , sachant combien ils sont peu capables d'eux-mêmes de garder la cité, et, comme dit le Prophète, " que c'est en vain qu'on garde une ville, si Dieu ne la garde lui-même (Psa1. C.

8. En effet, puisque le Seigneur commande de veiller et de prier, de peur qu'on n'entre en tentation, il est visible que sans ce double exercice, et cette double application de gardiens fidèles, la ville ne peut pas être en sûreté, non plus que l'épouse et les brebis. Demandez-vous quelle différence il y a entre les brebis, l'épouse, et la cité? Ce n'est qu'une même chose. C'est une. cité parce que c'est l'assemblée des fidèles, une épouse à cause de l'amour, des brebis il cause de la douceur. Voulez-vous que je vous fasse voir que l'épouse est la même chose que la cité : "J'ai vu, est-il dit, la cité sainte, la nouvelle Jérusalem descendant du ciel, que Dieu avait parée comme une épouse ornée pour son époux (Apoc. XI, 2). " Vous reconnaîtrez qu'il en est de même des brebis, si vous vous souvenez combien le Sauveur recommanda l'amour au premier pasteur, je veux dire à saint Pierre, lorsqu'il lui confia ses brebis pour la première fois. Ce que ce maître si sage n'aurait pas fait avec tant de soin, s'il n'est senti qu'il était époux, comme sa conscience lui en rendait témoignage au fond de son cour. écoutez ceci, amis de l'époux, si toutefois vous êtes ses amis. Mais j'ai trop peu dit en vous appelant simplement amis. Il faut que ceux qu'il daigne honorer du privilège d'une si grande familiarité soient ses amis au superlatif. Ce n'est pas en vain que, confiant le soin de ses brebis à saint Pierre, il lui dit trois fois : " M'aimez-vous (Joan. XXI, 15) ? " Et je crois qu'il lui a voulu dire en substance : si votre conscience ne vous rend témoignage que vous m'aimez, et que vous m'aimez beaucoup, parfaitement, c'est-à-dire plus que vos propres intérêts, plus que vos parents, et plus que vous-même, afin d'accomplir le nombre de cette triple répétition, ne vous chargez point de ce soin, et n'entreprenez point de gouverner mes brebis pour lesquelles j'ai répandu lotit mon sang. Parole terrible et capable d'émouvoir les cours les plus endurcis de ceux qui exercent, une domination tyrannique.

9. C'est pourquoi qui que vous soyez, qui avez été appelé à ce ministère, veillez exactement sur vous-même et sur le précieux dépôt qui vous a été confié. C'est une ville, veillez pour la garder et la maintenir en paix. C'est une épouse, ayez soin de l'orner; ce sont des brebis, prenez garde à les bien nourrir. Et peut-être n'est-ce pas s'écarter du sens que de rapporter ces trois choses à cette triple interrogation que Jésus Christ lit à saint Pierre.

Pour bien garder la ville, il faut la défendre de trois maux, de la violence des tyrans, des ruses des hérétiques, et des tentations des démons. L'ornement de l'Epouse doit consister dans les bonnes œuvres, dans les bonnes mœurs, et dans une conduite prudente et légitime. La nourriture des brebis doit se puiser ordinairement dans les pâturages excellents de l'Ecriture sainte, comme dans l'héritage dru Seigneur, mais il y faut apporter quelque discernement. Car il y des commandements qui sont imposés aux. esprits durs et charnels, par une loi de vie qui est inviolable. Il y a des dispenses qui sont données par miséricorde aux personnes infirmes et faibles. Et il y a des conseils forts et solides, qui sont proposés par une, sagesse profonde à ceux qui sont sains et exercés à discerner le bien d'avec le mal. Car à ceux qui sont dans l'enfance on ne donne comme à des enfants que le, lait des exhortations, non des viandes solides. Il faut ajouter à cela que les, bons et fidèles pasteurs ne cessent point d'engraisser leur troupeau par des exemples salutaires et agréables, et plutôt par les leurs que par ceux des autres. Car s'ils le font plutôt, par, ceux d'autrui , que par les leurs propres, cela tourne à leur confusion, et il s'en faut tien que le troupeau profite autant. Par exemple, si moi, qui à votre égard semble tenir la place de pasteur, je vous parle de la douceur de Moïse, de la patience de Job, de la miséricorde de Samuel, de la sainteté de David, et d'autres exemples semblables de vertus, et que je sois sévère et impatient, sans miséricorde et sans piété, vous goûterez moins sans doute ce que je vous dirai, et m'écouterez avec moins d'ardeur. Or, j'appréhende bien que cela ne soit ainsi à mon égard. Alois je laisse à la divine bonté à suppléer ce qui vous manque de notre part et à corriger ce qui est défectueux en nous. Le bon pasteur aura soin, aussi d'avoir en lui ce sel dont il est parlé dans l’Evangile (Marc, IX, 49), sachant qu'un discours assaisonné de ce sel est, ainsi agréable que salutaire. Voilà ce que j'avais à dire touchant le garde de la cité, l'ornement de l'Epouse et la nourriture des brebis.

