Le Sang du pauvre (page 6)
Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !
Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.
Le présent livre sera l’écho de cette clameur.
Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.
Fiançailles de la Sainte Vierge.
XVI LE SYSTÈME DE LA SUEUR (sweating system)
J’ai toujours été frappé de l’air vénérable des vieux forçats.
Jules Vallès.
En 93, il y avait à Meudon, une tannerie de peaux humaines. Celles des femmes n’étaient presque bonnes à rien, étant d’un tissu trop tendre.
Montgaillard.
Un ancien poème du moyen âge, Yvain ou le Chevalier au Lion, montre que, même au siècle pieux de saint Bernard, de Louis VII et de Philippe-Auguste, l’exploitation industrielle qui consiste à faire de l’or avec la chair et le sang des femmes, existait déjà.
Ce chevalier Yvain qu’un lion familier accompagne est arrivé devant le château de la Pire Aventure. « Hé ! malheureux, où vas-tu ? » lui crient les gens du bourg qu’il traverse en montant au donjon. Il ne les écoute pas, il écarte le portier qui veut l’arrêter et il entre dans une vaste salle donnant sur un préau formé par une palissade aux pieux aigus. Traduisons le vieux langage de Chrestien de Troyes :
« À travers les pieux, il vit là jusqu’à trois cents pucelles occupées à divers ouvrages de soie et d’or. Toutes faisaient mieux qu’elles savaient. Mais telle fut leur pauvreté que beaucoup d’entre elles, les pauvres, avaient leurs robes dénouées et déceintes et que leurs corsages étaient troués aux mamelles et aux coudes, et qu’elles portaient sur le dos des chemises sales. De faim et de mésaise leurs cous étaient grêles, leurs visages pâles. Yvain les voit et elles le voient. Toutes baissent la tête et pleurent et elles restent là un grand moment sans savoir que devenir. Elles ne peuvent lever les yeux de terre, tant elles sont écœurées. »
Yvain revient sur ses pas et interroge le portier du château :
« — Par l’âme de ton père, dis-moi quelles sont ces demoiselles que j’ai vues dans ce préau, tissant des étoffes de soie et des orfrois ? Les œuvres de leurs mains paraissent très-belles, mais ce qui ne me semble pas beau, c’est qu’elles sont, de corps et de visages, maigres et pâles, et dolentes. Pourtant elles seraient, je crois, belles et fort avenantes, si elles avaient chose qui leur fit plaisir. — Je ne vous le dirai mie, répond le portier, cherchez un autre qui vous le dise. Yvain, alors, cherche tant qu’il finit par trouver l’huis du préau où les demoiselles travaillent, et il s’avance et il les salue toutes ensemble, et il voit tomber les gouttes des larmes qui descendent de leurs yeux sur leurs visages. »
Yvain les interroge à leur tour et l’une d’elles lui apprend qu’elles sont captives des fils du diable et qu’elles ne peuvent être délivrées que par un bon chevalier qui « les occira en bataille ». Mais pourquoi se leurrer d’une telle espérance ?
