Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 139)
21. S. AUGUSTIN, Lib. de hæresibus ad Quodvultdeum, hær 53 : " Les aériens tirent leur nom d’Aérius, qui, comme il était prêtre, ne put digérer dit-on, qu'on ne l'eût pas élevé à l'épiscopat, et pour cela se jeta dans la secte des ariens, en joignant aux erreurs de ces hérétiques d’autres erreurs qui lui sont propres, comme par exemple celles-ci, qu'il ne faut ni prier ni offrir le saint sacrifice pour les morts, ni observer les jeûnes solennels que l'Eglise, disait-il, n'a pas droit de prescrire ; mais que chacun ne doit jeûner qu’à sa volonté pour faire voir que nous ne sommes plus sous la loi. "
22. S. JEAN DAMASCENE, Lib. de hæresibus
: " Les aériens sont appelés ainsi d'un certain Aérius, originaire du Pont. Cet homme exerça le ministère sacerdotal sous Eustache, son évêque, accusé de partager l'hérésie aérienne, et dont il était même le fils. Voyant qu'on lui avait refusé l’épiscopat, il se mit à dogmatiser contre l'Eglise, avec une fureur qui ne le cédait à celle d'aucun arien. Aux erreurs de ces hérétiques il en ajouta quelques autres qui lui sont propres. Car il nie, par exemple, qu'on doive faire des oblations pour les morts. Il défend d'observer le jeûne de la quatrième et de la sixième férie, ainsi que celui des quarante jours, et de célébrer la Pâque ; il condamne toutes ces institutions. Il mangeait sans scrupule et indifféremment de toute espèce de viandes comme d'aliments. Si quelqu'un veut jeûner, il y consent, pourvu qu'il le fasse sans observer de jours, et à sa pure fantaisie. Il nie toute autorité dans la loi. Il ne veut pas non plus qu'il y ait de différence entre un prêtre et un évêque. " p.387 fin p.388 début
23. S. JEROME, in caput IV ad Galatas : " Quelqu'un dira peut-être : S'il n'est pas permis d'observer les jours, les mois, les temps et les années, nous sommes donc nous-mêmes coupables de ce crime, nous qui observons le jeûne de la quatrième et de la sixième férie, la solennité du dimanche, le jeûne du carême, la fête de Pâques, celle de la Pentecôte, et bien d'autres fêtes ordonnées suivant la diversité des pays à l'honneur des martyrs. La réponse la plus simple à cette objection, c'est que les jours que nous observons ne sont pas ceux qu'observaient les Juifs. Car la pâque que nous célébrons, par exemple, n'est pas celle des azymes, mais celle de la résurrection et de la croix. Et pour la fête de la Pentecôte, nous ne comptons pas sept semaines comme les Juifs, mais nous célébrons la descente du Saint-Esprit. Ensuite, si nous fixons des jours pour les réunions solennelles du peuple chrétien, c’est parce que des rassemblements irréguliers pourraient porter atteinte à la foi chrétienne. Ce n'est pas que le jour où nous nous rassemblons soit plus grand ou plus saint en lui-même ; mais c'est afin que le plaisir de nous voir rassemblés en plus grand nombre, à quelque jour de la semaine ou de l'année que ce soit d'ailleurs, produise en nous une joie plus vive. Si l'on veut une autre réponse plus subtile à cette même objection, nous dirons en second lieu, que tous les jours sont indifférents et que ce n'est pas seulement le vendredi que Jésus-Christ est crucifié ni le dimanche seulement qu'il ressuscite, mais que tous les jours sont également des jours de résurrection comme tous les jours nous pouvons également nous nourrir de la chair du Sauveur. Cependant, on a sagement établi des jours particulièrement destinés soit au jeûne, soit aux offices publics, en faveur de ceux qui sont plus occupés des affaires du siècle que du service de Dieu, et qui ne peuvent ou ne veulent passer à l'église tout le temps de leur vie, ou offrir à Dieu le sacrifice de leurs prières avant de commencer leurs actions. Car ; combien y en a-t-il qui observent avec une constante exactitude seulement ce petit nombre de jours marqués, soit pour le jeûne, soit pour la prière ? Il nous est donc permis de toujours jeûner et de toujours prier, et de faire de tous les jours de notre vie comme autant de dimanches par la participation journalière au corps sacré de Jésus-Christ, tandis qu'il ne l'est pas aux juifs d'immoler tous les jours l'agneau pascal, ou de célébrer tous les jours leur fête de la Pentecôte, ou celle des tabernacles, ou de pratiquer tous les jours leurs jeûnes solennels. "
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27. S. JEROME, Liv. II contre Jovinien, c. 5 (al.
1) : " Je suivrai donc le fil de la proposition énoncée, puis, avant d'en venir aux Ecritures, et de démontrer par elles que les jeûnes sont agréables à Dieu, et que la continence lui plaît, je comparerai mes arguments avec les arguments des philosophes, et je prouverai que nous ne suivons pas la doctrine d'Empédocle et de Pythagore, qui, au nom de la métempsychose, défendent de rien manger de ce qui vit et se meut, et regardent en conséquence comme coupables d'un même crime, et ceux qui tuent un bélier et ceux qui coupent un chêne, dont ils sont les parricides et les bourreaux ; mais que nous ne faisons qu'observer les lois de notre Créateur qui a créé toutes choses pour l'usage des hommes, et que de même que le bœuf a été créé pour labourer, le cheval pour servir de monture, les chiens pour garder leurs maîtres, les chèvres pour donner du lait, les brebis pour fournir de la laine, de même les pourceaux, et les cerfs, et les chevreuils, et les lièvres et les autres animaux l'ont été, non pour être mangés tout aussitôt, mais pour d'autres usages de l'homme (Cf. Œuvres choisies de saint Jérôme, trad. par F. -H. Collombet, t. VIII, p. 78-79). "
28. Ibidem, c. 10 (al. 5) : " Voilà pour ce qui est des philosophes et de leurs exemples. Passant maintenant à l'origine du genre humain, c'est-à-dire à ce qui nous concerne, je montrerai d'abord que, dans le paradis, Adam reçu l'ordre de jeûner d'un arbre, tout en mangeant des fruits des autres arbres. La félicité du paradis ne pouvait être inaugurée sans l'abstinence de nourriture. Tant qu'il jeûna, il fut dans le paradis ; quand il mangea, il en fut chassé ; et chassé, il prit aussitôt une épouse. Celui qui, à jeun dans le paradis, avait été vierge, rassasié ensuite contracta sur la terre un mariage ; et cependant, quoique banni, il ne reçut pas tout de suite la permission d'user de viande, mais il n'avait encore pour nourriture que les fruits des arbres, les blés des moissons, les légumes et les herbages, en sorte que, exilé du paradis, il se nourrissait, non pas de ces viandes qui n'étaient p.389 fin p.390 début point dans le paradis, mais de fruits semblables à ceux du paradis. Dieu ensuite voyant que, dès l'adolescence, le cœur de l'homme était exercé et comme dressé à la malice, et ne pouvant souffrir que son esprit continuât à demeurer dans ces misérables parce qu'ils étaient chair, condamna par le déluge les œuvre de la chair ; puis, usant de condescendance pour le tempérament vorace des hommes, il leur donna la permission de manger de la viande, afin que, comprenant que tout leur était permis, ils ne désirassent plus avec tant d'ardeur ce qu'ils voyaient leur être permis, et qu'ils ne fissent pas d'une défense qui leur eût été intimée une cause de prévarication.
Même alors cependant le jeûne leur fut encore prescrit en partie. Car lorsque parmi les animaux les uns sont appelés purs et les autres impurs, et que Noé introduit dans l'arche un couple de chaque espèce de ces derniers, et un nombre impair dans chaque espèce des premiers ; lorsque pour donner la raison de cette distinction, Dieu permet de manger de la chair de ceux-ci, en le défendant par rapport à ceux-là, appelé ainsi avec raison impurs, c'est bien là inaugurer, quoique encore imparfaitement, le jeûne et en retranchant l'usage de certaines choses seulement, apprendre à s'abstenir de toutes. "
" Pourquoi Esaü a-t-il perdu son droit d'aînesse (Gen., XXV, 31-33) ? N'est-ce pas pour un plat de lentilles, sans que ses larmes aient pu ensuite lui restituer ce que sa voracité lui avait fait perdre ? Le peuple d'Israël sorti de l'Egypte et sur le point d'être introduit dans la terre promise où coulaient le lait et le miel, se mit à regretter les viandes, les melons, et les oignons du pays qu'il venait de quitter. Plût à Dieu, s'écriait ce peuple, que nous fussions morts par la main du Seigneur dans la terre d'Egypte, pendant que nous étions assis près des marmites pleines de viandes (Exod., XXI, 3) ! Ils disaient encore : Qui nous donnera de la chair à manger ? Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Egypte, presque pour rien ; les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l'ail nous reviennent à l'esprit. Notre vie est languissante, nous ne voyons que manne sous nos yeux. (Nom., XI, 4-6). C'est ainsi que ce peuple soupirait après les viandes d’Egypte, et témoignait son mépris pour la nourriture des anges. Moise jeûna quarante jours et quarante nuits sur le mont Sinaï, et s'entretint avec Dieu pendant tout ce temps, en faisant voir par-là même que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu ; le peuple au contraire se rassasie de viandes, p.390 fin p.391 début et bientôt après il se fait des idoles. Moïse à jeun reçoit la loi écrite du doigt de Dieu ; le peuple saturé de vin et de viandes se lève pour folâtrer, se fait un veau d'or en fonte, et préfère adorer le bœuf égyptien plutôt que son Seigneur et son Dieu. Ainsi le fruit de tant de journées de travaux fut-il perdu dans une heure seulement de débauche. Moïse brise sans hésiter les tables de la loi ; car il savait que des gens ivres n'étaient pas aptes à entendre les instructions du Seigneur. Ce peuple si aimé de Dieu, s’étant plongé dans la bonne chère, s'est révolté contre lui ; étant devenu tout chargé de graisse et d'embonpoint, il a dans son abondance abandonné Dieu son créateur et s'est éloigné de Dieu qui l'avait sauvé (Deut., XXXII, 18). De là encore cet avertissement donné à ce peuple dans le Deutéronome : Craignez qu'après que vous aurez mangé et que vous vous serez rassasiés, que vous aurez bâti de belles maisons et que vous vous y serez établis, que vous aurez eu des troupeaux de bœuf et des troupeaux de brebis, et une abondance d'or et d'argent et de toutes choses, que votre cœur ne s'élève et que vous ne vous souveniez plus du Seigneur votre Dieu qui vous à tiré du pays d'Egypte, de ce séjour de servitude (Deut., VIII, 12-14). En un mot, parce que ce peuple avait mangé, son cœur s'appesantit ; leurs oreilles devinrent sourdes, et ils fermèrent leurs yeux, de peur que leurs yeux ne vissent, que leurs oreilles n'entendissent et que leur cœur ne comprit (MATT., XIII, 15) ; et ce peuple repu et engraissé ne put soutenir le regard de Moïse qui était à jeun, et que son entretien avec Dieu faisait paraître comme ayant sur le front deux rayons de gloire, ou deux cornes de lumière, comme le fait entendre le texte hébreu C'est pourquoi notre divin Sauveur, lorsqu'il se transfigura sur la montagne, fit voir à ses côtés Moïse et Elie associés l’un et l'autre à sa gloire, non pour symboliser, comme se l'imaginent quelques-uns, d'un côté la virginité et de l'autre le mariage, mais parce qu'ils avaient jeûné ainsi que lui-même. Quoiqu'on doive dire aussi que Moïs et Elie représentaient la loi et les prophètes, et c'est ce que l’Evangile nous fait entendre ouvertement par ces paroles : Ils lui parlaient de sa sortie du monde, qu'il devait accomplir dans Jérusalem (LUC, IX, 31) ; car ce n'est ni la virginité ni le mariage, mais bien la loi et les prophètes qui ont annoncé ou prédit la passion de Notre-Seigneur. Si l'on veut absolument voir dans Moïse la personnification du mariage et dans Elie celle de la virginité, qu'on fasse donc attention, pour tout dire en deux mots, que Moïse est mort et a été enseveli, et qu'Elie a été enlevé tout p.391 fin p.392 début vivant dans un char de feu, en commençant ainsi d'être immortel avant d'éprouver la mort. "
