Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 151)

Pierre Canisius · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Grand Catéchisme, trad. Peltier, tomes 1 à 6 · 205 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. S. AUGUSTIN, Serm. L de tempore : " Que sont les pauvres à qui nous faisons l'aumône, sinon l'escorte qui nous aidera à nous élever de la terre au ciel ? Leur donner, c'est donner à vos conducteurs, qui porteront au ciel les dons même que vous leur ferez. Comment, me demanderez-vous, les porteront-ils au ciel, tandis que nous les voyons s'en nourrir, et ainsi les consumer ? Eh ! c'est précisément en les consumant, plutôt qu'en s'abstenant de s'en servir, qu'ils les portent au ciel. Avez-vous oublié ces paroles : Venez, les bénis de mon Père entrez en possession de mon royaume ? J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ? . . . Et ces autres : Lorsque vous avez fait cela au moindre de mes frères, c'est a moi que vous l'avez fait ?. . . "

" Que n'aurait pas à répondre Jésus-Christ aux réprouvés s'ils lui faisaient cette demande : " Pourquoi sommes-nous jetés au feu éternel ? " Ne pourrait-il pas leur répondre : " Parce que vous avez été adultères, homicides, voleurs, sacrilèges, blasphémateurs, infidèles ? " Au lieu de tout cela, il se contentera de leur répondre : C'est parce que j'ai eu faim, et que vous ne m'avez pas donné à manger. Je vois que vous êtes étonnés, comme je le p.29 fin p.30 début suis moi-même. Et c'est aussi, vraiment, une chose étonnante. Mais en voici la raison, que je vais m'attacher à vous faire comprendre de mon mieux. Il est écrit : Comme l'eau éteint le feu, ainsi l’aumône éteint les péchés (Ecclé., III, 33). Il est écrit de plus : Renfermez votre aumône dans le sein du pauvre, et elle priera le Seigneur pour vous, afin qu'il vous délivre de tout mal (Ecclé., XXIX, 13). Nous lisons encore ces paroles : Ecoutez, ô roi, le conseil que je vous donne ; rachetez vos péchés par l’aumône (DAN., IV, 24). L'Ecriture sainte renferme mille instructions semblables, qui toutes servent nous convaincre que l'aumône a beaucoup de vertu pour éteindre et effacer les péchés. C'est pourquoi il ne rappellera, tant à ceux à qui il décernera la couronne de justice, qu'à ceux qu'il condamnera au jour de son jugement, que les aumônes qu'ils auront faites ou qu'ils auront négligées de faire, comme s'il voulait leur dire : Si j'examinais la rigueur vos actions, il serait bien difficile que je n'y trouvasse pas matière à vous condamner ; mais entrez néanmoins dans mon royaume, en considération de ce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger ; ce n'est donc pas pour n'avoir pas péché que vous entrez dans ce royaume, mais c'est pour avoir racheté vos péchés par vos aumônes. Il dira aux autres : Allez au feu éternel, qui est préparé pour le démon et pour ses anges. Et eux, se sentant coupables, se voyant criminels, se remettant, quoique trop tard, leurs péchés devant les yeux, comment oseraient-ils dire qu'ils sont damnés injustement, que c'est injustement que le souverain juge prononce contre eux cette sentence ? En jetant un regard sur leur conscience, sur toutes les plaies de leurs âmes, comment oseraient-ils dire que c'est injustement qu'ils sont condamnés ? C'est d'eux que l'auteur de la Sagesse a dit ces paroles : Leurs iniquités se soulèveront contre eux pour les accuser (Sag., IV, 20). Ils verront sans aucun doute qu'ils seront condamnés justement pour tous leurs crimes ; mais ce sera alors comme s'il leur disait : Ce n'est pas pour ce que vous vous imaginez que je vous condamne ; mais c'est parce que j'ai eu faim, et que vous ne m'avez pas donné à manger. Car si, détestant toutes ces actions criminelles et revenant à moi, vous aviez racheté vos péchés par vos aumônes, ces aumônes toutes seules vous sauveraient maintenant, et vous vous trouveriez absous de tous vos crimes. Car heureux les miséricordieux, parce qu'il leur sera fait miséricorde (MATTH., V, 7). Au lieu que je n'ai plus qu’à vous dire : Allez au feu éternel.

On jugera sans miséricorde p.30 fin p.31 début celui qui n'aura pas fait miséricorde (JAC., II, 45). Que personne ne se rende donc sourd à cette leçon et que chacun considère attentivement combien il y a de mérite à nourrir Jésus-Christ quand il a faim, et combien on se rend coupable en refusant de le soulager. Il est vrai que la pénitence que fait un homme de ses péchés améliore l'état de son âme ; mais elle ne servira encore à rien, si elle n'est accompagnée des œuvres de miséricorde. C'est ce que nous témoigne la Vérité même par la bouche de Jean, qui disait au peuple accouru pour l'entendre : Race de vipères qui vous a avertis de fuir la colère qui doit tomber sur vous ? Faites donc de dignes fruits de pénitence, etc. Tout arbre donc qui ne portera pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu (LUC, III, 7-9). C'est de ces fruits qu'il a été dit plus haut : Faites donc de dignes fruits de pénitence.

Quiconque donc ne porte pas de ces fruits, se flatte vainement d'obtenir le pardon de ses péchés par une pénitence stérile.

Quels sont ces fruits ? C'est ce qu'il va expliquer ensuite. Car, après qu'il eut dit ces paroles, la foule du peuple lui adressait la demande que voici : Que devons-nous donc faire ? C'est-à-dire quels sont ces fruits que vous nous dites de porter, en mêlant les menaces aux exhortations ? El il leur répondait : Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a pas, et que celui qui a une double portion de nourriture fusse de même. Quoi de plus clair que ces paroles ? quoi de plus positif ? quoi de plus formel ? A quoi reviennent donc les paroles dites plus haut, Tout arbre qui ne portera pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu, sinon à celles que le souverain juge adressera aux réprouvés placés à sa gauche : Allez au feu éternel ; car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ? C'est peu par conséquent de quitter le péché si l'on néglige de réparer le passé par de bonnes œuvres. "

3. Le même, Hom. CCXXVII de tempore (Ce sermon ne paraît pas être de saint Augustin. V. NOEL- ALEXANDRE, Hist. eccles. sæc. V, t. V, pag. 110, édit. de Mansi) : " Quelqu'un dira peut-être : Je suis pauvre, et ainsi je ne puis pas donner l'aumône. Pour que personne ne pût apporter cette excuse, notre divin Sauveur a promis une récompense pour celui-là même qui donnerait un verre d'eau froide. Vous dites donc : Je suis pauvre. Si vous n'avez pour tout bien que ce qui vous est strictement nécessaire pour la nourriture et le vêtement, Dieu se contentera de votre bonne volonté. Mais examinez votre conscience, je vous p.31 fin p.32 début prie, et voyez si vous ne perdez pas à des débauches ce que vous pourriez employer à des aumônes, si vous ne consumez pas sur la terre par des excès de bouche ce que vous pourriez, en le distribuant aux pauvres, thésauriser pour le ciel ; si ce n'est pas en vous faisant servir des mets délicats, en parant votre personne de frivoles ornements, que vous vous ôtez le moyen de faire la charité aux pauvre pour le salut de votre âme ; enfin, si tandis que vous offrez aux teignes pour pâture vos vêtements précieux vous ne refusez pas aux pauvres des vêtements de bure. Si donc vous n'avez à vous faire à vous-même aucun de ces reproches, et que vous n'ayez que ce qui suffit à vos besoins ou aux besoins de ceux qui dépendent de vous, vous ne serez pas coupables alors de ne pas faire l'aumône aux pauvres. Mais si, comme je le disais tout-à-l'heure, c'est le luxe qui dévore chez vous ce que la miséricorde aurait pu thésauriser pour le ciel, corrigeons-nous tandis qu'il en est encore temps, et accomplissons avec ardeur un devoir que nous avons jusqu'ici ou omis tout-à-fait, ou du moins négligé de remplir. . . Tout ce que vous avez fait au moindre de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait. Les biens que j'ai reçus de vous n'étaient-il pas des biens terrestres ? Eh bien, j'en ferai des biens célestes : je vous donnerai la récompense éternelle ; je vous placerai à ma droite et je ferai de vous tous autant de rois. Ce n'est pas que vous n'ayez pas péchés ; mais c'est que vous avez racheté vos péchés par des aumônes.

"

4. Le même, Hom. XVIII, lib. L homiliarum

: " Personne ne vous dira dans le royaume de Dieu, après la résurrection des morts : Partagez votre pain avec celui qui a faim, etc. (Is., LVIII, 7). Mais dans la vie présente, pour nous faire voir combien il nous recommande les œuvres de miséricorde, Dieu a permis que ses saints eux-mêmes fussent dans le besoin, afin que devenus amis de ceux qui leur feraient part de leurs richesses injustes, ils pussent en retour les recevoir dans les tabernacles éternels, c'est-à-dire qu'il a voulu que ses serviteurs les plus fidèles manquassent quelquefois des choses nécessaires à la vie, pour que ceux qui posséderaient dans le même temps les richesses de ce monde, eussent une occasion de faire l'aumône. En leur faisant part des biens du temps, ils mériteront d'avoir part à leur tour avec eux aux biens de l’éternité.

Vous voyez, comme la chose est d'ailleurs évidente, que s'il y a des serviteurs de Dieu qui manquent du nécessaire, c'est souvent pour servir à éprouver ceux qui ont du p.32 fin p.33 début superflu. Nous semons ici-bas dans les larmes la semence des bonnes œuvres pour en recueillir avec joie là-haut les fruits abondants, selon ce qui est écrit : Ils allaient à pas lent, pleurant et jetant leur semence sur la terre ; mais ils reviendront en triomphe, portant leurs gerbes dans leurs bras (Ps. CXXV, 6-7). Car la récolte marquée ici est moins la récompense qu'a en vue le Prophète que le signe de cette récompense.

Si la veuve dont il est parlé dans les livres des Rois (I Rois, XVII, 10 et suiv.) n'a reçu qu'ici-bas la récompense de l'hospitalité qu'elle a donnée au prophète, elle a semé peu de chose, puisque c'est peu de chose qu'elle a recueilli. Car ce qu'elle a obtenu ici-bas n'était qu'un bien temporel, savoir, de la farine et de l'huile qui se multipliaient pour elle jusqu'au moment où Dieu fit pleuvoir sur la terre : de sorte qu'elle se trouva moins dans l'abondance, quand une fois il eut semblé bon au Seigneur d'envoyer de la pluie. Car, la pluie une fois venue, il lui fallut se mettre au travail, en attendant le produit de ses récoltes ; au lieu que, tant que la sécheresse avait duré, sa subsistance lui était venue sans travail de sa part. Ce bienfait donc, que Dieu lui accorda pendant la durée de quelques jours, était un signe de l'autre vie, dans laquelle notre récompense ne viendra jamais à manquer, et où l'aliment qui nous soutiendra sera Dieu lui-même. De même que la farine de la veuve ne lui manqua point pendant tous ces jours de sécheresse, ainsi le jour de l'éternité ne fera jamais défaut à ceux qui en seront une fois entrés en possession. C'est cette récompense-là que vous devez avoir en vue lorsque vous faites quelque bonne œuvre, pour que personne de vous ne soit tenté de dire en soi-même : Je nourrirai les serviteurs de Dieu que je verrai dans le besoin, afin que mes vaisseaux soient toujours pleins, et que je trouve toujours du vin dans ma coupe. Ne cherchez point ainsi votre récompense ici-bas ; semez sans inquiétude :

votre récolte tardera ; mais quand une fois elle sera venue, vous n'aurez point à craindre de la voir jamais s'épuiser. "

5. Le même, Hom. XIX : " Jésus-Christ a gardé le silence sur tous les autres méfaits des réprouvés, et il ne leur a reproché que l'omission du devoir de l'aumône, sans doute pour nous instruire. Et de quoi ? De cette vérité que tous nos crimes peuvent être rachetés par l'aumône C'est dans ce dessein qu'il a loué la libéralité des uns, et qu'il a condamné la dureté des autres. Toutefois quand je viens de vous dire que tous les péchés peuvent être rachetés par des aumônes, ne prêtez pas à ces paroles un sens p.33 fin p.34 début qu'y attachent quelques-uns, en les entendant à rebours. Car, si vos aumônes peuvent servir à effacer vos péchés, c'est à condition que vous changiez de vie. Mais si vous continuez à pécher, vous ne réussirez point par vos aumônes à corrompre votre souverain juge. Je vous fais cette observation, pour vous inspirer plus d'horreur des crimes que doivent éviter avec le plus grand soin tous ceux qui reçoivent le corps et le sang de Jésus-Christ. "

6. Le même, Hom. XXIX : " Le sacrifice du chrétien, c'est l'aumône qu'il fait aux pauvres. C'est par-là qu'il engage Dieu à lui pardonner ses péchés. Car si Dieu ne nous pardonnait nos péchés, il ne resterait sur la terre que des coupables. Mais si notre vie actuelle n'est jamais exempte de péchés, c'est par l'aumône que nous pourrons en obtenir le pardon devant Dieu. Il y a deux sortes d'aumônes : l'une qui consiste à donner ; l'autre qui consiste à pardonner ; l'une à donner le bien que vous avez, et l'autre à pardonner le mal que vous souffrez. Admirez comme notre bon maître, qui abrège ses préceptes, pour qu'ils nous profitent sans nous être à charge, a compris en peu de mots ces deux sortes d'aumônes lorsqu'il a dit : Remettez, et il vous sera remis : voilà pour le devoir de pardonner ; Donnez, et il vous sera donné (LUC, VI, 37-38) : voilà pour l’aumône proprement dite. L'aumône que vous faites à quelqu'un en lui pardonnant ne vous appauvrit en rien. Il vous demande son pardon ; vous le lui accordez : vous n'en êtes pas plus pauvre. Au contraire, vous rentrez dans votre maison plus riche de la charité même que vous venez de montrer pour votre ennemi. Quant à l'aumône proprement dite, et qui consiste à donner aux indigents, le précepte ne paraît pénible puisqu'en donnant, on se dépouille par-là même de ce qu'on donne. Mais l’Apôtre nous rassure de ce côté, quand il nous dit : Je n'entends pas que les uns soient soulagés et que les autres soient surchargés (II Cor., VIII, 13).

