Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 153)
12. Le même, Hom. XXXIX. in Evangelia : "
Mais comme ordinairement ceux qui nous écoutent sont plus fortement excités à l'amour de Dieu et du prochain par les exemples que par les paroles, j'ai hâte de vous rappeler, mes frères, un miracle que mon fils ici présent, le diacre Epiphane, natif de la province d'Isaurie, aime à nous raconter, comme s'étant passé en Lycaonie, pays voisin du sien. Il dit qu'il y avait dans cette contrée un très saint moine nomme Martyrius, qui sortait de fois à autre de son monastère pour aller en visiter un autre gouverné par un Père fort avancé dans les voies de la spiritualité. Dans sa route, il rencontra un lépreux couvert d'une lèpre fort épaisse, qui voulant se rendre à son gîte ne le pouvait par excès de lassitude. Cet homme lui ayant dit que son gîte était situé au même lieu où le saint se hâtait de se rendre, celui-ci, ému de compassion, étendit aussitôt à terre le manteau qui le couvrait, y plaça le lépreux, p.100 fin p.101 début et l'y ayant lié le prit sur ses épaules, et l'emporta ainsi avec lui. Comme il approchait de la porte du monastère, le père spirituel du lieu se mit à crier de toutes ses forces : " Accourez, ouvrez vite tous les battants, parce que le frère Martyrius nous arrive portant Notre-Seigneur sur ses épaules. Quand Martyrius fut sur le seuil, celui qu'il croyait être un lépreux se détachant de son cou, et reprenant la forme sous laquelle il a coutume de se faire reconnaître à nos yeux pour le rédempteur du genre humain l’homme Dieu Jésus-Christ, remonta au ciel à la vue de Martyrius, en lui disant en même temps ces paroles : Martyrius, tu n'as pas rougi de moi sur la terre ; je ne rougirai pas non plus de toi au plus haut des cieux. . . . . Quand le saint homme fut ensuite entré dans le monastère, le supérieur lui dit : " Frère Martyrius, où est celui que vous portiez ? " Martyrius lui répliqua : " Si j'avais su qui il était, j'aurais embrassé ses pieds.
" Puis il raconta que, tandis qu'il le portait, il n'en sentait nullement le poids. Cela n'est pas étonnant ; comment pouvait-il sentir le poids de celui qu'il portait, pendant que celui-ci le portait lui-même (Cf. Les quarante homélies de saint Grégoire sur les Evangiles, trad. par le duc de Luynes, p. 512-513) ? "
13. JEAN DIACRE, in vitâ divi Gregorii papæ, lib. I, c. 10 : " L'ange de Dieu trouvant Grégoire occupé à écrire suivant sa coutume, prit les apparences d'un homme qui sortait de faire naufrage, et qui implorait sa pitié. Grégoire fortement ému de compassion lui donna par deux fois trois pièces de monnaie, et puis le congédia. Peu de temps après et le même jour, le prétendu naufragé revint pour lui exposer qu'il avait perdu beaucoup et reçu peu en indemnité ; le saint, prenant un air gai, lui donna six pièces de monnaie, et le congédia de nouveau. Mais trois jours après, notre homme revint encore, et ne se lassait pas de réclamer des secours. Le saint, tant était grande sa générosité, manda le domestique chargé de son vestiaire, et lui ordonna de remettre encore au mendiant six pièces de monnaie ; mais le domestique lui rapporta qu'il n'avait rien trouvé dans le vestiaire qu'il pût remettre au naufragé. Le saint ne savait comment se tirer de cet embarras. Son cœur brûlant de l'amour de son Dieu ne pouvait se faire à l'idée de ne point venir en aide à son prochain malheureux. Ayant donc demandé de nouveau à son domestique s'il n'avait pas quelque vase ou quelque vêtement qu'il pût donner, celui-ci lui répondit qu'il ne lui restait pas autre chose qu'un petit plat d'argent, dans lequel sa mère avait cou- p.101 fin p.102 début tume de lui envoyer des légumes. " Eh bien ! "
dit aussitôt le saint remis en gaieté, " apportez-moi ce plat, pour que le pauvre qui demande à être soulagé ne se retire pas mécontent. " Ce plat lui ayant donc été apporté, Grégoire le remit d'un air assez gai au prétendu pauvre, qui l'embrassa satisfait, et qui ne devait plus revenir que pour lui donner son tour. Et en effet, à partir de cette visite de l'ange, le saint fit tant de miracles éclatants tant d'œuvres extraordinaires, qu'il inspirait à tout le monde le respect avec le désir de l'imiter ; car on croyait, d'après des signes évidents qu'il n'était pas seul, mais que l'apôtre saint André était avec lui pour gouverner de concert son monastère. "
14. Ibidem, lib. II, c. 22 : " Monté sur le siège patriarcal, Grégoire montra toujours une telle hospitalité que, sans compter ceux qu'il aidait charitablement de ses revenus ecclésiastiques, tant dans les diverses provinces qu’à Rome même, où se trouvait une multitude de réfugiés échappés au glaive des Lombards, il invitait tous les jours à sa table tous les étrangers qui se présentaient. Parmi ces derniers, il en vint un à qui le saint, par humilité, voulant verser l'eau dont il devait se laver les mains, se détourna un instant pour prendre le vase qui la contenait ; mais s'étant retourné, il ne put retrouver celui à qui il avait voulu rendre cet office. Tandis qu'il cherchait en lui-même à s'expliquer ce prodige, le Seigneur lui apparut la nuit même de ce jour-là, et lui fit entendre ces paroles : Les autres jours tu m'avais nourri dans mes membres, mais hier tu m'as nourri dans ma personne même. "
15. Ibidem, c. 23 : " Une autre fois Grégoire, selon sa coutume, donna l'ordre à son sacriste d'inviter douze étrangers. Celui-ci exécuta l'ordre de son maître et rangea à table ces nouveaux convives. Au milieu du repas, le pape levant les yeux, en compta treize au lieu de douze, et mandant aussitôt le sacriste, il lui demanda pourquoi, contre l'ordre qu'il lui avait donné, il s'était permis d'en inviter un treizième. Le sacriste stupéfait compta avec une nouvelle attention les convives réunis et n'en trouvant que douze, il répondait avec assurance : " Croyez-moi, très-Saint-Père ils ne sont que douze, ainsi que vous me l'aviez recommandé. " Puis, sans rien perdre de sa conviction, il revenait à compter les convives, qu'il trouvait toujours être au nombre de douze, parce qu'il ne pouvait voir le treizième, que Grégoire seul pouvait voir. Le saint remarqua bientôt que le convive assis le plus près de lui changeait fréquemment de visage, et prenait la physionomie tantôt d'un jeune homme, tantôt d'un vénérable p.102 fin p.103 début vieillard à cheveux blancs. Le repas fini, il permit aux douze autres de s'en aller ; mais il retint ce treizième et le prenant par la main, l'introduisit dans sa chambre, en lui faisant de vives instances pour qu'il consentit à lui dire franchement quels étaient son nom et sa qualité. " Pourquoi, " lui répondit l'inconnu, " me demandez-vous mon nom, qui est ineffable ? Apprenez cependant, en recueillant vos souvenirs, que je suis ce naufragé qui se présenta autrefois à vous, pendant que vous écriviez dans la cellule de votre monastère du coteau de Scaurus, et à qui vous donnâtes douze pièces de monnaie, et ensuite un petit plat d'argent que votre bienheureuse mère Sylvie vous avait envoyé rempli de légumes. Soyez donc assuré qu'à partir du jour où vous m'avez fait ce présent d'un si bon cœur, Dieu vous a destiné à devenir le chef de sa sainte Eglise, pour laquelle il a répandu son sang, et à être le vicaire et le successeur de Pierre, prince des apôtres, dont vous avez imité la vertu, et qui, lui aussi, distribuait aux autres les dons qu'on lui faisait, selon que chacun en avait besoin (Act., IV, 33). " - " Eh ! comment, " reprit Grégoire, " savez-vous que le Seigneur m'ait destiné dès-lors à gouverner sa sainte Eglise ? " - " C'est, " lui répondit l'inconnu, " que je suis son ange, et que c'est lui qui m'avait chargé à cette époque d'éprouver vos dispositions. " Grégoire, à qui l'ange ne s'était pas découvert jusque-là fut saisi de crainte à ces paroles ; mais l'ange lui fit en même temps entendre les suivantes : " Ne craignez pas, soyez sans alarme. Car le Seigneur m'a renvoyé à vous pour que je sois votre gardien tant que vous serez dans ce monde, et pour vous donner l'assurance d'obtenir par mon entremise tout ce que vous pourrez demander. " A ces mots, Grégoire se jeta la face contre terre en disant : " Si le Seigneur tout-puissant, pour récompense d'un si faible présent, m'a fait l'insigne honneur de me choisir pour pontife de sa sainte Eglise, en me donnant son ange pour gardien, quelle ne sera donc pas la récompense qu'il me destine, si, faisant tous mes efforts pour accomplir ses préceptes, je m'attache, maintenant que j'ai davantage, à faire des aumônes plus abondantes ? "
On peut également consulter dans le même auteur les chapitres qui font suite à celui-ci.
