Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 155)
4. CLEMENT d’Alexandrie, Stromatum, lib. I : "
Nous voyons le Sauveur lui-même, après avoir distribué des talents aux serviteurs, en les proportionnant à leurs facultés et leur recommandant de les faire valoir ; nous le voyons, dis-je, à son retour, entrer en compte avec eux, louer ceux qui avaient fait profiter le talent mis entre leurs mains, leur promettre pour récompense de ce qu'ils s'étaient montrés fidèle en de petites choses, de les établir sur de plus grandes, et leur dire d'entrer dans la joie de leur maître, pour s'adresser en ces termes au serviteur qui avait enfoui l'argent qu'on lui avait confié pour qu'il le prêtât à intérêt, et qui le rendait tel qu'il l'avait reçu sans en avoir tiré de profit : Serviteur méchant et paresseux, il fallait mettre non argent entre les mains des changeurs, et à mon retour, j'aurais retiré ce qui est à moi (MATTH., XXV, 27). C'est pourquoi le serviteur inutile sera jeté dans les ténèbres extérieures. Fortifiez-vous donc, dit Paul (II Tim., II, 1-2), par la grâce qui est en Jésus-Christ ; et ce que vous m'avez entendu vous recommander devant plusieurs témoins, confiez-le en dépôt à des hommes fidèles qui soient eux-mêmes capables d'en instruire d'autres. L'Apôtre dit encore (ibid., 15) : Mettez-vous en état de paraître devant Dieu, comme un ministre digne de son approbation, qui ne fait rien dont il ait à rougir, et qui sait bien dispenser la parole de vérité. Si donc il se trouve deux fidèles qui prêchent la parole, l'un par écrit, l'autre de vive voix, comment tous les deux ne sont-ils pas dignes d'être admis dans le royaume des cieux, puisqu'ils font l'un et l'autre ce qui dépend d'eux pour que la foi opère par la charité ? Dieu n'est pas cause de la faute que commet celui qui ne sait pas choisir la meilleure part. Aux uns il appartient de faire valoir le talent de la parole qu'ils ont reçu ; aux autres, d'éprouver ce talent et de l'accueillir ou de le rejeter. Le parti qu'ils prendront aura pour juge leur propre conscience. Il y a p.142 fin p.143 début deux manières de propager l’Evangile : l'une est la prédication, l'autre est une vie en quelque sorte angélique. Toutes les deux sont utiles, que ce soit la main qui serve d'instrument, ou que ce soit la langue. Ainsi, celui qui sème dans l'esprit, recueillera de l’esprit la vie éternelle (Gal., VI, 8).
"
" De quelque manière que l'ouvrier du Seigneur sème le divin froment, de quelque manière qu'il fasse croître et qu'il moissonne les épis, on reconnaitra toujours en lui un ouvrier vraiment divin, s'il travaille, dit le Seigneur (JEAN, VI, 27), non pour la nourriture qui se corrompt bientôt, mais pour celle qui subsiste et fait vivre éternellement. La nourriture de l'homme se compose et d'aliments et de paroles. Bienheureux sont les pacifiques, dont la saine doctrine remet dans le droit chemin les voyageurs égarés, nous dégage des ténèbres de l'ignorance, nous conduit à cette paix que donne le Verbe et une vie conforme à la loi de Dieu, et rassasie les âmes affamées de la justice, en leur distribuant le pain céleste (Cf. Les Pères de l’Eglise, t. VI, trad. Genoude). "
5. S. BERNARD, Serm. XXXVI in Cantica canticorum
: " Peut-être paraîtrai-je outré dans la critique que je fais des savants ; peut-être semblerai-je blâmer la science elle-même ainsi que le goût des lettres. Mais loin de moi cette pensée. Je n'ignore pas combien ont été utiles à l'Eglise, et combien le lui sont encore aujourd'hui les travaux de ses docteurs, soit pour réfuter ses ennemis, soit pour instruire les simples. Il suffit que j'aie lu dans l’Ecriture ; Comme vous avez rejeté la science, je vous rejetterai aussi, et je ne souffrirai pas que vous remplissiez les fonctions de mon sacerdoce (OSEE, IV, 67) ; et ces autres paroles : Ceux qui auront été savants brilleront comme les feux du firmament, et ceux qui en auront instruit plusieurs dans les voies de la justice luiront comme des étoiles dans toute l'éternité (DAN., XII, 3). . . . . "
" Toute science est bonne en elle-même, j'entends la science qui a la vérité pour fondement ; mais vous qui n'avez rien de plus pressé, vu la brièveté de la vie, que d'opérer votre salut avec crainte et tremblement, attachez-vous a savoir de préférence et avant tout le reste ce que vous savez être le plus propre à vous le procurer. Est-ce que les médecins des corps ne regardent pas comme une partie de leur art celui de déterminer quels aliments doivent être pris les premiers, quels autres les derniers, et de quelle manière on doit les prendre ? Car, bien que tous les aliments p.143 fin p.144 début soient bons en eux-mêmes comme ayant été créés de Dieu, ils ne le seront pas pour vous, si vous les prenez sans ordre ni mesure. Or, ce que je vous dis des aliments, vous devez le penser de la science. Mais j'aime mieux vous renvoyer à notre maître commun. Car le sentiment que je vous exprime ici n'est pas le nôtre, mais bien plutôt le sien ; ou pour mieux dire, c'est aussi le nôtre, puisque c'est celui de la vérité.
