Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 110)
5. ISAIE, XXVIII, 7-9 : " Eux aussi ont perdu leur raison dans l'ivresse ; étourdis par le vin, ils ne savent où porter leurs pas. Le prêtre et le prophète ont perdu leur raison dans l'ivresse ; noyés dans le vin, ils chancellent perdus d'ivresse ; ils s'égarent dans leurs visions et vacillent dans leurs jugements. - Toutes les tables sont tellement souillées des traces de leurs débauches qu'il ne reste plus de lieu qui ne soit impur. - A qui le Seigneur enseignera-t-il sa loi ? "
6. Ecclésiaste, X, 16-17 : " Malheur à toi, terre dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin. - Heureuse est la terre dont le roi est d'une famille illustre, et dont les p.477 fin p.478 début princes ne mangent qu'au temps marqué, pour se nourrir plutôt que pour les plaisirs du festin. "
7. Ecclésiastique, XXXVII, 32-34 : " Ne soyez pas avide dans un festin, et ne vous jetez pas sur tous les mets ; - Car l'excès des viandes cause des maladies, et le trop manger donne la colique. - L'intempérance en a tué plusieurs, au lieu que l'homme sobre prolonge ses jours. "
8. Ibidem, XXXI, 19-22 : " Usez comme un homme tempérant de ce qui vous est servi, de peur de tomber dans le mépris en mangeant beaucoup. - Cessez le premier de manger par modestie, et ne vous abandonnez à aucun excès de peur de tomber en faute. - Si vous êtes assis au milieu d'un grand nombre de personnes, ne portez pas la main aux viandes avant les autres, et ne demandez pas le premier à boire. - Un peu de vin n'est-il pas plus que suffisant à un homme réglé ? Vous ne serez de cette manière point agité pendant le sommeil, et vous ne sentirez point de douleur. "
9. Psaume LXXVII, 29-32 : " Aussitôt ils mangent et se rassasient jusqu'à l'excès ; Dieu satisfait leurs désir. Ils n'avaient pas quitté l'objet de leur convoitise, et les viandes étaient encore dans leurs bouches, - que la colère de Dieu s'éleva contre eux ; - elle immola les plus grasses victimes et renversa l'élite d'Israël. - Après tant de prodiges, ils l'offensèrent encore. "
10. Nombres, XI, 33-34 : " Ces viandes étaient encore en leur bouche, et ils n'avaient pas achevé de les manger, que la fureur du Seigneur s'alluma contre ce peuple, et qu'il les frappa d'une très-grande plaie. - C'est pourquoi ce lieu fut appelé les sépulcres de concupiscence, parce qu'on y ensevelit le peuple qui avait désiré de la chair. "
11. Deutéronome, XXXII, 15 : " Ce peuple bien-aimé s'engraissa, et alors il se révolta contre Dieu : appesanti, rassasié, enivré, il a abandonné Dieu son créateur, il s'est éloigné de Dieu auteur de son salut. "
12. Proverbes, XXI, 17 : " Celui qui aime les festins sera dans l'indigence ; celui qui aime le vin et la bonne chère ne s'enrichira point. "
13. LUC, XXI, 34-35 : " Prenez donc garde à vous, de peur que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin, et par les inquiétudes de cette vie, et que ce jour ne vienne tout d'un coup vous surprendre ; - car il enveloppera, comme un filet, tous ceux qui habitent sur la surface de la terre. " p.478 fin p.479 début
14. Proverbes, XX, 4 : " Le vin est une source de luxure, et l’ivrognerie un principe de désordres, quiconque y met son plaisir ne sera jamais sage. "
15. I Corinthiens, VI, 9-10, 13 : " Ne vous y trompez pas : ni les fornicateurs, - ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs du bien d'autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. - Les viandes sont pour le ventre, et le ventre est pour les viandes ; mais un jour Dieu détruira l'une et l'autre de ces deux choses. "
16. Galates, V, 19.21 : " Il est aisé de reconnaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, etc., - les meurtres, les ivrogneries, les débauches et autres semblables, au sujet desquelles je vous déclare comme je vous l'ai déjà dit, que ceux qui les commettent ne seront point héritiers du royaume de Dieu. "
18. Proverbes, XXXI, 4-5 : " Ne donnez point, ô
Lamuel, ne donnez point de vin aux rois, parce que nul secret ne se garde là où règne l'ivresse, - et de peur qu'ils ne boivent et n'oublient la justice, et qu'ils ne blessent l'équité dans la cause des enfants du pauvre. "
19. Ecclésiastique XIX, 2 : " Le vin et les femmes font tomber les sages mêmes, et rendent suspects de folie les hommes sensés. "
21. Id., XXII, 12-14 : " Alors le Seigneur Dieu des armées appellera son peuple à pleurer et à gémir, à se dépouiller de sa chevelure et à se revêtir de cilices. - Et au lieu de cela, partout je vois régner la joie et les plaisirs ; on égorge des béliers et des génisses, on prodigue le vin et la viande dans les festins : Mangeons et buvons, disent-ils, nous mourrons demain. - C'est pourquoi le Seigneur Dieu des armées m'a fait entendre cette parole : Oui, vous mourrez, et votre iniquité ne sera pas pardonnée. C'est le Seigneur, le Dieu des armées qui a parlé. "
22. Proverbes, XXIII, 20-21, 29-33 : " Ne vous mêlez pas à ceux qui s'enivrent de vin, et qui s'engraissent de viandes : - car ceux qui se livrent au vin et qui ne s'occupent que de banquets, seront chassés de l'héritage de leurs pères et la paresse se verra vêtue de haillons. - A qui dira-t-on malheur ? au père p.479 fin p.480 début de qui dira-t-on malheur ? pour qui les querelles ? pour qui les précipices ? pour qui les blessures reçues sans sujet ? pour qui la rougeur et l'inflammation des yeux ? - N'est-ce pas pour ceux qui passent le temps à boire du vin, et qui mettent leur plaisir à vider les coupes ? - Ne regardez point le vin quand il pétille, quand sa couleur brille dans le verre : il entre agréablement - mais il mord à la fin comme le serpent, et il répand son venin comme le basilic. - Vos yeux regarderont les femmes étrangères, et votre cœur concevra des pensées perverses. - Vous serez comme un homme endormi au milieu de la mer, comme un pilote assoupi qui a perdu le gouvernail. - Et vous direz : Ils m'ont frappé et je ne l'ai point senti : ils m'ont emporté et je ne m'en suis point aperçu. Quand me réveillerai-je pour chercher encore les festins ? "
23. AMOS, VI, 1, 4-6 : " Malheur à vous, qui vivez en Sion dans l'abondance de toutes choses, etc.; - qui dormez sur des lits d'ivoire, et vous étendez mollement sur votre couche ; qui mangez les agneaux les plus délicats et les génisses les plus grasses ; - qui accordez vos voix avec le son de la harpe, et qui croyez imiter David en inventant tous les jours de nouveaux instruments de musique ; - qui buvez le vin à pleines coupes, et vous parfumez d'huiles de senteur les plus précieuses et qui êtes insensibles à l'affliction de Joseph. "
24. LUC, VI, 24-25 : " Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. - Malheur à vous, qui êtes rassasié, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez réduit aux pleurs et aux larmes. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. GREGOIRE, Lib. XXX Moralium, c. 27 (al. 13)
