Légende de saint François (Legenda maior) (page 4)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Légende de saint François · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

87

compris la tendre piété qui animait le saint, se conformait à ses avis avec le plus grand soin. Quand elle entendait chanter les frères réunis en choeur, elle entrait d'elle-même à l'église, fléchissait les genoux et se mettait à bêler devant l'autel de la Vierge, mère de l'Agneau, s'efforçant ainsi de lui offrir ses salutations. A la messe, lorsqu'on élevait le très-saint corps de Jésus-Christ, elle se prosternait entièrement, comme pour accuser par son respect les hommes sans dévotion et inviter en même temps les coeurs pieux à révérer profondément ce sacrement. — Une fois aussi étant à Rome il avait gardé avec lui un petit agneau par respect pour l'Agneau plein de douceur. En s'en allant il le confia aux soins d'une noble dame. Or cet agneau, comme s'il eût été formé par son maître aux choses spirituelles, s'attachait inséparablement à la dame toutes les fois qu'elle allait à l'église. Si le matin elle tardait à se lever , il l'excitait par ses mouvements et ses cris, et l'exhortait par ses signes et ses démarches à se rendre sans retard au lieu saint. Aussi cette daine conservait-elle avec amour et admiration ce disciple de François, devenu un maître qui ranimait de la sorte sa dévotion. Une autre fois on présenta à l'homme de Dieu un lièvre vivant. Ayant été déposé à terre et mis en liberté de fuir où il voudrait, sur une invitation de ce tendre père il s'élança dans son sein. Après l'avoir pressé avec amour contre son coeur et lui avoir compati comme une mère, le saint l'avertit avec douceur de ne plus se laisser prendre à l'avenir , et lui permit de s'en aller. Mais,

88

quoiqu'on l'eût mis à terre plusieurs fois pour lui donner la liberté, il revenait se placer sur le sein du bienheureux , comme si par un sentiment secret il eût voulu demander encore une grâce à la tendresse de son coeur, et alors le saint commanda aux frères de le porter dans un lieu plus solitaire et plus à l'abri des dangers. Il arriva la même chose dans une île du lac de Pérouse : un lapin qu'on y avait pris fut offert à François et vint se placer sans crainte entre ses mains et sur son sein après avoir échappé à ceux qui le tenaient. Une autre fois qu'il voyageait sur le lac de Riéti , un pêcheur lui fit présent, par dévotion, d'un oiseau aquatique dont il s'était emparé. Le saint le reçut volontiers, et ayant ouvert la main , il l'invita à s'envoler ; mais l'oiseau ne le voulut pas. Alors François élevant les yeux au ciel , demeura longtemps en prière, et enfin revenu à lui-même comme d'un ravissement , il ordonna de nouveau à l'oiseau de s'éloigner afin d'employer sa voix à louer le Seigneur. Après avoir reçu cet ordre et la bénédiction du saint en même temps, il agita ses ailes en signe de joie et s'envola. — Dans le même voyage il reçut aussi un poisson magnifique et encore vivant. Il lui donna le nom de fière , selon sa coutume, puis le remit dans le lac; mais le poisson se jouait dans l'eau en présence de l'homme de Dieu , et, comme s'il eût été retenu par son amour, il ne s'éloigna qu'après avoir été béni et congédié par lui.

François voyageant une autre fois avec un frère par les marais de Venise, trouva une multitude

89

considérable d'oiseaux occupés à chanter au milieu des broussailles. Il dit à son compagnon : « Nos frères les oiseaux louent leur Créateur; allons donc nous placer au milieu d'eux; nous joindrons nos louanges aux leurs et nous chanterons l'office de l'Eglise. » A leur approche , les oiseaux demeurèrent sans crainte. Mais , comme leur ramage empêchait les deux voyageurs de s'entendre , le saint leur dit : « Mes frères les oiseaux , suspendez vos chants jusqu'à ce que nous ayons , de notre côté , rendu à Dieu les louanges que nous lui devons. » Ils se turent aussitôt et demeurèrent en silence jusqu'au moment où François, ayant terminé ses prières, leur permit de chanter. A peine cette permission accordée, ils recommencèrent comme auparavant. A Sainte-Marie de la Portiuncule il y avait sur un figuier proche la cellule du serviteur de Dieu , une cigale occupée à chanter. Le saint, qui avait coutume d'admirer la magnificence du Créateur dans les plus petites choses, se sentait excité par ces chants à célébrer plus fréquemment les louanges de son Dieu.

L'ayant donc appelée un jour, elle vint, comme si elle eût été divinement instruite, se placer sur sa main , et il lui dit : « Ma soeur la cigale , fais-nous entendre tes chants et loue ton Créateur par des accents de joie. » Aussitôt la voilà de chanter et elle ne s'arrêta point que le saint lui eût commandé de retourner à sa place. Elle demeura là pendant huit jours, allant et venant à la volonté de François et faisant de même entendre ses chants. Alors il dit

90

à ses compagnons : « Il est temps de donner à notre soeur la cigale permission de s'en aller : elle nous a assez réjoui par ses chants; il y a huit jours qu'elle nous excite à célébrer les louanges du Seigneur. » Il la congédia donc , et elle ne se montra plus en ce lieu, comme si elle eût craint de transgresser le commandement du saint.