Si quelqu'un se flatte de savoir quelque chose, nous dit le grand apôtre, il ne sait pas même encore de quelle manière il doit savoir (I Cor., VIII, 2). Voyez-vous que celui qui sait beaucoup n'obtient grâce à ses yeux qu'autant qu'il n'ignore pas de quelle manière il doit savoir ? Voyez-vous, dis-je, comment l'Apôtre fait consister dans la manière de savoir tout le fruit et tous les avantages de la science ? Or, qu'entend-il par cette manière de savoir ? Qu'entend-il par ce mot, sinon l'ordre qu'on doit y mettre, l'ardeur avec laquelle on doit s'y porter, la fin qu'on doit s'y proposer ? L'ordre, qui consiste à mettre les premières les choses que l'intérêt du salut réclame de préférence.
L'ardeur, dont le feu ne doit pas s'allumer à un autre foyer qu'à celui de l'amour. La fin, qui ne doit pas être la vaine gloire, la curiosité ou tout autre motif semblable, mais qui doit être votre édification ou celle du prochain. Car il en est qui veulent être savants uniquement pour l'être, et ce n'est là qu'une honteuse curiosité. D'autres veulent être savants pour qu'on sache qu'ils le sont, et c'est là une honteuse vanité. Ces derniers n'échapperont pas à la dent mordante du poète satyrique, qui, dans le vers que je vais rapporter, tourne si bien en ridicule les gens de ce caractère :
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter.
PERSE, satyre I : . . . . . Ton savoir n'est-il rien, Si quelque autre ne sait que tu sais quelque chose !
D'autres veulent être savants pour vendre leur science, soit à prix d'argent, soit pour quelques dignités et c'est là une honteuse avarice. Mais d'autres aussi veulent être savants pour édifier leur prochain au moyen de ce qu'ils savent, et c'est là de la charité. D'autres enfin veulent être savants pour s'aider de ce qu'ils savent à s'édifier eux-mêmes et c'est là de la prudence. De toutes ces classes de savants, il n'y a que les deux dernières qui n'abusent pas de la science, puisqu'il n'y a que ces deux dernières sortes de savants qui recherchent la science dans l'intérêt du bien.
