Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 107)
16. S. BERNARD, Serm. III ex parvis sermonibus
: " Il y a l'orgueil de l'esprit, l'orgueil du parler, l'orgueil d'action, et l'orgueil de la tenue. L'orgueil de l'esprit consiste en ce qu'on se fait grand à ses propres yeux. C'est de cet orgueil que le Sage demande à Dieu d'être exempt quand il dit : Ne me donnez point des yeux altiers (Ecclé. XXIII, 5). Et ailleurs : Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux (ISAIE, V, 21. L'orgueil du parler ou de la langue, c'est ce qu'on appelle jactance, et il consiste à ne pas penser seulement, mais penser avantageusement de soi. C’est contre cette autre espèce d'orgueil que s'élève le Prophète, lorsqu'il dit : Que le Seigneur perde entièrement toutes les lèvres trompeuses, et la langue qui se vante avec insolence (Ps. XI, 4). L'orgueil d'action consiste à agir avec ostentation, pour paraître grand. C’est à quoi le Psalmiste fait allusion par ces paroles : Celui qui agit avec orgueil ne demeurera point dans ma maison (Ps. C, 7). L'orgueil de la tenue, c'est celui d'une personne qui se revêt d’habillement de prix pour se donner de la gloire. C'est ce genre d'orgueil que reprend l’Apôtre dans les femmes qui recherchent les habits somptueux (I Tim., II, 9) ; c'est p.418 fin p.419 début cet orgueil que signalait Notre-Seigneur, quand il disait : Ceux qui s'habillent avec luxe et mollesse sont dans les palais des rois (MATTH., XI, 8), où l'orgueil a comme établi son règne. Notre-Seigneur a assigné à l’âme gardienne cinq remèdes propres à la guérir de cette funeste maladie, savoir : la considération du lieu, celle de notre corps, les tentations du démon, les enseignements de Jésus-Christ et ses exemples. Le lieu, c'est un exil ; notre corps, c'est un fardeau ; la tentation, c'est un danger ; l'enseignement de Jésus-Christ, c'est une règle ; ses exemples, c'est un guide. Ce sont là les cinq sens, si je puis parler ainsi, par lesquels Dieu produit l'humilité dans l'âme. Car de même que l'âme est la vie du corps, Dieu est la vie de l'âme ; et comme le corps est mort, lorsque l'âme ne fait pas circuler la vie en lui à l'aide des cinq sens dont il est pourvu, ainsi l'âme elle-même est morte, quand Dieu ne l'entretient pas dans l'humilité par quelqu'un de ces cinq moyens. "
17. Le même, Serm. IV de adventu Domini :
" Il nous est plus avantageux de cacher que de montrer le bien qu'il peut y avoir en nous, de même que les mendiants, pour s'attirer quelque Aumône, ne se revêtent pas d'habits de prix, mais montrent leurs membres demi-nus, ou couverts des ulcères dont ils peuvent être affligés, pour toucher de compassion ceux qui les voient. C'est la règle qu'observa le publicain à la différence du pharisien, et c'est ce qui lui valut d’être justifié, tandis que l'autre ne put pas l'être. C'est pourquoi Jésus-Christ disait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (MATTH., XI, 29). Observez au sujet de ces paroles qu'il y a deux sortes d'humilité, l'une de connaissance et l'autre d'affection, et c'est celle-ci qui est appelée l’humilité de cœur. Par la première nous nous convainquons nous-mêmes que nous ne sommes rien, et pour cela il nous suffit de l’expérience que nous pouvons faire de nous-mêmes et de notre faiblesse ; par la seconde nous foulons aux pieds la gloire du monde, et pour l'apprendre, il faut aller à l'école de celui qui s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave, et qui a fui lorsqu'on le cherchait pour le faire roi, qui s'est offert au contraire lui-même lorsqu'on le cherchait pour le couvrir d'opprobres, et lui faire subir l'ignominieux supplice de la croix. "
18. S. CHRYSOSTOME, Hom.VIII (al. 9) in Joannem
: " Débiteur, vous aussi, envers la divine justice, qui aurait à vous condamner pour les même crimes, vous enviez aux autres le bienfait de la rédemption qu'ils ont reçue, et vous voudriez être le seul à y p.419 fin p.420 début prendre part : n'est-ce pas là, je ne dis pas seulement une basse envie, une sotte vanité, mais une fureur sans nom qui devrait vous attirer les plus sévères châtiments ?
Car qu'est-ce autre chose que de planter en vous-même la racine de tous les maux, qui est l'orgueil ? C'est pour cela que le Sage a dit que l'orgueil est le principe de tout péché (Ecclé., X, 15), c'est-à-dire qu'il en est la racine et pour ainsi dire le père. C'est ce vice qui a fait déchoir le premier homme de l'état de félicité où il avait été créé ; c'est ce même vice qui dès auparavant avait fait perdre à son séducteur le rang sublime qu'il occupait dans le ciel. Sachant ainsi par son expérience personnelle que la perte du ciel même pouvait être la conséquence de ce péché, ce malin esprit ne trouva pas d'autre moyen plus efficace pour entraîner l'homme dans son malheur. C'est en flattant son amour-propre de la pensée de devenir l'égal de Dieu même, qu'il ébranla sa fidélité et le précipita avec lui dans l'abîme. Car, rien ne fait perdre l'amitié de Dieu et n'allume contre nous le feu de l'enfer, comme ce vice de l'orgueil, qui une fois maître de l'âme, la dépouille du mérite de toutes les vertus telles que la chasteté, la virginité, les jeûnes, les prières et les aumônes qu'elle aurait d'ailleurs pratiquées, et fait d'elle un objet impur et maudit. Car, comme nous en avertit l'Ecrivain sacré, tout orgueilleux est impur aux yeux du Seigneur (Prov., XVI, 6). Sachons donc réprimer cette enflure de notre âme, couper cette tumeur funeste si nous voulons être purs, et éviter le châtiment que l'ange rebelle aura éternellement à subir. Car pour vous convaincre que le sort de l'orgueilleux sera le même que celui de cet esprit infernal, vous n'avez qu'à écouter saint Paul vous dire, en parlant des qualités qu'il faut avoir pour être évêque : Que ce ne soit point un néophyte de peur que s'élevant d'orgueil, il ne tombe dans la même condamnation que le diable (I Tim., III, 6). Dans quelle condamnation ? Dans le même malheur, veut-il dire, dans les mêmes supplices et les mêmes tourments. Mais comment, direz-vous, pourrons-nous éviter un mal semblable ? En rentrant en nous-mêmes, en considérant la multitude de nos péchés, la grandeur des châtiments qui leur seraient réservés dans l'autre monde, et la vanité de tout ce qui brille le plus ici-bas, et dont l'éclat n’est aussi éphémère que peut l'être la beauté des fleurs de printemps. Si nous avons soin de nous entretenir sans cesse de ces pensées en même temps que de rappeler à notre mémoire les exemples de ceux qui se sont le plus distingués par leurs vertus, il ne sera plus si facile au démon p.420 fin p.421 début de nous tenter d'orgueil, quelques efforts qu'il puisse faire pour cela, ni à plus forte raison de nous faire succomber à ses embûches (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t.
