Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 106)
9. Hébreux, XII, 3-4 : " Pensez donc en vous-mêmes à celui qui a souffert une si grande contradiction de la part des pécheurs, afin que vous ne vous découragiez point et que vous ne tombiez pas dans l'abattement ; - car vous n'avez pas encore résisté jusqu’à répandre votre sang, en combattant contre le péché. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. BERNARD, Serm. V de Quadragesimâ :
" Nous avons sans doute un grand combat à soutenir contre les ruses de l'esprit infernal, contre ses assauts si fréquents, si continuels, d'autant plus à craindre pour nous que l'ennemi qui nous les livre est invisible, et que sa longue expérience dans la science du mal jointe à sa subtilité naturelle ne l'a rendu que trop adroit. Néanmoins il dépend toujours de nous de vaincre, et personne dans ce combat n'est terrassé malgré soi. Le désir qui vous porte au mal est soumis à votre pouvoir, et vous devez le dominer (Gen., IV, 7). Votre ennemi peut faire naître en vous le mouvement de la tentation ; mais il est en votre pouvoir d'y donner ou d'y refuser votre consentement. Il est laissé à votre option d'attacher votre ennemi à votre service même en faisant coopérer à votre bien tout le mal qu'il médite contre vous. Qu'il allume en vous le désir des viandes ; qu'il vous fasse naître des pensées de vanité ou d'impatience, ou qu'il excite en vous des mouvements de volupté : refusez simplement de consentir, et autant de fois que vous aurez résisté, autant p.395 fin p.396 début vous obtiendrez de couronnes. Je ne puis disconvenir cependant, mes frères, que tout cela ne soit pénible et semé de périls ; mais, d'un autre côté, si nous résistons avec courage, nous goûterons même au plus fort du combat, une paix exquise qui sera le fruit de la bonne conscience. Je crois aussi que, si nous repoussons ces pensées aussitôt que nous les sentirons en nous, si nous les rejetons avec un généreux mépris, notre ennemi se retirera couvert de confusion, et ne sera plus si empressé de renouveler contre nous ses attaques. "
2. Le même, Serm. 29 ex parvis sermonibus
: " Nous nous procurons l'approbation de Dieu de trois manières, par nos pensées, par nos affections et par notre intention. Car nos pensées doivent être saintes, selon qu'il est écrit : Les saintes pensées seront votre sauvegarde ; vos affections de même doivent être pures, et votre intention doit être droite. Or, ces trois choses dont je viens de parler sont dans l'âme ; mais, dans l'âme elle-même, elles ont chacune leur place distincte et, pour ainsi dire, leur localité particulière. Les pensées résident dans la mémoire, les affections dans la volonté et l'intention dans la raison. Et pour voir plus clairement le procédé et la différence des trois, cherchons un exemple dans les choses extérieures. Si notre corps vient à prendre un mauvais teint, mais que tout le mal se borne là et que la peau seule soit affectée, notre visage présentera alors un triste aspect, mais sans que notre santé en soit atteinte. Qu'ensuite une matière purulente ou une tumeur livide vienne à se montrer, le corps. ne perdra pas seulement sa beauté, mais sa santé elle-même se trouvera attaquée. Enfin, que le mal pénètre plus avant, et que des chairs il se communique aux os, on pourra avec sujet désespérer de notre vie même. C'est ainsi, par rapport à notre âme, que lorsque le péché est suggéré à la mémoire par la pensée, mais sans que la volonté y prenne de délectation, ni que la raison y donne son consentement, il y aura bien alors une certaine laideur répandue sur la surface de l'âme, de sorte qu'il n'y aura plus sujet de lui dire : Vous êtes toute belle, ma bien-aimée (Cant., IV, 7) ; mais, bien qu'il y ait tache en elle, il n'y aura pas encore de maladie. Si ensuite la volonté éprouve un sentiment de plaisir, mais que la raison y résiste, l’âme est alors malade ou infirme, mais sans que sa maladie aille à la mort ; elle n'en doit pas moins s'écrier : Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guérie (JEREM., XVII, 14). Enfin, la mort aura lieu, si la raison donne son consentement au péché ; car c'est alors le péché p.396 fin p.397 début dont il est dit : L'âme qui aura péché mourra (EZECH., XVIII, 20). David marque et déplore les trois degrés en disant à Dieu dans la personne du pécheur chassé du paradis et jeté au milieu de la dissipation du monde présent : Votre main s'est appesantie sur moi (XXXVII, 3). Et comme les désirs charnels sont la peine du péché, il ajoute (ibid., 4) : Il n'est aucune partie de mon corps qui n'ait ressenti votre indignation. Puis, pour marquer les effets de la faiblesse qu'a eue la raison de consentir au péché : Il n'est aucun de mes os qui ne soit ébranlé, depuis que j'ai péché.
Ailleurs, il préconise les trois degrés du bien opposés à ceux que nous venons de voir dans le pécheur en disant dans la personne du juste (Ps. LXXVI, 4) : Je me suis souvenu de Dieu, et j'y ai trouvé ma joie ; je me suis exercé dans la méditation. Car il a trouvé sa joie par sa volonté, et il s'est exercé par sa raison. Afin donc que Dieu ne soit pas chassé de notre âme par les pensées tumultueuses qui y affluent comme on voit un peuple insurgé se répandre dans un palais laissé désert, mettons à la porte de notre âme ce portier qui s'appelle Souvenir de notre profession, et qu'ainsi toutes les fois que l'âme se trouvera obsédée de pensées honteuses, elle s'en reprenne et se dise à elle-même : Dois-tu donc t'occuper de ces pensées, toi prêtre, toi homme d’église, toi religieux ? Un professeur de vertu doit-il donner entrée dans son âme à ces turpitudes ? Un serviteur de Jésus-Christ, un ami de Dieu, peut-il s'arrêter même un instant à ces frivolités ? En vous gourmandant ainsi vous-mêmes, vous arrêterez le torrent des mauvaises pensées par le seul souvenir de votre profession. De même, à la porte de la volonté où les désirs charnels prétendraient avoir droit d'entrée comme dans leur propre maison, mettez cet autre portier qui s'appelle Souvenir de la céleste patrie. Car c'est lui qui pourra chasser les mauvais désirs comme un coin enfoncé dans le bois chasse un autre coin, et accueillir sans retard celui qui a dit : Me voici à la porte et j'y frappe (Apoc., III, 20). Enfin, devant la chambre de la raison, il faudra mettre un rude concierge qui ne se laisse gagner par aucun ennemi, soit public, soit caché, qui voudrait entrer, et qui les éloigne tous sans miséricorde : ce concierge, c'est le Souvenir de l'enfer. Car pour les autres, c'est-à-dire la mémoire et la volonté, c'est un mal tolérable que la mémoire par exemple, accueille une mauvaise pensée, ou que la volonté admette un sentiment impur. Mais ce qui serait intolérable et tout-à-fait mortel, ce serait que la raison perdit la droiture d'intention qu'elle doit toujours garder. "
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3. Le même, Serm. XLIX in Cantica : " Et comment, direz-vous, puis-je faire des progrès, moi qui porte envie aux progrès que font mes frères ? Vous le pouvez malgré cela, pourvu que vous désavouiez ce sentiment d'envie qui vous vient, ou que, si vous en éprouvez le sentiment, vous lui refusiez votre consentement. Il arrive souvent qu'on n'ait pas autre chose à faire que de guérir la passion dont on est obsédé sans condamner pour cela l’action même que la passion fait commettre. Prenez garde seule ment à ne pas nourrir en vous-même des desseins iniques, comme de favoriser les progrès d'une maladie, de propager un fléau, de persécuter un innocent, de déprécier les bonnes actions du prochain, de le décréditer, de l'opprimer, de vous opposer au bien qu'il voudrait faire. Si vous dirigez ainsi votre intention en tendant toujours à quelque chose de plus parfait, vous ne recevrez aucun préjudice de ce qui se trouvera être le fait, non de votre propre volonté, mais du péché qui habite en vous (Rom., VII, 17). Il n'y a donc point de damnation pour celui qui ne fait pas servir ses membres d'instruments à l'iniquité comme sa langue à la calomnie, le reste de sa personne à faire à son prochain un tort quel qu'il soit, mais qui gémit plutôt de ces sortes de sentiments qui s'élèvent dans son cœur et qui s'applique à déraciner par la confession, par la pénitence, par la prière, les vices invétérés dont il se trouve atteint ; qui enfin, lorsqu'il voit qu'il ne peut en venir à bout, en devient plus indulgent par rapport aux autres, et plus humble par rapport à soi-même. Quel esprit raisonnable pourrait condamner un homme, qui aurait appris de Notre-Seigneur à être doux et humble de cœur ? Gardons-nous de croire éloigné du salut celui qui se fait imitateur du Sauveur lui-même de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce divin époux de l’Eglise qu'il s'est formée. "
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Article II. - DES SEPT PECHES CAPITAUX. Question I
Quels sont les péchés dont on doit surtout se donner garde ? Ce sont ceux qu'on appelle capitaux, parce qu'ils sont comme à la tête des autres, et comme autant de racines viciées d'où naissent des fruits empestés ; comme la source enfin des vices, des désordres, des turpitudes et des scandales de toute espèce qui en débordent et se répandent à flots sur tout le genre humain.
