Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 152)
32. S. CHRYSOSTHOME, Hom. XXV in Acta Apostolorum
: " Maintenant nous, aussi bien que les pauvres, nous sommes dans la disette : eux, du pain qui leur est nécessaire pour vivre ; nous, de la miséricorde de Dieu dont nous avons un égal besoin. Car p.70 fin p.71 début elle n'est pas moins indispensable pour l'âme, que le pain ne l'est pour le soutien du corps. Ici il n'y a point à craindre un excès de réplétion ; point de parties superflues non plus ou grossière à jeter parmi les immondices. Rien de plus beau, rien de plus fort de santé qu'une âme ainsi nourrie ; elle n'a rien à redouter ni de la maladie, ni de la faim, ni de l'intempérie des saisons, ni du dérangement des humeurs ; aucune puissance ennemie ne saurait prévaloir sur elle ; mais comme un diamant ne peut être entamé ni par le fer, ni par quelque autre chose que ce soit, ainsi rien ne saurait triompher d'une âme qui puise sa force dans la pratique habituelle de l'aumône. En effet, qu'est-ce qui pourrait la vaincre ? La pauvreté ? Cela n'est pas possible, puisque cette âme a toujours à sa disposition les trésors du Roi des rois. Les voleurs et les brigands ? Mais ce ne sont pas eux qui pourront escalader les murs ou sont renfermés les trésors que je viens de dire. Les vers ? Mais ces trésors sont incorruptibles. L'envie, la jalousie ? Mais ils sont également à l'abri de telles atteintes. Les trahisons, les embûches de toutes sortes ? rien de tout cela : le trésor est en sûreté. Mais il ne conviendrait pas que je me bornasse à vous montrer que le mérite de l'aumône n'est exposé à aucun de ces accidents ; je dois de plus vous faire voir les avantages qu'elle rapporte à celui qui la fait. Car non-seulement elle est à l'abri de l'envie ; mais encore elle nous attire des bénédictions de la part de ceux-là même qui seraient mal disposés à notre égard. De même en effet, que les hommes inhumains ont pour ennemis non-seulement les victimes de leur inhumanité, mais encore tous ceux qui, sans avoir reçu d'eux aucun mal, compatissent au malheur de leurs victimes, ainsi ceux qui se montrent au contraire bienfaisants, obtiennent les éloges non-seulement de ceux à qui ils ont fait du bien, mais encore des autres qui n'ont point participé à leurs bienfaits. Ce que je viens de dire par rapport à l'envie, je dois le dire aussi par rapport aux voleurs et à leurs tentatives de toutes sortes, soit qu'ils usent d'adresse, soit qu'ils aient recours a la violence. Non-seulement l'aumône vous met à couvert de toutes ces pertes comme de tous ces dangers, mais encore elle vous procure de très-grandes richesses. Quel homme a jamais été plus coupable et plus digne d'exécration que Nabuchodonosor ? C'était un monstre d'impiété ; il avait été témoin de mille prodiges, et cependant il n'était point rentré en lui-même ; il avait jeté dans une fournaise ardente les fidèles serviteurs de Dieu, quoiqu’ensuite le miracle que Dieu fit à cette occasion ait p.71 fin p.72 début forcé ce roi infidèle de rendre hommage à sa puissance. Que lui dit donc le Prophète : Suivez, ô roi, le conseil que je vous donne : rachetez vos péchés par les aumônes, et vos iniquités par les œuvres de miséricorde envers les pauvres : peut-être que le Seigneur vous pardonnera vos offenses (DAN., IV, 24). Si le prophète employait ce langage, ce n'était pas qu'il doutât de cet effet de l’aumône, dont il était au contraire très-convaincu ; mais c'est qu'il voulait pénétrer le roi d'une plus vive crainte, ainsi que de la nécessité de mettre tout en œuvre pour racheter ses péchés. Car s'il lui avait dit la chose en termes affirmatifs, cela aurait pu lui inspirer une sécurité intempestive. C'est ainsi que nous-mêmes nous disons à quelqu'un : Engagez un tel, sans ajouter : Soyez sûr qu'il vous écoutera, mais en ajoutant simplement : Peut-être vous écoutera t-il, pour que l'incertitude même où nous le laissons le rende plus attentif à tout, plus vigilant, plus précautionné.
C'est par le même motif que le Prophète n'a pas dit la chose en d'autres termes plus formels. Quoi donc ? tant d'impiété obtiendront le pardon ? Oui vraiment. Il n'y a pas de péchés que l'aumône ne puisse réparer et effacer entièrement, il n'en est aucun dont elle ne triomphe ; elle est un remède suffisant pour toutes les plaies de l'âme. Quoi de plus vil qu'un publicain ! Un publicain est le symbole même de l'injustice ; eh bien ! toutes ces injustices ont été réparées par l'aumône dans la personne de Zachée. Voyez encore pourquoi Notre-Seigneur a voulu avoir une bourse, et faire porter avec lui les dons qu'il recevait. Saint Paul a dit aussi : (Les apôtres) nous recommandèrent seulement de nous ressouvenir des pauvres (Gal., XI, 10), et les Ecritures sont pleines de pareils témoignages. Les richesses de l'homme, nous dit l'auteur des Proverbes, sont la rançon de son âme (Prov., XIII, 8). Jésus-Christ nous dit à son tour (MATTHX., IX, 21) : Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres ; venez ensuite, et suivez-moi. La perfection est donc attachée à la pratique de l'aumône (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. IX, pag. 204-205, édit. de Montfaucon ; pag. 221-222, édit. de Gaume). "
33. S. AMBROISE, Serm. XV (Nous avons observé que c'est sans preuve que la plupart de ces sermons sont attribués saint Ambroise) : " Si les femmes, lorsqu'elles sont pour recevoir quelques visites, ont coutume d'ôter les taches qu'elles aperçoivent à leurs vêtements, avec combien plus de soin ne devons-nous pas effacer par nos larmes les taches faites par le péché à nos âmes, pour recevoir la visite du Sauveur ? Si p.72 fin p.73 début l'eau ne suffit pas pour emporter les taches d'un vêtement, on emploie en outre l'huile, le savon ; et nous aussi, si nos péchés sont tellement grands que nos larmes ne suffisent pas pour les effacer, joignons à nos larmes l'huile de la miséricorde et l'austérité du jeûne. Car il n'est pas de péchés, quelques énormes qu'ils soient, qui ne puissent être réparés par l'abstinence, effacés par l'aumône. Voici, en effet, ce que dit le Prophète : Comme l’eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint les péchés (Ecclé. III, 33). Elle est donc grande, la vertu de l'aumône, puisque, par l'abondance de ses eaux, elle suffit pour éteindre l'incendie que le péché aurait allumé dans nos âmes, et qu'elle force un Dieu irrité à pardonner à ceux qu'il avait résolu de punir. Elle lui fait en effet une sorte de violence, en l'obligeant à révoquer des sentences de condamnation déjà portées contre nous, et à échanger à l'égard du même homme la sévérité du juge contre la bonté d'un père. Car Dieu est pour nous un père lorsque nous faisons bien, comme il est un juge pour nous lorsque nous faisons mal. Les bonnes œuvres que nous faisons obligent donc Dieu à nous faire miséricorde, et c'est à cause de cela qu'il a dit dans son saint Evangile : Depuis les jours de Jean-Baptiste, le royaume de Dieu souffre violence (MATTH., XI, 12). "
34. S. CHRYSOSTOME, Hom. XXXIV in Genesim : " Apprenons ici à ne pas épargner les aumônes ; pour les choses de peu de prix dont nous aurons fait le sacrifice, Dieu nous en donnera d'un prix inestimable. Car quelle comparaison, dites-moi, pouvez-vous faire entre le sacrifice d'une petite pièce de monnaie et le pardon entier de nos péchés ; entre nourrir un pauvre, et paraître avec confiance au jugement redoutable qui aura lieu à la fin du monde, pour nous entendre adresser ces paroles qui vaudront mieux pour nous qu'un empire : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger (MATTH., XXV, 35) ? Mais celui qui vous promet cette abondance de biens, n'aurait-il donc pu remédier à l'indigence du pauvre ? Il l'aurait pu sans doute ; mais il aime mieux laisser le pauvre dans l'indigence, pour que la patience dont il doit faire preuve puisse être récompensée un jour, et que les aumônes que vous lui ferez vous donnent à vous-même la confiance de paraître devant votre souverain juge. "
" Voyez combien Dieu est bon, et comme il dispose tout pour noire salut. Pénétré donc de cette pensée que c'est en vue de votre propre intérêt qu'il permet que ce pauvre éprouve le tourment de la faim, ne passez jamais devant un indigent sans faire p.73 fin p.74 début acte de miséricorde, et montrez-vous en cela le fidèle dispensateur des biens que le maître de toutes choses vous a confiés, afin de vous attirer les faveurs d'en-haut pour cette charité exercée envers votre semblable. Remerciez en conséquence votre divin maître de ce qu'il permet, à cause de vous et pour votre salut, que cet homme passe sa vie dans la pauvreté afin que vous puissiez trouver le moyen d'effacer vos péchés et de mériter par le bon emploi que vous ferez de ces biens dont il vous a constitué le dispensateur, une gloire dont l'éclat est au-dessus de toute expression comme de toute pensée ; de vous entendre adresser cet éloge : Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que vous avez été fidèle en de petites choses, je vous établirai sur de plus grandes : entrez dans la joie de votre maître (MATTH., XXV, 23). "
" Considérons donc les pauvres comme nos bienfaiteurs, en ce qu'ils nous offrent dans leurs personnes de puissants moyens de salut, et donnons-leur avec autant de joie que de libéralité, ne leur faisant point attendre nos aumônes, ne les leur faisant point acheter par des paroles dures, mais leur parlant toujours avec modération et douceur. Prêtez l’oreille au pauvre, nous dit, l'Ecclésiastique et répondez-lui favorablement et avec douceur (Ecclé., IV, 8), en sorte qu'avant de lui verser votre aumône, vous releviez par des paroles bienveillantes son courage abattu par la détresse ; car la douceur des paroles, ajoute l'écrivain sacré, vaut mieux que le don même (Ecclé., XVIII, 16).