: " Il faut savoir que le vice de la gourmandise nous tente de cinq différentes manières. Car tantôt elle nous fait devancer le temps du besoin ; tantôt, sans en prévenir le moment, elle nous fait rechercher les mets les plus exquis. D'autres fois, elle nous fait mettre de la recherche dans les apprêts de quelque espèce de mets qu'il s'agisse d’ailleurs. D'autres fois encore, sans manquer par rapport au temps du manger ou à la qualité des mets, elle excède du moins dans leur quantité. Quelquefois enfin, tout en se contentant des viandes les plus communes, elle nous fait pécher davantage par une ardente avidité d'en manger. Pour en venir aux exemples, Jonathas mérite d'être condamné par la bouche de p.480 fin p.481 début son propre père, pour avoir goûté du miel avant le temps marqué. Le peuple d'Israël mourut dans le désert après avoir été délivré de la servitude d'Egypte, parce que, dégoûté de la manne, il avait demandé des viandes à son sens plus exquises. Et la première faute des enfants d'Héli fut la demande qu'ils firent, qu'au lieu de recevoir pour eux, conformément à l'antique usage, des viandes cuites des restes du sacrifice, le ministre du grand-prêtre les prît toutes crues, pour pouvoir les apprêter avec plus de délicatesse. En disant à Jérusalem : L'iniquité de Sodome, ta sœur, a été l'orgueil, l'excès des viandes et l'abondance de toutes choses (EZECH., XVI, 49), le Prophète fait assez entendre que ce qui a perdu cette ville, ça a été de joindre à l'orgueil l'excès du manger. Enfin, Esaü perdit le glorieux avantage du droit d'aînesse pour avoir désiré avec trop d'ardeur un mets de très-vil prix, tel que des lentilles. Car, en préférant un pareil plat à son droit d'aînesse, il ne trahit que trop l'avidité qui le lui fit dévorer. Or, le péché n'est pas dans le mets lui-même mais dans la manière dont on le désire. "
" On peut donc quelquefois manger sans péché les viandes les plus délicates et d'autres fois au contraire on ne peut pas sans péché manger des viandes les plus communes. Car nous venons de voir qu'Esaü perdit son droit d'aînesse pour des lentilles, tandis qu’Elie dans le désert (I Rois., XVII, 6) conserva la vertu de l'Esprit-Saint en mangeant une viande succulente. Aussi notre antique ennemi, sachant bien que ce n'est pas la nourriture, mais le désir de la nourriture, qui peut causer la damnation, tenta le premier Adam en lui présentant, non de la chair, mais un simple fruit, et le second en lui proposant à manger, non de la chair, mais simplement du pain. Il ne faut donc pas s'étonner si ce péché se commet quelquefois sur des aliments très-vil et très-communs. Car Adam n'est pas le seul à qui il a été intimé le précepte de s'interdire le fruit défendu. Toutes les fois que Dieu nous fait connaître que des aliments nous sont contraires, c'est un fruit défendu qu'il nous interdit ; et quand, cédant à notre avidité nous touchons à ces mets que nous savons nous être nuisibles, que faisons-nous autre chose que renouveler la faute du premier homme ? Concluons qu'il ne faut manger qu'autant que l'exige la nécessité de la nature, et non pour satisfaire une avidité sans règle. "
2. S. BERNARD, Lib. de Passione Domini, c. 42 :
" Si quelqu'un a la force de pratiquer l'abstinence comme saint Jean, p.481 fin p.482 début c'est-à-dire, de la pratiquer d'intention et d'action en même temps, qu'il ne condamne pas pour cela celui qui la pratique à la manière de notre divin modèle Jésus-Christ, c'est-à-dire, qui l'observe à la rigueur ou la modère selon que l'exigent les circonstances du temps et des personnes, selon que cela peut être utile ou à eux-mêmes ou à leur prochain, sans manquer rien de ce que prescrit la vertu même d'abstinence, ni donner dans le vice de gourmandise qui lui est opposé, vice dans lequel on peut tomber de diverses manières que désigne le vers suivant :
Præproperè, lautè, nimis, ardenter, studiosè Précipitation, somptuosité, excès, ardeur ou gloutonnerie, attache.
" Præproperè. Ceux-là mangent ou boivent avec précipitation, qui, sans besoin et pour le seul plaisir, n'attendent pas pour le faire que le temps en soit venu. Nous lisons dans les Vies des Pères que plusieurs d'entre eux ont quelquefois devancé le temps ordinaire de se mettre à table, pour obliger les saints hôtes qu'ils recevaient : en se conduisant ainsi par motif de charité ils ne croyaient pas du tout violer la loi du jeûne et quelques-uns même ne craignaient pas de célébrer le saint sacrifice à la suite de cette réfection. Quoiqu'il ne soit pas à propos aujourd'hui de prendre cette conduite comme exemple à suivre, parce que nous sommes trop éloignés de leur perfection de vie, nous n'en sommes pas moins persuadé qu'ils le faisaient sans péché ; car nul doute qu'ils ne s'en fussent abstenus, si l'Esprit-Saint leur avait fait une révélation différente. "
" Lautè. On mange avec somptuosité quand, cédant au seul attrait du plaisir, on se met à la recherche des mets les plus délicats ; quand, non content de la saveur que renferment naturellement les choses dont on se nourrit, telles que la chair des animaux terrestres ou des poissons que Dieu a créés pour notre usage, on leur donne au moyen du sel, du poivre et d'autres épices un goût qui n'est pas naturel et qui excite plus fortement l'appétit, osant ainsi trouver à reprendre dans l'ouvrage du Créateur lui-même, puisqu'on cherche à la nourriture qu'il nous donne un goût différent de celui qu'il y a attaché naturellement. Oh ! comme le chrétien prendrait bien garde de tomber dans cet abus, s'il se rappelait seulement que son Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait, et que ses créature étant bonnes en elles-mêmes, il n'y a qu'un mauvais principe qui puisse porter p.482 fin p.483 début en altérer les qualités ! J'ai dit, Quand cédant au seul attrait du plaisir ; car la faute serait légère ou pourrait même être nulle, si l'on usait de mets délicats par motif de santé ou parce que l'organe nutritif aurait besoin de tels apprêts. Pour la confusion de ces hommes qui, comme dit l'Apôtre en gémissant, font leur Dieu de leur ventre, et mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte (Philip., III, 19), de ces ennemis de la croix de Jésus-Christ, de ces imitateurs de ce riche si pauvre et si misérable au milieu de ses richesses, qui se traitait magnifiquement tous les jours (LUC, XVI, 19 et suiv.), non pour raison de santé, mais par plaisir ou caprice, et qui maintenant enseveli dans l'enfer en punition de sa vie sensuelle, ne saurait obtenir une seule goutte d'eau pour rafraîchir sa langue embrasée, cette langue si délicate et à laquelle il fallait des assaisonnements factices et superflus (elle se contenterait aujourd'hui d'une goutte d'eau toute naturelle, mais cette goutte d'eau lui est refusée) ; pour la confusion, dis-je, de ces hommes, je rappellerai volontiers la pensée suivante d'un poète de la gentilité pour que ces chrétiens de nom rougissent de recevoir la leçon d'un homme qui sans l'être valait mieux qu'eux, qui ne savait ni honorer les créatures en vue du Créateur, ni supporter ce qu'il y a de répugnant au goût pour l'amour de Jésus-Christ, dans l'ignorance où il était, et de la passion de ce divin Sauveur et de ce breuvage de vinaigre mêlé de fiel goûté pour nous sur la croix ; voici donc en quels termes un poète païen apostrophait ces hommes sensuels :
O prodiga rerum
Luxuries, nunquàm parvo contenta paratu, Et quæsitorum terrâ pelagoque ciborum Ambitiosa fames, ô lautæ gloria mensæ, Discite quàm parvo liceat producere vitam, Et quantùm natura petat : non erigit ægro Nobilis ignoto diffusus consule Bacchus.