Question II
Quels sont ces péchés capitaux ? On en compte sept, savoir l'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse. Mais autant nous devons les fuir et les poursuivre de notre haine, autant, si nous sommes désireux du salut de notre âme, nous devons nous adonner avec amour à la pratique des vertus qui leur sont opposées. A l'orgueil est opposée l'humilité, à l'avarice la libéralité, à la luxure la chasteté, à l'envie la charité, à la gourmandise la tempérance, à la colère la patience, à la paresse enfin la ferveur ou la pieuse activité d'une âme toute occupée de son salut.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Colossiens, III, 12 : " Revêtez-vous donc, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de modestie, de patience, etc. " p.399 fin p.400 début
2. II Corinthiens, IX, 6-7 : " J'ai cru nécessaire de prier nos frères de prévenir mon arrivée près de vous, afin qu'ils aient soin que l'aumône que vous avez promis de faire soit prête pour ce moment ; mais de telle sorte que ce soit un don offert par la charité, et non arraché à l'avarice. - Or, je vous avertis que celui qui sème peu, moissonnera peu ; et que celui qui sème avec abondance, moissonnera aussi avec abondance. - Que chacun donne ce qu'il aura résolu en lui-même de donner, non avec tristesse, ni comme de force ; car Dieu aime celui qui donne avec joie. "
5. Ecclésiastique, XXXI, 19-22, 31-32, 35-40
: " Usez en homme tempérant de ce qui vous est servi, de peur que vous ne vous rendiez odieux en mangeant beaucoup. - Cessez le premier de manger par modestie, et n'y excédez point, de peur de tomber en faute. - Si vous êtes assis avec beaucoup de personnes, ne portez pas la main aux viandes avant eux, et ne demandez pas le premier à boire. - Un peu de vin n'est-il pas plus que suffisant à un homme réglé ? Vous n'aurez point non plus d'inquiétude durant le sommeil, et vous ne sentirez point de douleur. - Le feu éprouve la dureté du fer, et le vin bu avec excès fait reconnaître le cœur des superbes. - Le vin pris avec tempérance est une seconde vie ; si vous en prenez modérément vous serez sobre. - Le vin a été créé dès le commencement pour être la joie de l'homme, et non pour l'enivrer. - Le vin pris modérément est la joie de l'âme et du cœur. - La tempérance dans le boire est la santé de l'âme et du corps. - Le vin bu avec excès produit la colère et l'emportement, et attire de grandes ruines. - Le vin bu avec excès est l'amertume de l’âme. - L'ivrognerie inspire l'audace ; elle fait tomber l'insensé, elle ôte la force, et elle cause des blessures à plusieurs. "
6. Hébreux, X, 36 : " La patience vous est nécessaire, afin qu'en faisant la volonté de Dieu ; vous puissiez obtenir l'effet de ses promesses. "
7. I Corinthiens, XV, 58 : " Ainsi, mes chers frères, demeurez fermes et inébranlables et travaillez sans cesse de plus en plus à l'œuvre de Dieu, sachant que votre travail ne restera pas sans récompense devant le Seigneur. " p.400 fin p.401 début
Question III
Qu’est-ce que l’orgueil, et quels sont les rejetons de ce premier des péchés capitaux ? L'orgueil est un amour déréglé de notre propre excellence, soit qu'il reste caché dans le cœur soit qu'il se manifeste au dehors. Ce vice est comme le père ou le chef de tous les autres ; mais ses principaux rejetons sont la désobéissance, la jactance, l'hypocrisie, la contention, l'opiniâtreté, la discorde, la curiosité. Voici en quels termes Tobie avertit de se précautionner contre un vice aussi funeste : Ne souffrez jamais que l'orgueil domine ou dans vos pensées ou dans vos paroles; car c'est par l'orgueil que tous les maux ont commencé. De là cette doctrine de l’Apôtre : Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles. Et même si nous devons en croire l'Ecclésiastique, l'orgueil est haï de Dieu et des hommes. . . Dieu a fait sécher les nations superbes jusque dans leurs racines, et il a planté les humbles à leur place. . . Pourquoi donc, vous qui n'êtes que terre et que cendre, vous élèveriez-vous d'orgueil ?