10. Je veux néanmoins encore expliquer cela plus en détail pour ceux qui briguant les honneurs avec une avidité excessive, s'engagent témérairement à porter des fardeaux qui sont au-delà de leurs propres forces, et s'exposent à de très-grands périls, afin qu'ils sachent pourquoi ils y sont entrés, selon cette parole de l'écriture : " Mon âme, pourquoi êtes-vous venue ici. " Car pour garder seulement la cité comme il faut, il faut un homme fort, spirituel, et fidèle. Fort, pour repousser les insultes de l'ennemi, spirituel, pour découvrir ses embûches, et fidèle, pour ne pas chercher ses propres intérêts. D'ailleurs, pour régler et corriger les moeurs, ce qui regarde l'ornement de l'épouse, il n'y a personne qui ne voie qu'une ceinture exacte de la discipline y est absolument nécessaire? C'est pourquoi quiconque est engagé dans ce ministère doit être enflammé de ce zèle dont était embrasé cet homme si jaloux de la gloire de l'épouse du Seigneur, lorsqu'il disait : " J'ai pour vous une sainte jalousie. Car je vous ai fiancés à Jésus-Christ, afin que vous vous conserviez purs pour lui seul (I Cor. XI, 2). " De plus, comment. un pasteur ignorant pourrait-il conduire les troupeaux. du Seigneur dans les pâturages des Ecritures divines? Mais quand il serait savant, s'il n'est homme de bien, n'y a-t-il pas sujet de craindre qu'il ne nourrisse pas tant son troupeau par l'abondance de sa doctrine, qu'il ne lui nuise par la stérilité de ses vertus? Sans la science donc et la bonne vie, c'est témérairement qu'on s'ingère dans cet emploi. Mais je suis obligé de finir, quoique néanmoins je n'aie pas achevé tout ce que j'ai à dire sur ce sujet. Nous sommes appelés à une autre matière (a) à laquelle il est indigne que celle-ci cède le pas. Je me trouve pressé de tous côtés, et je ne sais lequel des deux je dois souffrir plus impatiemment, ou d'être, arraché de celle-ci, ou d'être contraint d'entrer en celle-là, à moins de dire que ces deux maux ensemble sont bien plus fâcheux que l'un d'eux en particulier. O servitude, ô nécessité ! Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais. Remarquez néanmoins, s'il vous plaît, où nous en sommes restés, afin que dès qu'il nous sera libre de reprendre ce discours,nous commencions par là au nom de l'époux de l'église, Jésus-Christ Notre Seigneur, qui étant Dieu, est élevé au dessus de tout, et béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

a Ces paroles indiquent que ce sermon a été interrompu par une nécessité quelconque et que saint Bernard a dû le terminer là à un signal donné, soit parce que l'heure de la table commune était sonnée, soit pour toute autre occupation à laquelle il trouvait indigne de subordonner le développement de son sujet. L'affaire importante était plutôt ce qui fait le sujet du sermon suivent, si en en juge par les paroles par lesquelles il commence.

SERMON

1. Or ça, nous sommes à notre poste ; nous avons vu hier quels sont les conducteurs que nous souhaiterions avoir dans les chemins où nous marchons, mais non pas quels sont ceux que nous avons. Ils sont bien différents des premiers. Tous ceux que vous voyez aujourd'hui autour de l'épouse et comme à ses côtés, ne sont pas amis de l'époux. Il y en a très-peu parmi eux qui ne cherchent point leurs propres intérêts. Ils aiment les présents, et ils ne peuvent pas aimer également Jésus-Christ, parce qu'ils ont donné les mains aux richesses. Voyez comment ils sont. brillants et parés, vêtus comme une épouse qui sort de la chambre nuptiale. Si vous en voyez un de cette sorte venir de loin, ne le prendriez-vous pas plutôt pour l'épouse que pour un gardien de l'Epoux. Mais d'où croyez-vous que leur vie eût cette abondance de toutes choses, cette magnificence dans les habits, ce luxe de table, ces monceaux de vaisselle d'or et d'argent, sinon des biens de l'épouse. Voilà pourquoi elle est pauvre, indigente, et pourquoi elle a un extérieur si misérable, si négligé, si pâle et si défait. Certes, ce n'est pas là aimer l'épouse, mais la d'épouiller ; ce n'est pas la garder, mais la détruire ; ce n'est pas la défendre, mais l'exposer; ce n'est pas l'instituer, mais la prostituer; ce n'est pas paître le troupeau, mais c'est le maltraiter, le dévorer. Selon cette parole du Seigneur : " Ils dévorent mon peuple comme ils feraient d'un morceau de pain (Psal. XIII, 4). Et : Ils ont dévoré Jacob et désolé sa demeure (Psa. LXXVIII, 7). " Et dans une autre prophétie : " Ils mangeront les péchés de mon peuple (Isa. V, 8), " c'est-à-dire, ils exigent le prix des péchés, et ils n'ont pas soin des pécheurs. Qui trouverez-vous, parmi ceux qui sont préposés au gouvernement de l'église, qui ne songe pas plutôt à vider la bourse, qu'à extirper les vices de ceux qui lui sont soumis. Où sont ceux qui fléchissent la colère de Dieu par leurs prières, qui apprennent aux âmes à ménager les miséricordes du Seigneur. Encore, ne parlons-nous que des moindres maux, ils ne font de beaucoup plus grands, dont ils seront bien sévèrement punis.