Non auro gemisque bibunt, sed gulture puro Vita redit, satis est populis fluviusque ceresque.
LUCAN., lib. IV : " O prodigue débauche, que ne peut satisfaire une table modeste ! faim ambitieuse qui, pour ton caprice, fais fouiller et la terre et les mers! Vaine gloire des somptueux festins ! Apprenez le peu qu'il faut pour prolonger l'existence ; voyez ce que la nature exige. Ce qui réveille ces mourants, ce n'est pas un vin de noble origine, qui ait commencé d'écumer sous un consul inconnu ; ils ne boivent point dans l'or ni dans l'améthyste. C'est dans une onde pure qu'ils retrouvent la vie. L'eau des fleuves et le don de Cérès, voilà tout ce qu'il faut aux peuples.
" Cf. Traduction publiée sous la direction de M. Nisard.
p.483 fin p.484 début Cela s'accorde assez avec cette sentence si connue et si vraie : Le pain et l’eau, voila ce qu'il faut pour la vie de l'homme (Ecclé., XXIX, 28). Mais les fronts endurcis des gourmands résistent à tout cela ; ni les oracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ la Vérité même, ni les déclarations de son apôtre, ni la satyre mordante d'un poète païen ne peuvent les faire rougir, et ils n'en disent pas moins : Nous sommes chrétiens. Ils n'admettent pas cependant cette parole de Jésus-Christ parlant par son Apôtre : Ne cherchez pas à contenter votre sensualité, en satisfaisant à ses désirs (Rom., XIII, 14). De là il arrive souvent que lorsque leurs viandes sont encore dans leur bouche, la colère de Dieu s'élève contre eux (Ps. LXXVII, 30-31), et qu'après avoir passé leurs jours dans le sein de l'abondance, tout-à-coup ils descendent dans l'enfer, ou le ver qui les ronge ne meurt point, et où le feu qui les brûle ne s'éteint point, recevant ainsi des maux sans fin en échange de quelques plaisirs fugitifs. "
" Nimis. Manger trop, tout le monde sait ce que c'est. On mange trop, quand on prend sa nourriture en plus grande quantité qu'il n'en faut pour sustenter sa vie, surtout si on le fait sciemment. Or, il arrive souvent qu'un homme, dans la pensée des travaux qu'il doit avoir à faire, prenne de la nourriture en plus grande quantité que de coutume pour pouvoir résister au travail, et que la crainte de manquer de forces l'oblige à dépasser la mesure ordinaire de ses repas. Je doute qu'il y ait personne qui soit exempt de ce péché. Mais on doit s'en purifier par des confessions fréquentes, entremêlées, sitôt qu'on s'en aperçoit, de pénitences volontaires.
Quelle que soit la qualité des mets ou des boissons, le péché existe du moment où l'on en prend au-delà du nécessaire, puisque parmi les péchés de Sodome, le Prophète compte l'excès des viandes (EZECH., XVI, 49), et que dans les tentations que le démon suscita à Notre-Seigneur, il ne lui suggéra autre chose que de changer des pierres en pain, cet esprit infernal sachant trop bien que le pain pouvait être matière de péché dès qu'il était pris avec excès, lui qui perdit nos premiers parents, et par eux toute leur postérité, au moyen d'un seul fruit : quoique après tout on ne se laisse pas aller aussi facilement à excéder la mesure quand il s'agit de mets de vil prix et qui gardent leur saveur naturelle, que lorsque les mets ont été apprêtés avec recherche, et de manière à en changer le goût. "
" Ardenter. Par cette ardeur il faut entendre le trop d'appétit p.484 fin p.485 début avec lequel on mange ou l'on boit, ce qui peut avoir lieu par rapport à toutes sortes d'aliments, n'importe que ce soient des aliments grossier ou des aliments délicats. Nous en trouvons un exemple dans Esaü qui vendit imprudemment son droit d'aînesse pour un mets de vil prix dont le goût lui revenait. Car la Genèse porte qu’Esaü à son retour des champs, ayant vu Jacob son frère occupé à faire cuire des lentilles, s'empressa de lui dire : Donnez-moi de ce mets roux que vous avez fait cuire, parce que je suis extrêmement las (Gen., XXV, 30) ; puis étant convenu avec Jacob de lui céder son droit d'aînesse, il mangea avec voracité ce mets qu'il appelait si fort, et perdit ainsi les privilèges que sa naissance lui avait auparavant assurés.
Pourquoi ? Parce qu'il avait désiré ce mets avec trop d'ardeur. Je me meurs, disait-il ; de quoi me servira mon droit d’aînesse (Gen., XXV, 32) ? Il n'est pas douteux qu'il ait mangé avec trop d'ardeur ce qu'il avait désiré de même. Ayez pitié de moi, Seigneur Jésus ; dans votre infinie miséricorde, ayez pitié d'un misérable pécheur qui reconnaît n'avoir pas passé un seul jour sans commettre ce péché et ne permettez pas que je perde par toutes ces infidélités le mérite de la foi qui m'a engendré à votre Eglise.
D'un autre côté l’Ecriture nous apprend que les saints prophètes Elie et Jean-Baptiste n'ont jamais mangé de viande, et que par cette austérité de vie ils ont conservé toute l'intégrité de leurs mérites. "
" Studiosè. C'est passer trop de temps à faire ses repas. Je parle ici à des experts, et plût à Dieu que nous n'en eussions jamais acquis, ou n'en fissions jamais l'expérience. Il arrive souvent qu'après avoir pris en fait d'aliments ce qui d'ordinaire pourrait et devrait suffire, il s'élève en nous un désir de prendre quelque chose de plus ; et si nous ne sommes sur nos gardes contre le piège que nous tend le démon, nous nous remettrons à manger comme si nous n'avions encore rien pris, ou comme si nous devions passer après cela plusieurs jours sans rien prendre. Ceux qui reconnaissent en eux-mêmes que c'est là une espèce de gourmandise, peuvent aisément lui résister avec l'aide de Dieu, parce que sa violence ne dure que jusqu'à ce qu'on soit levé de table, et qu'on cesse d'y penser du moment où les mets ont été enlevés de dessous les yeux. Mais il y en a beaucoup qui ne regardent pas cette attache aux plaisirs de la table comme un péché, qui refusent même de croire ceux qui les en avertissent, dans l'habitude où ils sont de ne résister à aucun désir de ce genre, dès-lors que ce désir n'est pas évidemment p.485 fin p.486 début criminel, et de ne s’arrêter en cela que lorsqu'ils sont las d'être à table. Le vrai chrétien mange pour vivre, comme on dit, mais il ne vit pas pour manger, et il n'est pas de ces hommes inutiles et voraces à qui il convient de dire d'eux-mêmes :
Nos numerus sumus, et fruges consumere nati.