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
2. Deutéronome, XVII, 12-15 : " Mais celui qui, s'enflant d'orgueil, ne voudra point obéir au commandement du pontife qui en ce temps-là sera le ministre du Seigneur votre Dieu, ni à l'arrêt du juge, sera puni de mort, et vous ôterez le mal du milieu d'Israël - afin que tout le peuple entendant ce jugement soit saisi de crainte, et qu'à l'avenir nul ne s'enfle d'orgueil. "
3. Sagesse, V, 8-9 : " De quoi nous a servi notre orgueil ? Qu'avons-nous retiré de la vaine ostentation de nos richesses ? - p.401 fin p.402 début Toutes ces choses sont passées comme l'ombre, et comme un messager qui court, etc. "
4. MATTHIEU, XXIII, 11-12, 14, 27-28 : " Celui qui est le plus grand parmi vous, sera le serviteur des autres. - Car quiconque s'élèvera, sera abaissé ; et quiconque s'abaissera, sera élevé - Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui, sous prétexte de vos longues prières, dévorez les maisons des veuves ; c'est pour cela que vous subirez un jugement plus rigoureux. - Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites, semblables à des sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux aux yeux des hommes, mais qui au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toutes sortes d'immondices. - Ainsi au dehors vous paraissez justes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. "
7. Proverbes, VI, 16-19 : " Il y a six choses que le Seigneur hait, et il a la septième en abomination : - les yeux altiers, la langue menteuse, les mains qui versent le sang innocent ; - le cœur qui médite de noirs desseins, les pieds légers pour courir au mal ; - le faux témoin qui affirme des mensonges, et celui qui sème la discorde entre des frères. "
8. I Timothée, V, 13 (l'Apôtre dit en parlant de certaines jeunes veuves) : " Elles ne sont pas seulement oisives, mais elles sont encore causeuses et curieuses, s'entretenant de choses dont elles ne devraient point parler. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. CHRYSOSTOME, Hom. XLIII ad populum Antiochenum
(L'édition du P. Montfaucon, comme celle de M. Gaume, ne compte sous le titre d'homélies adressées au peuple d’Antioche que les vingt-et-une dites de statuis. Le passage dont il s'agit ici se retrouve dans l'homélie 2e sur l'épître de saint Paul à Tite, t. XI, p. 740-743, édit. de Montfaucon ; pag. 802-805, édit. Gaume, excepté toutefois la conclusion de ce passage, qui n'est pas la même dans Canisius que dans l'homélie précitée dont nous donnons ici la traduction) : " Comme des vents impétueux déchaînés sur une mer paisible la bouleversent jusque dans ses abîmes, au point de mêler aux vagues le sable déposé au fond de ses eaux ; ainsi ces deux passions (la vaine gloire et la cupidité), mais surtout la vaine p.402 fin p.403 début gloire, une fois entrées dans l'âme, y mettent tout en désordre, et frappent d'aveuglement l'esprit qui s'en laisse dominer. Il est encore facile, quand on le veut, de maîtriser la passion des richesses ; mais pour se mettre au-dessus de celle de la gloire, il faut beaucoup d'efforts, une sagesse consommée et une âme angélique qui habite le ciel plus que la terre. Car il n'est pas de passion, non, il n'en est aucune qui soit aussi tyrannique que celle-ci, et dont l'empire, quoiqu'il ne soit pas partout égal, soit aussi universel. Comment donc pourrons-nous la vaincre, sinon complètement du moins en quelque chose ? Ce sera en portant nos regards vers le ciel, en ayant Dieu toujours devant les yeux, en élevant nos pensées au-dessus des choses de la terre. Représentez-vous, lorsque vous sentez ce désir de la gloire, que vous l'avez déjà obtenue ; voyez à quoi elle aboutit pour vous, et vous trouverez le néant pour résultat ; représentez-vous en même temps les dommages qu'elle vous cause, les biens qu'elle vous fait perdre ; car elle vous obligera à subir bien des travaux et bien des dangers, et elle vous en fera perdre les fruits et la récompense. Considérez de plus que les méchants font la plus grande partie du genre humain, et vous n'aurez que du mépris pour l'opinion qu'ils pourront se former de vous. Examinez de chaque homme à part ce qu'il est, et vous verrez combien il est ridicule que vous attachiez de l'importance à son estime : vous verrez qu'il y aurait plutôt de la honte à en concevoir, que de l'orgueil. Après cela, élevez vos pensées plus haut. Lorsqu'au milieu d'une bonne action que vous faites, il vous vient à l'esprit d'en rendre les hommes témoins, et que vous vous tourmentez pour trouver des spectateurs qui vous admirent, pensez que Dieu vous voit, et cela suffira pour éteindre ce désir dans votre cœur. Quittez la terre un instant ; transportez-vous sur un plus grand théâtre au séjour des cieux. Les hommes ne vous auront pas plutôt loué qu'ils se mettront à vous blâmer, à vous déprécier, à vous censurer ; ou quand même ils ne le feraient pas, leurs éloges ne vous rapporteraient aucun fruit. Mais auprès de Dieu il n'en est pas ainsi, et s'il nous loue de nos bonnes actions, c'est qu'il s'en réjouit en lui-même. Vous avez parle éloquemment et on vous a applaudi ; quel profit en retirez-vous ? Si en vous applaudissant ils profitent de vos paroles pour se convertir et devenir meilleurs, pour se dépouiller de leurs vices invétérés, vous devez alors vous réjouir véritablement, non des louanges qui vous sont données, mais de ce changement heureux si merveilleusement opéré p.403 fin p.404 début dans la conduite de vos auditeurs. Mais si, tout en vous étourdissant de leurs applaudissements continuels comme de leurs louanges, ils n'en retirent aucun profit pour eux-mêmes, vous devez plutôt en gémir puisque cela ne servira qu'à les condamner.
Ou bien, est-ce de piété que vous vous faites gloire ? Si vous êtes vraiment pieux, et que votre conscience ne vous reproche aucune mauvaise action, vous faites bien de vous réjouir, non de paraître pieux, mais de l'être en effet ; si au contraire vous ne l'êtes pas, et que cependant vous vouliez en avoir la réputation, rappelez-vous alors que ce ne sont pas les hommes qui vous jugeront au dernier jour, mais celui qui connaît parfaitement les choses les plus cachées. Que si, malgré la conscience que vous auriez de vos péchés, vous vous voyiez l'objet de l'estime générale, il vous faudrait non pas vous en réjouir mais gémir plutôt, en ayant continuellement présent la pensée de ce grand jour où tout sera mis à découvert et qui éclairera les turpitudes ensevelies jusque-là dans les ténèbres.
Sont-ce des honneurs qui vous causent de l'orgueil ? Fuyez-les plutôt, bien persuadé qu'en les acceptant vous vous constitueriez débiteur de la chose acceptée. Personne au contraire ne se met-il en peine de vous honorer ? Réjouissez-vous alors, puisque dans cc cas Dieu n'aura point à vous demander compte d'honneurs qui vous auront été étrangers N'avez-vous pas lu dans les prophètes comment, entre tant d'autres reproches, Dieu adresse encore celui-ci à son peuple : De vos enfants je me suis fait des prophètes et de vos jeunes hommes des nazaréens (AMOS, II, 11) ? Vous gagnerez donc, par cette privation d'honneurs, d'être moins exposé à subir un jour un jugement sévère. Car celui qui, au lieu d'être honoré dans la vie présente, s'y voit méprisé et regardé comme un homme de rien, ou même, si vous le voulez, insulté, bafoué, foulé aux pieds, s'il n'y gagne rien autre chose, en recueillera du moins cet avantage, qu'il n'aura point à rendre compte des honneurs que ses semblables lui auraient conférés. Cela lui servira de plus à réprimer sa vanité, à le tenir dans l'humilité, à le faire rentrer en lui-même, et à réprimer en lui tout sentiment d'orgueil. Celui au contraire qui se voit élevé au faîte des honneurs, outre qu'il contracte par-là de graves obligations dont il lui faudra rendre compte, se laisse facilement aller à l'orgueil et à la vaine gloire, et se fait l'esclave des hommes. Puis, subissant de plus en plus cette tyrannie, il se voit contraint de faire bien des choses qu'il ne voudrait pas faire.
p.404 fin p.405 début " Persuadés donc qu'il vaut mieux pour nous d'être privés de tous ces faux biens que d'en jouir, ne recherchons pas les honneurs ; s'ils nous sont offerts, évitons de les accepter, repoussons-les plutôt, et faisons tout pour en éteindre en nous-mêmes la passion funeste. Ces paroles s'adressent tant à ceux qui commandent qu'à ceux qui n'ont qu'à obéir.