Pendant qu'il était à Sienne et s'y trouvait malade, un seigneur lui envoya en vie un faisan pris tout récemment. A peine l'oiseau eut-il vu et en-tendu le saint qu'il s'attacha à lui avec tant d'amour qu'il ne pouvait s'en séparer. On le mit plusieurs fois dans une vigne proche de la maison; mais quoique libre de s'envoler, il revenait sans retard au bienheureux, comme s'il eût été toujours nourri par lui. Il fut donné ensuite à un homme que sa dévotion portait à visiter souvent le serviteur de Dieu; mais, ne pouvant souffrir d'être éloigné de son tendre père, il refusa toute nourriture. On le rapporta donc à François , et à peine en sa présence il manifesta sa joie en agitant ses ailes et mangea avec avidité. — Le saint était allé en la solitude du mont Alverne pour y faire un carême en l'honneur de l'archange saint Michel. A peine y fut-il arrivé que des oiseaux de toute sorte volèrent autour de sa cellule , firent grand ramage et s'agitèrent comme pour montrer la joie que leur causait sa présence et le porter à prolonger son séjour en ce lieu. Alors il dit à son compagnon : « Je vois que la volonté du ciel est que nous demeurions quelque temps ici , puisque nos

91

frères les oiseaux semblent trouver tant de bonheur à nous y voir. » Pendant le séjour du saint en cette maison, un faucon y fit son nid et se lia avec lui d'une amitié toute particulière. Chaque nuit il l'avertissait par ses chants et ses cris lorsque l'heure de se lever pour l'office était arrivée : ce que le saint avait pour singulièrement agréable, car cette sollicitude empressée de l'oiseau l'arrachait à tout engourdissement de la paresse. Mais s'il se sentait plus fatigué que de coutume par ses infirmités, le faucon le ménageait en ne le réveillant plus si matin; et, comme s'il eût été instruit par Dieu même, aux approches du jour il venait et lui faisait entendre doucement les sons de sa voix. Assurément on doit voir dans cette joie manifestée par des oiseaux de toute sorte, aussi bien que dans le chant de ce faucon, un présage du Ciel qui annonçait que cet homme infatigable à louer et à honorer Dieu, et déjà si élevé au-dessus de la terre sur les ailes de la contemplation, serait bientôt favorisé en ce lieu de l'apparition d'un séraphin. Pendant qu'il demeurait dans l'ermitage de Grecio, les habitants de cette contrée se trouvèrent en proie à toute espèce de maux. Une multitude de loups cruels dévorait non-seulement les animaux, mais encore les hommes; la grêle portait annuellement ses ravages dans les blés et les vignes. Voyant donc ainsi ces peuples dans l'affliction , le héraut du saint Evangile leur dit : « Je vous promets sur l'honneur et la gloire du Dieu tout-puissant , que ces

92

malheurs s'éloigneront , que le Seigneur abaissera sur vous un regard de miséricorde et vous donnera l'abondance des biens temporels , si vous voulez me croire et prendre pitié de vous-mêmes en faisant une bonne confession et ensuite de dignes fruits de pénitence. Je vous annonce également que , si , ingrats envers la bonté divine , vous retournez à votre vomissement, vos malheurs se renouvelleront, vos souffrances s'accroîtront et la colère céleste tombera plus sévèrement sur vous. » Tous ces hommes firent pénitence à la voix de François; les maux qui les avaient désolés cessèrent; les dangers disparurent;

les loups et les orages ne firent plus sentir leurs ravages, et même si la grêle désolait les campagnes voisines , elle s'arrêtait à l'approche de cette contrée , ou le nuage qui la portait prenait une autre direction. Ainsi tous ces fléaux respectèrent l'engagement pris par le serviteur de Dieu , et ne sévirent plus sans pitié contre des hommes revenus à des sentiments d'une piété sincère, tant qu'ils les virent fidèles à ne point agir , selon leur promesse, contre les saintes lois du Seigneur.

Il est donc permis d'avoir une haute idée de la piété de François, de cette piété dont la douceur était si admirable et la vertu si puissante qu'elle domptait les bêtes féroces, se rendait familiers les animaux des campagnes , instruisait ceux qui étaient déjà apprivoisés, et voyait la brute rebelle à l'homme depuis son péché, se rendre obéissante à ses volontés. C'est là vraiment cette piété qui , unissant toutes les créatures

93

par un lien d'amour, est utile ù tout et en possession des promesses du temps et de l'éternité.

CHAPITRE IX. Ardeur de la charité de François, et de son désir du martyre.

Qui pourra dire comme il convient combien ardente était la charité de François, l'ami de l'époux? Semblable à un charbon embrasé, il paraissait pénétré tout entier du feu du divin amour. Au seul nom d'amour du Seigneur il était saisi , ému et enflammé comme si un instrument mélodieux eût frappé de ses accords la libre de son coeur. Il disait qu'offrir un semblable trésor eu reconnaissance des aumônes reçues était une noble prodigalité , et que ceux-là devaient être jugés insensés, qui le regardaient comme moins digne d'estime que de misérables deniers; car le prix du divin amour est vraiment inappréciable; il suffit pour nous faire acquérir le royaume des cieux , et celui-là mérite d'être aimé beaucoup , qui nous a tant aimés. Désireux de saisir en tout l'occasion de s'embraser de ce céleste amour , il se réjouissait en toutes les oeuvres de la main du Seigneur, et il s'en servait comme d'autant de miroirs brillants pour s'élever à la cause et à la raison vivifiante de leur être. Dans ce qui était beau , il contemplait la beauté suprême: il poursuivait son Bien-Aimé partout

94

où il avait imprimé une trace de sa présence , et chaque créature était pour lui comme un degré pour arriver à la possession de celui qui est souverainement désirable. Il goûtait comme en autant de ruisseaux et avec un sentiment incroyable de dévotion cette bonté première répandue en tous les êtres; et l'accord admirable des qualités diverses dont Dieu les a enrichis et des actes qui en dérivent, était pour lui comme un concert céleste qui l'excitait, à l'exemple du Prophète , à chanter les louanges du Seigneur.