Nous ne sommes sur la terre que pour faire nombre, et pour digérer les aliments.
Qu’il n'en soit pas de même du chrétien, mais que, lorsqu'il se lève de table, il lui reste toujours de l'appétit dont il fasse d'un cœur reconnaissant le sacrifice au Seigneur Jésus qui a voulu tant de fois avoir faim et soif pour le salut de nos âmes. "
3. S. GREGOIRE-LEGRAND, Lib. XXXI Moralium, c.
31 (al. 20) : " La gourmandise est suivie des folles joies, des propos bouffons, de l'impureté, du bavardage, de la pesanteur d'esprit par rapport aux choses de spiritualité (Cf. Les Morales de saint Grégoire, t. IV, p. 459). "
4. Le même, Pastoral, livre III, conseil
20 (al. 49) : " Les paroles vaines et inconsidérées, la légèreté dans les actions, et le penchant à la luxure sont les défauts ordinaires des gourmands. Si ceux qui aiment la bonne chère ne parlaient pas si inconsidérément, le mauvais riche, qui a passé toute sa vie dans les festins, n'éprouverait pas une douleur si vive à la langue, et ne dirait point (LUC, XVI, 24) : " Père Abraham, ayez pitié de moi ; envoyez-moi Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue ; car je souffre cruellement dans ces flammes. " Ces paroles prouvent que dans ses repas il avait péché souvent par la langue, lui qui, plongé tout entier dans les flammes, demandait avant tout qu'on rafraîchît cette partie de son corps. L'Ecriture prouve par les paroles suivantes que la légèreté est la compagne ordinaire de la gourmandise : Le peuple s'assit pour boire et pour manger, et se leva ensuite pour se divertir. Enfin la luxure est un vice commun à ceux qui s'adonnent à la bonne chère ; lorsque l'estomac est plein, l'aiguillon de la concupiscence se fait vivement sentir. Dieu dit à cet ennemi rusé qui se servit d'une pomme pour éveiller la concupiscence d'Adam à le faire tomber dans le piège du péché : " Tu ramperas sur la poitrine et sur le ventre (Gen., III, 14) ; " c'est-à-dire, Tu tenteras les hommes par la pensée et par la gourmandise. Un prophète a voulu montrer sous des emblèmes communs que l'incontinence est la compagne ordinaire de la gourmandise, lorsqu'il a dit p.486 fin p.487 début (JEREM., LII, 12 et suiv., juxta LXX) : Le prince des cuisiniers a renversé les murs de Jérusalem. Le prince des cuisiniers, c'est le ventre, pour qui ceux-ci travaillent avec beaucoup de zèle afin qu’il trouve plaisir à se remplir des aliments qu'ils lui préparent. Les murs de Jérusalem sont les vertus de l'âme qui ont pour mobile le désir du ciel, où règne une éternelle paix. Ainsi le prince des cuisiniers renverse les murs de Jérusalem, parce que, au moment où l'estomac est chargé d'aliments, la luxure détruit les vertus de l'âme.
. . Il faut donc recommander aux personnes qui aiment la bonne chère de prendre garde, en s'adonnant au plaisir de la table, de se laisser corrompre par la luxure ; de se rappeler combien l'intempérance expose à l'excès des paroles et inspire le goût de la dissipation, et de craindre en un mot, que leur complaisance pour leur ventre ne les fasse tomber dans les pièges des différents vices. On s'éloigne d'autant plus de Jésus-Christ, qui est le second Adam, qu'on imite davantage le premier par son intempérance et sa gourmandise. . . "
" Il faudra représenter aux personnes sobres, qu'elles ne peuvent apporter trop de soin pour s'empêcher, en fuyant la gourmandise, de tomber dans des vices d'autant plus dangereux qu'ils naissent d'une vertu, je veux dire, de la tempérance même, et qu'ils ne se laissent pas aller à l'impatience en mortifiant leur chair. . . "
" Afin donc que l'intempérance dans les uns ne dérange pas leur âme de son assiette naturelle, et que les abstinences des autres ne leur soient pas, par la vanité qu’ils en concevraient, une occasion de chute, que les premiers écoutent ces paroles de l'Ecriture : Prenez garde que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin, et par les inquiétudes de cette vie (LUC, XXI, 34) et cette menace qui s'y trouve jointe si à propos pour leur imprimer la terreur : De peur que ce jour ne vienne tout d'un coup vous surprendre ; car il enveloppera comme un filet tous ceux qui habitent sur la terre. Que les seconds aussi fassent réflexion sur ce que leur dit Jésus-Christ : Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme qui le rend impur ; mais ce qui le rend impur, c'est ce qui sort de sa bouche (MATTH., XV, 11). Saint Paul dit d'un côté aux intempérants : Les viandes sont pour le ventre, et le ventre est pour les viandes ; mais Dieu un jour détruira l'un et l'autre. Ne vous laissez point aller à la débauche et à l'ivrognerie ; la viande par elle-même ne nous rend pas agréables à Dieu (I Cor., VI, 13). Il dit d'un autre côté aux personnes tempérantes :
p.487 fin p.488 début Tout est pur pour ceux qui sont purs, et rien au contraire n'est pur pour ceux qui sont impurs et infidèles (Tite, I, 15). C'est aux intempérants que les paroles suivantes s'adressent : Ils font leur Dieu de leur ventre, et mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte (Philipp., III, 19). C'est aux personnes tempérantes que l'avertissement qui suit est donné : Quelques-uns abandonneront la foi et la vérité ; ils interdiront le mariage, et ils obligeront de s'abstenir des viandes que Dieu a créées pour qu'elles soient reçues avec action de grâce par les fidèles ou ceux qui connaissent la vérité (I Tim, IV, 2). "
" Le même apôtre instruit les intempérants par ces paroles qu'il adressait aux Romains : Il est bon de ne pas manger de chair et de ne pas boire de vin, de ne rien faire en un mot de ce qui peut causer du scandale à votre frère (Rom., XIV, 21). Il donne aux personnes sobres cette autre instruction : Usez d'un peu de vin à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos fréquentes maladies (I Tim., V, 25). Les uns apprendront à ne point souhaiter les viandes avec trop d'avidité, les autres, tout en ne voulant pas se le permettre à eux-mêmes, se garderont, bien de condamner ce qui a été créé de Dieu (Cf.