Tant il est vrai que nous pouvons par nos paroles fortifier le pauvre, et remplir son âme de consolation. Ainsi donc, en faisant l'aumône, n'arrêtons pas notre attention à celui qui la reçoit de nous, mais considérons aussi quel est celui qui a permis qu'il soit dans cet état d'indigence, et qui nous a promis de se faire notre rémunérateur pour le bien que nous lui aurons fait ; et si nous sommes dans ces dispositions, nous nous empresserons de soulager le besoin du pauvre, et nous sèmerons avec abondance, tandis qu'il en est temps encore, pour faire, nous aussi, une abondante récolte. Celui, au contraire, comme nous le dit l'Apôtre, qui sème peu, recueillera peu (II Cor., IX, 6). Jetons donc cette bonne semence d'une main qui ne soit pas du tout avare, pour faire dans le temps une moisson proportionnée à ce que nous aurons semé.
Car c'est ici le temps de semer, et je vous exhorte à le mettre à profit, afin qu'au jour de la rétribution, cette semence nous rapporte au centuple, et que nous obtenions miséricorde du Seigneur. Aucune autre bonne œuvre, croyez-moi, ne peut aussi p.74 fin p.75 début parfaitement éteindre l'incendie que nos péchés auraient allumé contre nous, que le fait l'aumône donnée avec abondance : car elle efface nos péchés, nous inspire la confiance en Dieu, et nous assure la jouissance des biens ineffables qu'il nous à promis (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t.
IV, pag. 342-343, édit. de Montfaucon ; p. 397-398, édit.
de Gaume). "
35. PROSPER, Lib. de promissionibus et prædictionibus
Dei, part. 2, c. 7 (Cet ouvrage n'est pas de saint Prosper d'Aquitaine, mais d'un certain Prosper d'Afrique. V. NAT. ALEX., Hist. eccl., t. V, p. 130) : " Notre-Seigneur recommande aux scribes et aux pharisiens un sacrifice d'une espèce nouvelle, quand il leur dit : Faites l'aumône, et tout sera pur pour vous (LUC, XI, 41). Oh ! qu'il est expéditif ce sacrifice, qui en un moment purifie tout l'homme, tant l'homme intérieur que l'homme extérieur ! L'aumône délivre de la mort, et purifie du péché (Tob., IV, 11). L'aumône est une offrande qui rend agréable à Dieu tous ceux qui la font en vue de lui. Elle éteint les feux éternels, et elle arrête les péchés dans leur cours. Elle nourrit Jésus-Christ qui a faim dans la personne des pauvres (MATTH., XXV, 40). Elle le revêt lorsqu'il est nu ; elle le visite lorsqu'il est malade ; elle le reçoit lorsqu'il est en voyage ; elle l'élargit lorsqu'il est en prison ; elle le sauve du besoin ; elle est le remède des riches ; elle est le moyen d'acquisition de la vie éternelle, elle est comme un placement d'argent qui rapporte pour intérêt la jouissance de Dieu ; elle est le prix auquel on achète le royaume des cieux ; elle est la marque qui distingue les agneaux d'avec les boucs ; elle assure aux justes leur place à la droite de Dieu, leur société avec les anges, et leur prérogative d'enfants de Dieu. Accourez, pécheurs, qui que vous soyez ; accourez, vous tous qui vous trouvez couverts de la lèpre du vice ou de l'erreur ; accourez, vous tous que le péché a souillés et rendus impurs ; venez tous offrir ce grand, ce prompt, cet utile sacrifice, et offrez-le avec joie ; car Dieu aime celui qui donne de bon cœur (II Cor., IX, 7). Que chacun lui offre le don que ses moyens lui permettent de lui offrir. C'est le prince des prêtres qui a institué ce sacrifice, dont il a tellement élevé les avantages, qu'il les étend au don même qu'on ferait d'un verre d'eau froide ; et pour le cas où cela même vous manquerait, il promet encore sa paix aux hommes de bonne volonté. "
36. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Hom. V in Evangelia :
" En fait de biens extérieurs, Dieu se contente du peu que nous pouvons lui offrir : c'est moins la quantité de nos dons, que l'affection de notre p.75 fin p.76 début cœur qu'il considère. Il n'examine pas la valeur matérielle de nos sacrifices, mais leur proportion avec nos facultés. Car, si nous ne faisons attention qu’à ce qu'il y a d'extérieur dans le sacrifice, nous trouverons que c'est simplement avec une barque et quelques filets que ceux qui nous ont initiés dans ce saint négoce ont gagné les trônes qu'ils occupent aujourd'hui dans le ciel. Le prix auquel on peut acheter ce royaume n'est pas le même pour tous, mais il est toujours égal à la valeur du bien que l'on possède. Zachée l'a acheté avec la moitié de ses biens, il est vrai ; mais c'est qu'il avait réservé l'autre moitié pour restituer au quadruple ce qu'il avait pris injustement. Pierre et André l'ont acheté de même au prix de leurs filets et de leur barque. La veuve de l’Evangile l'a acheté au moyen de deux petites pièces de monnaie ; un autre, pour un verre d'eau froide. Le royaume de Dieu, comme nous venons de le dire, est donc toujours d'un prix égal à la valeur du bien que vous possédez.
Trouvez, si vous le pouvez, mes frères, quelque chose qui soit en même temps, et d'un plus bas prix, s'il s'agit du prix vénal, et d'un plus haut prix, s'il s'agit du prix réel. N'auriez- vous pas même un verre d'eau froide à offrir à un indigent, Dieu vous assurerait encore l'acquisition de son royaume, puisque, à la naissance du Sauveur, les habitants du ciel ont crié à ceux de la terre : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux âmes de bonne volonté (LUC, II, 14).
Car, aux yeux de Dieu, jamais nos mains ne peuvent être vides d'offrandes qu'il puisse accepter, pourvu que le trésor de notre cœur lui apparaisse rempli de bonne volonté. C'est là aussi ce qui a fait dire au Psalmiste : En moi, ô mon Dieu, sont les vœux que je vous ai faits, et que j'acquitterai à votre louange (Ps. LV, 12). Comme s'il disait : Bien que je n'aie aucun bien extérieur à vous offrir en ce moment, je trouve cependant en moi-même de quoi mettre sur l'autel de vos louanges ; car ce n'est pas de nos dons que vous avez besoin : l'offrande de nos cœurs vous est bien plus agréable. Point d'offrandes, en effet, plus riches aux yeux de Dieu que la bonne volonté (Cf. Les quarante homélies de saint Grégoire, trad. par le duc de Luynes, p. 43-44). "
37. S. AMBROISE, Lib. de viduis : " Ce n'est pas la profession de veuve, mais le mérite de la veuve qui fait son excellence, et Dieu ne laisse jamais sans récompense l'hospitalité donnée, lui p.76 fin p.77 début qui, comme le rapporte l'Evangile, accorde la vie éternelle pour prix d'un verre d'eau froide, et qui, d'une simple mesure d'huile et de farine donnée à son prophète, en fait pour celle qui la donne une source intarissable de biens. . . "
" La valeur de l'aumône s'estime, non au prix du bien qu'on donne, mais au prix de la bonne volonté qu'on y met. La preuve péremptoire de cette vérité, c'est que Notre-Seigneur préfère à toute autre offrande celle de la veuve, dont il a dit : Cette pauvre veuve a donné plus que tous les autres (LUC, XXI, 3). Dans la personne de cette veuve, il nous a appris à tous à ne point nous laisser détourner de ce pieux office, si nous sommes pauvres, par la honte que nous ressentirions d'avoir peu à offrir, et à ne pas nous flatter, si nous sommes riches, de donner plus que les pauvres. Car une simple pièce de monnaie demandée à une petite bourse, est quelque chose de plus à proportion qu'un trésor sollicité d'une grande, et Dieu ne considère pas combien on donne, mais combien on peut donner. Personne ne donne plus, que celui qui ne se réserve rien. Quelle serait votre témérité, riche veuve à qui je parle, de vous préférer à une personne pauvre, parce que toute chargée de dorures, et pouvant à peine porter cette robe ample et de grand prix que vous laissez traîner à terre, comme si vous succombiez sous le poids de vos richesses, vous auriez fait une offrande plus forte que la sienne ? Les fleuves aussi débordent quand ils sont trop pleins ; ce qui n'empêche pas de boire avec plus de plaisir de l'eau d'un petit ruisseau. Le vin nouveau ne manque pas non plus de jeter de l'écume sans que le cultivateur puisse en regretter la perte. Lorsqu'on bat le blé dans une aire, le grain abandonne la paille qui s'en détache mais que la récolte vienne à manquer, la farine du pot de la veuve ne manquera point pour cela, pas plus que l'huile de son petit vase ne viendra à diminuer (I Rois, XVII, 46) ;
et tandis que les tonneaux des riches s'épuiseront sans ressource à cause de la grande sécheresse qui régnera sur la terre, le petit vase d'huile de la veuve ne se désemplira point. Ne comptons donc pas ce que vous jetez aux pauvres comme autant de pièces de rebut ; comptons seulement les sacrifices que la charité vous fait faire. Disons, pour dernier trait, que celle-là a donné le plus, qui a pris, pour nourrir le Prophète sur la nourriture de ses propres enfants, et que, comme elle a donné plus que les autres, elle surpasse aussi tous les autres en mérite. "
38. S. LEON-LE-GRAND, Serm. IV de Quadragesimâ
: " Que p.77 fin p.78 début personne ne craigne de diminuer ses richesses, ou de se rendre pauvre, en faisant de nombreuses aumônes ; la pauvreté chrétienne est toujours riche, et ce qu'elle possède est plus précieux que ce qui lui manque. Pourquoi redouter la pauvreté en ce monde, puisqu'on possède tout en Dieu ? Ceux qui aiment faire de bonnes œuvres, ne doivent jamais craindre d'en perdre les moyens, puisqu'une pauvre veuve est louée dans l’Evangile pour avoir donne deux oboles, et que Dieu récompense ceux qui donnent un verre d'eau froide en son nom. Le mérite d'une bonne action se mesure par l'intention ; celui dont le cœur est plein de miséricorde trouve toujours l'occasion de l'exercer. La veuve de Sarepta nous en fournit un exemple. "