VIII, pag. 55-56, édit des Bénédictins ; pag. 64-65, édit de Gaume). "
Question IV
Qu’est ce que l’avarice, et quels sont les rejetons de cet autre péché capital ?
L'avarice est le désir immodéré d'avoir.
Car on regarde avec raison comme avare, non-seulement celui qui ravit le bien d'autrui, mais encore celui qui le convoite, ou qui conserve avec trop d'attache son propre bien.
Les filles de l'avarice sont la trahison, la fraude, la tromperie, le parjure, l'inquiétude la violence, l'inhumanité et la dureté du cœur.
L'Apôtre condamne expressément ce vice, qu'il appelle une véritable idolâtrie, et il dit de plus : Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans le piège du diable, et en divers désirs inutiles et pernicieux, qui précipitent les hommes dans la perdition et dans la damnation. Car la passion pour le bien est la racine de tous les maux. Et nous trouvons écrit ailleurs : Rien n'est plus détestable que l'avare. Il n'y a rien de plus injuste que celui qui aime l'argent ; car un tel homme vendrait son âme même. Jésus-Christ nous déclare de son côté que nous ne pouvons servir Dieu et l'argent. Et il nous donne cet avis : Ne vous inquiétez pas du lendemain.
Saint Paul, développant cette pensée, nous crie : Que votre vie soit exempte d'avarice ; soyez contents de ce que vous avez, puisque Dieu a dit lui-même : Je ne vous délaisserai point, je ne vous abandonnerai point. De sorte que nous pouvons dire avec confiance : Le Seigneur est mon secours. Ayant de quoi nous nourrir il a de quoi nous couvrir, nous devons être contents.
p.421 fin p.422 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
2. II Timothée, III, 2-5 : " Il y aura des hommes amoureux d'eux-mêmes, avares, fiers, hautains, médisants, désobéissants à leurs pères et à leurs mères, ingrats, impies, - dénaturés, ennemis de la paix, calomniateurs, intempérants, inhumains, sans affection, - traîtres, insolents, enflés d'orgueil, et plus amateurs de la volupté que de Dieu ; - qui auront l'apparence de la piété mais qui en abdiqueront la vérité et l'esprit. Fuyez donc ces sortes de gens. "
3. I Corinthiens, VI, 8-10 : " C'est vous-mêmes qui faites le tort ; c'est vous qui causez le dommage, et c'est à l'égard de vos propres frères. - Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l'injustice ne seront point héritiers du royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les fornicateurs, ni les idolâtres, etc., - ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs du bien d'autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. "
4. Ecclésiastique, XI, 31, 33-34 : " N'introduisez pas toutes sortes de personnes dans votre maison ; car les pièges du trompeur sont innombrables. - Il dresse ses embûches en changeant le bien en mal, et il imprime des taches aux actions les plus pures. - Une seule étincelle allume un grand feu ; ainsi le trompeur multiplie les meurtres, et le pécheur tend des pièges pour avoir l'occasion de répandre le sang. "
5. ZACHARIE, VII, 17 : " Qu'aucun de vous ne forme dans son cœur de mauvais desseins contre son ami ; et n'aimez point à faire de faux serments ; car ce sont là toutes choses que je hais, dit le Seigneur. "
6. MATTHIEU, VI, 24-28,31-34 : " Vous ne pouvez servir
Dieu et l'argent. - C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger pour le soutien de votre vie, ni d'où vous recevrez des vêtements pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? - Considérez les oiseaux du ciel ; ils ne p.422 fin p.423 début sèment point, ils ne moissonnent point, et ils n'amassent rien dans des greniers, et cependant votre Père céleste les nourrit : n'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux ? - Qui d'entre vous, avec tous ses soins, peut ajouter à sa taille la hauteur d'une coudée ? - Et pourquoi vous inquiétez-vous pour le vêtement ? Considérez comment croissent les lis des champs, etc. - Ne vous inquiétez donc point en disant : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? ou de quoi nous vêtirons-nous ? - comme font les païens qui recherchent toutes ces choses ; car votre Père sait que vous en avez besoin. - Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît. - C'est pourquoi ne vous inquiétez point pour le lendemain ; car le lendemain pourra s'occuper de lui-même : à chaque jour suffit son mal. "
7. Proverbes, XXII, 22-23 : " Ne dépouille pas le faible, en profitant de sa faiblesse, et n'opprimez pas le pauvre dans les jugements ; - car le Seigneur prendra sa cause en main, et il affligera ceux qui auront affligé son âme. "
8. Proverbes, XXI, 13, 6 : " Celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre criera lui-même, et ne sera point écouté. - Celui qui amasse des trésors avec une langue de mensonge est un homme vain et sans jugement, et il s'engagera dans les filets de la mort. "
9. Colossiens, III, 5-6 : " Faites mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous, la fornication, etc., les mauvais désirs, et l'avarice, qui est une idolâtrie ; - puisque ce sont ces excès qui font tomber la colère de Dieu sur les enfants de l'infidélité. "
10. Ephésiens, V, 5-6 : " Sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, dont le vice est une véritable idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ notre Dieu. - Car c'est là ce qui attire la colère de Dieu sur les enfants de l'infidélité. "
11. ISAIE, V, 8-9 : " Malheur à vous qui joignez toujours à vos maisons une maison nouvelle, et qui étendez vos champs sans mesure ! Voulez-vous donc habiter seuls sur toute la surface de la terre ? - Mes oreilles ont tout entendu, dit le Seigneur des armées, etc. "
12. MARC, X, 24-25 : " Mes enfants, qu'il est difficile à ceux qui se confient dans leurs richesses d'entrer dans le royaume de Dieu ! - Il est plus aisé à un câble (autr. à un chameau) de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. " p.423 fin p.424 début
13. HABACUC, II, 6 : " Malheur à celui qui multiplie des biens qui ne sont pas lui ! Jusqu'à quand amassera-t-il, pour son malheur, des monceaux de boue ? "
14. JACQUES, V, 1-3 : " Mais vous, riches, pleurez, poussez des cris et des hurlements, à la vue des misères qui doivent fondre sur vous. - La pourriture consume les richesses que vous gardez ; les vers dévorent les vêtements que vous tenez en réserve. - La rouille ronge l'or et l'argent que vous recelez ; et cette rouille portera témoignage contre vous, et comme un feu consumera votre chair : c'est là le trésor de colère que vous vous amassez pour les derniers jours. "
15. Ecclésiastique, XXXI, 5, 8-11 : "