" Ce ne fut également que par le jeûne que Moïse put obtenir de nouvelles tables de la loi, et la diète seule put lui faire recouvrer ce que l'intempérance de son peuple lui avait fait perdre. Ce qui doit nous montrer que le jeûne peut nous faire rentrer dans le paradis, comme c'est la gourmandise qui nous en a expulsés. Nous voyons dans l'Exode que la prière de Moïse jointe au jeûne de tout le peuple prolongé jusqu'au soir, fut ce qui assura la victoire remportée sur les Amalécites (Exod., XVII, 11-12). Josué fils de Nun commanda au soleil et à la lune de s'arrêter et fit durer ainsi plus d'un jour le jeûne observé par l'armée victorieuse. Saül, comme nous le lisons au premier livre de Samuel, fit publier l’ordre suivant dans son armée : Maudit soit celui qui mangera avant le soir, jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis (I Sam., XIV, 24). Et tout son peuple se priva de manger, pendant que partout ailleurs les hommes prenaient leur repas. Et telle fut la force de cet édit pour lequel Dieu avait été appelé en témoignage, que Jonathas, à qui on était redevable de la victoire, désigné par le sort comme coupable, quoique involontairement, de l'avoir enfreint, put à peine être sauvé par les supplications du peuple de la vindicte qu'allait exercer sur lui la main de son père. Elie, pour s'être préparé par un jeûne de quarante jours, obtint la faveur de voir Dieu sur le mont Horeb, et de l'entendre lui adresser ces paroles : Que faites-vous là, Elie (I Rois, XIX, 9) ? Paroles bien différentes de cette autre question qu'on lit dans la Genèse : Adam, où êtes-vous (Gen., III, 9) ? Celle-ci était un reproche adressé à celui que la gourmandise avait perdu ; celle-là au contraire n'était qu'un encouragement donné au jeûne Samuel, après avoir réuni le peuple à Masphat, lui ordonna de jeûner et par ce jeûne même le rendit plus fort contre ses ennemis (I Sam., VII, 5). L'ardeur des Assyriens et toute la puissance de Sennachérib furent arrêtés, surmontées et vaincues par les larmes, le cilice et les jeûne du roi Ezéchias (Is., XXXVII, 6 et suiv.). Au contraire, la ville de Ninive détourna de dessus elle par ses jeûnes la colère de Dieu qui allait la frapper (JON., III, 5) ; et Sodome et Gomorrhe l'eussent également apaisée, si ces deux villes avaient voulu faire pénitence en joignant le jeûne aux larmes du repentir. Achab, ce roi si impie, obtint néanmoins par ses jeûnes et par le cilice dont il se couvrit, que Dieu révoqua sa sentence déjà p.392 fin p.393 début portée contre lui, en remettant après la mort de ce roi l'anéantissement de sa famille (I Rois, XXI, 27). Anne, épouse d'Helcana, fut récompensée de ses jeûnes par la fécondité qui lui fut accordée (I Sam., I, 18). Les mages de Babylone sont menacés de leur entière destruction ; déjà on met à mort les devins, les enchanteurs, les aruspices. Daniel et les trois jeunes hommes méritent par leurs jeûnes d'être éclairés d’en haut, et en se contentant pour leur nourriture d'herbes et de légumes, ils deviennent plus beaux de visage et plus avancés en intelligence que ceux qui se nourrissaient des viandes apprêtées pour la table du roi (DAN., I et II). Nous lisons encore de Daniel qu'il jeûna trois semaines, que pendant tout ce temps il ne mangea d'aucun pain agréable au goût, que ni chair ni vin n'entra dans sa bouche, qu'il ne se servit d'aucune huile pour en oindre ses membres, et qu'alors l'ange de Dieu lui apparut et lui dit : Daniel, vous me touchez de compassion (DAN., X, 2 et suiv.). Ainsi ses jeûnes lui attirèrent la compassion de Dieu, et bientôt ils le rendirent terrible aux lions. Quoi donc de plus avantageux, que ce qui nous rend Dieu propice, apprivoise les lions et frappe les démons d'épouvante ? Habacuc est envoyé à Daniel (ce récit, il est vrai, ne se trouve pas dans l'hébreu), et ce prophète porte à cet autre prophète le dîner des moissonneurs : c'est qu'une semaine passée dans le jeûne avait mérité à ce dernier une telle visite. David, voyant en danger de mort le fils qu'il avait eu de son adultère, fit pénitence dans le jeûne et dans la cendre, et dit à cette occasion : Je mangeais la cendre comme le pain, et je mêlais mes larmes à ce que je buvais (Ps. CI, 10). Et encore : Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne (Ps. CVIII, 24). Et pourtant il avait déjà entendu Nathan lui dire : Le Seigneur vous a remis votre péché. Samson et Samuel ne boivent ni vin ni toute autre boisson qui puisse enivrer : aussi étaient-ils des enfants de promesse, et ils devaient leur naissance à l'abstinence et au jeûne (Jug., XIII, 7;
I Sam., I, 15). Aaron et les autres prêtres, lorsqu'ils devaient entrer dans le temple, ne buvaient rien de ce qui peut enivrer, sinon ils étaient frappés de mort : et nous pouvons conclure de là, qu'un ministre de l'Eglise qui remplirait ses fonctions dans un état d’ivresse, se donnerait la mort à lui-même. C'est pourquoi Dieu faisait le reproche suivant au peuple d'Israël : Vous donnez à vos nazaréens du vin à boire (AMOS, II, 12).
Jonadab, fils de Réchab, avait fait une loi à ses fils de ne jamais boire de vin. Jérémie ayant donc offert du vin aux p.393 fin p.394 début Réchabites, et ceux-ci lui ayant refusé d'en boire, le Seigneur leur dit par la bouche de ce prophète : Parce que vous avez obéi au précepte de Jonadab votre père, que vous avez gardé tout ce qu'il vous à ordonné et que vous avez fait tout ce qu'il vous a commandé, . . . la race de Jonadab fils de Réchab ne cessera point de produire des hommes qui se tiendront toujours en ma présence (JEREM., XXXV, 18). L’Evangile nous présente à son frontispice, pour ainsi dire, une sainte veuve, mariée seulement une fois, Anne fille de Phanuel, qui passait dans les jeûnes sa vie entière. La vie de Jésus-Christ sur la terre n'a été de même qu'un long exercice du jeûne comme de la chasteté. Jean, son précurseur et tout à la fois le prédicateur de sa venue, ne vit que de sauterelles et de miel sauvage ; la viande lui est inconnue ; voilà comment dans son désert, véritable berceau des moines, il inaugurait la vie monastique. Notre-Seigneur lui-même a célébré son baptême par un jeûne de quarante jours, et il nous a enseigné que les démons les plus à redouter pour notre salut ne peuvent être vaincus que par la prière et par le jeûne (MATTH., XVII, 20). Ce fut par ses jeûnes fréquents accompagnés d’aumônes, que le centenier Corneille mérita de recevoir le Saint-Esprit avant même qu'on lui eût conféré le baptême (Act., X, 2-30). L'apôtre saint Paul n'oublie pas ses jeûnes dans l'énumération qu’il fait de tout ce qu'il a souffert, comme de la faim et de la soif, des dangers que lui avaient fait courir les voleurs, de ses naufrages essuyés sur mer, de ses peines de toutes sortes. Son disciple Timothée ayant à se plaindre de la faiblesse de son estomac et de ses fréquentes maladies, il lui conseille alors de boire un peu de vin. Ne vous contentez plus de ne boire que de l’eau, lui dit-il (I Tim., V, 23). Jusque-là Timothée ne buvait donc que de l'eau, et l'apôtre ne lui eût pas encore accordé l'usage du vin, sans ses fréquentes maladies et la faiblesse de son estomac. Il est vrai que le même apôtre réprouve la doctrine de ceux qui défendaient de se marier, et prescrivaient de s'abstenir des viandes que Dieu à créées pour être reçues avec action de grâces ; mais il désigne par-là Marcion et Tatien, ainsi que tout autre hérétique qui prescrirait cette abstinence absolue en haine ou en mépris des ouvrages du Créateur. Nous, au contraire, nous louons sans distinction tous les ouvrages des mains de Dieu, tout en préférant la maigreur à la graisse, l'abstinence à la crapule, et le jeûne au rassasiement. Car ces pénibles épreuves sont à l'avantage de celui qui les endure, et p.394 fin p.395 début comme une violence qui le rend victorieux de la mort (C'est le sens que nous avons cru pouvoir donner à ce passage difficile, dont voici le texte : Vir quippe in laboribus laborat sibi, et vim facit in interitum suum). Et depuis le temps de Jean-Baptiste, ce jeûneur et ce célibataire de profession, le royaume des cieux se prend par violence, et ce sont les violents qui l'emportent (MATTH., XI, 12). Car nous ne craignons rien tant que d'être surpris par l'avènement du juge éternel au moment où nous serions tout occupés de manger et de boire, de contracter et de célébrer des mariages, comme le furent les hommes au temps du déluge, ou à l'époque de la ruine de Sodome et de Gomorrhe : les eaux du déluge et le feu du ciel n'épargnèrent pas plus alors ceux qui mangeaient, que ceux qui prenaient des épouses. Et il n'y a point à s'étonner si l'Apôtre recommande d’acheter et de manger indifféremment de tout ce qui se vend à la boucherie, puisque pour des idolâtres de la veille que l'habitude entraînait encore dans les temples pour y manger des viandes offertes aux idoles, toute l'abstinence qu'ils étaient capables d'observer, c'était de prendre leurs repas séparément des gentils. Que si l'Apôtre dit aux Romains : Que celui qui mange de tout, ne méprise pas celui qui ne mange pas de tout, et que celui qui ne mange pas de tout, ne condamne pas celui qui agit autrement (Rom., XIV, 4), ce n'est pas qu'il veuille établir une sorte d'égalité entre celui qui mange et celui qui jeûne ; mais c'est qu'il avait à écrire en ce moment contre ceux qui, quoique devenus chrétiens, tenaient encore à judaïser, en même temps qu'il lui fallait avertir d'un autre côté les gentils convertis de ne pas scandaliser par leur manière de vivre leurs frères encore faibles dans la foi. Les paroles qui suivent immédiatement font bien voir que c'est là ce que voulait dire cet apôtre : Je sais et je suis persuadé, poursuit-il, que, selon la doctrine du Seigneur Jésus, rien n'est impur en soi-même, ou ne l'est qu’à celui qui le croit impur. Mais si en mangeant de quelque chose vous attristez votre frère dès-là vous n'êtes point conduit par la charité. Ne faites pas périr par votre manger celui pour qui Jésus-Christ est mort. Prenez donc garde d'exposer aux médisances des hommes le bien dont nous jouissons. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et dans le manger (ibid., 14-17). Et de peur que quelqu'un n'entende du jeûne ce qu'il dit, au lieu de l'entendre de la superstition judaïque, l'apôtre a commencé par dire : L'un p.395 fin p.396 début croit qu'il lui est permis de manger de tout, et un autre au contraire qui est faible dans la foi ne mange que des légumes (ibid., 2). Et encore : L'un met de la différence entre les jours ; l'autre considère tous les jours comme égaux.
