Le Sang du pauvre (page 5)
— Que vous le vouliez ou non, monsieur l’épicier, vous êtes le gardien de tous vos frères, et si votre sale maison croule de cette fraternité-là, tant mieux ! Vous y gagnerez l’égalité avec ceux qui souffrent et la liberté de votre âme. C’est la seule application tolérable de la devise républicaine qui nous idiotifie et nous empoisonne depuis cent ans.
V LE DÉSIR DES PAUVRES
La Règle de notre Ordre nous défend de faire l’aumône.
Un Père de l’Assomption.
J’ai connu un garde-chiourme qui se nommait Monsieur Désir.
Ce qui doit, un jour, accuser si terriblement les riches, c’est le Désir des pauvres. Voici un millionnaire qui détient, inutilement pour lui, ou qui dépense en une minute, pour une fantaisie vaine, ce qui, durant cinquante ou soixante ans, a été l’objet des vœux désespérés d’un pauvre homme. Rien qu’en France, il y en a des centaines de mille, car il n’est pas nécessaire qu’ils aient des millions. Tout homme qui possède au delà de ce qui est indispensable à sa vie matérielle et spirituelle est un millionnaire, par conséquent un débiteur de ceux qui ne possèdent rien.
Nul n’a droit au superflu, excepté le Fils de Dieu incarné. Celui-là fut privilégié au delà de tout ce qui peut être dit ou imaginé, au point que son privilège n’a pu être connu que par révélation. « Le nombre des coups de fouet que reçut le Sauveur, depuis les pieds jusqu’à la tête », dit la célèbre voyante d’Agreda, « fut de 5115 » ! Quelques autres ont été plus loin. Or, la terrible flagellation romaine, telle qu’on l’appliquait en Judée, ne devait pas dépasser 39, quadragenas una minus. Tel était le Désir exorbitant du Roi des pauvres, son superflu ! On ne sait rien du chiffre des soufflets, des coups de poing et des crachats, mais il est présumable qu’il dut être en proportion.
Le désir de l’homme, c’est l’homme lui-même et le désir de l’Homme-Dieu était naturellement de satisfaire pour tous les hommes, à quelque prix que fut le miracle. De ce point de vue le désir du riche devrait être, au moins, son nécessaire des souffrances du pauvre, et celui du pauvre son nécessaire du superflu des consolations dont le riche est accablé.
Existe-t-il un seul prêtre qui oserait prêcher sur ce texte : « Væ vobis divitibus quia habetis consolationem vestram ! Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation ! » ? C’est trop grave, trop évangélique, trop peu charitable. Les riches n’entendent pas que les pauvres aient des consolations ou des plaisirs. L’idée qu’un indigent aura acheté du tabac ou pris une tasse de café leur est insupportable. Ils ont raison, sans le savoir, puisque les pauvres souffrent pour eux. Mais ils gardent leur consolation à eux, leur consolation épouvantable, et quelle agonie lorsque, devant expier, par des compensations indicibles, chaque parcelle de leur homicide richesse, ils verront s’avancer sur eux cette montagne de tourments !
Consolationem vestram. Quelle désolation inverse est impliquée par ce mot ineffaçable et quel désir de l’autre côté ! Le désir d’avoir du pain, d’avoir un peu de ce bon vin qui réjouit le cœur, le désir des fleurs et de l’air des champs, de tout ce que Dieu a créé pour les hommes, sans distinction ; le désir au moins du repos après le labeur, quand sonne l’Angélus du soir. — Mes enfants, ma femme vont mourir, condamnés par des milliers de mes frères qui les sauveraient en donnant seulement la pitance d’un de leurs chiens. Moi-même je n’en peux plus et je suis comme si je n’avais pas une urne précieuse, une âme de gloire que les cieux ne rempliraient pas, mais que l’avarice des premiers-nés du Démon a faite aveugle, sourde et muette. Cependant ils n’ont pas pu tuer le désir qui me torture !…
Une pauvre vieille doit une dizaine de francs à une dame de charité qui lui dit : — Vous ne pouvez pas me donner d’argent, vous me donnerez votre travail. La malheureuse, pleine du désir de s’acquitter, travaille donc, faisant le ménage, le savonnage, la cuisine, la couture. Les semaines, les mois, les années passent ainsi. La mort arrive. Elle doit toujours dix francs et une reconnaissance éternelle.