Que chacun mesure donc ses forces, sans s'occuper de thésauriser sur la terre ; qu'il donne, ce qu'il donnera ne sera pas perdu pour lui. Je ne dis pas simplement que cela ne sera pas perdu pour lui ; j'ajoute qu'il n'y a que cela qui ne sera pas perdu pour lui. Quant aux choses que vous n'aurez pas données et qu'au contraire vous aurez entassées dans vos coffres, ou bien vous les perdrez dès votre vivant, ou bien vous les quitterez à la mort. Et puis, mes frères, qui ne serait électrisé par la perspective d'une si grande récompense ? Pardonnez, nous est-il dit, et il vous sera pardonné donnez, et il vous sera donné. Remarquez bien à p.34 fin p.35 début qui sont adressées ces paroles : c'est Dieu qui les adresse aux hommes, l'immortel qui parle ainsi à des mortels, le père de famille par excellence qui dit cela à des mendiants. Il ne reniera pas ce que nous aurons donné ; mais il s'en fera lui-même le débiteur et nous le rendra avec usure. Prêtons à usure, je le veux ; mais que ce soit à Dieu, et non pas à nos semblables. En donnant, nous donnons à celui à qui tout abonde, à celui de qui nous tenons la matière même de nos dons, et qui pour ces choses de peu de prix, de peu de durée, pour ces choses sujettes à la corruption, nous en conférera d'éternelles et d'incorruptibles. Que dirai-je de plus ? Il nous promet de se donner lui-même à nous en récompense.

Si vous l'aimez, achetez-le en le demandant lui-même à lui-même. Et pour que vous ne doutiez pas que ce ne soit à lui que vous donniez, écoutez-le vous dire : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez reçu, etc. Les élus lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir toutes ces sortes de besoins, et que nous vous avons soulagé ? Et il leur répondra : Toutes les fois que vous l'avez fait au moindre de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait. C'est ici-bas qu'il reçoit mais ce sera là-haut qu'il donnera.

Il reçoit de vous ici, et il vous donne là : c'est comme une banque entre lui et vous. Vous donnez ici-bas des biens périssables, vous recevez en retour là-haut des biens qui ne vous seront jamais enlevés. "

7. Ibidem, Hom. XLVII (Cette homélie ne paraît pas être de saint Augustin. V. NAT. ALEX., Hist.

eccles., t. V, p. 105) : " Les remèdes à nos péchés, ce sont les aumônes. Car l'aumône délivre de la mort, et empêche l’homme d'être précipité dans les ténèbres (Tob., IV, 11). Elle se fera notre avocate au jour du jugement, et nous n'aurons point à craindre les flammes éternelles de l'enfer. C'est ce que saint Jacques dit aussi dans son épître : La miséricorde s'élèvera au-dessus de la rigueur du jugement ; comme il a dit encore : On jugera sans miséricorde celui qui n'aura pas fait miséricorde (JAC., II, 13). Mais cette miséricorde doit être exercée de manière à pouvoir être agréé et non pas de manière à devoir être repoussée ; de manière à ce qu'elle efface les péchés et non pas à ce qu'elle les augmente. On doit la faire avec son propre bien, avec le produit de son propre travail, avec son propre superflu, et non pas avec le nécessaire du pauvre. Mes frères, p.35 fin p.36 début Dieu ne veut pas que l'on cesse jamais de faire miséricorde, mais en même temps il ne peut approuver que quelqu'un donne de ce qu'il aurait enlevé à autrui ; et c'est ce que fait entendre le prophète Salomon par ces paroles (Honora Dominum Deum tuum de tuâ substantiâ, ac de justis laboribus tuis) : Faites hommage au Seigneur de vos biens, et de ce que vous aurez justement acquis par votre travail (Prov., III, 9, d'après la version italique). Il veut que nous donnions de ce que nous aurons justement acquis, et non pas de ce que nous aurons injustement usurpé. Au jour du jugement, ceux qui vivent de rapine, et qui font l'aumône avec les dépouilles des malheureux, diront au Seigneur : Seigneur, nous avons gardé vos préceptes ; nous avons exercé la miséricorde en votre nom, nous avons nourri les pauvres, nous avons habillé ceux qui étaient nus, nous avons donné l'hospitalité aux étrangers. Mais Dieu leur répondra : Vous dites bien ce que vous avez donné ; mais vous ne dites pas ce que vous avez enlevé. Vous parlez de ceux que vous avez nourris ; pourquoi ne parlez-vous pas de ceux dont vous avez causé la mort ? Vous avez fait la joie de ceux que vous avez habillés ; mais vous avez fait aussi la désolation de ceux que vous avez dépouillés.

Vous me rappelez bien ceux à qui vous avez donné l'hospitalité ; mais vous oubliez ceux que vous avez chassés de leurs asiles. Je vous ai commandé de faire miséricorde, et non de commettre des fraudes et des rapines. Vous avez nourri l'un, mais en dépouillant l'autre ; ce n'est pas vous que Dieu bénira, il bénira celui à qui vos injustices ont donné la mort. Il a gémi au moment où il rendait son dernier soupir, et Dieu a entendu son gémissement, comme il a vu ce que vous lui avez fait. Vous faites des acquêts injustes, et vous vous en applaudissez ; vos rapines sont pour vous un sujet de triomphe : le pauvre vous supplie, et ses supplications vous sont à charge ; vous dressez un festin, mais vous n'y invitez que ceux qui vous paieront de retour. Vous avez grand soin qu'il ne manque rien à l'ordonnance de votre diner ; vous vous régalez somptueusement avec vos amis, et vous refusez d'entendre le pauvre qui vous supplie à votre porte. Vous abondez de biens, et vous êtes sans pitié pour l'indigent. Vous regorgez de vin et de viandes, et vous dédaignez le pauvre qui vous fatigue de ses prières. Vous oubliez ce qu'a dit le Prophète, que celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre, criera lui-même, et p.36 fin p.37 début ne sera point écouté (Prov., XXI, 13). Inclinez votre oreille ; écoutez la voix du pauvre et de celui qui se meurt de faim, si vous voulez que Dieu vous écoute vous-même dans vos tribulations. Donnez, pour que Dieu vous donne à son tour. Il vous a donné des richesses ; rendez-lui ce qui lui appartient. Il vous déclare qu'il tiendra pour donné à lui-même ce que vous aurez donné aux pauvres ; qu'il fera fructifier pour vous ce que vous aurez semé dans le cœur du pauvre, comme vous le font entendre ces paroles de l'Evangile : Employez vos richesses injustes à vous faire des amis, pour qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (LUC, XVI, 9). Les tabernacles éternels, voilà ce qui vous est assuré, si vous donnez à manger aux pauvres. Ce que vous leur donnez, c'est là que vous le faites passer ; vous le mettez comme en réserve pour l'éternité, et si vous n'y gagnez pas un surcroît de plaisirs grossiers, vous y gagnez une gloire impérissable ; vous ne vous remplissez pas en cela le corps, mais vous l'empêchez de brûler selon qu'il est écrit : L'aumône délivre de la mort, et empêche d'être jeté dans les ténèbres (Tob., IV, 11). C'est l'exercice de la miséricorde, mes frères, qui détourne de dessus nous la colère de Dieu, qui nous obtient le pardon de nos péchés qui éteint les feux à venir, ainsi que le dit Salomon (Ce n'est pas Salomon, mais Jésus, fils de Sirach, qui est l'auteur de l'Ecclésiastique. Saint Augustin ne l'ignorait pas, et c'est là une des considérations qui ont fait croire à Noël- Alexandre que ce sermon n'était pas de saint Augustin. J'avoue que cette critique me semble bien sévère) : Comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône résiste aux péchés (Ecclé., III, 33). Faites donc l’aumône au pauvre ; donnez à celui qui n'a rien ; empressez-vous de secourir celui qui meurt de faim. C'est une cruauté que de ne pas faire part de ce que vous avez à celui que vous savez être dans le besoin. C'est un crime, que de ne pas employer votre superflu à soulager celui qui manque du nécessaire. Si nos campagnes sont frappées de stérilité, c'est en punition de notre dureté pour les malheureux. Les malheurs qui vous surviennent, ô homme, les disgrâces, les injustices mêmes dont vous êtes victimes, imputez-les, croyez-moi, à la stérilité dont vous êtes atteint vous-même en fait d'œuvres charitables. Vous ne donnez pas à l'indigent ce que vous pourriez lui donner sans vous mettre vous-même dans le besoin ; un revers viendra vous accabler, et vous perdrez jusqu'à votre nécessaire. Vous marchez fièrement l'estomac surchargé de mets, et vous ne considérez pas à côté de vous un p.37 fin p.38 début pauvre qui périt d'inanition. Vous vous engraissez des biens qu'il a plu à Dieu de vous donner, vous êtes dans l'abondance et richement vêtu et vous n'habillez pas ce pauvre nu et tremblant de froid. "

8. S. GREGOIRE de Nazianze, Orat. de pauperum amore

(Cf. Sermons de saint Grégoire de Nazianze, pag. 349-350, 372, 377-384) : " S'il faut avouer, après que Jésus-Christ et saint Paul nous l'ont assuré, que la charité est la première de toutes les vertus, je crois qu'un de ses principaux effets est la tendresse et l'amour qu'on a pour les pauvres, et la compassion qu'on témoigne envers ceux qui souffrent, et que l'on regarde comme ses frères. Il n'y a aucune sorte de culte qui soit plus agréable à Dieu ; car rien ne lui convient mieux que la miséricorde, puisque la miséricorde et la vérité l'accompagnent toujours, et qu'elles précèdent ses jugements ; il rend amour pour amour, il a de l'indulgence pour ceux qui en ont, il mesure et il pèse sa miséricorde et il récompense avec une équité parfaite. . . "

" Faites voir que vous valez mieux que les autres, parce que vous êtes plus doux et plus humain ; soyez comme le dieu des malheureux, en imitant la miséricorde de Dieu ; il n'y a rien de plus divin dans l'homme que l'empressement de faire du bien à tout le monde ; si les bienfaits de Dieu sont plus considérables, c'est que son pouvoir est plus grand et plus étendu. . . . . . Que les malheurs d'autrui vous attendrissent ; ne leur refusez pas de petits secours dans leurs nécessité ; le moindre soulagement fait plaisir à un homme qui manque de tout ; Dieu vous en tiendra compte ; il se contente, pourvu que l'on fasse ce que l'on peut ; que votre empressement et votre promptitude supplée à la petitesse de votre présent si vous n'avez rien à donner, plaignez du moins les malheureux ; la compassion sincère qu'on leur témoigne adoucit l'amertume de leurs maux. Ne faites pas moins d'estime d'un homme que d'un animal privé de raison ; la loi vous ordonne de remettre dans le chemin un cheval qui s'égare, ou de le retirer d'une fosse s'il y tombe. Je n'examine point si ce prétexte renferme quelque sens mystérieux et profond ; car les paroles de l'Ecriture ont quelquefois un double sens : cette connaissance n'appartient qu'au Saint- Esprit, qui pénètre tout. Autant que je puis le comprendre, Dieu a voulu nous disposer par ces petites choses à exercer la charité dans des sujets d'une p.38 fin p.39 début plus grande conséquence. . . . Cédons aux commandements et à l'exemple de Dieu : voyez combien ce commandement est positif. Les saints que l'Esprit divin a inspirés ne se sont pas contentés de parler des pauvres une fois ou deux ; ce ne sont pas seulement quelques-uns d'entre eux qui en ont parlé, et comme de leur autorité privée ; ils ne l'ont pas fait d'une manière froide et négligée comme s'il s'agissait d'une affaire peu importante : tous ont traité de concert cette matière avec beaucoup d'exactitude, ils n'ont rien négligé pour nous persuader leurs maximes ; ils nous exhortent, ils nous menacent, ils nous font des reproches, ils louent ceux qui se sont signalés par cette vertu, afin de nous engager par la force de leurs remontrances à pratiquer ce précepte. "

" Je me lèverai maintenant, dit le Seigneur (Ps. XI, 6), à cause de la misère et des gémissements des pauvres. Qui pourra soutenir sans trembler ce mouvement de Dieu ? On lit dans un autre endroit de l’Ecriture : Levez-vous, Seigneur, levez votre bras, et n'oubliez pas les pauvres (Ps. IX, 12). Prions Dieu de détourner sa colère, afin que nous ne voyions pas son bras se lever contre des révoltés et contre des gens opiniâtres et endurcis. Il n'a point mis en oubli les cris des pauvres ; il ne les oubliera jamais ; ses yeux sont toujours attachés sur eux (Ps. IX, 13, 19, 9). Ces passages, dites-vous peut-être, ne regardent que les pauvres qu'on opprime. Quand cela serait vrai, car je ne veux pas chicaner mal à propos, en faudrait-il davantage pour vous engager à être charitable ? Si l'on récompense si bien ceux qui empêchent qu'on ne les outrage, on aura encore de plus grands égards pour ceux qui les soulageront effectivement par des libéralités réelles. Si celui qui méprise les pauvres allume contre lui le courroux du Créateur, il ne faut nullement douter qu'on l'honore en honorant son ouvrage. Lorsque vous lisez dans l’Ecriture que le pauvre et le riche se sont rencontrés, et que Dieu a créé l'un et l'autre, ne vous persuadez pas qu'il ait laissé l'un dans la pauvreté afin que vous lui insultiez : car il n'est pas absolument sûr que cette distinction de richesses et de pauvreté vienne de Dieu lui-même. Le pauvre et le riche sont également l'ouvrage du Seigneur, quoiqu’à l'extérieur leur position soit si différente. "

" Ces réflexions doivent vous inspirer de la compassion pour ces malheureux : si vos richesses vous donnent de la vanité, les misères des autres devraient modérer votre fierté.