Le Pastoral de saint Grégoire, traduit par Ant. Marsilly, pag. 221-223). "
5. S. CHRYSOSTOME, Hom. LVII ad populum Antiochenum
: " Où est l'ivresse, là est le démon, là on se répand à dire des paroles déshonnêtes ; où le corps se surcharge d'aliments, là les anges rebelles agitent leurs danses. Telle était la table de ce riche, à qui pour son châtiment une goutte d'eau sera éternellement refusée. "
6. Le même, Hom. XLIV (al. 45) in Joannem
: " Rien de pire, rien de plus honteux que la gourmandise. Elle appesantit l'esprit ; elle rend l’âme toute charnelle ; elle répand ses vapeurs nébuleuses dans l'intelligence, et la rend incapable d'un juste discernement (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. VIII, pag. 261, édition de Montfaucon ; pag. 300, édition de M. Gaume). "
7. Le même, Homélie LVIII (al. 57)
sur saint Matthieu : " Si vous ne pouvez jeûner, au moins pouvez-vous vous abstenir de vivre dans les délices et cette seconde abstinence est une vertu que je ne distingue guère du jeûne. Elle suffit pour réprimer la pétulance du démon, qui n'aime rien tant que l'intempérance et la bonne chère, parce qu'elle est la source et comme la mère p.488 fin p.489 début des autres vices. C'est par elle qu'autrefois il fit tomber les Juifs dans l'idolâtrie, et qu'il embrasa les Sodomites d'une passion détestable. L'injustice des Sodomites, dit l'Ecriture, est venue de l'intempérance ; ils ont été ce qu'ils étaient, parce qu'ils se sont trop remplis de viandes (EZECH., XVI, 47). C'est par elle enfin qu'il a perdu une infinité de personnes, et les a attirées à sa suite dans les flammes éternelles.
Car quel mal ne fait pas l'intempérance puisqu'elle change l'homme en pourceau, et le rend même plus impur que cet animal aux yeux de Dieu ? Le pourceau se contente de se vautrer dans la fange, et de se nourrir d'ordures dégoûtantes ; mais l'intempérance va plus loin. Il se crée à lui-même d'autres plaisirs tout autrement abominables, et se remplit l'esprit d'objets criminels dont il se repaît. "
" J'ose dire même qu'il n'y a point de différence entre un intempérant et un démoniaque. Ils sont tous deux également furieux, tous deux également oublieux des lois de la modestie et de la pudeur, ou si j'y trouve une différence, c'est qu'on plaint le démoniaque, au lieu qu'on n'a que de l'horreur pour le voluptueux. On le hait, on le déteste, parce qu'il se jette lui-même volontairement dans cet état misérable ; parce qu'il se plaît dans son malheur, et qu'il trouve ses délices à faire de sa bouche, de ses yeux, de ses narines et de tous ses sens, des égouts de turpitudes dont une âme honnête ne peut supporter la vue. Que si l'on passe plus avant pour considérer l'état de son âme, on la verra si défigurée, si languissante, et plongée dans une léthargie si mortelle, qu'elle ressemble à un pilote à qui la violence de la tempête ôte la force et la présence d'esprit nécessaire pour gouverner son vaisseau. "
" Je rougis de m'étendre ainsi sur les désordres que l'intempérance a coutume de produire dans les deux sexes : j'en abandonne les détails à la conscience de ceux qui les connaissent mieux que moi. Y a-t-il rien de plus honteux à voir qu'une femme ivre, ou simplement dérangée par l'excès du vin ?
Et plus son sexe est fragile, plus le naufrage qu'elle fait lui est funeste, n'importe qu'elle soit libre ou qu'elle soit esclave. Car si elle est de condition libre, elle se dégrade elle-même en paraissant dans cet état aux yeux de ses esclaves ; et si elle est esclave, elle se déshonore également aux yeux de ses compagnes. Et l'une et l'autre sont cause que les dons de Dieu sont blasphémés par ceux dont le jugement se laisse aisément pervertir. "
" Car, j’entends souvent dire à quelques-uns, lorsque ces excès p.489 fin p.490 début se passent sous leurs yeux : " Plût à Dieu qu'il n'y eût pas de vin ! " Quelle sottise ! quelle extravagance ! Parce que des hommes pèchent, vous accusez les dons de Dieu ? Est-il rien de plus déraisonnable ? Est-ce donc le vin, ô hommes, qui a causé ces dérèglements ? Non, ce n'est pas le vin, mais l’intempérance de celui qui en abuse. Dites donc plutôt : Plût à Dieu qu'il n'y eût jamais d'ivresse, qu'il n'y eût jamais d’intempérance. Mais si vous dites :
Plût à Dieu qu'il n'y eût pas de vin, vous direz de même bientôt : Plût à Dieu qu'il n'y eût pas de fer, puisqu'il y a des meurtriers ; plût à Dieu qu'il n'y eût pas de nuit, puisqu'il y a des voleurs ; plût à Dieu qu'il n'y eût pas de jour, puisqu’il y a des empoisonneurs ; plût à Dieu qu'il n'y eût pas de femmes, puisqu'il y a des adultères. Et vous en viendrez ainsi à vouloir l'anéantissement du monde entier. "
" Quittez donc ces pensées, dont le démon seul est l'auteur, et ne condamnez pas le vin, mais l'abus qu'on en fait. Quand cette personne qui vous fait horreur sera sortie de son ivresse, représentez-lui avec force la honte dont elle s'est couverte ; et dites-lui : Le vin nous a été donné pour récréer nos forces, mais non pour nous avilir ; pour nous causer de la gaieté, et non pour nous faire répandre des pleurs éternels ; pour entretenir la santé, et non pour engendrer la maladie ; pour remédier à la faiblesse du tempérament, et non pour détruire les forces de l'âme. Dieu vous a honoré de ce don ; pourquoi vous déshonorer vous-même par l'abus que vous en faites ?
"
" Ecoutez ce que dit saint Paul : Usez d'un peu de vin à cause de la faiblesse de votre estomac, et de vos fréquentes maladies (I Tim, V, 23). Si ce saint personnage, affaibli par la maladie et sujet à de continuelles infirmités, ne se permit l'usage du vin que par nécessité et pour obéir à l'ordre de l'apôtre, quelles excuses peuvent alléguer ceux qui en prennent avec excès dans un état de santé qui leur en interdirait plutôt l'usage ? Saint Paul disait à Timothée : Usez d'un peu de vin à cause de la faiblesse de votre estomac et de vos fréquentes maladies ; mais il dirait à ces personnes intempérantes : Usez de peu de vin à cause des fornications où l'ivresse vous fait tomber, des propos honteux qu'elle vous fait tenir, et des désirs criminels qu'elle fait naître en vous. "
" Que si cette considération n'est pas assez puissante pour vous rendre sobres, devenez-le du moins par celle des maux qui résultent de l'ivresse. Dieu a donné le vin à l'homme pour remplir son cœur de joie : Le vin, dit le Prophète, réjouit le cœur de p.490 fin p.491 début l’homme (Ps. CIII, 29). Mais vous, vous lui ôtez cet effet, et vous lui en donnez un autre tout contraire. Car quelle joie peut-on goûter à n'être pas maître de soi-même à ressentir mille douleurs, à voir tout tourner autour de soi, à perdre l'usage de ses sens, à éprouver tous les symptômes d'une fièvre violente ? "
" Je ne parle pas ici de tous, mais je parle à tous. Je sais que tous ne sont pas sujets aux excès du vin : Dieu nous garde de ce malheur ! mais je vois avec douleur que ceux qui sont sobres ne s'occupent pas assez de corriger les intempérants. C'est pourquoi je m'adresse plutôt à vous qui avez horreur de ces excès et j'imite les médecins qui ne s'arrêtent point à parler aux malades, mais qui indiquent les remèdes aux personnes qui les assistent. C'est donc vous autres, qui êtes sobres, que je m'adresse en ce moment. Je vous conjure en premier lieu de ne jamais vous livrer à une passion si brutale, et je vous exhorte ensuite à faire tout pour en retirer les autres, et pour les empêcher de se réduire à un état pire que celui des bêtes.