« — Jamais plus nous n’aurons rien qui nous plaise. Je viens de dire une grande enfance quand j’ai parlé de délivrance. Jamais nous ne sortirons de céans. Toujours nous tisserons des étoffes de soie et nous n’en serons jamais mieux vêtues. Toujours nous serons pauvres et toujours nous aurons faim et soif. Nous aurons beau gagner, cela ne nous fera pas mieux manger. C’est à grand’peine que nous avons du pain, un peu le matin et moins le soir. Sur ce que nous gagnons, chacune de nous ne conserve pour son entretien que quatre deniers par livre et cela n’est pas assez pour avoir suffisance d’habits et de nourriture… Cependant il n’est pas une seule d’entre nous dont le travail ne rapporte vingt sous et plus à la semaine. Un duc en serait riche et nous sommes en grande pauvreté, et celui pour qui nous travaillons est riche de notre mérite. Pour gagner nous veillons une grande part des nuits et les journées entières. Si nous voulons nous reposer un instant, on nous menace de nous tourmenter les membres. C’est pourquoi nous n’osons prendre aucun repos. »
Après huit siècles, le même mal s’est effroyablement aggravé. Les pauvres captives délivrées pas le bon chevalier Yvain — car il les délivra, s’il faut en croire son trouvère — étaient au nombre de trois cents. Écoutez maintenant Tolstoï :
En face de la maison que j’habite il y a une fabrique de soieries aménagée suivant les dernières prescriptions de la technique. Là, travaillent et vivent trois mille femmes et sept cents hommes. De chez moi, j’entends le bruit incessant des machines, et je sais, car je suis allé là-bas, ce qu’il signifie. Trois mille femmes, debout pendant douze heures, sont devant les établis et parmi un bruit terrible, elles pelotonnent et dévident les fils de soie avec lesquels on fera des étoffes. Toutes ces femmes, à l’exception de celles qui sont arrivées récemment de la campagne, ont un aspect maladif. La plupart mènent une vie dépravée et immorale. Presque toutes, mariées ou non mariées, aussitôt après l’accouchement, envoient leurs enfants à la campagne ou dans une crèche où 90 pour 100 de ces enfants périssent, et les mères, pour ne pas être remplacées, viennent à la fabrique, deux ou trois jours après l’accouchement. Ainsi, pendant vingt ans, je sais que des dizaines de mille de mères jeunes et fortes sont mortes ; et que, maintenant aussi, des mères continuent à détruire leur vie et celle de leurs enfants, pour préparer des étoffes de velours et de soie. »
Le bon Tolstoï est dépassé. Qu’est-ce que la fabrique dont il parle à côté des bagnes immenses de l’Amérique ou de l’Angleterre ? Rien qu’en France il y a plus de six millions d’ouvrières d’usines sur moins de vingt millions de femmes. Statistique plus puissante qu’une tragédie de Shakespeare. Cette multitude apocalyptique de créatures affamées travaillant, souffrant, mourant, pour assurer les délices de quelques-uns ; sans lumière pour travailler, sans lumière pour souffrir, sans lumière pour mourir, et cela pendant les générations et pendant les siècles !
En dehors des usines, la même statistique parle d’une armée barbare, d’une horde famélique de 250.000 ouvriers et ouvrières vivant ou essayant de vivre, à Paris seulement, du travail à domicile, travail des Hébreux en Égypte représentant pour l’exploiteur des bénéfices pouvant aller de mille à dix-huit cents pour cent.
Qu’on multiplie tant qu’on voudra ces chiffres usuraires, déjà diaboliques, on arrivera, si c’est possible, à une quasi-proportion de la richesse à la pauvreté. Cent mille pauvres suffisent-ils pour faire un seul riche ? C’est une question en Occident. En Asie, dans le grouillement colossal de la Chine ou de l’Inde, il en faut peut-être un million.
Le système de la Sueur ! On a peine à comprendre que ces mots impies aient pu être écrits, même en anglais qui est pourtant la langue de l’injustice, de la dureté infernale, la langue du moins généreux de tous les peuples. Oui, même en anglais, c’est à ne pas y croire. Mais la sueur de quoi ? mon Dieu ! Impossible, après un tel mot, de ne pas penser à Gethsémani, de ne pas penser à Moïse qui voulut que toute l’Égypte ruisselât de sang pour préfigurer l’Agonie du Fils de Dieu. Celui qui assuma toutes les peines imaginables et toutes les peines inimaginables a-t-il donc sué le sang de cette façon ? La Sueur de Sang par système ! La Sueur de Sang de Jésus calculée pour commanditer des famines ou des massacres !… On peut supposer que des hommes sont devenus fous pour s’être penchés sur ce gouffre…
Ce qu’il y a de plus incompréhensible au monde, c’est la patience des pauvres, médaille sombre et miraculeuse de la Patience de Dieu dans ses palais de lumière. Quand la souffrance a été trop loin, il semble que ce serait pourtant bien simple d’assommer ou d’éventrer la bête féroce. Il y a des exemples. Ils sont même nombreux dans l’Histoire. Mais, toujours, ces révoltes furent des mouvements convulsifs et de peu de durée. Aussitôt après l’accès, la Sueur du Sang de Jésus recommençait silencieusement dans la nuit, sous les oliviers tranquilles du Jardin, les disciples dormant toujours. Il lui faut continuer cette Agonie pour tant de malheureux, pour un si grand nombre d’êtres sans défense, hommes, femmes, enfants surtout !