39. Le même, Serm. VI de Quadragesimâ
: " Il n'y a point de bonnes œuvres qui s'accordent mieux avec le jeûne que les aumônes. Sous ce nom sont comprises plusieurs actions de piété ; en sorte que tous les fidèles peuvent également pratiquer les mêmes bonnes œuvres, et avoir le même mérite, quoique leurs facultés soient fort inégales. Il n'y a point d'obstacle qui puisse empêcher l'amour que nous devons avoir pour Dieu et pour les hommes, de se produire au moins par le témoignage de notre bonne volonté. Lorsque les anges disent : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (LUC, II, 14), ils nous apprennent que les douceurs de la paix, aussi bien que le mérite de la bienveillance, assurent le bonheur de l'homme qui compatit par un principe de charité à ceux qui sont dans l'affliction, de quelque espèce que soit le malheur où ils sont tombés. Les œuvres de charité s'étendent à bien des choses ; cette variété de moyens fait que, parmi les chrétiens, non-seulement les riches et les personnes aisées, mais les pauvres même et ceux qui n'ont qu'une fortune médiocre peuvent acquérir le mérite de l'aumône. S'ils n'ont pas tous également le moyen de faire des largesses, ils peuvent au moins devenir égaux par la bonté de l'intention. Plusieurs riches faisaient de grands présents au temple sous les yeux de Jésus-Christ ; une pauvre veuve donna seulement deux oboles, et, quelque médiocre que fût son offrande, elle fût préférée à celles de tous les autres suivant le témoignage de Jésus-Christ même. Les pharisiens ne donnaient que leur superflu, et il leur restait encore beaucoup d'argent après leur offrande accomplie ; au lieu que tout le bien de la veuve se réduisait à ce peu dont elle faisait le sacrifice. Si quelqu'un est réduit à une si grande pauvreté qu'il p.78 fin p.79 début n'ait pas le moyen de donner deux oboles à un pauvre, il peut du moins avoir le mérite d'une bonne volonté et les préceptes du Seigneur lui facilitent les moyens de faire l'aumône à peu de frais, puisque, s'il donne seulement à un pauvre un verre d'eau froide, il recevra la récompense de cette action même. Tant il est vrai que Dieu a facilité aux hommes les moyens d'acquérir son royaume, puisque l'aumône qu'on fait en donnant un verre d'eau, dont l'usage est gratuit et commun, ne sera pas sans récompense. Afin d'ôter tout prétexte pour qu'on ne prétende point s'excuser sur la difficulté de faire l'aumône, Dieu a proposé l'exemple d'un verre d'eau froide ; et ainsi, ceux qui manqueraient de bois et ne pourraient donner de l'eau chaude, n'ont point à désespérer pour cela d'obtenir également leur récompense. Mais le Sauveur nous avertit de donner ce verre d'eau froide en son nom, parce que la foi rend précieuse les choses qui ont en elles-mêmes le moins de prix. Les offrandes que font les infidèles, quelque riches et magnifiques qu'elles soient, sont cependant vides de mérites (Cf. Sermons de saint Léon, p. 269-271). . . . . "
40. Le même, Serm. VI de jejunio decimi mensis
: " La prière soutenue des œuvres de miséricorde est très-efficace pour obtenir de Dieu tout ce que nous demandons ; celui qui ne ferme point son cœur à la misère des pauvres se rend facilement Dieu propice, selon ces paroles du Sauveur : Remettez, et il vous sera remis ; soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (LUC, VI, 36). Peut-on imaginer une justice plus remplie de clémence que celle qui abandonne à celui qui doit être jugé la faculté de dresser lui-même sa sentence ? Donnez, et il vous sera donné (LUC, VI, 38). Quel soin Dieu ne prend-il pas de guérir nos défiances et d'ôter tout prétexte à notre avarice, afin que nous donnions avec confiance, puisque la vérité même nous promet de nous en tenir compte, et de nous le rendre avec usure ? "
" Donnez aux pauvres avec assurance, si vous voulez que Dieu vous donne ; semez, si vous voulez recueillir ; répandez, afin de ramasser. Ne craignez pas de faire des dépenses inutiles ; ne vous affligez pas comme si votre récolté était incertaine ; vos biens se multiplient à mesure que vous en faites part avec prudence aux nécessiteux. Dans ce commerce que vous faites avec Dieu, il vous donne des biens éternels pour l'usufruit des biens temporels que vous distribuez dans vos charités ; Dieu souhaite que p.79 fin p.80 début vous soyez libéral et magnifique ; c'est lui qui vous donne les biens que vous possédez, mais il vous ordonne en même temps d'en faire part aux autres, en vous disant : Donnez, et il vous sera, donné. Acceptez avec joie cette condition et cette promesse. Quoique vos biens soient des effets de la libéralité de Dieu à votre égard, il vous tient compte de tout ce que vous donnez en son nom, et rien n'en est perdu pour vous. Que celui qui aime l'argent, et qui cherche un moyen infaillible d'augmenter son bien, ait recours à celle pieuse et sainte usure dont nous parlons ; qu'il apprenne l'art de la pratiquer, afin de s'enrichir en peu de temps ; qu'il ne profite point du malheur et de la nécessité des autres ; qu'il ne fasse point semblant de leur rendre des services trompeurs et intéressés, de peur qu'il ne contracte lui-même des dettes dont il ne pourrait jamais se libérer. Qu'il se fasse le créancier de celui qui a dit : Donnez, et il vous sera donné, on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers les autres. . . . . "
" Vous, mes frères qui croyez avec tant de certitude toutes les promesses de Dieu, tâchez d'éviter celle lèpre infâme de l'avarice, et faites un bon usage des bienfaits de Dieu. Si sa libéralité vous a comblés de biens, cherchez des gens avec qui vous puissiez partager votre bonheur ; plusieurs manquent de ce que vous avez en abondance ; leur indigence et la nécessité où ils se trouvent vous fournit une belle occasion d'imiter la bonté de Dieu ; vous serez comme les canaux de ses bienfaits, et vous les communiquerez aux autres. En dispensant avec cette prudente économie les biens temporels, vous en acquerrez d'éternels. Jeûnons la quatrième férie et la sixième ; employons le samedi en prière dans l'église du bienheureux apôtre saint Pierre, afin que ses prières nous obtiennent les secours et la protection de Dieu, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Cf. Sermons de saint Léon, p. 69-73). "
Question III
Quels exemples pourrait-on citer de la vertu et des heureux effets de l’aumône ? L'Ecriture nous propose les exemples d'Abraham et de Lot, qui plurent à Dieu par leur hospitalité, et furent honorés pour cela de la visite des anges ; les exemples de Tobie et du centenier Corneille, dont les aumônes furent assez puissantes pour monter p.80 fin p.81 début jusqu’à Dieu et rester dans son souvenir, en même temps qu'elles eurent non-seulement pour témoins, mais aussi pour approbateurs et panégyristes les anges eux-mêmes ; l'exemple de Zachée qui, touché des leçons de Jésus-Christ et, de chef de publicains qu'il était auparavant, devenu un modèle de miséricorde, donna aux pauvres la moitié de ses biens, et mérite bientôt d'être proclamé enfant d'Abraham par Jésus-Christ lui-même l'exemple de Tabithe, dont saint Luc nous fait l'éloge comme d'une personne remplie de bonnes œuvres et recommandable par les aumônes qu'elle faisait surtout aux veuves ; enfin l'exemple des saintes femmes, si honorablement mentionnées dans l’Evangile, qui avec Marthe et Madeleine assistaient généreusement de leurs biens Notre-Seigneur Jésus-Christ et ses disciples, compagnons de son indigence. L'histoire ecclésiastique nous présente en particulier l'exemple de saint Laurent, diacre et martyr, à qui l'Eglise, dans l'office de ce saint, applique si justement ces paroles du Psalmiste : Il a répandu ses biens dans le sein des pauvres, sa justice subsistera dans les siècles des siècles.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Genèse, XVIII, 4-6 : " Le Seigneur apparut à Abraham en la vallée de Mambré, lorsqu'il était assis à la porte de sa tente par la plus grande chaleur du jour. - Comme il levait les yeux, trois hommes lui apparurent près de lui ; dés qu'il les eut aperçus, il courut de la porte de sa tente au-devant d'eux, et se prosternant en terre, - il dit : Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, ne passez pas devant la maison de votre serviteur sans vous y arrêter : - je vous apporterai un peu d'eau pour laver vos pieds, et en attendant vous vous reposerez sous cet arbre,-jusqu'à ce que je vous serve un peu de pain pour réparer vos forces, p.81 fin p.82 début et vous continuerez ensuite votre chemin ; car c'est pour cela que vous êtes venu vers votre serviteur. Ils lui répondirent : Faites ce que vous avez dit. - Abraham courut à sa tente, et dit à Sara : Pétrissez vite trois mesures de farine, et faites cuire des pains sous la cendre, etc. "
2. Ibid., XIX, 1- 3 : " Sur le soir, deux anges vinrent à Sodome, lorsque Lot était assis à la porte de la ville. Les ayant donc vus, il se leva, alla au-devant d'eux et se baissa jusqu'à terre. - Puis il leur dit : Venez, je vous prie, mes seigneurs, dans la maison de votre serviteur, et demeurez-y ; vous y laverez vos pieds, et demain vous continuerez votre chemin. Ils lui répondirent : Nous n'irons point chez vous, mais nous demeurerons dans la rue. - II les pressa de nouveau avec grande instance, et les força de venir chez lui. Après qu'ils furent entrés dans sa maison, il leur fit un festin ; il fit cuire des pains sans levain, et ils mangèrent, etc. "