16. Le V. BEDE, Anglic. histor. lib. III, c. 6
: " Le roi Oswald (roi des Northumbriens), et toute sa nation avec lui, furent initiés par l'évêque Aïda à la connaissance des vérités chrétiennes ; et ce prince non-seulement apprit de lui à espérer p.103 fin p.104 début le royaume des cieux qu'avaient ignoré ses maîtres, mais de plus il étendit son royaume sur cette terre même plus que ne l'avait fait aucun de ses prédécesseurs, grâce à la protection de ce grand et unique Dieu qui a fait le ciel et la terre. Pour tout dire en quelques mots, il soumit à son pouvoir toutes les nations et toutes les provinces de la Bretagne, divisées en quatre langues, savoir : celle des Bretons, celle des Pictes, celle des Scots et celle des Angles. Maigre toute l’élévation et toute la gloire de son trône, il n'en demeura pas moins, ce qui est vraiment admirable, toujours humble, toujours bon et libéral pour les pauvres et les étrangers. Enfin, voici ce qu'on rapporte à son sujet : un jour de Pâques qu'il s'était mis à table pour diner avec l’évêque nommé plus haut, comme on avait servi devant lui un plat d'argent rempli de mets délicats, et que l'évêque et lui allaient élever leurs mains pour bénir le pain, il vit tout d'un coup entrer celui de ses officiers à qui il s'en remettait du soin des pauvres, et qui vint lui dire qu'il était accouru de tous côtés une multitude de pauvres, répandus le long du chemin et demandant à grands cris quelque aumône du roi. A cette nouvelle, le roi fit porter à tous ces pauvres les mets préparés pour lui-même ;
puis il fit mettre en pièce le plat d'argent, et ordonna qu'on leur en partageât les morceaux. L'évêque témoin de ce prodige de charité en fit compliment au prince, en lui prenant la main droite et lui disant ces paroles : " Fasse le ciel que jamais cette main ne vieillisse ! " Le souhait du saint évoque fut accompli. Car le roi Oswald ayant été tué dans une bataille, on sépara du reste de son corps ses deux bras avec les mains, qui sont restées incorruptibles jusqu'à ce jour. Enfin, on les conserve renfermée dans une châsse d'argent, dans l'église de Saint-Pierre de la ville royale de Debba, ainsi nommé du nom d'une reine, où elles sont l'objet du culte universel. "
17. S. SOPHRONE, archevêque de Jérusalem, dans l'ouvrage intitulé le Pré spirituel, c. 175 (Cet écrit de saint Sophrone se trouve mentionné par saint Jean Damascène, lib. I de imaginibus ; par les Pères du deuxième concile de Nicée, act. IV, etc) : " Voici ce que nous a rapporté un grave personnage au sujet de l'empereur Zénon. Ce prince avait outragé une femme dans la personne de sa fille. La mère désolée, étant entrée dans le temple de notre dame la sainte mère de Dieu, y fit toute en larmes cette ardente prière : " Vengez-moi de l'empereur Zénon. " Après qu'elle eut continué plu- p.104 fin p.105 début sieurs jours à faire la même chose, la sainte mère de Dieu lui apparut et lui dit : " Femme, croyez-moi, j'ai plusieurs fois essayé de vous venger, mais la main du prince m'a empêché de le faire. Car il est très-miséricordieux et il fait beaucoup d'aumônes. "
18. Ibidem, c. 185 : " Comme nous étions dans l'île de Samos, la vénérable mère de l'immortel Paul, Marie, cette femme si dévouée aux intérêts des pauvres, nous racontait le trait suivant : " Comme j’étais dans la ville de Nisibe, il s'y trouvait une femme chrétienne mariée avec un gentil. Or, quoiqu'ils fussent pauvres, ils avaient entre les mains cinquante pièces d'argent. Un jour le mari dit à sa femme : " Donnons ces pièces à un usurier pour en retirer quelque intérêt, car nous les dépensons insensiblement, et nous finirons par n'avoir plus rien. " La femme avisée répondit à son mari : " Si vous voulez en retirer de l'intérêt, prêtons-les de même au Dieu des chrétiens. " Son mari lui répliqua : " Eh ! où est le Dieu des chrétiens, pour que nous lui prêtions notre argent ? " - " Je vous le ferai voir, lui répondit-elle, car si vous lui donnez cet argent, non-seulement vous ne le perdrez pas, mais il vous en comptera l'intérêt et doublera notre capital. " - " Allons, " lui dit son mari, " faites-moi voir le Dieu des chrétiens et remettons-lui notre argent entre les mains. " Elle prit donc son mari avec elle, et le mena à l'église. Or cette église a cinq grandes portes. Après qu'elle l'eut emmené sous la galerie de cette église, elle lui montra les pauvres, et lui dit en même temps : " Si vous donnez à ces pauvres, le Dieu des chrétiens le recevra ; car ils sont tous de sa famille. " Sur cette assurance, le mari s'empressa de distribuer ses pièces aux pauvres, puis ils rentrèrent tous les deux dans leur maison. Trois mois plus tard, se trouvant à l'étroit et à bout de ressources, le mari dit à sa femme : " Ma chère moitié, je vois bien que le Dieu des chrétiens ne nous rendra rien de ce qu'il nous doit, et voilà que nous sommes dans le besoin. " Sa femme lui répondit : " Soyez assuré qu'il nous le rendra. Rendez-vous au même lieu où vous lui avez donné ces pièces et il n'aura rien de plus pressé que de vous les rendre. " A ces mots, le mari prit sa course pour se rendre à l'église, et parvenu au lieu même où il avait distribué son argent aux pauvres, il fit le tour de l'église mais sans voir personne qui pût lui rendre ses pièces d'argent, si ce n'est les pauvres qui se tenaient encore cette fois à la porte. Comme il cherchait en lui-même à qui il devait s'adresser et comment s'adresser pour réclamer son argent, il aperçut à ses p.105 fin p.106 début pieds, reposant sur le marbre, une de ces mêmes pièces qu'il avait donnée aux pauvres ; il se baissa donc, ramassa cette pièce et rentra dans sa maison, où il dit à sa femme : " Je me suis rendu à l'église, et, croyez-moi sur parole, je n'y ai point vu le Dieu des chrétiens, comme vous m'aviez promis que je le verrais ; personne non plus ne m'a remis d'argent, si ce n'est que j'y ai retrouvé cette pièce, que j'avais donnée la première fois. " Cette femme admirable lui répondit alors : " Eh ! c'est lui-même qui vous a invisiblement envoyé ce secours. Car il gouverne ainsi le monde entier : en tenant toujours sa main cachée. Mais allez, cher époux, achetez-nous quelque chose avec cet argent, pour que nous puissions manger aujourd'hui, et Dieu pourvoira à nos besoins pour les jours suivants. " Il s'en alla donc acheter du pain, du vin et un poisson, et de retour à sa maison, il remit tout cela entre les mains de sa femme. Celle-ci, ayant pris le poisson, commença par le vider, et elle trouva dans ses entrailles une pierre précieuse, dont elle ne pouvait se lasser d'admirer la beauté, mais sans pouvoir deviner ce que c'était. Elle la tint donc en réserve, et quand son mari fut revenu, elle la lui montra en lui disant : " Voici une pierre que j'ai trouvée dans le ventre du poisson. " Le mari, après l'avoir contemplée, en admira de même la beauté, mais sans pouvoir dire non plus ce que cela pouvait être. Après qu'il eut pris son repas, il dit à sa femme : " Donnez-moi cette pierre pour que j'aille la vendre, si je puis en retirer quelque prix. " Car, ainsi que je l'ai dit, il ne savait pas ce que c'était que cette pierre, n'ayant jamais eu l'expérience de ces sortes de choses. Il prit donc cette pierre, et la porta à un banquier, qui faisait commerce d’acheter des objets de cette espèce pour les revendre avec profit, et le trouvant prêt a sortir et sur le point de fermer sa boutique, car c'était le soir, il lui dit : " Voulez-vous acheter cette pierre ? " Le banquier lui répondit après l'avoir considéré : " Que voulez-vous que je vous donne pour son prix ? " L'autre lui répliqua : " Tout ce que vous voudrez. " Le banquier lui dit alors : " Prenez ces cinq pièces que je vous offre. " Le vendeur s'imagina que le banquier se moquait de lui, et lui dit à son tour : " Quoi ! tant d'argent pour si peu ! " Le banquier, trompé lui-même, prit ce mot pour une ironie, et lui dit cette fois : " Eh bien, recevez dix pièces d'argent pour le prix de votre pierre précieuse. " Le vendeur, croyant de nouveau que son acheteur se moquait de lui, garda le silence. Le banquier ajouta : " Consentez au moins pour vingt p.106 fin p.107 début pièces. " L'autre ne répondait toujours rien, et se tenait dans le silence. L'acheteur passa de vingt à trente, puis quarante, à cinquante enfin, et comme il faisait serment de lui compter tout cet argent, l'acheteur vint à penser que la pierre pouvait valoir davantage ; insensiblement l'acheteur fit monter ses offres, et s'arrêta enfin au chiffre de trois cents pièces d'argent, qu'il mit entre les mains du vendeur. Celui-ci remit en échange sa pierre précieuse et rentra chez lui transporté de joie.
Sa femme, le voyant si gai, lui demanda : " Combien avez-vous vendu la pierre en question ? " Elle pensait elle-même qu'il avait pu la vendre pour cinq pièces, ou tout au plus dix pièces de monnaie.
Mais son mari, tirant de sa poche ses trois cents pièces les mit entre les mains de sa femme, en lui disant que c'était là le prix auquel il avait vendu l'objet. Sa femme alors, admirant l'extrême bonté de Dieu : " Apprenez-donc, " dit-elle à son mari, "
à connaître le Dieu des chrétiens ; admirez comme il est bon, comme il est officieux, comme il est riche. Vous voyez qu'il ne s'est pas contenté de vous rendre les cinquante pièces que vous lui aviez confiées, mais qu'en peu de jours il vous en a sextuplé la valeur. Reconnaissez donc, je vous prie, qu'il n'y a point d'autre Dieu que lui, ni sur la terre, ni dans le ciel. " Instruit par ce miracle, et assuré par sa propre expérience de la vérité de ce que lui disait son épouse, cet homme sur-le-champ se fit chrétien, et rendit gloire à Dieu et à notre Sauveur Jésus-Christ, dans l'unité du Père et du Saint-Esprit, remerciant en même temps sa sage épouse de lui avoir procuré la connaissance du vrai Dieu. "
19. Ibidem, c. 195 : " Comme nous étions à Alexandrie, Léonce d'Apamée, homme rempli de foi et de piété, arriva de la Pentapole, où il avait passé à Cyrène un certain nombre d'années. Euloge était alors patriarche d'Alexandrie, et lui-même devait être bientôt évêque de Cyrène. Tandis que nous causions ensemble, il entra avec nous dans le récit suivant : " Du temps que le bienheureux Théophile était patriarche d'Alexandrie, le philosophe Synésius fut élu évêque de Cyrène. Celui-ci, une fois arrivé dans cette ville, y trouva un philosophe nommé Evagre, qui avait été autrefois son compagnon d'étude et lui était resté fort attaché, mais gentil de religion et passionné pour le culte des idoles. L'évêque Synésius cherchait à l'amener à la religion de Jésus-Christ et l'amitié qu'il lui portait depuis longues années était pour lui un motif de plus d'y travailler avec ardeur. Mais l'autre résistait à toutes ses instances, et se refusait obstinément p.107 fin p.108 début à embrasser cette doctrine. L'évêque cependant, bien loin de se rebuter de ses refus, revenait tous les jours à la charge, variant sous toutes les formes ses exhortations, ses prières et s'appliquant à le convaincre, par les preuves les plus solides, de la nécessité de croire en Jésus-Christ et de recevoir les sacrements dont il est l'auteur. Comme il ne se passait pas de jours qu'il ne revint sur ce chapitre, le philosophe lui dit enfin : " En vérité, seigneur évêque, entre bien d'autres choses qui me déplaisent dans les dogmes chrétiens, c'est en particulier ce qu'ils appellent la consommation des siècles, et après cette consommation des siècles, la future résurrection de tous ceux qui ont jamais vécu sur la terre, et qui aura pour effet, disent-ils, de rendre les corps de tous les hommes incorruptibles et immortels, pour recevoir avec leurs amis la rétribution qu'ils auront méritée ; c 'est, avec cela, ce qu'ils ont coutume de dire, que celui qui a pitié des pauvres prête à Dieu à intérêt, et que celui qui répand ses richesses dans le sein des indigents, s'amasse des trésors pour le ciel, et que, outre la vie éternelle qu'il s'assurera par ce moyen, Jésus-Christ, à la fin des siècles et au jour de la résurrection, lui rendra au centuple ce qu'il leur aura donné. Quand on me parle de toutes ces choses, " ajouta- t-il, " je crois qu'on plaisante ou qu'on me conte des fables. " L'évêque Synésius lui assurait, au contraire, que tout était vrai dans la doctrine chrétienne, qu'il ne s'y trouvait rien de faux, et il s'appliquait le lui prouver par un grand nombre de raisons qu'il avait l'art de lui faire valoir. Enfin, au bout d'un long espace de temps, il sut le déterminer à se faire chrétien, et le baptisa, et avec lui, ses enfants et toutes les personnes de sa maison. Pou de temps après son baptême, le philosophe converti remit à l'évêque trois cents pièces d'or pour les pauvres, en lui disant : " Recevez cet argent, je vous prie, et distribuez-le aux pauvres, après m'avoir garanti, par un billet de votre main, que Jésus-Christ me le rendra dans le siècle à venir. " L'évêque prit l'or, et s'empressa de lui faire le billet qu'il lui demandait. Le philosophe vécut encore quelques années depuis son baptême, mais enfin il tomba mortellement malade. Etant près de sa fin, il dit à ses enfants : " Quand vous ferez mes funérailles, mettez- moi à la main ce billet, et enterrez-moi de même. " Après qu'il eut rendu son dernier soupir, ses fils exécutèrent fidèlement ce qu'il leur avait recommandé et l'enterrèrent avec son billet. Mais trois jours seulement après sa sépulture, il apparut en songe à l'évêque Synésius, et lui dit p.108 fin p.109 début ces paroles : " Rendez-vous au sépulcre où je repose, et reprenez-y votre billet. Car j'en ai reçu le montant, et je suis satisfait ; et pour que vous soyez assuré de la vérité de mes paroles, vous trouverez ce billet signé aussi de ma propre main. " Or l'évêque ignorait qu'on eût enterré son billet avec lui. Quand il fut jour, il manda les fils du défunt et leur adressa cette demande : " Avez-vous mis avec le corps de votre père quelque chose dans son tombeau ? " Ceux-ci, croyant qu'il voulait leur parler d'argent, lui répondirent : " Non, seigneur, pas autre chose que des vêtements usés. " - " Quoi donc ? Est-ce que vous n'avez pas enterré avec lui quelque papier ? " A ce mot, ils se rappelèrent le billet, et répondirent : " Oui, seigneur.