Car voici l’horreur des horreurs : le travail des enfants, la misère des tout petits exploitée par l’industrie productrice de la richesse ! Et cela dans tous les pays. Jésus avait dit : « Laissez-les venir à moi ». Les riches disent : « Envoyez-les à l’usine, à l’atelier, dans les endroits les plus sombres et les plus mortels de nos enfers. Les efforts de leurs faibles bras ajouteront quelque chose à notre opulence. »
On voit de ces pauvres enfants qu’un souffle renverserait, fournir un travail de plus de trente heures par semaine et ces travailleurs-là, ô Dieu vengeur ! se comptent par centaines de mille. Pour qu’il soit dit que la religion n’est pas oubliée, les ateliers de petites filles, ignorés du Dante, sont souvent dirigés par des religieuses, vierges consacrées, aussi sèches que les sarments du Démon, et qui savent les bonnes méthodes pour le rendement…
La jeune fille du monde ignore peut-être, elle aussi — comme le Dante — ce que sa toilette et ses fins dessous ont coûté. Pourquoi lui parlerait-on de la fatigue mortelle, de la faim jamais assouvie des petites misérables trop flattées de se tuer pour sa beauté ? Qui voudrait essayer de faire comprendre à cette jolie brute l’amertume des larmes dévorées et la constriction perpétuelle de ces petits cœurs ? Mais, parce que ces choses de rien sont infiniment plus grandes qu’elle et qu’il y a tout de même une justice, on peut être certain qu’elle ne les ignorera pas toujours. Et alors !…
L’évangéliste saint Luc entendit tomber par terre, goutte à goutte, la Sueur du Sang de Jésus-Christ. Ce bruit si faible, incapable de réveiller les disciples endormis, dut être entendu des constellations les plus lointaines et modifier singulièrement leur vagabondage. Que penser du bruit, plus faible encore et beaucoup moins écouté, des pas innombrables de ces pauvres petits allant à leur tâche de souffrance et de misère exigée par les maudits, mais, quand même, sans le savoir et sans qu’on le sache, allant ainsi à leur grand frère du Jardin de l’Agonie qui les appelle et les attend dans ses bras ensanglantés ? Sinite pueros venire ad me. Talium est enim regnum Dei.
VI LE VERRE D’EAU
Cette eau, mon Sauveur, cette eau vive que vous promîtes à la Samaritaine prostituée, donnez-la moi…Léon Bloy, La Femme pauvre.
L’homme est situé si près de Dieu que le mot pauvre est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou d’amour, lorsqu’on ne peut presque plus retenir ses larmes, c’est le mot qui vient sur les lèvres.
Ce Lazare dont il vient d’être parlé n’est pas seulement le type évangélique du Mendiant que Dieu chérit par opposition au Riche glouton et voluptueux qu’il a maudit. Il en est le prototype. Ce Lazare est le fils de Dieu lui-même, Jésus-Christ « dans le sein d’Abraham » où il est « porté par les Anges ». Il est gisant à la porte du monde et couvert de plaies. Il voudrait bien se rassasier des miettes qui tombent de la table où ce riche fait ripaille de sa Substance, et nul ne lui en donne. C’est tout juste s’il n’est pas dévoré par les chiens.
On pourrait croire que ce riche et ce pauvre ne peuvent pas être plus séparés. Mais, pour tous deux arrive la mort qui les sépare bien autrement, comme le corps de l’âme, et le grand « Chaos » s’interpose, mystérieux et infranchissable abîme qu’aucun homme n’a pu concevoir — la Mort elle-même, à jamais incompréhensible. Le riche, alors, du milieu de tourments atroces inversement préfigurés par les délices de sa table, implore le mendiant glorieux, n’osant pas même lui demander toute l’eau froide contenue dans le « calice » de l’Évangile, mais seulement une goutte de cette eau, à l’extrémité du doigt, pour le rafraîchissement de sa langue, et c’est sur l’intercession d’Abraham qu’il compte pour l’obtenir. Il ne peut pas tomber plus mal. Abraham objecte l’abîme. — C’est ton refus qui est cet abîme. Lazare ne t’en demandait pas plus quand tu jouissais de ses tortures. Ta consolation inexorable est devenue sienne et il n’y a plus rien à faire.