2. Mais c'est en vain, que nous nous arrêtons à leur parler, puisqu'ils ne nous entendent pas. Et quand même ce que nous disons serait mis par écrit, ils dédaigneront de le lire ; ou s'ils le lisent, ils se fâcheront contre moi, quoiqu'ils devraient bien plutôt se fâcher contre eux-mêmes. Laissons donc ces hommes, qui ne trouvent pas l'épouse, mais qui la vendent, et considérons plutôt ceux par qui l'épouse dit qu'elle a été trouvée. Ceux d'à présent ont bien hérité de leur ministère, mais non pas de leur zèle. Tous désirent leur succéder, mais peules imiter. O qu'il serait à souhaiter qu'ils fussent aussi vigilants à s'acquitter des foutions de leurs charges, qu'ils sont ardents à briguer leurs chaires. Si cela était, ils veilleraient avec bien plus de soin qu'ils ne le font à garder celle qu'ils ont trouvée, et qui leur a été commise. Ou plutôt ils veilleraient sur eux-mêmes, et ne donneraient pas sujet tic dire d'eux. : " Mes amis et mes proches se sont approchés de moi pour me combattre (Psal. XXXVII, 12). " Cette plainte est sans doute très-juste, et elle ne peut plus justement convenir qu'à notre siècle. Nos sentinelles ne se contentent pas de ne nous point garder, elles nous perdent. Car ensevelies dans un profond sommeil, elles ne s'éveillent point au tonnerre des menaces du Seigneur, pour redouter au moins leur propre péril. De là vient qu'étant impitoyables pour elles-mêmes, elles n'ont garde d'avoir de la pitié pour ceux qui leur appartiennent, elles les font périr, et périssent avec eux.

3. Mais qui sont les sentinelles par qui l'épouse dit qu'elle a été trouvée ? Ce sont les apôtres et les hommes apostoliques. Ce sont vraiment eux qui gardent la ville, c'est-à-dire l'église qu'ils ont trouvée, et qui la gardent avec d'autant plus de soin et de vigilance, qu'ils la voient, en ce temps, exposée à de plus grands périls, aux maux domestiques et intimes, ainsi qu'il est écrit : " Et les ennemis de l'homme sont ses domestiques (Mich. VII, 6). " Car ils ne délaissent pas celle pour qui ils ont combattit jusqu'à l'effusion de leur sang, mais ils la protègent et la gardent jour et nuit, c'est-à-dire dans leur vie et dans leur mort même. Car si la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux, je ne fais point de doute qu'ils ne la protègent maintenant d'autant plus puissamment que leur autorité et leur puissance se sont accrues davantage.

4. Vous assurez ces choses, dira-t-on, comme si vous les voyiez de vos yeux. Cependant nul homme ne les a jamais vues. A quoi je réponds : Si vous croyez que le témoignage de vos yeux est fidèle, le témoignage de Dieu l'est bien davantage. Car il dit : " Jérusalem, j'ai établi des sentinelles sur vos murs pour vous garder jour et nuit, et elles ne se tairont jamais (Isa. LXII, 6). " Mais cela concerne les anges, direz-vous. Je ne le nie pas. Ces esprits bienheureux sont tons les ministres de Dieu pour exécuter ses ordres. Mais qui m'empêchera de croire la même chose de ceux qui ne sont pas inégaux aux anges en puissance, et qui, par leur affection et leur bonté, nous sont peut-être d'autant plus favorables, qu'ils nous sont plus unis par la participation d'une même nature ? Ajoutez à cela qu'ils ont souffert les mêmes afflictions, et les mentes misères auxquelles nous sommes encore exposés en cette vie. Ces aunes bienheureuses rie sont-elles point touchées d'une plus grande compassion pour nous, lorsqu'elles se souviennent qu'elles ont passé par le feu et par l'eau, et vous nous avez fuit entrer dans un lieu de rafraîchissement (Psal. LXV, 12)? " Quoi! ils nous laisseront au milieu des feux et des flots, qu'ils ont traversés eux-mêmes, et ils ne daigneront pas seulement tendre la main à leurs enfants en danger? Non sans doute ils ne le feront pas. Vous êtes bien heureuse, sainte église notre mère, vous êtes bien heureuse dans le lieu de votre exil, puisque volis recevez des secours du ciel et de la terre. Ceux qui vois gardent ne dorment ni rie sommeillent point. Vos gardes sont les saints anges, vos sentinelles sont les âmes des justes. Ceux-là ne se trompent point qui croient que vous avez été également trouvée des uns et des autres, et que les uns et les autres vous gardent également. Ils ont tous une raison particulière pour prendre soin de vous. Ceux-ci parce qu'ils ne recevront point leur perfection sans vous, et ceux-là, parce que leur nombre rie sera rempli que par vous. Car qui rie sait que Satan, en tombant du ciel avec ses complices, a beaucoup diminué le nombre des anges? Ils attendent donc tous leur consommation de vous, les une celle de leur nombre, et les autres celle de leurs désirs. Reconnaissez par conséquent que cette parole du psaume vous concerne : "Les justes attendent que vous me récompensiez (Psal. CXLI, 8). "