Car les bêtes se contentent de ce qui leur suffit pour vivre : elles ne désirent rien de plus. Mais ces personnes sont plus brutales, et ne respectent pas ainsi les bornes de la nature. "
" Je rougis de dire que les chiens et les ânes sont préférables aux personnes dont nous parlons. Ces animaux se contentent de manger et de boire pour leur besoin, et il y a certaines bornes qu'ils ne dépassent point, quelque violence qu'on leur fasse. N'êtes-vous donc pas pires que ces animaux, je ne dis pas seulement aux yeux des gens sobres, mais à vos propres yeux? Ce qui prouve que vous vous jugez vous-même plus déraisonnable que les animaux dont je viens de parler, c'est que vous ne les forcerez pas à se remplir le ventre au-delà de ce qu'il leur faut pour leur besoin (Cf. S. Joannis Chrysost. opera, t. VI, pag. 582-583, édition de Montfaucon ; pag. 655-657, édit. Gaume ; Homélies ou sermons de saint Jean Chrysostôme sur l'Evangile de saint Matthieu, t. II, p. 648-653). "
8. S. IRENEE, adversus Jovinianum, Lib. II, c.
VI (al. 5) : " Manger des viandes, boire du vin, avoir le ventre repu d'aliments, c'est là tout une pépinière de voluptés, ce qui a fait dire au Comique :
" Vénus languit sans Bacchus et Cérès.
"
Ibidem, c. VII (al. 5) : " Si quelqu'un s'imagine pouvoir jouir de l'abondance des mets et des boissons, et vaquer en p.491 fin p.492 début même temps à la pratique de la sagesse, c’est-à-dire, vivre dans les délices, et n'être point dominé par les vices qui leur font cortège, il se trompe lui-même. Si en effet, lors même que nous nous tenons éloignés de ces plaisirs, nous nous laissons souvent séduire par les objets naturels, et entraîner comme malgré nous à désirer les choses dont nous n'avons pas la possession, comment pourrions-nous, enveloppés déjà dans les rets de la volupté, nous en croire toujours libres ? "
Ibidem, c. VIII, (al. 6) : " Il est impossible que notre corps se soutienne sans les aliments et les saveurs. La raison doit donc intervenir, pour que nous prenions telle nourriture et en telle quantité que le corps n'en soit pas appesanti, que la liberté de l’âme n'en soit point étouffé ; car il faut manger, et se promener, et dormir, et digérer, puis, quand le sang est en pleine activité, soutenir le choc des passions. C'est quelque chose de luxurieux que le vin, quelque chose de tumultueux que l'ivresse ; quiconque y met son plaisir, ne sera point sage (Prov., XX, 1). Gardons-nous de prendre une nourriture de telle qualité, qu'il nous soit difficile de la digérer ou que l'ayant prise, nous en regrettions l'achat aussi bien que la perte. Les herbages, les légumes et les fruits sont d'un plus facile apprêt, et n'ont pas besoin de l'habileté et du dispendieux travail des cuisiniers ; ils entretiennent la vie sans causer d'embarras ; et pris modérément, parce qu'on les mange sans avidité, attendu qu'ils n'ont rien qui irrite l'appétit, ils se cuisent dans l'estomac sans aucune peine. Et en effet, ce n'est pas l'usage indifférent des mets les plus communs qui produit l'obésité, mais bien la diversité des viandes et les plaisirs de la table. Quand les vapeurs qui s'exhalent de tous ces plats ont enivré l'odorat, on s'y trouve comme enchaîné, bien que la faim soit satisfaite ; puis le rassasiement provoquant la maladie, on ne trouve plus à ces excès de bouche d'autres remèdes que le vomissement, et ce qu'on a honteusement englouti, on le rejette plus honteusement encore. Hippocrate enseigne dans ses aphorismes, que les ventres gros et replets, quand ils sont arrivés à leur plus haut degré d'embonpoint, tournent à la paralysie et à d'autres maladies des plus funestes, si l'on ne se hâte d'affaiblir le corps par des saignées et qu'ainsi il est indispensable de les dégorger, pour qu'ils puissent recevoir de nouveau : car, dit-il, il est de la nature des corps de ne jamais rester dans le même état, mais de croître ou de décroître sans cesse, et il n'y a d'êtres vivants que ceux qui sont capables de croître. C'est pourquoi Galien, ce docte p.492 fin p.493 début interprète d'Hippocrate, dit dans son exhortation à la médecine, que les athlètes dont la vie tout entière comme l'état qu'ils mènent est pour ainsi dire de s'engraisser, ne peuvent ni vivre longtemps, ni se porter comme il faut, et que leur esprit, ainsi embourbé dans la graisse et dans le sang comme dans la fange, ne s'élève dans ses pensées à rien de spirituel, à rien de céleste, mais ne rêve que viandes, qu'absorption dans leur estomac et éjection d'aliments. "
9. Le même, in caput X IV Ezechielis : "
Il est évident que le vin et les liqueurs font perdre à l'esprit sa lucidité et que nous n'avons plus le plein usage de notre raison, lorsqu'elle est obsédée par les vapeurs du vin. "
10. Le même, in caput V Epist. ad Galatas
: " La quatorzième des œuvres de la chair, c'est l'ivrognerie. Car les ivrognes ne posséderont pas le royaume de Dieu (I Cor., VI, 9). Et Notre-Seigneur a dit à ses disciples : Prenez garde que vos cœurs ne s'appesantissent par l’excès des viandes et du vin (LUC, XXI, 34). Le vin jette le trouble dans les sens de l'homme : ses pieds chancellent, sa langue hésite, son cœur s'embrase de désirs impurs. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre, que la luxure naît des excès du vin (Eph., V, 18). Chacun pensera là-dessus ce qu'il voudra ; pour moi, je m'en tiens à la doctrine de l'Apôtre : du vin naît la luxure, comme c'est du vin que naît l'ivresse. Or, que la luxure et l'ivresse soient des œuvres de la chair, c'est ce que ne nieront pas sans doute ceux qui se font les esclaves de ces vices. Et quoique certaines gens trouvent à redire à ce que j'ai écrit en parlant du devoir de garder la virginité, que les vierges doivent éviter l'usage du vin, comme elles éviteraient de prendre du poison (Ad Eustach., Epist. 22), je ne démordrai point de cette manière de voir. Car ce n'est pas le vin lui-même créé de Dieu comme il l'est, mais l'abus du vin que nous avons condamné en cela ; et nous avons voulu ôter aux vierges dont le sang, à l'âge où nous les supposions, bouillonne assez par lui-même la tentation de boire trop par suite de la permission qu'elles se donneraient de boire un peu, et de donner ainsi la mort à leurs âmes. Nous savions bien du reste que c'est le vin qui est consacré dans le sang de Jésus-Christ et que l'usage du vin avait été prescrit à Timothée. Pour ce qui est de l'ivresse, elle peut être occasionnée tantôt par le vin, tantôt par toute autre liqueur ; c'est pourquoi il avait été prédit d'un saint qu'il ne boirait ni vin ni toute autre boisson capable d'enivrer (Luc, I, 13).