Le verre d’eau de l’Évangile ! On en a fait un lieu commun, ainsi que de beaucoup d’autres Paroles. On a souvent parlé d’une jeune fille buvant un verre de sang pour sauver son père et la sentimentalité, créatrice probable de cette légende, n’a pas manqué de crier à l’héroïsme. Ce verre de sang, qui ne pouvait que rafraîchir le teint d’une vierge décolorée dans les prisons de la Terreur, fut, sans doute, pour le vieillard menacé d’une mort affreuse, le verre d’eau de l’Évangile.
Il y a mieux. C’est le verre plein des larmes de la compassion, l’humble parole d’un cœur qui tremble d’amour et qui ne peut donner que cela, le geste du petit enfant soulevé par sa mère au-dessus d’une foule immonde, sur le chemin de la guillotine et envoyant un baiser à la pauvre reine qui va mourir. Ah ! n’importe quoi de n’importe qui, fût-ce d’une bête, quand on est accablé de peine ! Les malheureux savent bien que c’est ce qu’il y a de plus précieux.
— J’ai besoin d’un puissant secours et vous m’en donnez un très-faible, mais je sais que c’est tout ce que vous pouvez, et ce peu vous me l’offrez dans le calice de diamant qui est votre cœur. « Vous aurez votre récompense » a dit le Maître, et moi je vous dis que je serai ivre de cette eau pendant la Vie éternelle. Le verre d’eau a tant de prix que, même s’il est donné par quelqu’un qui pourrait mieux faire, il a encore une Valeur inestimable.
Vous voulez faire de moi un prince, la semaine prochaine, et j’avoue que j’en suis charmé. Une couronne m’irait à ravir ; mais, en attendant, ne pourriez-vous me donner une pièce de cinquante centimes qui comblerait, en ce moment, tous mes vœux ? Il y a là, sur ce comptoir, une bouteille de vin dont je suis séparé par le vaste abîme de la Parabole. Elle vous coûterait moins que le verre d’eau, que la goutte d’eau du doigt de Lazare, qui avait souffert toute sa vie pour avoir le droit de la refuser. Mais vous ne me la donnez pas, cette goutte dont le désir exaspère mes vieux tourments, parce que vous êtes gavé, parce que vous n’avez connu ni faim ni soif, et nous voici, cher monsieur, des deux côtés du Chaos !
VII LES AMIS DE JOB
Il n’existe pas d’imbécile qui n’ait été mis au monde pour me nuire.
Wells.
Ce travail ne serait pas complet, si je ne disais rien de la puissance de l’argent pour déprimer et avilir ceux qui le possèdent ou qui croient le posséder. L’infériorité intellectuelle ou morale est une conséquence trop banale de la richesse pour qu’il soit expédient de la remarquer. L’ignorance de la pauvreté paraît plus abrutissante que l’ignorance même de Dieu, car il y a des pauvres sans Dieu qu’on ne mène pas facilement au pâturage.
Les lois veulent qu’il y ait des enfants riches condamnés par leur naissance et par leur éducation à ne jamais savoir ce que c’est que la pauvreté. Il serait moins inhumain de leur crever les yeux et de les châtrer, pour qu’à leur tour ils ne procréassent pas des monstres. Sans doute on ne peut leur cacher qu’il y a des pauvres, mais comme il y a des bêtes puantes ou venimeuses qu’il faut écarter avec le plus grand soin. Si la famille a la tradition des bonnes formules, si elle a du style chrétien, l’enfant riche recevra d’un précepteur ecclésiastique cet enseignement primordial que l’indigence fut instituée pour son décor, qu’elle est un repoussoir agréable et nécessaire qu’il convient d’apprécier à sa valeur ; qu’au surplus la miséricorde pratiquée sans intempérance a le double avantage d’être l’accomplissement d’un conseil évangélique et d’attirer la bénédiction sur les capitaux. Et c’est tout, absolument tout, pour le temps et l’éternité.
Ainsi se forment les imbéciles dont se pare le front altier de la centenaire catin qui fut autrefois la vierge chrétienne. Que voulez-vous qu’on dise à des gens qui méprisent le travail et la souffrance des autres, se croyant eux-mêmes les lys de Salomon qui ne labourent ni ne filent ; à des fainéants immondes, à des animaux de sport, à des automobilistes écraseurs qui ne savent rien, qui ne désirent rien que de retourner à leur ordure ; qui ne peuvent rien, sinon répandre, sous forme d’argent volé à tous les malheureux de ce monde, le très précieux Sang du Christ dans la boue des grands chemins, dans la boue des âmes, et qui, tout de même, se persuadent qu’ils sont les aînés et les bien-aimés !