La méchanceté la plus horrible est d’opprimer les faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre. Prendre le pain d’un enfant ou d’un vieillard, par exemple, et combien d’autres iniquités du même genre dont la seule pensée crève le cœur, c’est tout cela qui doit être strictement, rigoureusement, éternellement reproché aux riches.
J’en sais deux, que je pourrais nommer, l’homme et la femme. Ceux-là exigent de leur bonne, souvent renouvelée — l’indignation et l’horreur la mettant bientôt en fuite — qu’elle jette dans la boîte aux ordures tous les restes, quelquefois importants, de leur table, viandes ou poissons à peine entamés. Ordre formel de les déchiqueter, de les souiller d’excréments ou de pétrole, pour que nul n’en puisse profiter, pas même les chiens et les rats. Même injonction et même contrôle pour les vêtements hors d’usage. Ces gens mangent à peine. Leur régal, c’est le désir et la déception des affamés.
J’ai parlé de la prostitution du mot charité, sottement et diaboliquement substitué au nom plus humble de l’aumône. Quand on n’est pas exactement un méchant, on fait l’aumône, qui consiste à donner une part très faible de son superflu, — volupté d’attiser le désir sans le satisfaire. L’aumônier donne les autres, c’est-à-dire ce qui appartient aux autres, son superflu. Le charitable se donne lui-même en donnant son nécessaire et, par là, le désir du pauvre est éteint. C’est l’Évangile et il n’y en a pas d’autre. Jésus qui a donné sa Chair et son Sang a promis à ses Apôtres qu’ils seront les juges de la terre. L’apôtre Judas qui a rendu l’argent sera donc le juge de ceux qui crèvent sans le rendre. La locution crever et même « crever par le ventre » doit avoir son origine dans la mort du Traître et convient admirablement à la mort des riches.
On veut, à toute force, que l’Évangile ait parlé d’un mauvais riche, comme s’il pouvait y en avoir de bons. Le texte est pourtant bien clair : homo dives « un riche », sans épithète. Il serait temps de discréditer ce pléonasme qui ne tend à rien moins qu’à dénaturer, au profit des mangeurs de pauvres, l’enseignement évangélique.
Un mauvais riche, si on tient à rapprocher ces deux mots, est comme un mauvais fonctionnaire ou un mauvais ouvrier, c’est-à-dire un individu ne sachant pas son métier ou infidèle à sa fonction. Le mauvais riche est celui qui donne et qui, à force de donner, devient un pauvre, « un homme de désir », ainsi que le prophète Daniel qui préfigura Jésus-Christ.
Le Désir du pauvre est facilement assimilable au désir plus ou moins impur qu’on peut avoir pour une femme coquette qui ne veut pas se donner. Une superfine expérience de l’abomination du monde n’est pas nécessaire pour savoir ou deviner ce que peut faire souffrir la déloyauté d’une chienne de femme qui s’offre sans cesse pour se refuser toujours. On a vu de très nobles hommes en mourir. L’ostentation de la richesse est un homicide semblable, quand elle n’est pas un féroce et dangereux défi. On peut combler toute mesure de prévarication et mettre bas, tous les jours, contre soi-même, une ventrée de fureurs ; il ne faut pas toucher au Désir des pauvres qui est la pupille de l’Œil de Dieu, la Plaie du Côté, par où jaillissent les dernières gouttes du dernier ruisseau du Sang de son Fils.
La dérision du Désir des pauvres est l’iniquité impardonnable, puisqu’elle est l’attentat contre la suprême étincelle du flambeau qui fume encore et qu’il est tant recommandé de ne pas éteindre. C’est violer le refuge du lamentable Lazare qu’Abraham cache dans son sein.
III LE FESTIN
Je suis le froment du Christ. Il faut que je sois moulu sous la dent de ces animaux.Saint Ignace, martyr.
Ce qu’il y a de meilleur à manger, c’est le pauvre et non pas la langue, ainsi que le prétendait Ésope, à moins que ce ne soit la langue du pauvre, laquelle est eucharistique, essentiellement. Le Sang et la Chair du Pauvre sont les seuls aliments qui puissent nourrir, la substance du riche étant un poison et une pourriture. C’est donc une nécessité d’hygiène que le pauvre soit dévoré par le riche qui trouve cela très bon et qui on redemande Ses enfants sont fortifiés avec du jus de viande de pauvre et sa cuisine est pourvue de pauvre concentré.