p.493 fin p.494 début Car tel est le sens du mot latin sicera. Afin donc que personne ne croie qu'il soit permis de s'enivrer pourvu qu'on s'interdise le vin, l'écrivain sacré nous enlève ce prétexte en joignant au vin, dans l'interdiction qui en est ici marquée, toute boisson capable d'enivrer. La quinzième et la dernière des œuvres de la chair, c'est la gourmandise ; car il est écrit : Le peuple s'assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent ensuite pour se divertir (I Cor., X, 7). La luxure accompagne toujours l'ivresse. Un orateur de mérite a dit élégamment d'un homme ivre qu'on venait de réveiller : Il ne pouvait se tenir ni en état de sommeil à cause de ceux qui l'entouraient, ni en état de veille à cause de son ivresse. Ce qui revient à peu près à dire que cet homme était dans un état intermédiaire entre la mort et la vie. "
11. S. BASILE, Hom. XIV in luxum et ebrietatem
: " L'ivresse est un démon auquel on s'assujettit volontairement, et qui s'introduit dans l'âme par le plaisir. L'ivresse est la mère du vice, l'ennemie de la vertu. Elle désarme le plus brave, exalte le plus modeste, et le jette dans tous les excès. Avec elle il n'est plus de justice, plus de réserve. L'eau éteint le feu ; l'excès du vin étouffe les lumières de la raison. . . "
" O homme, dites-moi, en quoi différez-vous des animaux ? N'est-ce pas par le privilège de la raison, que vous avez reçue de Dieu, et qui vous assujettit toutes les autres créatures ? L'homme en qui l'ivresse éteint le flambeau de l'intelligence se rend semblable aux animaux, et se ravale jusqu'à eux (Ps. XLVIII, 13). Que dis-je ? ne se met-il pas même au-dessous ? Tous les animaux domestiques et sauvages gardent certaines règles dans leurs accouplements ; celui qui étouffe dans le vin les facultés de son âme, et allume dans ses membres un feu qui n'est pas naturel, n'observe ni temps ni mesure dans ses amours, et s'abandonne à toutes sortes de brutalités. Celui qui boit avec excès altère la vigueur de ses sens, et se met encore par-là au-dessous de la bête. Est-il un animal broutant en qui l'ouïe et la vue soient aussi troublées que dans les gens ivres ? Ceux-ci ne connaissent plus leurs amis intimes ; souvent ils confondent des étrangers avec les personnes qui leur sont familières. Ils prennent souvent des ombres pour des ruisseaux ou des précipices ; un bourdonnement qui imite le bruit des flots résonne sans cesse dans leurs oreilles. Ils s'imaginent que la terre s'élève et que les montagnes tournent. Tantôt ils rient avec des éclats qui ne finissent point ; tantôt ils pleurent et se lamentent sans que rien p.494 fin p.495 début puisse les consoler ; tantôt hardis et téméraires, tantôt faibles et timides. . . "
" Ceux que tourmente le démon sont dignes de pitié ; ceux qui boivent outre mesure n'en méritent aucune, quoiqu'ils aient le même malheur, parce qu'ils se sont mis volontairement sous le joug de l'esprit infernal. . . "
" Qui est-ce qui s'attire à lui-même la malédiction de Caïn ? N'est-ce pas celui que le vin fait trembler et chanceler toute sa vie ? "
" Echauffés par l'ivresse, les convives poussent l'extravagance jusqu'à se défier entre eux à qui se montrera le plus insensé en buvant davantage ; le démon est l'arbitre et le juge de ces sortes de combats, où le prix de la victoire est le péché, puisque celui-là obtient l'honneur du triomphe, qui s'est rempli d'une plus grande quantité de vin. Ils mettent vraiment leur gloire dans leur infamie (Phil., III, 19). Vainqueurs et vaincus, tous présentent également le spectacle le plus déplorable. "
" L'ivresse est le tombeau de la raison, la ruine des forces du corps, une vieillesse anticipée, une mort intermittente. Les gens ivres ne sont-ils pas comme les idoles des gentils (Ps. CXIII, 5-6) ? Ils ont des yeux sans voir, des oreilles sans entendre, leurs mains sont comme atteintes de paralysie, leurs pieds sont appesantis et incapables de mouvement (Cf. Homélies, etc., de saint Basile-le-Grand, trad. par l'abbé Auger, p. 163-171). "
12. S. AUGUSTIN, Serm. CCXXXI de tempore : " Quoique l'ivresse soit un mal très-grand et que Dieu déteste, on s'est habitué dans le monde, ceux du moins qui ne veulent pas se mettre en peine de s'instruire de la loi de Dieu, à ne voir dans cette action aucun péché, tellement que dans les repas on tourne en plaisanterie ceux qui ne sauraient boire autant que les autres, et qu'on ne rougit pas d'engager par une fausse amitié ses convives à se gorger de vin au-delà de toutes bornes. Celui qui en oblige un autre à boire plus qu'il ne doit, commettrait un moindre mal s'il lui portait un coup d'épée, plutôt que de donner ainsi la mort à son âme en lui faisant perdre la raison dans le vin. L'âme d'un ivrogne ressemble assez à un marécage. Car vous savez que tout ce qui pousse dans les marais se réduit à des herbes stériles ; ou bien on y voit des serpents, des sangsues, des grenouilles, toutes sortes de vermisseaux, plus propres à dégoûter qu'à servir à la nourriture de l'homme.
Les arbres et les autres p.495 fin p.496 début plantes qui croissent dans ces marais ou sur leurs bords ne paraissent être d'aucune utilité si bien qu'on y met le feu au retour de chaque année. Considérez de même que les fruits de l'ivresse sont destinés à brûler un jour.