p.144 fin p.145 début Enfin, croyons-en le Psalmiste, l'intelligence de la vérité n'est salutaire qu'à ceux qui la traduisent dans leurs actions (Ps. CX, 10) : Intellectus bonus omnibus facientibus eum (Saint Bernard semble rapporter ici le pronom eum au sujet intellectus, au lieu de le rapporter à timorem Domini du verset précédent comme le font la plupart des traducteurs). Que les autres qui ne le font pas sachent au moins s'appliquer à eux-mêmes ces paroles :
Celui-là est coupable de péché, qui sachant le bien qu'il doit faire ne le fait pas (JAC., IV, 17). Ce qui revient à dire que la nourriture est pernicieuse à celui qui la prend sans la digérer. Car une nourriture qui n'est pas bien digérée engendre de mauvaises humeurs, et porte la corruption dans le corps au lieu d'entretenir ses forces. Ainsi la science entassée sans discernement dans la mémoire qui est comme l'estomac de l'âme, si elle n'est décomposée en nous par le feu intérieur de la charité pour être ensuite distribuée suivant la nature de ses éléments dans les divers organes par lesquels notre âme agit, soit en elle-même, soit au-dehors, en sorte que la bonté de la science que l'on possède se manifeste ou s'exprime, pour ainsi dire, par la bonté de la conduite que l'on montre ; une science de cette espèce n'est-elle pas aussi nuisible au salut de l'âme, qu'une nourriture qui se change en humeurs vicieuses l'est à la santé du corps ? "
Le même, Serm. XXXVII : " Je ne veux pas dire pourtant qu'on doive dédaigner ou négliger la connaissance des lettres, qui est si propre à orner la mémoire, à former l'intelligence et à nous mettre en état d'instruire les autres. Mais il faut que la connaissance de Dieu et de nous-même précède en nous toute autre connaissance, puisque c'est de la double connaissance que je viens de dire que dépend notre salut tout entier. "
6. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Hom. XVII in Evangelia
: " Cherchons donc à compter quels sont ceux que l'onction de nos discours et la vigueur de nos réprimandes ont pu à déterminer à changer de vie et à faire pénitence. Où sont ceux à qui nos leçons ont fait quitter leurs habitudes d'impuretés d'avarice ou d'orgueil ? Voyons comment nous avons fait valoir le talent que Dieu nous a confié. Car il nous a dit : Faites profiter ce talent jusqu’à ce que je vienne (LUC, XIX, 17). Le voici qui vient ; le voici qui nous demande compte du profit que nous avons pu faire. Quelles âmes gagnées à lui par le travail de notre zèle avons-nous à lui présenter ? Où est le fruit de nos prédications ? Combien d'âmes qui composent notre moisson spirituelle pouvons-nous offrir au maître du champ p.145 fin p.146 début où nous avons travaillé, pour qu'il les reçoive dans ses greniers ? Représentons-nous vivement ce jour si redoutable pour chacun de nous, où le juge viendra et entrera en compte avec ses serviteurs pour les talents qu'il leur aura données à faire valoir. Le voici dans l'état effrayant de sa majesté, entouré des chœurs des anges et des archanges. A ce jugement sévère auront à comparaître tous les élus, tous les réprouvés, et la vie de chacun, dans ses détail les plus minutieux, sera produite au grand jour. Là on verra s'avancer Pierre, amenant à sa suite, et comme en triomphe, la Judée convertie. On verra de même s'avancer Paul, entraînant après lui, pour ainsi dire, le monde entier. Là on verra André faisant de l'Achaïe instruite par ses prédications, le fondement de sa gloire. On verra Jean, on verra Thomas, offrant à la vue du souverain juge, celui-là l'Asie convertie par ses soins, celui-ci les Indes. Là paraîtront glorieux tous ces chefs du troupeau de Jésus-Christ, qui par leurs saintes prédication sont fait entrer dans le bercail tant d'âmes fortunées. Lors donc que tous ces pasteurs, chacun avec le troupeau qu'il aura conquis, auront défilé sous les yeux du pasteur éternel, nous, misérables, qu'aurons-nous à dire pour nous justifier de paraître devant le Seigneur sans profit que nous ayons fait, nous qui avons bien le nom de pasteurs, mais qui ne pouvons montrer de brebis que nous ayons nourries ? Quoi ! nous portons ici-bas le nom de pasteurs, et au jugement final nous n'aurons pas une seule brebis à notre suite ! "
Question VII
Quelles preuves l’Ecriture nous fournit-elle à ce sujet ?