Le général Constant de la Ritournelle-des-Creveurs-de-Caisse, philanthrope assermenté, donne un gala pour son trois-centième anniversaire. Il y aura du monde et du plus beau. Le Président de la République y amènera son ventre et ses appendices du Culte et de la Justice. La Flotte même y sera représentée avec le Commerce et l’Industrie, et l’Assistance publique, en déshabillé de crocodile, y conduira l’Armée dans son corbillard. On pourra se croire à Babylone.
Au-dessous de la table étincelante, infiniment au-dessous, dans les ténèbres, il y a un vieux mineur, un très vieux bougre noir qui ne s’est jamais régalé que de charbon. Il a été boucané deux ou trois fois par le grisou. Il lui est arrivé de rester cramponné vingt jours à une croûte de pain, entre un torrent et un brasier, sans une molécule d’air. On ne sait pas comment il n’y laissa que la moitié de sa peau. C’est le plus riant souvenir de sa jeunesse. Anecdote pour les salons. C’est lui qui entretient l’agréable tiédeur du palais de Balthasar. Quand il finira par le feu, l’éboulement ou l’asphyxie, sans cierges ni sacrements, on le remontera au grand jour pour le fourrer immédiatement dans un trou plus sombre et vingt autres prendront sa place. Il y a peut-être une de ses filles parmi les tripes roses qu’avoisinent les jeunes cannibales de la présidence du Conseil. Le citoyen Lahonte, ancien ministre de l’Extérieur et lécheur vanté dans toutes les cours, est à son poste. Il fait l’extra et c’est lui qui offrira aux dames l’entrée savoureuse des abatis de ce vieillard.
Il y a aussi de jeunes et vigoureux pauvres en mer. On ne voit que ça sur la Manche et l’Atlantique. Ceux-là, au moment même où les ventres se mettront à table, pousseront au large, quelque temps qu’il fasse. Ils veilleront et gèleront pour que vous ayez du poisson frais, ô bienheureux de ce monde, et, quand ils iront vous attendre dans l’autre, emportés par un naufrage, le poisson, engraissé de leurs misérables corps, n’en sera que plus délicieux. Vous les mangerez ainsi deux fois. C’est pour cela, sans doute, — il faut le dire en passant — que le poisson est réservé très particulièrement pour les jours de jeûne et d’abstinence qui sont, chez les gens du monde bien pensant, les jours de cuisine suprême, les jours où l’on truffe les maquereaux.
Pour ce qui est du pain, des viandes ou légumes, l’anthropophagie, malheureusement, est moins directe. Cependant c’est encore une fameuse jouissance de pouvoir se dire que cette volaille ou ce gigot qu’on fait descendre sur autre chose, quand on a le tube déjà plein, aurait pu aller à quelque miséreuse famille, à des dizaines d’enfants affamés qui, seuls, ont droit à cette ripaille et qui n’en recevront pas une seule miette. C’est vrai qu’on n’a plus bien faim, surtout les messieurs, après qu’on a mangé plusieurs indigents, mais quelle consolation de savoir qu’on a souillé de sa bouche, et détruit sauvagement, bêtement, malproprement, la subsistance des malheureux, qu’on est des voleurs et des bourreaux et qu’il y a probablement des nègres ou des peaux-rouges qui craindraient la foudre, s’ils accomplissaient une pareille abomination.
Il serait peut-être effrayant de parler des vins. « Le vin réjouit le cœur », est-il écrit, mais non pas les vins, parce que le pluriel, en général, afflige au contraire le cœur de l’homme. Le Vin est un roi qui ne partage pas. Il est le Sang du Fils de Dieu, le Sang du Pauvre, comme l’Argent et d’une manière plus manifeste. Il ne faut donc pas qu’il y en ait plusieurs. Quand on en est rempli, on est plus grand que les astres et on se cogne à la voie lactée. « La vérité est en lui », par conséquent les belles colères, les indignations immenses qui rompent les digues, la sainte force qui assiège les donjons des cieux.
Le vin est « généreux » et il fait « voir Dieu quand il est pur ». Les vins sont impurs, dégradants pour l’énergie, désastreux pour la colère. Alexandre devait avoir bu plusieurs vins quand il tua Clitus pour en mourir de tristesse en perdant tous ses empires. C’est le choix du monde, le choix du riche, naturellement ennemi de l’unité, comme de la grandeur, de la beauté ou de la bonté. Les voyez-vous, ces réprouvés, avec leurs gammes de verres, buvant tour à tour le vin des amants, le vin des adultères, le vin de l’assassin et de l’incendiaire, le vin des filles et du désespoir, le vin de la Peur, — le sang de Judas et le Sang du Christ mélangés !