Celui qui a compassion des pauvres prête à usure ; qui peut refuser un débi- p.39 fin p.40 début teur de cette nature, qui paiera ses dettes au centuple, quand le temps en sera venu ? La foi et les aumônes purifient les péchés (Prov., XV, 27) ; servons-nous donc de ce remède pour effacer les taches de notre âme, et pour la rendre aussi blanche que la laine ou la neige, selon la mesure de notre charité. "

" Pour dire encore quelque chose de plus fort, si vous n'êtes point estropié, si vous n'avez reçu ni plaie ni blessure, si la lèpre n'a point infecté votre âme, si vous n'avez aucune trace de ces autres maux que la loi guérissait superficiellement, et qui ont besoin pour être parfaitement guéris de la main de Jésus-Christ, vous devez lui en rendre grâces, puisqu'il s'est exposé à tant de maux, et qu'il a été couvert de blessures pour notre salut. Le moyen sûr de lui en témoigner votre reconnaissance et votre respect, c'est d'avoir de l'humanité pour ses frères. Si le tyran de nos âmes vous a surpris sans défense lorsque vous descendiez de Jérusalem à Jéricho (LUC, X, 30 et suiv.), et s'il vous a mis dans un état si déplorable que vous pourriez dire avec le Prophète : La corruption a gagné mes plaies invétérées, à cause de mes égarements (Ps. XXXVII, 6) ; si vous êtes en cet état et que vous ne vous mettiez point en peine de chercher des remèdes à vos maux, parce que vous ne connaissez pas tout le danger où vous êtes que votre situation est déplorable et que votre malheur est grand ! Si votre guérison n'est pas encore entièrement désespérée, et si l'on peut encore apporter quelque remède à vos maux, approchez-vous du médecin, priez-le d'avoir pitié de vous, guérissez vos propres maux en soulageant ceux des autres, appliquez des remèdes faciles pour fermer des plaies envenimées. Ce médecin charitable vous dira d'une manière engageante : Je suis votre salut (Ps. XXXIV, 3) ; votre foi vous a sauvé (LUC, VII, 80) ; vous êtes guéri (JEAN, V, 14) ; soyez humain envers ceux qui souffrent. "

" Bienheureux sont les miséricordieux, parce qu'on leur fera miséricorde (MATTH., V, 7) ; cette béatitude n'est pas des dernières. Heureux celui qui s'attendrit sur le pauvre et l'indigent (Ps. XL, 2). Heureux et aimable l'homme qui exerce la miséricorde et qui prête volontiers (Ps.

CXI, 5). Le juste donne et prête tout le jour (Ps.

XXXVI, 26) : faisons en sorte de nous attirer cette béatitude, de savoir nous attendrir sur le pauvre et l'indigent, de nous montrer aimables à leur égard. Que la nuit même ne suspende pas les effets de notre charité. Ne dites point aux pauvres : Revenez une autre fois, je vous donnerai demain (Prov., III, 28) ; qu'il n'y ait point d'intervalle entre vos bonnes résolutions et leur p.40 fin p.41 début effet ; la charité ne sait ce que c'est que de différer. Faites part de votre pain au pauvre ; conduisez à votre maison ceux qui n'ont point de retraite (ISAIE, LVIII, 7) ; mais faites-le de bon cœur et avec joie : la promptitude augmente le bienfait. Ce qu'on donne à contrecœur et avec chagrin dégoûte et n'est nullement méritoire. Il faut être dans la joie plutôt que de pleurer, lorsque nous donnons quelque chose et que nous faisons du bien aux autres. Si vous ne donnez qu'en murmurant et après avoir longtemps délibéré, que méritez-vous par de tels présents ? quelle sera la récompense de ces dons ? Votre lumière brillera dès le matin, et vous obtiendrez incontinent la santé (ibid., 8) : est-il quelqu'un qui n'aime la santé et la lumière ? L'exemple de Jésus-Christ (JEAN, XII, 6) m'invite à faire l'aumône aussi bien que la convention que firent entre eux Pierre et Paul (Gal., II, 9), qui, tout en se partageant la prédication de l’Evangile, mirent en commun le soin qu'ils voulaient avoir des pauvres. Enfin je m'y trouve exhorté par ce qui fut dit à ce jeune homme (MATTH., XIX, 21), que sa perfection était attachée au sacrifice qu'il ferait en leur faveur de tout son bien. "

" Croirez-vous que la charité ne soit que de conseil, et qu'elle ne nous soit pas commandée par une loi expresse ? Je le voudrais, mais les menaces de l’Evangile m'épouvantent. Ces boucs qui seront à gauche, les durs reproches qu'on leur fera, ce n'est pas pour avoir dérobé le bien d'autrui, pour avoir profané les temples, commis des adultères ou avoir fait des actions défendues ; mais uniquement pour avoir négligé Jésus-Christ en négligeant les pauvres. Si vous voulez croire mes conseils, vous qui êtes les serviteurs, les frères, les cohéritiers de Jésus-Christ, autant que nous le pouvons, visitons-le, nourrissons-le, donnons-lui de quoi se vêtir et se loger, rendons-lui tous les honneurs qui dépendent de nous, non-seulement en le faisant asseoir à notre table, comme ont fait quelques-uns ; en répandant sur lui des parfums, à l'exemple de Madeleine ; en le mettant dans un sépulcre, comme fit Joseph d'Arimathie ; en lui fournissant le nécessaire pour ses funérailles, comme Nicodème ; en lui présentant de l'or, de l'encens et de la myrrhe, à l'exemple des Mages. Mais, puisqu'il veut que nous soyons charitables, qu'il ne nous demande point de sacrifices, et qu'il préfère les aumônes à une multitude de victimes immolées sur ses autels, présentons-lui aujourd'hui nos offrandes par les mains de ces malheureux que vous voyez prosternés à terre, afin qu'au sortir de ce monde nous soyons introduits dans les tabernacles éternels. "

p.41 fin p.42 début

9. S. CHRYSOSTOME, Hom. XXXII ad populum Antiochenum

: " Quelle est la cause de cet amour que Dieu a eu pour le monde ? aucune autre que la charité. Sachons donc la reconnaître ; rougissons de cet excès de miséricorde que Dieu a eue pour nous. Pour nous sauver, il n'a pas même épargné son fils unique ; et nous, nous épargnons notre argent pour nous perdre nous-mêmes. Pour notre salut, il a livré à la mort son propre fils ;

et nous, nous ne consentons à nous détacher des richesses, ni par amour pour lui, ni par intérêt pour nous-mêmes.

Et pourquoi ne parler que de richesses ? Quand nous aurions mille vies, ne devrions-nous pas les sacrifier toutes pour lui ? Nous couvrons de dorures nos esclaves, nos mulets, nos chevaux, et nous daignons à peine regarder Jésus-Christ qui se présente à nous manquant de vêtements, mendiant de porte en porte, tendant la main à tous les carrefours ; ou bien nous jetons sur lui le regard d'un orgueilleux dédain, quoique ce soit pour nous qu'il se réduisit à cet état d'humiliations et de souffrances. Car c'est volontiers qu'il souffre la faim, pourvu que vous consentiez à vous nourrir du céleste aliment qu'il vous offre ; c'est volontiers qu'il se réduit au dénuement, pourvu qu'il vous procure par-là le vêtement de l’immortalité ; et rien de tout cela ne peut vous engager à lui faire le sacrifice de la moindre partie de vos biens. Pendant ce temps-là vos vêtements deviennent le père des teignes, ou bien ils surchargent vos coffres, ou en tous cas ils vous causent des embarras superflus. Et celui qui vous les a donnés comme il vous a donné tout le reste, vous l'abandonnez à la nudité ! Je veux qu'au lieu de les conserver dans vos coffres vous les portiez sur vous et en fassiez l'ornement de votre personne ; quel avantage vous en revient-il ? Celui d'attirer sur vous les regards ? Mais à quoi se réduit cet avantage ? Si les hommes sont sensés, ils admirent non celui qui porte ces superbes habits, mais celui qui partage ses vêtement avec les indigents. Si donc vous voulez qu'on vous admire, habillez ceux qui sont nus, et tout le monde vous applaudira ; et non-seulement les hommes, mais Dieu vous louera lui-même : au lieu que maintenant personne ne vous loue, que tous au contraire vous détestent, en voyant ce soin minutieux avec lequel vous ornez votre corps, tandis que vous ne vous occupez nullement de votre âme. Les femmes sont encore plus que les hommes occupées à se procurer ces habits de prix, ces frivoles ornements. Mais l'ornement de l’âme ne consiste que dans la pratique de la vertu. Si je reviens sans cesse sur ce sujet, p.42 fin p.43 début c'est que je m’intéresse au bien-être des pauvres, et bien plus encore à celui de vos âmes. "

10. Le même, Hom. XXXIII ad populum Antiochenum, ou hom. LIII (al. 52) in Matthæum : " Puisque nous sommes tombés sur le sujet de l'aumône, trouvez bon que nous reprenions aujourd'hui le discours que nous avons laissé imparfait il n'y a pas fort longtemps. Vous avez vu que je commençai par vous représenter que la charité était comme un art divin ; que l'école où on l'apprenait était le ciel, et que le maître qui nous en instruisait était, non un homme, mais Dieu lui-même. Nous nous étendîmes ensuite pour faire voir ce que c'était proprement qu'un art, ou ce qui ne méritait pas ce nom. Enfin nous fîmes une longue digression sur la vanité des arts d'aujourd'hui, et nous avons censuré surtout le luxe que l'on met à se procurer des chaussures brillantes. Reprenons encore aujourd'hui ce sujet, et montrons que la charité est l'art le plus estimable et le plus divin de tous. Car, si le propre d'un art est d'avoir pour objet quelque chose d'utile, et s'il n'y a rien de plus utile que la charité que nous exerçons envers les pauvres, n'est-il pas évident que la charité est le plus estimable et le plus avantageux de tous les arts ? "

" Cet art céleste ne nous apprend pas à faire un vêtement qui aille bien, à tisser des étoffes bien fines ou à bâtir des maisons de boue, mais il consiste à mériter la vie éternelle, à nous délivrer de la mort, à nous rendre illustres dans cette vie et dans l'autre. Cet art divin nous apprend à nous bâtir une demeure dans le ciel, à nous préparer des tentes célestes et à nous construire des tabernacles éternels. Il ne nous laisse point éteindre nos lampes, ne souffre point qu'on se présent aux noces célestes de l'époux avec des vêtements malpropres ; mais il les lave, et les rend plus blancs que la neige. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige (ISAIE, I, 18). C'est la charité qui nous empêche de tomber dans l'abîme où se trouve enseveli le mauvais riche, qui nous épargne des reproches semblables à ceux qui lui furent adressés, et qui nous conduit dans le bienheureux sein d'Abraham. "

" De plus, chaque art ici-bas a un but et une fin particulière. L'agriculteur, par exemple, fournit par son travail la nourriture à tous les membres de la cité ; le manufacturier leur procure de même le vêtement mais rien de plus, et même chacun de ces arts ne saurait atteindre sa fin propre, ni faire ses fonctions, s'il ne s'aide du concours des autres. Comment, par exemple, pour p.43 fin p.44 début rait subsister l'agriculture, si les forgerons ne préparaient les instruments dont elle a besoin, si les charrons ne lui faisaient des charrues, et si les bourreliers ne lui préparaient le cuir nécessaires à l'architecture n'élevait quelques toits, ou pour les bœufs qui remuent la terre, ou pour les hommes qui les conduisent ; si d'autres n'allaient abattre et couper le bois dans les forêts ; enfin, si les boulangers ne savaient faire l'emploi du blé que le laboureur recueille par ses travaux ? - Combien de choses aussi sont préalablement nécessaire aux manufacturiers, et combien d'autres arts leur sont indispensables, tellement que sans eux ils ne pourraient exercer le leur ! Ainsi chaque art a besoin des autres arts, et tomberait sans leur appui. Mais l'art divin de la charité n'a besoin que de lui-même.

Lorsque nous voulons l'exercer, nous sommes indépendants des hommes, la seule volonté suffit. Si vous dites que, pour l'exercer, il faut avoir de grands biens, souvenez-vous de ce que dit Jésus-Christ (LUC, XXI, 3) de cette veuve de l’Evangile, et détrompez-vous de cette fausse pensée. Si vous êtes pauvre jusqu'à mendier votre pain, ne donnassiez-vous que deux oboles, vous pratiquerez en cela même excellemment la charité. Quand vous ne donneriez qu'un morceau de pain, si vous ne pouvez faire davantage, vous exercez suffisamment cet art céleste. "

" Appliquons-nous donc à cet art divin, adonnons-nous-y avec amour. Il vaut mieux y être habile, que d'être roi et de porter une couronne. L'avantage que cet art a sur les autres ne consiste pas seulement en ce qu'il en est indépendant, mais encore en ce qu'il est pour nous une source féconde de mille biens. Il nous élève dans le ciel des édifices qui dureront éternellement. Il apprend à ceux qui le pratiquent à échapper à la mort éternelle ; il nous enrichit et nous fait trouver des trésors inépuisables, qui ne redoutent ni les voleurs, ni la rouille, ni la loi du temps qui consume tout ici-bas. Si l'on vous promettait de vous enseigner un moyen de garder votre blé pendant plusieurs années sans qu'il se corrompe, que ne donneriez-vous pas pour l’apprendre ? Or, cet art admirable dont nous parlons vous apprend à garder en assurance, non votre blé seulement, mais et vos biens, et votre corps et votre âme purs et incorruptibles ; et vous ne vous mettez pas en peine d'en faire l'expérience ? "

" Mais pourquoi m'arrêter à détailler les avantages de cet art divin ? Qu'il me suffise de dire en général qu'il nous rend semblables à Dieu même, ce qui est le plus grand de tous les biens.

p.44 fin p.45 début Ainsi vous voyez que cet art ne se borne pas à un seul objet, et que sans avoir d'autre appui que lui-même, il bâtit des édifices admirables, confectionne des vêtements d'une très-grande beauté, amasse des trésors impérissables, nous fait surmonter la mort et le démon, et nous rend semblables à Dieu. "

" Quel autre art peut donc être aussi utile que celui-ci ? Les autres, outre ce que nous avons dit, se perdent avec la vie, et s'évanouissent à la première maladie qui survient.