Car au moment de mourir, il nous a remis un papier entre les mains, en nous disant : Quand vous m'ensevelirez, vous me mettrez, sans que personne le sache, ce papier entre les mains. " L’évêque leur raconta alors le songe qu'il avait eu pendant la nuit, et les prenant avec lui, en se faisant aussi accompagner de ses clercs et des principaux habitants, il se rendit au tombeau du philosophe. L'ayant ouvert, ils trouvèrent entre les mains du cadavre le billet écrit de la main de l'évêque. Ils l’ouvrirent, et le trouvèrent souscrit tout nouvellement par le philosophe lui-même avec cette apostille : " Moi, Evagre, philosophe, à toi, seigneur Synésius, très-saint évêque, salut : J'ai reçu le montant de la dette dont ce billet signé de ta main est une reconnaissance ; on m'a satisfait, et je n'ai plus aucun droit contre toi au sujet de cet or que je t'ai confié a toi-même, et par ton intermédiaire à Jésus-Christ notre Dieu et notre Sauveur. " A cette vue, toute l'assemblée fut stupéfaite et on ne cessa pendant plusieurs heures de crier Kyrie eleison, en glorifiant Dieu, qui seul a la puissance de faire de tels miracles, et qui sait donnerait à ses serviteurs des preuves si évidentes de la vérité de ses promesses. Le vénérable Léonce nous assura aussi qu'on gardait encore aujourd'hui ce billet souscrit par le philosophe, et qu'il était déposé dans la sacristie (sacrarium) de la sainte église de Cyrène où on en recommandait spécialement la garde à ceux qui étaient chargés du soin des vases sacrés, à leur entrée en fonctions, en leur faisant promettre de le remettre dans le même état à leurs successeurs. "
20. Ibidem, c. 201 : " Voici ce que nous tenons d'un saint religieux : " Je me vis obligé, " nous dit-il, " d'aller à Constantinople pour une affaire qui m'y appelait. Comme j'étais assis dans l'église de cette ville, il y entra aussi un laïque de distinction et p.109 début p.110 début recommandable surtout par sa piété. M'ayant aperçu, il s'approcha de moi et me salua avec beaucoup de civilité. Puis il s'assit auprès de moi, et se mit à me questionner sur les choses qui intéressent le salut de l'âme. Et comme je lui disais que ceux qui font un bon usage des biens de la terre reçoivent en récompense ceux du ciel : " Vous dites bien, mon père, me répondit-il ; car celui-là est vraiment heureux qui met son espérance en Dieu, et s'abandonne entièrement à lui. " Il ajoutait : " J’ai eu pour père un homme très-considéré dans le monde. Il se distinguait surtout par son zèle à faire l'aumône, et distribuait une grande partie de son bien aux pauvres. Il m'appela un jour, et me dit en me montrant tout l'argent qu'il possédait : " Mon fils, qu'aimez-vous le mieux, ou que je vous laisse tout cet argent, ou que j'établisse Jésus-Christ votre curateur ? " Moi, qui trouvais bien tout ce qu'il faisait, je lui répondis que je m’arrêtais à ce dernier parti, parce que tous ces biens-là sont passagers ; on les possède aujourd'hui, et demain on ne les a plus ; au lieu que Jésus-Christ demeure éternellement. Après qu'il eut obtenu de moi cette réponse, il se mit à répandre en toute liberté ses biens dans le sein des pauvres, de sorte qu’à sa mort il ne put presque rien me laisser. Devenu pauvre de cette manière, je menais une vie retirée, mettant mon espérance en Jésus-Christ, aux soins duquel mon père m'avait abandonné. Or, il y avait un homme très-riche et des principaux du pays, dont l'épouse était remplie de piété pour Jésus-Christ et de crainte de Dieu ; et ils avaient une fille unique. La mère de cette jeune personne dit donc à son mari : " Nous n'avons point d'autres enfants que cette jeune fille, et Dieu nous a donné tant de biens qui lui reviendront en héritage ! de quoi peut-elle donc avoir besoin ? Si nous lui cherchons pour époux quelque homme riche et puissant qui ne soit pas de bonnes mœurs, il la rendra malheureuse. Cherchons-lui donc plutôt un époux qui soit humble et craignant Dieu, qui l'aime elle-même en Dieu et fasse son bonheur. " Son époux lui fit cette réponse : " Vous avez raison. Rendez-vous donc à l'église, et priez-y avec ferveur ; arrêtez-vous-y quelque temps, et le premier jeune homme qui y entrera, ce sera lui que Dieu nous aura envoyé pour gendre. " Elle fit exactement ce que son mari venait de lui indiquer. Et quand elle se fut assise après avoir fait sa prière, ce fut moi qu'elle vit entrer le premier. Elle me fit appeler en conséquence par son valet, et quand je fus près d'elle, elle m'adressa cette demande : " D'ou êtes-vous ? " Je lui répondis : " Je suis p.110 fin p.111 début de cette ville même, et le fils d'un tel. " - "
Quoi ! se récria-t-elle, de cet homme si charitable ? " - " Oui, lui répondis-je, de celui-là même. " Alors elle me fit cette question : " Etes-vous marié ? " " Non, " lui répartis-je ; et en même temps je lui rapportai les paroles de mon père et la réponse que je lui avais faite. A ce récit, elle rendit gloire à Dieu, et me dit avec une vive émotion : " Voici que votre excellent curateur vous envoie une épouse et des richesses, pour que vous usiez de l'un de ces biens comme de l'autre dans la crainte de Dieu. " Et c'est ainsi qu'elle m'a donné et sa fille, et toutes ses richesses. Ce que je demande à Dieu, c'est d'imiter mon père jusqu'à la fin de mes jours. "
21. S. AMBROISE, Lib. II officiorum, c. 28 : "
Le plus grand mobile de la charité, c'est la joie qu'on éprouve à compatir aux peines d'autrui, à le secourir autant que possible et même souvent plus que nous ne le pouvons. Il vaut mieux chercher des prétextes à notre charité ou nous exposer aux reproches de la jalousie, que de nous montrer inhumains. C'est ainsi que nous-mêmes nous avons encouru des reproches en brisant nos vases sacrés pour racheter des captifs, ce qui pouvait déplaire aux ariens, quoique ce fût pour eux encore moins un sujet de déplaisir, qu'une occasion qu'ils saisirent de nous soumettre à leur critique. . . Le meilleur emploi que nous puissions faire de l'or offert en don à notre Rédempteur, c'était certainement d'en user pour le rachat des malheureux. Je reconnais que le sang du Christ a coulé sur cet or, et que non-seulement il a ajouté à son éclat, mais que de plus, par le bienfait de la rédemption, il lui a imprimé une vertu toute divine. De ce genre était l'or que Laurent, ce saint martyr, réservait au Seigneur, quand il promettait à ceux qui lui demandaient les trésors de l’Eglise de les leur montrer. Le lendemain, il leur amena les pauvres ; et quand on lui demanda où étaient ces trésors qu'il avait promis, il montra les pauvres en disant : " Voilà les trésors de l’Eglise. " Et ce sont là en effet de vrais trésors que ces pauvres en qui Jésus-Christ, en qui la foi réside. Au surplus, l’Apôtre a dit : Nous portons ce trésor dans des vases d'argile (II Cor., IV, 7). Quels sont, en effet, les trésors que le Christ puisse préférer à des hommes en qui il vit ? Car il est écrit : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais sans asile, et vous m'avez recueilli. Et ensuite : Ce que vous avez fait à l'un d'eux, c'est a moi que vous l'avez fait. Quels trésors Jésus peut-il préférer à des hommes en la personne de qui p.111 fin p.112 début il demande qu'on le considère lui-même ?
Laurent montra ces trésors et triompha ainsi de son persécuteur qui se vit dans l'impuissance de les lui enlever. Joachim (II Rois, XXV) au contraire, qui, pendant le siège de Jérusalem gardait son or avec sollicitude et ne le répandait pas en aumônes, se le vit enlever et lui-même être emmené en captivité.
Laurent, qui aima mieux distribuer son or aux pauvres que de le garder pour ses persécuteurs, reçut en récompense de sa juste intelligence des paroles de son divin maître la sainte couronne de martyre. "