Pourquoi ai-je nommé Balthasar ? Ces convives sont vraiment trop peu bibliques. Il n’y a pas moyen de leur présenter Daniel qui était sans doute mal vêtu. Ils seront traités autrement que les commensaux du roi d’Asie, On ne leur parlera pas en lettres de feu sur la muraille. Un Vagabond qu’ils ne savent pas les déshabillera d’un seul regard et leur nudité sera si épouvantable qu’ils demanderont en vain la permission de se cacher sous les guenilles des derniers mendiants, de se nourrir du crottin des plus fangeux animaux et de boire la sueur des chameaux atteints de la peste. Ce jour-là sera le commencement d’un sale déluge.
XIV LE PETIT ROI
J’ai vu, dans un berceau, un enfant criant et bavant, et autour de lui étaient des vieillards qui lui disaient Seigneur ! et qui, s’agenouillant, l’adoraient. Et j’ai compris toute la misère de l’homme.Paroles d’un croyant.
Un soir, dans une réunion publique, en 1869, j’entendis cette citation de Lamennais faite par un jeune homme triste qui est aujourd’hui parmi les fantômes, et l’amertume en est restée profondément en moi. Je pense qu’il y a encore de ces fils de roi quelque part et je suis certain qu’il reste beaucoup de ces vieillards, surtout dans le monde républicain. En tout cas, il y a des petits enfants propriétaires.
En voici un qui dort dans son berceau blanc et rose, plein de dentelles et de satin. Il ressemble à une fleur sur des fleurs. C’est l’innocence et la beauté. On l’appelle : « Petit roi, trésor adoré », et il possède, en effet, plusieurs millions. C’est un orphelin. Sa mère est morte en le mettant au monde et son père l’a suivie de près, on ne sait pourquoi. L’un et l’autre sont allés, tout nus, rendre leurs comptes. Il a un tuteur plein de prudence et plusieurs gérants carnassiers qui s’occupent de ses affaires. C’est le commencement d’une belle vie. Si on ne le tue pas de douceurs et de caresses il sera un fameux homme dans quinze ou vingt ans.
Son éducation, dans tous les cas, est assurée. Rien n’y manquera. Avant même qu’il ait appris à parler, on lui aura fait comprendre que la richesse est l’unique bien et qu’il est, précisément, possesseur d’une richesse immense. De très bonne heure il saura qu’étant le fils de son père qui fut un admirable voleur, il a droit au respect le plus profond et à l’unanime adoration des autres mortels, si toutefois on peut croire qu’il soit lui-même un mortel. Sans risquer la méningite, il devinera que ce droit, conféré par la possession de l’argent, surpasse infiniment tous les efforts de l’intelligence et qu’il est ridicule de se surmener.
Si son éducation est très-bien faite, le mépris de la pauvreté sera son flambeau, sa lumière pour tout éclairer, tout discerner, tout débrouiller. Et cela toute sa vie, sauf miracle. Vécut-il cent ans, il ignorera toujours que les pauvres sont des hommes comme lui et qui souffrent. Où prendrait-il, d’ailleurs, l’idée de la souffrance ? Cette idée-là est comme le lait ; il faut la prendre au sein de sa mère. Il faut avoir été allaité, bercé par la Douleur, par la vraie douleur de misère. Passé l’âge de raison qu’on dit être celui de sept ans, il n’y a presque plus moyen d’apprendre à souffrir. S’il arrive quelque accident qui l’y contraigne, — car la richesse, toute divine qu’elle soit, n’est pas l’eau du Styx qui rendait invulnérable — on ne lui voit pas d’autre ressource que de se tuer comme un joueur décavé ou de gémir lâchement dans son ordure.
En attendant son destin quel qu’il puisse être, les sports variés remplaceront la culture intellectuelle, si parfaitement inutile aux gens du monde et surtout la culture morale, exigible seulement de la valetaille ou de quelque croupiers ambitieux. Laissant loin derrière lui ceux qui ne veulent rien savoir, il ne saura même pas qu’il y a quelque chose à ignorer. Mécanique à volupté jusqu’à son dernier jour, la pauvreté lui sera aussi inconnue que la théologie mystique ou l’histoire universelle, et, quand la mort le réveillera de ses imbéciles songes, il faudra lui essuyer les yeux avec des tessons brûlants pour qu’il aperçoive enfin cette compagne de Jésus-Christ !