5. Et remarquez qu'il n'est pas dit qu'elle les a trouvés, mais que ce sont eux qui l'ont trouvée. parce que, comme je le pense, ils étaient destinés à cet emploi. Car comment prêcheront-ils s'ils ne sont envoyés ? Aussi lisons-nous dans l'évangile que le Seigneur dit aux apôtres : " Allez, c'est moi qui vous envoie (Luc. X, 3). " Et : Allez, " prêchez l'évangile à toute créature (Marc. XVI, 15). " Il en est ainsi, elle cherchait l'époux, et l'époux le savait bien, parce qu'il l'avait excitée lui-même à le chercher, et lui avait donné le désir d'accomplir ses préceptes et la loi de vie, pourvu que quelqu'un l'instruisît, et lui enseignât la voie de la sagesse. C'est pourquoi il envoie au devant d'elle des personnes pour planter et pour arroser, c’est-à-dire pour l'entretenir et la continuer dans la certitude de la vérité, en lui apprenant des nouvelles certaines de son Bien-aimé, car ce que son âme cherche, et ce qu'elle aime passionnément, c'est la vérité.

Et, en effet, qu'est-ce que l'amour fidèle et véritable de l’âme, sinon celui qui lui fait aimer la vérité ? Je suis doué de la raison, je suis capable de la vérité, vrais à quoi cela me sert-il, si je n'ai de l'autour pour ce qui est vrai? C'est là le fruit de ces branches, et moi j'en suis la racine. Je ne suis pas eu sûreté contre la cognée si on me trouve sans cet amour. C'est proprement en cela que je suis formé à l’image de Dieu, et que je suis plus excellent que tous les autres animaux ; c'est ce qui donne la hardiesse à mon âme d'aspirer aux doux et chastes embrassements de la vérité, et de me reposer en son amour avec toute sorte de plaisir et de confiance, si néanmoins elle trouve grâce devant les yeux d'un si grand époux, et s'il la juge digne d’arriver à un si haut comble de gloire, ou plutôt s'il la rend exemple de taches et de rides, et de toute sorte d'impureté. A quel danger et à quel supplice croyez-vous que s'expose celui qui laisse oisif un si précieux don de Dieu? Mais nous vous parlerons de cela une autrefois.

6. L'Epouse ne trouve donc point celui qu'elle cherchait, et elle est trouvée de. ceux qu'elle ne cherchait point. Que ceux qui sont assez hardis pour marcher dans les voies de la vie, sans guide et sans conducteur, écoutent ceci. Ils sont eux-mêmes leurs maîtres et leurs disciples dans cet art spirituel. Ils ne se contentent pas de cela, ils assemblent des disciples, et ces aveugles conduisent d'autres aveugles. Com bien en a-t-on vus qui, par là, se sont. dangereusement égarés du droit chemin, car, ignorant les artifices de Satan et ses ruses, il est arrivé que ceux qui avaient commencé par l'esprit ont achevé par la chair, sont tombés dans des désordres houleux et abominables. Qu'ils prennent donc garde de marcher avec précaution, et qu'ils prennent exemple sur l'Epouse, qui n'a pu attendre en aucune sorte celui qu'elle désirait, qu'elle n'ait été d'abord rencontrée de ceux du ministère de qui elle s'est servie pour avoir quelque connaissance de son bien-aimé, c'est-à-dire pour apprendre la crainte du Seigneur. Celui qui ne veut pas donner la main à un maître la donne à un séducteur. Et celui qui laisse aller le brebis aux pâturages sans gardien, fait paître, non les brebis, mais les loups.