Ah ! Jésus, humble et doux enfant de l’Étable, pourquoi eûtes-vous peur à Gethsemani ? L’Ange confortateur ne vous présenta-t-il pas la rafraîchissante vision de ces soutiens à venir de votre trône et de votre autel ? Pourquoi trembler et pourquoi frémir, ô Rédempteur ? Ils sont là les amis de Job, vos véritables et seuls amis. Ils veillent pour se soûler, ils prient à genoux les plus antiques salopes et, certainement, si la tentation leur arrive, ce ne sera pas celle de donner tous leurs biens aux pauvres. Rassurez-vous donc, Seigneur, et faites-vous crucifier avec allégresse, le monde est sauvé !
Il faudrait une harpe pour chanter convenablement la sottise et la vilenie de ces bien pensants de la bonne presse et du bon suffrage. Cependant on a beau voir et savoir, c’est incompréhensible et surpassant. Qu’on soit chrétien ou adorateur d’idoles, il est inconcevable qu’on ne pense pas à la mort, non plus qu’à cet état impossible à conjecturer qui a précédé la vie. « Nous n’avons rien apporté dans ce monde et il est certain que nous n’en pouvons rien emporter ». Tel est le Texte que je ne donne pas en latin, par égard pour ces messieurs du sport. Alors que signifient les notaires, les tuteurs, les gendarmes, les huissiers, les croque-morts et toutes les lois ? Que signifie la propriété et que signifie l’héritage ou la succession de ce misérable qui s’en va tout nu sous la terre ?
— Tu as cent millions, un souffle passe et te voilà comme un ver. On ne te laissera rien, mais rien, tu peux y compter. — Dans l’espace de quelques minutes, belle dame vous serez une charogne. Il y avait, à votre porte, un pauvre homme qui vous priait, par votre ange gardien, de l’aider à glorifier Dieu et cela vous eût été bien facile. Mais vous étiez attendue chez une autre dame, sans doute, et vous avez failli écraser ce mendiant sous votre voiture. C’était votre droit. Le curé de votre paroisse vous admire et vous avez le saint sacrement dans votre hôtel, au fond d’un oratoire où se répand quelquefois le superflu de votre cœur. Les larbins et les invités en habit noir, et aussi quelques aimables personnes décolletées passent devant la porte entre-baillée de ce sanctuaire. Vraiment je ne comprends pas que votre chauffeur ait aussi maladroitement raté le poète. Mais, tout de même, vous êtes une charogne et vous le serez de plus en plus. Ah ! si c’était possible encore, que ne donneriez-vous pas pour contenter ce malheureux, pour fermer sa bouche accusatrice et vocifératrice contre vous ? Or, cela est impossible, à jamais impossible. Votre seule excuse, à supposer que Dieu s’en contente, — comme le poète — c’est que vous êtes une idiote pour l’éternité.
L’infirmité de l’intelligence, chez ces maudits, est adéquate à la dépression des âmes. Eussiez-vous le don de persuasion d’un archange, l’entreprise la plus téméraire serait bien certainement de leur faire comprendre que leur richesse ne leur appartient absolument pas, qu’ils n’y ont aucun droit, sinon par la malice des démons inspirateurs des lois de ce monde et, surtout, par la permission mystérieuse et très-redoutable de Dieu qui se plaît à les confronter ainsi avec leurs victimes, leurs créanciers et leurs juges. Ils ne comprennent pas et ne comprendront jamais, même en enfer, où les poursuivra l’interminable cécité de leur sottise et de leur orgueil.
XIX LES DEUX CIMETIÈRES
La constellation du Petit Chien n’est-elle pas dans l’hémisphère austral ?
Le premier vaut à peine qu’on en parle. C’est celui des pauvres, la fosse commune, le charroi des macchabées, la bousculade, les blasphèmes et les ordures des croque-morts immondes qui n’espèrent aucun pourboire. Quand les morts affluent, c’est le déblaiement rapide et profanant des enterrés provisoires dont les ossements n’ont plus droit à un semblant de sépulture et vont être jetés en tas, comme des décombres ou des immondices, dans un trou quelconque.