Leurs ouvrages ne peuvent subsister toujours, et il faut pour les acquérir beaucoup de peine et de temps. Mais quand la fin du monde sera venue, c'est alors, plus que jamais, que la charité dont nous parlons fera paraître son éclat ; c'est alors qu'elle fera briller ses ouvrages merveilleux, et leur imprimera une solidité capable de résister à tout. Elle n'a besoin pour agir, ni de temps, ni de peine, ni de travail. La maladie n'interrompt point son action, la vieillesse ne l'affaiblit pas ; elle nous accompagne jusque dans l'autre vie, ne nous quitte point à notre mort, et ne nous abandonne en aucune de nos épreuves. "

" Elle nous met au-dessus des plus grands philosophes et des orateurs du siècle et au lieu que ceux-ci, lorsqu'ils sont habiles, ont mille envieux qui les décrient, ceux au contraire qui excellent en cet art divin sont estimés de tous sans exception. 'Les orateurs ne peuvent défendre leurs clients que devant les tribunaux de la terre ; c'est là seulement qu'ils peuvent soutenir la cause de ceux qui ont souffert de quelque injustice, et souvent aussi de ceux mêmes qui en ont fait essuyer ; mais cet art céleste dont je parle nous rend puissants au tribunal de Jésus-Christ même, et non-seulement il plaide pour nous devant ce juge redoutable, mais il oblige ce juge lui-même à prendre en main la cause du coupable, à le protéger et à prononcer sur lui une sentence d'absolution. Quand nous aurions commis mille crimes, si nous avons fait nos efforts pour les laver par les actes d'une charité sincère, Dieu est comme forcé de nous pardonner, et non-seulement de nous pardonner, mais de nous couronner et de nous combler de gloire. Donnez l'aumône, dit-il, et toutes choses seront pures pour vous (LUC, XI, 40). "

" Mais pourquoi parler de l'autre monde ? Si dans celui-ci même on donnait le choix aux hommes, et qu'on leur demandât ce qu'ils aimeraient le mieux, ou qu'il y en eût beaucoup qui se signalassent par la subtilité de leur esprit ou par les ornements de leurs discours, ou qu'il y en eût d'autres qui se rendissent re- p.45 fin p.46 début commandables par leur charité et leurs aumônes, qui doute qu'ils ne préférassent les hommes charitables aux hommes éloquents ? Et n'aurait-on pas raison de faire cette préférence, puisque quand même tous ces discours étudiés seraient bannis de toute la terre, elle n'en serait pas moins heureuse, et qu'elle a subsisté sans cela durant tant de siècles au lieu que, si vous en ôtiez la charité, le monde entier entrerait aussitôt dans une confusion et un bouleversement général. Car personne n'oserait s'aventurer sur la mer, si l'on en supprimait les ports et les autres lieux de retraite pour les vaisseaux ; de même il serait impossible que le monde subsistât sans la charité et la miséricorde.

"

" C'est pourquoi Dieu n'a pas voulu que les hommes ne fussent charitables que par étude et à force de raisonnements ; il a greffé pour ainsi dire cette vertu dans notre nature même, et il a voulu qu'un instinct naturel rendit les hommes doux et compatissants les uns envers les autres. C'est cette loi intérieure qui inspire aux pères et aux mères la tendresse pour leurs enfants, et qui donne réciproquement aux enfants de l'amour et du respect pour les auteurs de leurs jours : et ce sentiment existe même dans les animaux. C'est la charité qui lie tous les hommes par une amitié mutuelle : car nous avons tous une pente naturelle qui nous porte à la miséricorde. Et c'est ce secret instinct de la nature qui fait que nous éprouvons de l'indignation lorsqu'une injustice est faite à quelqu'un, et que nous pleurons lorsque nous voyons les autres pleurer. Comme Dieu veut que nous ayons cette sympathie, et que nous ressentions cette compassion pour tous les hommes, il l'a lui-même imprimée et comme gravée dans notre nature. Il semble avoir voulu lui commander de contribuer de sa part à produire en nous ces sentiments, afin que nous reconnussions dans cet instinct naturel combien la miséricorde lui est agréable et combien il désire que nous l'exercions envers tout le monde. "

" Occupons-nous donc d'être charitables. Allons à cette école céleste, et conduisons-y nos enfants, nos parents et nos proches. Que l'homme avant tout apprenne à être charitable, puisque c'est la charité qui nous rend proprement hommes. C'est une grande chose que d'être homme ; mais un homme charitable est quelque chose de bien plus grand. Celui qui n'a pas cette charité cesse d'être homme, puisque c'est elle qui fait qu'il est homme. Et vous étonnez-vous que ce soit le propre de l'homme d'être charitable, puisque c'est là le propre de Dieu même ? Soyez miséri- p.46 fin p.47 début cordieux, nous a dit le Christ, comme votre Père céleste est miséricordieux (LUC, VI, 36). - Apprenons donc à devenir charitables, non-seulement pour les raisons que nous avons dites, et pour l'utilité des autres, mais encore pour notre avantage particulier, puisque nous avons aussi besoin nous-même d'une grande miséricorde. Tenons pour perdu le temps où nous ne pratiquons point la charité. J'appelle ici charité celle qui est exempte de toute avarice. Car si celui qui se contente de posséder paisiblement ce qu'il a, sans en faire part aux autres, est bien éloigné d'être charitable, que sera-ce de celui qui ravit le bien de ses frères quand même il ferait d'ailleurs des aumônes sans nombre ? Si c'est être cruel et inhumain que de jouir seul de ses richesses, que sera-ce d'usurper le bien d'autrui ? Si ceux qui ne font aucune injustice doivent être punis pour n'avoir pas fait l'aumône, quel sera le sort de ceux qui commettent tant d'actions injustes ? "

11. Le même, in eâdem Hom. XXXIII ad populum

Antiochenum : " Ce n'est pas ici-bas qu'on vous rendra ce que vous aurez donné, mais on vous le rendra là-haut avec beaucoup d'usure ; et pour les biens temporels dont vous aurez fait le sacrifice, vous serez comblé de biens et d'avantages spirituels. Ce que vous donnez maintenant aux pauvres, est un véritable prêt dont on vous paiera l'intérêt dans l'autre vie. C'est Dieu lui-même qui s'en est fait garant. C'est lui-même qui a dit : Celui qui a pitié du pauvre prête au Seigneur à intérêt (Prov., XIX, 17). Il vous a donné des arrhes et des gages de cet intérêt qu'il vous comptera, et il est votre Dieu. Quelles arrhes vous a-t-il donnés ? Les biens de la vie présente, comme pour vous initier à ceux de la vie future. Pourquoi donc ces délais et cette indifférence lorsque vous avez déjà reçu tant de biens et que vous en attendez de plus grands encore ? Voici en effet quels sont les biens que vous avez déjà reçu de lui : il vous a formé un corps, il vous a donné une âme, il vous a doué de raison de préférence à tous les animaux, il a mis à votre usage toutes les choses visibles, il vous a donné la connaissance de lui-même, il a livré son Fils pour votre rachat, il vous a conféré le baptême, source pour vous de tant de biens, il vous a admis à sa table sainte, il vous a promis le royaume du ciel et les biens invisibles qui s'y trouvent renfermés. Vous donc qui avez reçu tant de biens et qui en avez tant d'autres à attendre (car je ne me lasse pas de revenir sur ce même sujet), vous vous arrêteriez à des biens périssables ? Et quelle serait donc votre excuse ? "

LXXIV (al. 73) in Matthæum : " Vous n'êtes pas plus maître de votre argent que celui qui dispense les biens de l'église ; vous n'en êtes que le dispensateur.

Et comme il n'est pas permis à l'économe et au dispensateur de ces biens sacrés de prodiguer ce que vous avez donné pour les pauvres, ou de le détourner à d'autres usages qu'à ceux auxquels il a été destiné, il ne vous est pas permis non plus d'abuser indiscrètement de vos richesses. Car, quoique vous ayez reçu votre bien de la succession de votre père ; quoique vous soyez entré légitimement dans l'héritage de vos aïeux et que pour cette raison tout ce que vous avez soit à vous, cependant tout ce que vous possédez est à Dieu. Si donc vous voulez vous-même que l'argent que vous donnez soit dispensé avec tant de soin, croyez-vous que Dieu n'exige pas de vous autant de fidélité que vous en exigez des hommes, et qu'il ne veuille pas au contraire que vous soyez encore plus fidèles ? Croyez-vous qu'il permette que vous dissipiez ces biens qu'il vous a donnés ? Il a voulu vous rendre dépositaire de grandes richesses, afin que vous en fassiez part charitablement aux pauvres selon leurs besoins. Comme donc vous donnez de l'argent à un autre homme pour qu'il le dispense avec sagesse, de même Dieu vous en a donné pour que vous le distribuiez avec discrétion. Quoiqu'il pût vous l'ôter, il a mieux aimé vous le laisser, afin que vous eussiez toujours des occasions de pratiquer cette vertu, et que lui-même, en rendant ainsi tous les hommes dépendant les uns des autres, il les liât ensemble par une charité plus étroite. . . "

" Considérez, mes frères, combien Jésus-Christ, dans toutes ses paraboles, s'attache à nous convaincre que ceux qui n'auront pas usé légitimement de leurs biens, seront punis rigoureusement. Car on ne voit pas que les vierges folles dont il parle ensuite (MATTH., XXV, 5) aient ravi le bien d'autrui, mais seulement on voit qu'elles ne donnèrent point du leur (Saint Jean Chrysostôme entend de la charité l'huile qui, d'après la parabole de l'Evangile, manquait aux vierges folles. Je serais donc tenté de croire qu'il a eu ici une distraction ; car ce ne sont pas les vierges folles, mais bien les vierges sages qui refusèrent aux autres de partager leur huile avec elles) à ceux qui en avaient besoin. Celui dont il parle plus loin (Ibid., XXIV), qui cacha le talent de son maître, ne déroba le bien de personne. Il est cependant condamné ; toute sa faute fut de n'avoir pas fait profiter le bien de son maître. Ainsi, ceux qui verront le pauvre sans le soulager, seront punis de Dieu, non comme des voleurs, p.48 fin p.49 début mais comme des personnes dures et impitoyables, qui auront laissé périr leurs frères, sans leur faire part du bien qu'ils avaient. "

" Ecoutez bien cela, vous tous qui aimez les festins, et qui consumez dans ces malheureuses dépenses l'argent qui appartient plus aux pauvres qu’à vous. Ne croyez pas que ces biens vous appartiennent en propre, quoique Dieu soit si bon, qu'il se contente de vous exhorter à les donner, comme s'ils étaient effectivement à vous. Il vous les a prêtés pour vous donner un moyen de mieux pratiquer la vertu et de devenir plus justes. Ne regardez donc plus comme étant à vous ces biens que vous possédez ; donnez à Dieu ce qui est à Dieu. Si vous aviez prêté à quelqu'un une forte somme d'argent, afin qu'il s'en servît pour gagner quelque chose, dirait-on que cet argent serait à lui ? C'est ainsi que Dieu vous a donné le bien que vous possédez afin que vous vous en serviez pour gagner le ciel. N'employez donc pas à vous perdre ce que vous avez reçu pour vous sauver, et ne ruinez pas les desseins de la bonté de Dieu sur vous, par un comble de malice et d'ingratitude. Considérez combien il est avantageux à l'homme, après la grâce du baptême qu'il a perdue, de trouver dans l'aumône un autre moyen pour obtenir de Dieu le pardon de ses fautes. Si Dieu ne nous avait donné ce moyen pour effacer nos péchés, combien de gens ne diraient-ils pas :

Oh ! que nous serions heureux, si par nos richesses nous pouvions nous délivrer des maux à venir ! Que nous donnerions de bon cœur tout notre bien, pour nous garantir de la peine que nos offenses ont si justement mérité ! Mais parce que Dieu a accordé de lui-même ce que nous aurions si fort désiré de sa bonté, si elle ne nous avait prévenus, nous n'apportons que lâcheté à user de cet avantage, et à tirer profit d'un aussi puissant remède. . . "

" Nous reconnaîtrons, par exemple, que les jeûnes, les austérités corporelles, le célibat, la vie réglée, sobre et tempérante sont des vertus qui certainement servent à celui qui les possède ; mais il faut reconnaître aussi que ces autres qui consistent à se rendre utile au prochain, sont beaucoup plus relevées comme l'aumône, l'instruction et la charité, dont parle saint Paul : Quand je distribuerais tout mon bien aux pauvres, et que j’abandonnerais mon corps aux flammes, si je n’avais pas la charité, tout cela ne me servirait de rien (I Cor., XIII, 3). . . "

" Appliquons-nous toujours à ces vertus qui nous sont si salutaires à nous-mêmes, et qui sont en même temps si avanta- p.49 fin p.50 début geuses à nos frères. Pratiquons l'aumône, et ensuite la prière. Nous voyons dans l’Ecriture que la prière tire sa force de l'aumône, et lui donne comme des ailes. Vos aumônes, dit l'Ange, et vos prières sont montées devant le trône de Dieu (Actes, X, 4). L'aumône ne donne pas seulement de la force à la prière ; elle en donne aussi au jeûne. Si vous jeûnez sans faire l'aumône, Dieu n'aura point votre jeûne pour agréable. Il le regardera avec plus d'horreur que les excès de ceux qui s'enivrent et se remplissent de viandes, et il en aura d'autant plus d'aversion, que la cruauté est encore plus détestable à ses yeux que les débauches. Mais qu'ai-je besoin de dire que le jeûne emprunte son mérite de l'aumône, puisque la virginité même en tire tout son éclat et que sans elle les vierges les plus vertueuses sont exclues de la chambre nuptiale du céleste époux ? Considérez bien ce que je vous dis : Bien que la virginité soit si excellente, que Jésus-Christ dans le Nouveau-Testament n'a pas voulu en faire un précepte obligatoire pour les chrétiens, elle n'est rien cependant sans l'aumône ; et si une vierge n'est pas charitable, elle sera rejetée de son époux. Que si cela est, comme on n'en peut douter, qui peut espérer de se sauver en négligeant de faire l'aumône ? Ne faut-il pas que celui qui ne la fait point en cette vie, périsse nécessairement dans l'autre ? Nous voyons jusque dans la vie civile, que nul ne vit pour soi-même. Les artisans, les laboureurs, les marchands et les gens de guerre contribuent tous généralement au bien et à l'avantage des autres. A combien plus forte raison devons-nous faire de même dans ce qui regarde le salut des âmes et le bien spirituel du prochain ! Celui-là vit à proprement parler, qui vit pour les autres. Celui qui ne vit que pour soi sans se mettre en peine des autres, est un homme inutile au monde, ou plutôt ce n'est pas un homme, puisqu'il ne prend aucune part au bien général de l'humanité.