22. S. CHRYSOSTOME, Hom. LV in Genesim, passage rapporté plus haut, témoignage 13 de la question précédente, page 50.
Question IV
Qu’est-ce que la miséricorde ? C'est, comme l'enseigne saint Augustin, une certaine compassion qu'on éprouve pour la misère d'autrui, qu'on se sent par-là même porté à soulager selon son pouvoir. Ce mot de miséricorde (misericordia) s'emploie souvent pour signifier l'aumône. Toute action de miséricorde, dit l’Ecriture, fera placer chacun en son rang selon le mérite de ses œuvres. C'est une vertu que recommande souvent saint Chrysostôme dans ces éloquentes homélies. Ce grand docteur ne craint pas de dire quelque part que la miséricorde est le rempart du salut, l'ornement de la foi, l’expiation des péchés ; qu'elle éprouve les justes, affermit les saints, et marque de leur propre caractère les serviteurs de Dieu. Bien plus, si nous devons en croire saint Ambroise, tout le christianisme se résume dans ces deux mots : la piété et la miséricorde.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE. Ecclésiastique, XVI, 15 : Omnis misericordia faciet locum unicuique secundùm meritum operum suorum. La traduction de ce passage se trouve plus haut dans le corps de la réponse. p.112 fin p.113 début TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. AUGUSTIN, livre IX de la Cité de Dieu, c. 5 : " La miséricorde n'est-elle pas cette sympathie du cœur, qui nous porte à soulager la misère d'autrui autant que nous en avons la faculté ? Or, ce mouvement intérieur obéit à la raison, quand la bienfaisance qu'il inspire ne déroge point à la justice, soit qu'il s'agisse de secourir l'indigence ou de pardonner au repentir (Cf. La Cité de Dieu, de saint Augustin, etc., trad. par L. Moreau, tome II, page 10). "
2. S. ISIDORE, Lib. III de summo bono, c. 64 :
" Ceux-là pèchent grièvement contre Dieu, qui emploient les richesses qu'il leur a données, non à des choses utiles pour leur salut, mais à des actions mauvaises. Ces gens-là ne savent point faire l'aumône aux pauvres ; ils dédaignent d'aller au secours des opprimés ; et c'est ainsi qu'ils augmentent le nombre de leurs péchés par la chose même dont ils devraient se servir pour les racheter. Il ne nous est avantageux de posséder les biens de la terre, qu'autant qu'ils nous servent de moyen pour soulager les malheureux. D'ailleurs les succès temporels sont une tentation, et plus ils auront été grands dans la vie présente, plus sera rigoureuse leur expiation à venir. Les hommes puissants seront puissamment tourmentés (Sag., VI, 7). Le moyen de nous rendre inutiles les biens de la terre, c'est de les conserver ; celui de nous les rendre utiles, c'est d'en faire le sacrifice. Un patrimoine auquel on ne touche pas est un patrimoine perdu ; celui qu'on dissipe en aumônes, c'est celui-là qui nous reste. Car nous ne pouvons pas être longtemps sur la terre avec ces sortes de biens : il faudra, ou que nous les quittions à la mort, ou qu'ils nous quittent eux-mêmes durant la vie. Selon que les hommes en font un bon ou un mauvais usage, les uns se perdent par l'avidité qu'ils mettent à les acquérir, les autres peuvent se sauver en prenant occasion ou de leur éclat pour s'élever à admirer bien plus encore la divine Providence, ou de leur valeur matérielle pour gagner le ciel par des œuvres de miséricorde. Le mot de miséricorde a pour étymologie celui de misère, parce que la miséricorde consiste à compatir à la misère d'autrui. Or, on ne peut pas être miséricordieux envers les autres, quand par la mauvaise vie que l'on mène on manque à l'être envers soi-même.
Car celui qui est mauvais pour lui-même, pour qui sera-t-il bon p.113 fin p.114 début (Ecclé., XIV, 5) ? L'aumône ne saurait racheter nos péchés si nous y persévérons volontairement ; au lieu qu'elle nous obtient le pardon, lorsqu'en même temps nous mettons fin à nos désordres. Il est vrai que tous les péchés peuvent être effacés par les œuvres de miséricorde, mais pourvu qu'en même temps on prenne garde d'en commettre de nouveaux ; car il n'y a point de pardon pour les fautes passées quand les œuvres de miséricorde doivent amener à leur suite des fautes à venir. "
" Ce n'est pas une aumône, que celle qui a pour principe l'amour de la gloire plutôt qu'un sentiment de compassion. La nature de l'intention que nous y apporterons déterminera celle de la rétribution que nous en recevrons de Dieu. Celui donc qui cherche la louange humaine dans le bien qu'il fait, ne recevra point la gloire que Dieu promet en récompense à ses élus pour le siècle à venir. Lorsque c'est la vanité qui nous porte à nourrir les pauvres, cette œuvre même de miséricorde devient un péché pour nous. "
" L'aumône a une telle vertu pour effacer les péchés et pour assurer un trône dans le siècle à venir à celui qui la pratique, que lorsque le souverain juge viendra à la fin du monde, il dira à ceux qui seront à sa droite : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, etc.; en même temps qu'il leur dira : Venez, les bénis de mon père, entrez en possession du royaume qui vous a été préparé (MATTH., XXV, 34) ; tandis qu'il dira au contraire à ceux qui n'auront pour recommandation aucune aumône qu'ils aient distribuée : J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger, etc., et qu'il prononcera sur eux cette sentence : Retirez-vous de moi, maudits, allez : au feu éternel, qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Celui qui ne fait pas miséricorde ici-bas, ne recueillera pas là-haut les fruits de la piété : nous avons pour nous le prouver l'exemple du mauvais riche, qui se trouva réduit en enfer à mendier sans succès une goutte d'eau, pour avoir refusé à un pauvre les miettes de sa table tandis qu'il était sur la terre. Aurait-on pu lui donner moins, et lui-même pouvait-il demander moins à sa place ? Mais il était trop tard pour lui d'ouvrir les yeux sur son triste état, quand il vit dans le repos éternel ce pauvre Lazare, qu'il n'avait pas daigné regarder prosterné devant sa porte. "
" Il y a aumône, non-seulement lorsqu'on vient au secours de celui qui a faim ou soif, ou qui manque de vêtements ou de quelque autre chose que ce soit, mais encore quand on pardonne à un ennemi, quand on console un affligé, quand on ramène dans le droit chemin son frère égaré, ou quand on lui donne un conseil p.114 fin p.115 début qui pourra lui être utile. Car c'est pratiquer l'aumône, et une aumône supérieure à l'aumône corporelle, que de lui faire part d'un bien spirituel, tel que la vertu ou la science. Compatissons du fond du cœur à tous ceux qui nous demandent de les secourir dans leur besoin, quand même leur indigence serait simulée. Quand même celui que nous soulageons aurait réussi à nous tromper en feignant d'être dans le besoin, nous n'en aurions pas moins le mérite d'avoir fait miséricorde. Quelque pauvre que soit un homme, il ne peut pas alléguer sa pauvreté pour se dispenser de faire l'aumône puisque le précepte du Sauveur nous oblige à donner toujours quelque chose, ne fût-ce qu'un verre d'eau froide. Car si nous n'avons rien que cela, donnons-le du moins de bon cœur et nous n'en perdrons pas la récompense. Mais si nous avons davantage, et que, sous prétexté d'un état de gêne quelconque, nous donnions moins que ne nous permettent nos facultés, ce n'est pas le pauvre que nous trompons alors, mais c'est Dieu même à qui nous ne saurions dérober les secrets de notre conscience. "
" Il y a deux sortes d'aumônes : l'une corporelle, qui consiste à donner ce qu'on peut aux indigents ; l'autre spirituelle, qui est de pardonner à celui qui nous a offensé. La première est de mise à l'égard des malheureux ; la seconde l'est plutôt à l'égard des méchants. Ainsi vous aurez toujours de quoi donner, sinon en argent, au moins par la bonne volonté dont vous ferez preuve. Ce n'est pas en témoignant de l'humeur qu'on doit faire l'aumône, de peur d'en perdre la récompense par la mauvaise grâce avec laquelle on s'en acquitterait. Pour que l'aumône soit bien faite, il faut la faire de bon cœur. De là ces paroles de l'Apôtre : Dieu aime celui qui donne avec joie (II Cor., IX, 7). Prenons donc bien garde à ce que le pauvre, ni ne soit mécontent de ce que nous lui donnons, ni ne murmure contre nous de ce que nous ne lui donnons pas. "
" Faire l'aumône avec le bien d'autrui, ce n'est pas faire acte de miséricorde, mais s'attirer à soi-même des châtiments sévères. De là cette sentence de Salomon (Ce n'est pas Salomon qui est l'auteur du livre de l'Ecclésiastique, mais c'est Jésus, fils de Sirach) : Celui qui offre un sacrifice de la subsistance des pauvres est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père (Ecclé., XXXIV, 24). Car on ne peut pas donner justement ce qu'on a injustement enlevé : on ne peut pas faire don à l'un de ce qu'on a coupablement soustrait à l'autre. C'est un crime p.115 fin p.116 début énorme que de reporter aux riches le peu qui appartient aux pauvres, ou de se servir des épargnes de ces derniers pour acheter la faveur des hommes puissants ; que de dessécher une terre déjà trop aride, pour grossir des fleuves qui débordaient d'avance. " " Quelquefois les profusions des riches ont pour fin l'ostentation plutôt que l'utilité ; comme ces hypocrites qui font de beaux discours, non pour édifier le prochain, mais pour s'attirer de la gloire. Une prodigalité superflue mérité d'être blâmée. Celui, en effet, qui garde en tout une juste mesure n'est avare à l'égard de personne, mais plutôt libéral envers tout le monde. Celui qui donne doit user de discrétion et non de prodigalité : car s'il doit donner autant qu'il est nécessaire, il doit par-là même ne pas trop donner à l'un, pour pouvoir aussi donner à l'autre. "
3. S. GREGOIRE de Nysse, Lib. de beatitudinibus
: " La miséricorde, si l'on veut en avoir une définition abrégée, est une peine qu'on se fait à soi-même du mal qu'on voit à d'autres. Ou si ce n'en est pas là encore la définition exacte, recourons à d'autres termes pour en expliquer plus clairement la nature. Nous dirons donc de plus, que la miséricorde est une disposition bienveillante qu'on éprouve pour ceux qu'afflige quelque malheur. Car de même que l'inhumanité et la férocité ont leur source dans la haine, ainsi la miséricorde a la sienne dans l'affection, au point qu'elle n'existerait pas, s'il n'y avait en même temps ce sentiment d'affection dans le cœur : et si l'on veut en approfondir encore davantage la nature intime, on trouvera qu'elle n'est autre chose qu'une disposition bienveillante fortement caractérisée, mêlée de tristesse à l'occasion du malheur de celui qui en est l'objet. Car, pour ce qui est de partager le bonheur d'autrui, c'est ce qu'amis et ennemis désirent également mais de vouloir aussi partager le malheur qu'un autre éprouve, c'est ce qui ne peut aller qu’à ceux qui aiment la personne affligée. Or, tout le monde convient que l'amitié est le plus grand des biens de la vie présente. Eh bien ! la miséricorde est cette amitié ou cette affection même, développée à un haut degré. . . "
" Donc la miséricorde est, comme nous venons de le voir, la mère de la bienveillance, le gage de l'amitié, le lien de tous les sentiments affectueux. Que peut-on donc imaginer de plus sûr ou de plus fort pour la vie présente, que les garanties que nous offre cette vertu (Cf. S. Gregorii Nysseni opera, Paris, 1615, t. Ier, p. 802-804) ? "
p.116 fin p.117 début
4. S. CHRYSOSTOME, Hom. XXXII in epistolam ad Hebrosos
: " Sacrifions toutes nos richesses, pour nous construire un édifice dans le ciel : pour bâtir cet édifice, nous n'avons besoin ni d'entrepreneurs ni de maçons ; les mains des pauvres, n'importe qu'ils soient boiteux, aveugles ou estropiés, nous suffiront pour cet ouvrage : ce sont eux qui en seront les constructeurs. Et n'en soyez point étonnés, puisque ce sont les pauvres qui nous ouvrent le royaume des cieux, et qui nous donnent la confiance de paraître devant Dieu. "
" L'aumône est le plus utile de tous les arts, la meilleure de toutes les recommandations pour ceux qui l'exercent ; car elle est l'amie de Dieu, nous rapproche de lui, concilie sans peine ses bonnes grâces à ceux dont elle épouse les intérêts.
Tout ce qu'elle demande de nous, c'est que nous ne lui fassions pas injure. Or, nous lui ferions injure, si pour l'exercer nous nous permettions d'user du fruit de nos rapines. Mais si elle est pure d'injustices, elle donne beaucoup de confiance à ceux qui la courtisent. Telle est sa puissance, qu'elle intercède même pour ceux qui se sont rendus coupables et prévaricateurs. Elle a la force de briser les chaînes, de dissiper les ténèbres, d'éteindre le feu de l'enfer, de faire mourir le ver rongeur, de faire cesser le grincement de dents, et de se faire ouvrir sans difficulté les portes du royaume des cieux. Et de même que, partout où une reine veut entrer, aucun de ceux qui sont préposés à la garde des portes n'a l'audace de lui demander qui elle est et d'où elle vient, mais que tous au contraire s'empressent de la recevoir ; ainsi en est-il de l'aumône : car elle est vraiment reine, en même temps qu'elle rend les hommes semblables à Dieu. Voici en effet ce que nous dit Notre-Seigneur : Soyez miséricordieux comme l'est lui-même votre Père céleste (LUC, VI, 36). Elle est si légère dans sa marche, qu'elle semble avoir des ailes ; mais des ailes dorées dont le battement fait la joie des anges. Vous deviendrez, nous dit le Psalmiste, comme la colombe, dont les ailes sont argentées, et dont la queue brillante reproduit l'éclat de l'or (Ps.