L’Ecriture nous fournit à ce sujet de très-belles preuves, telles que sont en particulier ces paroles d'Isaïe ou plutôt de Dieu même, dont ce prophète était l'organe : Faites part de votre pain à celui qui a faim, et recevez sous votre toit ceux qui n'ont pas d'asile : lorsque vous voyez un homme nu, donnez-lui des vêtements, et ne méprisez point la chair dont vous êtes formé. Des magnifiques fruits qu'on recueille de l'accomplissement de ce devoir nous sont marqués par les paroles qui suivent immédiatement dans ce même chapitre d'Isaïe : Alors votre lumière brillera comme l'aurore ; vous recouvrerez bientôt votre santé ; votre justice marchera devant vous, et la gloire du Seigneur vous protégera. Et Jean, cet apôtre de la charité, qui n'ouvre la bouche, pour ainsi dire, que pour nous recommander la miséricorde nous dit entre autres p.146 fin p.147 début enseignements : Si quelqu'un a des biens de ce monde, et que ayant son frère en nécessité, il lui ferme son cœur et ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, n'aimons pas de paroles ni du bout des lèvres mais par des œuvres et des effets. Car c'est par là que nous pourrons connaître si nous sommes enfants de la vérité.
Ce sont ces œuvres des fidèles et des véritables justes que Jésus-Christ reconnaîtra et louera solennellement en ce grand jour du jugement dernier ; c'est pour les avoir accomplies qu'ils recevront de lui la récompense promise, et cette couronne de justice qui leur sera due, parce qu'ils auront été miséricordieux. Ce n'est même qu’à condition qu'ils aient été miséricordieux, qu'il leur donnera ce nom de justes.
Or, ces sortes d'œuvre assureront d'autant plus les droits du chrétien à la véritable gloire et à la récompense éternelle qu'on s'y sera conduit avec plus de sincérité, d'empressement et de générosité, en y donnant le moins de place possible à la vanité et à la cupidité humaines, et en les rapportant sans détour à la gloire de Dieu et à l'intérêt du prochain. On doit donc bien faire attention aux avertissements suivants de nos livres saints : Que celui qui fait l'aumône la fasse avec simplicité. - Que celui qui exerce les œuvres de miséricorde le fasse avec joie. - Ne détournez votre visage d'aucun pauvre. - Soyez charitable en la manière que vous pourrez. - Dieu aime celui qui donne de bon cœur. - Faites tous vos dons avec un visage gai. - Heureux et aimable l'homme qui exerce la miséricorde et qui prête volontiers. C'est bien sous de pareils traits que Jésus-Christ, dans saint Luc, nous dépeint le Samaritain, en nous présentant dans sa conduite un admirable modèle de l'humanité et de la charité franche avec laquelle nous devons secourir ceux mêmes qui n'adoreraient pas le même Dieu que nous, ou qui nous seraient inconnus, ou qui seraient indignes de nos secours. Celui au contraire qui sèmera peu recueillera peu, comme dit l'Apôtre. Mais c'est assez nous être étendu sur les œuvres corporelles de miséricorde.
p.147 fin p.148 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. ISAIE, LVIII, 1-12 : " Crie avec force, ne te lasse point ; fais retentir ta voix comme les éclats de la trompette ; annonce à mon peuple ses crimes, à la maison de Jacob ses prévarications. - Chaque jour ils m'interrogent, ils veulent savoir mes voies, et comme un peuple ami de l’innocence et qui n'aurait point violé ma loi, ils invoquent la justice, ils veulent défendre leur cause devant moi. - Nous avons jeûné, disent-ils ; pourquoi n'avez-vous pas daigné regarder nos jeûnes ? Nous avons affligé nos âmes ; pourquoi ne vous en êtes-vous pas mis en peine ? Parce que vous suivez vos caprices en vos jours de jeûnes, et que vous exigez durement le prix de vos services. - Ne jeûnez-vous que pour susciter des procès et des querelles, et pour frapper impitoyablement vos frères ? Cessez de pareils jeûnes, si vous voulez que le ciel entende vos cris. - Le jeûne que je demande consiste-t-il en ce qu'un homme, tout le jour dans la douleur, courbe sa tête comme un jonc, et dorme dans un cilice et sur la cendre ? Est-ce là ce que vous appelez un jeûne et un jeûne agréable au Seigneur ? - Le jeûne que j'approuve n'est-il pas plutôt celui-ci ? Rompez les chaines de l'impiété, déchargez de leurs fardeaux ceux qui en sont accablés, rendez la liberté à ceux qui sont opprimés et brisez tout joug injuste. - Partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit ceux qui n'ont pas d'asile. Lorsque vous voyez un homme nu, donnez-lui des vêtements, et ne méprisez point la chair dont vous êtes formé.