7. Maintenant, voyons en quel sens l'épouse dit qu'elle a été trouvée, car il me semble qu'elle se sert de cette expression d'une façon assez extraordinaire, et comme si l'église n'était venue que d'un lieu, quoiqu'elle soit venue de l'Orient et de l'Occident et des extrémités de la terre, selon la parole du Seigneur (Matth. VIII, 11). Elle n'a pas même été d'abord assemblée en un même lieu pour pouvoir être trouvée par les apôtres ou par les anges, et conduite à celui qu'aime son âme. Est-ce qu'elle a été trouvée avant qu'elle ait été assemblée? Non certainement, puisqu'elle n'était pas encore ? C'est pourquoi, si elle avait dit qu'elle a été assemblée ou ramassée, ou, pour parler en termes plus convenables pour l'église, convoquée par les prédicateurs, j'aurais passé cela simplement sans y faire aucune réflexion, car ce sont les coadjuteurs du Dieu qui dit lui-même, " que celui qui ne recueille point avec lui, dissipe (Matth. XII, 30)." On peut dire même avec raison qu'elle a été fondée et édifiée par eux, avec celui qui dit dans l'évangile : " J'édifierai mon église sur cette pierre (Matth. XVI, 18) Et : elle est fondée sur cette pierre ferme ( Matth. VII, 15). " Au lieu que maintenant elle ne dit rien de tout cela, mais, usant d'une manière de parler peu commune, elle dit qu'elle a été trouvée. Ce qui nous donne lieu de nous arrêter un peu, et de croire qu'il y a en cet endroit quelque chose de caché que nous devons examiner avec plus de soin.

8. J'avais dessein, je vous l'avouerai, de passer outre, pour ne point m'engager à une recherche dont je suis absolument incapable. Mais quand je me souviens en combien d'endroits obscurs et difficiles j'ai été aidé, contre mon espérance., par le secours de vos prières, j'ai honte de mon peu de foi, et, blâmant ma crainte, j'entreprends, non pas avec témérité, mais sans crainte, ce que je voulais éviter. .l'espère que l'assistance accoutumée du Seigneur ne me manquera pas; mais si je n'en fuis pas digne au moins ce que vous dirai ne sera pas tout-à-fait inutile, puisque vous l'écoutez avec bienveillance et attention. Mais ce sera pour le discours suivant, car il est temps de finir. Je prie l'époux de l'église, Jésus-Christ Notre-Seigneur, de vous faire la grâce, non-seulement de retenir les choses que vous entendez, mais encore de les aimer et de les accomplir efficacement, lui qui étant. Dieu, et élevé par dessus tout, est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

LXXVIII. L'Epouse, c'est-à-dire l'église des élus, a été prédestinée de Dieu avant tous les siècles, et prévenue de sa grâce pour le chercher et se convertir.

1. Nous nous sommes arrêté, si je m'en souviens bien, à l'endroit où l'épouse dit qu'elle a été trouvée par ses prédicateurs, et nous avons hésité à passer outre par une sorte de scrupule. Nous avons dit quelle était la cause de notre hésitation et de notre répugnance à passer outre, c'est qu'il nous semblait qu'il y a quelque chose de caché dans ces paroles, mais nous ne l'avons pas pu expliquer, parce que nous étions pressé de finir. Que nous reste-t-il donc à faire, sinon à tenir notre promesse? Dans le grand mystère que le Docteur des nations a interprété du mariage chaste et saint de Jésus-Christ avec l'Eglise (Ephes. V, 32), et qui est l'ouvrage de notre salut, trois choses concourent ensemble, Dieu, l'ange et l'homme. Et, en vérité, comment Dieu ne prendrait-il pas soin des noces sacrées de son Fils bien-aimé : il le fait et de tout son coeur ? Pour lui, il serait suffisant de l'accomplir par sa seule volonté, et par lui-même, sans le secours de ceux-ci; mais eux ne peuvent rien faire sans lui. Si donc il s'est servi d'eux dans cet ouvrage, ce n'a pas été pour en tirer du secours, mais pour leur propre bien. Car il a placé pour les hommes le mérite dans les oeuvres, selon cette parole : " L'ouvrier est digne de sa récompense (Luc. X, 7) : Et chacun recevra selon son travail ( I Cor. III, 8), " tant celui qui plante dans la foi, que celui qui arrose ce qui est planté. De même lorsqu'il se sert du ministère des anges pour le salut du genre humain, n'est-ce pas afin que les hommes les aiment ? Car, que les anges aiment les hommes, c'est ce dont on ne peut douter, puisqu'ils n'ignorent pas que ce sont les hommes qui doivent réparer les anciennes ruines de leur cité. Et certes il était, bien digne que le royaume de l'Amour ne fut point gouverné par d'autres lois que par l'amour mutuel de ceux qui y doivent régner ensemble, et par les pures affections des uns et des autres envers Dieu.