LXVII, 14). Et c'est l'aumône qui est cette colombe au plumage doré, aux yeux pleins de douceur, au regard pacifique et serein. Rien d'enchanteur comme ce regard. Le paon est un oiseau magnifique, mais il le cède autant à la colombe que le geai le lui cède à lui-même : tant la colombe est un oiseau charmant et d'une ravissante beauté ! Sans cesse son regard s'élève vers le ciel ; elle est comme entourée de la gloire de Dieu ; c'est une vierge qui a des ailes p.117 fin p.118 début d'or, dont la démarche est pleine de grâce, et dont tous les traits respirent la bonté. A l'aide de ses ailes elle s'élève, pousse son vol jusqu'au trône du Roi.
Quand nous sommes pour être jugés, elle vole près de nous, nous couvre de ses ailes, et se faisant connaître pour ce qu'elle est, elle obtient pour nous la grâce d'échapper au supplice. Dieu la préfère à tous les sacrifices, et il l'aime tellement, qu'il a continuellement son nom à la bouche. Il prendra, dit-il, la défense de la veuve, de l'orphelin et de l'indigent (Ps. CXLV, 9). Il aime à être appelé de son nom. Le Seigneur est compatissant et miséricordieux, nous dit David ; il est patient, rempli de miséricorde et véridique dans ses promesses (Ps. CII, 8). Et encore : La miséricorde de Dieu s'étend sur toute la terre (Ps. LVI, 12). C'est elle qui a sauvé le genre humain : si Dieu n'avait pas eu compassion de nous, nous serions tous perdus ; c'est elle qui nous a réconciliés à Dieu tandis que nous étions ses ennemis, qui nous a procuré mille avantages, qui a persuadé au Fils de Dieu de se faire esclave et de s'anéantir lui-même. Empressons-nous donc d'acquérir une vertu à laquelle nous devons notre salut ; aimons-la, préférons-la aux richesses ; ou si les richesses nous manquent, ayons donc du moins une âme compatissante. Rien ne caractérise mieux le chrétien que la pratique de l'aumône ; rien n'excite plus l'admiration des infidèles, de tout le monde enfin, que de nous voir compatir aux maux de nos frères Souvent nous avons besoin tout les premiers qu'on use de miséricorde envers nous, et tous les jours nous disons à Dieu : Ayez pitié de nous selon votre grande miséricorde (Ps. XXIV, 7). Commençons nous-mêmes par l'exercer ; ou plutôt, ce ne sera jamais nous qui commencerons, car il sera toujours vrai de dire que Dieu nous a prévenus de sa miséricorde. Mais si nous ne sommes pas les premiers, au moins, mes frères, marchons en second à la suite de Dieu. Car si des hommes pardonnent à un autre homme toutes les fautes dont il peut s'être rendu coupable, dès là qu'ils le savent miséricordieux, à plus forte raison Dieu nous pardonnera-t-il, s'il a pour le faire le même motif. Ecoutez le Prophète nous dire : Je suis comme l'olivier qui portait du fruit dans la maison de Dieu (Ps. LI, 10). Soyons de même des oliviers fertiles, qui plient sous le poids des fruits dont toutes leurs branches sont chargées : car ce n'est pas tout d'être entés sur l'olivier, il fait de plus être des oliviers fertiles. Il y en a qui font la charité, mais qui ne donnent presque rien, ou seulement une fois l'année, ou une fois chaque semaine, ou s'ils donnent plusieurs fois, ce ne p.118 fin p.119 début sont que des secours insignifiants : ce sont là des oliviers, je le veux bien ; mais des oliviers stériles, des oliviers desséchés. Ce sont des oliviers, puisqu'ils donnent ; mais des oliviers stériles, puisqu'ils donnent sans générosité. Pour nous, mes frères, soyons des oliviers fertiles. Souffrez que je vous répète aujourd'hui ce que je vous ai dit tant de fois : ce n'est pas sur la quantité des secours que se mesure la grandeur de l'aumône, mais sur la bonne volonté de celui qui donne. Vous savez ce que fit la veuve : j'aime à revenir souvent sur cet exemple, pour qu'à la vue de cette pauvre femme, qui n'avait à donner que deux petites pièces, le pauvre lui-même ne désespère pas de pouvoir pratiquer cette vertu. Lorsqu'il s'agissait de bâtir le temple, quelques-uns n'avaient à apporter que du crin pour tous matériaux ; et leur offrande, quelque vile qu'elle fût, ne fut pas dédaignée. Dieu les eût frappés de malédictions, si au lieu de cette mesquine offrande ils eussent pu donner de l'or ; mais il agréait volontiers ce peu qu'ils lui offraient, si c'était là tout ce qu'ils pouvaient lui offrir. Ainsi les offrandes de Caïn ont été réprouvées, non parce qu'elles n'étaient pas bonnes en elles-mêmes, mais parce qu'elles l'étaient moins que ce qu'il se réservait.
Malheur, dit l'Ecriture, à l’homme trompeur qui, ayant dans son troupeau une bête saine, en sacrifie au Seigneur une autre qui est malade (MALACH., I, 14). Ce n'est pas sans dessein que l’Ecriture insiste sur cette circonstance, que cet homme a dans son troupeau une bête qui est saine, et qu'il sacrifie de préférence celle qui est malade. Si donc quelqu'un n'a rien de plus que ce qu'il offre, bien loin d'encourir le blâme, il mérite au contraire une récompense. Car quoi de plus modique que deux oboles, de plus vil que quelques crins ? Que dirai-je encore d'une petite mesure de farine ? Et cependant Dieu avait tous ces dons pour aussi agréable que si c'eussent été de riches offrandes, ou des veaux qui lui auraient été offerts en sacrifice. Dieu ne demande de l'homme que ce qu'il peut, et non ce qu’il ne peut pas (II Cor., VIII, 12). L'Ecriture dit encore : Faites le bien que vous avez les moyens de faire (Saint Chrysostôme fait-il ici allusion à ces paroles de Tobie : Quomod potueris esto misericors ? ou bien à celles-ci de l'Ecclésiastique : Quæ in manu hubes, ciba cæteros ? ou enfin n'est-ce qu'une paraphrase des paroles de saint Paul ? On adoptera là-dessus telle opinion qui plaira le mieux). Je vous en conjure donc, mes frères, empressons-nous de répandre ce que nous avons dans le sein des pauvres ; quand même nous n'au- p.119 fin p.120 début rions que peu de chose à donner, nous recevrons la même récompense que ceux qui donnent davantage, ou même que ceux qui donneraient jusqu’à dix mille talents. Si c'est là ce que nous voulons faire ; si, non contents d'écouter ces instructions qui nous sont adressées, nous les mettons en pratique ; si au lieu de louer l'orateur qui nous parle, nous observons les choses qu'il nous prêche Dieu nous comblera un jour de ses trésors les plus précieux (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. XII, p. 298-301 (al. 425-428)). "
5. Le même, Hom. IX (al. 3) de pænitentiâ
: " Parlons maintenant du quatrième moyen qui nous est recommandé de faire pénitence (Les trois premiers, d'après le saint docteur, sont 1 de confesser ses péchés, 2 de les pleurer, et 3 , de s'en humilier). Ce moyen, quel est-il ? C'est l'aumône, la reine des vertus, qui peut en un moment élever les hommes jusqu'au plus haut des cieux ; l'aumône, l'avocat le plus éloquent que nous puissions nous procurer. C'est une grande chose que l'aumône, et c'est ce qui faisait dire à Salomon : C'est une grande chose que l'homme, et quelque chose de précieux qu'un homme miséricordieux (Prov., XX, 6, d'après la version des Septante). L'aumône a des ailes puissantes : elle fend l'air d'un vol rapide, s'élève au-dessus de la lune, pénètre là où les rayons du soleil ne peuvent pénétrer, et parvient au plus haut des cieux ; encore ne s'arrête-t-elle pas là, mais elle franchit le ciel même, dépasse la troupe des anges ; les chœurs des archanges, toutes les vertus les plus élevées, et s'en va aborder le trône du Roi des rois. C'est ce que vous pouvez apprendre de l'Ecriture même, où vous lirez : Corneille, tes prières et tes aumônes sont montées jusqu'à Dieu (Act., X, 4). Ces mots, jusqu’à Dieu, signifient que, quand même vous auriez beaucoup de péchés, que l'aumône soit seulement votre avocate, vous n'aurez rien à craindre ; car elle ne trouve rien dans les vertus d'en-haut qui lui résiste, et elle réclame ce qui lui est dû en tenant à la main le billet qui constate ses droits. Voici, en effet, les paroles du Seigneur lui-même : Tout ce que vous aurez fait au plus petit de ceux qui croient en moi, c'est à moi que vous l'aurez fait (MATTH., XXV, 40). Quelque nombreux donc que soient les péchés que vous ayez commis, l’aumône pèse plus qu'eux tous dans la balance. "
" N'avez-vous pas lu dans l’Evangile la parabole des dix vierges, parmi lesquelles celles qui n'avaient pas l'huile de l'aumône, toutes vierges qu'elles étaient, ont été exclues de la p.120 fin p.121 début chambre nuptiale ? . . . (Voir dans saint Matthieu, c.
XXV, la parabole des dix vierges) Allez aux vendeurs acheter l'huile qui vous manque. Quels sont ces vendeurs ? Ce sont les pauvres qui stationnent devant l'église pour demander l'aumône. Et à quel prix vous la vendront-ils ? Au prix que vous voudrez ; je ne vous marque point de prix, de peur que vous ne prétextiez votre pauvreté. Achetez pour le prix, quel qu'il soit, que vous aurez entre les mains. Avez-vous une obole ? achetez-en le ciel : non que le ciel soit une chose de peu de prix, mais c'est que Dieu est d'une infinie bonté. N'avez-vous pas même une obole ? Donnez un verre d'eau froide : Quiconque donnera un verre d'eau froide à un de ces petits à cause de moi, ne perdra point sa récompense (MATTH., X, 42). Le ciel est ce qui nous est proposé à acquérir et nous négligeons de le faire. Donnez un morceau de pain, et recevez en échange le pardon de tous vos péchés ; donnez peu, et recevez beaucoup en retour ; donnez ce qui est périssable, et recevez ce qui est éternel. Si vous connaissiez une enchère où pour presque rien vous pourriez acquérir une immense quantité de blé et d'autres provisions, est-ce que vous ne vendriez pas toutes vos possessions, plutôt que de manquer l'occasion de faire une si riche acquisition proposée à un si bas prix ? C'est pour des objets périssables que vous montrez cet empressement ; et maintenant qu'il s'agit d'acquérir des biens éternels, vous êtes sans énergie, sans aucun courage ! Donnez au pauvre, afin que, lors même que vous garderiez le silence, dix mille bouches parlent en votre faveur, et que l'aumône se fasse votre avocate : l'aumône est la rançon de l'âme.