Celui qui aime l'or ne sera point innocent. - Heureux le riche qui a été trouvé sans tache, qui n'a point couru après l'or, et qui n'a point mis son espérance dans l'argent ni dans les trésors. - Qui est-il ? et nous le louerons ; car il a fait des choses admirables durant sa vie. - Il a été éprouvé par l'appât de l'or, et il est resté intact ; sa gloire sera éternelle : il a pu transgresser les commandements de Dieu, et il ne les a point transgressés, il a pu commettre le mal, et il ne l'a pas commis. - C'est pourquoi ses biens ont été affermis dans le Seigneur, et toute l'assemblée des saints racontera ses aumônes. "
16. BARUCH, III, 16, 18, 19 : " Où sont maintenant ces princes des nations, - qui amassaient dans leurs trésors l'or et l'argent, dans lesquels les hommes mettent toute leur confiance, et qu'ils recherchent avec une passion qui n'a point de bornes ? - Ils ont été exterminés, ils sont descendus dans les enfers, et d'autres sont venus prendre leur place. "
17. Psaume XLVIII, 17-2, 11-12 : " Que l'envie ne vous trouble point lorsqu'un homme est dans l'opulence, et que la splendeur de sa maison s'accroît ; - car, à la mort, il n'emportera rien avec lui ; sa gloire ne le suivra pas lorsqu'il descendra dans le tombeau. - On l'estime heureux, et il ne se refuse rien pendant sa vie ; il vous loue, si, par vos biens, vous contribuez à ses jouissances. - Mais il ira enfin rejoindre ses pères, et il sera, comme eux, privé de la lumière pour toujours. - Hélas ! au sein de la grandeur, l'homme n'a point d'intelligence ; il est semblable aux animaux sans raison. - Et ils laisseront leurs richesses à des étrangers, - et ils n'auront désormais que leurs sépulcres pour demeure et pour habitation, d'âge en âge. "
18. LUC, XII, 13-21 : " Ayez soin de vous bien garder de p.424 fin p.425 début toute avarice ; car dans quelque abondance qu'un homme se trouve, sa vie ne lui est point assurée par les biens qu'il possède. - Et il leur fit entendre cette parabole : Il y avait un homme riche, dont les terres avaient extraordinairement rapporté. - Et il s'entretenait en lui-même de ces pensées : Que ferai-je ? car je n'ai rien où je puisse renfermer tout ce que j'ai à recueillir. - Voici, dit-il, ce que je ferai : j'abattrai mes greniers, et j'en bâtirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ; - et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. - En ce même moment Dieu lui dit : Insensé que tu es, on va te redemander ton âme cette nuit même ; et pour qui sera ce que tu as amassé ? - Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour soi-même et qui n'est point riche en ce que Dieu demande de lui. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. BASILE, sur ces paroles, J’abattrai mes greniers, et j'en mettrai de plus grands (c'est la sixième des homélies de ce saint sur ce même sujet) : " Que l'exemple de ce riche que condamne l'Evangile se présente sans cesse à votre esprit.
Attentif à garder les biens dont il jouit déjà, inquiet pour ceux qu'il espère recueillir, sans savoir s'il vivra le lendemain, il devance ce lendemain par les fautes qu'il commet dès aujourd'hui. Le pauvre n'est pas encore venu le supplier, et il manifeste déjà la dureté de son cœur, il n'a pas recueilli ses fruits, et il donne déjà des marques de son avarice. . . "
" Puisque vous n'avez que des idées terrestres, que vous vous faites un dieu de votre ventre, que vous êtes tout charnel, entièrement asservi à vos passions, écoute la réponse qui vous convient ; ce n'est pas un homme, c'est le Seigneur qui vous la fait lui-même : Insensé, on vous redemandera cette nuit votre âme, et ce que vous avez mis en réserve, à qui est-ce que cela reviendra (LUC, XII, 20) ? "
" Vous aurez, si vous voulez, d'excellents greniers :
ce sont les estomacs des pauvres. Amassez-vous des trésors dans le ciel (MATTH., V, 20) : ce que vous y mettrez en réserve ne sera ni mangé par les vers, ni rongé par la rouille, ni pillé par les voleurs. Je donnerai aux pauvres, direz-vous, lorsque j'aurai construit de nouveaux greniers. Vous fixez un long terme à votre vie ; prenez garde que la mort ne se presse et ne devance ce terme. Promettre p.425 fin p.426 début de faire du bien annonce plutôt un cœur dur qu'une âme bienfaisante. Vous promettez, non pour donner dans la suite, mais pour vous débarrasser dans le moment. Car enfin, qui vous empêche de donner dès aujourd'hui ? Le pauvre n'est-il pas à votre porte? . . . L'indigent périt de faim, le pauvre nu tremble de froid, l'infortuné débiteur est traîné en prison ;
et vous remettez l'aumône au lendemain ! Ecoutez Salomon : Ne dites pas à celui qui vous demande : Revenez, et je vous donnerai demain ; car vous ignorez ce qui arrivera le jour suivant (Prov., III, 28). Que de grâces vous avez à rendre à votre souverain bienfaiteur, et comment pouvez-vous mieux lui en témoigner votre reconnaissance et votre joie qu'en exerçant la libéralité envers les pauvres, pour n'être pas obligé vous-même d'aller assiéger les portes d'autrui, mais pour voir au contraire les malheureux se tenir à la vôtre ? Et vous êtes triste, abattu, d'un abord difficile, évitant d'être rencontré, de peur que le moindre don ne vous échappe des mains malgré vous. Vous ne connaissez que cette parole : Je n'ai rien, je ne donnerai pas, je suis pauvre moi-même. Oui, vous êtes vraiment pauvre et dénué de tout bien spirituel. Vous êtes pauvre de charité, pauvre de bienfaisance, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d'espérance éternelle. Ah! partagez vos récoltes avec vos frères ; donnez à celui qui a faim de ce blé qui demain sera pourri. C'est le genre d'avarice le plus cruel de tous, que de ne pas faire part aux indigents, même des choses qui se corrompent. "
" Quel tort est-ce que je fais, direz-vous peut-être, en gardant ce qui est à moi ? Comment à vous ? où l'avez-vous pris ? d'où l'avez-vous apporté dans ce monde ? C'est comme si quelqu'un, s'étant emparé d'une place dans les spectacles publics, voulait empêcher les autres d'entrer, et jouir seul, comme d'une chose qui lui serait propre, d'un plaisir qui doit être commun. Tels sont les riches : des biens qui sont communs, ils les regardent comme leur étant propres, parce qu'ils s'en sont emparés les premiers. Que si chacun, après avoir pris sur ses richesses de quoi satisfaire ses besoins personnels, abandonnait son superflu à celui qui manque du nécessaire, il n'y aurait ni riches ni pauvres. N'êtes-vous pas sorti nu du sein de votre mère ? Ne retournerez-vous pas nu dans le sein de la terre ? Et d'où vous viennent les biens dont vous êtes possesseur ? Si vous croyez les tenir du hasard, vous êtes un impie ; vous méconnaissez celui qui vous a créé, vous ne rendez pas grâces à celui qui vous les a donnés.