Jésus crucifié demeurait en tout temps sur son coeur comme un bouquet de myrrhe, et l'incendie violent de son amour lui faisait souhaiter avec ardeur d'être entièrement transformé en lui. Il l'honorait aussi avec une dévotion toute singulière pendant les quarante jours qui suivent l'épiphanie , c'est-à-dire pendant le temps où il se cacha dans le désert. Il cherchait alors la solitude la plus profonde , s'enfermait dans sa cellule, se mortifiait autant qu'il le pouvait dans le boire et le manger , et s'appliquait sans interruption à jeûner , à faire oraison et à célébrer les louanges de Dieu. Il était donc entraîné vers Jésus-Christ par une telle ardeur d'amour et son Bien-Aimé se montrait également si plein d'amour envers lui , qu'il semblait jouir sans interruption de sa présence , ainsi qu'il l'avoua plusieurs fois à ses compagnons. Le sacrement du corps du Seigneur l'embrasait d'une ferveur qui le pénétrait tout entier; il était dans l'admiration et la stupeur à la vue d'une condescendance si tendre et d'une charité si

95

empressée. Il communiait souvent et avec tant de dévotion que les autres se sentaient animés de ferveur en le voyant devenir comme un homme ivre après avoir reçu l'Agneau immaculé et souvent même tomber en extase.

Il avait aussi pour la mère de Jésus-Christ un amour indicible , parce que le Seigneur de toute majesté s'est rendu par elle notre frère et que nous avons par son entremise obtenu miséricorde. Plaçant en elle, après le Sauveur , sa confiance principale , il la choisit pour avocate de sa personne et de ses enfants , et il jeûnait en son honneur avec beaucoup de dévotion depuis la fête des saints apôtres Pierre et Paul jusqu'à l'Assomption. Il s'était également uni par un lien indissoluble d'amour aux esprits angéliques dont l'ardeur dévorante s'efforce d'enflammer les âmes des élus , de les élever au-dessus de cette terre et de les porter à Dieu. Après l'Assomption il jeûnait pendant quarante jours et s'appliquait sans interruption à la prière pour leur témoigner les sentiments de son coeur. Mais le zèle dont il brûlait pour le salut des âmes lui inspirait une tendresse spéciale pour l'archange saint Michel , chargé de les présenter au tribunal du Seigneur. Les exemples des saints étaient comme autant de charbons enflammés qui allumaient en lui un incendie tout divin. Il avait la plus vive dévotion envers tous les apôtres , et surtout envers saint Pierre et saint Paul, à cause de la charité ardente dont ils furent animés pour Jésus-Christ. Pour leur témoigner son respect et son amour il offrait.

96

au Seigneur un carême particulier en leur honneur. Le pauvre de Jésus n'avait en sa puissance que deux oboles à offrir :

c'était son corps et son âme; mais il les offrait si assidûment pour l'amour de son Sauveur, qu'il lui immolait en tout temps son corps par un jeûne rigoureux et son esprit par des désirs enflammés : l'un était comme l'holocauste sacrifié dans le parvis du temple, et l'autre comme le parfum que l'on brûlait dans l'intérieur du tabernacle. Mais l'ardeur de sa charité , en le transportant de telle sorte en Dieu, dilatait sa tendresse pour ses frères selon la nature et la grâce. Il n'est pas étonnant, au reste, qu'un homme dont la bonté naturelle était si grande pour toutes les créatures , se sentît entraîné par la charité de Jésus-Christ à un amour encore plus vif pour des âmes en qui il voyait l'image de son Créateur et le prix du sang de son Sauveur. Il ne pouvait se croire l'ami de Jésus-Christ, s'il n'avait pour les âmes rachetées par lui le zèle le plus empressé. Il disait donc que rien n'était préférable au salut des âmes, puisque le Fils unique de Dieu avait daigné être attaché pour elles à la croix. De là sa persévérance dans la prière, ses courses et ses prédications, ses efforts à donner le bon exemple. Si l'on blâmait ses austérités excessives , il répondait qu'il était obligé de servir d'exemple aux autres. Sa chair innocente et si parfaitement soumise à son esprit n'avait sans cloute plus besoin d'être châtiée à cause de ses propres offenses ; cependant en vue de ses frères il la soumettait sans cesse à de nouvelles peines et à de

97

nouveaux fardeaux, et il la conduisait par des sentiers difficiles. Car , disait-il , quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité en mon coeur et si je ne donne pas à mes frères des exemples de vertu , je suis de peu d'utilité pour les autres et d'aucune pour moi-même.

Le triomphe glorieux des saints martyrs , en qui le feu de l'amour ne put être éteint ni la force ébranlée, ce triomphe, dis-je , le remplissait d'une sainte envie et allumait en son coeur un incendie de charité. Il désirait, lui aussi , dans l'ardeur de son amour, de cet amour qui met dehors la crainte , s'offrir à Dieu à travers les flammes du martyre comme une hostie vivante, témoigner par le sacrifice de son corps sa reconnaissance à Jésus-Christ mourant pour nous, et porter ainsi le reste des hommes à aimer le Seigneur. La sixième année après sa sortie du siècle , tout embrasé de ce désir, il résolut d'aller prêcher la foi et la pénitence aux Sarrasins et aux infidèles de la Syrie. Il s'embarqua donc pour ce pays; mais le vaisseau , poussé par des vents contraires, fut contraint de relâcher sur les côtes d'Esclavonie. Après y être demeuré quelque temps sans trouver aucun moyen de se rendre où l'appelaient ses désirs, trompé dans ses espérances. le saint conjura pour l'amour de Dieu des marins prêts à partir pour Ancône de le recevoir sur leur navire. Mais comme il ne pouvait payer , ils le refusèrent obstinément. Alors François, plein de confiance en la bonté du Seigneur, se cacha secrètement sur le vaisseau avec son compagnon. Peu de temps après