3. Hébreux, XIII, 1-2 : " Gardez toujours la charité envers vos frères, - et ne négligez pas d'exercer l'hospitalité : car c'est en la pratiquant que quelques-uns ont reçu pour hôtes des anges à leur propre insu. "
4. Tobie, XII, 12 : " Lorsque vous priiez avec larmes, et que vous ensevelissiez les morts, que vous quittiez pour cela votre diner, et que vous cachiez les morts dans votre maison durant le jour, pour les ensevelir durant la nuit, je présentais vos prières au Seigneur. "
5. Ibid., I, 19-20 : " Tobie allait tous les jours visiter tous ceux de sa parente, les consolait, et distribuait de son bien à chacun d'eux, selon son pouvoir. - Il nourrissait ceux qui avaient faim, revêtait ceux qui étaient nus, et avait grand soin d'ensevelir ceux qui étaient morts ou qui avaient été tués. "
6. Actes, X, 1-4 : " Il y avait à Césarée un homme nommé Corneille, qui était centenier dans une cohorte de la légion appelée l'italienne. - Il était religieux et craignant Dieu avec toute sa famille ; il faisait beaucoup d'aumônes au peuple, et priait Dieu incessamment. - Cet homme, vers la neuvième heure du jour, vit clairement dans une vision un ange de Dieu, qui se présentât devant lui, et lui dit : Corneille. - Lui, regardant l’ange, et saisi de frayeur, répondit : Qu'y a-t-il, Seigneur ? Vos prières, lui dit l’ange, et vos aumônes sont montées devant Dieu, et l’ont engagé à se souvenir de vous, etc. "
7. LUC, XIX, 1-2, 8-9 : " Jésus étant entré dans Jéricho, passait par la ville. - Et il y avait un homme nomme Zachée p.82 fin p.83 début chef des publicains et fort riche. . . - Mais Zachée se tenant devant le Seigneur, lui dit : Seigneur, je vais donner la moitié de mon bien aux pauvres ; et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en rendrai quatre fois autant. - Sur quoi Jésus dit : Cette maison a trouvé aujourd'hui le salut, parce que celui-ci est aussi enfant d'Abraham. "
8. Actes, IX, 36-41 : " Il y avait aussi à
Joppé dans le nombre des disciples, une femme nommé Tabithe, en grec, Dorcas. Elle était remplie de bonnes œuvres et faisait des aumônes abondantes. - Or, il arriva en ce temps-la, qu'étant tombée malade, elle mourut ; et après qu'on eut lavé son corps, on le mit dans une chambre haute. - Mais comme Lydde était prés de Joppé, les disciples ayant appris que Pierre y était, envoyèrent vers lui deux hommes, pour le prier de venir promptement chez eux. - Pierre se levant, s'en alla avec eux. Lorsqu'il fut arrivé, ils le menèrent dans la chambre haute ; et toutes les veuves s'empressèrent autour de lui en pleurant, et en lui montrant les robes et les habits que Dorcas leur avait faits. - Pierre ayant fait sortir tout le monde, se mit à genoux, et pria ; puis se tournant vers le corps, il dit : Tabithe, levez-vous. Elle ouvrit les yeux, et ayant regardé Pierre, elle se mit sur son séant. - Alors Pierre, lui donnant la main, l'aida à se lever ; et ayant appelé les saints et les veuves, il la leur rendit vivante. "
9. LUC, VIII, 1-3 : " Et il arriva que Jésus allait de ville en ville, et de village en village, prêchant l’Evangile, et annonçant le royaume de Dieu ; et les douze étaient avec lui. - Il y avait aussi quelques femmes, qui avaient été délivrées des malins esprits et guéries de leurs maladies : Marie, surnommée Madeleine, de laquelle sept démons étaient sortis ; - Jeanne, femme de Chusa, intendant de la maison d'Hérode, Suzanne, et plusieurs autres qui l'assistaient de leurs biens. "
10. Id., X, 38 : " Or, comme ils continuaient leur route, Jésus entra dans un bourg, et une femme, nommé Marthe, le reçut dans sa maison, etc. "
11. JEAN, XII, 1-2 : " Jésus donc, six jours avant la Pâque, vint à Béthanie, où était mort Lazare qu'il avait tout récemment ressuscité. - On lui donna à souper, et Marthe servait, et Lazare était un de ceux qui étaient à table avec lui. "
42. I Rois, XVII, 8-16, 22-23 : " Le Seigneur parla à Elie en ces termes : - Allez à Sarepta, qui est une ville du pays des Sidoniens, et demeurez-y ; car j'ai commandé à une femme veuve p.83 fin p.84 début de vous y nourrir. - Elie s'en alla aussitôt à Sarepta. Lorsqu'il fut arrivé à la porte de la ville, il aperçut une femme veuve qui ramassait du bois ; il l'appela, et lui dit : Donnez-moi un peu d'eau dans un vase, afin que je boive. - Lorsqu'elle s'en allait lui en quérir, il lui cria derrière elle : Apportez-moi aussi, je vous prie, en votre main une bouchée de pain. - Elle lui répondit : Vive le Seigneur votre Dieu ! je n'ai point de pain ; j'ai seulement dans un pot autant de farine qu'il peut en tenir dans le creux de la main, et un peu d'huile dans un petit vase. Je viens de ramasser ici deux morceaux de bois pour aller apprêter à manger à moi et à mon fils, afin que nous mangions et que nous mourions ensuite. - Elie lui dit : Ne craignez point ; faites comme vous avez dit ; mais faites pour moi auparavant de ce petit reste de farine un petit pain cuit sous la cendre, et apportez-le-moi, et vous en ferez après cela pour vous et pour votre fils. - Car voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : La farine qui est dans ce pot ne manquera point, et l'huile qui est dans ce petit vase ne diminuera point, jusqu'au jour où le Seigneur doit faire tomber de la pluie sur la terre. - Cette femme s'en alla donc, et fit ce qu'Elie lui avait dit ; Elie mangea, et elle aussi avec toute sa maison. Et depuis ce jour-là, - la farine du pot ne manqua point, et l'huile du petit vase ne diminua point, selon que le Seigneur l'avait prédit par Elie, etc. "
" Et le Seigneur exauça la voix d'Elie ; l'âme de l'enfant rentra en lui, et il recouvra la vie. - Elie, ayant pris l'enfant, descendit de sa chambre au bas de la maison, le mit entre les mains de sa mère, et lui dit : Voilà votre fils en vie. "
13. II Rois, IV, 8-10, 17-22-33,36 : " Un jour
Elisée passait par Sunam, et une femme fort considérable du pays le retint pour manger ; et passant par là, il allait loger chez elle pour y manger. - Alors cette femme dit à son mari : Je vois que cet homme qui passe souvent chez nous est un homme de Dieu et un saint. - Faisons-lui faire une petite chambre, et mettons-y un petit lit, une table, un siège et un chandelier, afin que, lorsqu'il viendra nous voir, il demeure là, etc. "
" Cette femme conçut ensuite, et elle enfanta un fils au même temps et à la même heure qu'Elisée le lui avait annoncé. - L'enfant grandit. Et étant un jour allé trouver son père qui était avec ses moissonneurs, - il lui dit : La tête me fait mal, la tête me fait mal. Le père dit à un de ses serviteurs : Prenez cet enfant, et menez-le à sa mère. - Il le prit et le porta à sa mère et après p.84 fin p.85 début que celle-ci l'eut tenu sur ses genoux jusqu'à midi, il mourut. - Elle monta ensuite à la chambre de l'homme de Dieu, et elle mit l'enfant sur son lit ; puis ayant fermé la porte, elle vint trouver son mari, - et lui dit : Envoyez avec moi, je vous prie, un de vos serviteurs, et je prendrai l'ânesse pour courir après l'homme de Dieu, et m'en revenir, etc. "
" Il ferma aussitôt la porte sur lui et sur l'enfant, et pria le Seigneur. - Après cela il monta sur le lit, et se coucha sur l'enfant ; il mit sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur ses mains, et se courba sur l'enfant. Et la chair de l'enfant fut réchauffée. - Et étant descendu, il se promena, et fit deux tours dans la chambre. Il remonta encore et se coucha sur l'enfant. Alors l'enfant bâilla sept fois, et ouvrit les yeux. - Elisée appela ensuite Giézi, et lui dit : Faites venir cette Sunamite. Elle vint aussitôt et elle entra dans la chambre. Elisée lui dit : Emmenez votre fils. "
1. LEONCE (Ce Léonce a été cité avec éloge par les Pères du deuxième concile de Nicée, action IV. V. LABB., Conc., t. VII, col. 737), évêque de Néapolis en Chypre, dans la vie qu'il nous a laissée de saint Jean-l'Aumônier patriarche d'Alexandrie : " Humble Zacharie, disait le patriarche à son ministre, soyez miséricordieux, et soyez assuré, je vous le dis de la part de Dieu lui-même, que Dieu ne vous délaissera ni pendant ma vie, ni après ma mort. " Et c'est ce que Zacharie a observé jusqu'ici. Dieu en effet le combla de ses bénédictions et il ne reçoit jamais rien qu'il n'en donne aussitôt une partie aux pauvres, se mettant pour cela à la gêne et réduisant presque à rien sa fortune. Souvent on l'a trouvé disant à Dieu dans l'ivresse de sa joie : " Oui, oui, voyons qui de nous l'emportera, de vous par votre empressement à m'envoyer des secours, ou de moi par le mien à les répandre. Car il faudrait être aveugle pour ne pas voir, ô mon Dieu, que vous êtes riche, et que vous avez compassion des hommes. " Quelquefois, quand il n'a pas à donner sur le moment, il dit d'un air contristé à un marchand ou à un vendeur quelconque : " Donnez-moi un trimessis (le tiers d'un sou d'or), et je vous servirai un mois ou deux, où vous voudrez et de la manière que vous voudrez, parce que les gens de ma maison se meurent de faim. " Et il n'a pas plus tôt reçu ce qu'il p.85 fin p.86 début a demandé, qu'il le donne à un pauvre, en lui recommandant de n'en rien dire à personne. "