Si vous avouez qu'ils vous viennent de Dieu, dites-nous pourquoi vous les avez p.426 fin p.427 début reçu de ce maître commun ? Dieu ne serait-il pas injuste, d'avoir fait un partage aussi inégal des biens de ce monde ? Pourquoi êtes-vous riche, et votre frère est-il pauvre ? N'est-ce pas afin que vous receviez le prix de votre bienfaisance et d'une administration fidèle et que lui, il soit abondamment récompensé de sa résignation et de sa patience ? Vous qui engloutissez tout dans le gouffre d'une insatiable avarice, vous croyez ne faire tort à personne, lorsque vous privez du nécessaire tant de misérables. Quel est l'homme injustement avide ? N'est-ce point celui qui n'est pas satisfait lorsqu'il a ce qui doit lui suffire ? Quel est le voleur public ? N'est-ce pas celui qui prend pour lui seul ce qui est destiné à tous? N'êtes-vous pas un homme injustement avide, un voleur public, vous qui vous appropriez seul ce que vous avez reçu pour le donner aux autres ? . . . Le pain que vous gardez est à celui qui a faim ; l'habit que vous tenez dans vos coffres est à celui qui est nu ; la chaussure qui se gâte chez vous est celui qui n'en a pas ; l'or que vous enfouissez est à celui qui est dans le besoin (Tout cela doit s'entendre de l'usage que le riche est obligé devant Dieu de faire de ses biens, mais non du droit de propriété qu'y prétendrait le pauvre. Voyez sur cette question la Somme théologique de saint Thomas, 2. 2, q. 32, art. 5). Ainsi donc, vous faites tort à tous ceux dont vous pouviez soulager l'indigence. . . "
" De quel prix ne vous paraîtront pas au jour du jugement ces paroles : Venez, les bénis de mon père, posséder le royaume qui vous a été préparé depuis la création du monde : car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné a boire ; j'étais nu, et vous m'avez revêtu (MATTH., XXV, 34 et suiv.) ! Combien ne frémirez-vous pas au contraire, quelle sera votre terreur et votre tremblement, quand vous entendrez cette condamnation : Retirez-vous de moi, maudits, allez dans les ténèbres extérieures qui ont été préparées pour le démon et pour ses anges : car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu (MATTH., XXV, 41 et suiv.) ! Ce n'est pas celui qui a pris que l'Evangile condamne ici, mais celui qui n'a pas donné. "
2. Le même, Homélie contre les riches avares
(c'est la septième de ses homélie sur divers sujets) : "
L'avenir est incertain, disent-ils, il faut se précautionner contre les nécessités imprévues. Il est incertain si vous pourrez avoir un jour besoin de l'argent que vous enfouissez, mais il ne l'est pas si vous devez p.427 fin p.428 début être puni de votre cruauté envers les pauvres.
. . J'en ai vu plusieurs qui jeûnaient, qui priaient, qui gémissaient, qui pratiquaient toutes les œuvres de piété où l'on ne débourse rien, et qui n'auraient pas donné une obole à des pauvres. A quoi leur servent toutes leurs vertus, qui ne peuvent leur ouvrir le royaume des cieux ? Un chameau, dit Jésus-Christ, entrerait plus facilement par le trou d'une aiguille, qu'un riche par la porte du ciel (Luc, XVIII, 23). La sentence est claire ; celui qui l'a prononcée est incapable de mentir ; mais qu'il est peu de gens sur qui elle fasse impression ! . . . . . "
" Que répondrez-vous à votre juge ? Quoi ! vous revêtez des murailles, et vous n'habillez pas un homme ? Vous décorez des chevaux, et vous ne vous mettez pas en peine que votre frère soit couvert de haillons ? Vous laissez pourrir votre blé, et vous ne nourrissez pas des malheureux qui périssent de faim ? Vous enfouissez votre or, et vous dédaignez un misérable qui est pressé par l'indigence ?. . . "
" Votre porte est assiégée de misérables qui réclament votre pitié du ton le plus pathétique.