98

un homme se présenta , envoyé de Dieu , comme on le croit, au secours de son pauvre , apportant avec lui les provisions nécessaires à la durée du trajet. Il appela du navire un homme craignant Dieu, et lui dit : « Gardez soigneusement ces provisions pour les pauvres religieux cachés sur votre vaisseau , et soyez fidèle à les leur distribuer avec charité lorsqu'ils en auront besoin. » Or, il arriva que durant plusieurs jours la violence du vent empêcha les matelots d'aborder nulle part, et leurs vivres étant consommés, il ne resta plus que ce qui avait été donné à François en aumône. Ces provisions étaient bien faibles;

mais la vertu divine les multiplia, et le vaisseau se trouvant retardé durant plusieurs jours par le mauvais temps , elles suffirent abondamment aux besoins de tout l'équipage jusqu'au port d'Ancône. Les marins , qui avaient compris à quels dangers terribles ils venaient d'être exposés , et vu les merveilles du Seigneur au milieu de l'abîme , reconnurent qu'ils étaient redevables de la vie à François et en rendirent grâces au Très-Haut, dont la bonté et la puissance se manifestent toujours d'une manière admirable en faveur de ses amis et de ses serviteurs.

Après s'être éloigné de la mer, il parcourut le pays répandant partout la semence du salut , et il en rapporta des fruits abondants. Mais celui du martyre avait séduit son coeur ; il préférait aux mérites de toutes les vertus une mort glorieuse pour le nom du Seigneur. Il prit donc le chemin de Maroc afin d'annoncer l'Evangile de Jésus-Christ au Miramolin et à

99

sa nation, et d'arriver ainsi à la palme après laquelle il soupirait. Le désir qui l'entraînait était si ardent que, malgré la faiblesse de son corps , il précédait de loin son compagnon de voyage, tant il était pressé d'arriver, et que l'âme toute pleine d'une sainte ivresse , il semblait voler. Mais en Espagne, le ciel, qui le réservait à d'autres choses, lui envoya une grave maladie qui l'empêcha d'aller où il souhaitait. L'homme de Dieu se jugeant donc encore nécessaire en ce monde aux enfants à qui il avait donné le jour, s'en retourna vers les tendres brebis confiées à sa sollicitude, bien qu'il crût pour lui la mort un gain véritable.

Mais l'ardeur de la charité était un aiguillon qui le poussait vers le martyre , et il tenta une troisième fois d'aller propager au prix de son sang la foi en l'auguste Trinité. La treizième année de son renoncement au monde , il se rendit en Syrie et s'exposa à des dangers de toutes sortes pour arriver jusqu'au soudan de Babylone. Il y avait alors entre les chrétiens et les Sarrasins une guerre implacable ; les camps des deux armées étaient fort rapprochés, et l'on ne pouvait passer de l'un dans l'autre sans péril d'être massacré, car le soudan avait promis une pièce d'or à tous ceux qui lui apporteraient la tête d'un chrétien. Mais le vaillant soldat de Jésus-Christ, plein de l'espoir d'être bientôt au terme de ses voeux , résolut de se mettre en route , sans se laisser effrayer par la mort , ou plutôt excité par son désir. Après avoir prié, se sentant fortifié par le Seigneur, il redisait avec confiance ces paroles du Prophète : Quand je marcherais

100

au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce que vous êtes avec moi (1). Ayant donc pris pour compagnon frère Illuminé , homme vraiment digne de ce nom par ses lumières et sa vertu, il se mit en route. Bientôt ils rencontrèrent deux brebis. A cette vue, le saint rempli de joie dit à son compagnon : « Ayez confiance dans le Seigneur , mon frère, car en nous s'accomplit cette parole de l'Evangile : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (2). » Lorsqu'ils se furent avancés plus loin , ils trouvèrent les gardes avancés des Sarrasins, qui , comme des loups, accoururent et se saisirent brutalement des serviteurs de Dieu, leur firent subir des traitements cruels, et après les avoir accablés d'injures et de coups, les chargèrent de chaînes. Enfin , après les avoir maltraités et affligés de toute façon, par une disposition de la divine Providence ils les conduisirent au soudan , selon le désir du saint. Celui-ci leur avant demandé qui les avait envoyés et quel était le but de leur voyage , François lui répondit sans s'effrayer : « Je ne viens point de la part d'un homme, mais de la part du Dieu très-haut, afin de vous montrer à vous et à votre peuple la voie du salut, et de vous annoncer l'Evangile de vérité. » Ensuite il prêcha avec un tel courage , une telle force et une telle ardeur au soudan le Dieu en trois personnes et Jésus-Christ sauveur de tous les hommes , qu'en lui s'accomplissait clairement cette promesse du Seigneur : Je mettrai en votre bouche des paroles et une sagesse auxquelles vos

1 Ps. 22. — 2 Mat., 10.

101

ennemis ne pourront résister, et qu'ils ne pourront contredire (1). En effet, le soudan voyant le zèle admirable et la vertu du serviteur de Dieu , l'écoutait volontiers et le pressait avec instance de prolonger son séjour auprès de lui; mais François, éclairé d'en haut, lui dit : « Si vous voulez vous convertir à Jésus-Christ, vous et votre peuple , je demeurerai de grand coeur avec vous. Mais si vous hésitez à abandonner la loi de Mahomet pour la foi du Sauveur, faites allumer un grand feu : je le traverserai avec vos prêtres , et vous serez à même de juger alors quelle est la croyance la plus certaine et la plus sainte, et celle qui mérite l'adhésion de vos coeurs. » — « Je ne pense pas , répondit le soudan , qu'aucun de nos prêtres consentît pour la défense de sa foi à s'exposer au feu ou à subir quelque autre genre de tourment. » En effet, il avait vu un de ses prêtres, homme de zèle et déjà avancé en âge , prendre la fuite, en entendant les propositions de François. Alors le saint ajouta : « Si vous voulez inc promettre pour vous et pour votre peuple d'embrasser la foi de Jésus-Christ dans le cas où je sortirai sain et sauf du milieu des flammes , je les traverserai seul. Si le feu me fait sentir ses ardeurs, vous l'attribuerez à mes péchés ; mais si la puissance du Seigneur me protége, vous reconnaîtrez que le Christ est la vertu et la sagesse de Dieu , qu'il est le Dieu véritable et le Sauveur de tous les hommes. » Le soudan déclara qu'il n'osait accepter une telle