Que chacun agisse selon qu'il est pleinement persuadé dans son esprit. Celui qui distingue les jours, les distingue pour plaire au Seigneur, et celui qui mange de tout, le fait pour plaire au Seigneur, et il rend grâces à Dieu ; et celui qui ne mange pas de tout, le fait également pour plaire au Seigneur, et il en rend de même grâces à Dieu (ibid., 5-6).
C'est que ceux qui étaient encore faibles dans la foi, et qui croyaient certaines viandes pures et certaines autres impures, qui mettaient de la différence entre les jours, en regardant, par exemple, le sabbat, les néoménies et la fête des tabernacles comme des jours plus saints que les autres, sont avertis en conséquence de se contenter de légumes, puisqu'il n'y a personne qui se fasse scrupule d'en manger. D'autres, au contraire, d'une foi plus forte (ou plus éclairée) regardaient comme chose indifférente telle ou telle viande et tel ou tel jour. "
" Quant à ce que notre adversaire n'a pas craint de mettre en avant, savoir, que Notre-Seigneur était qualifié de mangeur et de buveur par les pharisiens, qu'il allait aux noces et prenait part aux repas des pécheurs, tout cela, je pense, est en faveur de ma propre thèse. Jésus-Christ, pensez-vous, est donc un mangeur, lui qui a sanctifié le jeûne chrétien par le jeûne de quarante jours qu'il à observé lui-même ; qui appelle heureux ceux qui ont faim et soif ; qui dit avoir une viande à manger autre que celle que connaissent ses disciples, et qui n'est point sujette à la corruption ; qui nous défend de nous mettre en peine du lendemain ; qui, bien qu'on dise de lui qu'il a eu faim et soif, et qu'il fréquentait les grands repas, ne paraît nulle part dans l’Evangile avoir rien fait pour l’intempérance ou pour la luxure, si ce n'est peut-être le mystère qu'il a institué en mémoire de sa mort, et le peu qu'il a accepté après sa résurrection pour prouver qu'il était vraiment ressuscité ; lui qui nous représente le riche vêtu de pourpre enseveli dans l'enfer en punition de ses repas somptueux, et le pauvre Lazare reçu au contraire dans le sein d'Abraham en récompense des privations qu'il avait endurées ; lui qui nous recommande de nous parfumer la tête et de nous laver le visage lorsque nous jeûnons afin que nos jeûnes soient rapportés à Dieu, et non à la vaine gloire ; lui qui, après sa résurrection, a mangé, il est vrai, quelque peu d'un poisson p396 fin p.397 début frit et d'un rayon de miel, mais non pour apaiser sa faim ou flatter son palais, et uniquement pour prouver la réalité de son corps ; et c'est ainsi qu'il en usait toutes les fois qu'il opérait une résurrection : il faisait donner à manger au mort ressuscité (MARC, V, 43), afin que personne ne pût le prendre pour un fantôme. C'est aussi pour cela que l'Evangile rapporte de Lazare ressuscité qu'il prit part à un repas où se trouvait aussi le Sauveur (JEAN, XII, 2). Si nous parlons ainsi, ce n'est pas pour interdire le poisson et les autres aliments à qui veut s'en nourrir ; mais c'est que nous préférons aux viandes et au gorgement des intestins le jeûne du corps et la vie de l'esprit, comme au mariage nous préférons la virginité. Si nous lisons aussi que saint Pierre monta au cénacle à la sixième heure pour prendre son dîner, un besoin accidentel ne prouve rien contre le jeûne, puisqu'autrement il faudrait dire que, parce que Jésus-Christ, à la sixième heure du jour, s'est assis fatigué sur le bord du puits de Jacob, et a demandé à boire à la Samaritaine, tout le monde devrait pour cette raison boire, bon gré mal gré, à cette même même heure. Il peut d'ailleurs se faire que ce jour-là fût un sabbat, ou un dimanche, ou que l'apôtre eût faim à cette heure pour avoir jeûné les jours précédents : car je ne croirai jamais que, si cet apôtre avait bien soupé la veille, et de manière à se charger l'estomac, il eût eu faim le lendemain dès midi ; ou, s'il avait soupé la veille, et que néanmoins il ait eu faim à midi, c'est apparemment que la veille il n'avait pas trop mangé, puisque la faim lui était revenue de si bonne heure. "
" Maintenant, si nous lisons dans Isaïe que le Seigneur a réprouvé certains jeûnes, en disant : Votre volonté se trouve au jour de votre jeûne. . ., et vous maltraitez ceux qui dépendent de vous, et vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, et vous frappez vos frères avec une violence impitoyable. . . ; tel n'est pas le jeûne que je demande de vous, dit le Seigneur ; il marque aussitôt après quel est le jeûne qu'il demande : faites part de votre pain, ajoute-t-il, à celui qui a faim; faites entrer en votre maison les pauvres qui ne savent où se retirer ; lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le, et ne méprisez point votre propre chair (Is., LXIII, 2-7). Sans réprouver le jeûne, il marque les conditions que le jeûne doit avoir. Car comment pourrait être agréable à Dieu une abstinence dont les procès, les rapines et les excès de tout genre détruiraient le mérite ? Si Dieu nous défend le jeûne, d'où vient donc que, dans le Lévitique, il prescrit à tout le peuple de jeûner p.397 fin p.398 début jusqu'au soir le dixième jour du septième mois (Lévit., XVI, 29-31), en sorte que celui qui n'aurait pas affligé son âme aurait été condamné à mourir, et à être exterminé du milieu de son peuple ? Pourquoi ces sépulcres de la concupiscence qui se voient encore dans le désert et où fut enseveli tout ce peuple coupable de s'être rassasiés de viandes (Nom., IX, 34), jusqu’à en éprouver le besoin de vomir ? Pourquoi l'homme de Dieu, dont un mot avait suffi pour dessécher la main du roi Jéroboam, fut-il dévoré par un lion pour avoir mangé contre la défense que Dieu lui en avait faite (I Rois, XIII, 28)
? Pourquoi ce lion ne l'épargna t-il pas à son sortir de diner, tout en épargnant son ânesse ? Tant qu'il fut à jeun, ce prophète faisait des miracles ; il céda à la gourmandise, et le châtiment qu'il à mérité ne se fait pas attendre. Joël nous crie à son tour : Ordonnez un jeûne saint, avertissez le peuple qu'il se purifie (JOEL, II, 15-16), pour nous faire voir que le jeûne est sanctifié par les bonnes œuvres et qu'étant ainsi sanctifié, il nous aide à nous purifier de nos péchés. Et de même que le mérite de la vraie virginité n'est point anéanti par la fausse imitation que peuvent en faire les prétendues vierges du paganisme (Il y a dans le texte, virginum diaboli), ainsi le jeûne chrétien ne reçoit aucun préjudice de l'abstinence perpétuelle observée par les prêtres d'Isis ou de Cybèle par rapport à certains mets, d'autant plus que, chez ces infidèles ce qu'ils se refusent quant à l'usage du pain, ils se le rendent surabondamment en s'accordant l'usage de la viande. Et de même que les miracles de Moïse étaient faussement imités par ceux des Egyptiens, ainsi tout ce que fait le démon en contrefaçon des œuvres de Dieu ne prouve nullement que notre religion soit une superstition, mais prouve uniquement notre lâcheté qui se refuse à faire des choses dont l'excellence est reconnue par les hommes même du siècle. "
29. S. AUGUSTIN, Lib. de hæresibus ad Quodvultdeum, hær 82 : L'hérésie des jovinianistes, qui s'est élevée de mon temps, et lorsque j'étais encore jeune, a pour auteur un moine nommé Jovinien. Cet hérésiarque, à l'exemple des philosophes stoïciens, disait que tous les péchés sont égaux. Il soutenait de plus que l'homme ne peut plus pécher du moment où il se trouve régénéré dans l'eau du baptême, et que l'abstinence et le jeûne ne servent de rien. p.398 fin p.399 début
31. S. AUGUSTIN, Epist. CXVII (al 54) ad Januarium, c. 2 : " Quant aux pratiques qui s'observent différemment selon les lieux, comme par exemple, que dans une église on jeûne le samedi, dans une autre non ; que dans une on communie tous les jours au corps et au sang du Seigneur, dans d'autres seulement à certains jours ; que dans l'une on l'offre tous les jours, dans une autre le samedi seulement et le dimanche, et dans une autre le dimanche seulement, ces choses-là, et d'autres semblables, sont de ces points sur lesquels chacun est libre ; ou plutôt, il n'y a point de meilleure règle pour un chrétien sage et prudent à suivre là-dessus, que de faire ce qu'il voit se pratiquer dans l'Eglise où il se trouve. Car tout ce qu'on voit clairement n'être ni contre la foi, ni contre les mœurs peut être indifféremment adopté et le bien de la société demande qu'on s'en rapporte sur ces sortes de matière à ce qui est établi parmi ceux avec qui l'on vit. "
" Je vous dirai à ce sujet ce qui m'est arrivé à Milan. Ma mère qui m'avait suivi dans cette ville, voyant que l'Eglise de Milan ne jeûnait pas le samedi, était inquiète sur ce qu'il lui fallait faire. Je ne me mettais guère en peine alors pour des choses de cette nature. Cependant, par égard pour ma mère je consultais l'évêque Ambroise, d'heureuse mémoire, qui me dit qu'il ne voyait rien à faire là-dessus de mieux que ce qu'il faisait lui-même puisque, s'il pouvait trouver quelque chose de meilleur à faire, il se ferait un devoir de s'y conformer. Je crus, d'après ces paroles, qu'il voulait que nous ne jeûnassions point le samedi, uniquement par déférence pour son autorité ; mais il ajouta : " Quand je suis à Rome, je jeûne le samedi, mais ici je ne jeûne pas. C'est ce qu'il vous faut faire aussi ; suivez ce qui se pratique dans l'Eglise où vous êtes si vous voulez ne scandaliser personne, et que personne ne vous scandalise. " Je rapportai cette décision à ma mère qui s'y rendit sans aucune peine, et après avoir réfléchi bien des fois sur cette règle, j’ai trouvé qu'en effet c’est une règle sûre et infaillible. "
32. Le même, Epist. LXXXVI (al 36) ad
Casulanum episcopum : " Sur la question que vous me faites s'il est permis de jeûner le samedi, je vous réponds en un mot que, si cela n'était jamais permis, ni Moïse, ni Elie, ni Jésus-Christ n’auraient jeûné quarante jours de suite. Par ce même raisonnement on pourrait aussi conclure qu'il n'est pas défendu de jeûner le dimanche.
p.399 fin p.400 début Cependant, si l'on voulait jeûner ce jour-là comme quelques-uns le font le samedi, l'Eglise s'en trouverait scandalisée ; et avec raison. Car dans les choses où l'Ecriture ne détermine rien de certain, les coutumes reçues parmi les chrétiens ou établies par nos pères doivent tenir lieu de lois, et si chacun voulait disputer contre, ou que, sous prétexte de la coutume établie dans un endroit, on condamnait ce qui se pratique ailleurs, ce seraient des contestations sans fin, et la vérité ne nous fournissant rien de certain pour les décider, il serait fort à craindre que les disputes s'échauffant n'allassent jusqu’à altérer la charité. . . "
" Si vous me demandez quelle est ma pensée. . .