"

13. Le même, Hom. XXXIV ad populum Antiochenum

(al. 55) in Genesim : " N'ayons pas l'imprudence de négliger un moyen si profitable pour nos âmes, un remède si efficace à tous nos maux spirituels. Car il nous procurera une telle guérison, il effacera si puissamment la trace de nos péchés, qu'il ne nous en restera pas même de cicatrices : ce qui n'a jamais lieu par rapport aux blessures qui peuvent être infligées à nos corps. Car, quels que soient les palliatifs que puissent employer les médecins pour guérir une plaie corporelle, il en reste toujours une cicatrice qui en marque la place : et cela doit être, parce qu'il p.50 fin p.51 début s'agit d'un corps il guérir. Mais pour nos âmes, il suffit que nous apportions de la bonne volonté, et sur-le-champ notre état se trouve amélioré, et toutes les traces de nos plaies dissipées comme la poussière qu'emporte un vent impétueux. Les saintes Ecritures sont pleines de ces exemples. . . "

" Voyons aussi quelle est la vertu de ce précepte, quels avantages résultent pour nous d'abondantes aumônes, afin qu'envisageant tous les profits que nous en retirerons, nous nous portions avec zèle à l'accomplissement de ce devoir. Peut-être même trouverons-nous que non-seulement l'aumône nous purifie de nos péchés, mais que de plus elle nous délivre de la mort. Je vais vous en dire la manière. Mais je vois que vous m'interrompez pour me dire, que jamais, en faisant l'aumône, on s'est élevé au-dessus de la nécessité de mourir.

Ne vous troublez pas, mon cher frère, mais apprenez par les faits eux-mêmes comment la vertu de l’aumône triomphe de l'empire de la mort. Il y avait une femme nommé Tabithe, nom qui en grec pourrait se traduire par Dorcas, etc. (Act., IX, 36). Avez-vous fait attention à ce miracle de l’Apôtre, ou plutôt de Notre-Seigneur qui se servait de son ministère ? Avez-vous considéré combien, pour le temps même présent, cette sainte femme a été récompensée de sa bienfaisance à l'égard des veuves ? Que leur avait-elle donné, dites-moi, qui puisse égaler ce qu'elles lui ont procuré en retour ?

Elle leur avait donné des vêtements et des aliments ; elles, en retour, l'ont ramenée à la vie, l'ont retirée d'entre les liens de la mort ; ou pour mieux dire, ce ne sont pas elles, mais c'est le Seigneur lui-même qui l'a récompensée ainsi du soin qu'elle prenait de ses veuves. Avez-vous admiré la vertu de ce remède ? Tâchons donc de nous le procurer, tous tant que nous sommes ; car, quelque grande que soit sa vertu, nous pouvons l'acheter à bas prix, et sans grande dépense. En effet, la grandeur de l'aumône ne consiste pas dans la quantité de ce qu'on donne, mais elle dépend du zèle avec lequel on se porte à la faire. C'est ainsi que Dieu a pour agréable ce don qu'on lui fait d'un simple verre d'eau froide, et qu'il a de même agréé l'obole de la veuve, pour nous apprendre par-là que tout ce que demande de nous le maître de toutes choses, c'est une volonté droite et sincère. Il arrive souvent que celui qui donne peu prouve, en donnant ce peu qu'il a, la grandeur de sa charité, et qu'un autre qui donne beaucoup a moins de mérite que ceux qui ont donné moins que lui, parce que, proportion gardée, sa bonne volonté n'est pas p.51 fin p.52 début égale à la leur. Souffrez donc que je vous exhorte à répandre de bon cœur vos richesses dans le sein des indigents, et à rendre ainsi au maître de toutes choses ces biens qu'il vous a donnés, pour qu'ils vous soient plus tard remboursés avec usure. Car telle est la bonté de Dieu, qu'en recevant de nous l'offrande de biens qui ne nous viennent que de lui, il semble oublier que la propriété lui en appartient, et qu'il nous fait la promesse de nous les rendre libéralement, pourvu que nous consentions à faire de notre côté ce qui dépend de nous, en distribuant aux pauvres les biens que nous possédons, comme si nous les remettions entre les mains de Dieu, sachant bien que tout ce que de telles mains reçoivent s'y multiplie, pour retourner ainsi multiplié au donateur. Que dis-je, multiplié ? non-seulement cette divine main nous le multiplie, mais elle nous donne outre cela le royaume des cieux ; elle met sur nos têtes la couronne de gloire, et nous comble de ses faveurs, pour peu que nous consentions à lui céder de nos richesses. Est-ce là une condition dure qu'elle nous impose ? Elle ne nous demande pour son nécessaire que le superflu de nos biens, que la distribution de ce qui se perd dans nos greniers, pour prendre de là occasion d'orner d'une brillante couronne la tête de chacun de nous. Rien n'égale son empressement, son zèle, ses efforts, pour nous faire mériter les biens qu'elle nous a promis. "

" Prenons donc bien garde, je vous prie, de nous priver de si grands biens. Car, si de pauvres cultivateurs ne craignent pas de vider leurs greniers, et de jeter en terre leurs semences récoltées par eux avec tant de soin ; s'ils se portent même avec plaisir à ce sacrifice, dans l'espérance d'une plus abondante moisson, quoiqu'ils sachent bien que souvent l'intempérie de l'air, la stérilité de la terre, les armées de sauterelles, la nielle et mille autres causes déjoueront peut-être leurs espérances ; à combien plus forte raison ne devons-nous pas tirer de nos greniers où ils restent inutiles ces grains qui serviront à nourrir les pauvres, assurés que nous sommes d'atteindre notre but, sans avoir rien à craindre ni de la stérilité de la terre ni de l'inconstance des saisons ? Sa justice subsiste dans tous les siècles ; il a répandu ses biens dans le sein des pauvres, dit le Psalmiste (Ps. CXI, 9). Mais écoutez la suite : O profusion admirable ! Elle n'a duré qu'un instant, et elle est récompensée d'une éternité de gloire. Que peut-il y avoir de plus heureux ? Je vous exhorte en conséquence à vous procurer à vous-mêmes cette justice à jamais durable que p.52 fin p.53 début nous assure l’aumône, afin qu'il soit dit aussi de chacun de vous : Il a répandu ses biens dans le sein des pauvres ; sa justice subsiste dans tous les siècles. Car, après avoir dit, Il a répandu, il a donné, de peur que vous ne pensiez que ce qu'il a répandu se trouve perdu, le Psalmiste se hâte d'ajouter : Sa justice subsiste dans tous les siècles. De ces biens répandus, dit-il, surgit une justice impérissable, qui durera autant que les siècles ou plutôt, qui n'aura point de fin. Avec l'aumône aussi, pratiquons soigneusement les autres vertus, et réprimons les passions grossières (Cf. Sancti Joannis Chrysostomi opera, t. IV, p. 535-535, édit. de Montfaucon ; p. 619-622, édit. Gaume). "

14. Le même, Hom. XXXV ad populum Antiochenum, et Serm. de misericordiâ (al. Hom. XIV in epist. ad Rom.)

: " Revêtez-vous donc comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, de tendresse et d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité (Col., III, 12). Admirez la propriété de cette expression de l'Apôtre, et comme il demande que nous nous montrions toujours miséricordieux. Car il ne dit pas seulement, Ayez compassion de ceux qui souffrent, mais : Revêtez-vous de tendresse pour eux, en sorte que, comme nos vêtements ne nous quittent point, l'esprit d'aumône ne nous quitte pas non plus. Et il ne dit pas simplement, Revêtez-vous de miséricorde, mais : Revêtez-vous d'entrailles de miséricorde, pour nous porter à imiter en cela les mouvements que produisent en nous les sentiments les plus vifs de la 'nature. Mais nous, nous faisons le contraire : Si quelqu'un s'approche de nous pour solliciter de notre charité une simple obole, nous l'accablons d'injures et de reproches, nous l'appelons un imposteur. Vous n'avez pas horreur, ô homme, de votre inhumanité ? Vous ne rougissez pas d'appeler imposteur un de vos semblables pour un peu de pain qu'il vous supplie de lui donner ? Eh ! s'il vous en impose en cela, il n'en devient que plus juste que vous ayez pitié de lui, puisque la faim le réduit à la nécessité de descendre à jouer un pareil rôle devant vous. Voilà ce qui rend encore plus criminelle notre dureté pour les pauvres. Ceux-ci nous voyant si difficiles à nous laisser persuader, si chiches de libéralités à leur égard, sont comme forcés de recourir à mille moyens artificieux pour mettre notre insensibilité en défaut et nous attendrir en leur faveur (Cf. Ibidem, t. IX, p. 588, édit. de Montfaucon ; p. 649-650, édit. Gaume).

15. Le même, Hom. XXXVI ad populum Antiochenum

:

p.53 fin p.54 début " L'aumône est un grand bien, un bien de toute beauté, un bien du plus haut prix ; c'est un moyen puissant d'acquérir des richesses, et de très-grandes richesses. Si nous savons mépriser l'argent, nous saurons bien d'autres choses. Considérez en effet combien sont nombreux les avantages de l'aumône. Celui qui la fait comme il doit la faire, apprend par là à mépriser les richesses ; celui qui a une fois appris à mépriser les richesses, a coupé la racine à tous maux ; ainsi est-il vrai qu'il ne reçoit pas moins qu'il ne donne, non-seulement à cause de la récompense qui lui est tenue en réserve dans le ciel, mais encore à cause de la sagesse et de la noblesse de sentiments dont il enrichit son âme. Celui qui donne l'aumône apprend à ne plus tant admirer l'or et l'argent. Or, ce point obtenu, il se sent une force admirable pour s'élever vers le ciel, en même temps qu'il se délivre d'occasions sans nombre d'engager des procès, de rencontrer des envieux et de se voir abreuvé de chagrins. Car vous savez, vous aussi, que l'argent est le point de mire de toutes les rivalités, le motif véritable d'une infinité de guerres, tandis que celui, au contraire, qui sait le mépriser, se conserve lui-même dans le calme, ne craint plus d'avoir des pertes à subir (l'aumône l'a délivré d'une pareille crainte), et n'est plus tenté de convoiter le bien de son prochain. Comment en effet convoiterait-il le bien des autres, celui qui donne aux autres son propre bien ? Il ne porte plus envie aux riches ; comment le pourrait-il, lui qui n'a d'autre ambition que de devenir pauvre ? . . . Voilà pour la vie présente ; quant à la vie future, on ne saurait dire tous les biens qu'il y obtiendra un jour. Il ne sera point laissé dehors avec les vierges folles ; mais il entrera avec les vierges sages dans la chambre nuptiale, en tenant à la main sa lampe allumée, et, sans même avoir parcouru la pénible carrière de la virginité, il sera préféré à ceux qui en auront dévoré les ennuis. Telle est la vertu de l'aumône : elle introduit avec confiance dans le ciel ceux qui se font ses partisans ; car elle est connue des portiers du ciel, préposé à la garde de la chambre nuptiale ; elle est même l'objet de leur vénération, et elle introduira en toute liberté ceux qu'elle reconnaît pour être de sa suite ; et personne ne s'opposera à son entrée, mais tous lui laisseront le passage libre. Car ; si elle a pu attirer Dieu parmi les hommes, et l'engager à se rendre semblable à nous, elle pourra bien mieux encore faire remonter l'homme dans le ciel : sa puissance doit aller jusque là. Si Dieu s'est fait homme par un effet de sa clémence et de sa p.54 fin p.55 début miséricorde, s'il a consenti à se faire esclave, l'aumône à plus forte raison pourra introduire des esclaves dans son palais. Aimons, pratiquons cette vertu, non pas un jour, non pas deux seulement, mais dans tous les temps de notre vie, pour qu'elle nous reconnaisse elle-même à la fin. Si elle nous reconnaît, Dieu nous reconnaîtra lui-même ; si elle ne nous reconnaît pas, Dieu ne nous reconnaîtra pas non plus, et il nous dira : Je ne vous connais pas pour les miens (MATTH., XXV, 12). L'homme miséricordieux est quelque chose de grand et d'un haut prix. C'est même quelque chose de plus grand que de ressusciter des morts. Oui, nourrir Jésus-Christ qui a faim, c'est quelque chose de bien plus grand que de ressusciter des morts au nom de Jésus-Christ. Car dans ce dernier cas vous devez rendre grâces à Jésus-Christ, au lieu qu'il vous rend grâces lui-même dans le premier. En faisant un miracle, vous devenez débiteur de Dieu ; en faisant l'aumône vous faites de Dieu votre débiteur. L'aumône n'est véritable qu'autant qu'elle se fait avec empressement et libéralité, et lorsqu'en la faisant on a l'air de recevoir, et non de donner soi-même ; de recevoir, dis-je, un bienfait, et de faire un profit, et non une perte. . . "

" Isolé de l'aumône, la prière est stérile ; sans elle tout est impur, tout est inutile, la vertu est en grande partie détruite. Celui qui n'aime pas son frère ne connaît pas Dieu, nous dit l'apôtre bien-aimé (I JEAN, IV, 8) ; et vous, comment pouvez-vous dire que vous l'aimez, lorsque vous refusez de lui faire part de la plus petite partie de vos biens ? Si vous usez de rapines pour pouvoir faire l'aumône, votre aumône est abominable. Car ce n'est pas faire l'aumône, que de donner de ce qui est à autrui ; c'est plutôt une cruauté, en même temps qu'un outrage fait à Dieu. Si Caïn l'a offensé en lui offrant ce qu'il y avait de moins bon dans les fruits de ses récoltes, comment celui qui lui offre ce qui appartient à un autre pourrait-il ne pas l'irriter ? Une offrande est un sacrifice, et non quelque chose d'abominable. . . "

" La force de l'habitude est grande dans le bien comme dans le mal ; quand elle nous conduit, nous faisons tout sans peine. Un signe de croix ne nous coûte rien à faire, parce que nous y sommes habitués ; souvent même nous le faisons en pensant à autre chose, comme si un maître invisible conduisait notre main. Quelques-uns qui ont pris l'habitude de ne pas jurer, ne sauraient le faire, ni quand on voudrait les y forcer, ni quand ils le voudraient eux-mêmes. Tâchons de contracter de même l’habitude p.55 fin p.56 début de l’aumône. Que de travaux n'aurions-nous pas dû entreprendre pour trouver un remède de cette efficacité ?