1 Luc., 21.

102

proposition dans la crainte de voir son peuple se soulever. Cependant il lui offrit des présents considérables et d'un grand prix. L'homme de Dieu, plein de mépris pour les choses de ce inonde , et avide seulement du salut des âmes , méprisa tout cela comme de la boue. Mais ce refus, qui montrait en lui un si parfait contempteur des biens terrestres, lui gagna encore davantage l'affection du soudan ; et quoiqu'il ne voulût ou n'osât embrasser la foi chrétienne , il supplia cependant le saint d'accepter ses dons afin de les distribuer pour son salut aux pauvres chrétiens ou aux églises. François, qui avait en horreur de porter le fardeau des richesses et ne voyait d'ailleurs aucun sentiment de vraie piété dans l'âme du soudan , n'acquiesça en aucune façon à ce qu'il souhaitait.

Ensuite, reconnaissant qu'il n'aurait aucun succès auprès de cette nation et qu'il ne pouvait obtenir l'objet de ses désirs, averti par une révélation du ciel , il revint en Europe.

Ainsi , par une disposition de la bonté et de la miséricorde du Ciel , qui se plut à tout conduire d'une manière admirable en cette circonstance, pour récompenser la vertu de François , il arriva à cet ami de Jésus-Christ de chercher de toutes ses forces à souffrir la mort pour son amour sans pouvoir la trouver. Il eut le mérite du martyre après lequel il avait tant soupiré , et il fut conservé pour recevoir plus tard en lui-même les marques d'une faveur toute singulière. Ainsi , le feu divin allumé en son coeur s'y embrasa avec une intensité plus grande encore, et finit par s'en échapper avec une puissance nouvelle

103

en traversant son corps. O homme vraiment heureux, dont la chair, sans être frappée par l'épée du tyran , a reçu l'empreinte de l'Agneau immolé ! O homme vraiment et admirablement heureux ! Le glaive du persécuteur n'a pas mis fin à ses jours , et cependant il a possédé la palme du martyre.

CHAPITRE X. De l'application de François à la prière, et de la sublimité de son oraison.

Le serviteur de Jésus-Christ se sentait, par son corps, toujours éloigné du Seigneur, alors même que son ardent amour l'avait rendu comme insensible à toutes les choses du dehors. Il s'efforçait donc de tenir sans cesse son esprit en la présence de Dieu par une oraison non interrompue. Il trouvait, en effet, une douce consolation en cet exercice , lorsque parcourant par la contemplation les demeures de la cité céleste , et devenu déjà en quelque sorte le concitoyen des anges, il cherchait de toute l'ardeur de ses désirs son Bien-Aimé dont il n'était séparé que par la muraille de sa chair. Il y puisait aussi un secours puissant au milieu des embarras de la vie active ; car, se défiant de sa propre sagesse et se confiant en la bonté du Ciel , il pouvait , en multipliant ses supplications , reposer toutes ses pensées dans le Seigneur. Il assurait que la vertu d'oraison devait être l'objet suprême des désirs d'un religieux , et persuadé que sans elle nul ne peut

104

avancer dans le service de Dieu , il excitait par tous les moyens possibles ses frères à s'y adonner. En voyage et à la maison , au-dedans comme au-dehors, dans le travail comme dans le repos, il y était tellement appliqué qu'il semblait y avoir consacré entièrement non-seulement son coeur et son corps, mais aussi ses oeuvres et son temps. Il avait coutume de ne jamais laisser passer inutilement la moindre des visites du Seigneur. Quand elle se présentait, il y était attentif, et tant qu'elle durait, il jouissait de la consolation dont il était favorisé. Lorsque , dans ses voyages, il sentait le souffle de l'Esprit-Saint s'élever en son âme , il laissait ses compagnons prendre le devant , s'arrêtait et s'efforçait de goûter les douceurs de cette inspiration et de ne pas recevoir la grâce en vain. Souvent il lui arrivait d'être si absorbé dans sa contemplation, que, ravi hors de lui-même et éprouvant des choses au-dessus de l'intelligence de l'homme , il ignorait ce qui se passait autour de lui. Dans un voyage où il devait traverser le bourg de Saint-Sépulcre , endroit assez populeux , la faiblesse de son corps l'avait forcé de se servir d'un âne. Tous les habitants se précipitèrent à sa rencontre par dévotion;

mais , pour lui , au milieu de cette foule qui le pressait, le touchait, le tirait, et se le disputait de diverses manières, il paraissait insensible et inanimé, et ne remarquait rien de ce qui avait lieu. Aussi , après être sorti de cet endroit , la foule s'étant retirée, et lui arrivant à un hôpital de lépreux, il demanda, comme s'il fût revenu d'un autre monde , si l'on approchait du

105

bourg. Son esprit , tout entier transporté au milieu des splendeurs célestes, ne s'était aperçu ni de la différence des lieux , ni du temps , ni de la réunion de tant de personnes. Au reste , ses compagnons ont éprouvé que la même chose se renouvelait souvent.