Car tels sont, comme je l'ai déjà dit, tous les ivrognes, dont les dîners se prolongent jusqu'à la nuit, dont l'étoile du matin vient ensuite éclairer les soupers, et qui ne sauraient se tenir debout même quand ils semblent être à jeun, dont tous les sens enfin sont appesantis, et comme ensevelis dans la crapule. Souvent dans leur ivresse ils ne reconnaissent ni les autres ni eux-mêmes ; ils ne sauraient ni marcher, ni se tenir debout ; ils se trouvent hors d'état de rien dire ou de rien entendre de raisonnable. Souvent encore ils se gorgent de vin jusqu'à se mettre dans la nécessité de vomir, et font raison à leur manière au vin qu'on leur verse, c'est-à-dire sans raison. Ils se pourvoient de brocs de dimensions énormes, et s'engagent à boire à qui mieux mieux ;
celui qui dans ce genre remporte la victoire, obtient des éloges qui ne sont au fond que l'éloge du crime. Puis des procès et des querelles ; puis des danses et des gambades de toutes façons ; puis des adultères, et quelquefois des meurtres. Toutes les fois qu'ils se remplissent ainsi de vin, on les voit tomber comme en paralysie, et comme ils ne peuvent plus se servir de leurs pieds, d'autres se chargent de les porter tout dégoutants de vin sur leurs lits. Leurs yeux sont couverts d'un épais brouillard, leur tête fatiguée éprouve tous les symptômes du vertige, leur visage est d'un rouge violet, tous leurs membres sont dans le tremblement, leur âme est comme frappée de stupidité. En eux s'accomplit cette parole de l'Ecriture : A qui dirons-nous malheur ? pour qui les tumultes ? pour qui les emportements ? pour qui les querelles ? pour qui les blessures sans sujet ? pour qui la rougeur et l'obscurcissement des yeux ? N'est-ce pas pour ceux qui passent leur temps à boire du vin, qui fréquentent les cabarets et qui mettent leur plaisir à vider les coupes (Prov., XXIII, 29-30) ? Mais ceux qui tiennent à mener ce genre de vie prétendent s'excuser en disant : Je déplairai à mon ami, si, chaque fois que je l'invite à dîner, je ne lui donne pas à boire autant qu'il voudra. Eh ! qu'il cesse d'être votre ami, celui qui veut vous rendre ennemi de Dieu, et qui par-là même est son propre ennemi en même temps que le vôtre. Si vous vous enivrez, vous et votre ami, vous pourrez avoir son amitié, mais avec l'inimitié de Dieu. Examinez donc de sens rassis s'il est juste que vous vous sépariez de Dieu pour vous lier d'amitié avec un ivrogne.
p.496 fin p.497 début A tout le moins ne le pressez pas, ne le forcez pas ;
laissez-le libre de boire tant qu'il voudra ; et s'il veut s'enivrer, qu'il soit le seul à se perdre, plutôt que de vous perdre tous les deux. O misère du genre humain ! Combien n'en voyons-nous pas qui forcent des ivrognes et des débauchés à boire plus qu'il ne faut, et qui refusent même un seul verre de vin aux pauvres qui mendient à leur porte, sans faire attention qu'ils devraient donner à Jésus-Christ, dans la personne des pauvres, ce qu'ils prodiguent si follement à des gens dissolus. Tout ce que vous avez fait à l'égard de l'un de ces plus petits de mes frères, nous dit le Sauveur, c'est à moi-même que vous l'aurez fait (MATTH., XXV, 40). Mais les hommes dont nous parlons, qui noient leurs amis dans des flots de vin, ne savent dire aux pauvres qui leur demandent du pain, que ces paroles : Marchez, marchez devant, et Dieu vous donnera. Le pauvre en effet fera quelques pas de plus, et rencontrera des hommes qui lui donneront. Que signifient donc ces paroles : Marchez, marchez devant, et Dieu vous donnera, sinon : Allez à cet homme qui possède Dieu en lui-même puisque Dieu vous donnera par son entremise ? Ils confessent donc eux-mêmes qu'ils ne possèdent point Dieu en eux, puisque s'il était en eux, il leur inspirerait la volonté de donner aux pauvres. Considérez encore, mes frères, et voyez que les animaux conduits à l'abreuvoir, quand une fois ils ont étanché leur soif, ne veulent ni ne peuvent plus boire, quand même on les y tiendrait plus longtemps. Que les ivrognes voient de leur côté s'ils ne doivent pas être jugés pires que les animaux. Car, tandis que ces derniers ne veulent pas boire plus qu'ils n'en ont besoin, eux au contraire boivent deux ou trois fois plus qu'ils ne devraient. Et ce qui pourrait leur suffire pour trois ou quatre jours, ils prennent à tâche de le perdre, plus encore que de le dépenser, en un seul jour, sans autre motif que la passion dont ils sont possédés et plût à Dieu qu'ils ne fissent que perdre leur vin, sans perdre en même temps leurs âmes ! " Saint Augustin rapporte ensuite plusieurs passages de l'Ecriture, puis il ajoute : " Que ceux qui s'irritent de nous voir nous élever contre le vice de l'ivrognerie, parce que c'est en effet leur vice favori, se résignent à nous entendre leur dire avec liberté, que tout ivrogne qui n'aura pas fait pénitence, et qui mourra dans son péché, sera perdu éternellement, puisqu'on ne peut pas supposer de mensonge dans l'Esprit-Saint, qui a dit par la bouche de l'Apôtre : Les ivrognes ne posséderont pas le royaume de Dieu. Les ivrognes, au lieu de se p.497 fin p.498 début fâcher contre nous, feraient donc beaucoup mieux de se fâcher contre eux-mêmes et de sortir avec l'aide de Dieu, tandis qu'il en est temps encore, de ce gouffre de fange où ils sont plongés, en s'écriant vers Dieu, avec le Prophète, par une prière fervente : Retirez-moi du milieu de cette boue, afin que je n'y demeure point enfoncé (Ps. LXVIII, 15)
; ou bien encore : Que la tempête ne me submerge point ; que je ne sois point enseveli dans cet abîme et que l'ouverture du puits où je suis tombé ne soit point fermé sur moi (ibid., 16). Car l'ivrognerie est comme le puits de l'enfer : tous ceux qui y tombent, s'ils ne font pénitence et ne se corrigent, s'y trouvent tellement engagés, que l'enfer les engloutit dans ses abîmes. Toutefois il est bon de savoir qu'on ne devient pas ivrogne en un instant, mais seulement à force de multiplier les actes d'ivresse, en cédant trop aisément aux sollicitations d'ennemis cruels plutôt que d'amis. Mais quand une fois on s'en est fait une habitude, on devient tellement passionné pour ces sortes d'excès qu'on finit par vouloir toujours boire. Celui qui voudra se corriger de cette funeste habitude, n'aura qu'il prendre le contre-pied de ce qu'il a fait pour la contracter, c'est-à-dire qu'il n'aura qu'à diminuer d'un jour à l'autre la quantité de ce qu'il boit maintenant, comme il s'était accoutumé à l'augmenter d'un jour à l'autre. S'il voulait se retrancher dès le premier jour tout ce qu'il s'est accoutumé à prendre de trop, pressé bientôt par l'ardeur de la soif, vous l'entendriez pousser des plaintes amères, et se prendre à dire qu'il aime mieux mourir, que de changer l'habitude qu'il a prise de boire ou de s'enivrer, sans faire réflexion qu'il vaudrait mieux pour lui perdre la vie du corps, que de mourir spirituellement par le crime de l'ivresse. C'est pourquoi, pour ne pas s'exposer à cette tentation violente, et sa guérir plutôt de cette funeste maladie, qu'il retranche chaque jour, comme je l'ai dit, quelque chose de la quantité qu'il prenait le jour précédent, jusqu'à ce qu'il revienne à ne prendre absolument que la quantité raisonnable.
Celui qui s'attachera à diminuer ainsi successivement les forces de son ennemi, s'affranchira peu à peu de la passion de l'ivrognerie, sans se réduire à des extrémités où succomberait sa faiblesse. Je ne fais, en vous donnant ces avis, que remplir un devoir devant Dieu. Si vous refusez de les suivre, et que vous aimiez mieux écouter votre passion pour le vin, en pressant et forçant même les autres, quand vous êtes à table, de vous imiter dans vos excès, vous répondrez pour vous et pour eux au jour du jugement. "
p.498 fin p.499 début