Dites-moi, si nous n'avions pas l'aumône pour ressource, lorsque nous nous trouvons coupables de beaucoup de crimes, quel serait notre désespoir ! Ne nous dirions-nous pas : Plût à Dieu qu'il me fût permis d'acheter mon pardon pour de l'argent ! Aucun sacrifice ne me coûterait à ce prix. Si c'est la ce que nous faisons dans la maladie, si nous disons d'un mourant : Oh ! si la mort pouvait se racheter, cet homme aurait donné tout son bien pour s'en affranchir, nous devons, à plus forte raison, quand il s'agit de nos péchés, tenir ce langage. Admirez ici la miséricorde de Dieu : il ne vous a pas donné la faculté de vous racheter de la mort temporelle, mais il vous donne celle de le faire par rapport à la mort éternelle.

Ne vous occupez pas, vous dit-il, de faire l'acquisition de quelques jours de plus à vivre ici-bas, mais travaillez pour acquérir la vie éternelle. Je vous vends celle-ci, non celle-là ; je ne cherche point à vous tromper. "

16. Le même, Hom. XXXVII ad populum Antiochenum

(al. 21 in Epist. 1 ad Corinthios) : " C'est une extravagance, une folie manifeste, de remplir ses coffres de vêtements et de voir, sans s'en montrer ému, un homme fait à l'image de Dieu, réduit à un état de nudité, être tremblant de froid et pouvant à peine se tenir debout. Il fait semblant, dites-vous, de trembler et de tomber de défaillance. Quoi ! vous ne craignez pas qu'un tel langage attire sur vous toutes les foudres du ciel ! L'indignation m'emporte, pardonnez-le-moi. Le ventre plein et replet, vous passez des soirées entières à boire jusque bien avant dans la nuit ; vous vous enveloppez dans de molles couvertures, sans penser au jugement que vous aurez à subir un jour pour avoir abusé si criminellement des dons de Dieu (car le vin ne nous a pas été donné pour que nous nous plongions dans l'ivresse, ni la nourriture pour que nous en surchargions notre estomac) ; et ce pauvre, ce malheureux, qui semble un cadavre ambulant, vous lui demandez qu'il vous rende un compte rigoureux de sa misère, et vous ne tremblez pas de frayeur à la pensée du redoutable tribunal de Jésus-Christ ! Je suppose qu'il feigne cet excès de détresse ; mais, s'il a recours à cette supercherie, c'est vous qui l'y forcez par votre dureté, votre inhumanité qui a besoin d'être ainsi trompée, et que rien ne peut fléchir a la compassion. Car quel est le misérable qui, s'il n'y était réduit par la nécessité, aurait recours à ces bassesses, à ces cris lamentables, p.56 fin p.57 début à tant de pénibles démarches pour un morceau de pain ? Les stratagèmes dont il se sert accusent hautement votre inhumanité. . . "

" Si vous donnez quelque peu d'argent, vous le regrettez aussitôt, comme si vous veniez de perdre votre bien tout entier, ignorant apparemment que ce qui constitue l'aumône, ce n'est pas le don lui-même, mais la libéralité avec laquelle on l'accorde. C'est pourquoi le prophète ne loue pas précisément ceux qui donnent, mais ceux qui donnent avec largesse. Car il n'a pas dit simplement, Il a donné, mais : Il a répandu ses biens dans le sein des pauvres. Eh ! à quoi vous sert-il de ne donner de vos richesses que comme un verre d'eau puisé dans un fleuve immense, et de vous laisser surpasser en noblesse de sentiments par une pauvre veuve ? Comment osez-vous dire : Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de votre clémence ; effacez mon iniquité dans l'excès de vos miséricordes (Ps. IV, 1-2) ; vous qui n'avez pas pitié de vos semblables dans les proportions d'une grande miséricorde, mais qui peut-être même n'avez ni miséricorde ni pitié ? . . . "

" Mais voici ce qu'on allègue : Il a pour ressource les biens dont l'Eglise est dépositaire. Eh ! qu'est-ce que cela vous fait ? Si je donne, vous n'êtes pas exempté par là de donner vous-même ; et de ce que l’Eglise exerce la charité avec les biens qui sont à elle, il ne s'ensuit nullement que vos péchés soient effacés. Car, si vous vous abstenez de donner par la raison que l'Eglise donne à ceux qui sont dans le besoin, vous vous dispenserez donc aussi de prier parce que les prêtres prient ? Et parce qu'il y en a qui jeûnent vous vous gorgerez de vin du matin au soir ? Ne savez-vous pas que si Dieu a imposé aux riches le devoir de l'aumône, c'est moins dans l'intérêt de ceux qui la reçoivent que dans celui de ceux qui la font (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, tome X, p. 186-189, édit. de Montfaucon ; pag. 218-222, édit. de Gaume) ? "

17. S. JEROME, Epist. CL ad Hedibiam, q. 1 : "

Voulez-vous être parfaite et vous élever au comble de la vertu ? Imitez les apôtres, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres et suivez le Seigneur. Séparée de toutes les créatures et dépouillée de tout ce que vous possédiez au monde, suivez la croix toute nue, et n'ayez qu'elle en partage. Ne voulez-vous point être parfaite, et vous contentez-vous de demeurer au second degré de la vertu ? Abandonnez tout ce que vous avez, donnez-le à vos enfants et à vos parents : on ne vous fait point un crime de vous borner à ce qu'il y a de moins parfait, pourvu que d'ailleurs vous tom- p.57 fin p.58 début biez d'accord que ce sera alors avec justice qu'on vous préférera celle qui aura tendu plus que vous à la perfection. "

" Vous ne manquerez pas de me dire qu'une vertu si sublime n'appartient qu'aux hommes et aux apôtres mais qu'il est impossible qu'une femme de qualité qui a besoin de mille choses pour se soutenir dans son état, vende tout ce qu'elle possède. Ecoutez donc ce que dit l’apôtre saint Paul : Je n'entends pas que les autres soient soulagés, et que vous soyez vous-même surchargés ; mais que pour ôter l'inégalité, votre abondance supplée à leur pauvreté, afin que votre pauvreté soit aussi soulagée par leur abondance (II Cor., VIII, 43). C'est pour cela que Jésus-Christ nous dit dans l’Evangile : Que celui qui a deux robes en donne une à celui qui n'en a point (LUC, III, 11). Mais si l'on vivait parmi les glaces de la Scythie et les neiges des Alpes, où non-seulement deux et trois robes, mais les peaux mêmes des bêtes suffisent à peine pour se garantir du froid de ces rigoureux climats, serait-on obligé de se dépouiller pour revêtir les autres ? Par une robe on doit entendre tout ce qui est nécessaire pour nous vêtir et pour subvenir aux nécessités de la nature, qui nous a fait naître tout nus ; et par les provisions d'un jour, on doit entendre tout ce qui est nécessaire pour nous nourrir. C'est dans ce sens qu'on doit expliquer ce commandement de l’Evangile : N'ayez point d'inquiétude pour le lendemain, c'est-à-dire pour l'avenir (MATTH., VI, 34) ; et ce que dit l'Apôtre : Pourvu que nous ayons de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir ; nous devons être contents (I Tim., VI, 8). Si vous avez du superflu en cela, donnez-le aux pauvres : c'est pour vous une obligation indispensable (Voir là-dessus la Somme de saint Thomas, 2. 2æ, q. 32, art. 5 et 6). "

18. S. AUGUSTIN, Enchirid. ad Laurentium, c. 75

(al. 24, 20) : " Revenons maintenant à parler de ceux qui vivent dans le désordre, sans s'embarrasser de changer de vie et de corriger leurs mœurs perverses ; et qui, parce qu'au milieu de leurs crimes ils ne cessent pas de faire assidument des aumônes, se flattent du pardon de leurs dérèglements sous prétexte que Notre-Seigneur a dit : Faites l'aumône, et tout sera pur pour vous (LUC, XI, 41). Il est visible qu'ils prennent mal cette parole du Sauveur, et qu'ils n'en sentent pas l'étendue. Pour la bien comprendre, qu'ils fassent attention à qui elle est adressée. Voici ce que rapporte à ce sujet le saint Evangile : Pendant que Jésus parlait, un pharisien lui pria de venir dîner chez lui : Jésus entra donc p.58 fin p.59 début dans sa maison et se mit à table. Alors le pharisien commença à penser et à dire en lui-même : Pourquoi ne s'est-il pas lavé avant le dîner ? Mais le Seigneur lui dit : Vous autres pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat ; mais quant au dedans, vous êtes pleins de rapines et d'iniquités. Insensés, celui qui a fait le dehors n'a-t-il pas fait aussi le dedans ? Au reste, donnez l'aumône, et tout sera pur pour vous (ibid., 37 et s.). Les pharisiens, à qui Jésus-Christ adressait ces paroles, ne croyaient point en lui. Or, penserons-nous que le Sauveur, en parlant à de tels hommes, ait voulu leur dire que, sans croire en lui, et sans être régénéré par l'eau et par l'esprit, tout serait pur pour eux, pourvu seulement qu'ils fissent des aumônes selon la pensée de ceux que je combats ici ? Une pareille interprétation renverserait les principes les plus constants de la religion : car elle nous apprend, cette sainte religion, que tous les hommes sont impurs, s'ils ne sont purifiés par la foi en Jésus-Christ, selon cette parole de l’Ecriture : C'est par la foi que Dieu purifie les cœurs (Act., XV, 9), et cet oracle de l'apôtre saint Paul : Rien n'est pur pour ceux qui sont impurs, ni pour les infidèles ; mais leur âme et leur conscience sont toutes souillées (Tit., I, 15). Comment donc serait-il vrai que tout aurait été pur pour les pharisiens, s'ils eussent fait des aumônes, quoiqu'ils n'eussent pas eu la foi ? Où comment auraient-ils eu la foi en refusant de croire en Jésus-Christ et de renaître par sa grâce ? Cependant nous ne pouvons douter de la vérité de ce que Jésus-Christ leur a dit : Donnez l'aumône et tout sera pur pour vous. "

19. Ibidem, c. 76 : " Pour prendre donc le vrai sens de cette parole, observons que quiconque veut faire l'aumône d'une manière réglée et bien ordonnée, doit commencer par soi-même, et se la faire avant tous les autres. Car l'aumône est une œuvre de miséricorde et notre miséricorde doit se proposer nous-même pour objet, selon cette parole très-véritable de l'Ecriture : Ayez compassion de votre âme, en vous appliquant à plaire à Dieu. Or, pour plaire à Dieu, il faut nécessairement renaître en Jésus-Christ, puisque l'état que nous avons contracté en naissant ne peut que lui déplaire. Voilà la première aumône que nous nous sommes faite à nous-mêmes. "

20. Ibidem, c. 77 : " Qu'on ne se trompe donc pas en s'imaginant que, par des aumônes qu'on fait de ses fruits ou de son argent, quelques abondantes qu'elles puissent être on achète l’impunité de ses crimes et la liberté de persévérer dans ses p.59 fin p.60 début désordres. Une pareille conduite annonce des hommes qui non-seulement font le mal, mais qui aiment à le faire, et qui souhaitent d'y persévérer toujours, pourvu qu'ils puissent se promettre l’impunité. Or, celui qui aime l'iniquité hait son âme à lui-même (Ps. X, 6) ; et celui qui hait son âme est bien éloigné d'en avoir compassion. Il est au contraire cruel envers lui-même ; car en s'aimant selon le siècle, il se hait selon Dieu. Si donc il voulait exercer la miséricorde envers son âme, et lui faire cette charitable aumône qui rendrait toutes choses pures pour lui, il faudrait qu'il se haït selon le siècle, et qu'il s'aimât selon Dieu (Cf. Le Manuel de saint Augustin, dans les Traités choisis, t. II, pag. 407-412). "