Car l'âme qui soupire après les honneurs et la gloire, ne verra pas le royaume des cieux. Cette parole n'est pas de moi ; elle est de l'Esprit-Saint : non, elle ne le verra pas, quand même elle aurait d'ailleurs pratiquée la vertu. Car voici ce que l'Esprit-Saint déclare à ce sujet : Ils ont reçu leur récompense (MATTH., VI, 5). Celui donc qui n'a plus de récompense à attendre, comment pourra-t-il voir le royaume des cieux ? Ce n'est pas que je m'oppose à ce qu'on recherche la gloire, mais que ce soit la gloire véritable la gloire qui vient de Dieu ; et, comme dit l'Apôtre, qu'on tire sa louange, non des hommes, mais de Dieu (Rom., II, 29). Soyons pieux intérieurement et non en nous entourant de faste et d'une vaine ostentation ; jetons cette peau de brebis sous laquelle se déguisent des loups ravissants, ou soyons brebis nous-mêmes. Rien de plus vil que la gloire humaine. Car, dites-moi, si vous voyez une troupe de tout petits enfants, l'idée vous vient-elle de leur demander la gloire qui fait l'objet de votre ambition ? Eh bien ! conduisez-vous en général envers tous les hommes, sous le rapport de la gloire, comme vous le feriez à l'égard de ces enfants. C'est pour cela qu'on appelle vaine gloire la gloire qui vient des hommes. Voyez ces masques que mettent sur leurs visages les gens de théâtre : qu'ils sont beaux! qu'ils sont brillants ! qu'ils sont parfaits en tout point ! Pourriez-vous me montrer une beauté aussi accomplie dans quelque personnage réel ? Vous ne sauriez en trouver. Eh bien ! vous êtes-vous jamais épris d'amour pour ces beautés factices ? Jamais. Pourquoi ? Parce que ce n'est que du carton, et qu'elles imitent la beauté, sans être des beautés réelles. C'est ainsi que la gloire des hommes n'a rien de solide ; c'est une imitation de la gloire, sans être la vraie gloire. La seule gloire véritable est celle que nous possédons au-dedans de nous ; celle du dehors cache souvent des turpitudes, encore ne les cache-t-elle qu'aux yeux des hommes, et jusqu'au soir seulement ; le théâtre défait et les masques enlevés, chacun ne paraît plus que ce qu'il est réellement. Gardons-nous donc bien de faire de la piété une affaire d'ostentation.
Car, dites-moi, quel avantage y a-t-il à attirer sur soi les regards de la multitude ? C'est p.405 fin p.406 début de la vanité et rien autre chose : rentrez chez vous et rendu à vous-même, il ne vous reste rien de tout cela. Vous avez paru sur la place publique ; tous les regards se sont tournés vers vous ; que vous en est-il resté ? Rien : tout s'est dissipé et évanoui comme la fumée. Et comment pouvons-nous nous passionner pour des choses si peu durables ? Quelle folie ! quelle extravagance ! N'ayons donc en vue que de mériter les louanges de Dieu. Si c'est là l'objet de nos désirs, nous cesserons de rechercher les louanges des hommes ; mais quand même elles nous viendraient, nous n'en ferons nul cas et nous les foulerons aux pieds : nous nous comporterons à leur égard comme quelqu'un qui, cherchant de l'or, n'aurait atteint que de la boue. Qu'on vous loue, vous n'en serez pas mieux ; qu'on vous blâme, vous n'en serez pas plus mal. A moins toutefois que ce ne soit de Dieu que vous vienne la louange ou le blâme ; car alors l'un et l'autre devra vous être avantageux ou funeste ; mais il n'y a que vanité dans tout ce qui vous viendra des hommes. En nous conduisant ainsi, nous ressemblerons à Dieu, qui n'a point besoin de la gloire que les hommes peuvent lui rendre : Je ne tire point ma gloire des hommes, a-t-il dit lui-même (JEAN., V, 41). Est-ce là peu de chose, dites-moi?. . . Lorsque votre volonté s'opposera à ce que vous méprisiez la gloire, dites-vous à vous-même qu'en la méprisant vous ressemblerez à Dieu, et cette considération suffira pour vous la faire mépriser. Vous ne sauriez d'ailleurs être esclave de la gloire sans vous rendre l'esclave de tout le monde à la fois, sans tomber dans le pire de tous les esclavages. Car les maîtres les plus impérieux, exigent moins de leurs esclaves que la gloire n'impose de servitude à ceux qui la courtisent ; et il n'est pas de bassesses qu'elle ne leur fasse dire et faire, d'autant plus exigeante à leur égard qu'elle les trouve plus obséquieux. Fuyons donc, fuyons, de grâce, une telle servitude. Et le moyen, direz-vous ? C'est de penser en sages sur les choses d'ici-bas, et de considérer que le présent tout entier n'est qu'un songe et qu'une ombre. Si nous faisons ces réflexions la victoire nous sera facile, et nous ne nous laisserons vaincre ni dans les petites choses ni dans les grandes. Mais si, même dans les petites choses, nous n'opposons aucune résistance, comment dans les grandes occasions pourrons-nous être vainqueurs ? Pour réprimer plus efficacement cette passion malheureuse, remontons jusqu'à ses sources, qui sont les pensées vaines et terrestres ; prenons donc des sentiments élevés, méprisons la terre, regardons le p.406 fin p.407 début ciel, et nous mériterons ainsi d'obtenir un jour la récompense céleste. "
2. S. BERNARD, Tract. de gradibus humilitatis, fait l'énumération des douze degrés de l'orgueil qui suivent : " La curiosité, la légèreté d'esprit, le vain contentement qu'on a de soi-même, la jactance, la singularité, l'arrogance, la présomption, la manie de justifier les péchés même qu'on a commis, les fausses confessions, l'esprit de révolte, la liberté qu'on se donne de pécher, enfin l'habitude que l'on contracte de le faire. "
3. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. XXXIV Moralium, c.
17 (al. 11 et 12) : " Il faut remarquer que ce Léviathan qui nous est ici représenté sous la forme d'un monstre, a son regard porté en haut, parce que l'orgueil, lorsqu'il se produit, paraît tout d'abord dans le regard. Les orgueilleux, en effet, enflés de la vaine opinion qu'ils ont d'eux- mêmes, regardent comme d'en haut tout ce qu'ils voient, et plus ils se dégradent réellement, plus ils s'élèvent dans leur pensées. Si l'orgueil ne se révèle pas par les yeux, comme par les fenêtres par où l'âme se montre, le Psalmiste n'aurait pas fait à Dieu cette prière : Vous sauverez le peuple humble, et vous humilierez les yeux des superbes. . . (Ps. XVII, 28). "
" C'est uniquement par l'orgueil que Léviathan est tombé dans tous les excès dont il a été parlé. . . Ce grand arbre n'eût point été desséché dans toutes ses branches par tous les vices dont il a été atteint, s'il n'eût été avant tout gâté dans sa racine. Car il est écrit que l'orgueil est le principe de tout péché (Ecclé., X, 15). C'est par ce vice qu'il est tombé et c'est par ce même vice qu'il a entraîné l'homme après lui dans sa chute. . . Comme une racine se cache dans la terre, et qu'elle pousse ses rejetons au dehors, de même l'orgueil évite de paraître, quoique ce soit de lui que naissent tous les vices qui se produisent au grand jour ; car il ne s'en montrerait jamais un seul, si l'orgueil n'agissait intérieurement en les nourrissant comme de sa sève. C'est cet orgueil qui fait bouillonner le cœur de Léviathan comme une chaudière sur un brasier ; de là aussi cette espèce de fureur ou de folie qu'il fait passer dans le cœur de l'homme et qui le renverse pour ainsi dire de fond en comble, qui se produit ensuite par des actes notoires. Car soyons bien convaincus que cette écume d'œuvres mauvaises ne s'échappe point de l'âme que celle-ci n'ait été d'abord mise en ébullition par le feu de la vaine gloire (Cf. Les Morales de saint Grégoire, etc., t. IV, p. 731-732).