Il avait reconnu que la présence si désirée de l'Esprit-Saint dans l'oraison se fait sentir d'autant plus facilement à ceux qui prient, qu'ils sont plus éloignés du bruit de ce monde. C'est pourquoi il cherchait les endroits non fréquentés et les solitudes , et il allait durant la nuit dans les églises désertes pour y prier. Il eut à y souffrir souvent de rudes assauts de la part des démons, qui l'attaquaient d'une manière sensible et s'efforçaient de le troubler dans son oraison. Mais couvert d'armes toutes célestes, plus il voyait l'ennemi redoubler ses violences , plus il sentait son courage se fortifier et sa ferveur s'animer dans la prière; il s'adressait avec confiance à Jésus-Christ et lui disait : « Protégez -moi à l'ombre de vos ailes contre les efforts des impies qui m'ont affligé. » Et ensuite s'adressant aux démons : « Esprits pervers et trompeurs , leur disait-il , usez de tout votre pouvoir contre moi. Vous n'avez de puissance qu'autant qu'il plaira à la main du Seigneur de vous eu accorder, et moi je suis prêt à souffrir avec joie tout ce qu'il aura résolu de m'envoyer. » Et les démons ne pouvant supporter une telle constance se retiraient couverts de confusion. Alors l'homme de Dieu, demeuré solitaire et en paix , remplissait les forêts de ses gémissements , arrosait la terre de ses

106

larmes , se frappait la poitrine , et comme s'il eût été dans la demeure la plus intime de son Seigneur, il s'entretenait avec lui. Il répondait à son juge , il suppliait son père , il parlait à son ami. Quelquefois aussi ses fières , poussés par une sainte curiosité à l'observer en ces circonstances , l'entendaient implorer par des cris lamentables la miséricorde divine en faveur des pécheurs , et pleurer amèrement la Passion du Sauveur comme si elle se fût passée sous ses yeux. Là , durant une nuit, on le vit en prières, les bras étendus en croix , le corps élevé au-dessus de la terre et environné d'une nuée lumineuse , dont l'éclat était un signe admirable de la lumière abondante qui inondait son âme. Là aussi lui étaient révélés les secrets et les mystères de la divine sagesse , comme on le sut d'une manière incontestable ; mais il ne divulguait pas ces faveurs à moins d'y être poussé par la charité ou l'utilité du prochain.

Car, disait-il, on perd, pour un médiocre avantage dont on s'était flatté , un trésor inestimable , et celui qui l'a donné ne se montre plus aussi facile à l'accorder de nouveau. Quand il revenait ainsi de la solitude , où ses longues oraisons l'avaient comme changé en un autre homme, il s'efforçait avec le plus grand soin de paraître en tout semblable à ses frères , de peur que le souffle des louanges humaines ne privât de leur récompense les grâces ainsi manifestées au-dehors. Lorsque le Seigneur le visitait devant tous les autres, il prétextait quelques raisons afin de ne pas rendre publiques les caresses de son Bien-Aimé. En priant au milieu de

107

ses religieux , il évitait les exclamations , les gémissements, les soupirs profonds, et en un mot tout mouvement extérieur, soit qu'il préférât la solitude pour de pareilles choses, soit que, rentrant réellement jusqu'au fond de son coeur, il passât tout entier en son Dieu. Il donnait souvent ce conseil à ses frères les plus intimes : « Quand un serviteur de Dieu reçoit la visite du ciel en sa prière, il doit dire : C'est vous , Seigneur, qui avez envoyé du lieu de votre gloire cette consolation à un homme pécheur et indigne; maintenant je vous en confie la garde , car je suis un voleur capable de vous ravir votre trésor. Et lorsqu'il revient de l'oraison , il doit se montrer aussi pauvre et aussi misérable que s'il n'avait reçu aucune faveur nouvelle. »

Une fois que l'homme de Dieu était au couvent de la Portiuncule, l'évêque d'Assise vint l'y visiter, comme il avait coutume de le faire. Lorsqu'il fut entré dans la maison , il alla sans se douter de rien à la cellule de François, et il se disposait à y pénétrer après avoir frappé à la porte; mais , avançant la tête et voyant le saint en prières , il se trouva saisi d'une frayeur subite , ses membres se roidirent et il perdit la parole; ensuite il se sentit repoussé aussitôt par une force divine et entraîné loin de ce lieu. Plein d'étonnement d'une pareille chose, l'évêque se hâta comme il put d'aller trouver les frères , et Dieu lui ayant rendu l'usage de sa langue, il s'en servit aussitôt pour confesser sa faute. Une autre fois l'abbé du monastère de Saint-Justin,

108

dans le diocèse de Pérouse , alla au-devant du seriteur de Dieu. A peine l'eut-il aperçu qu'il se hâta de descendre de cheval pour lui témoigner son respect, et aussi pour traiter avec lui de quelques points con-cernant le salut de son âme. Après s'être entretenus ensemble dans la plus douce intimité, l'abbé, en le quittant , lui demanda humblement de vouloir bien prier pour lui. « Je le ferai volontiers , » lui dit François. Quand il fut parti , le saint dit aussitôt au frère qui était là : « Attendez-moi un peu, car je veux payer la dette que je viens de contracter. » Or, pendant qu'il priait , l'abbé sentit en son âme une chaleur inaccoutumée et une douceur dont jusque-là il n'avait point fait l'expérience , en sorte qu'il fut ravi en extase et plongé tout entier en Dieu. Cela dura peu , et bientôt revenu à lui-même il reconnut quelle vertu avait la prière de François. Aussi conserva-t-il toujours l'affection la plus vive pour notre ordre, et dans la suite il aimait à raconter comme un miracle ce qui lui était arrivé.