Ibidem : " Il n'est pas juste, mes frères (disait Jean lui-même, le jour de son élection au patriarcat), de ne s'occuper de Jésus-Christ qu'après l'avoir fait des autres. " Toute l'assemblée témoignant alors sa stupéfaction par son silence, il ajouta : " Allez par toute la ville, et inscrivez-moi tous mes seigneurs jusqu'au dernier. " Les économes de l'Eglise lui demandèrent avec étonnement quels étaient ses seigneurs et ses maîtres : " Ce sont, leur répondit-il, ceux que vous appelez les pauvres. Car ce sont eux qui pourront nous être véritablement utiles et nous ouvrir le royaume des cieux. " Et cet excellent imitateur de Jésus-Christ, voyant son ordre promptement exécuté, ordonna aux économes de donner tous les jours à chacun des pauvres portés sur le registre les choses nécessaires pour sa subsistance : or ils étaient plus de sept mille cinq cents. Alors, comme un vrai pasteur, et non comme un mercenaire, entouré de tout son troupeau et des saints personnages rassemblés, il consentit, pour obéir à l'ordre divin, à recevoir la consécration épiscopale. "
Ibidem : " Comme j’étais encore en Chypre, disait le saint patriarche, jeune et âgé d'une quinzaine d'années, je vis en songe pendant une nuit une jeune fille dont la beauté surpassait l'éclat du soleil, ornée plus magnifiquement qu'on ne saurait même l'imaginer, qui se présenta et s'arrêta devant mon lit, en me frappant doucement le côté. M’étant réveillé, je la vis réellement debout, et je crus que c'était une femme. Après avoir donc fait le signe de la croix, je lui demandai : " Qui êtes-vous ? et comment avez-vous osé entrer chez moi pendant mon sommeil ? " Or elle avait la tête ceinte d'une couronne d'olivier. Alors, d'un air gai et le sourire sur les lèvres, elle me dit : " Je suis l'aînée des filles du roi. " A ces mots, je m'inclinai aussitôt devant elle. Elle me dit : " Si vous gagnez mon amitié, je vous introduirai chez le roi. Car personne plus que moi n'a de crédit auprès de lui. C'est moi qui l'ai déterminé à se faire homme parmi vous, et à sauver les hommes. " Et ayant dit ces mots, elle disparut. Rendu à moi-même je compris que c'était une vision, et je me dis : Je pense que c'est la Compassion ou l'Aumône, puisqu'elle a sur la tête une couronne d'olivier (Il faut se rappeler que suivant l'interprétation commune des Pères, et en particulier de saint Jean Chrysostôme, l'huile est le symbole de l'aumône ou de la charité). Et en p.86 fin p.87 début effet c'est la compassion et la bonté que Dieu a pour les hommes qui l'a engagé à se revêtir d'un corps mortel. Je m'habillai donc sur-le-champ, et, sans réveiller personne de ma maison, je me rendis à l'église. C'était le moment de l'aurore. Et ayant rencontré un frère qui grelotait de froid, je me dépouillai de mon manteau de chèvre que je lui donnai, en disant en moi-même : Je verrai par-là si c'est une véritable vision que j'ai eue, ou si ce n'est point une illusion du démon. Et je n'avais pas encore atteint le seuil de l'église, que la Vérité elle-même se portant pour garant de cette interprétation donné à ma vision, je vis à ma rencontre un homme vêtu de blanc, qui me mit entre les mains une bourse remplie de cent pièces de monnaie, en me disant ces paroles : " Recevez ceci, mon frère, et disposez-en comme vous l'entendrez. " J'acceptai sur-le-champ, comblé de joie ; puis je me retournai, voulant lui rendre cette bourse dont je ne me trouvais pas avoir besoin ; mais je ne vis plus personne. Je compris bien alors que ce n'était pas une illusion de mon esprit. A partir de ce moment, je ne laissais passer aucune occasion de donner à quelqu'un de mes frères en me disant à moi-même : Je verrai si Dieu me rendra le centuple, comme il l'a promis. Et après avoir commis cette faute de tenter Dieu, et avoir éprouvé à diverses manières la vérité de sa promesse, je me dis : Cesse, misérable de tenter celui à l'égard de qui c'est un crime de le faire. . . . . "
" A Adrion, ville également peuplée, un étranger témoin de sa compassion pour les malheureux, voulut le tenter à son tour, et s'étant couvert de haillons, il s'approcha de lui comme il se rendait à l'hôpital pour visiter les malades qui s'y trouvaient, ce qu'il avait coutume de faire deux ou trois fois chaque semaine. Cet homme donc lui dit : Ayez pitié de moi, car je suis un pauvre prisonnier. Jean dit au domestique chargé de ses aumônes : Donnez à cet homme six pièces de monnaie. L'étranger se retira après avoir reçu ces pièces ; puis, ayant changé de vêtements, il revint par un autre côté, et se jetant aux pieds du patriarche, il lui dit : Ayez pitié de moi, car je suis dans la gêne. Le patriarche dit encore cette fois à celui qui le suivait : Donnez à cet homme sept pièces d'or. Après que l'étranger se fut éloigné, le domestique du patriarche. dit à l'oreille de son maître : La demande que vous m'en avez faite, mon seigneur, est cause que cet homme a reçu deux fois pour une. Mais le patriarche fit semblant de ne pas entendre. Le même homme vint donc une troisième fois pour recevoir comme aux deux premières et le distributeur p.87 fin p.88 début toucha doucement le patriarche, comme pour lui faire signe que c'était toujours le même homme. Alors cet ami de Dieu, cet homme vraiment miséricordieux, lui répondit : " Donnez-lui douze pièces dans la crainte que ce ne soit Jésus-Christ lui-même qui veuille me tenter. "
" Le saint racontait une fois à tous ceux qui se trouvaient rassemblés autour de lui le fait suivant : " J'avais en Chypre un domestique fidèle et qui garda la virginité jusqu'à la fin de ses jours. Celui-ci me disait que, comme j'étais en Afrique, il était arrivé la chose suivante. . . . . Je demeurais, disait-il, avec un receveur d'impôts très-riche et en même temps très-dur pour les pauvres. Un certain jour d'hiver, les pauvres se tenant assis pour se chauffer au soleil, se mirent à faire chacun l'éloge des maisons où on leur donnait l'aumône, et à prier en même temps pour chacun de leurs bienfaiteurs ; puis ils faisaient la critique des maisons où on ne leur donnait rien. En ce moment le nom de mon vieux receveur leur vint à la mémoire et ils se demandèrent les uns aux autres : Et vous, mon frère avez-vous reçu une seule fois quelque bienfait de cette maison ? La même interrogation se répéta de bouche en bouche, et il ne se trouva personne qui pût répondre qu'il en eût jamais rien reçu. L'un d'entre eux dit alors : Que me donnerez-vous, si je parie que je recevrai aujourd'hui même quelque chose de lui ? Le pari fait, il s'en va, et s'arrêta à la porte de cette maison, attendant le moment ou notre homme devait rentrer chez lui. Dieu voulut qu'ils arrivassent tous les deux dans le même moment, et le receveur ouvrit sa porte, en introduisant avec lui un animal chargé de froment mondé pour son diner, et que conduisait un esclave. Ayant donc aperçu le pauvre, il prit de fureur dans l'un des paniers, à défaut de pierre, de ce froment mondé qu'il lui lança à la figure. Lui, il ramassa ce froment, et s'en retourna trouver ses confrères bien content de pouvoir leur dire qu'il avait gagné son pari, puisqu'en effet il avait reçu quelque chose des mains du receveur. Celui-ci donc, deux jours après, ayant été atteint d'une maladie mortelle, se vit lui-même en songe condamné à rendre compte de sa vie, et toutes ses actions pesées dans une balance (On trouvera une pensée semblable dans le discours de saint Jean Damascène sur les défunts). A l'un des plateaux était rassemblée une multitude de nègres qui faisaient peur à voir ; à l'autre, quelques hommes habillés de blanc dont le visage respirait l'indignation. Ceux-ci ne trouvant p.88 fin p.89 début point de bonnes œuvres qu'ils pussent mettre dans leur plateau pour contrebalancer les mauvaises qu'entassaient les maures dans le leur, étaient dans le trouble et la tristesse, et se disaient les uns aux autres d'un air consterné : Est-ce que nous n'avons rien ici ? L'un d'eux dit alors : Nous n'avons en vérité rien, si ce n'est un peu de froment mondé qu'il a donné à Jésus-Christ il y a deux jours ; encore ne l'a-t-il fait qu'à son corps défendant. Ils mirent dans leur plateau ce peu de froment, qui ne suffit pas, comme de raison, pour établir l'équilibre. Alors ces hommes habilles de blanc dirent au receveur : Allez, et tâchez de grossir la quantité de ce froment, parce qu'autrement les maures que voilà vont vous emporter. Le receveur, s'étant réveillé en ce moment, reconnut que ce n'était pas là un vain songe, mais une réalité. Il voyait ces éthiopiens ramasser tous les péchés qu'il avait commis depuis sa première jeunesse, et ceux mêmes qu'il avait oubliés, et les porter à la balance, et il disait dans son étonnement : Ah ! si quelques grains de froment que j'ai jetés en fureur m'ont si bien servi, de combien de maux ne se délivre pas celui qui dans sa simplicité donne tous ses biens aux indigents ? Et à partir de ce moment, il devint si humble, si modeste et en même temps si libéral qu'il allait jusqu’à prendre pour donner aux pauvres sur les choses nécessaires à sa propre subsistance. " Voilà les récits que faisait le patriarche Jean de vénérée mémoire. Car il ne se contentait pas d'édifier par ses propres exemples ceux qui voulaient avancer dans la perfection ; mais encore il se servait dans ce but des histoires qu'il savait d'autrui ou que Dieu lui avait fait connaître, et il ne se lassait pas de dire à ceux qui l'entouraient : " Si des hommes ont donné jusqu'à leur sang pour le soutien de leurs frères ou pour mieux dire, pour Jésus-Christ, avec quel empressement comme avec quelle humilité ne devons-nous pas faire part de nos biens à Jésus-Christ dans la personne des pauvres et des indigents, pour en recevoir la récompense du juste juge en ce jour redoutable où chacun recevra selon ses œuvres ? Celui qui sème peu ici-bas recueillera peu ; celui au contraire qui sèmera en abondance, recueillera en abondance, c'est-à-dire qu'il héritera de ces biens dont la grandeur surpasse toute idée. "