p.148 fin p.149 début - Alors votre lumière brillera comme l'aurore, et je vous rendrai la santé ; et votre justice marchera devant vous, et la gloire du Seigneur vous protégera. - Alors vous invoquerez le Seigneur, et il vous exaucera ; à votre premier cri le Seigneur répondra : Me voici. Si vous détruisez l'oppression parmi vous ; - si vous cessez vos menaces et vos paroles outrageantes ; - si votre cœur s'attendrit à la vue du pauvre, et si vous versez la consolation dans l'âme affligée, votre lumière luira dans les ténèbres et les ténèbres seront pour vous comme le soleil en plein midi. - Le Seigneur vous donnera un repos que rien ne pourra troubler ; il remplira votre âme de ses splendeurs et donnera à vos os une jeunesse nouvelle ; vous deviendrez comme un jardin toujours arrosé, et comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais. - Les lieux laissés déserts pendant des siècles deviendront pour vous des villes remplies d'édifices, vous relèverez vos murs laissés en ruine depuis de longues années, et on vous glorifiera de ce que les campagnes auront été repeuplées et les chemins fréquentés de nouveau. "
3. JACQUES, II, 13-17 : " Celui qui n'aura point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde ; mais la miséricorde s'élèvera au-dessus de la rigueur du jugement. - Mes frères, que servirait-il à quelqu'un de dire qu'il a la foi, s'il n'a pas les œuvres ? La foi pourrait-elle le sauver ? - Si votre frère ou votre sœur n'a ni de quoi se vêtir ni ce qui lui est nécessaire chaque jour pour vivre, - et que l'un d'entre vous lui dise : Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous couvrir et de quoi manger, sans lui donner ce dont il a besoin pour le soutien de son corps, à quoi lui serviront vos souhaits ? Ainsi la foi qui n'est pas accompagnée des bonnes œuvres est morte en elle-même. "
4. MATTHIEU, XXV, 34-35, 37, 46 : " Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. J’ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m'avez recueilli, etc. - Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim et que nous vous avons donné à manger, et avoir soif et que nous vous avons donné à boire, etc. . . ? Et ceux-ci iront au supplice éternel et les justes à la vie éternelle. "
5. LUC, XIV, 12-U : " Il dit aussi à celui qui l'avait invité : p.149 fin p.150 début Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, n'y conviez ni vos amis, ni vos frères ni vos amis, ni ceux de vos voisins qui seront riches, de peur qu'ils ne. vous invitent ensuite à leur tour, et qu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils auront reçu de vous. - Mais lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles ; - et vous serez heureux de ce qu'ils n'auront pas le moyen de vous le rendre ; car cela vous sera rendu dans la résurrection des justes. "
11. LUC, X, 33-35 : " Un Samaritain passant par-là vint à lui, et le voyant il fut touché de son état. - Puis s'approchant de lui, il lui banda ses blessures, après y avoir versé de l'huile et du vin ; et le mettant sur son cheval, il le conduisit dans une hôtellerie et en prit soin. - Le lendemain, il tira deux deniers de sa poche, et les donna à l'hôte en lui disant : Ayez soin de cet homme, et tout ce que vous dépenserez de plus pour lui, je vous le remettrai à mon retour. "
1. S. BASILE, Homélie sur les riches avares, qui est la septième des homélies de ce saint sur divers sujets ; voir plus haut, article des péchés capitaux, question IV, témoignage 2, tome III, page 427 et suiv.