Le saint avait coutume de réciter les heures canoniales avec non moins de crainte que de dévotion, et quoiqu'il souffrît beaucoup de plusieurs infirmités, des yeux , de l'estomac , des poumons, etc. , jamais il ne consentit à s'appuyer contre la muraille ou un objet quelconque. Il se tenait debout , la tête découverte, attentif à ne point laisser ses yeux errer de côté et d'autre et à ne point interrompre son office. Lorsqu'il était en voyage , il s'arrêtait pendant le temps voulu , et la pluie la plus violente n'était point pour

109

lui un motif de renoncer à une habitude aussi sainte et aussi respectueuse. Il disait : « Si le corps veut être eh repos pour prendre une nourriture qui doit être avec lui la pâture des vers , combien plus l'âme a-t-elle besoin de prendre l'aliment de vie avec calme et tranquillité? » Il pensait également commettre une faute grave si, pendant sa prière, il laissait son imagination devenir le jouet de vains fantômes. Lorsqu'il lui arrivait quelque chose de semblable , il n'avait point de repos qu'il ne s'en fût confessé et n'en eût fait pénitence. Au reste , il avait l'habitude de veiller si soigneusement en ce point , qu'il souffrait très-rarement de pareils inconvénients. Pendant un carême il avait fabriqué un petit vase , pour ne point laisser sans occupation les moments les plus légers de son temps. Un jour qu'il récitait tierce, ce vase lui revint dans la pensée, et lui causa quelque distraction. Alors poussé par l'ardeur de sa piété , il jeta le vase au feu , en disant : « Je sacrifierai au Seigneur celui dont la pensée a été un obstacle à mon sacrifice. » Il récitait les psaumes avec une attention aussi profonde de coeur et d'esprit que s'il eût vu Dieu présent devant lui , et lorsqu'il y rencontrait le nom du Seigneur, il portait sa langue sur les lèvres comme s'il eût goûté quelque chose d'une douceur ineffable.

Non-seulement il avait le respect le plus tendre pour le nom du Seigneur toutes les fois qu'il s'offrait à sa pensée, mais encore lorsqu'il l'entendait prononcer ou le trouvait écrit , et plusieurs fois il conseilla à ses frères de ramasser tous les lambeaux

110

d'écriture qu'ils pourraient rencontrer et de les placer dans un endroit décent, afin de soustraire à la profanation ce nom sacré. Lorsqu'il prononçait ou entendait le nom de Jésus , il était rempli d’allégresse en son coeur et tout son corps 'paraissait ému; on l'eût dit sous le charme d'un concert enivrant, et sa bouche semblait savourer un mets délicieux. Trois ans avant sa mort, il voulut célébrer, à Grécio , la fête de la Nativité du Seigneur avec toute la solennité possible afin d'exciter les hommes à une dévotion plus vive envers ce mystère. Mais pour éviter toute critique , il demanda la permission au souverain Pontife , et après l'avoir obtenue , il fit préparer une crèche et du foin , et amener un boeuf et un âne. Alors les frères furent convoqués, les peuples s'empressèrent de leur côté , la forêt retentit des cris de joie , des clartés brillantes et nombreuses prêtèrent leur lumière à cette nuit sainte , et elle se passa au milieu des chants de louanges et des accords les plus mélodieux. L'homme de Dieu se tenait devant la crèche , pénétré de la plus tendre piété, le visage baigné de larmes et l'âme inondée de bonheur. On célébra une messe solennelle sur la crèche elle-même; François chanta l'Evangile et ensuite il prêcha au peuple sur la naissance du Roi pauvre , que la tendresse de son amour lui faisait nommer l'enfant de Bethléem lorsqu'il voulait l'appeler par son nom . Or, un soldat vertueux et digne de foi , Jean de Grécio , qui , par amour pour le Seigneur, avait renoncé à la vie militaire et était uni avec François par une amitié

111

très-étroite; ce soldat, dis-je, assura avoir vu endormi dans la crèche un enfant d'une beauté admirable, et François le pressant dans ses bras , chercher à le tirer de son sommeil. Au reste, quoique la piété de ce religieux soldat suffise seule pour rendre croyable une semblable vision , ce qu'elle signifiait en est une preuve bien puissante et les miracles qui suivirent la confirment. L'exemple offert au monde par François est propre , en effet, à ranimer dans la foi de Jésus-Christ les coeurs engourdis. Ensuite, le foin placé dans la crèche guérit miraculeusement les animaux malades et fut un préservatif contre divers fléaux contagieux , Dieu voulant glorifier en tout son serviteur et montrer par des prodiges évidents la vertu efficace de ses saintes prières.

CHAPITRE XI. De l'intelligence des saintes Ecritures et de l'esprit de prophétie chez François.

Une application aussi infatigable à l'oraison, accompagnée de l'exercice continuel de toutes les vertus, avait produit en l'âme du serviteur de Dieu une telle sérénité que, malgré son peu d'habileté dans les sciences sacrées, éclairé des splendeurs de la lumière éternelle , il pénétrait avec une rare profondeur d'intelligence les passages les plus difficiles des saintes Ecritures. La pureté sans tache de son coeur lui ouvrait

112

l'entrée aux endroits les plus cachés de nos mystères et l'ardeur de son amour le faisait arriver là où la science du maître est impuissante à aborder. Il lisait de temps en temps les saints Livres , et les passages une fois confiés à son esprit , sa mémoire les retenait fidèlement , car il apportait une attention vigilante à une lecture destinée à servir de méditation continuelle à sa dévotion.