p.407 fin p.408 début
4. Le même, ibidem, c. 18 (al. 42) : " Les autres vices n'attaquent que les vertus qui ne peuvent subsister sans les détruire. Ainsi la colère combat la patience ; la gourmandise, l'abstinence ; l'impureté, l'incontinence : et ainsi des autres. Mais l'orgueil, que nous avons dit être la racine de tous les vices, ne pouvant se contenter de la destruction d'une seule vertu, s'attaque à toutes les parties de l'âme, et comme une maladie contagieuse, les infecte toutes à la fois de son virus ou de son venin. . . " " Le premier mal que souffre celui qui a sacrifié la liberté de son âme à sa tyrannie, c'est de s'aveugler et de perdre la rectitude du jugement. Tout le bien que les autres font, il le trouve mal ; tout ce qu'il fait, quoique mal que ce soit, il le trouve bien ; toujours plein de mépris pour les actions d'autrui, toujours plein d'estime pour les siennes propres (Cf. Les Morales de saint Grégoire, etc., t. IV, p. 732-733). "
5. Le même, ibidem, c. 20 (al. 13) : " Tous les orgueilleux prennent le ton haut quand ils parlent, affectent du dédain quand ils se taisent (clamor in locutione, amaritudo in silentio) ; rient aux éclats on bien sont tristes jusqu’à la fureur (dissolutio in hilaritate, furor in tristitiâ) ; sont déshonnêtes dans leurs actions et tout à la fois honnêtes dans leurs manières (inhonestas in actione, honestas in imagine) ; fastueux dans leur démarche, aigres dans leurs réponses (crectio in inccssu, rancor in responsione). Leur esprit est toujours fort pour faire affront, faible pour supporter soi-même l'injure ; lent à obéir, prompt à exiger des autres l'obéissance ; paresseux à faire ce dont ils sont capables et à quoi ils sont obligés, ardent à entreprendre ce qu'ils ne peuvent ni ne doivent exécuter. Aucune exhortation n'est assez pathétique pour les déterminer à faire les choses auxquelles ils ne seront pas portés d'eux-mêmes ; et quant à celles qu'ils souhaitent en secret, ils demandent qu'on les engage à s'en charger : car comme ils craignent que leurs désir ne les fassent mésestimer, ils voudraient faire paraître qu'ils n'auraient fait autre chose alors que de céder à la violence (Cf. Ibidem, p. 738). "
6. Le même, ibidem, c. 22 (al. 14) : " C'est pour cela que le Fils unique de Dieu s'est revêtu de notre faiblesse ; c'est pour cela que, tout invisible qu'il est dans son essence infinie, il a voulu paraître, non pas simplement visible, mais méprisable et abject ; c'est pour cela qu'il a souffert toutes les injures, les p.408 fin p.409 début moqueries, les opprobres et les tourments de sa passion, afin qu'un Dieu humilié apprît à l'homme à ne pas être superbe (Cf. Les Morales de saint Grégoire, etc., t. IV, p. 740). "
7. Le même, ibidem, c. 23 (al. 14) : " Puis donc que notre Rédempteur gouverne les cœurs des humbles, et que Léviathan est appelé le roi des orgueilleux, nous voyons clairement que le caractère des réprouvés c'est l'orgueil, et qu'au contraire la marque distinctive des élus c'est l'humilité. Il suffit par conséquent de savoir laquelle de ces deux qualités quelqu'un possède pour trouver aussitôt sous quel chef il combat (Cf. Ibidem, p.743). "
8. Le même, ibidem, lib. XXIII, c. 7 (al.
6) : " On peut partager tous les présomptueux en quatre classes principales. La première comprend ceux qui s'imaginent ne tenir que d'eux-mêmes les biens qu'ils possèdent ; la seconde, ceux qui, sachant bien qu'ils leur viennent d'en haut, les regardent comme une récompense due à leurs mérites, la troisième ceux qui se vantent de qualités dont ils sont dépourvus ; la quatrième ceux qui veulent, au mépris des autres, posséder seuls ce qu'ils peuvent avoir de bonnes qualités. "
" Celui-là se vantait de ne tenir que de lui-même ce qu'il avait, que l'Apôtre apostrophait ainsi : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? Si vous l'avez reçu en effet, pourquoi vous glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez reçu de personne (I Cor., IV, 7) ? Le même apôtre nous avertit encore de ne pas attribuer à nos mérites précédents le don de la grâce, lorsqu'il dit dans une autre épître : C'est par la grâce que vous êtes sauvé en vertu de la foi ; et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu ; cela ne vient pas de vos œuvres, pour que personne ne s'en glorifie (Eph., II, 8-9). Il dit ailleurs en parlant de lui-même : J'étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un outrageux ennemi de son Eglise, mais j'ai trouvé miséricorde (I Tim., I, 13) ; faisant assez voir par ces paroles que la grâce ne se donne pas en considération des mérites, puisqu'il nous marque expressément ce qu'il avait mérité par ses crimes, et ce qu'il a reçu par pure bonté. "
" D'autres se vantent de posséder ce qu'ils n'ont point, comme l'indiquent au sujet de Moab ces paroles d'un prophète : Je connais sa présomption et son arrogance, et je sais qu'il n'a pas la force qu'il veut faire paraître (JEREM., XLVIII, 29). C'est ce que nous témoigne encore ces autres paroles, dites à l'ange de l'église de Laodicée : Vous dites : Je suis riche, je suis comblé de biens, et p.409 fin p.410 début je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes malheureux et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu. "
" Enfin, il y en a qui veulent avoir seuls, à l'exclusion de tous les autres, les avantages qu'ils possèdent. Ce fut pour un semblable défaut que le pharisien de l’Evangile sortit du temple sans avoir été justifié, parce qu'il s'attribuait à lui seul le mérite des bonnes œuvres en se préférant au publicain qui priait dans le même lieu. Jésus-Christ prend soin de guérir ses apôtres de ce vice de présomption lorsqu'après qu'ils lui eurent dit au retour de leur mission : Seigneur, les démons eux-mêmes mus sont assujettis par la vertu de votre nom (Luc, X, i7), il leur répondait aussitôt, pour leur ôter cette vaine complaisance en cette puissance d'opérer des miracles dont ils avaient été favorisés : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (ibid., 18). Car cet esprit superbe, s'enflant de ses sublimes qualités, avait dit en lui-même : J'élèverai mon trône au-dessus des astres du ciel, je m'assiérai sur la montagne du Testament, dans les régions de l'aquilon ; je serai semblable au Très-Haut (Is., XIV, 13-14). Et c'est avec un admirable à-propos que Notre-Seigneur, voulant réprimer ce sentiment de présomption dans le cœur de ses disciples, leur remit aussitôt sous les yeux le jugement effroyable que ce maître d'orgueil s'était attiré, afin de leur apprendre par sa triste ruine ce qu'ils devaient craindre d'un vice aussi détestable. "
" L'esprit de l'homme est plus sujet à tomber dans cette dernière espèce de présomption que dans les autres, en se glorifiant d'avoir lui seul les dons qu'il possède. Et cependant c'est en cela qu'il ressemble le plus au démon ; car quiconque se réjouit en lui-même d'avoir seul le bien qu'il possède, quiconque cherche à paraître élevé au-dessus des autres, imite ce malheureux esprit qui, dédaignant la société des autres anges, voulut porter son trône au plus haut point de l'aquilon, et ambitionnant avec orgueil une grandeur égale à celle du Très-Haut, s'efforça par l'effet de ce désir criminel de s'élever à une hauteur qui le distinguât de tout le reste (Cf. Les Morales de saint Grégoire, etc., t. III, p. 491-494). "