L'auteur, parlant ensuite de Troïle qui, averti par le saint patriarche de faire l’aumône, ne l'avait faite que malgré lui, et pour cela était tombé malade, ajoute ces paroles : " Le patriarche ayant appris sa maladie, en devina bientôt la cause, p.89 fin p.90 début c'est-à-dire que c'était pour avoir laissé échapper de sa bourse malgré lui ces vingt livres donnée en aumônes, qu'il était tombé malade. Car, comme je l'ai déjà dit, cet homme était très-dur pour les pauvres et très-attaché à l'argent. Le saint ne pouvant donc pas se souffrir lui-même assis à table pour prendre sa nourriture, tandis qu'un de ses confrères était au lit tourmenté par la douleur, se hâta d'aller le voir sans faste, et lui dit d'un air gai : Faites la charité, mon cher fils Troïle. Vous pensiez que c'était sérieusement que je vous avais dit de donner à nos frères qui se sont présentés à nous ; mais, croyez-moi, je vous prie, c'est pour rire que je vous le disais. Car c'est moi-même qui voulais leur donner à chacun une pièce de monnaie à cause de la fête ; mais comme mon distributeur n'avait pas assez sur lui dans le moment, c'est pour cela que je vous ai prié de me prêter cet argent, et voici trente livres que je vous rapporte. " Quand cet évêque trop ami de l'argent, eut aperçu cette quantité de pièces de monnaie dans les mains de son patriarche, aussi habile médecin qu'excellent pasteur, la fièvre aussitôt le quitta ; il n'en sentit plus même le frisson, la force lui revint, et il guérissait à vue d'œil, preuve non équivoque de la véritable cause du changement survenu à son état de santé. Après qu'il eut donc, sans opposer de difficultés, pris l'argent des mains du saint patriarche, celui-ci attendit à son tour que l'évêque déclarât par écrit qu'il renonçait à l'intérêt de cette somme de trente livres. Troïle le fit avec joie, en écrivant de ses propres mains un billet conçu en ces termes : " Mon Dieu, donnez à mon seigneur le bienheureux Jean, patriarche de cette grande ville d'Alexandrie, l'intérêt des trente livres qui vous ont été données à vous-même, attendu qu'il m'a remboursé ce qui m'en appartenait. " Le saint prit ce billet, et en même temps il emmena l’évêque pour dîner avec lui. Car, comme nous venons de le dire, il avait aussitôt été guéri. Dieu donc, ce juste rémunérateur, voulant corriger l’évêque, et lui inspirer désormais plus de compassion pour les pauvres, lui montra en songe le même jour, après qu'il eut été chez le patriarche, de quelle récompense il s'était privé. L'évêque, comme il le rapporta lui-même dans la suite, vit alors une maison dont les hommes, avec toute leur habileté, ne pourraient jamais imiter la beauté pas plus que la grandeur ; elle avait une porte toute d'or, et sur cette porte l'inscription suivante : Demeure et félicité éternelles de l'évêque Troïle. " Je fus ravi de joie en lisant ces mots, " disait l'évêque en rapportant cette histoire, " car je voyais p.90 fin p.91 début que tout le service de cette maison allait m'être abandonné par le souverain roi. Mais je n'avais pas encore entièrement achevé de lire toute cette inscription, qu'un officier du roi, ayant avec lui d'autres serviteurs, leur dit, dès qu'il fut arrivé à la porte de cette brillante maison : " Enlevez ce titre. " Et quand ils l'eurent enlevé, il ajouta : " Changez-le, et mettez à la place celui dont nous a chargés le roi de l'univers. " Ils l'apportèrent aussitôt et le clouèrent à ma vue, et j'y lus ces paroles : Demeure et félicité éternelles de l'archevêque d'Alexandrie, achetée pour le prix de trente livres. " Après avoir eu cette vision, l'évêque se réveilla, et alla en faire le récit à l'illustre patriarche, devenu qu'il était désormais lui-même fort aumônier, grâce à la leçon qu'il venait d'en recevoir. "
" Un de ses domestiques se trouvant réduit à une extrême pauvreté, il lui donna deux livres d'or de sa propre main, pour que ce fût à l'insu de tout le monde ; et celui-ci lui ayant répondu, en acceptant le présent : " Mon seigneur, je n'oserai plus désormais lever les yeux pour contempler votre figure angélique, " il lui répliqua par cette belle parole : " Mon frère je n'ai pas encore versé mon sang pour vous, comme mon Seigneur Jésus-Christ m'en a fait le commandement. "
" S'il entendait parler de quelqu'un qui fût libéral envers les pauvres, il ordonnait qu'on le fit venir à lui, et, plein de joie, il lui disait en particulier : " Comment êtes-vous devenu libéral pour les pauvres ? est-ce naturellement ou bien en faisant violence à votre nature ? " Les uns se cachaient de honte, n'osant répondre à cette question ; les autres essayaient d'y répondre. L'un de ces derniers fit donc au saint la réponse suivante : " Croyez-moi, mon seigneur, ce que je donne et ce que je fais n'est rien ; mais, si peu que je fasse ou que je donne, je le dois à vos prières. J'étais auparavant dur et cruel pour les pauvres ; mais ayant éprouvé des pertes, j'ai recouru aux expédients pour les réparer, et je me suis dit à moi-même : Si tu étais bon pour les pauvres, Dieu ne t'abandonnerait pas. J'ai résolu en conséquence de donner chaque jour aux pauvres cinq pièces de monnaie de cuivre. Mais, comme je me mettais en devoir de le faire, Satan m'en empêchait en me disant : Vraiment, ces cinq pièces de monnaie suffiront pour pourvoir à ta maison des légumes nécessaires ou pour prendre un bain ; et dès-lors je ne donnais rien, comme si le sacrifice de ce peu d'argent eût dû ôter le pain de la bouche de mes enfants. Voyant à la suite de cela que le vice prenait le dessus sur moi.
p.91 fin p.92 début j'ai dit à mon serviteur : " Volez-moi chaque jour cinq pièces à mon insu, et faites-en l'aumône. " Car mon état, c'est l'état de banquier. Mon serviteur m'a obéi, et s'est mis à me voler d'un jour à l'autre. Un jour, j'avais une pièce d'or (Je hasarde cette manière de traduire le mot siliqua, quoique, d’après le dictionnaire de Calepin, que je consulte en ce moment, la pièce dite siliqua ne fût qu'une très-petite pièce de monnaie, et seulement la dixième partie d'une dragme) ; mon serviteur donc, ayant vu que Dieu nous bénissait, et que nous étions devenus riches, se mit à voler des tremisses (dont chacun ne valait que le tiers d'un as), et à en faire la charité aux pauvres. Admirablement surpris de toutes ces bénédictions que Dieu répandait sur moi, j'ai dit à mon serviteur : "
Mon fils, ces cinq pièces de cuivre données chaque jour aux pauvres nous ont vraiment profité ; je veux en conséquence que désormais vous leur en donniez dix. " Alors il m'a répondu en souriant : " Allez, priez pour l'heureux succès de tous mes larcins. Car, sans cette ressource, nous n'aurions aujourd'hui pas même de pain à manger, et s'il y a un voleur qui soit juste, c'est moi qui le suis. Puis il m'a avoué qu'il donnait et des tiers de sous et des pièces d'or, et sur la foi de ses paroles, j'ai pris l'habitude de donner largement. " Le saint, merveilleusement édifié de ce récit, dit au généreux banquier : " Croyez-moi, j'ai lu bien des vies des Pères, mais nulle part je n'ai rencontré rien d'aussi enchanteur. "
2. SULPICE-SEVERE, dans la vie qu'il a donnée de saint Martin : " Un jour d'hiver, et par un grand froid dont la violence allait jusqu’à causer la mort à quelques-uns, Martin, qui n'avait sur lui que ses armes et ses habits militaires, rencontra un pauvre nu aux portes de la ville d'Amiens. Comme ce pauvre priait les passants d'avoir pitié de lui, sans qu'aucun daignât s'arrêter seulement à le regarder, l'homme de Dieu comprit que, puisque les autres ne faisaient pas la charité à cet homme, c'était à lui à la lui faire. Mais avec quoi ? Il n'avait rien de plus que son manteau : car il s'était déjà dépouillé de tout le reste pour d'autres bonnes œuvres semblables. Dégainant donc son épée, il partage son manteau en doux, et donnant au pauvre l'une de ces deux moitiés, il se recouvre avec l'autre. Quelques-uns de ceux qui se trouvaient là ne faisaient qu'en rire, attendu que le vêtement de Martin, tronqué de cette façon, était devenu difforme. Mais beaucoup d'autres, jugeant plus sainement de la chose, pousseront de profonds soupirs, pour n'avoir pas eu le courage de p.92 fin p.93 début faire quelque action semblable, d'autant mieux que, comme ils possédaient davantage, ils auraient pu couvrir le pauvre sans se dépouiller eux-mêmes. La nuit suivante, Martin s'étant livré au sommeil, vit Jésus-Christ vêtu de cette moitié de son manteau qu'il avait donné au pauvre. En même temps le Seigneur oblige Martin de le regarder attentivement, et de reconnaître le vêtement qu'il avait donné. Bientôt il entendit Jésus disant à voix haute à la troupe d'anges qui l'entourait :
Martin encore catéchumène m'a revêtu de ce manteau.