, je dirai que le jeûne nous est prescrit par l'Evangile et par les écrits des apôtres, c'est-à-dire par tout le Nouveau-Testament ; mais je ne trouve point que Jésus-Christ, ni les apôtres, aient déterminé des jours où l'on doit jeûner ni ceux où on ne le doit pas. "
" Quant au jeûne du samedi, il n'y a pas grand inconvénient à l'observer, puisque l’Eglise de Rome l'observe aussi bien que quelques Eglises voisines, et même quelques autres assez éloignées, quoique en petit nombre. Mais de jeûner le dimanche, ce serait un très-grand scandale, surtout depuis la découverte de cette hérésie si détestable et si contraire à la foi catholique et à l'autorité de l’Ecriture, je veux dire l'hérésie des manichéens, qui affectent d'ordonner ceux qu'ils appellent leurs auditeurs, de jeûner le dimanche, et qui regardent ce jour-là comme un jour particulièrement consacré au jeûne. C'est ce qui fait qu'on a encore plus d'éloignement parmi les fidèles pour le jeûne du dimanche. Il serait toutefois pardonnable de jeûne ce jour-là à ceux qui pourraient pousser le jeûne au-delà de toute une semaine, pour approcher davantage du jeûne de quarante jours, comme nous savons qu'il y en a qui l'ont fait. Nous avons même appris de quelques-uns de nos frères très-dignes de foi, qu'il s'en est trouvé un qui a poussé son jeûne jusqu’à quarante jours de suite. Car, comme il n'y a aucune conséquence à tirer contre la coutume de ne pas jeûner le samedi, de ce qu'au temps de nos pères Moïse et Elie ont jeûné quarante jours de suite, on n'en saurait tirer non plus contre la coutume de ne pas jeûner le dimanche, de l'exemple de ceux qui pourraient passer sept jours entiers sans manger, puisque ce ne serait pas à dessein ou par affectation qu'ils jeûneraient ce jour-là, mais parce qu'il se rencontrerait dans le nombre des jours pendant toute la durée desquels ils auraient fait vœu de jeûner. Mais quand on interrompt le jeûne dans p.400 fin p.401 début le courant de la semaine, le dimanche est le jour où il convient le mieux de l'interrompre. Si au contraire on ne prend de la nourriture qu'après sept jours écoulés, alors on ne jeûne pas le dimanche pour jeûner le dimanche, mais parce que le dimanche se trouve dans le nombre de jours fixés pour le jeûne. . . "
" Ce qui fait que c'est principalement le mercredi et le vendredi que l'Eglise est dans l'usage de jeûner c'est qu'il paraît par l'Evangile que ce fut le mercredi que les Juifs tinrent conseil pour faire mourir Notre-Seigneur, et que le vendredi fut le jour de sa passion, comme personne ne l'ignore. Entre ces deux jours se trouve celui sur le soir duquel Notre-Seigneur mangea la Pâque avec ses disciples, et c'est ce même soir qui termine le jour que nous appelons le jeudi, de sorte que la nuit suivante où Jésus-Christ fut livré appartenait au vendredi. Et de là vient que, bien que le vendredi fût le premier jour des pains sans levain, saint Matthieu dit que c'était alors le jeudi, parce que le vendredi commençait au soir du jour précédent, et que c'était dès le soir du jeudi qu'on devait faire la cène pascale, où commençait l'usage du pain sans levain, et où l'on mangeait l'agneau pascal. Il suit de là que ce fut le mercredi que Notre-Seigneur dit à ses disciples : Vous savez que ce sera dans deux jours qu'on célébrera la pâque, et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié (MATTH., XXVI, 2). Ce qui fait donc que ce jour-là est consacré au jeûne, c'est ce qu'ajoute l’Evangéliste, qu'alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s'assemblèrent dans la salle du grand-prêtre appelé Caïphe, et tinrent conseil ensemble pour trouver moyen de se saisir de Jésus et de le faire mourir (ibid., 3-4). Après ce jour-là vient celui que l'Evangile appelle le premier jour des pains sans levain, et c'est celui où les disciples s'étant approchés de Jésus, lui dirent : Où voulez-vous que nous vous préparions ce qui est nécessaire pour manger la pâque (ibid., 17) ? Ce fut le lendemain de ce jour-là, c'est-à-dire le vendredi, que Notre-Seigneur fut crucifié, comme tout le monde en convient, et c'est pour cela que ce jour est pareillement consacré au jeûne : car le jeûne marque l'humiliation, témoin cette parole du Prophète : J’humiliais mon âme par le jeûne (Ps. XXXIV, 13). "
" Après ce jour-là vient le samedi, où le corps de Jésus-Christ reposa dans le sépulcre, comme lors de la création du monde, Dieu se reposa de toutes ses œuvres le septième jour : et c'est au sujet de ce même jour qu'on à vu se former dans la robe de notre reine cette variété qui fait que quelques-uns, et entre autres p.401 fin p.402 début tous les peuples d'orient, ont jugé plus à propos de rompre le jeûne ce jour-là, pour marquer le repos auquel il est consacré, et que d'autres au contraire, comme l'Eglise de Rome et quelques autres églises d’occident, observent le jeûne en mémoire de l'humiliation et de la mort de Notre-Seigneur. Les uns et les autres cependant jeûnent également le jour du samedi qui précède la fête de Pâques ; et ceux-là même qui font leurs repas accoutumé les autres samedis de l'année, jeûnent très-exactement celui-là :
ce qu'ils font une fois tous les ans en mémoire de la douleur où furent plongés à pareil jour tous les disciples à cause de la mort de leur maître. S’ils ne jeûnent pas au contraire les autres samedis, c'est en mémoire du repos signifié par ce même jour. Car il y a deux choses qui nous font espérer la félicité des justes et la fin pour eux de toutes les misères : la mort et la résurrection. Dans la mort se trouve le repos dont il est dit par le Prophète : Entrez, mon peuple, dans les lieux souterrains ; tenez-vous cachés pour quelque temps, jusqu’à ce que la colère du Seigneur soit passée (Is., XXVI, 20). Et dans la résurrection se trouve ce qui fait la parfaite félicité de l'homme, à laquelle son corps a part aussi bien que son âme. . . . "
" Mais parce que nous ne trouvons point, ainsi que je l'ai déjà fait observer, que ni l’Evangile, ni les apôtres nous aient marqué aucun jour spécial pour jeûner et que c'est là, avec beaucoup d'autres choses, ce qui a produit quelque variété dans la robe de cette fille du Roi qui est l’Eglise, je vous dirai ce que le vénérable Ambroise, évêque de Milan, de la main de qui j'ai été baptisé, me répondit un jour que je le consultai sur ce sujet. Ma mère, qui se trouvait avec moi à Milan, était en peine de savoir s'il fallait jeûner le samedi selon la coutume de la ville d'où nous étions, ou ne pas jeûner ce même jour, selon celle de Milan. Pour la tirer de cette peine, je fus donc trouver l'homme de Dieu : car pour moi, qui n'étais encore que catéchumène, je ne prenais pas grand intérêt à ces sortes de questions ; et voici la réponse que j'en obtins : " Je ne puis, me dit-il, vous prescrire sur cela que ce que je fais moi-même ; " et par-là je crus d'abord qu'il voulait me faire entendre qu'il ne fallait pas jeûner le samedi, attendu que je savais que c'étai là ce qu'il pratiquait lui-même. Mais il ajouta : " Quand je suis ici, je ne jeûne point le samedi ; mais je jeûne ce même jour, quand je suis à Rome. Ainsi, dans quelque Eglise que vous vous trouviez, suivez-en les coutumes, si vous voulez ne causer de scandale à personne, et que personne ne p.402 fin p.403 début vous en cause. " Je rapportai cette réponse à ma mère, et cela lui suffit : elle obéit sans hésiter et nous crûmes aussi que c'était la règle qu'il fallait suivre. Mais comme il arrive en quelques endroits, et particulièrement en Afrique, qu'entre les Eglises d'une même contrée, ou quelquefois entre ceux d'une même Eglise, il y en ait qui jeûnent le samedi, et d'autres qui ne jeûnent pas, il me semble qu'il faut se conformer là-dessus à ceux qui sont chargés de la conduite de ces peuples. "
34. S. EPIPHANE, in compendiariâ verâ doctrinâ de fide catholicæ et apostolicæ Ecclesiæ : " Les apôtres ont ordonné que les communions ou synaxes se fissent le mercredi, le vendredi et le dimanche. Le mercredi et le vendredi, on doit jeûner jusqu’à la neuvième heure du jour, parce que c'est dans la matinée du mercredi que Notre-Seigneur a été trahi, et le vendredi qu'il a été crucifié. Et ce sont les apôtres qui ont voulu que l'on jeûnât chacun de ces deux jours, afin que soit accomplie cette parole : que l'époux leur aura été enlevé, c'est en ces jours-la qu'ils jeûneront (Luc, V, 38). Ce n'est pas pour rendre bienfait pour bienfait à celui qui a souffert pour nous que nous jeûnons alors ; mais c'est pour nous rendre salutaire à nous-même la passion qu'il a endurée et pour faire satisfaction à Dieu pour nos péchés. Or, ce double jeûne je veux dire celui du mercredi et celui du vendredi, s'observe dans toute l’Eglise catholique et dans tout le courant de l'année et chacun de ces jours jusqu’à la neuvième heure, excepté pendant quarante jours entiers à partir de Pâques jusqu'aux approches de la Pentecôte, qu'on est dans l'usage de ne point fléchir les genoux, et de ne faire aucun jeûne qui soit d'obligation. Quant aux communions, elles se font à la neuvième heure du jour le mercredi et le vendredi, et dans la matinée le dimanche seulement. De plus, on ne jeûne pas pendant les cinquante jours de la Pentecôte dont j'ai déjà parlé, ni le jour de l’Epiphanie, c'est-à-dire de la manifestation et de la venue ou de la naissance temporelle du Sauveur (A l'époque où saint Epiphane arrivait, la fête de Noël n'était pas encore séparée de celle de l’Epiphanie, du moins généralement. De là peut-être l'usage observé de nos jours dans la liturgie romaine de réciter l'évangile de l’Epiphanie pour dernier évangile à la messe du jour de Noël), quand même ce jour-là se trouverait être un mercredi ou un vendredi. Néanmoins ceux qui font profession de piété continuent de jeûner même ces jours-là, excepté le dimanche et les cinquante jours après Pâques, et p.403 fin p.404 début observent les vigiles en tous les temps de l’année.