9. S. PROSPER, évêque de Riez, Epist.
ad Demietriadem (Cette lettre n'est pas de saint Prosper, mais de l'auteur quel qu'il soit du livre de la vocation des Gentils, au jugement de Noël-Alexandre et de la plupart des critiques. Il est d'ailleurs fort douteux que saint Prosper ait jamais été évêque.
V. NAT. ALEX., Hist. eccl. V sæc,. p. 123, édit. de
Venise) :
p.410 fin p.411 début " S'il en est qui s'imaginent avoir des biens qu'ils n'aient pas reçus de Dieu, et dont ils soient eux-mêmes les auteurs, il est évident qu'ils n'ont pas l'esprit de Dieu, mais celui du monde, et qu'ils sont enflés de cette sagesse du siècle dont le Seigneur a dit : Je détruirai la sagesse des sages, et je renverserai la science des savants (I Cor., I, 19). De toutes les chutes que l'homme peut faire, de tous les crimes que l'on peut commettre, point de chute plus terrible, point de crime plus punissable que la chute et que le crime des orgueilleux, surtout lorsque l'orgueil s'attaque à Dieu même Car, autre est l'orgueil de ceux qui par simple amour-propre désirent d'être préférés à tous les autres, autre est l'orgueil de ceux qui, dédaignant la grâce de Dieu, prétendent pouvoir faire par eux-mêmes ce qu'ils ne peuvent exécuter qu'avec son secours, et, au lieu de mettre leur confiance en Dieu, ne s'appuient que sur leurs propres forces, encourant ainsi cette malédiction prononcé par le Prophète :
Maudit est l'homme qui met sa confiance en l'homme, qui se fait un bras de chair, et dont le cœur se retire du Seigneur (JEREM., XVII, 5). Cette sorte d'orgueil a pour premier auteur le prince des démons qui, pour s'être rapporté à lui-même l'excellence des dons qu'il avait reçu du Créateur et avoir prétendu égaler sa gloire à la sienne, a été précipité du haut du ciel avec les autres anges qu'il avait entraînés dans son apostasie. Et s'il a pu causer aussi la ruine de nos premiers parents, c'est parce qu'il a su persuader à leur sotte crédulité par ses malins artifices, qu'ils trouveraient plus d'avantages pour eux-mêmes à suivre leur propre volonté qu'à demeurer sous la garde de la loi qui leur avait été faite. Ainsi l'orgueil est le commencement du péché, soit qu'on le considère dans la chute de l'ange, soit qu'on l'envisage dans la prévarication de l'homme : on peut aussi bien l'appeler avarice, ces deux mots désignant également la passion de vouloir s'élever au-dessus de ce qu'on est, et de se rapporter à soi-même les biens qu'on possède comme si l'on pouvait avoir en commun avec Dieu d'être la source et le principe des avantages dont on se voit pourvu. . . "
" Comme il est rare qu'on ose se vanter de ses vices, et que se glorifier de ses turpitudes est le plus sûr moyen de tomber dans le mépris, c'est surtout dans la pratique des actes de vertu qu'on doit se tenir en garde contre l'orgueil, parce que ce vice n'attaque personne plus dangereusement, que ceux qui méritent effectivement la louange. Car on en voit beaucoup qui, attachés p.411 fin p.412 début au service de Dieu, et méditant sa loi jour et nuit, ont crucifié leur chair avec leurs vices et leurs convoitises, ont résisté à tous les attraits des passions, ne se sont laisse ni décourager par les pertes qu'ils ont subies, ni abattre par les persécutions, ni amollir par la prospérité, ni séduire par les avantages que leur offrait le monde, ni effrayer par les maux dont il les menaçait. Par quel côté donc le démon pouvait-il attaquer une vertu si forte, si généreuse, si magnanime, si ce n'est en inspirant le désir de la louange à ceux à qui il n'avait pu persuader l'amour du vice, et en ourdissant contre ces enfants d'Adam les mêmes trames, qui lui avaient si bien réussi contre le père de la race humaine ? Ce n'est donc pas aux cœurs lâches et tièdes, mais plutôt aux âmes ferventes et ardentes pour le bien, que cet esprit malin présente l'appât de la gloire humaine, afin de renverser par leur élévation même ceux qu'il n'a pu ébranler par ses attaques directes.