C'est que Notre-Seigneur n'avait point oublié ce qu'il a dit dans son Evangile : Tout ce que vous avez fait au moindre de mes disciples, c'est à moi que vous l'avez fait (MATTH., XXV, 40), et qu'il reconnaissait avoir été vêtu par Martin dans la personne de ce pauvre. Et c'est en confirmation de son témoignage, qu'il voulut paraître aux yeux de Martin sous ce même vêtement que le pauvre avait reçu de lui. "
3. S. JEROME, ad Eustochium, epitaph. Paulæ, epist. XXII, c. 7 : " Si elle (Paule) voyait un pauvre, elle le soulageait ; si elle voyait un riche, elle l'exhortait à la bienfaisance. Sa libéralité était la seule chose en elle qui dépassait les bornes de la modération. Elle prenait de l'argent à intérêt pour être en état de ne refuser l'aumône à personne, et faisait de nouveaux emprunts pour payer les dettes anciennes. Je confesse ma faute ; comme je lui voyais faire la charité avec tant de profusion, je l'en reprenais par ces paroles de l’Apôtre : Je veux, non pas que les autres soient soulagés et que vous soyez surchargés ; mais, pour qu'il y ait quelque égalité entre vous, que votre abondance pourvoie maintenant à leurs nécessités, afin que votre pauvreté soit un jour soulagée par leur abondance (II Cor., VIII, 13). Je lui opposais encore ce que le Sauveur dit dans l'Evangile : Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a point (Luc, III, 11). Je lui disais qu'elle devait prendre garde de se mettre dans l'impuissance de faire le bien qu'elle aimait tant à faire ; je lui représentais beaucoup de raisons semblables qu'elle détruisait avec une modestie admirable, et en très-peu de mots, prenant Dieu à témoin qu'elle faisait tout pour son nom, qu'elle souhaitait de mourir en mendiant elle-même, de ne pas laisser à sa fille la moindre pièce de monnaie, et d'être ensevelie après sa mort dans un suaire fourni par la charité d'autrui. Elle disait enfin : Moi, si je demande, je trouverai beaucoup de gens qui me donneront ; mais ce mendiant, si je ne lui donne pas, moi qui puis emprunter pour lui donner, et qu'il vienne à mourir, a qui Dieu demandera-t-il compte de p.93 fin p.94 début sa mort ? - Je souhaitais qu'elle prit un peu plus de soin de ses affaires domestiques ; mais, dans l'ardeur de sa foi, elle s'unissait de toute son âme au Sauveur, et pauvre d'esprit, suivait Jésus pauvre, lui rendant tout ce qu'elle avait reçu de lui, et se réduisant pour l'amour de lui à l'indigence. Enfin, elle a vu ses désirs accomplis, puisqu'elle a laissé sa fille chargée de dettes considérables, qu'elle n'a pu encore payer, et qu'elle espère acquitter un jour, se confiant pour cela, non point en ses propres forces, mais dans la miséricorde du Christ. "
" La plupart des matrones ont coutume de combler de bienfaits ceux qui publient leurs louanges, et, prodigues envers quelques personnes, de détourner leurs mains de toutes les autres. Paula n'eut rien de ce défaut. Elle distribuait ses gratifications suivant les besoins de chacun, n'entretenant point une honteuse mollesse, et pourvoyant à des nécessités réelles. Jamais un pauvre ne revint d'auprès d'elle les mains vides ; elle trouvait, non pas dans de grandes richesses, mais dans sa prudence, dans la manière de distribuer ses aumônes, le moyen de donner toujours, ayant sans cesse à la bouche ces paroles : Bienheureuses les âmes miséricordieuses, parce qu'elles obtiendront miséricorde (MATTH., V, 7). Et ces autres : De même que l'eau éteint le feu, de même l'aumône éteint le péché (Ecclé., III, 33). Et encore : Faites-vous avec l'argent d'iniquité des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels (LUC, XVI, 9). Et ces autres paroles : Donnez l'aumône, et tout sera pur pour vous (LUC, XII, 41). Elle se rappelait aussi les paroles de Daniel au roi Nabuchodonosor, à qui le prophète conseillait de racheter ses péchés par des aumônes (DAN., IV) (Cf. Lettres choisies de saint Jérôme, trad.
par Collombet, t. IV, pag. 390-395). "
4. S. GREGOIRE de Tours, Lib. de gloriâ confessorum, c. 107 : " Il y eut un personnage vénérable pour la sainteté de sa vie, appelé Paulin, issu d'une race noble de la ville de Nole, qui avait épousé une femme de pareille vertu, appelée Tarasie, fort opulente en biens meubles et immeubles. Mais quand il eut ouï cette leçon de l’Evangile, en laquelle le Seigneur dit à ce jeune homme qu'il reprenait pour ses richesses : Va, vends ce que tu as, et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel ; puis viens et suis-moi, car il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu’à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ; ces paroles lui touchèrent le cœur ;
et tout aussitôt ayant vendu ses biens, il les donna aux pauvres. S’étant donc déchargé de p.94 fin p.95 début toutes sortes de convoitises, il se sentit libre et dégagé pour suivre partout son maître, se persuadant bien qu'il s'enrichirait par ce moyen des trésors du ciel, s'il se voyait dépouillé de tous les biens de la terre qui ne font que passer. Celui-ci fait connaître par son action qu'il est possible d'accomplir ce qui avait donné sujet à la Majesté divine de dire d'un autre dans l'Evangile, qu'il était comme impossible aux riches d'arriver au ciel avec des richesses. Un jour, quelqu'un lui demandant l'aumône, il dit à sa femme : " Allez et donnez-lui ce dont il a besoin. " Sa femme répondit : " Nous n'avons plus qu'un pain. " - " Eh bien, lui dit-il, donnez-lui ce pain, le Seigneur nous donnera de quoi vivre. " Mais elle, comme bien avisée, souhaitant de se réserver quelque chose en cas de nécessité, ne voulut point le donner. Cependant quelques-uns arrivèrent qui dirent, qu'ils étaient envoyés de leurs maîtres pour les avertir d'envoyer du pain et du vin en espèce, et qu'ils ne faisaient là quelque séjour que parce que la tempête avait fait périr un vaisseau qui leur venait chargé de blé. Alors l'homme de Dieu, se tournant vers sa femme, lui dit : " Apprenez maintenant que ce navire a péri en punition de ce qu'on a volé un pain à un pauvre. " Il s'en alla donc avec sa femme, comme s'il eut voulu passer dans un autre pays, n'ayant rien du tout que sa propre personne (Cf. Œuvres de saint Grégoire de Tours, traduction ancienne). "
5. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. III dialogorum, c.1
: " L'Italie, la Campanie en particulier, se trouvant désolée par les incursions des Vandales, et beaucoup d'habitants de ce pays ayant été emmenés en Afrique, Paulin, cet homme de Dieu, fit généreusement le sacrifice de tous les biens de son église dont il pouvait disposer pour aider les captifs dans leur besoin. Et comme il ne lui restait plus rien pour satisfaire aux demandes qu'on lui adressait de tous côtés, une veuve, dont le fils avait été emmené en captivité par le gendre du roi des Vandales, se présenta un jour à lui pour lui exposer son malheur, le priant de lui donner de quoi racheter son fils et le rappeler auprès d'elle, si toutefois le prince barbare daignait en accepter la rançon L'homme de Dieu, après avoir cherché avec sollicitude ce qu'il pourrait accorder à la prière de cette mère désolée ne trouva rien à lui offrir dans toute sa maison que sa personne même, et en conséquence il lui répondit en ces termes : " Femme, je n'ai rien à vous donner ; mais prenez-moi, déclarez que je suis un esclave qui vous appartient, et, pour ravoir votre fils, livrez-moi en servitude en sa p.95 fin p.96 début place à son maître. " La femme, entendant ces paroles, crut que c'était une plaisanterie, plutôt qu'un témoignage de pitié. Mais cet homme éloquent, dont les connaissances même profanes relevaient si hautement le mérite, eut bientôt dissipé tous les doutes de cette veuve, en lui persuadant de le prendre au mot, et de le livrer en servitude, tout évêque qu'il était pour pouvoir par ce moyen recouvrer son fils. Ils se rendirent donc tous les deux de compagnie en Afrique. Le gendre du roi, à qui appartenait le prisonnier, s'étant avancé, la veuve commença par lui représenter, tout en le suppliant, qu'il devrait lui rendre son fils. Ce que le prince barbare, dont l'orgueil habituel était encore enflé par ses succès du jour, ne daignant ni faire, ni même écouter la veuve dit enfin :
" Voici quelqu'un que je vous offre en remplacement de mon fils ; seulement soyez bon pour moi, et rendez un fils unique à la prière de sa mère. " Le prince, considérant alors la belle physionomie de l'évêque lui demanda quel art il savait exercer. L'homme de Dieu lui répondit : " Je ne sais aucun métier, mais je pourrai pourtant cultiver votre jardin. " Le prince gentil fut enchanté de cette réponse, et l'acceptant aussitôt pour esclave, il rendit à la veuve le fils qu'elle lui redemandait. La veuve, contente d'avoir recouvré son fils, quitta avec lui sans délai le sol d'Afrique, tandis que Paulin resta pour soigner le jardin du prince barbare. Et comme ce prince faisait souvent la visite de son jardin, et qu'il s'amusait à questionner son nouveau jardinier, charmé de la sagesse de toutes ses réponses, il se prit à déserter la société de ses amis les plus intimes ; pour jouir de préférence de la conversation de son esclave. Chaque jour Paulin lui apportait des légumes et des herbes vertes pour le service de sa table, et après avoir reçu pour salaire un morceau de pain, il retournait au jardin reprendre son travail. Après avoir longtemps mené ce genre de vie, il dit un jour secrètement à son maître : "