21. Le même, Serm. XXX de verbis Domini, c. 2 : " En quel sens leur dit-il, Faites l'aumône et toutes choses seront pures pour vous (LUC, XI, 41) ? Si les pharisiens l'entendaient leur dire ces paroles, et qu'eux-mêmes fissent l'aumône, ils auraient pu d'après cela se croire purs, et n'avoir par conséquent aucun besoin de croire en lui. Que si au contraire il leur était impossible d'être purs à moins de croire en celui qui purifie nos cœurs par la foi qu'il nous inspire, que veulent donc dire ces paroles, Faites l'aumônes, et toutes choses seront pures pour vous ? Que veut dire Faites l'aumône ? Cela veut dire : Faites miséricorde. Qu'est-ce que faire miséricorde ? Si vous savez bien ce que c'est, commencez par vous la faire à vous-même. Car comment pourrez-vous être miséricordieux pour les autres, si vous êtes cruel pour vous-même ? Faites l’aumône, et tout sera pur pour vous. Faites une véritable aumône. Qu'est-ce que l'aumône ? C'est la miséricorde. Ecoutez ce que dit l’Ecriture : Ayez pitié de votre âme, en vous rendant agréable à Dieu (Ecclé., XXX, 24). Faites l'aumône ; ayez pitié de votre âme, en vous rendant agréable à Dieu : votre âme vous demande à vous-même de lui faire cette charité ; rentrez dans votre conscience. Vous qui menez une mauvaise vie, qui vivez dans l’infidélité, rentrez dans votre conscience, et vous trouverez là votre âme plongée dans la dernière indigence, et qui vous prie, comme le ferait un mendiant, d'avoir pitié d'elle, ou si elle se tait, c'est que son indigence n'en est que plus grande. Car si elle mendie, c'est qu'elle a faim et soif de la justice. Quand vous trouverez votre âme dans ces conditions de mendicité, soyez sûr qu'il y a vraiment en elle faim et soif de la justice. Faites-lui donc l'aumône, donnez-lui donc ce pain qu'elle vous demande. Quel pain ? Si p.60 fin p.61 début c'était un pharisien qui ferait cette demande, Jésus-Christ lui répondrait : Faites l’aumône à votre âme. C'est bien là aussi ce qu'il voulait leur dire ; mais c'est ce que les pharisiens ne comprirent pas, quand leur parlant des aumônes qu'ils faisaient, et qu'ils croyaient être ignorées de lui, il leur dit : Je sais ce que vous faites ; vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth, du cumin et de la rue ; mais c'est d'autres aumônes que je veux vous parler. Vous ne faites nul cas de la justice et de la charité ; faites l'aumône à votre âme, en pratiquant la justice et la charité. Qu'est-ce que la justice ? Regardez, et vous trouverez ; déplaisez-vous à vous-même, condamnez-vous vous-même. Et qu'est-ce que la charité ? Aimez le Seigneur de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit ; aimez de plus votre prochain comme vous-même, et vous avez par-là exercé avant tout la miséricorde envers vous-même. Si vous négligez de faire cette aumône, quand même vous feriez d'ailleurs le sacrifice de telle partie que ce soit de vos biens et de vos revenus, quand au lieu de la dîme vous donneriez la moitié de tous vos produits, quand même vous en donneriez les neuf dixièmes, en ne vous réservant à vous-même que la dixième partie, vous n'avez rien fait, tant que vous ne vous faites pas la charité à vous-même, et que vous restez dans votre indigence. "

22. Le même, Serm. XXV de verbis Domini :

" Le pauvre et le riche semblent contraires l'un à l'autre, et pourtant ils sont nécessaires l'un à l'autre. Ils ne seraient dans l'indigence ni l'un ni l'autre, s'ils se soutenaient mutuellement ; et personne ne serait en peine, s'ils s'aidaient tous les deux. Le riche a été fait pour le pauvre, et le pauvre pour le riche. L'office du pauvre est de demander, et celui du riche est de soulager sa misère. Celui de Dieu enfin, c'est de récompenser des œuvres de peu de prix par des biens d'une valeur infinie. Une faible aumône produit une grande abondance de grâces. Le pauvre est comme un champ fertile, qui procure à celui qui l'ensemence une ample moisson. Le pauvre est la voie qui conduit au ciel, et qu'il faut pratiquer pour entrer dans le royaume de notre Père céleste. Soyez donc charitable envers le pauvre, si vous ne voulez pas vous écarter de cette voie. Votre patrimoine est une entrave qui vous empêche de vous avancer vers le ciel ; défaites-vous de cette entrave, et vous serez plus libre pour y parvenir. Déposez le fardeau des richesses ; délivrez-vous de ces liens qui ne vous retiennent que parce que vous le voulez ; affranchissez-vous de p.61 fin p.62 début toutes ces inquiétudes, de tous ces dégoûts, de tous ces ennuis qu'amène à sa suite l'attachement aux biens de la terre. Donnez à celui qui vous demande, si vous voulez recevoir à votre tour ; donnez au pauvre, si vous ne voulez pas brûler dans l'enfer. Donnez ici-bas à Jésus-Christ pour qu'il vous le rende là-haut. Oubliez ce que vous êtes et pensez à ce que vous serez un jour. La vie présente est un bien fragile ; d'elle-même elle tend à la mort. C'est un chemin sur lequel personne ne peut faire halte ; il faut nécessairement passer outre. Malgré nous nous avançons ; malgré nous nous arrivons au terme de notre carrière, parce que nous sommes mauvais. Si nous prenions la précaution d'envoyer quelque chose devant nous, nous ne nous trouverions pas au dépourvu quand enfin nous arriverions au terme de ce voyage. Ce que nous donnerons au pauvre, voilà ce que nous enverrons devant nous ; pour les choses au contraire que nous aurons injustement possédées, il faudra les quitter un jour. "

23. Le même, Serm. XXXV de verbis Domini

: " L'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture vous avertit d'employer les richesses injustes à vous faire des amis, pour que ceux-ci vous reçoivent à leur tour dans les tabernacles éternels (LUC, XVI, 9). Qui sont ceux qui pourront ainsi disposer des tabernacles éternels, sinon les saints de Dieu ? Et qui sont ceux qu'ils recevront dans les tabernacles éternels, sinon ceux qui les soulagent dans leur besoin, et qui leur fournissent de bon cœur ce qui leur est nécessaire ? Autant de fois que vous l'aurez fait au plus petit de mes frères c'est à moi que vous l'aurez fait (MATTH., XXV, 40). Quels sont ces petits frères de Jésus-Christ ? Ce sont ceux qui ont tout quitté pour le suivre ; qui ont distribué aux pauvres tout ce qu'ils avaient, pour servir Dieu sans être retenus par les embarras du siècle, et pour pouvoir, libres une fois de l'esclavage du monde, s'envoler pour ainsi dire vers les cieux. Ce que les Hébreux appellent mammon, nous l'appelons divitiæ. C'est donc pour rendre en latin toutes les paroles de Jésus-Christ (LUC, XVI, 9), que nous lui faisons dire : Facite vobis amicos de divitiis iniquitatis (au lieu de iniquo mammonâ). Il y en a qui, entendant mal ces paroles, usurpent le bien d'autrui pour faire d'une partie de ce bien l'aumône aux pauvres, et qui croient satisfaire par-là au précepte divin. Car voici ce qu'ils disent : Les richesses injustes, c'est de prendre le bien d'autrui ; donc en faire l'aumône aux indigents, surtout si ces indigents sont de la société des saints, c'est se faire des amis avec les richesses injustes qu'on a acquises. Une p.62 fin p.63 début pareille interprétation mérité d'être réformée, ou plutôt doit être effacée des tablettes de votre cœur. Gardez-vous bien de l'adopter. Faites des aumônes avec les fruits légitimes de vos travaux ; donnez ce que vous avez justement acquis. Car Jésus-Christ est un juge incorruptible, que vos présents n'empêcheront point d'écouter les cris de ceux à qui vous aurez enlevé leur bien. Ne faites point l’aumône avec le produit de vos usures. . . . . "

" Zachée dit à Jésus-Christ : Je donne aux pauvres la moitié de mes biens (LUC, XIX, 8). Voilà comment se conduit celui qui veut employer des richesses injustes à se faire des amis. Et de peur de se trouver coupable par un autre endroit, il ajouta : Si j'ai pris quelque chose a quelqu'un, je lui en rendrai quatre fois autant. Ainsi se condamna-t-il lui-même pour n'être pas condamné par le souverain juge. Vous donc qui auriez quelque bien mal acquis, tâchez d'en faire un bon usage. Vous au contraire qui ne posséderiez rien de cette espèce, gardez-vous bien de vous mettre en tête d'en avoir. Soyez bon, vous qui faites le bien avec ce que vous auriez de bien mal acquis, et gardez-vous de rester mauvais en changeant comme vous le faites le mal en bien. Quoi ? tandis que vous changeriez le mal en bien par rapport à ce que vous possédez vous resteriez mauvais vous-même ? Il est encore une autre manière d'entendre ces paroles, que je ne dois pas passer sous silence. Les richesses injustes, ce sont tous les biens temporels, de quelque part qu'ils viennent. Oui, de quelque part qu'ils viennent, les biens temporels sont des richesses injustes. Que veut-on dire en appelant ces biens des richesses injustes ? On veut dire que c'est injustement qu'on les appelle du nom de richesses. Car si vous cherchez des richesses véritables vous les trouverez ailleurs. Les richesses véritables sont celles qui ne manquaient point à Job dans sa nudité même, lorsqu'on le voyait, le cœur tourné vers Dieu, chanter ses louanges au milieu de son dépouillement universel, et faire comme autant de pierres précieuses de toutes les paroles qu'il laissait couler de sa bouche. Avez-vous de cette sorte de richesses ? Ce ne sont pas celles-là que j'appellerai injustes. Un héritage vous est acquis ; votre père était riche, et il vous a laissé toutes ses richesses. Vous n'avez acquis que par d'honnêtes moyens le bien que vous possédez ; c'est le produit légitimé de vos travaux, qui ont suffi pour vous procurer l'abondance : je ne vous en blâme pas non plus. Cependant ce n'est point là ce que vous devrez appeler richesses. Car si vous appelez richesses ces sortes de biens, vous les aimerez ;

p.63 fin p.64 début et si vous les aimez, vous vous perdrez avec eux. Consentez à les perdre, plutôt que de vous perdre vous-même ;

donnez-les, pour en devenir plus riche ; semez, pour récolter un jour. N'appelez point cela des richesses, car ce ne sont point de véritables richesses. Ces richesses, si c'en est, sentent la pauvreté ; elles sont exposées à une infinité d'accidents. Qu'est-ce que des richesses pour lesquelles vous craignez le voleur, pour lesquelles vous craignez votre domestique même, qui pourrait vous tuer pour s'en emparer, et puis prendre la fuite ? Si c'étaient de vraies richesses, elles vous donneraient la sécurité. Il n'y a donc de véritables richesses, que celles que nous ne pouvons pas perdre, quand une fois nous en sommes en possession. Et pour que vous n'ayez pas à craindre que quelque voleur vous les enlève, elles seront transportées là où aucun voleur ne pourra venir les prendre. Ecoutez le Seigneur lui-même vous dire : Amassez des trésors dans le ciel, et où aucun voleur ne viendra les prendre (MATTH., VI, 20). Vos biens ne seront de vraies richesses, que lorsque vous les aurez transportés au ciel. Tant qu'ils vous restent ici-bas, ce ne sont pas de vraies richesses. Mais le monde les appelle des richesses ; le dieu de l'iniquité les appelle ainsi. Eh ! voilà pourquoi ce sont des richesses injustes, c'est que l'iniquité leur donne le nom de richesses. "

24. S. AMBROISE, Serm. XXX, ou saint Maxime de

Turin, Serm. I de eleemosynis : " L'Ecriture dit : Comme l’eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint le péché (Ecclé., III, 33). Belle sentence, qui doit éveiller l'émulation de tous, en nous promettant, lorsque nous sommes pour ainsi dire morts, et que nos péchés nous ont consumés comme le ferait un incendie, le bienfait d'une sorte de résurrection, pourvu que nous retrempions dans l'aumône, comme on retrempe dans l'eau les racines d'un arbre, notre âme desséchée et devenue stérile, c'est-à-dire, pourvu que l'aumône nous rende la vie, après que nos péchés nous auront donné la mort, et qu'elle devienne ainsi pour ceux que l'avarice, comme un feu consumant, avait frappés de stérilité, une source de salut, en éteignant par de pieuses libéralités les flammes que le péché avait allumées ; que les hommes enfin, entendant mieux leurs intérêts répandent leur argent pour cesser leurs adultères, comme ils l'avaient répandu autrefois pour le commettre, et qu'ils achètent l'innocence de vie, comme ils avaient auparavant acheté le péché. Car le Seigneur dit à ses disciples : Faites l'aumône et tout sera pur pour vous (LUC, XI, 41). Quelque coupable donc, p.64 fin p.65 début quelque couvert de crimes que vous soyez, si vous faites l'aumône, vous commencez dès-lors à recouvrer l'innocence. Car l'aumône purifie ce que l'avarice avait souillé, elle ôte par ses largesses les taches que l'usurpation du bien d'autrui avait faites à l'âme. Admirez donc quelle est la vertu de l'aumône, qui suffit elle seule pour racheter tous les péchés. "

25. Le même S. AMBROISE, Serm. XXXI, ou saint

Maxime, Serm. II de eleemosynis : " La miséricorde bien mieux que l'eau, lave les taches qu'on peut avoir contractées : car l'eau ne purifie que la peau, au lieu que la pratique de la miséricorde purifie le fond le plus intime de l'âme. . . " " L'aumône éteint donc les péchés comme l'eau du baptême éteint l'incendie allumé par l'enfer. Ainsi l'aumône est en quelque façon un baptême spirituel ; et si quelqu'un, après son baptême, vient à tomber par un effet de sa fragilité, il peut encore recouvrer par l'aumône la pureté de son âme, ainsi que s'en est expliqué Jésus-Christ lui-même : Faites l'aumône et tout sera pur pour vous (LUC, XI, 41). A moins de dire encore, pourvu que la foi n'en souffre pas d'atteinte, que l'aumône est plus abondante en grâce que le baptême lui-même. Car le baptême ne peut-être donné qu'une fois, et n'assure qu'une fois le pardon des péchés ; au lieu que l'aumône procure ce pardon autant de fois qu'elle est répétée. Ce sont donc là comme deux sources de miséricorde qui nous lavent de nos péchés et nous confèrent la vie. Celui qui a recours aux deux, s'assurera la possession du royaume céleste. Celui qui, après avoir terni la pureté de son baptême, recourra, pour se laver de nouveau, au bain salutaire de l'aumône, obtiendra à son tour l'aumône de son pardon. "