2. S. AMBROISE, Sermon 81 (c'est le même que la sixième homélie de saint Basile contre les riches avares)
: " Si vous trouvez difficile, ô homme, d'imiter la magnificence de la libéralité divine, imitez au moins la terre qui vous porte ; si vous ne pouvez élever vos regards vers le ciel, abaissez-les du moins à vos pieds. Fructifiez, comme le fait la terre ; prenez garde de vous montrer inférieur à un élément insensible. La terre ne réserve pas à son propre usage les fruits qu'elle produit, mais elle les met à votre service. Et vous, vous en accaparez la possession ; vous les ramassez dans vos greniers pour être seul à en jouir. Si c'est là votre maladie de vouloir que tout soit à vous, voici le remède salutaire que j'ai à vous proposer : Le bienfait de celui qui donne profite plus à celui qui le donne qu'à celui qui le reçoit. Car, si le don de l'aumône reste à l'indigent, le mérite de l'aumône, avec la récompense qui lui est due, reste au bienfaiteur. C'est, par p.150 fin p.151 début exemple, un pauvre affamé que vous avez nourri ; sa faim en est apaisée, c'est vrai, mais ce que vous lui avez donné vous sera rendu à vous-même avec usure. Si vous criez à l'impossible, considérez le froment qu'on sème en terre ; ne profite-t-il pas plus encore à celui qui le sème qu'à la terre qui le reçoit ? Ainsi en est-il de ce que vous donnerez aux pauvres ; la bonté divine le fera fructifier et vous en rapportera les fruits. En cultivant le champ de l’aumône, proposez-vous donc de semer pour le ciel. Jetez en vous, vous crie le Prophète, les semences de la justice (OSEE, X, 12). Pourquoi donc vous donner tant de peine, pourquoi tant vous tourmenter à renfermer dans des murs de bouc et de briques ce que vous appelez vos richesses ? N'avez-vous pas lu dans l'Ecriture qu'un nom honorable vaut mieux que beaucoup de richesses (Prov., XXII, 1) ? Si donc c'est la gloire que vous cherchez à retirer comme fruit de vos richesses, sachez qu'il vaut mieux être appelé le père des milliers de fils qui vous seront nés de vos aumônes, que le possesseur de mille écus d'or. Car il nous faudra quitter, même malgré nous, tous ces biens terrestres ; au lieu que la conscience de vos bonnes œuvres vous accompagnera jusque devant le tribunal de Dieu. Et considérez quelle gloire ce sera pour vous en ce moment-là de vous voir entouré de tout ce peuple que vous aurez nourri des fruits de vos récoltes et qui, en présence de votre souverain juge, vous appellera avec l'accent de la reconnaissance son pasteur, son tuteur, son père compatissant et miséricordieux. Que si l'on voit des magistrats dépenser presque tout leur patrimoine à l'entretien d'acteurs de théâtres, d'athlètes, de gladiateurs et d'autres hommes de néant pour pouvoir se procurer pendant une heure seulement, et sans autre profit, les applaudissements de la multitude, hésiterez-vous à répandre avec profusion ces largesses dont je vous parle, qui auront Dieu pour juge, et pour acclamateurs toute la troupe des anges, pour approbateurs enfin tout ce qui a jamais existé de saints personnages ; applaudissements, panégyriques qui ne finiront pas avec le jour, mais qui retentiront dans toute l'éternité en même temps que vous sera décernée non une couronne d'or, mais la couronne de justice, et que vous jouirez de la considération non des habitants d'une seule ville, mais de tout l'empire céleste. Et tous ces avantages, vous vous les assurerez soulageant les pauvres, en subvenant aux besoins des indigents ; et ce sera au prix de quelque peu d'aliments corruptibles, que vous vous procurerez dans le ciel une gloire incorruptible et qui durera toute l’éternité. "
p.151 fin p.152 début " De même que ceux dont le cerveau est dérangé voient, à la place des objets qu'ils ont sous les yeux, les fantômes qu'ils se forment dans leur imagination ; ainsi l'esprit de l'avare, obsédé par sa passion, ne se représente autre chose que de l'or, de l'argent et des revenus. Il contemple l'or bien plus volontiers qu'il ne fait le soleil lui-même. Les prières mêmes qu'il adresse à Dieu ont l'or pour objet ; si tout allait au gré de ses désirs, il n'y aurait plus que de l'or dans le monde. Pour vous, mes frères si vous voulez m'en croire, ouvrez vos greniers, donnez un écoulement à vos richesses ; qu'elles se répandent en aumônes qui soient pour la multitude des pauvres ce que sont pour les terres altérées les eaux d'un fleuve distribuées avec intelligence entre mille et mille canaux. Ignorez-vous donc que l'eau des puits est d'autant meilleure pour la santé et d'autant plus abondante, qu'on la tire plus souvent, et qu'au contraire, si elle reste stagnante, elle devient inutile et se corrompt, tandis que si elle était remuée et utilisée, elle suffirait aux besoins de tout un peuple ? Faites donc une ample moisson des fruits que devront vous rapporter vos richesses, je veux dire des prières des pauvres et de l'intercession des saints, qui, se souvenant de tous vos bons offices, les représenteront à votre juste juge, et en solliciteront pour vous auprès de lui la digne récompense. Gardons-nous bien d'imiter ce malheureux riche qui, dans le moment même où il s'occupait de construire des greniers pour y ramasser ses récoltes et s'inquiétait des moyens de faire face aux dépenses à venir, enlevé tout-à-coup par la mort à ses immenses possessions, se voit traîné devant le tribunal terrible, où il a pour accusatrice l'avarice même dont il s'était fait toute sa vie sa compagne la plus fidèle sans que personne soit là pour le défendre ou pour intercéder en sa faveur.