Voyez ce que vous avez à faire, et songez à la manière dont pourra être gouverné le royaume des Vandales ; car, dans très-peu de temps, le roi va mourir. " Le prince ayant entendu ces mots, ne sut pas les garder pour lui-même et comme il savait être aimé du roi par-dessus tous les autres de sa famille, il ne craignit pas de lui rapporter ce que lui avait dit son jardinier, de la sagesse duquel il lui fit en même temps l'éloge. Le roi ne l'eut pas plus tôt entendu, qu'il lui répondit : " Je voudrais bien voir cet homme dont vous me parlez. " Son gendre lui dit alors : " Il a coutume p.96 fin p.97 début de m'apporter tous les jours des herbes vertes pour le service de mon dîner. Je vais donc lui ordonner de vous les apporter pour votre table à vous-même, afin que vous puissiez connaître celui qui m'a dit ces choses. " Et c'est ce qui fut fait. Tandis que le roi était à son dîner, Paulin arriva à son palais, chargé des légumes et des herbes vertes de sa culture qu'il avait à lui présenter. A son aspect, le roi fut saisi de terreur, et ayant fait venir son maître, qui était son gendre à lui-même il lui révéla le secret qu'il avait gardé jusque-là, et lui dit : " Ce que cet homme vous a dit est vrai. Car, cette nuit dernière même, j'ai vu en songe des juges assis sur leurs tribunaux et prêts à me condamner, et parmi eux était l’homme que voici, et par suite de leur jugement porté sur moi, on m'enlevait des mains le fouet que je tenais auparavant pour châtier les autres. Mais demandez-lui à lui-même ce qu'il est : car je ne doute pas qu'un homme d'un aussi grand mérite ne soit un personnage distingué. " Alors le gendre du roi prit Paulin à part, et lui demanda ce qu'il était. L'homme de Dieu lui répondit : " Je suis votre serviteur, accepté de vous pour captif en remplacement d'un fils de veuve. " L'autre faisant instance, et le pressant à plusieurs reprises de lui déclarer non pas précisément ce qu'il était, mais ce qu'il avait été dans le monde, l'homme de Dieu, se rendant enfin à tant de prières, et ne pouvant plus nier ce qu'il était véritablement lui déclara qu'il était évêque. A ce mot, son maître fut saisi de crainte, et lui dit alors avec beaucoup de respect : " Demandez-moi ce que vous voudrez, pour que je vous renvoie chargé de présent dans votre pays. " L'homme de Dieu lui répliqua : " Je ne vous demande qu'une grâce, que vous pouvez m'accorder : c'est la mise en liberté de tous mes concitoyens. " On s'empressa alors de chercher par toute l'Afrique tout ce qu'il pouvait y avoir de prisonniers du pays de Paulin, et à sa recommandation, on les remit en liberté, et on les embarqua avec lui sur des navires chargé de froment. Peu de jours après le roi des Vandales mourut, et laissa par-là même tomber de ses mains le fouet dont Dieu avait permis qu'il fit usage pour châtier les fidèles. Et c'est ainsi que fut vérifiée la prédiction de l'illustre serviteur de Dieu, et que, pour s'être livré tout seul en esclavage, il obtint l'avantage pour beaucoup de captifs d'être mis en liberté avec lui, imitant de cette manière celui qui a pris la forme d'esclave, afin que nous cessions nous-mêmes d'être esclaves du péché. Paulin, se mettant à la suite de ce grand maître, a bien voulu se dévouer p.97 fin p.98 début seul subir quelque temps l'esclavage, pour obtenir bientôt avec sa liberté celle d'une multitude d'autres captifs. "
9. S. GREGOIRE de Tours, Histor. Francorum, lib. V, c. 19 (al. 20) : " Quand l'empereur Justin eut perdu l'esprit, comme l'empire n'était plus gouverné que par l'impératrice Sophie sa femme, les peuples élurent Tibère en qualité de César, prince rempli de mérites, brave, prudent, charitable pour les pauvres, et toujours prêt à prendre leur défense.
Comme il leur avait distribué une bonne partie des trésors amassés par Justin, l'impératrice l'en reprenait fort souvent, sous prétexte qu'il réduirait enfin la république à une extrême pauvreté et elle lui disait : " Ce que j'ai amassé en beaucoup d'années, vous le dissipez en peu de temps avec une profusion étrange. " - Non, non, lui répondait-il, il n'y en aura pas moins pour cela dans nos coffres, tant que nous ferons l'aumône aux pauvres, et que nous rachèterons les captifs ; car certainement il se trouve en ceci un grand trésor, comme le dit Notre-Seigneur (MATTH., VI, 20) : Amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la teigne, ni la rouille ne les puissent corrompre, et où les larrons ne puissent pénétrer pour les dérober.
En donnant donc aux pauvres de ce que Dieu nous a donné, amassons des trésors au ciel, afin que le Seigneur veuille bien nous les grossir en ce siècle. " Et parce que, comme je l'ai déjà dit, ce prince était véritablement chrétien tandis que d'une main il secourait les pauvres non sans en ressentir dans son cœur une joie secrète, Dieu lui donnait de plus en plus les moyens d'exercer sa charité. "
" En effet, comme il se promenait un jour dans son palais, il vit par terre une pierre de marbre sur laquelle était empreinte une croix de Notre-Seigneur, et il dit il cette vue : " Quoi, Seigneur, nous munissons notre front et notre poitrine du signe de votre croix, et nous la foulons ici sous nos pieds ! " Et aussitôt il commanda de la relever de terre. Mais alors on trouva dessous une autre pierre de marbre, sur laquelle était aussi cette même figure de la croix. Cela lui ayant été rapporté, il commanda que cette autre pierre fut pareillement enlevée ; puis il s'en trouva encore une troisième qu'il fit ôter de même et au-dessous de cette pierre on trouva un grand trésor pesant plus de cent mille livres d'or, lequel étant ôté de là, l'empereur fit encore plus abondamment des aumônes qu'il n'avait fait auparavant ; et à cause de sa bonne volonté, Notre- Seigneur ne permit pas qu'il manquât jamais de rien.
p.98 fin p.99 début " Je ne passerai point ici sous silence ce que Notre-Seigneur lui envoya ensuite. Comme Narsès, ce grand capitaine des armées d'Italie, possédait une maison dans une certaine ville, il y transporta de l'Italie beaucoup de trésors ; puis il y fit creuser une grande citerne, où il entassa plusieurs millions de pièces d'or et d'argent, et il fit mettre à mort tous ceux qui pouvaient en avoir eu connaissance, excepté un seul vieillard qui le savait aussi, et à qui il recommanda le secret. Puis, quand Narsès fut mort, le vieillard voyant les aumônes que faisait l'empereur, vint le trouver exprès pour lui dire : " César, je vous déclarerais volontiers une chose d'importance, si je pouvais en espérer quelque utilité. " L'empereur lui répliqua : " Dites ce que vous voudrez ; car si c'est quelque chose qui me soit utile, vous en aurez votre part. " - " J'ai, lui dit-il alors, un trésor caché qui appartenait à Narsès, chose que je ne puis plus dissimuler, maintenant que je me vois sur la fin de ma vie. " Alors Tibère César, ravi de savoir la chose, envoya ses gens à la découverte de ce trésor. Se mettant donc à la suite du vieillard qui marchait devant eux, ils arrivèrent à la citerne qu'ils ouvrirent, entrèrent dedans, et y trouvèrent une si grande quantité d'or et d'argent, qu'à grand’ peine put-elle être vidée par eux en plusieurs jours. Ils portèrent tout cet argent à l'empereur, qui en fit alors de grandes largesses et le distribua joyeusement à tous les indigents. "
10. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Dialog. lib. II, in vitâ
S. Benedicti, c. 28 : " Comme la Campanie était affligée d'une grande disette, l’homme de Dieu (S. Benoît) avait distribué aux indigents toutes les provisions que son monastère pouvait posséder, de sorte qu'il ne restait plus dans le cellier qu'un peu d'huile renfermé dans un vase de verre. Alors survint un sous-diacre nommé Agapit, qui pressa le saint de lui donner quelque peu d'huile. L'homme de Dieu, qui avait pris son parti de tout quitter sur la terre pour tout gagner dans le ciel, ordonna qu'on remît à cet homme ce peu d'huile qui lui restait. Mais le moine chargé du soin du cellier, quoiqu'il eût bien entendu les paroles de son abbé, différa d'exécuter un ordre de cette nature. Bientôt interrogé et pressé de dire s'il avait obéit, le moine répondit qu'il n'avait rien donné, parce que, s'il l’eût fait, il ne serait rien resté pour la communauté. Alors l'homme de Dieu tout en colère ordonna à d'autres moines de jeter par la fenêtre ce vase de verre, où il y avait encore quelque peu d'huile, afin qu'il ne restât rien dans le cellier qui fût le fruit de la désobéissance ; et cet ordre fut exécuté.
p.99 fin p.100 début Or, au bas de cette fenêtre était un grand précipice hérissé de rochers. Le vase de verre une fois jeté arriva donc jusqu'aux rochers, mais sans en recevoir de mal, et aussi entier que s'il y eut été déposé à la main, de sorte que non-seulement il ne fut pas brisé, mais qu'il ne perdit même rien de l'huile qu'il contenait. L'homme de Dieu ordonna en conséquence de le retirer, et de le remettre à celui qui en avait fait la demande. Puis ayant rassemblé tous les frères, il reprit en présence d'eux tous le moine rebelle de son orgueil et son infidélité. "
11. Ibidem, c. 29 : " Celle réprimande faite, il se mit en prière avec les mêmes frères assemblés. Or, dans ce même lieu où ils priaient ensemble, était un tonneau vide et couvert ; et comme le saint demeurait en prières, le couvercle de ce tonneau vint à être soulevé par l'huile qui montait. Bientôt il sauta de dessus le tonneau, et l'huile qui ne cessait de monter, dépassant bientôt les bords du tonneau, inonda le plancher sur lequel il portait. Benoit s'en étant aperçu mit fin aussitôt à sa prière, et à l'instant même l’huile cessa de se répandre. Alors le serviteur de Dieu avertit avec encore plus d'autorité le frère pusillanime et désobéissant, d’avoir à l'avenir plus d'humilité et de confiance en la Providence. Cet avertissement salutaire fit rougir de lui-même le frère qui l'avait reçu : car les miracles qui venaient de s'opérer lui rendaient visible la puissance de Dieu : et comment douter après cela des promesses da Celui qui en un moment avait rempli d'huile un tonneau tout entier, en récompense du sacrifice que le saint venait de faire d'un vase de verre, presque vide ? "