2. Mais il y a bien de la différence dans la manière dont ces trois causes opèrent, selon la noblesse et la dignité de chacune d'elles. Dieu fait ce qu'il veut par sa seule volonté, sans empressement, sans mouvement, sans changement de lieu ou de temps, de causes ou de personnes. Car il est le Seigneur les armées qui juge toutes choses avec tranquillité (Sap. XIl, 3). Il est la souveraine sagesse qui dispose tout avec douceur. L'ange n'agit point sans changer de lieu et de temps, et toutefois il agit sans aucun empressement. Mais l'homme ne peut agir ni sans empressement et chaleur d'esprit, ni sans un mouvement local et corporel. Aussi lui ordonne-t-on d'opérer son salut avec crainte et tremblement (Phil. II, 12), et de manger son pain à la sueur de son visage (Gers. III, 19).

3. Cela supposé, considérez maintenant avec moi que dans l'ouvrage magnifique de notre salut, il y a trois choses que Dieu, qui en est l'auteur, s'approprie, et en quoi il prévient tous ceux qui l'aident et qui coopèrent avec lui.

Ce sont la prédestination, la création, l'inspiration. La prédestination n'a point commencé avec l'Eglise ni même avec le monde,mais elle est de toute éternité et avant tous les temps. La création a commencé avec le temps. Et l'inspiration se fait dans le temps où Dieu veut, et quand il veut. Selon la prédestination, l'assemblée des élus a toujours été en Dieu.

Si l'infidèle s'en étonne, qu'il apprenne une chose qui est bien plus étonnante encore, c'est qu'elle lui a toujours été agréable, et qu'il l'a toujours aimée. Pourquoi ne publierais-je pas hardiment un secret que m'a découvert, dans le sein de Dieu, celui qui nous a fait part de tant d'autres secrets? Je veux parler de saint Paul, qui n'a pas craint de divulguer ce secret qu'il a tiré des trésors de la bonté de Dieu. " Il nous a bénis, dit-il, en Jésus-Christ, de toutes les bénédictions célestes, ainsi qu'il nous a choisis en lui avant la création du monde, afin que l'aimant, nous soyons saints et sans taches en sa présence (Ephes. I, 3). Et il ajoute : il nous a prédestinés pour être ses enfants adoptifs par Jésus-Christ en lui, selon les desseins de sa volonté, à la louange et à la gloire de la, grâce dont il nous a gratifiés en son fils bien-aimé (Ibid. V). " Et il n'y a point de doute que cela ne soit dit au nom de tous les élus, qui sont l'église. Qui donc, même entre les esprits bienheureux, a jamais pu trouver cette église dans l'abîme si profond de l'éternité, avant que l'ouvrage de la création fût produit an jour, sinon celui à qui l'éternité même, qui est Dieu, l'a voulu révéler.

4. Et lorsque, au commandement du créateur, elle a parti sous les espèces et les formes visibles des corps, néanmoins elle n'a pas été aussitôt trouvée par les hommes ou par les anges, car elle n'était pas connue, et se trouvait environnée des ombres de l'homme terrestre et couverte de la nuit épaisse de la mort. Or nul enfant des hommes n'est venu au monde sans le voile de cette confusion générale, excepté un seul, celui qui y est entré exempt de toute tache. C'est Emmanuel, qui néanmoins s'est revêtu de nous et pour nous de la ressemblance, non de la réalité de la malédiction et, du péché. Car nous lisons dans l'Apôtre, " qu'il est apparu dans la ressemblance de la chair de péché, afin de détruire par le péché même, le péché qui était dans la chair (Rom. VIII, 3). " Tout. le reste, élu ou réprouvé est entré dans cette vie de la même manière, car il n'y a point de distinction, tous ont péché, et tous portent les marques de leur honte. C'est donc pour cela que, quoique l'église fût déjà créée, elle ne pouvait pourtant pas être trouvée ou reconnue par aucune créature, attendu qu'elle était cachée d'une merveilleuse manière, dans le sein de la prédestination et dans la masse d'une malheureuse damnation.

5. Mais celle que la sagesse prédestinante avait cachée de toute éternité, et que la puissance créatrice n'avait point produite au commencement du monde, la grâce visitante l'a relevée dans son temps, par l'opération que j'ai nommée inspiration, parce qu'il s'est fait une infusion de l'esprit de l'époux dans les hommes, pour les préparer à l'évangile de la paix, c'est-à-dire pour préparer une voie au Seigneur, et à la connaissance de sa gloire, dans les coeurs de tous ceux qui étaient prédestinés à la vie. C'est en vain que les sentinelles auraient travaillé à la prédication de l'évangile, si cette grâce n'eût précédé. Mais en voyant maintenant que la parole de Dieu court avec vitesse, comme dit le Prophète, que les peuples se convertissent aisément au Seigneur, que les tribus et les langues, comme parle l'Ecriture, concourent dans l'unité de la foi, et que, des extrémités de la terre ils se rassemblent dans le sein d'une même mère catholique, ils reconnaissent les richesses de la grâce, qui depuis tant de siècles étaient demeurées cachées dans le secret de la prédestination éternelle, et ils se réjouissent d'avoir trouvé celle que le Seigneur s'est choisie pour Epouse avant tous les temps.