Il regarde tout autour de lui cette multitude de saints qui sont comme autant d'assesseurs au tribunal de Dieu ; il cherche d'un œil inquiet s'il n'en trouvera pas quelqu'un dont il ait gagné les bonnes grâces par quelque service rendu ici-bas, et nulle part il n'en trouve, pas même un seul. Pas un seul qui dise de lui au juge suprême : Seigneur, il mérite que vous lui fassiez grâce ; car il a aimé notre peuple (LUC, VII, 2), et il vous a bâti une église.
Point de veuves qui s'avancent vers Pierre les larmes aux yeux pour le prier en sa faveur, en lui représentant les vêtements qu'elles auraient reçus de sa libéralité (Act., IX, 39). Personne donc qui ait pitié de lui, parce qu'il n'aura eu lui-même pitié de personne. Car, s'il est écrit : Heureux les miséricordieux p.152 fin p.153 début parce qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde (MATTH., V, 7), et encore : Donnez, et il vous sera donné (LUC, VI, 58) ; il est écrit aussi : On vous mesurera à la même mesure à laquelle vous aurez mesuré les autres (ibidem). . . . . "
" Ne devriez-vous pas rendre grâces à Dieu, en même temps que vous réjouir de ce qu'au lieu d'être réduit vous-même à la mendicité et d'aller de porte en porte solliciter les secours d'autrui, vous voyez les autres assiéger toutes les portes de votre maison et implorer votre pitié ? Mais loin de là, vous ne donnez qu'à contrecœur et d'un air chagrin ; vous fuyez devant ces solliciteurs importuns que le besoin attache à vos trousses, comme si vous ne méritiez pas peut-être d'être plutôt du nombre de ces mendiants que la faim dévore et que vous laissez périr d'inanition à votre porte. Au fond, si je considère l'immense étendue de vos désirs et tout ce qui vous manque, vous êtes pauvre et dénué de tout bien. Car, puisque vous n'avez ni humanité, ni charité, ni foi, ni espérance en Dieu, ni compassion pour les indigents, qu'y a-t-il de plus pauvre que vous ? et quelle mendicité peut égaler la misère de votre état ? Votre partage sera avec les teignes et les rats qui rongent vos provisions. Sans les ravages que font ces animaux dans vos greniers, sans la certitude qui vous en revient de la perte immanquable et imminente de vos provisions, qui pourrait réussir à vous persuader d'en faire la moindre largesse ? Mais vous allez me dire : Quelle injustice puis-je commettre en gardant ce qui est à moi, si je n'usurpe en rien les possessions d'autrui ? Ce qui est à moi ! quelle expression insolente ! Eh ! qu'avez-vous donc apporté en ce monde de tout ce que vous ramassez avec tant de soin ? Quand vous avez vu pour la première fois la lumière du jour, quand vous êtes sorti du ventre de votre mère quels biens aviez-vous en votre propriété ? Apprenez de l'apôtre saint Paul l'état où vous étiez quand vous êtes venu au monde. Il vous dira : Nous n'avons rien apporté à ce monde, et nous n'en remporterons rien non plus (I Tim., VI, 7). Ayant donc la nourriture et le vêtement, ne demandons rien de plus. La terre a été donnée à tous les hommes pour qu'ils la possèdent en commun. Que personne n'ait l'audace d'appeler sa propriété ce qu'il prend au-delà de son besoin, ou ce qu'il a usurpé par violence sur la propriété commune de tous. Quoi qu'il en soit, vous êtes sorti nu du sein de votre mère et vous rentrerez nu dans le sein de la terre (Job, I, 21). Si vous pensez que la terre soit l'ouvrage du hasard, vous êtes un impie en même temps qu'un ignorant, p.153 fin p.154 début qui ne savez pas même qu'il existe un Dieu ; mais si au contraire vous reconnaissez que la terre doit son existence et sa fertilité au bienfait