C'est pour cela que, de même qu'on a placé près de la porte de l’église des bassins pleins d'eau pour que vous puissiez vous y laver les mains, ainsi vous y trouvez aussi les pauvres pour pouvoir laver votre âme de ses souillures. Avez-vous lavé dans l'eau les mains de votre corps, lavez dans l'aumône celles de votre âme. Ne cherchez point dans votre pauvreté un prétexte d'excuse : la veuve qui reçut Elie était réduite à la dernière indigence ; mais sa pauvreté ne l'arrêta pas, et elle accueillit le prophète avec beaucoup de joie ; aussi en fut-elle bien récompensée, et l'aumône qu'elle fit en cette occasion lui valut toute une récolte, et des plus abondantes. Mais peut-être que l'auditeur m'interrompt pour me dire : Donnez-moi pour hôte un Elie. Eh ! pourquoi me demander Elie ? Je vous donne celui qui est son maître et vous refusez de le nourrir. Si Elie se présentait à vous, quel accueil recevrait-il de votre part ? Jésus-Christ, le maître de toutes choses, a fait cette p.121 fin p.122 début déclaration solennelle : Tout ce qu'on fera en mon nom à l'un de ces plus petits, c'est à moi qu'on l'aura fait (MATTH., XXV, 40). Si un roi appelait à lui quelqu'un parmi la foule de ses serviteurs, en disant à ces derniers : " Rendez de ma part à cet homme que voici mille actions de grâces :
j'étais plongé dans l'indigence, et il m'a nourri, il m'a logé, il m'a rendu une multitude de bons offices dans le temps de ma détresse ; " avec quel empressement chacun de ces serviteurs ne mettrait-il pas tout ce qu'il aurait à la disposition de celui à qui le roi aurait donné un pareil témoignage de sa reconnaissance ? Ne feraient-ils pas à leur tour son éloge ? ne s'étudieraient-ils pas à se recommander eux-mêmes à lui, et gagner son amitié ? "
" Voyez-vous à quoi tend ce discours ? Si des rois mortels sont disposés à reconnaitre si magnifiquement des services rendus, représentez-vous maintenant Jésus-Christ appelant en ce jour redoutable chacun de ses élus et disant en présence des anges et de tous les esprits célestes : " Celui-ci m'a donné l'hospitalité, celui-là m'a comblé de bienfaits ;
tel autre m'a reçu dans sa maison lorsque j'étais sans asile. . . " Quelle confiance de telles paroles n'inspireront-elles pas auprès des anges à ceux qui en seront l'objet ? Quel sujet de gloire pour ces derniers aux yeux de toute la troupe céleste ? Comment ne seraient-ils pas pleins d'assurance au milieu de toute cette glorieuse assemblée, ceux à qui Jésus-Christ rendra ce témoignage solennel ? C'est donc quelque chose de grand que l'aumône, mes frères : aimons-la ; rien n'égale sa beauté et sa vertu ; elle suffira pour effacer tous nos péchés, et pour nous garantir du jugement à venir ; vous n'aurez pas besoin de parler vous-mêmes, elle parlera et plaidera pour vous ; ou plutôt, elle n'aura pas besoin de parler, tous les pauvres que vous aurez soulagés étant là pour répéter vos louanges. Nous, cependant, nous négligeons de si grands avantages, nous ne prenons aucune peine pour nous les procurer. Donnez du pain, si vous en avez, à ce pauvre qui vous en demande. N'en avez-vous point, donnez-lui une obole. N'avez-vous pas même d'oboles, donnez- lui un verre d'eau froide. N'avez-vous pas même ce verre d'eau, compatissez à son affliction, et vous en recevrez la récompense (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. II, p. 293-297, édit. de Montfaucon ; p. 347-350, édit.
Gaume). "
6. Le même, Hom. LIII in Matthæum ;
ce passage a été rapporté plus haut, question II, témoignage 10, pag. 43 et suiv. p.122 fin p.123 début
8. Le même, Homélie sur la miséricorde et sur les deux veuves : "Trois choses sont à désirer pour le chrétien en fait d'œuvres de charité : la première c'est qu'il en ait le pouvoir ; la seconde, qu'il en ait la volonté ; la troisième, qu'il en vienne à l'exécution. Qu'il en ait le pouvoir, c'est-à-dire, qu'il ait de quoi donner ; qu'il en ait la volonté, c'est-à-dire, qu'ayant de quoi donner, il soit disposé à le faire ; qu'il en vienne à l'exécution, c'est-à-dire, qu'il accomplisse sans délai la bonne œuvre qu'il est en état et en disposition d'accomplir. Ces trois conditions réunies font la perfection de l'aumône. Car il y en a qui ont le pouvoir de la faire, mais n'en ont pas la volonté ; d'autres qui en ont la volonté, mais n'en ont pas le pouvoir ; d'autres qui en ont la volonté comme le pouvoir, mais qui remettent à la faire et en attendant ne la font pas. Que celui donc qui peut faire l'aumône demande la grâce d'en avoir la volonté ; et que celui qui en a la volonté demande à Dieu qu'il lui en donne les moyens ; enfin, que celui qui en a les moyens comme la volonté demande la grâce d'en venir promptement à l'exécution, pour ne pas manquer par ses délais l'occasion de faire ce qu'il a et le pouvoir et le dessein d'accomplir. Car la miséricorde est le rempart du salut, l'ornement de la foi, la propitiation pour les péchés, c'est elle qui éprouve les justes, qui affermit les saints, qui distingue les serviteurs de Dieu. C'est en la pratiquant qu'on réussit à plaire à Dieu, qu'on se rend favorable le souverain juge, qui voit avec contentement le pauvre nourri, l'indigent soulagé dans sa misère. Si tout le monde est obligé de remplir ce devoir, il est surtout obligatoire pour les chrétiens qui, ayant reçu plus de bienfaits de Dieu, sont tenus à plus de reconnaissance. "
9. S. AMBROISE (On a déjà fait observer que les commentaires dits de saint Ambroise sur les épîtres de saint Paul, ne sont pas du saint archevêque de Milan, mais plutôt d'Hilaire de Sardaigne, diacre de l’Eglise romaine. V. NAT. ALEX., Hist. eccles., t. IV, p. 327), in caput IV epistolæ I ad Timotheum, sur ces paroles de saint Paul, Pietas ad omnia utilis est : " Si quelqu'un donc succombe aux tentations de la chair tout en exerçant les œuvres de miséricorde, quel jugement subira-t-il ? Sans aucun doute il sera puni, parce qu'il ne devait pas omettre un devoir, en s'acquittant d'un autre devoir. Mais s'il n'a pour se recommander que ses mortifications corporelles, il sera condamné au p.123 fin p.124 début supplice éternel de l'enfer, ainsi que le Seigneur le déclare dans l’Evangile. Toute notre religion, en effet, se résumé ans la piété et la miséricorde. "
10. S. AMBROISE, in Lucæ caput III : " Saint
Jean-Baptiste donne à chacun de ceux qui s'adressent à lui la réponse qui convient à sa position particulière ; mais toutes ces réponses reviennent à la même : car s'il dit aux publicains de ne rien exiger au-dessus de la taxe fixée par les lois, il dit aux soldats de n'opprimer personne, de n'enlever le bien de personne, en leur enseignant que, si on leur donne une solde fixe, c'est pour les détourner du brigandage. Mais toutes ces diverses obligations, assorties à la condition particulière de chacun, se conviennent cependant en ce que toutes se résument dans le devoir de la miséricorde. Ainsi l'obligation de cette vertu embrasse toutes les professions, s'adresse à tous les âges, se recommande à tout le monde sans exception. Ni le publicain, ni le militaire, ni les gens de la campagne, ni ceux de la ville, ni les riches, ni les pauvres, ne sont exempts de ce devoir : tous ensemble sont avertis, s'ils ont quelque chose, de donner à celui qui n'a rien. Car la miséricorde est le complément de toutes les vertus. Et c'est pour la montrer à tous sous sa forme la plus générale que le saint précurseur nous a dit de ne refuser au prochain ni la nourriture ni le vêtement. Toutefois l'exercice de la miséricorde doit être mesuré sur les moyens de chacun, et sans se dépouiller de tout ce qu'on peut avoir, on doit du moins partager ce qu'on a avec le pauvre qui n'a rien. "
Observation.
Quand l’Ecriture sainte ou les saints Pères, dont nous venons de citer les paroles, attribuent aux aumônes, aux jeûnes et aux autres œuvres de piété la vertu d'effacer ou de racheter les péchés, particulièrement les mortels (car il n'y a pas de difficulté par rapport aux véniels), cela, comme toute autre chose semblable, doit s'entendre en ce sens que ces diverses sortes d'œuvres préparent et disposent le pécheur à obtenir le pardon de ses péchés et à recouvrer la grâce de la justification dans le sacrement de pénitence. Car ce sacrement, ainsi que l'enseigne le saint concile de Trente, est aussi nécessaire pour le salut à ceux qui sont tombés dans le péché depuis leur baptême, que le baptême lui-même l'est à ceux qui ne sont pas encore baptisés.
Cette même manière de parler de l'Ecriture et des Pères doit s'entendre encore p.124 fin p.125 début dans cet autre sens, qu'en pratiquant ces œuvres lorsque nous sommes déjà réconcilié, nous satisfaisons pour nos péché quant à la peine temporelle, qui pour l'ordinaire reste à acquitter après que la coulpe elle-même a été remise. C'est ce qu'exprime saint Thomas de la manière suivante (1. 2æ, q. 113, art. 4, ad 1um) : " Quant à l'acte de miséricorde, ou bien on l'accomplit par manière de satisfaction pour le péché pardonné, et alors il est une conséquence de la justification ; ou bien on s'en acquitte par manière de préparation, et c'est particulièrement en ce dernier sens que les miséricordieux obtiendront miséricorde. En ce second sens que nous venons de dire, l'acte de miséricorde peut précéder la justification ou concourir à la produire simultanément avec les autres vertus requises, en tant que la miséricorde est comprise dans l'amour du prochain. " Ou, comme le même saint docteur dit ailleurs (2. 2æ, q. 154, art. 2, ad 5um)
: " Celui qui éprouve les tentations de la chair se délivre de la damnation éternelle au moyen des œuvres de piété en tant que par ces œuvres il se dispose à obtenir la grâce du repentir, et en tant qu'il satisfait par ces mêmes œuvres pour les péchés de la chair qu'il a commis ; mais non en tant que ces œuvres de piété puissent suffire pour le délivrer, quand même il persisterait dans ses habitudes criminelles et demeurerait impénitent jusqu'à la mort. " Cette doctrine revient à celle qu'a enseigné saint Augustin dans son Enchiridion ou Manuel, c. 75, 76 et 77, et dans son sermon 50 de verbis Domini, passages rapportés plus haut, question XI (ou II), témoignages 18, 19, 20 et 21, pag.
38 et suiv.