Quelquefois, il est vrai, c’est le Crématoire que des chrétiens pourraient croire exclusivement réservé aux seuls athées, dont la volonté formelle est d’être brûlés après leur mort. Erreur qu’il faut quitter. L’Administration ne dédaigne pas de chauffer son four pour les restes déchiquetés des indigents qu’on assassine dans les hôpitaux et que nul parent ne réclame. Il faut bien s’en débarrasser et nous ne sommes plus aux temps barbares où des confréries existaient pour l’ensevelissement et la sépulture charitable des abandonnés.
Revenons au cimetière dit parisien, extramuros, nécropole des pauvres multipliée autour de Paris : Bagneux, Pantin, Ivry, etc., car les morts sont vomis comme les vivants. Sodome n’en veut pas et les éloigne tant qu’elle peut. Il y a du moins, pour ces dormants, le bénéfice de la solitude. Au printemps ou à l’automne, quand on est très-malheureux, ces endroits éloignés peuvent, tout de même, paraître aimables.
L’Administration qui a condamné l’usage antique de la Croix monumentale au moment même où elle en multipliait dérisoirement le signe dans le quadrillage systématique des cimetières suburbains, a consenti à planter, le long des avenues, un assez grand nombre d’arbres. Au commencement, cette plaine géométrique et sans verdure désespérait. Maintenant que les arbres, devenus grands, ont pu plonger leurs racines dans les cœurs des morts, il tombe d’eux, avec leur ombre mélancolique, une douceur grave…
Promenons-nous parmi les tombes. Beaucoup sont incultes, abandonnées tout à fait, arides comme la cendre. Ce sont celles des très-pauvres qui n’ont pas laissé un ami chez les vivants et dont nul ne se souvient. On les a fourrés là, un certain jour, parce qu’il fallait les mettre quelque part. Un fils ou un frère, quelquefois un aïeul, a fait la dépense d’une croix, puis les trois ou quatre convoyeurs ont été boire et se sont quittés sur de pochardes sentences. Et tout a été fini. Le trou comblé, le fossoyeur a planté la croix à coups de pioche et a été boire à son tour. Aucun entourage n’a jamais été ni ne sera jamais posé par personne pour marquer la place où dort ce pauvre qui est peut-être à la droite de Jésus-Christ… Sous le poids des pluies, la terre s’est affaissée et les pierres sont sorties en si grand nombre que même les chardons ne peuvent y croître. Bientôt la croix tombe, pourrit sur le sol, le nom du misérable s’efface et n’existe plus que sur un registre de néant…
Ce qui navre de charité, c’est la foule des petites tombes. Il faut ce spectacle pour savoir ce qu’on tue d’enfants dans les abattoirs de la misère. On y voit des lignes presque entières de ces couchettes blanches surmontées d’absurdes couronnes en perles de verre et de médaillons de bazar où s’affirment des sentimentalités exécrables. Il y en a pourtant de naïves. De loin en loin, dans une sorte de niche fixée à la croix sont exposés, avec la photographie du petit mort, les humbles jouets qui l’amusèrent quelques jours. Quelquefois s’agenouille devant l’une d’elles une vieille femme désolée. Elle est si vieille qu’elle ne peut même plus pleurer. Mais sa plainte est si douloureuse que les étrangers pleurent pour elle…
Après le cimetière des pauvres, c’est une sensation plus que bizarre de visiter le Cimetière des Chiens. Beaucoup de personnes ignorent probablement qu’il existe. Il va sans dire que c’est le cimetière des chiens riches, les chiens pauvres n’y ayant aucun droit.
Un certain effort n’est pas inutile pour s’habituer à cette pensée d’une nécropole de chiens. Cela existe pourtant à Asnières, dans une île, autrefois charmante, de la Seine. Oui, les chiens ont un cimetière, un vrai et beau cimetière avec concessions de trois à trente ans, caveau provisoire, monuments plus ou moins somptueux et même fosse commune pour les idolâtres économes, mais surtout, on le suppose, pour que les pauvres appartenant à l’espèce humaine soient mieux insultés.