Ce moment est loin, espérons-le. Aujourd’hui, le voici dans son berceau. Il pourrait être dans la rue sur un tas d’ordures comme tant de petits abandonnés. Mais il y a une loi promulguée par les démons, qui veut que certains enfants naissent riches et que d’autres enfants naissent pauvres.
— Ton père, ô petit roi, s’est approprié la substance d’un grand nombre. Il est juste que tu en profites et que les enfants des pères qui n’ont jamais volé personne souffrent pour toi. Cela, c’est la stricte justice, tous les notaires te le diront. Lorsqu’on te servira respectueusement ton petit déjeuner dans ton petit lit bien chaud, d’autres enfants de ton âge, à moitié nus et qui ont plus faim que toi, chercheront, parmi les ordures, quelques-unes des précieuses croûtes que tu dédaignes, si les chiens ont eu la bonté de leur en laisser. Mais cela, on ne te le dira pas, parce que cela te dégoûterait, mon cher ange.
On ne te dira pas non plus que ces misérables enfants qui te ressemblent si peu, ont été mis dans la rue par toi ou du moins pour toi et en ton nom, car tu étais leur Propriétaire, et que la jolie tasse où tu bois ton chocolat représente beaucoup plus que le prix de l’humble table de famille où ils prenaient les repas de chaque jour avec leurs parents quand tu n’avais pas fait vendre leur mobilier. Il est même probable qu’on ne te le dira jamais. À quoi bon ces répugnantes idées qui ne sont pas pour toi ? Ils riraient bien, ton tuteur et le gros notaire, si on leur disait à eux-mêmes qu’il y a peut-être une malédiction dans chacun des plis de tes rideaux qu’à eux deux ils mettent sur toi un toi un tombeau lourd que les pyramides du désert !
C’est ainsi que les lois humaines, échos effrayants de la Justice de Dieu, font payer aux enfants des riches les iniquités de leurs pères. Que peuvent signifier l’Étable de Bethléem et le mystère de la Sainte Enfance pour ces petits êtres avilis et dénaturés par la richesse, dès leur entrée dans ce monde horrible que leur présence fait paraître plus horrible encore ? L’innocence persécutrice ! Imagine-t-on quelque chose de plus douloureux ? Un pauvre enfant désarmé dont on fait, sans qu’il le sache, un vase d’injustice et de cruauté, au nom de qui s’accomplissent légalement des actes affreux qu’il ne pourra jamais réparer, et sur la tête de qui on accumule à plaisir la haine, l’envie, la fureur, les malédictions désespérées d’une multitude ! L’Évangile dit : « Malheur aux riches ! » Se représente-t-on la force de cette Parole s’exerçant sur un nouveau-né ?…
Oui, Bethléem dans ce tourbillon d’enfer !… À supposer une infinitésimale puériculture de religion, que pourra penser le petit roi, sinon que les gens de Bethléem eurent bien raison de ne pas héberger une famille si pauvre et que L’Enfant de Marie dut s’estimer trop heureux de n’être pas rebuté par le bœuf ni l’âne et de recevoir gratuitement l’hospitalité de ces animaux ? La Sainte Famille, en ce temps-là, eût été, peut-être, sa débitrice, comme tant d’autres, et les intendants de sa richesse, à lui, l’eussent exécutée, toute sainte qu’elle fût, sans plus de façons, en vertu des justes lois qui le protègent et que le Fils de Dieu lui-même, soumis à César, ne pouvait ignorer ni méconnaître. Pour ce qui est des Rois Mages, il est trop évident qu’ils avaient agi sans conseil et que leurs présents eussent été mieux placés à la cour d’Hérode avec qui ils eurent la maladresse de se brouiller, ce qui eut pour conséquence de causer la mort de plusieurs enfants dignes d’intérêt dont les parents devaient avoir de l’argent de placé dans les compagnies d’assurances de la Judée.
Cette compréhension de l’Évangile et de la Vérité religieuse est, dans l’âme des innocents petits rois massacrés, comme le fœtus dans l’amnios et ne tarde guère à devenir un monstre vivant. Alors, on peut croire que leurs anges gardiens se sont envolés et que le ciel pleure.
LE SANG DU PAUVRE
Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.
Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.
Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.
La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !
Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.
Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.
Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.
Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.