Question V
Les œuvres de miséricorde sont-elles toutes d’une même espèce ? Les œuvres de miséricorde se divisent en deux espèces différentes, puisqu'elles ont pour objet, les unes les besoins corporels, et les autres les besoins spirituels ou le salut du prochain. Nous trouvons un beau modèle de ces deux espèce de miséricorde à la fois dans ce que Job, ce saint patriarche, rapporte de lui-même : La compassion a crû avec moi dès mon enfance, et elle est sortie avec moi du sein de ma mère. . . J'étais l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux ; j’étais le père des pauvres, et j'instruisais avec un soin extrême les causes qu'ils portaient à ma connaissance. Je brisais p.125 fin p.126 début les dents de l'homme injuste, et je lui arrachais sa proie de la bouche. . . - L'étranger n'est point demeuré dehors ; ma porte a toujours été ouverte au voyageur.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Job, XXXI, 16-22, 32 : " Si j'ai repoussé la prière du pauvre, et que j'aie fait languir les yeux de la veuve ; - si j'ai mangé tout seul mon pain, et si je n'en ai pas fait part à l'orphelin ; - car la compassion a crû avec moi dès l'enfance, et elle est sortie avec moi du sein de ma mère ; - si j'ai négligé celui qui manquant d'habits mourait de froid, et le pauvre qui était sans vêtement ; - si les membres de son corps ne m'ont pas béni, réchauffés qu'ils étaient par la toison de mes béliers ; - si j'ai levé la main pour faire condamner le pupille, lors même que je me voyais le plus fort dans l'assemblée des juges ; - que mon épaule tombe détachée de sa jointure, et que mon bras se brise avec tous ses os. . . - L'étranger pendant la nuit, n'est point resté sans refuge ; ma porte a toujours été ouverte au voyageur. "
2. Ibid., XXIX, 11-17, 25 : " L'oreille qui m'entendait célébrait mon bonheur ; l'œil qui me voyait me rendait témoignage ; - parce que j'avais sauvé le pauvre de l'oppression, et protégé l'orphelin laissé sans défense. - Je recevais les bénédictions de celui qui sans moi allait périr, et je remplissais de consolations le cœur de la veuve. - La justice était mon vêtement et l'équité mon manteau et mon diadème. - J'étais l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux ; - j’étais le père des pauvres, et j'instruisais avec un soin extrême les causes qu'ils portaient à ma connaissance. - Je brisais les dents de l'homme injuste, et je lui arrachais sa proie de la bouche. . . - Si je voulais aller parmi eux (ceux au milieu desquels je vivais), je marchais à leur tête, et p.126 fin p.127 début j’étais comme un roi au milieu des gardes qui l'entourent, comme un consolateur au milieu des affligés. "
1. S. AUGUSTIN, Lib. de moribus Ecclesiæ catholicæ, c. 27 : " L'homme donc, ainsi qu'il nous apparaît est une âme raisonnable qui a pour organe un corps mortel et terrestre. En conséquence, quiconque aime l'homme, cherche à lui faire du bien, soit en son corps, soit en son âme. L'art de procurer le bien du corps s'appelle médecin ; on appelle discipline ou morale celui de procurer le bien de l’âme. "
" Mais ici j'appelle médecine, tant l'art de conserver la santé que celui de la rétablir (C'est-à-dire, en style moderne, tant l'hygiène que la thérapeutique). Je comprends donc sous ce mot non-seulement la science dont s'occupent en particulier les médecins de profession, mais encore tout ce qui se rapporte à la nourriture et à la boisson, tout ce qui a pour objet de couvrir le corps, de l'abriter et de le défendre ou de le protéger contre les injures de l'air, ou contre tout autre mal extérieur ; car la faim, la soif, le froid et le chaud, et tous les autres maux qui viennent du dehors, compromettent nécessairement la santé ou le bien-être corporel. "
" C'est pourquoi ceux qui fournissent charitablement aux autres les moyens d'éloigner d'eux ces diverses misères, sont appelés miséricordieux, quand même, par une sagesse stoïque (Saint Augustin explique cet endroit dans ses Rétractations (lib. I Retr., c. 7), où il dit qu'il n'a pas entendu qu'il y eût sur la terre des sages de cette espèce, exempts de toutes passions, comme le voulaient les stoïciens, mais seulement que, quand même il y en aurait, on ne laisserait pas de les appeler miséricordieux), ils en seraient venus au point de voir sans douleur la misère d'autrui. Car qui ne sait que ce nom de miséricorde vient de ce qu'elle rend en quelque sorte misérable le cœur que contriste la misère dont on est témoin. Et qui oserait nier que le sage doive être exempt de misère, lorsqu'il prête secours à un malheureux, lorsqu'il apaise sa faim, lorsqu'il étanche sa soif, lorsqu'il couvre sa nudité, lorsqu'il lui donne asile, lorsqu'il le délivre de l'oppression, lorsqu'il étend sa charité jusqu’à ensevelir les morts ? Quand même il s'acquitterait de tous ces devoirs sans en ressentir d'émotion, pas plus que de douleur, mais uniquement par motif de bonté, il n'en mériterait pas moins le nom de miséricor- p.127 fin p.128 début dieux. Qu'importe en effet que la misère soit dans le nom, si elle n'est pas dans la chose (Cf. Traduction du livre de saint Augustin, des Mœurs, p. 87-88) ? "
2. Le même, ibidem, c. 28 : " Pour ce qui est de la discipline ou de la morale, qui a pour objet de rétablir la santé de l'âme, sans laquelle celle du corps n'empêcherait pas d'être malheureux, c'est un point de fort difficile exécution. Et comme nous disions pour ce qui concerne le corps, qu'autre chose est de guérir les maladies et les plaies,- ce dont peu de personnes sont capables, autre chose d'apaiser la faim ou la soif, et d'exercer les autres actions de charité que peut faire tout le monde indifféremment ; ainsi, pour ce qui concerne l'âme, il y a des points sur lesquels on peut exercer la miséricorde à son égard sans avoir besoin d'une instruction rare ou élevée comme lorsqu'on exhorte quelqu'un à rendre aux indigents les services dont nous avons parlé en traitant de la miséricorde corporelle. Car si c'est subvenir au corps que de rendre ces sortes de services, exhorter à les rendre c'est subvenir à l'âme. Mais il y a d'autres sujets où la multitude et la variété des maladies spirituelles requièrent pour leur guérison une science extraordinaire et consommée.
. . Or, cette discipline, dont nous traitons maintenant, et qui est à proprement parler la médecine de l'âme, peut être divisée en deux branches, autant que nous pouvons l'inférer des divines Ecritures. La première de ces branches, c'est la correction, comme on peut l'appeler ; la seconde, c'est l'instruction. La correction a la crainte pour mobile, tandis que celui de l'instruction, c'est l'amour ; je veux dire dans le sujet qui reçoit l'une ou l'autre : car, quant à celui même qui instruit ou qui corrige, l'amour est toujours son mobile. "
" Celui donc qui aime son prochain, travaille autant qu'il le peut à lui procurer la santé tant de l'âme que du corps ; mais les soins qu'il donne au corps doivent encore se rapporter au bien de l'âme. Et ainsi il conduit l'âme par ces deux degrés dont le premier est de craindre, et le second d'aimer Dieu. En cela consiste la perfection des meurs, perfection qui nous mène à la connaissance de la vérité, à laquelle tendent tous nos désirs et tous nos efforts (Cf. Ibidem, p.90-93). "
3. Le même, Enchirid. ad Laurentium, c. 72
(al. 24, n. 19) : " C'est faire l'aumône, non-seulement que de donner à manger p.128 fin p.129 début à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont à soif, des habits à ceux qui sont nus, l'hospitalité aux étrangers une retraite ou un asile à ceux qui fuient leurs ennemis ; de visiter les malades ou les prisonniers, de racheter les captifs, de voiturer les faibles, de conduire les aveugles, de consoler les affligés, de procurer des remèdes à ceux dont la santé est dérangé, de remettre dans le chemin ceux qui sont égarés, d'aider de ses conseils ceux qui ne savent quel parti prendre ; en un mot, de donner à chacun le secours dont il a besoin ; mais c'est encore une véritable aumône que de pardonner au prochain les fautes dont il est coupable. C'est encore une œuvre de miséricorde, et par conséquent une aumône, que de châtier ou de retenir dans le devoir, par quelque moyen sévère celui sur qui on a de l'autorité, si cette correction n'empêche pas de lui pardonner sincèrement l'offense qu'on en a reçue et de prier Dieu de la lui pardonner lui-même. On pratique même en cela une double aumône : car c'en est une de pardonner au prochain et de prier pour lui, et c'en est une aussi de le corriger et de le punir pour son amendement. Il y a en effet beaucoup de bien à faire aux hommes en dépit d'eux-mêmes, si l'on consulte moins leur volonté que leur avantage, puisque souvent les hommes sont ennemis de leur propre bonheur, et que ceux qu'ils regardent comme leurs ennemis sont plutôt leurs véritables amis ; et cet aveuglement fait qu'au lieu qu'un chrétien ne doit jamais rendre le mal même pour le mal, ces hommes injustes rendent quelquefois le mal pour le bien à ceux qui ne cherchent qu’à leur être utiles. Il y a donc bien des sortes d'aumônes dont la pratique nous aide à obtenir la rémission de nos péchés (Cf. Le Manuel de saint Augustin, dans les Traités choisis, t. II, p. 403-404). "
VII et VIII de l'ouvrage de Virtutibus et vitiis de ce célèbre auteur), Sem. CCIII de tempore : " Il y a plusieurs sortes d'aumônes dont la pratique nous aide à obtenir la rémission de nos péché ; mais il n'y en a pas de plus grande que celle qu'on exerce en pardonnant les fautes du prochain. Car on ne fait pas l'aumône seulement en donnant à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, des habits à ceux qui sont nus, l'hospitalité aux étrangers, en donnant en un mot à chacun les secours matériels qui lui sont nécessaires ; mais on la fait p.129 fin p.130 début encore on pardonnant au prochain l'offense dont il a pu se rendre coupable. C'est même faire l'aumône, que de châtier avec la verge, ou de corriger de toute autre manière celui sur qui on a quelque autorité, pourvu qu'en même temps on lui pardonne son péché du fond du cœur, ou qu'on prie Dieu de le lui pardonner, si l'on en a souffert soi-même quelque injure ou qu'on en ait essuyé quelque tort ; et alors l'aumône consiste, et en ce qu'on pardonne au prochain et qu'on prie pour lui, et même en ce qu'on le réprimande et qu'on le punit, puisque, sous un rapport comme sous un autre, on subvient son besoin et on remédie à sa misère. "
5. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. XXI Moralium, c.
12 (al. 7), écrivant sur le chapitre XXXI du livre de Job : " Si j'ai repoussé la prière du pauvre. Ces paroles nous font connaître que cet homme admirable n'a pas seulement assisté les pauvres selon leurs besoins, mais qu'il l'a fait même jusqu'à satisfaire leurs désirs. Mais, me dira-t-on, si les pauvres souhaitaient des choses qui leur seraient nuisibles ? A cela on peut répondre que, comme l'Ecriture appelle d'ordinaire les humbles du nom de pauvres, on doit supposer que les pauvres ne demandent à recevoir que ce que les humbles peuvent désirer. Or, il est indubitable que nous ne devons faire aucune difficulté de donner tout ce qu'on nous demande avec une véritable humilité, c'est-à-dire pour soulager la nécessité, et non pour satisfaire de vains désirs.
. . "
" Et si j'ai fait languir les yeux de la veuve.