Vous les rebutez, vous dites que votre bien ne pourrait suffire à ceux qui vous demandent : votre bouche le proteste en jurant, mais votre main dans son silence vous confond. Oui, la bague précieuse qui brille sur votre doigt publie votre parjure. Combien ne pourrait-on pas payer de dettes avec le prix de votre diamant ! Combien ne pourrait-on pas rétablir de familles ruinées ! Votre seule garde-robe suffirait pour vêtir tout un peuple qui périt de froid. Cependant vous avez la barbarie de renvoyer le pauvre sans lui faire la plus modique aumône. Vous ne craignez pas le courroux de votre juge, ni le châtiment dont il doit punir votre dureté. Vous n'avez pas eu compassion des autres ; on n'aura pas compassion de vous. Vous avez fermé votre porte ; la porte du ciel ne vous sera pas ouverte. Vous avez refusé du pain ; vous n'obtiendrez pas la vie éternelle. Vous dites que vous êtes pauvre ? j'en conviens avec vous. Celui-là est pauvre, qui a beaucoup de besoins ; or, vous avez beaucoup de besoins, parce que vos désirs sont insatiables. Vous voulez ajouter dix talents à dix autres que vous avez déjà quand vous en aurez vingt, vous voudrez en avoir encore le double, et votre bien qui grossit ne fait qu'allumer votre convoitise, loin de l'éteindre. . . . . L'amour des richesses produit dans le cœur des riches des effets contraires à leurs désirs. . . . . Leur esprit est déchiré par mille inquiétudes parce qu'ils sont jaloux de p.428 fin p.429 début surpasser toujours ce qui est au-dessus d'eux. Ils devraient se réjouir et remercier le Seigneur de ce qu'ils sont plus à l'aise que tant d'autres ; ils s'affligent et se désespèrent d'être moins riches que deux ou trois personnes. Quand ils sont parvenus à atteindre la fortune d'un homme plus riche qu'ils ne l'étaient déjà eux-mêmes, ils font aussitôt de nouveaux efforts pour égaler celle de tel autre qui les surpasse encore. Quand ils ont égalé celui-ci, leur rivalité s'attache à un troisième. Et comme ceux qui montent les degrés d'une échelle vont toujours d'échelon en échelon jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au plus élevé, ainsi les hommes cupides ne s'arrêtent dans leur folle passion que lorsque, montés au plus haut degré de la fortune, ils s'exposent eux-mêmes à une chute plus fâcheuse. . . . . Malheureux, qui vous rendez ainsi insatiable pour le malheur de vos semblables, quand vous servirez-vous de ce que vous avez acquis ? Quand jouirez-vous enfin, sans vous tourmenter continuellement pour faire de nouvelles acquisitions ? "
" Malheur, dit le Prophète, à ceux qui, pour faire tort à leur prochain, joignent maison à maison et champ à champ (Is., V, 8). Que faites-vous autre chose, vous qui inventez mille prétextes pour envahir ce qui appartient a votre prochain ? La maison de ce voisin, dites-vous, offusque la mienne ; c'est une maison de bruit et de tumulte, c'est un refuge de vagabonds. Quels prétextes n'alléguez-vous pas pour inquiéter un voisin qui vous gêne. Vous ne lui donnez aucun repos, vous le persécutez sans relâche, vous ne cessez pas de le tourmenter et de le vexer, jusqu'à ce que vous l'ayez contraint de chercher une autre retraite. Qu'est-ce qui a fait périr Naboth (I Rois, XXI) ? N'est-ce pas l'avidité d'Achab, qui voulait s'emparer de la vigne de cet infortuné Israélite ? L'homme cupide est un mauvais voisin à la ville comme à la campagne. La mer respecte les bornes qui lui ont été assignées, la nuit observe toujours les mêmes règles : l'homme cupide ne connaît ni temps, ni mesure ; incapable de se modérer, il ressemble au feu qui saisit et dévore tout. Les fleuves qui n'ont que de petits commencements croissent peu à peu, se débordent enfin avec impétuosité et entraînent tout ce qui s'oppose leur passage. C'est ainsi que ceux qui ont établi leur puissance sur les ruines de plusieurs qu'ils ont opprimés s'enhardissent à des injustices nouvelles, et se servent des premières victimes de leur cupidité comme d'autant d'instruments pour en accabler d'autres. C'est des excès mêmes de leurs crimes p.429 fin p.430 début qu'ils tirent des moyens d'augmenter leur puissance. Les premiers qu'ils ont rendus malheureux, ils les contraignent de les seconder dans leurs injustes projets, de leur prêter du secours pour faire à d'autres tout le mal qu'ils pourront. Est-il un voisin, est-il un ami, est-il un associé qui soit à l'abri de leurs fureurs ? Rien ne résiste à la violence des richesses ; tout cède à leur tyrannie ; tout redoute cette puissance envahissante. . . . . "
" Suspendez un peu, ô riche, le cours de vos iniquités ; prenez quelque temps pour réfléchir ; considérez à quoi aboutira enfin tout cet empressement à grossir votre fortune. Vous avez tant d'arpents de terre propres au labour, tant d'autres plantés d'arbres ; vous avez des collines, des plaines, des prés, des fontaines, des fleuves. Quel sera le terme de tout cela ? Trois coudées de terre seulement vous attendent ; un tombeau de quelques pierres suffira pour renfermer votre chétif cadavre. Pourquoi donc prenez-vous tant de peines ? Pourquoi commettez-vous tant d'injustices ? Pourquoi entassez-vous tant de biens inutiles? Que dis-je, inutiles. Ils seront l'aliment d'un feu éternel. Ne reviendrez-vous jamais de cette ivresse ? Ne reprendrez-vous pas de meilleurs sentiments ? Ne rentrerez-vous pas en vous-même ? Ne vous représenterez-vous pas le tribunal du Fils de Dieu ? Que pourrez-vous répondre, lorsque vous serez environné des anciennes victimes de vos injustices, qui solliciteront la vengeance du juge suprême ? Que ferez-vous alors ? Quels défenseurs paierez-vous ? Quels témoins subornerez-vous ? Comment corromprez-vous un juge qu'on ne peut séduire ? Il n'y aura pas là d'orateurs habiles, de discours artificieux propres à faire illusion au juge et à lui dérober la vérité. Vos flatteurs, votre argent, vos dignités ne vous suivront point. Sans amis, sans secours, sans défenseur, sans défense, confus, honteux, triste, abattu, tremblant, vous serez laissé seul avec vos crimes. De quelque côté que vous portiez les yeux, vous verrez les témoignages évidents de ces crimes, les larmes de l'orphelin, les gémissements de la veuve, les pauvres que vous aurez outragés, les serviteurs que vous aurez maltraités, les voisins que vous aurez irrités : tout s'élèvera contre vous. Vos mauvaises actions, triste compagnie, seront tout votre cortège. L'ombre suit le corps ; les péchés suivent l'âme et présentent la silhouette de ce qu'elle est. Aussi ne pourra-t-on nier alors ce qu'on aura fait ; les plus impudents ne pourront ouvrir la bouche. Les actions de chacun déposeront contre lui-même, non en élevant la voix, mais en se montrant telles qu'il les aura commises. . . . . "
p.430 fin p.431 début " Si vous ne désirez pas le royaume céleste, si vous ne redoutez pas l'enfer, où trouver un remède pour guérir votre âme ? Si les punitions les plus horribles ne vous effraient pas, si les récompenses les plus magnifiques ne vous invitent pas, nous parlons à un cœur de pierre. "
" Considérez, ô homme, quelle est la nature des richesses. Pourquoi l'éclat de l'or vous éblouit-il de la sorte ? L'or, l'argent, le jaspe, l'agate, l'hyacinthe, l'améthyste, en un mot, les pierres les plus précieuses ne sont réellement que des pierres. Voilà ce que les richesses ont de plus brillant. Vous renfermez une partie de ces pierres, et vous condamnez leur éclat aux ténèbres. Vous en portez quelques-unes aux doigts, vous vous glorifiez de leur splendeur et de leur prix. A quoi vous sert, je vous le demande, de montrer votre main, parce qu'un beau diamant y brille ? . . . Quel homme fier de sa parure a pu prolonger sa vie d'un jour ? Quel est celui dont la mort ait respecté les richesses ? Quel est celui que les maladies aient épargné à cause de son argent ? Jusqu'à quand l'or sera-t-il le piège des âmes, l'hameçon de la mort, l'appât du péché ? . .