Mais l’Eglise catholique fait de tous les dimanches des jours de fête : ces jours-là, la communion se fait au matin, et il n'y a pas de jeûne. Car il y aurait une sorte de contradiction à jeûner le dimanche. Quant aux quarante jours qui précèdent la semaine des grands mystères, l'Eglise les passe dans le jeûne à l'exception du dimanche, qu'elle ne jeûne jamais, pas même dans ce temps de pénitence. Les six jours qui précèdent immédiatement celui de Pâques, tous les peuples ne se nourrissent que de fruits secs, ou de pain, de sel et d'eau ; encore ne se permet-on de prendre cette nourriture que lorsque le soir est arrivé. Les plus fervents passent même deux, ou trois, ou quatre jours entiers sans rien prendre, quelques-uns la semaine entière et ne rompent leur jeûne de toute la semaine que le dimanche matin au chant du coq. "
35. CALIXTE I, pape et martyr, Epist. ad Benedictum episcopum, c. 1 (Cette pièce n’a rien d’authentique) : " Nous ordonnons, comme plus convenable, de faire à l'entrée de chacune des quatre saisons le jeûne que vous savez qui s'observe chez nous trois fois dans l'année, afin que, comme l'année est partagée en quatre saisons, chacune de ces saisons soit consacrée par le jeûne. Et de même que le pain, le vin et l'huile servent au soutien du corps, ainsi le jeûne contribue au soutien de l'âme, conformément à cette parole du prophète Zacharie :
Voici ce que dit le Seigneur des armées : Comme j'ai résolu de vous affliger lorsque vos pères ont irrité ma colère, dit le Seigneur, et que je n'ai point été touché de compassion ; ainsi j'ai résolu au contraire, en ce temps de combler de bienfaits la maison de Juda et la maison de Jérusalem. Ne craignez point. Voici donc ce que je vous ordonne de faire : Que chacun parle à son prochain dans la vérité et rendez dans vos tribunaux des jugements d'équité et de paix. Que nul ne forme dans son cœur de mauvais desseins contre son ami, et n'aimez point à faire de faux serments. Car ce sont là toutes choses que j’ai en haine, dit le Seigneur. Le Seigneur des armées m'adressa encore sa parole, et me dit : Voici ce que dit le Seigneur des armées : Les jeûnes du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois, seront changés pour la maison de Juda en des jours de joie et d'allégresse et en des fêtes éclatantes et solennelles. Aimez seulement la vérité et la paix, dit le Seigneur des armées (ZACH., VIII, 14-20). Il faut que nous soyons tous unanimes sur ce point, afin que, comme l'enseigne l'Apôtre, nous p.404 fin p.405 début ayons tous un même langage, et qu'il n'y ait point de schismes parmi nous, - mais que nous soyons tous unis ensemble dans un même esprit et dans un même sentiment (I Cor., I, 10). Nous nous félicitons de vous voir nous seconder dans l’établissement de cette discipline. Car il ne convient pas que les membres soient désunis d'avec leur chef ; mais ils doivent plutôt le suivre, comme le disent les écrivains sacrés (I Cor., XII, 12 et suiv.). Or, personne ne révoque en doute que l'Eglise apostolique est la mère de toutes les Eglises, et que vous ne devez vous écartez en rien des règles qu'elle prescrit. Et comme le Fils de Dieu est venu faire la volonté de son Père, ainsi devez-vous accomplir la volonté de votre mère qui est l'Eglise, à la tête de laquelle est, comme il a déjà dit, l'Eglise romaine. Donc tout ce qui se fait arbitrairement et contrairement à la discipline de cette Eglise, est nécessairement frappé de nullité. "
36. S. LEON-LE-GRAND, Serm. I de Pentecoste : "
L'Esprit de vérité remplit l’Eglise de ses lumières et il ne peut souffrir dans son temple rien de ténébreux ou de tiède. C'est de ce principe que la pratique des jeûnes et de l'aumône nous est venue : tous les saints ont reconnu l'utilité de cette pratique, qui va suivre prochainement ce grand jour de fête et je vous la recommande de tout mon pouvoir. Si vous êtes tombé dans quelques fautes par votre négligence, il faut les expier par les jeûnes et par l'ardeur de votre piété. Nous jeûnerons donc la quatrième férie ainsi que la sixième et nous passerons le samedi en prières selon la coutume, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Cf. Sermons de saint Léon-le-Grand, p. 500). "
37. Le même, Serm. II de Pentecoste : " Il faut ajouter à nos œuvres de piété la pratique du jeûne, qui à été institué par les apôtres. Cette observance doit être comptée parmi les dons du Saint-Esprit ; elle est d'un grand secours pour nous faire résister aux attraits de la chair et aux embûches du démon ; c'est un moyen infaillible pour vaincre toutes les tentations avec la grâce de Dieu. Il faut donc que nous jeûnions, mes frères, la quatrième férie, ainsi que la sixième ; et nous passerons le samedi en prière dans l'église du bienheureux apôtre saint Pierre, qui nous aidera par son intercession à mériter la miséricorde de Dieu et la grâce de Jésus-Christ, etc. (Cf. Ibidem, p. 510). "
38. Le même, Serm. VIII et IX de jejunio septimi mensis ; p.405 fin p.406 début passages cités plus haut, question précédente, témoignage 24, page 331 et suiv.
40. RABAN MAUR, Lib. II de institutione clericorum, c. 24; voir ibidem, témoignage 10, page 322 et suiv. 41, 42 et 43. Le concile de Mayence, c. 34 ; celui de Sélingstadt, can. 2; S. BERNARD, in vigiliâ S. Andræ ; passages cités plus haut, article des commandements de l’Eglise, question XIV, témoignage 14, 16 et 18, tome II, pages 108 et suiv.
44. S. IGNACE, Epist. ad Philippenses (Cette lettre paraît supposée. V. NAT. ALEX., Hist. eccl., t. III, p. 60, édit. de Venise) : " Gardez-vous bien de ne pas observer le carême car il est une imitation du jeûne du Sauveur. Ayez soin aussi de passer saintement la semaine de la Passion (la semaine sainte). Ne manquez point à jeûner la quatrième et la sixième férie, en même temps que vous donnerez votre superflu aux pauvres. "
45. THEOPHILE d'Alexandrie, Lib. III Paschali ad totius ægypti episcopos (Cette lettre pascale de Théophile est une des trois qui nous restent de la traduction de saint Jérôme. Voir sur les Lettres pascales un article fort curieux dans les Annales de philosophie chrétienne, 4e série, t.VII, p.
341-345) : " Il est juste que tous les fidèles célèbrent dignement la grande solennité qui se prépare après s'être purifié par le sentiment de la crainte de Dieu ; qu'ils réparent leurs faiblesses par la continence et par le jeûne, qu'ils réveillent leur foi endormie, et qu'ils imitent le chaste Daniel dont il est écrit : Il y a dans votre royaume un homme qui a en lui-même l'esprit de Dieu, et en qui on a trouvé plus de science et de sagesse qu'en aucun autre sous le règne de votre père (DAN.V, ,1 3). Ceux en effet qui s'appliquent à faire des progrès dans la vertu, considèrent la loi comme un chef invincible dont ils n'ont qu'à suivre les ordres ; et se rangeant sous sa conduite, ils triomphent des péchés qui leur faisaient la guerre, heureux d'ajouter à l'éclat de la solennité par l'éclat de leurs œuvres ; et la conscience tranquille, ils ne regardent plus les tentations qui leur surviennent que comme des traits impuissants, et d'avance ils se trouvent, par la solidité de leurs espérances, en possession de la victoire. Et ceux qui les imitent n'ont pas encore combattu, que déjà les palmes du triomphe apparaissent présentes à leurs désirs ; et bientôt, vain- p.406 fin p.407 début queur des grossières voluptés, assuré de la couronne qui leur est réservée dans les cieux, ils s'écrieront en la contemplant dans tout son éclat : Le Seigneur mon Dieu est ma force, et il établira mes pieds sur une ferme assiette ; et il me placera sur un lieu élevé pour que je remporte la victoire en chantant des cantiques à sa louange (HABAC., III, 19, d'après la version des Septante). Mais ne pensons pas, mes frères que ce combat doive toujours durer, ce qui pourrait nous jeter dans l'abattement ; sachons au contraire qu'il cessera bientôt en nous laissant en possession paisible de la couronne de justice, qu'aucune durée de siècle ne pourra flétrir. Les travaux et les combats de la vie présente ne dureront qu'un temps ; et ceux qui auront parcouru d'un pied ferme cette courte carrière une fois parvenus au terme de leurs vœux se verront transportés dans une nouvelle patrie, et chanteront avec ravissement le cantique de leur victoire. "
" Ainsi donc, puisque la bonté de Dieu nous promet le triomphe sur nos perfides ennemis, appliquons-nous bien à observer les jeûnes prescrits, pour pouvoir participer ensuite à la joie de la fête. Ne nous permettons pas pendant le carême l'usage du vin, comme ont coutume de le faire les riches voluptueux, et, dans ces jours de combat, où nous devons être tout entiers aux pratiques laborieuses de la pénitence, sachons aussi nous interdire les viandes succulentes. Car ceux qui observent fidèlement la règle renoncent au vin dans les jours de jeûnes, aussi bien qu'à la chair des animaux, et la crainte de Dieu qui les conduit réprime en eux les ardeurs d'une insatiable avidité. C'est pour cela que l'Ecriture répète tous les jours à ceux qui professent la continence ce salutaire conseil, de ne boire ni vin ni boisson capable d'enivrer (Lévit., X, 9). Elle adressait au contraire le reproche suivant aux Juifs coupables : Vous avez licencieusement présenté du vin aux saints et aux prophètes (AMOS, II, 12, d'après la version des Septante). Ceux-là renoncent à amender leur vie, qui se plaisent à demeurer dans les liens de la volupté et que la raison, pas plus que les conseils, ne saurait détermine à réprimer leurs appétits gloutons par un jeûne sévère ; qui déshonorent la religion qu'ils professent par leur lâcheté et leur asservissement à d'éphémères plaisirs, ne rougissant pas de boire du vin en secret et d'assouvir sans témoin leur avidité grossière en choisissant en quelque sorte les temps consacrés au jeûne pour échanger contre l'ivresse et la débauche les pratiques de mortification qu'ils devraient plutôt embrasser d’eux-mêmes. Ils p.407 fin p.408 début ignorent sans doute que, s'ils peuvent tromper les hommes en affectant au-dehors un air triste et mortifié, tandis que, dans l'intérieur de leurs maisons, ils se nourrissent de viandes et déchiquètent à belles dents la chair des oiseaux même en temps de carême, même aux approches de Pâques, ils n'échappent pas aux reproches de Dieu lui-même qui dit à leur sujet : Ces hommes commettent une grande iniquité en s'éloignant des pratiques saintes que je leur ai prescrites. Il ne convient pas dans les jours de jeûne et de mortification de se nourrir de viande contrairement à cet avis que nous donne l’Ecriture : Vous affligerez vos âmes (Lévit., XXIII, 27); ou d'aller à la recherche des faisans et des oiseaux les plus délicats, pour en repaître son avidité ou de se procurer à grands frais les cuisiniers les plus habiles pour apaiser sa faim gloutonne à l'aide de ragoûts variés, où la viande elle-même disparaît sous la multitude des ingrédients avec lesquels elle est apprêtée en même temps qu'on fait écumer sa coupe en la remplissant, pour le plaisir du palais, de vins délicieux et demandés, au mépris des lois de l'abstinence, à plusieurs vignobles différent. L’histoire du saint prophète Daniel et des trois vertueux jeunes hommes de la captivité nous invite puissamment à affectionner le jeûne et à en apprécier les avantages.