26. S. AMBROISE, Lib. de Eliâ et jejunio, c. 20 : " Plusieurs moyens nous sont offerts pour racheter nos péchés. Vous avez de l'argent ? donnez-le, pour racheter vos péchés. Ce n'est pas Dieu qui est vénal ; c'est vous-même qui l'êtes. Vous vous êtes vendu au péché : rachetez-vous par vos bonnes œuvres, rachetez-vous par votre argent. L'argent est une chose de peu de prix ; mais il en est autrement de la miséricorde que vous exercerez. L'aumône, nous dit l'Esprit-Saint, délivre du péché (Tob., XII, 9). L'Ecriture dit encore ailleurs : Les richesses de l'homme sont la rançon de son âme (Prov., XIII, 8). Et Notre-Seigneur dit dans l'Evangile : Employez les richesses injustes à vous faire des amis (LUC, XVI, 9). Souvent on emploie un poison pour servir d'antidote à un autre, et ainsi le poison peut préserver de la mort et p.65 fin p.66 début entretenir la vie en nous. Faites-vous de même comme un sage dispensateur, un moyen de miséricorde à ce qui trop souvent sert d'instrument à l'avarice ; servez-vous, pour maintenir l'intégrité de votre âme, de ce qui autrement tendrait à la corrompre. "

27. LEON-LE-GRAND, Serm. I de collectis : " Nous apprenons par plusieurs témoignages des saintes Ecritures de quelle vertu et de quel mérite sont les aumônes. Il est certain que nous procurons un avantage considérable à notre âme, toutes les fois que la charité nous porte à soulager les misères d'autrui : si nous sommes bien persuadés que tout ce que nous donnons aux pauvres tourne à notre utilité, nous ne devons point avoir de répugnance à leur faire part de nos biens ; il faut les soulager avec promptitude et avec joie. C'est amasser un trésor dans le ciel, que de nourrir Jésus-Christ en nourrissant le pauvre. Reconnaissez dans le partage inégal des biens les sages dispositions de la bonté de Dieu et de sa providence. Il a voulu que vous soyez dans l'abondance, pour être en état d'assister les autres, et pour subvenir à leurs besoins ; vous empêchez par vos charités qu'ils ne souffrent les incommodités de la disette, et vous vous délivrez de la multitude de vos péchés. Que la bonté et la providence du Créateur est admirable ! Une seule action remédie aux besoins de deux personnes. "

28. Ibidem, Serm. II : " Vous n'ignorez pas qu'outre ce baptême général dans lequel toutes les taches des péchés ont été effacées, l'aumône a été divinement institué comme un remède à l’infirmité humaine, pour racheter tous les crimes que nous pouvons commettre pendant que nous sommes sur la terre. Les aumônes sont des œuvres de charité, et nous savons que la charité couvre beaucoup de péchés (PIERRE, IV, 8). "

29. Ibidem, Serm. III : " Si les facultés de tous ne sont pas égales et que vous ne soyez pas tous en état de faire les mêmes largesses, vous devez au moins avoir tous une égale charité et la même intention. La libéralité des fidèles ne se mesure point au poids de l’or, ni d'après la grandeur des présents ; elle se mesure sur l’intention et la bienveillance. Les pauvres peuvent aussi avoir quelque mérite dans le commerce de l'aumône, s'ils - prennent sur le peu qu'ils ont de quoi soulager de plus nécessiteux qu'eux-mêmes. Les riches pourront faire de plus grandes largesses ; mais les pauvres ne leur céderont pas en bonne volonté. Quoiqu'on espère une plus grande récolte quand on a semé plus de grain, on peut en matière de charité recueillir les p.66 fin p.67 début plus grands fruits de l'aumône la plus légère. Notre juge est juste et équitable, ses promesses ne sont point trompeuses ; il ne frustre personne des récompenses qui ont pu être méritées. "

30 Ibidem, Serm. IV : " Que les pécheurs repentants aient compassion des pauvres, s'ils veulent que Jésus-Christ leur fasse miséricorde ; qu'ils aient de l'empressement à fournir aux malheureux les aliments nécessaires, s'ils veulent participer au bonheur des vrais fidèles. Que l'homme ne méprise point son semblable, quelque méprisable qu'il paraisse ; qu'on ne dédaigne dans qui que ce soit une nature que le Créateur de l'univers a unie à sa divinité. Peut-on refuser à un malheureux ce que Jésus-Christ accepte comme si on le lui donnait à lui-même ? On soulage le serviteur, et le maître s'en tient obligé.

La nourriture qu'on donne à un pauvre, est le prix du royaume céleste ; en distribuant un bien temporel, on acquiert des biens éternels. D'où vient que des dépenses si légères ont été mises à si haut prix, si ce n'est que ces bonnes œuvres ont été pesées dans la balance de la charité ? L'homme, en aimant ce que Dieu aime, mérite d'entrer dans le royaume de celui dont il s'approprie les sentiments. "

" Les sages règlements des apôtres nous invitent, mes frères, à la pratique de ces sortes de bonnes œuvres.

Les saints Pères ont très-prudemment marqué des jours pour ces pieuses collectes. Dans des temps où la superstition païenne redoublait son faux zèle pour le culte des démons, les aumônes que les fidèles distribuaient aux pauvres combattaient en quelque manière ces sacrifices profanes, que des impies offraient à leurs faux dieux. Cette sainte pratique a été très-utile à l'augmentation de l'Eglise ; voilà pourquoi l'on a jugé à propos de la continuer toujours. Nous vous exhortons à porter dans les églises auxquelles vous appartenez toutes les aumônes que vous pourrez faire dans la mesure de votre piété et de votre pouvoir ; faites-le, si vous voulez entendre au jour du jugement cette parole consolante qui vous remplira d'une joie éternelle : Heureux l'homme attentif et sensible aux souffrances des malheureux ; au jour de l'infortune, le Seigneur le délivrera (Ps. XL, 1). Il faut user, mes frères, selon votre louable coutume d'une charité ingénieuse, pour découvrir celui qui se cache sous le voile de sa timidité, et que la honte retient. Il y en a plusieurs qui n'osent demander publiquement les choses dont ils ont le plus grand besoin ; ils aiment mieux souffrir les incommodités d'une misère secrète et cachée, que de souffrir la p.67 fin p.68 début confusion qui leur reviendrait de demander ouvertement l'aumône. Il faut donc user d'adresse pour les découvrir et pour soulager des besoins qu'ils rougissent de faire connaître, afin qu'ils aient une double consolation, en voyant qu'on les soulage dans leurs nécessités, de manière à ménager leur honte. Nous devons voir dans la personne du pauvre et de l'indigent la personne même de notre Sauveur Jésus-Christ, qui étant riche, s'est rendu pauvre pour l'amour de nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté (II Corinthiens, VIII, 9). Et, pour que nous ne soyons jamais privés de sa présence, il a tellement tempéré le mystère de son humilité et celui de sa gloire, que nous pouvons nourrir dans ses pauvres celui que nous adorons comme notre roi et Notre-Seigneur dans la majesté de son Père. C'est par ces bonnes œuvres qu'au jour du jugement nous obtiendrons d'être délivrés de la damnation éternelle ; le soin intelligent que nous aurons eu des pauvres sera récompensé par l'honneur d'être admis au royaume céleste. . . "

31. Le même, Serm. V de Quadragesimâ

: " Dieu n'est pas seulement l'auteur et le principe des richesses spirituelles et des dons célestes, nous tenons aussi de sa bonté libérale les biens temporels, de sorte qu'il nous demandera compte de l'usage que nous en aurons fait, parce qu'il nous les donne autant pour que nous en fassions part aux autres, que pour les faire servir à nos propres besoins. Il faut donc dispenser avec justice et sagesse les dons que Dieu nous a faits, de peur que ce qui nous est donné pour servir de matière à de bonnes œuvres ne devienne pour nous une occasion de péché. Les richesses considérés en elles-mêmes sont bonnes, et d'un grand secours pour le commerce de la vie humaine, lorsqu'elles sont possédées par des personnes qui aient l'âme grande et bienfaisante ; qu'elles ne sont point consumées en de folles dépenses par des débauchés ou enfouies inutilement par des avares ; elles ne sont pas moins perdues, soit qu'on les garde par avarice, ou qu'on les dépense follement. "

" Quoique ce soit une chose fort louable en elle-même de fuir l'intempérance, et de se garantir des maux qu'amènent à leur suite les plaisirs honteux ; quoique d'autres affectent de faire parade de leurs richesses, dans l'abondance où ils se voient de toutes choses, par l'aversion qu'ils ont pour une épargne sordide ; cependant, ni ceux-ci ne sont heureux ; au milieu de leur abondance, ni ceux-là ne sont louables pour leur frugalité, s'ils n'épargnent leur bien que pour leur usage particulier, si les pauvres p.68 fin p.69 début n'en sont pas davantage soulagés, les malades secourus, et si cette quantité d'argent ne sert à racheter quelque esclave, subvenir aux besoins des étrangers et des exilés.

Les riches sont plus pauvres que les pauvres mêmes ; ils se privent par leur faute de ces revenus, qui subsisteraient pour eux éternellement : pour un avantage court et passager qu'ils retirent de leurs richesses, ils ne savourent point les douceurs de la miséricorde et se refusent le doux aliment de la justice. Chez eux tout brille au-dehors, mais le dedans est rempli de ténèbres ; ils vivent dans l'abondance des biens temporels, et dans une indigence effroyable par rapport aux biens éternels ; ils laissent mourir de faim leur âme, ils l'abandonnent à une nudité honteuse, pour ne vouloir pas mettre en réserve dans les trésors célestes une partie de ces biens temporels qu'ils accumulent avec tant d'avidité. "

" Il y a certains riches qui sans faire l'aumône aux pauvres, observent exactement les autres commandements de Dieu, et qui croient que le mérite de leur foi et des autres bonnes œuvres qu'ils pratiquent, les rend excusables de n'avoir pas cette autre vertu. Mais la charité envers les pauvres nous est tellement recommandée que toutes les vertus sans celle-là ne peuvent servir de rien. Soyez fidèles, soyez chastes, soyez sobres tant qu'il vous plaira ; portez même à un degré éminent la pratique des autres vertus : si vous n'êtes point miséricordieux pour les pauvres, Dieu ne vous fera point miséricorde ; car le Seigneur a dit : Heureux les miséricordieux parce qu'ils seront traités avec miséricorde (MATTH., V, 7). Lorsque le Fils de l'homme viendra dans toute sa majesté et qu'il s'assiéra sur le trône de sa gloire, que toutes les nations de l'univers étant assemblées devant lui, on séparera les élus d'avec les réprouvés, de quoi louera-t-il ceux qui seront à sa droite, si ce n'est des œuvres de miséricorde qu'ils auront pratiquées et que Jésus-Christ voudra bien accepter, comme faites à lui-même ? Celui qui a uni la nature humaine à la nature divine, a épousé toutes les infirmités de cette nature qu'il s'est appropriée. Que sera-t-il reproché au contraire à ceux qui seront à la gauche du juge, si ce n'est leur manque de charité, leur dureté, leur inhumanité, les secours qu'ils auront refusés aux pauvres ? Il semble qu'on ne comptera aux prédestinés que leur zèle pour le soulagement des pauvres, et qu'on ne condamnera dans les réprouvés que leur négligence à l'égard de ces mêmes pauvres, comme si Dieu regardait comme p.69 fin p.70 début n'étant rien en comparaison les autres vices et les autres vertus. On attachera un si haut prix, au jour du jugement, à cette charitable libéralité, on traitera avec une telle rigueur cette impitoyable avarice, que l'une tiendra la place de toutes les autres vertus, et l'autre sera réputée l'assemblage de tous les vices. La première ouvrira aux élus la porte du ciel ; l'autre précipitera les réprouvés dans le feu éternel.

"

" Que personne ne se fasse illusion sur le mérite de ses vertus, si elles ne sont accompagnées des œuvres de miséricorde ; qu'on ne se rassure point sur l'état de sa conscience, si elle n'a été purifiée par les aumônes Ce sont elles qui effacent l'ordure du péché, qui garantissent de la mort éternelle et qui éteignent les flammes du feu de l'enfer.

Celui qui ne pourra faire valoir le mérite de ses aumônes, n'aura point de part aux récompenses accordées alors aux personnes charitables. Salomon dit (Prov., XXI, 13), que celui qui bouche ses oreilles pour ne point entendre les cris du pauvre, ne sera point écouté quand il invoquera le nom du Seigneur. Tobie, traçant à son fils les règles de la piété, lui disait (Tob., IV, 7) : Faites l'aumône de votre bien, ne détournez votre visage d'aucun pauvre, et le Seigneur ne détournera pas non plus son visage de vous. Cette seule vertu donne le prix et le mérite à toutes les autres ; elle vivifie la foi, qui est languissante sans le secours des bonnes œuvres ; comme les bonnes œuvres soutiennent la foi, ainsi la foi soutient les bonnes œuvres. Pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais surtout à ceux qu'une même foi a rendus comme nous serviteurs du Seigneur. Ne nous lassons point de faire le bien, puisque, si nous ne nous relâchons pas de le faire, nous en recueillerons le fruit en son temps (Gal., VI, 10). Il faut semer durant la vie présente ; la moisson se fera au temps de la rétribution ; chacun recueillera des fruits à proportion de ce qu'il aura semé. Personne ne sera frustré des fruits qu'il aura droit de recueillir ; on aura alors plus d'égard à l'intention qu’à la grandeur des libéralités qui auront été faites ; et une modique aumône prélevée sur de modiques revenus, rapportera autant à celui qui en aura fait le sacrifice, qu'une autre plus considérable prise dans la même proportion sur des revenus plus considérables. "

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