. L'argent vous a été donné pour subvenir aux besoins de votre vie, et non pour vous porter au crime ; pour être la rançon de votre âme, et non l'occasion de votre perte. "
" Il faut, dites-vous, que je conserve mes biens pour mes enfants. Tel est le prétexte spécieux de la cupidité.
Vous objectez des enfants, et vous satisfaites votre avarice. . . Lorsque vous demandiez à Dieu de bénir votre mariage et de vous donner des enfants, avez-vous ajouté à votre prière ces mots : Donnez-moi des enfants, afin que je désobéisse à vos préceptes ; donnez-moi des enfants, afin que je n'arrive pas au royaume des cieux ? D'ailleurs, avez-vous une caution de la vertu de vos enfants ? Avez-vous quelqu'un qui vous assure qu'ils feront un bon usage des biens que vous leur laisserez ? Les richesses sont pour bien des jeunes gens un moyen de débauches et d'infâmes désordres. N'entendez-vous pas l'Ecclésiaste vous dire (V, 82) : J'ai vu une folie prodigieuse, des richesses amassées pour un enfant dont elles ont fait le malheur ; et ailleurs encore : Je laisse à un homme après moi des biens amassés avec de grandes peines ; qui peut savoir s'il sera sage ou insensé (Ecclés., II, 18) ? Prenez donc garde que ces richesses si laborieusement amassées par vous ne deviennent un jour la matière des crimes de vos enfants, et que vous ne soyez puni, et pour vos péchés personnels, et pour ceux que vous aurez p.431 fin p.432 début fait commettre à d'autres. Votre âme vous est plus proche que vos enfants ; vous tenez à elle par un lien plus étroit : elle a le droit d'aînesse ; il faut qu'elle soit la première partagée. Procurez-lui d'abord une vie abondante, une vie éternelle ; après cela, vous distribuerez à vos enfants leur subsistance. . . . . Ce discours s'adresse à ceux qui ont des enfants ; ceux qui n'en ont pas, comment pourront-ils justifier leur avarice ? "
" Je ne vends pas ce que j'ai, dit un avare, et je ne le donne pas aux pauvres, parce qu'on a mille besoins dans la vie. Ce n'est donc pas du Seigneur que vous recevez des leçons ce n'est donc pas l'Evangile qui doit régler votre conduite ; mais vous êtes à vous-même votre législateur et votre maître.
. . . Mais, dites-vous, je jouirai de mes biens pendant ma vie, et, à ma mort, je ferai les pauvres mes héritiers par mon testament. C'est-a-dire, que vous deviendrez charitable envers les hommes quand vous ne serez plus parmi les hommes : c'est lorsque je vous verrai parmi les morts, que je vous dirai ami de vos frères. On vous saura beaucoup de gré d'être devenu libéral et généreux, quand vous serez couché dans le tombeau et réduit en poussière !!! Pour quel temps, dites-moi, demanderez-vous à être récompensé ? Est-ce pour celui de votre vie, ou pour celui qui suivra votre mort ? Pendant tout le temps que vous avez vécu livré aux plaisirs et plongé dans les délices, vous n'avez pas même daigné jeter un regard sur le pauvre. Après le trépas, quelles œuvres peut-on faire ? de quelles actions peut-on demander le prix ? . . . Et d'ailleurs, qui vous annoncera le moment de quitter la vie ? qui vous répondra du genre de votre mort ? Combien de gens n'ont-ils pas été enlevés subitement par un accident imprévu sans pouvoir prononcer une parole avant de mourir ! A combien d'autres la fièvre n'a-t-elle pas causé un délice complet ! Pourquoi donc attendez-vous le temps où vous ne serez plus à vous-même, où vous serez plongé dans une nuit profonde, ou du moins accablé par le mal, où personne ne viendra à votre secours, où vous aurez à vos côtés un héritier avide, qui ne songera qu'à pourvoir à ses intérêts et à rendre inutiles vos bonnes résolutions ?. . . . . "
" Prenez les devants, et construisez-vous vous-même un tombeau. La piété est une belle sépulture. Sortez de ce monde revêtu de tous vos biens. Faites-vous une parure de vos richesses ; ayez-les avec vous. Suivez les avis d'un excellent conseiller, de Jésus-Christ qui vous aime, qui s'est rendu pauvre à cause de nous, afin que nous nous enrichissions par sa pauvreté p.432 fin p.433 début (II Cor., VIII, 9), qui s'est livré lui-même pour être le prix de notre rédemption (I Tim., II, 6) (Cf. Homélies, etc., de saint Basile-le-Grand, trad. par M. l'abbé Auger, pag. 216-231). "
3. S. PROSPER (Ou plutôt Julien Pomère, qui, d'après Nansi, est le véritable auteur de cet ouvrage. V. NAT. ALEX., Hist. eccles. V sæc. nota ad art. 24. cap. IV, p. 131, édit de Venise), Lib. II de vitâ contemplativâ, c. 18 : " L'impérieuse cupidité, au mépris des commandements divins, nous pousse à cumuler pour la ruine de nos âmes les biens de la terre, à leur transporter toute notre sollicitude et tous nos soins, à y faire consister notre gloire, et à nous prévaloir avec ivresse de l'étendue de nos domaines, plutôt qu'à nous faire pauvres d'esprit en vue de la béatitude céleste. O forfait inouï ! on dédaigne de porter le joug si doux de Jésus-Christ et on se soumet volontairement à la dure tyrannie de la cupidité, on rejette le fardeau si léger de la loi évangélique, ce fardeau qui allège plutôt qu'il ne charge, ceux qui veulent l'accepter, et on s'impose à soi-même une charge écrasante qu'on aurait plutôt fait de déposer que de porter : car il est plus aisé de fouler aux pieds la cupidité elle-même, dont on se fait ainsi le captif, qu'il ne l'est de la satisfaire ; c'est pourquoi ceux qui ont la faiblesse de céder à ses premières attaques, quand une fois ils sont tombés sous sa tyrannie, n'ont plus même la force de vouloir lui résister. Et c'est par un juste jugement de Dieu, que pour n'avoir pas voulu nous opposer à ce qu'elle entrât dans nos âmes, nous ne pouvons plus ensuite échapper à son empire. O joug intolérable de la cupidité qui rend les démons vainqueurs de ceux qui auraient