. . . "
" Nous vous avons remis ces exemples sous les yeux en nous rappelant celui de saint Paul qui, après avoir fait l'éloge des vertus des saints, disait dans quelqu'une de ses épîtres : Considérant quelle a été la fin de leur vie, imitez leur foi (Hébr., XIII, 7). Nous engageons de même ceux qui, dans les temps de jeunes, aiment à se nourrir de viande, à imiter la mortification de ces saints, que tous les efforts de la puissance humaine n'ont pu amener à rien relâcher de la rigueur de leurs saintes observances, mais qui plutôt, en dépit de tous les supplices, ont su, au sein même de leur captivité à Babylone, conserver l'indépendance de leur volonté, assujettir les désirs de la chair et ses appétits déréglés à l’empire de la raison, et nous ont laissé dans leurs personnes le modèle du véritable courage : captifs à Babylone quant à leurs corps, mais, par leurs sentiments et par leur foi, concitoyens des anges dans la Jérusalem céleste, ils ont appris à tous les âges suivants à savoir s'abstenir en temps de jeûne de l'usage des viandes et du vin, à se contenter des plus maigres productions de la terre, et à ne boire que de l'eau, pour s'assurer le prix de la chasteté. Que dirai-je des célèbres victoires des Machabées, qui, plutôt que de goûte à des viandes défendues p.408 fin p.409 début par leur loi, ont abandonné leurs corps aux tourments, et dont l'Eglise de Jésus-Christ répète les louanges dans tout l'univers (Encore aujourd'hui, l’Eglise fait mémoire des saints martyrs Machabées le jour de la fête de saint Pierre-ès-Liens), parce qu'ils ont été plus forts que tous les supplices, plus brûlant de l'amour de leur Dieu que le feu où ils se voyaient jetés n’était brûlant pour leurs corps. Ceux donc qui, par la pratique d'un jeûne sévère, imitent sur la terre la vie angélique, font voir qu'ils n'ont point oublié ces paroles : Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire ou dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit (Rom., XIV, 17). Par la répression de leurs désir charnels, ils achètent à peu de frais et en fort peu de temps d'immenses biens pour toute l'éternité, ils reçoivent infiniment plus qu'ils ne sacrifient, et ils se rendent supportables les peines de la vie présente par l'avant-goût qu'ils ont déjà de la gloire à venir. "
46. MAXIME de Turin a écrit quatre homélies sur le jeûne quadragésimal. Il y exhorte fréquemment les fidèles à sanctifier par les bonnes œuvres le jeûne de quarante jours, et à s'abstenir non-seulement des aliments, mais aussi des vices. Il dit entre autres choses dans la troisième de ces homélies : " Nous donc, mes fières, pour qui notre invincible protecteur à institué cette sainte quarantaine, répudions tous les désirs charnels, et mortifions nos membres par le jeûne afin de faire croître nos âmes en vertus. Faisons jeûner en nous la luxure qui nous serait si funeste ; faisons jeûner toute espèce d'iniquités, faisons jeûner les inimitiés et les querelles ; tenons-nous éloignés des festins, mais encore plus des vices ; observons tellement la tempérance et la sobriété, que nous ne nous laissions point emporter à l'ivresse des passions. Car, que vous servirait de garder exactement les quarante jours de jeûne si vous négligiez la chose même pour laquelle le jeûne est institué ? Que vous servirait de vous interdire les festins, sans vous interdire les procès ? Que vous servirait d'épargner votre propre pain, en enlevant celui des pauvres ? Le jeûne des chrétiens doit profiter aux pauvres. Le jeûne des chrétiens doit entretenir la paix, et non les divisions. Quoi ! vous craindriez de toucher à la viande, et vous ne craindriez pas d'attenter à la réputation de votre prochain ? Une parole de détraction e souille-t-elle pas la bouche qui la profère plus que ne le ferait un aliment quelconque ? Quoi ! votre estomac se puri- p.409 fin p.410 début fierait par les jeûnes, et votre langue en même temps se souillerait de mensonges ? Vous ferez bien, mon frère, de fréquenter l'église, si l'usure insatiable ne tient pas vos pieds engagés dans ses lacets. Vous ferez bien de prier Dieu, si l'envie, bannie de votre cœur, ne vient pas à l'encontre de vos prières. Vous ferez bien de vous frapper la poitrine, si en même temps vous en faites sortir toute pensée mauvaise. Le denier donné au pauvre sera de votre part une aumône bien entendue, si ce n'est pas un denier que vous ayez enlevé vous-même. Telle est la faim spirituelle que vous devez éprouver ; ainsi nourrirez-vous vos âmes, si vos jeûnes sont sanctifiés par la chasteté, ornés par la patience, vivifiés par la charité, fertilisés par la compassion, relevés par l'humilité. Faisons cortège au jeûne de Jésus-Christ avec toutes ces vertus, pour nous attirer la miséricorde de Dieu par le jeûne spirituel autant que par le jeûne corporel. "
47. S. AMBROISE (Les semons attribués à saint Ambroise ne paraissent pas être de lui.) traite la question du carême sermon XXIII et suivants. Le vingt-troisième contient en particulier ce passage : " Nous vous avons souvent entretenus du carême dans lequel nous entrons de nouveau, et nous vous avons dit plus d'une fois pourquoi nous jeûnons le nombre de quarante jours. Nous vous avons rappelé que c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a consacré ce nombre, en ne prenant aucune nourriture pendant tout ce temps-là dont il n'a fait qu'un même jeûne à proprement parler, en sorte que si chacun de ces jours a été interrompu par la nuit qui l'a suivi, le jeûne lui-même ne l'a pas été. Ainsi pour Notre-Seigneur les jours se succédaient mais ses jeûnes n'en faisaient qu'un cependant ; et par-là il a voulu nous faire entendre que, si nous ne pouvons pas faire de même un seul jeûne de tous les jours de carême, nous devons du moins ne laisser passer aucun de ces jours sans jeûner tellement que, si nous omettons un seul jour de le faire, nous nous trouverions avoir violé la loi du carême entier, et pour un repas d'un moment, perdu le fruit de tout notre travail. . . "
" C'est par un pèlerinage dans le désert d’un pareil nombre d'années que Moïse est parvenu au lieu de son repos, comme c'est par ce même nombre de jours de jeûne que nous espérons nous-même parvenir au ciel. Car nos jeûnes sont comme autant de stations dans le désert de cette vie, par lesquelles nous pouvons avancer continuellement dans la vertu, et par des progrès jour- p.410 fin p.411 début naliers nous rapprocher continuellement de notre terre promise, où nous pourrons entrer avec d'autant plus de facilité, que nous aurons jeûné avec plus de ferveur. La foi et le jeûne, voilà les deux pieds de l'âme ; en les mouvant de concert, elle s'élève bientôt de cette vallée de larmes à la céleste Sion, de cette terre de malédiction à la félicité du ciel. "
48. Le même, Serm. XXV : " Nous devons donc remplir chacun de ces quarante jours par les exercices de la pénitence et faire de chacun de nos jeûnes comme un camp où nous stationnerons en sûreté. Oui, nos jeûnes sont autant de camps, où nous n'avons rien à craindre des attaques de l'enfer ; et on les appelle aussi stations, parce que nous pouvons de là comme d'une forteresse, nous défendre de nos ennemis. Malheur à nous, si nous avions l'imprudence de déserter quelqu'un de ces camps protecteurs ! Bientôt nous tomberions au pouvoir d'un Pharaon, d'un tyran de nos âmes, ou bien nous serions dévorés dans la solitude où ne croissent aucunes vertus. J'appelle solitude l'exclusion de la société des saints. Le jeûne est pour le chrétien comme un mur, derrière lequel il n'a rien à craindre du démon son ennemi. Car y a-t-il un seul exemple d'un chrétien qui ait jeûné et ait succombé aux pièges de cet esprit infernal ? ou qui ait été vaincu, tout en restant fidèle aux lois de la sobriété ? Ce sont les ivrognes et les intempérants, à la bonne heure, dont le démon n'a pas de peine à triompher. Mais dès qu'il se voit en présence du jeûne, il fuit, il tremble, il pâlit ; la diète que nous gardons affaiblit ses forces ; notre faiblesse le renverse. Oui, notre faiblesse le renverse ; car la faiblesse du corps est la force du chrétien, c'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : Quand je suis faible, je n'en suis que plus fort (II Cor., XII, 10). Quelqu'un demandera : Comment peut-il y avoir de la force dans la faiblesse ? Il y a de la force dans la faiblesse, quand le corps s'amaigrissant par les jeûnes l’âme au contraire croît en vertus. Car autant vous retrancherez à l'un en fait d'aliments, autant vous donnerez à l'autre en fait de biens spirituels. L'homme qui jeûne est moins apte sans doute aux choses du siècle mais il l'est davantage au service de Dieu. Car il pense alors plus fortement à Dieu ; il se pénètre davantage de la crainte de ses jugements, et par-là même il remporte sur son ennemi une pleine victoire. Cette sorte de démons, a dit le Sauveur, ne peut se vaincre que par le jeûne et la prière (MATTH., XVIII, 20). Il s'agissait d'un énergumène ou d'un possédé du démon, que Notre-Seigneur déclare ne p.411 fin p.412 début pouvoir être vaincu que par le jeûne. Voyez donc quelle est la force du jeûne : s'il guérit et purifie celui qui est actuellement encore au pouvoir du démon, combien ne devra-t-il pas davantage sanctifier celui qui est déjà l'ami de Dieu ? Quelles grâces puissantes ne devra-t-il pas lui procurer ? Chose admirable ! Quelqu'un jeûne et un autre pour qui jeûne ce premier en recueille lui-même les fruits. Donc, mes frères ne nous dépouillons jamais de cette armure ; n'omettons aucun des quarante jours de jeûne qui nous sont prescrits. C'est un nombre parfait et qui nous vaudra la victoire. C'est après avoir jeûné quarante jours que Notre-Seigneur remporta sa victoire sur le démon, non qu'il n'eût pu le vaincre avant ces quarante jours accomplis, mais c'est qu'il a voulu nous montrer que nous vaincrons le démon, si pendant quarante jours nous demeurons vainqueurs de nos désirs charnels, et que celui au contraire qui violerait ce nombre consacré en se laissant aller à l'intempérance de ses appétits se trouverait faible et sans aucune force pour résister à ses ennemis spirituels. Et comment celui-là pourrait-il vaincre dans quelqu'un de ses frères la malice du diable, s'il ne pouvait vaincre en lui-même l'intempérance de ses propres désirs ? O homme, commencez par vous vaincre vous-même si vous voulez remporter la victoire sur vos ennemis du dehors. Car vous avez au dedans de vous-même des ennemis domestiques qui ne vous laissent point de relâche. L'avarice, par exemple, est là qui vous obsède du désir de vous enrichir ; l'intempérance est là qui vous offre pour appât la délicatesse des mets ; l'hérésie est là qui cherche à vous séduire par l'attrait d'une fausse science. Vainquez donc ces ennemis intérieurs pour pouvoir vaincre ensuite ceux du dehors. "