6. On voit par là, je crois, que ce n'est pas sans raison que l'épouse témoigne qu'elle a été trouvée; mais en ce sens qu'ils l'ont assemblée non pas choisie, qu'ils l'ont rencontrée non pas convertie. Car, la conversion de chacun des fidèles doit être attribuée à celui à qui tout le monde doit dire avec le Psalmiste : "Convertissez-nous, ô Dieu, qui êtes notre salut (Psal. LXXXIV. 5). " Mais on ne peut pas dire qu'il l'ait trouvée, comme on dit qu'il l'a convertie. Car , voilà comment les choses se passent : Le Seigneur ne trouve pas ; il prévient, or, le prévenir exclut de trouver. En effet, que trouverait celui qui n'a jamais rien ignoré " Or, le Seigneur, dit l'Apôtre, connaît ceux qui sont à lui ( II Tim. II. 19). " Et que dit-il lui-même " Je connais ceux que j'ai choisis dès le commencement." évidemment, on ne peut pas dire, que celle que Dieu a connue, choisie, aimée et formée de toute éternité, ait été trouvée par lui; néanmoins, je dirai hardiment qu'il l'a préparée, afin qu'on la trouvât. " Car, celui qui l'a vu, en a rendu témoignage, et nous savons que son témoignage est véritable (Joan. XIX. 35). " " J’ai vu, dit Saint-Jean, la sainte cité, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel, Dieu l'avait préparée comme une épouse ornée pour un époux (Apoc, XXI. 2). " Et cet apôtre était une des sentinelles qui gardent la cité. Mais écoutez celui-là même, qui l'a préparée ainsi, il la montre du doigt, aux sentinelles, si je puis parler ainsi, quoique sous une autre figure : " Levez les yeux, dit-il, et voyez les régions qui sont déjà toutes jaunes, c'est-à-dire, toutes préparées pour la moisson (Joan IV. 35). " Voilà comment le père de famille invite les ouvriers à travailler quand il voit que toutes choses sont ainsi préparées, afin que sans beaucoup de travail de leur part, ils puissent se glorifier d'être les coadjuteurs de Dieu. Car, qu'ont-ils à faire ? Ils ont à chercher l'épouse, et, quand ils l'ont trouvée, à lui apprendre des nouvelles de son bien-aimé. Car, ils ne cherchent pas leur propre gloire, mais celle de l'épouse, parce qu'ils sont ses amis. Et ils n'auront pas beaucoup à travailler pour cela, puisque l'épouse est déjà présente, et qu'elle le cherche avec toute l'ardeur imaginable, tant sa volonté est bien préparée par le Seigneur.

7. Car, bien que ces sentinelles ne lui disent encore rien, elle les interroge au sujet de son bien-aimé, et elle prévient ses prédicateurs, prévenue elle-même par lui : " N'avez-vous point vu, leur dit-elle, celui qu'aime mon âme (Cant. III. 3) ? " C'est donc avec raison qu'elle dit qu'elle a été trouvée par ceux qui gardent la ville, car elle sait qu'elle est déjà connue et prévenue par le maître même de la ville, aussi les sentinelles la trouvent-elles et ne la font-elles pas ce qu'elle est. Voilà comment Corneille fut trouvé par saint Pierre, et saint Paul, par Ananie. Car, tous deux étaient prévenus et préparés par le Seigneur. Qu'y avait-il de plus préparé que Saul, qui avait déjà crié d'une voix et d'un esprit soumis : " Seigneur, que voulez-vous que je fasse (Act. IX. 6). " Et Corneille ne l'était pas moins, puisque par les aumônes et les oraisons que le Seigneur lui inspirait de faire, il mérita de parvenir à la foi (Act. X. 5). Saint Philippe trouva aussi Nathanaël. Mais le Seigneur l'avait déjà vu auparavant, lorsqu'il était sous le figuier (Joan. I. 44). Ce regard du Seigneur n'était-il pas une préparation? De même, il est rapporté que saint André trouva Simon son frère (Ibid. 41), mais il avait aussi été connu et prévenu par le Seigneur, en sorte qu'il fut appelé Céphas (Ibid. 42), c'est-à-dire ferme dans la foi.