Il voulait que la veuve n'attendît pas longtemps de lui l'effet de sa demande, pour ajouter au mérite de sa bonne œuvre, en ne donnant pas seulement avec libéralité, mais encore avec promptitude. Ce qui a fait dire à un autre écrivain sacré : Ne dites pas à votre ami qui vous demande : Allez, revenez demain, et je vous donnerai, lorsque vous pouvez lui donner a l'heure même (Prov., III, 28). "
" Il y en a d'autres qui, à la vérité, donnent facilement l'aumône, mais qui, ne pouvant s'abaisser à traiter avec les pauvres comme avec des frères, évitent de les admettre à converser avec eux. Job, au contraire, pour nous faire entendre qu'il ne donnait pas seulement de grandes aumônes, mais qu'il recevait encore souvent des pauvres dans sa société et dans sa maison, dit ensuite : Si j'ai mangé mon pain tout seul, et si je n'en ai pas fait part à l'orphelin (ibid., 12). Ce saint homme eût cru déroger à sa piété, s'il eut mangé seul ce que le Créateur de toutes choses a fait pour être commun à tous. Et en effet, cette communauté de vie et cette familiarité de conversation doit bien s'étendre à p.130 fin p.131 début ceux qui nous servent à mériter la récompense éternelle. C'est pourquoi ce saint homme témoigne qu'il a eu l'orphelin pour compagnon à sa table. "
" Job fait connaître en même temps si c'est de lui-même, ou par un don du Créateur qu'il a acquis ces vertus, lorsqu'il ajoute : Car la compassion a crû avec moi dès mon enfance, et elle est sortie avec moi du ventre de ma mère (ibid., 13). Car quand même on voudrait rapporter au libre arbitre le progrès de cette vertu de compassion pratiquée des l'enfance, il est impossible de lui en rapporter de même la première origine, ou l'avantage de l'avoir eue en sortant, pour ainsi dire, du sein maternel. Ainsi n'attribue-t-il rien à ses propres forces, puisqu'il marque si clairement qu'il tient cet avantage de la libéralité de son Créateur. Et cette déclaration qu'il fait est tout entière à la louange de la bonté divine, dont il reconnaît avoir reçu avec l'existence cette vertu même dont il est doué. Comme il n'a pas pu, en effet, se former lui-même dans le sein de sa mère, il n'a pas pu davantage se donner à lui-même cette vertu. "
6. Ibidem, c. 13 (al. 8) : " En ne méprisant pas le pauvre, il a fait paraître son humilité, en lui donnant de quoi se couvrir, il fait éclater sa miséricorde. Car ces deux vertus doivent être tellement unies ensemble, qu'elles s'entraident et se soutiennent mutuellement ; en sorte que l'humilité qui nous inspire des égards pour le prochain, n'abandonne jamais la miséricorde et que la miséricorde elle-même ne s'enfle pas d'orgueil en faisant l'aumône. Il faut que la miséricorde soutienne l'humilité et l'humilité la miséricorde, afin que toutes les fois que nous voyons un pauvre, qui à coup sûr est de même nature que nous, manquer des choses nécessaires à la vie, ni la dureté de notre cœur, ne nous le fasse délaisser, ni l'orgueil ne nous le fasse traiter avec mépris. Car il y en a qui, pressés par les pauvres, qui sont leurs frères, de leur prêter assistance, les chargent d'injures avant de leur accorder leur demande. Et ainsi, tout en pratiquant la charité par le secours dont ils les assistent, ils perdent par leurs paroles outrageuses le mérite de l'humilité, de sorte que souvent, en leur donnant l'aumône après leur avoir dit ces injures, ils semblent ne faire autre chose que de réparer à leur égard l'offense qu'ils leur ont faite. C'est donc peu de chose à eux, après cela, que de donner la charité qu'on leur demande, puisqu'elle suffit à peine pour couvrir et effacer l’excès de paroles dont ils sont coupables. Et c'est proprement à eux que l'Ecriture dit : Lorsque p.131 fin p.132 début vous donnez, ne causez point de tristesse par quelque mauvaise parole (Ecclé., XVIII, 15) ; et encore : Joignez de bonnes paroles a l’aumône (ibid., 17), c'est-à-dire : Donnez l'aumône par esprit de charité, et à cette aumône même joignez de bonnes paroles par humilité.
"
" Il y en a d'autres qui ne veulent pas assister leurs frères de leurs biens quand ils le peuvent, mais qui se contentent de les consoler par de douces paroles. Saint Jacques reprend fortement cette autre sorte de personnes, lorsqu'il dit : Si un de vos frères ou quelqu’une de vos sœurs n'a pas de quoi se vêtir et qu'ils manquent de ce qui leur est nécessaire chaque jour pour vivre ; si en ce cas quelqu'un d’entre vous leur dit : Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous couvrir et de quoi manger, sans leur donner néanmoins ce qui leur est nécessaire pour couvrir et nourrir leur corps, à quoi cela vous servira-t-il (JAC., II, 15-16) ? L'apôtre saint Jean donne aussi l'avertissement suivant à ses disciples : Mes petits enfants, n'aimons pas en paroles ni du bout des lèvres seulement, mais par les œuvre et en vérité (I JEAN, III, 18). Car notre charité doit se témoigner toujours, et par la douceur de nos paroles, et par l'effet de nos libéralités. "
7. Ibidem, c. 14 (al. 8) : " Ceux qui donnent seront moins tentés de concevoir de la vanité de ce qu'ils donnent, s'ils ont soin de bien peser ces paroles que leur divin Maître dit dans l'Evangile : Employez les richesses injustes à vous faire des amis, afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles (LUC, XVI, 9). Car si c'est l'amitié des pauvres qui nous obtient cette habitation céleste, ceux qui donnent doivent se représenter qu'ils offrent plutôt des présents à des protecteurs que des aumônes à des indigents.
C'est ce qui a fait dire à saint Paul : Il faut que votre abondance supplée maintenant à leur pauvreté afin que votre pauvreté soit un jour soulagée par leur abondance (II Cor., VIII, 14). Car ces paroles nous donnent à entendre que ceux que nous considérons maintenant comme pauvres et nécessiteux nous paraîtront un jour très-riche et très-opulents et que nous, qui paraissons maintenant si riches, nous serons un jour très-pauvres si nous négligeons de donner à ceux qui sont dans le besoin. Ainsi, on peut dire de celui qui donne maintenant aux pauvres un secours temporel, qu'il cultive une bonne terre, qui lui rendra un jour avec abondance plus qu'il ne lui aura confié. Il ne faut donc pas s'enfler de vanité pour les aumônes que l'on donne, puisque, en donnant au p.132 fin p.133 début pauvre, le riche prévient pour lui-même le malheur d'être pauvre dans l'éternité. "
" C'est pourquoi le bienheureux Job, voulant nous montrer quelles ont été en lui tout à la fois et la miséricorde et l'humilité a dit ici : Si j'ai méprisé le passant parce qu'il était mal habillé et le pauvre parce qu'il était nu ; si les membres de son corps ne m'ont pas béni, lorsqu'ils ont été réchauffé par les toisons de mes béliers (ibid., 20) ; comme s'il disait : J'ai réprimé tout à la fois en moi-même par l'effet de mon amour pour le prochain, et le vice de l'orgueil, et celui de l'inhumanité en regardant le pauvre sans dédain, et en lui donnant charitablement de quoi se couvrir. Et en effet, quiconque se préfère par un sentiment de vanité à celui à qui il donne, fait plus de mal en s'enflant d'orgueil dans son cœur qu'il ne fait de bien et n'acquiert de mérite en donnant l'aumône. Il se dépouille des biens intérieurs et véritables, tout en revêtant un pauvre, s'il méprise celui-ci, et il se trouve par-là déchoir d'autant plus en lui-même, qu'il surpasse à ses propres yeux celui dont il soulage la misère. Car celui qui manque de vêtements est moins pauvre que celui qui manque d'humilité. C'est pourquoi, quand nous voyons quelqu'un de nos semblables avoir besoin de certains biens extérieurs, nous devons penser en nous-mêmes combien il y a de biens intérieurs qui nous manquent, afin de ne pas nous élever dans notre pensée au-dessus des pauvres, puisque nous devons reconnaître que nous sommes nous-même d'autant plus véritablement pauvres, que notre pauvreté est plus intime et plus cachée. "
" Il y a aussi des riches qui n'étendent pas leur charité aux indigents qui leur sont inconnus, mais qui la restreignent à ceux qu'ils connaissent, par l'habitude qu'ils ont de les voir ; sur qui par conséquent les droits de l'amitié ont plus de pouvoir que ceux de la nature, puisque ceux qu'ils soulagent, ils les soulagent moins parce qu'ils sont hommes, que parce qu'ils sont connus d'eux. C'est à cette sorte de riches à s'appliquer à eux-mêmes ce que Job dit ici : Si j'ai méprisé le passant parce qu'il était mal habillé. Car, en appelant du nom de passants les pauvres qu'il assistait, Job fait bien voir qu'il étendait son assistance même à ceux, qui lui étaient inconnus, et qu'ainsi le sentiment de la nature agissait plus en lui à leur égard que le sentiment d'amitié. Quoique, vrai dire, quiconque est dans l'indigence, par cela même qu'il est homme, ne doive être considéré par aucun de nous comme un inconnu.
"
p.133 fin p.134 début Ibidem, c. 9 : " Job dit ensuite (XXXI, 21) : Si j'ai levé la main pour faire condamner le pupille, lors même que je me voyais le plus fort à la porte de la ville, c'est-à-dire dans l'assemblée des juges. C'était autrefois la coutume, que les anciens se tinssent à la porte des villes pour instruire les causes de ceux qui étaient en procès, afin que ceux-ci se missent d'accord, s'ils voulaient entrer dans un lieu tel que les villes, où la concorde doit régner particulièrement. C'est pour cela que le Seigneur dit par la bouche d'un prophète : Constituite in portâ judicium, faites régner la justice à la porte de la ville (AMOS, V, 15). Il faut donc entendre ici par la porte de la ville ce qui avait coutume de s'y faire. Car de même qu'on appelle campagne le service militaire, parce qu'il se fait d'ordinaire sur la campagne, ainsi les écrivains appellent porte de la ville les jugements qu'on avait coutume d'y rendre. Celui-là donc se voit le plus fort et la porte de la ville, qui sait que sa cause sera trouvée la meilleure devant des juges équitables. Et ainsi, en témoignant qu'il n'a pas levé la main sur le pupille lors même qu'il avait l'avantage sur lui par la justice de sa cause, Job nous donne un beau motif de crainte et d'humilité comme s'il disait en termes exprès : Je n'ai pas voulu user avec rigueur de mes avantages contre le pupille, lors même que j'avais le dessus en justice (Cf. Les Morales de saint Grégoire, t. III, p. 363-374). "
Question VI
Combien compte-t-on de sorte d’œuvres de miséricorde, tant corporelles que spirituelles ? On en compte sept de chacune de ces deux espèces (Il est bon de se rappeler ici ces deux vers techniques : Consule, carpe, doce, solare, remitte, fer, ora. Visito, poto, cibo, redimo, tego, colligo, condo.). Les œuvres corporelles sont celles-ci : nourrir ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, racheter les captifs, visiter les malades, donner l'hospitalité aux étrangers et ensevelir les morts. Les œuvre spirituelles sont les suivantes : corriger ceux qui pèchent, instruire les ignorants, donner de bons conseils à ceux qui en ont besoin, prier Dieu pour le salut du prochain, consoler les affligés, supporter patiemment les injures, pardonner les p.134 fin p.135 début offenses. Ces devoirs de charité sont si connus des chrétiens et même en partie des peuples les plus barbares, qu'il serait superflu de s'arrêter à les expliquer.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.