" Ce n'est pas, mes frères, un péché léger que d'enfreindre la loi du carême imposée aux fidèles et de manquer à ce saint jeûne pour céder à la voracité de vos appétits. Il est écrit : Celui qui dit qu'il demeure en Jésus- Christ, doit marcher lui-même comme Jésus- Christ a marché (I JEAN, II, 6). Si donc vous voulez être chrétien, vous devez faire ce qu'a fait Jésus-Christ. Celui qui n'avait pas de péché a jeûné quarante jours entiers ; et vous qui péchez continuellement, vous refusez de jeûner quarante jours ? Il n'avait pas de péché, je le répète ; mais il a jeûné pour nos péchés. Quel est donc votre christianisme, de ne rien vous refuser en fait d'aliments, tandis que Jésus-Christ souffre de la faim pour vous ? de ne rien retrancher de vos repas, tandis que Jésus-Christ p.412 fin p.413 début observe un jeûne sévère ? Ce n'est donc pas, je le répète, un péché léger, que d'enfreindre la loi du jeûne. Car pour citer en passant ce seul exemple, nous lisons dans les livres des Rois (I Sam., XIV, 6 et suiv.) que Saül roi d'Israël, faisant la guerre aux Philistins, avait ordonné un jeûne général à toute son armée et qu'obéi de tous sur ce point, il avait alors engagé la bataille. Ben roi, qui vainquait ses ennemis, moins par l'effet de ses armes, que par celui de sa piété, et qui combattait plus par les moyens que la religion lui mettait en main, que par l’emploi d'un fer meurtrier ! Après donc que Saül eut ordonné à ses soldats de garder l'abstinence tout ce jour-là, son fils Jonathas, qui ignorait cet ordre, ayant, tout en poursuivant les ennemis qu'il avait déjà vaincus, goûté seulement d'un rayon de miel en y enfonçant la pointe de sa baguette, cette simple infraction fut d'une telle fatalité, que la victoire s'arrêta, et que Dieu donna des signes sensibles de sa colère. Les ennemis se relèvent ; le roi consulte le prophète et celui-ci ne lui donne point de réponse. Ce qui fait voir encore mieux que c'était l’abstinence gardée par les soldats, bien plus que leur valeur, qui avait rendu Saül d'abord vainqueur de ses ennemis. Mais la faute commise par un seul ôte en un instant la force à tous les bras, et abat tous les courages. Une armée, en effet, n'a plus de force, quand la discipline du jeûne cesse d'y être observée. Saül, instruit bientôt par la Divinité même de l'infraction qui avait eu lieu, déclare sans hésiter à Jonathas qu'il n'avait point de grâce à lui faire, mais qu'il fallait son sang pour expier sa désobéissance. Voyez combien Saül était un prince religieux, puisque, pour apaiser Dieu, il était prêt à faire le sacrifice de son propre fils ; combien aussi c'est un grand crime que d'enfreindre le jeûne puisque ce crime ne pouvait être expié que par la mort du coupable. Si Jonathas est condamné à mort pour avoir rompu le jeûne prescrit à son insu par son père, que ne mérite donc pas celui qui rompt sciemment le jeûne commandé par Jésus-Christ. Soyons donc fidèles, mes frères, à garder la loi du jeûne pour pouvoir vaincre nos ennemis spirituels et charnels. Car nous avons aussi des ennemis charnels, vous ne sauriez en douter. Jeûnons donc, pour que ces ennemis soient vaincus par notre armée et par Saül sa tête. Une fois l'abstinence commencée, n'allons pas jeter un regard même furtif sur un rayon de miel. Ce rayon de miel, ce sont les voluptés du monde, ce sont les vices, qui, comme le dit l'écrivain sacré, sont en apparence comme le rayon p.413 fin p.414 début d'où coule le miel, mais qui par leurs effets sont amers comme l'absinthe. "
49. Le même, Serm. XXVII : " Nous donc, mes chers frères, jeûnons constamment et avec ardeur pendant tout ce carme, afin que le Seigneur nous soit propice, que les cieux nous soient ouverts, et que l'enfer ne puisse rien contre nous. "
50. Le même, Serm. XXXIII : " Nous avons dit dimanche dernier que le premier devoir imposé à notre religion était de jeûner avec ardeur pendant ces quarante jours, et que le moyen d'assurer notre salut était de pratiquer une exacte abstinence pendant tout ce temps. Nous devons en conséquence, mes frères, bien considérer en quoi ce jeûne consiste, afin d'en apprécier tous les avantages. Le jeûne serait inutile et tout-à-fait vain, s'il se réduisait à vider les intestins, sans porter l'âme à rompre les liens de l'iniquité ; un tel jeûne se saurait être agréable à Dieu. . . " " La volonté de Dieu est qu'on jeûne par rapport aux péchés en même temps que par rapport à la nourriture. Nous imposons l'abstinence au corps, afin que l'âme puisse mieux s'abstenir des vices. Car un corps épuisé par la diète est un frein qui réprime les mouvements déréglés. . . " " Le jeûne est salutaire, quand l'âme se retire du bourbier des vices, en même temps que le corps s'abstient des aliments. Ajoutons que, pour la perfection du jeûne, il faut distribuer aux pauvres le surplus d'aliments que nous nous refusons nous-mêmes. "
51. Le même, Serm. XXXIV : " Il est bon sans doute de jeûner en tout temps de l'année ; mais il est mieux de jeûner de préférence pendant le carême avec Jésus-Christ. Car Jésus-Christ a consacré par son propre jeûne le jeûne quadragésimal. J'ai dit, par son propre jeûne, et non pas, par ses jeûnes. Car ce ne fut qu'un même jeûne pour Notre-Seigneur, puisqu'il passa sans rien prendre tout le temps que durèrent ces quarante jours et ces quarante nuits. Tout chrétien donc qui manquera à jeûner ces quarante jours entiers, se rendra coupable de prévarication et de désobéissance pour avoir violé la loi que Dieu lui a faite pour son salut. Oui, vous êtes violateur de la loi, vous qui refusez de suivre, en observant le jeûne, l'exemple de votre divin maître. Comment osez-vous vous dire chrétien, lorsque vous ne vous refusez rien tandis que Jésus-Christ se refuse tout ? Il endure la faim pour votre salut ; et vous, vous avez peur de jeûner pour p.414 fin p.415 début vos péchés ? Dites-moi, je vous le demande à vous qui ne retranchez rien à vos repas pendant le carême, si votre conscience ne vous dit pas à vous-même que vous êtes coupables, en vous livrant vous seuls, comme vous le faites, à vos appétits gloutons, tandis que le peuple entier obéit à la loi de l'abstinence ; si la rougeur ne vous monte pas au visage lorsque vous vous montrez en public, et que vous vous trouvez en présence d'exacts observateurs du jeûne si vous n'êtes pas en peine, lorsque vous allez à l'église, de savoir comment vous donnerez la paix à l'évêque sans que votre baleine même vous trahisse et vous condamne ? Si vous ne faites pas ces réflexions, votre erreur n'en est que plus funeste. Vous devez savoir que la personne à jeun qui vous rencontre dans ces jours de carême lorsque vous-mêmes vous n'êtes pas à jeun, ne peut pas se former sur vous une opinion bien avantageuse. Ce que je dis, parce que j'ai appris au sujet, hélas de plusieurs fidèles qu'ils ne jeûnaient qu’à moitié pendant la sainte quarantaine, et que leur intempérance les empêchait d'observer ce nombre consacré de jours, en sorte qu’après avoir jeûné sept jours, ils ne faisaient rien du jeûne les sept jours suivants. Je leur demanderai volontiers, pourquoi ils se font ainsi tort en jeûnant sept jours, puisque ce jeûne mutilé ne leur sert de rien. Car on aura beau jeûné un certain nombre de jours, et se priver pendant ce temps d'aliments délicats, il n'en sera pas plus agréable à Dieu, parce qu'on n'aura pas jeûné les quarante jours prescrits. J'ai honte de le dire, on voit des vieillards et des femmes décrépits observer le jeûne, tandis que des jeunes gens, de jeunes personnes ne l’observent pas. Mettons donc tous nos soins bien passer ces jours de salut, n'omettons le jeûne aucun de ces jours de carême et ne soyons pas moins exacts à observer la veille de chaque dimanche. Le carême est vraiment plein, quand on s'est préparé par les jeûnes et les veilles à célébrer la pâque. Si dans le reste de l'année, le jeûne est de perfection, en carême il est de rigueur. Les jeûnes du reste de l'année sont purement volontaires, ceux-ci sont obligatoires ; les premiers ont pour principe le choix de notre volonté ; les seconds ont pour motif la prescription de la loi ; on vous invite aux premiers, on vous oblige aux seconds. . . "
" Ce nombre de quarante jours de jeûne est un nombre heureux, puisqu'il nous ouvre toujours le ciel. C'est ce nombre accompli qui a fait surmonter à Noé les eaux du déluge (Gen., VII, 4), et qui a procuré aux enfants d'Israël l'entrée de la terre pro- p.415 fin p.416 début mise (Jos., V, 6). Observons donc, nous aussi, ce nombre, afin que les cieux nous soient ouverts, que les dons spirituels descendent sur nous comme une pluie abondante, et que les sacrements nous nourrissent de la manne céleste qu'ils renferment en eux-mêmes. "
52. Le même, Serm. XXXVI : " Il y a quelques jours que, pour vous animer à passer saintement le carême nous vous avons cité des exemples pris dans les livres saints, qui ont dû vous prouver que ce nombre de quarante jours de jeûne n'est pas un nombre arbitraire, mais qu'il a été consacré par Dieu même, et que ce ne sont pas les hommes qui l'ont inventé, mais que c'est Dieu qui nous l'a prescrit. Celui donc qui mutile ce nombre en manquant au jeûne même un seul jour, n'est pas seulement coupable d'avoir violé le jeûne ce jour-là, mais il devient transgresseur du carême tout entier. Il est donc bon pour l'homme de jeûner volontiers ce nombre exact, et de sanctifier également chacun des jours de cette quarantaine. Cette loi, ce ne sont pas les prêtres, c'est Dieu qui vous l'impose. Et par conséquent celui qui en fait mépris ne méprise pas simplement le prêtre, mais il méprise Jésus- Christ qui lui a parlé par son ministre.
Examinons donc si, par le temps même marqué pour cette observance, Notre-Seigneur n'a pas voulu mettre tous les éléments au service de l'homme. Dans ce temps ou nous sommes, les glaces qui couvraient la terre se fondent peu à peu ; les fleuves reprennent leur cours interrompu quelque temps par les gelées et c'est en ce temps aussi que nos péchés qui formaient comme une masse de glace, se fondent au souffle de la grâce de la réconciliation et notre vie, auparavant troublé dans son cours par les rafles glacées de l'esprit infernal, roule des flots plus purs. La terre, à l'annonce de la quadragésime, oublie la rigueur du froid ; et moi, à l'annonce de la quadragésime, je dépose les liens du péché.
La terre est labourée par la charrue, pour être mise en état de produire ses fruits ; et moi, je laboure mon âme par le jeûne pour la mettre en état de faire germer en elle la semence céleste, etc. "
53. Le même, Serm. XXXVII : " Si vous l'avez bien retenu, nous vous avons fait voir dimanche dernier que le Seigneur lui-même a consacré le carême en jeûnant le premier, et en ne faisant même qu'un seul jour de ses quarante jours de jeûne par la continuité non interrompue de son abstinence ; que ne rien faire du tout de cette observance qui nous est commandée, c’est p.416 fin p.417 début se rendre coupable d'une sorte de sacrilège ; que la violer en partie, c'est toujours un péché. Car c'est en vue de notre salut que Notre-Seigneur a embrassé cette pénitence, afin de nous en prouver l'utilité non-seulement par ses paroles, mais encore par ses exemples, et pour que nous ayons les mêmes traces à suivre dans la voie de l'abstinence, que dans celle de la foi. Voyons maintenant pourquoi Notre-Seigneur nous a prescrit le jeûne, et, comme un charitable médecin, a voulu nous en donner lui-même l'exemple. Car un bon médecin goûte le premier la potion qu'il veut faire accepter à un malade, pour montrer la confiance qu'il a dans la bonté de ses remèdes et afin que le malade, rassuré par cette expérience faite sous ses yeux, n'ait rien à craindre pour sa vie de la potion qu'il prendra, et ait au contraire tout à en espérer pour sa guérison. Voyons ensuite en quel lieu il a institué ce jeûne si salutaire. L'Evangile nous raconte qu'il a jeûné ces quarante jours et ces quarante nuits dans le désert. Je pense que la raison de cette institution du jeûne c'est que, comme le premier Adam avait perdu le privilège de son immortalité en s'abandonnant dans le paradis à l'intempérance de ses appétits, le second Adam, qui est Jésus-Christ, avait à nous rendre cette même immortalité par le miracle de son abstinence. Et parce que l'homme avait trouvé le péché et la mort en goûtant du fruit défendu contre la défense que Dieu lui-même lui en avait faite, il convenait que désormais nous ne pussions recouvrer l'état de justice et la vie spirituelle, qu'en jeûnant par obéissance pour le précepte divin.