pu si facilement les vaincre ; qui promet monts et merveilles à ceux qu'elle séduit et, par l'appât qu'elle leur présente des biens temporels, les engage pour leur éternel malheur à commettre mille bassesses. Elle les tient en captivité dans ces chaînes dorées dont l'éclat fatal a ébloui leurs yeux, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'en les faisant obéir à tous ses caprices, elle a pour ce faire l'assentiment de leur volonté. Elle détruit en nous par ses affreux ravages tout ce qui peut nous rester de modestie et de pudeur ; et, comme si elle craignait encore de notre part, après avoir triomphé de notre faiblesse, quelque retour désespéré à la vertu, elle achève de nous dépouiller de tout sentiment d'honnêteté, pour que, désormais sans aucunes armes après avoir refusé de nous en servir contre elle, nous ne puissions plus en aucune p.433 fin p.434 début manière nous affranchir de sa tyrannie. Elle nous entraîne à tout ce qu'elle veut, et fait succéder en nous, sans nous donner de relâche, à des désirs immodérés d'accroître nos richesses, des désirs plus immodérés encore. "
4. Ibidem, c. 16 : " Que celui à qui l'envie de posséder présente des attraits, aspire donc à posséder Dieu, qui possède lui-même tout ce qu'il a créé, et il trouvera en lui tout ce qu'il peut légitimement souhaiter d'avoir. Car comme celui-là seul possède, que Dieu possède lui-même le premier, qu'il se mette donc avant tout sous le domaine de Dieu, et Dieu sera tout à la fois son maître et son héritage. Eh ! qui peut être plus heureux que celui qui possède celui qui l'a créé et qui a pour richesses la divinité même ? Qu'il cultive un tel bien par les bonnes œuvres qu'il fera, et il en recueillera les fruits les plus abondants. Qu'il vive en lui et de lui, et qu'avec cela il sache se passer de tous les biens de la terre. Car le Créateur de l'univers ne peut pas être mis de pair avec ce qu'il a créé, et il ne saurait consentir à n'entrer que comme moitié dans un cœur partagé entre lui et la créature. Enfin, que peut demander de plus à celui qui, en possédant son Créateur, possède toutes choses ? Qu'est-ce qui pourrait suffire à celui qui le souverain bien ne suffit pas ? Celui-là possédait son souverain bien et en était en même temps possédé, qui disait en esprit : Seigneur, mon partage est de garder votre loi (Ps. CXVIII, 57), et encore : Le Seigneur est la part qui m'est échue en héritage et la portion qui m'est destinée (Ps. XV, 5). "
5. S. ISIDORE, Lib. II de summo bono, c. 41 : "
Point de péché plus pernicieux que l'avarice et l'amour des richesses. C'est ce qui a fait dire à Salomon : Il n'y a rien de plus injuste que celui qui aime l'argent ; car un tel homme vendrait son âme même, puisqu'il se dépouille tout vivant de ses propres entrailles (Ecclé., X, 10). La cupidité fournit la matière à tous les crimes. De la vient que l'Apôtre a dit : La cupidité est la racine de tous les maux, et quelques-uns en étant possédés se sont égarés en perdant, de vue les enseignements de la foi (I Tim., VI, 10). Si donc on coupe la racine de tous les crimes, on empêchera toutes sortes de péchés de se multiplier. Beaucoup de gens ont perdu jusqu’à la foi par leur avidité de s'enrichir.
C'est la passion du gain qui a vendu le Sauveur. Telle est en plusieurs la violence du désir qui les possède de se rendre maîtres du bien d'autrui, qu'ils ne craignent pas pour cela de se faire homicides, comme fit Achab, qui versa le sang innocent pour assouvir sa cupidité. Souvent il arrive que des p.434 fin p.435 début hommes injustes viennent à bout d'obtenir les biens qu'ils convoitent ; mais c'est alors pour porter avec plus d'éclat la peine de leurs désirs criminels. Au contraire, Dieu ne permet pas que ses élus puissent satisfaire les mauvais désirs qui leur naissent, et il leur envoie la douleur au lieu de la satisfaction temporelle qu'ils cherchent, afin qu'une semblable expérience les fasse rentrer en eux-mêmes, et les détermine à revenir au Seigneur après s'en être éloigné. Soyons donc convaincus que c'est par des vues de miséricordes que Dieu contrarie les désirs que nous formons, lorsque ces désirs ont pour objet les biens temporels, et que c'est au contraire par un secret jugement de Dieu que d'autres trouvent aussitôt l'accomplissement de leurs désirs, puisque leur damnation n'en sera que plus rigoureuse. La cupidité ne sait jamais dire : C'est assez. L'avare est toujours dans le besoin, et plus il acquiert, plus il cherche à acquérir ; et il est tourmenté non-seulement du désir d'augmenter ses richesses, mais encore de la crainte de les perdre. Nous entrons pauvres dans cette vie, et nous en sortirons de même. Si nous regardons les biens de ce monde comme des biens périssables, pourquoi les désirons-nous avec tant d'ardeur ? La plupart des hommes puissants brûlent d'une telle passion pour l'accroissement de leurs domaines, que tout voisinage les chagrine, et qu'ils obligent les faibles à transférer ailleurs leur demeure. C'est à ceux-là que Dieu dit par son prophète : Malheur à vous qui joignez maison à maison, et qui ajoutez terres à terres, jusqu'à ce qu'enfin le lieu vous manque : serez-vous donc les seuls qui habiterez sur la terre (Is. V, 8) ? Le même prophète déclare dans les termes suivants que de tels hommes deviennent bientôt les victimes de l'enfer, c'est-à-dire du démon qui les entraîna avec lui dans l'abîme : C'est pour cela que l'enfer a étendu ses entrailles, et qu'il a ouvert sa gueule jusqu’à l'infini, et tout ce qu'il y a de puissant, d'illustre et de glorieux y descendra (Is., V, 14). Et il n'y a point à s'étonner que les feux de l'enfer dévorent après leur mort ceux qui ont refusé d'éteindre les flammes de leur cupidité pendant leur vie.