Et ainsi, plus leurs mérites sont éclatants, plus il les trouve propres aux embûches qu'il leur dresse. Mais la sollicitude de l’Apôtre nous prémunit contre ce péril par cet avis qu'il nous donne à tous, d'opérer notre salut avec crainte et tremblement. Car c'est Dieu, qui opère en nous le vouloir et le faire selon son bon plaisir (Philip., II, 12-13). Ainsi, plus on fait de progrès dans la voie des commandements de Dieu, plus on a sujet de craindre et de trembler que le sentiment des mérites acquis, joint à cette avidité qu'on a naturellement pour les louanges, ne fasse concevoir de l'orgueil du bien que l'on fait, et ne souille l'âme par la chose même qui fait sa gloire. Si donc c'est à Dieu et à sa puissance divine que doivent se rapporter toutes les choses qui regardent la vie et la piété (II PIERRE, I, 3), nous ne devons rien craindre tant que ce désir des louanges, qui porte à ravir à Dieu la gloire qui lui appartient du bien qui est en nous, pour nous en attribuer le mérite à nous-mêmes. Et tandis que les autres passions ne portent atteinte qu'aux vertus qui leur sont spécialement opposées, celle-ci, en attirant à elle-même toutes les vertus, les corrompt toutes également. C'est pourquoi, bien que nous devions déteste en général toute sorte d'orgueil, n'importe que ce soient les honneurs, ou la noblesse de la naissance, ou les richesses qui en soient l'occasion, nous trouverons que l'orgueil le plus dangereux est celui qui flatte les vertus mêmes qu'il veut détruire. Mais comme une chute est d'autant plus grave, que celui qui la fait tombe d'un lieu plus élevé, le prince de l'orgueil est d'autant plus ravi de joie, qu'il p.412 fin p.413 début voit déchoir d'une vertu plus haute ceux dont il cause la ruine. . . "
" L'orgueil, l'ambition et la vanité peuvent faire perdre tout le mérite de l'aumône et même du martyre, si c'est par le désir des louanges que l'on fait le sacrifice de ses biens, ou si c'est par confiance en soi-même plutôt qu'en s'appuyant sur la vertu de Dieu, qu'on se porte à subir la persécution et les tourments. "
10. S. ISIDORE, Lib. II de summo bono, c. 38 :
" Tout pécheur est orgueilleux, puisqu'en- faisant le mal, il traite avec mépris les divins préceptes. C'est donc à bon droit que l'orgueil est appelé le principe de tout péché, puisqu'il n'y aurait pas de transgression, s'il n'y avait avant tout désobéissance aux commandements divins. L'orgueil a dans un cœur des racines d'autant plus profondes, qu'il porte plus haut ses vues ; et la chute de l'orgueilleux sera d'autant plus affreuse, que ses prétentions auront été plus élevées. Car celui qui s'enfle d'orgueil, est comprimé bientôt par la justice de Dieu. Se repaître de pensées d'ambition, c'est se nourrir de vent. C'est ce qui a fait dire au Prophète : Tous vos pasteurs ne se repaîtront que de vent (JEREM., XXII, 22), c'est-à-dire de pensées vaines. Ceux qui se glorifient de leurs vertus, seront juges par leurs œuvres mêmes qu'ils prennent pour des vertus, mais qui ne sauraient en être, puisque, s'ils font le bien, ils ne le font pas avec une volonté droite. Car une vertu sans humilité et sans charité doit être plutôt regardée comme un vice. De même que l'orgueil est le principe de tous les crimes, il est la ruine de toutes les vertus. Il les combat jusqu'à la dernière comme il est le premier de tous les péchés à entrer en lice avec elles. Ou bien il triomphe dès la première attaque, en introduisant de prime-abord le péché dans l'homme ; ou bien, s'il ne peut y réussir de cette manière, il triomphe encore de nous en se glissant parmi nos vertus. L'orgueil est donc le plus redoutable de tous les péchés, puisque les vertus comme les vices de ceux à qui il s'attaque lui servent de moyens pour entraîner leur ruine. L'orgueil trouve sa mort là ou il a trouvé sa naissance ; il est à lui-même son fléau et il est vrai de dire des orgueilleux qu'ils sont punis par où ils ont péchés. L'orgueil engendre l'arrogance, plutôt que l'arrogance n'engendre l'orgueil. Car la vaine jactance ne se produit au dehors, qu'après que l'esprit s'est élevé secrètement en lui-même.
El si l'orgueil a la priorité d'origine par rapport à cet autre vice que je viens de dire, il l'emporte aussi en culpabilité. Il est plus p.413 fin p.414 début avantageux à l'arrogant de tomber dans une faute manifeste qui l'oblige à s'humilier devant Dieu, que de concevoir d'une action éclatante des sentiments d'orgueil qui rendent sa chute plus funeste et sa perte plus irrémédiable. "
11. S. FULGENCE, Epist. III ad Probam de virginitate, c. 16 : " On appelle l'orgueil le principe de tout péché pour faire voir que tous les péchés, sortent de ce vice comme de leur racine. Variant ses moyens d'attaque, l'orgueil cause la ruine des hommes charnels en fomentant en eux des désordres qu'aucun palliatif ne peut déguiser ; et quant aux hommes spirituels eux-mêmes, s'ils n'ont soin de se tenir sur leurs gardes, il leur livre pour les vaincre des combats invisibles. Qui ne sait en effet que les fornicateurs, les idolâtres, les adultères, les impudiques, les abominables, les voleurs, les avares, les ivrognes, les médisants, les ravisseurs du bien d'autrui, sont autant d'orgueilleux qui s'élèvent contre Dieu, et qui, dédaignant son culte, combattent au service du démon son ennemi ? Il en est d'autres qui paraissent aux yeux des hommes les ennemis-nés de l'orgueil, et qui sont au fond ses champions les plus à craindre. Ce sont ceux qui commettent l'iniquité avec une telle adresse, que les hommes prennent ce qu'ils font pour des actes de justice. C'est à ces derniers que s'adresse ce reproche de Notre-Seigneur dans l'Evangile : Vous avez grand soin de paraître justes devant les hommes, mais Dieu voit le fond de vos cœurs (LUC, XVI, 15). Pour faire voir plus clairement que c'est des orgueilleux qu'il parle, Notre-Seigneur ajoute : Car ce qui est grand aux yeux des hommes, est en abomination devant Dieu. Quant à ceux qui, tout en faisant profession de la foi chrétienne, n'en violent pas moins avec éclat la loi de Jésus-Christ, ce divin Sauveur leur adresse cet autre reproche : Pourquoi me dites-vous, Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous pas ce que je dis (Luc, VI, 46) ? L'Apôtre des gentils de son côté reprend dans les termes qu'on va lire les gens de cette espèce : Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renoncent par leurs œuvres étant détestables et rebelles, et inutiles à toute sorte de bien (TITE, I, 4 6). Saint Jacques dit aussi : Mes frères, que servira-t-il à quelqu'un de dire qu'il a la foi, s'il n'a point les œuvres ? La foi pourra-t-elle le sauver (JACQ., II, 14) ? L’humilité, que Notre-Seigneur nous a enseigné en disant : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (MATTH., XI, 29), ne consiste donc pas dans la foi toute seule, mais dans la foi et les œuvres jointes ensemble. Car il est écrit que les démons aussi p.414 fin p.415 début croient et tremblent (JACQ., II, 19), et cependant ils ne sont pas humbles devant Dieu. C'est ce qui a fait dire aussi à l'apôtre saint Paul, que la sagesse de la chair est ennemie de Dieu, parce qu'elle n'est point soumise à la loi de Dieu, et ne peut même lui être soumise (Rom., VIII, 7). Cette sagesse, comme le dit saint Jaques, n'est point une sagesse qui vienne d'en haut, mais c'est une sagesse terrestre, animale, diabolique. "
12. Ibidem, c. 17 : " L'orgueil se trahit, lorsqu'on tombe dans une faute manifeste. Mais, lorsqu'au contraire l’iniquité se couvre des apparences de la justice, le venin de l'orgueil s'insinue plus aisément et pénètre avec plus de danger : c'est ce qui arrive, quand ceux qui font profession de vertu méprisent les autres comme étant au-dessous d'eux, ou attribuent à leurs propres forces les bonnes qu'ils font. L'orgueil qui porte ainsi ceux qui se croient justes à mépriser les autres comme pécheurs se trouve condamné dans la personne du pharisien. Voici en quels termes l'Evangile nous en parle : Jésus dit aussi cette parabole, etc. . . (Luc, XVIII, 9-12). Devant le juge aussi juste que miséricordieux qui est au ciel, ce n'est pas l'orgueilleuse vanterie de quelques bonnes œuvres qui fait trouver grâce, mais c'est plutôt l'humble confession que l'on fait de ses péchés. Pour ceux qui s'attribuent orgueilleusement à eux-mêmes le mérite de leur bonne volonté ou de leurs actions louables, l'Apôtre les condamne en ces termes : Ne connaissant point la justice qui vient de Dieu, et s'efforçant d'établir la leur propre, ils ne se sont point soumis à Dieu pour recevoir cette justice qui vient de lui (Rom., X, 5). Celui donc qui refuse orgueilleusement de reconnaître la justice qui vient de Dieu, doit subir les funestes conséquences de l'injustice qu'il commet en cela lui-même. Ainsi de ces quatre sortes d'orgueil, qui conduisent, pour ainsi parler, le char auquel le démon attache les orgueilleux pour les entraîner dans l'enfer avec lui, deux lui servent à perdre les âmes qu'il sait être sujettes aux passions grossières et les deux autres à triompher de celles qu'il trouve plus accessibles aux vices à proprement parler spirituels. Aux uns il présente l'appât de la volupté, aux autres les attraits de la vertu. Il dépouille celles-ci de leur virginité, sans qu'elles se doutent de la fornication qu'elles commettent ; il assouvit tellement celles-là de plaisirs impurs, qu'elles n'ont plus de souci du mépris qu'elles s'attirent. "