Car, pour nous retirer de l'abîme du péché, Notre-Seigneur ne veut faire autre chose que de nous aider à remonter le chemin par lequel nous sommes descendus ; c'est-à-dire que, comme l'homme a péché en mangeant, c'est en s'abstenant désormais qu'il pourra se corriger, et que comme c'est en mangeant le fruit défendu qu'il a fait l'épreuve de l'acte conjugal, c'est en jeûnant qu'il apprendra à en faire le sacrifice. Adam, en effet, n'a connu Eve qu'après y avoir été poussé par son intempérance.
Au lieu que, tant qu'il était demeuré fidèle aux lois de la frugalité, il avait conservé sa virginité intacte ; et tant que les deux époux ont observé le jeûne par rapport aux aliments qui leur étaient interdits, ils l'ont observé de même par rapport aux péchés qui offensent la pudeur.
Car la faim a d'ineffables sympathies avec la virginité, elle est ennemie de la mollesse. L'abondance au contraire des mets fait bon marché de la chasteté, et la lubricité trouve en elle son aliment. Ainsi p.417 fin p.418 début donc, comme je l'ai déjà dit, Dieu s'est proposé de nous délivrer par des moyens diamétralement opposés à ceux qui nous avaient perdus. "
54. Le même, Serm. XXXVIII : " Grâce à Dieu, nous avons à peu prés accompli le jeûne quadragésimal, et en gardant cette abstinence nous avons satisfait au commandement que nous en avait fait le Seigneur. Il nous reste maintenant à obtenir de Dieu la même récompense de notre fidélité qu’ont obtenue de lui Moïse et Elie, ses serviteurs, en jeûnant les premiers ce nombre précis de jours, et comme nous avons passé par les même épreuves, recevoir aussi la même couronne. "
55. Le même, Serm. XL : " Nous lisons dans les prophètes que Ninive étant menacée de sa ruine prochaine, et le moment que Dieu avait marqué pour la détruire étant près d'arriver, ses habitants n'eurent pas d'autre ressource que de renoncer à leur vie débauchée et de s'imposer des jeûnes rigoureux, d'abjurer le faste de l'opulence et de prendre les livrées de la pauvreté, cherchant ainsi leur remède dans la cause même de leurs maux, afin d'apaiser par l'abstinence la colère divine qu'ils avaient irritée par leurs excès, et de réparer par leur humilité l'offense dont ils s'étaient rendus coupables par leur orgueil. . . " " Les hommes ont coutume, quand ils se trouvent réduits à une extrême détresse, d'envoyer des ambassades aux peuples voisins et amis pour en implorer le secours. Pour nous, ce qui est bien mieux, adressons notre ambassade à Dieu même et que cette ambassade ce soient nos jeûnes ; implorons son secours, adressons-lui nos plus ardentes prières. Les Ninivites n'allèrent pas demander du secours aux peuples voisins ; mais ils trouvèrent, au moyen du jeûne, ce secours en eux-mêmes. Car pourquoi demander à d'autres ce qu'on peut si facilement trouver en soi-même ? Plus nous nous rapprocherons de Dieu, plus nous éloignerons de nous nos ennemis. Rapprochons-nous donc de Dieu, et gravons dans nos cœurs ces paroles du Prophète : Ceux qui s'éloignent de vous périront (Ps. LXXII, 27). Si ceux qui s'éloignent de Dieu doivent par-là même périr, ceux qui se rapprochent de lui doivent par-là même se sauver. C'est donc seulement par les jeûnes, par les prières et par les aumônes que nous pouvons nous rapprocher de Dieu ; car Dieu lui-même a jeûné, Dieu est miséricordieux, Dieu est saint. Donc celui qui veut se rapprocher de Dieu, doit travailler à se rendre semblable à Dieu. Toute la ville de Ninive jeûne dans la tribulation où elle p.418 fin p.419 début était. C'est à dessein que je dis toute la ville ; car ce ne furent pas seulement les vieillards, les jeunes gens et les enfants qui jeûnèrent ; mais on fit jeûner jusqu'aux animaux. Chose singulière ! les animaux, pour qui il ne pouvait être question de péché jeûnent pour la ville qui a péché. D’où je conclus qu'ayant tous à redouter les effets de la colère divine, nous devons tous également pratiquer le jeûne et implorer la miséricorde de Dieu par l’unanimité de notre repentir. Car par quelle contradiction un chrétien ne ferait-il pas pour son salut ce que des animaux sans raison ont fait pour des hommes ? Ne pas observer le jeûne prescrit par l'Eglise, n'est-ce pas se montrer plus déraisonnable que ne le furent ces animaux ? N'est-ce pas se réduire à la condition des bêtes que de ne pas avoir l'intelligence des châtiments dont on est menacé, de ce qu'il faut faire pour les éluder. Une brute recule devant un précipice ; et vous, vous ne voulez pas échapper par le jeûne au péril que vous voyez devant vous ? C'est un désespoir d’un genre nouveau, que de vous obstiner à manger lorsque le devoir vous dit de jeûner, de vous abandonner la joie lorsque vous devriez vous répandre en larmes. C'est ce désespoir que l'Apôtre avait en vue lorsqu'il mettait dans la bouche de quelques insensé ces paroles : Mangeons et buvons, car nous mourrons demain (I Cor., XV, 32). Jeûnons donc, mes frères sans relâche, pour triompher de nos ennemis par l'abstinence en même temps que par la prière. "
56. S. AUGUSTIN, Serm. LV de tempore (Plusieurs de ces sermons, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ne sont pas de saint Augustin. V. NAT. ALEX., Hist. eccles. V. sæc., t. V, page 105, édition de Venise) et suivants, parle au long du jeûne quadragésimal ; voici ce qu'il en dit, sermon XLV : " Nous voici, grâce à Dieu, arrivés au carême ; et je vous prie, mes frères, de passer si saintement, avec l'aide de Dieu, ce temps également favorable au salut de l'âme et du corps, que ce jeûne ne soit pas l'occasion de notre perte, mais plutôt de nouveaux progrès que nous ferons dans la vertu. . . " " La volupté, la cupidité et la luxure, ces monstres plus redoutables les uns que les autres, nous préparent au moyen de plaisirs passagers des peines qui ne finiront jamais. L'abstinence au contraire, les veilles, les prières et le jeûne nous conduisent à travers un sentier étroit, il est vrai, mais fort court, aux délices du paradis, parce que la vérité ne ment point, et que c'est elle p.419 fin p.420 fin qui a dit dans L’Evangile : Le chemin qui conduit à la vie est étroit, et il y en a peu qui sachent y marcher (MATTH., VI, 47). "
57. Le même, Serm. LX de tempore : " Parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage, afin que les hommes ne voient pas que vous jeûniez. Allons-nous donc contre la volonté du Sauveur, lorsque nous ordonnons des jeûne publics, et que nous jeûnons devant le peuple en faisant également jeûner le peuple avec nous ? Mais ces paroles doivent s'entendre en ce sens, qu'on ne doit pas jeûner en vue de s'attirer la louange des hommes, mais pour obtenir de la miséricorde de Dieu le pardon de nos péchés. "
58. Le même (Ce sermon est plutôt de saint
Césaire d'Arles que de saint Augustin. V. NAT. ALEX., Hist. eccles., l. c., et les Sermons de saint Césaire), Serm. LXII de tempore : " Je vous avertis et vous supplie de ne pas vous donner la liberté de diner pendant le carême, ce temps si saint et si précieux, excepté les dimanches, à moins que quelque infirmité ne vous empêche de jeûner ; parce que, si jeûner dans un autre temps peut être un acte de courage ou un remède réclamé par l'état de l’âme, ne pas jeûner en carême c'est un péché. Celui qui jeûne dans un autre temps recevra le pardon de ses péchés, mais celui qui ne jeûne pas en carême quoiqu'il puisse le faire, sera puni pour cela seul. Que celui qui ne peut pas jeûner prenne son repas seul et en secret, ou avec quelque autre pareillement infirme s'il y en a dans la même maison, et qu'il n'invite à son diner personne de ceux qui se portent bien et qui peuvent jeûner : car s'il le faisait, ce ne serait pas seulement Dieu, mais les hommes mêmes qui verraient aisément que ce n'est pas par infirmité, mais par gourmandise et pour le plaisir de manger qu'il ne voudrait pas observer le jeûne. Que son impuissance de jeûner lui suffise donc à lui seul, et que ce ne soit qu’à regret et en gémissant qu'il prenne son repas, chagriné qu'il doit être de ne pouvoir pratiquer l'abstinence comme les autres. A quoi bon un infirme inviterait-il à son diner quelqu'un qui se porterait bien ? Serait-ce pour augmenter son péché par la bonne chère. Que plutôt, à la place du jeûne qu'il ne peut pas observer, il regarde comme un devoir de donner plus abondamment aux pauvres, afin de racheter ses péchés par ses aumônes, puisqu'il ne peut les guérir par le jeûne. Jeûner, c'est une bonne œuvre ; mais donner l'aumône en est une meilleure. Celui qui peut faire l'un et l'autre fait deux bonnes œuvres ; celui qui ne peut les faire toutes deux ensemble, fait mieux de donner l'aumône. " p.420 fin p.421 début
59. Le même, Serm. LXIV de tempore : " Nous devons considérer notre vie tout entière comme une arène où nous avons à combattre pour obtenir, par l'exercice de toutes les vertus, la récompense céleste qui doit en être le prix. Mais c'est surtout dans les jours de carême que nous devons nous rappeler cette vérité, dans ces jours consacrés à l'abstinence et au jeûne, et qui par-là même facilitent d'autant mieux l'accomplissement des devoirs, que le corps se trouve plus abattu par le retranchement de ce qui le flatte. Le nombre des jours que doit durer ce jeûne est fondé en raison, et consacré par d'augustes exemples. Moïse, sur le point de recevoir la loi des mains de Dieu, jeûne quarante jours et quarante nuits sans prendre pendant tout ce temps aucune nourriture ni aucune boisson, et se prépare ainsi par le jeûne à devenir le ministre des volontés du Seigneur. Elie, après un jeûne de quarante jours, fut enlevé de la terre au ciel dans un char de feu. Notre divin Sauveur lui-même jeûna quarante jours, et triompha par-là des tentations du diable : ainsi voulut-il préluder à la prédication de son Evangile. C'est donc à bon droit qu'il nous est ordonné d'observer ce même nombre de jours de jeûne, puisque ce nombre a été consacré par de tels exemples.
Observons donc ce jeûne avec autant d'empressement que de joie ; préférons sans hésiter aux festins les plus délicats et les plus somptueux. Car c'est surtout dans ces jours où les penchants grossiers sont atterrés par l'abstinence, que nous nous trouvons disposés à accomplir avec ardeur la volonté du Seigneur.
L'utilité du carême paraît aussi particulièrement en ce que ce soin que nous prenons de nous abstenir de choses d'ailleurs permises est pour nous une exhortation plus pressante encore à éviter ce qui est défendu. Car si nous nous abstenons de manger de la viande, don l'usage nous est permis le reste de l'année ; si nous nous abstenons de boire du vin, qu'il est pourtant permis de prendre modérément, à combien plus forte raison devons-nous éviter le péché qu'en aucun temps de l'année il ne nous est permis de commettre ! Si donc nous voulons que nos jeûnes par rapport aux aliments soient dans l'ordre, commençons par jeûner par rapport aux vices.
Oui, jeûnons par rapport aux vices plus encore que par rapport aux aliments, sans négliger toutefois ce jeûne matériel ; par-là nous sanctifierons nos mœurs, et dans l'éternité nous recevrons une abondante récompense de tous nos travaux, suivant ce que nous lisons dans l’Evangile : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (MATTH., V, 6). "
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