Un jour les frères lui demandèrent s'il aurait pour agréable que les lettrés reçus dans l'ordre s'appliquassent à l'étude de l'Ecriture. Il répondit: « Je le veux bien , pourvu qu'ils ne négligent point l'exercice de la prière , à l'exemple de Jésus- Christ, que nous voyons plus adonné à prier qu'à lire. Cependant qu'ils n'étudient pas pour savoir bien parler, mais afin de mettre en pratique et de proposer aux autres ce qu'ils auront appris. Je veux , ajouta-t-il , que mes frères soient des disciples de l'évangile et qu'ils s'avancent dans la connaissance de la vérité de façon à posséder une simplicité parfaite et à ne point séparer cette simplicité de la colombe de la prudence du serpent, car notre Maître par excellence a uni ces deux vertus dans ses enseignements sacrés. » A Sienne , un homme religieux , docteur en théologie , l'interrogea sur certaines questions fort difficiles à comprendre. Il lui découvrit avec une telle clarté de doctrine les mystères de la divine sagesse , que le docteur, plein d'un étonnement profond et de l'admiration la plus vive , s'écriait : « La théologie de cet homme bienheureux s'est élevée comme l'aigle au

113

milieu des régions les plus hautes , sur les ailes de la pureté et de la contemplation ; mais notre science à nous ne fait que se traîner contre terre. » Au reste , nous ne devons pas être surpris de voir notre saint doué divinement d'une telle intelligence des Ecritures : il s'efforçait, en marchant sur les traces du Sauveur, d'en retracer la vérité parfaite dans toute sa conduite, et l'Esprit-Saint , répandant en son coeur la plénitude de son onction , s'était fait lui-même son docteur.

Il avait également à un tel degré le don de prophétie, qu'il connaissait à l'avance les choses futures et lisait les secrets des coeurs. Il voyait les choses accomplies ailleurs comme si elles se fussent passées sous ses yeux , et il apparaissait d'une façon toute merveilleuse aux hommes éloignés de lui. Dans le temps où l'armée des chrétiens assiégeait Damiette, l'homme de Dieu se trouvait dans le camp , mais il n'avait que sa foi pour défense. Or, un jour, comme on se préparait à livrer bataille , François en ayant été instruit se prit à gémir profondément et dit à son compagnon : « Dieu m'a fait connaître que si les chrétiens tentent le combat , l'affaire tournera mal pour eux. Mais si je leur annonce pareille chose , ils me considéreront comme un fou; et si je garde le silence , je n'échapperai pas aux reproches de ma conscience. Que vous en semble-t-il donc? » Le religieux répondit : « Vous ne devez faire aucun cas de la manière dont les hommes vous jugeront; ce n'est pas du reste la première fois qu'on vous

114

regarde comme un insensé. Déchargez donc d'abord votre conscience et soyez plus sensible à la crainte de Dieu qu'à celle des hommes. » Aussitôt le héraut du Seigneur, s'élançant au milieu des chrétiens, leur donne les avis les plus salutaires , cherche à les détourner du combat et leur annonce le malheur dont ils sont menacés. Mais on se moqua de ses discours ; tous endurcirent leur coeur et refusèrent de revenir sur leurs pas. Ils marchèrent donc et livrèrent bataille; nais toute leur armée fut mise en déroute et ils ne trouvèrent que la honte au lieu du triomphe : six mille hommes périrent ou furent faits prisonniers. Alors il parut évident qu'on ne devait point mépriser la sagesse du pauvre de Jésus-Christ , et que le regard de son âme découvrait plus clairement la vérité que sept sentinelles placées sur les hauteurs et chargées de tout observer.

Après son retour d'outre-mer, étant allé prêcher à Celano , un soldat l'invita à dîner avec les plus vives instances et la plus humble piété. Il vint donc à la demeure de ce soldat , et toute sa famille , qui était pauvre , le reçut avec allégresse. Mais avant de se mettre à table, voulant offrir ses prières et ses louanges au Seigneur, selon sa coutume , il demeura quelque temps les yeux élevés au ciel. Ensuite il appela son hôte en particulier, et lui dit avec bonté: « Mon frère, j'ai cédé à vos invitations réitérées , et je suis entré dans votre maison pour m'y asseoir à votre table. Maintenant, hâtez-vous à votre tour de profiter de mes avertissements , car ce n'est pas ici , mais

115

ailleurs que vous mangerez. Confessez de suite vos péchés avec les sentiments d'une vraie et sincère douleur ; ne cachez rien , mais découvrez tout sans réserve. Dieu va vous récompenser dès ce jour d'avoir reçu ses pauvres avec autant l'empressement. » Le soldat obéit de suite aux avis du saint , il confessa toutes ses fautes au religieux qui l'accompagnait, régla tout en sa maison , et se disposa de son mieux à la mort. On se mit enfin à table , et pendant que les autres mangeaient , le soldat rendit l'esprit subitement, comme le lui avait prédit l'homme de Dieu. Ainsi, en exerçant l'hospitalité vis-à-vis d'un prophète, il reçut, selon la parole de l'éternelle Vérité, la récompense du Prophète; car l'annonce prophétique du saint le tint en garde contre l'arrivée imprévue de la mort , elle le munit des armes de la pénitence, le fit échapper à la damnation éternelle et entrer dans les tabernacles du Seigneur.

Dans le temps où le saint était malade à Riéti , un bénéficier, nommé Gédéon, homme dissolu et mondain , fut saisi d'une grave infirmité. Porté sur son lit au serviteur de Dieu , il le conjurait avec larmes , ainsi que les personnes présentes, de vouloir bien faire sur lui le signe de la croix. « Vous avez vécu jusqu'à ce jour selon les désirs de la chair, lui dit François; vous n'avez aucune crainte des jugements de Dieu. Comment donc vous marquerai-je du signe de la croix? Cependant je veux bien condescendre à vos désirs en considération des prières ardentes de ceux qui vous accompagnent. Mais

Tous les livres