13. S. GREGOIRE, Lib. XXXI Moralium, c. 31 (al.
20) : " Lorsque l'orgueil, qui est le roi de tous les vices, s'est pleine- p.415 fin p.416 début ment assujetti un cœur, il le livre aussitôt aux sept péchés capitaux, comme à ses lieutenants, pour y faire leurs ravages ; et ceux-ci entraînent à leur suite toute l'armée des vices, qui en naissent effectivement comme les enfants de leurs pères. Mais nous expliquerons la chose plus clairement, si nous faisons en particulier l'énumération aussi exacte qu'il nous sera possible, et de ces chefs, et des troupes qui les suivent. "
" La racine de tout péché, c'est l'orgueil, dont il est dit dans l'Ecriture : L'orgueil est le principe de tout péché (Ecclé., X, 14). Ce qu'il produit avant tout le reste, ce sont les sept vices principaux qui sortent de cette racine empestée, savoir : la vaine gloire, l'envie, la colère la tristesse, l'avarice, la gourmandise et la luxure. C'est parce qu'il souffrait de nous voir asservis à ces sept fils de l'orgueil que notre divin Rédempteur, pour nous délivrer de leur tyrannie est venu leur livrer des combats spirituels à l'aide des sept dons de l'Esprit-Saint dont il avait la plénitude. Mais chacun de ces vices mène contre nous toute une armée. La vaine gloire est suivie de la désobéissance, de la jactance, de l'hypocrisie, des contentions, de l'opiniâtreté, de la discorde, de l'amour de la nouveauté. L'envie amène à sa suite la haine, les médisances secrètes, les détractions publiques, la joie qu'on éprouve des disgrâces du prochain, et le chagrin qu'on ressent de sa prospérité.
La colère produit les querelles, l'emportement, les outrages, les clameurs, l'indignation, les blasphèmes. La tristesse est suivie de la malignité, de la rancune, de la pusillanimité, du désespoir, de la tiédeur par rapport aux choses commandées et du laisser-aller par rapport aux choses défendues. L'avarice amène é sa suite la trahison, la fraude, la tromperie, les parjures, l'inquiétude, les violences, la dureté à l'égard des malheureux.
La gourmandise produit les folles joies, la bouffonnerie, l'impureté, le bavardage, l'abrutissement. La luxure amène après elle l'aveuglement, l'irréflexion, l'inconstance la précipitation, l'amour-propre, la haine de Dieu, l'attachement à la vie présente, l'horreur d'une autre vie après celle-ci, le désespoir enfin.
Ainsi, puisque ces sept vices principaux en attirent tant d'autres à leur suite, ce sont comme des armées qu'ils conduisent contre celui dont ils cherchent à se rendre maîtres. "
" De ces sept vices cinq sont spirituels et les deux autres charnels. Au reste, ils ont entre eux tous une si grande affinité qu’ils s'engendrent les uns les autres. Le premier vice qu'engendre p.416 fin p.417 début l’orgueil c'est la vaine gloire, qui, quand elle a une fois communiqué sa corruption à l'âme qu'elle possède, enfante l'envie à son tour : car celui qui aspire à se faire un vain nom, se chagrine d’en voir d'autres obtenir de préférence à lui-même cet avantage. L'envie de son côté engendre la colère ; car plus l'âme est rongée d'envie, plus elle s'aigrit, et perd insensiblement sa tranquillité et sa douceur, à peu près comme ces membres malades qu'on ne saurait toucher, sans qu'ils en ressentent une impression douloureuse. De la colère ensuite naît la tristesse, parce que l'âme qui se laisse aller à la colère tombe dans le trouble en s'agitant d'une manière désordonnée, et ayant une fois perdu le calme et le bonheur, elle ne se repaît plus que de pensées chagrines. La tristesse à son tour dégénère en avarice, parce qu'un cœur agité qui ne trouve plus le bonheur en soi-même cherche au-dehors des sujets de consolations, et désire d'autant plus ardemment d'obtenir les biens extérieurs, que la joie intérieure lui échappe davantage. Restent les deux vices charnels, qui sont la gourmandise et la luxure : or, il n'est personne qui ne voie que celle-ci est naturellement engendrée par celle-là (Cf. Les Morales de saint Grégoire, etc., t. IV, p. 478-480). "
14. S. PROSPER, ou l'auteur de la Vie contemplative, livre III, c. 2 (On a déjà observé que l'auteur de cet ouvrage est Julien Pomère) : " La sainte Ecriture a prononcé un arrêt immuable quand elle a dit : L'orgueil est le principe de tous les péchés. Quoi de plus clair, et en même temps de plus sage ? Le principe, nous dit l'Ecriture, non de quelques péchés seulement, mais de tous les péchés, c'est l'orgueil : elle nous fait entendre par-là que l'orgueil est la cause de tous les péchés, attendu que non-seulement il est un péché lui-même mais que de plus aucun péché n'a pu ni ne pourra jamais se commettre sans celui-là. Le péché n'est en effet qu'un mépris de Dieu, qui nous fait fouler aux pieds ses commandements. Or, ce mépris de Dieu ne peut être inspiré à l'homme que par l'orgueil, qui a été également la cause de la perte éternelle du diable, devenu tel d'ange qu'il était au commencement. Ce méchant esprit, sachant bien que c’était l'orgueil qui l'avait précipité du ciel, et rejeté dans ces régions ténébreuses comme dans une prison, n'a pas cru pouvoir mieux perdre l'homme que Dieu avait créé dans l'état d’innocence, qu'en l'infectant à son tour par ses subtils stratagèmes de p.417 fin p.418 début ce même vice d'orgueil ; bien assuré qu'une fois l'orgueil entré dans le cœur de l'homme, celui-ci se porterait sans peine à commettre tous les autres péchés, qui ne peuvent être enfantés que par l'esprit d'orgueil. C'est ainsi que le premier homme, se laissant séduire par cet esprit superbe, a dévoué à la corruption et à la mort sa postérité tout entière, qui était en lui comme dans son germe : devenu corruptible et mortel, il n'a pu engendrer dès-lors que des êtres sujets aux mêmes misères et la perte que son orgueil a dû lui attirer est devenue également la peine de son péché dans tous ses descendants. C'est pour cela que nous n'avons plus le même pouvoir qu'il avait primitivement de résister au péché.
"
15. S. AUGUSTIN, Epist. LVI (al. 118) ad Dioscorum
: " Si l’humilité ne précède, n'escorte et ne suit tout ce que nous faisons de bien ; si nous ne commençons par nous la proposer ; si nous ne l'avons en vue en agissant, et si après l'action nous ne nous y tenons constamment fidèles, en réprimant la satisfaction et la joie que nous voulons toujours trouver dans le bien que nous avons fait, nous en perdrons le fruit, et l'orgueil nous l'enlève infailliblement (Cf. Lettres de saint Augustin, t. III, p. 93-94). "