Si l’ardeur de la cupidité met leur cœur comme en ébullition, c'est qu'elle est allumée en eux au souffle de l'esprit infernal. "
6. S. AUGUSTIN, Lib. III de libero arbitrio, c.
17 : " L'avarice, ne doit pas s'entendre seulement de l'amour de l'argent, d'où elle a pris son nom, parce que chez les anciens la monnaie était faite ordinairement de ce métal, soit pur, soit mélangé ; mais elle doit s'entendre aussi de p.435 fin p.436 début tout désir immodéré par rapport aux biens, c'est-à-dire, de tout désir auquel on se laisse aller d'avoir au-delà du nécessaire (Cf. Les livres de saint Augustin du libre arbitre, p. 260). "
7. Le même, Serm. CXCVI de tempore, le même que le 28e de diversis, c. 1-3 : " La Vérité, qui ne peut ni nous tromper, ni se tromper elle-même, nous fait entendre ses enseignements ; écoutons-les avec crainte, et mettons-nous en mesure de les observer. Abstenez-vous, nous dit-elle, de toute avarice (LUC, XII, 15). Quoi, de toute avarice ? Pourquoi ajouter ce mot toute ? N'eût-il pas suffi de dire : Gardez-vous de l'avarice ? Cherchons dans l'Evangile à quelle occasion a été prononcée cette parole, et nous en devinerons sans peine le motif. Quelqu'un était venu porter à Jésus-Christ une plainte contre son frère, qui s'était emparé de tout le patrimoine de leur famille, en refusant de lui en céder la part à laquelle il avait droit. Cet homme ne convoitait pas en cela le bien d'autrui : il ne faisait autre chose que réclamer ce qui lui avait été laissé par ses parents. Voilà une cause juste, et qui n'avait pas besoin de longues preuves. Mais écoutons le jugement de la Vérité et l'enseignement qu'elle va nous donner. O homme, répondit Jésus-Christ. O homme. . . Vous qui estimez tant cet héritage, qu'êtes-vous autre chose qu'un homme ? Qui m'a établi arbitre entre vous ? Il refuse d'être l'arbitre de leurs partages : qui m'a établi, dit-il, arbitre entre vous ? Vous demandez un service ; écoutez ce conseil : Je vous le dis, gardez-vous de toute avarice. "
" Vous, vous appelleriez avare ou cupide celui qui convoite le bien d'autrui ; mais moi, je vous dis : ne soyez avare ni cupide pas même à l'égard de votre propre bien. Voilà le sens de ce mot : de toute avarice. Il ne faut pas, mes frères, passer légèrement sur ce que nous dit Notre-Seigneur, notre Rédempteur, notre Sauveur, celui qui est mort pour nous, qui a donné son sang pour prix de notre rédemption, qui s'est fait notre avocat comme il est notre juge ; il ne faut pas passer légèrement sur cette parole : Gardez-vous. Il sait de quel grand mal il est question ; pour nous, nous ne le savons pas, mais croyons-le du moins. Gardez-vous, nous dit-il. De quoi ? De toute avarice. C'est mon bien que je garde, je laisse à autrui le sien. Gardez-vous de toute avarice. Il n'y a pas d'avares que ceux qui usurpent le bien d'autrui ; celui-là aussi est avare, qui a de l'attache pour son propre bien. Mais si celui qui conserve son bien avec attache est déjà si répréhensible, qu’elle damnation n'encourt donc pas celui qui usurpe le bien des autres ? "
p.436 fin p.437 début
8. S. AMBROISE a consacré tout son livre sur Naboth de Jezraël à disserter contre les riches avares. Au chapitre premier, il dit entre autres choses : " N'y aura-t-il donc jamais de bornes à cette insatiable cupidité ? Riches, prétendez-vous que la terre doive vous appartenir à vous seuls ? Pourquoi en exiler celui qui a la même nature que vous ? Pourquoi accaparer pour vous seuls ce qui appartient de droit à quiconque partage votre nature ? La terre a été créée pour être le commun domaine du riche et du pauvre. Quel droit avez-vous à l'occuper toute entière ? La nature ne connaît pas de riches, elle qui nous fait naître tous pauvres. Nous ne venons pas au monde avec des habits, avec de l'or et de l'argent : nous y entrons nus, nous en sortons de même sans pouvoir emporter dans la terre du sépulcre rien que la terre dont nous fûmes pétris. Quelques pieds de terre suffiront également au riche aussi bien qu'au pauvre. Cet homme qui, pendant sa vie, n'avait pas assez d'un monde tout entier, le voilà, lui tout entier, enfermé dans un bien petit coin du monde. La nature n'a point établi de distinction entre les naissances non plus qu'entre les morts : ce sont les même pour tous. Allez reconnaître dans sa poussière ce riche, autrefois si opulent ; faites-en, si vous le pouvez, la différence d'avec le pauvre : la seule qui existe entre l'un et l'autre, c'est que le premier, en mourant, avait plus à perdre. A quoi lui servaient ces riches étoffes, ces tissus d'or qui composaient ses vêtements ? A entretenir son orgueil durant sa vie ; à rien, quand il est mort. Vous l'embaumez à grand frais ; vous n'empêcherez pas la corruption de s'y mettre. " " Vous aurez des héritiers qui se disputeront entre eux leur part d'héritage. S'ils sont réglés dans leur conduite, ils garderont ce qui leur sera échu, s'ils sont débauchés, ils le dissiperont follement. Ainsi donc, s'ils sont bons, vous les condamnerez à de perpétuels embarras ; ou s'ils sont mauvais, ils vous condamneront vous-même en dissipant le bien que vous aurez pris la peine de leur amasser. "
9. Ibidem, c. 2 : " Vous vous imaginez, ô riche, être dans l'abondance ! Vous ignorez combien vous êtes pauvre en effet, et de votre propre aveu. La preuve, c'est que plus vous avez, plus vous désirez ; la soif de l'avarice s'irrite et ne se satisfait pas . . . le roi Achab voit d'un œil jaloux la vigne de son pauvre voisin : mais quel est ici le pauvre ? Est-ce celui qui se contente de ce qu'il a, ou bien celui qui convoite ce qu'il n'a pas ? L'un est, il est vrai, pauvre en revenus ; mais l'autre est pauvre de tout ce p.437 fin p.438 début qui lui manque et qu'il désire. On ne manque de rien quand on ne désire rien, au lieu que tous les revenus du monde ne sauraient contenter les désirs de l'avare. " " Donnez-moi votre vigne, dit Achab à Naboth. Donnez-moi ! n'est-ce pas là l'expression du pauvre, quand il vous demande quelque aumône ? Donnez-moi, parce que j'ai besoin ; donnez-moi, parce que vous avez et que je n'ai pas. Quelle bassesse ! quelle abjection ! Car ce n'est pas ici l'humilité qui parle ; c'est la cupidité qui étend son incendie. "
10. Ibidem, c. 3 : " Les oiseaux font société entre eux ; il en est de même des poissons, des quadrupèdes : ils ne considèrent pas comme un dommage, mais plutôt comme un avantage et un profit de vivre en communauté, et ils manifestent leur joie lorsqu'ils se voient en troupes nombreuses. O homme, serez-vous le seul qui refuserez de faire société avec vos semblables ? Vous renfermerez dans des parcs les bêtes fauves ; vous bâtirez des étables pour les animaux domestiques : et vous refuserez le couvert à vos semblables ? vous feriez entrer la mer dans vos réservoirs, pour y nourrir des monstres marins ; et vous reculerez les bornes de vos possessions, pour n'avoir plus de vos semblables qui vous avoisinent ? "