8. Nous lisons de la Vierge, qu'elle fut trouvée grosse par l'opération du Saint-Esprit. Je crois que l'épouse du Seigneur a quelque chose de semblable à sa mère en ce point. Car, si elle ne s'était trouvée aussi remplie du Saint-Esprit, elle n'eût pas interrogé si familièrement ceux qui la cherchaient, au sujet de celui dont il est l'Esprit. Elle n'attend pas qu'ils lui disent pourquoi ils étaient venus à elle, elle leur parle elle-même, et de l'abondance du cour. " N'avez-vous point vu celui qu'aime mon âme ? " Elle ne savait pas que les yeux qui l'avaient vu étaient bienheureux, et, dans son admiration pour ceux qui avaient eu ce bonheur, elle disait : N'êtes-vous point de ceux qui ont reçu la grâce de voir celui que tant de rois et de prophètes ont souhaité voir, et n'ont point vu? N'est-ce pas vous qui avez mérité de voir la sagesse dans la chair, la vérité dans un corps, Dieu en l'homme ? Plusieurs disent, il est ici, il est là. Mais je pense qu'il est plus sûr pour moi, de vous croire, vous qui avez bu et mangé avec lui, depuis qu'il est ressuscité. Je crois que cela suffit sur la demande que l'épouse fait aux sentinelles, sinon nous suppléerons le reste, dans un autre discours. Mais, toujours est-il évident qu'elle a été prévenue par le Saint-Esprit, et trouvée par ceux qui gardent la ville , puisque c'est maintenant elle que Dieu a connue, prédestinée de toute éternité, et préparée pour être dans tous les siècles les délices immortelles de son fils bien-aimé, germant comme un lis, et fleurissant éternellement devant le Seigneur et le père de mon Seigneur Jésus-Christ, l'époux de l'église qui, étant Dieu, est élevé par dessus tout, et béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

LXXIX. De quel amour fort et indissoluble l'âme tient l'époux embrasé. Retour de l'époux, à la fin des siècles, vers la Synagogue des Juifs, pour la sauver.

1. " N'avez-vous point vu celui qu'aime mon âme (Cant. III. 3) ? " O amour violent, amour brûlant, amour impétueux, qui ne laisse point penser à autre chose qu'à toi, qui méprises tout le reste, et es content de toi-même! Tu confonds l'ordre, tu ne tiens pas compte de l'usage, tu ignores toute mesure, tu triomphes en toi-même, de toutes les règles de l'opportunité, de la raison, de la pudeur, de la prudence et du jugement, tu foules aux pieds tout cela. Toutes les pensées et les paroles de l'épouse, sont pleines de toi, à l'exception de tout le reste, tant tu t'es emparé de son cœur et de sa langue. " N'avez-vous point vu celui qu'aime mon âme? " Comme s'ils connaissaient ses pensées; vous demandez des nouvelles de celui qu'aime votre âme mais quel est son nom. Qui êtes-vous, et qui est-il? Si je fais cette remarque, c'est à cause de cette façon singulière de parler, et de cette négligence si remarquable de paroles, en quoi cette partie de l'écriture parait bien différente des autres. Aussi, dans cet épithalame, il ne faut point considérer les paroles, mais les affections et les mouvements, parce que l'amour saint, qui en fait tout le sujet, ne doit pas être pesé par les paroles ou par la langue, mais par les rouvres et par la vérité. L'amour y parle partout. Et, si quelqu'un veut en acquérir quelque intelligence, il faut qu'il aime. En vain, celui qui n'aime pas écoutera ou lira ce cantique d'amour, les discours enflammés ne peuvent être compris par une âme froide. Car, comme la langue grecque ou latine ne peut être entendue de ceux qui ne savent ni le grec ni le latin, ainsi en est-il de ce langage d'amour; il est étrange et barbare à ceux qui n'aiment pas, et ne frappe leurs oreilles que de sons vains et stériles, comme celui de l'airain et des cymbales. Mais parce que ces sentinelles ont appris du Saint-Esprit à aimer, elles entendent le langage du Saint,-Esprit, et peuvent répondre sur le champ aux paroles d'amour qui leur sont dites, et y répondre en la même langue, c'est-à-dire par des sentiments d'amour et par des devoirs de piété.

2. Car ils l'instruisent si bien en peu de temps de ce qu'elle cherche, qu'elle dit : " A peine les eus-je un peu dépassés, que j'ai trouvé celui qu'aime mon âme (Cant. III. 4). " Un peu, dit-elle, parce qu'ils lui ont donné une parole abrégée, en lui donnant le symbole de la foi et ce qui suit dans les mêmes termes. Il fallait que l'épouse passât par eux, afin de connaître la vérité, mais il fallait aussi qu'elle les dépassât. Car si elle ne les avait point dépassés, elle n'aurait point trouvé celui qu'elle cherchait. Et ne doutez point qu'eux-mêmes ne le lui aient conseillé. Car ils ne s'annonçaient pas eux-mêmes, mais annonçaient le Seigneur Jésus, qui, sans doute, est au dessus d'eux et au delà. C'est pourquoi il dit : " Passez à moi, vous tous qui désirez me posséder (Eccles. XXIV. 26). " Et il ne lui suffisait pas de passer, mai s on lui enseigne à passer outre, parce que celui qu'elle cherchait était aussi allé plus loin. Car, non-seulement, il était passé de la mort à la vie, mais il était passé jusqu'à la gloire. Il fallait donc qu'elle passât outre. Autrement, elle n'aurait pu atteindre celui dont elle n'eût pas suivi les traces, partout où il était allé.

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