de la création, soyez donc reconnaissant envers le Créateur, et demandez-vous à vous-même pourquoi il vous a donné plus qu'il n'a donné aux autres. Est-ce que Dieu est injuste, pour faire des partages aussi inégaux des biens nécessaires au soutien de la vie, pour faire que vous regorgiez de biens, tandis que les autres périssent de misère ? N'a-t-il pas eu plutôt pour but en cela de vous faire, vous, le représentant de sa bonté, et de faire mériter aux autres une couronne en éprouvant leur patience ? Et vous, mettant sous clef tous ces biens reçus de la main libérale de Dieu, vous pensez ne commettre aucune injustice en gardant pour vous seul ce qui servirait à nourrir des familles entières ? Y a-t-il homme plus injuste, plus rapace, plus avare que celui qui fait des moyens d'alimentation de tout un peuple la matière, je ne dis pas de son bien-être, mais de son luxe et de ses voluptés ? R fuser aux indigents ce qu'on peut leur donner quand on a tout en abondance, ce n'est pas un moindre crime que celui d'usurper le bien d'autrui. Le pain que vous gardez appartient à ceux que la faim dévore ; les vêtements que vous tenez renfermés appartiennent à ceux qui sont nus ; l'argent que vous enfouissez dans la terre appartient aux malheureux débiteurs détenus dans les prisons. Sachez donc que vous êtes autant de fois envahisseur du bien d'autrui, que vous refusez de secours à ceux que votre fortune vous permet de soulager. "
3. Le même, cité par Gratien, dist. 86 :
" Donnez à manger au malheureux qui meurt de faim. Qui que vous soyez qui, tandis que vous pourriez en nourrissant un homme lui sauver la vie, lui refusez la nourriture, vous vous rendez coupable de sa mort. "
4. Le même, liv. III des Devoirs des ministres sacrés, c. 6 : " L'intérêt ne doit pas l'emporter sur la vertu, mais la vertu sur l'intérêt ; j'entends ici par intérêt ce qu'entend le vulgaire. Il faut mortifier l'avarice, détruire la concupiscence. L'homme ami de la sainteté s'abstient de toute espèce de trafic, parce que chercher à augmenter son gain, c'est le propre de l'intrigue, et non de la droiture. Un autre a dit (Prov., XI, 16) : Celui qui spécule sur le blé est maudit du peuple. "
" Pourquoi joindre la fraude à une honnête industrie ? Pourquoi envier aux besoins des hommes les productions qui naissent pour tous ? Pourquoi créer une disette factice, forcer les malheureux de souhaiter des années de stérilité ? En effet, privés des p.154 fin p.155 début bienfaits de l’abondance, grâce à vous qui faites enchérir le blé, qui le cachez, ils aimeraient mieux que la terre ne produisît rien, que de vous voir trafiquer de la détresse publique. Vous faites des vœux pour la disette de blé, pour le manque d'aliments ; vous gémissez quand la moisson est riche : vous déplorez la fécondité de la terre ; c'est un malheur pour vous que les greniers des autres soient remplis ; vous cherchez à deviner quand l'année sera bonne, quand elle sera mauvaise. Vous vous félicitez que le malheur ait répondu à vos veux, et que personne n'ait fait de récolte. Alors vous vous réjouissez que votre moisson soit venue à bien ; la misère publique fait votre richesse, et c'est là ce que vous appelez de l'industrie, du soin, quand ce n'est que ruse et fourberie ; vous appelez remède le plus triste et le plus honteux des maux. Appellerai-je cela un vol ou un commerce ? . . . Vous choisissez, comme un voleur habile, le moment où vous pourrez ronger plus avant les entrailles des malheureux. Vous augmentez vos prix de tous les intérêts cumulés, des dangers devenus plus pressants ; vous cachez le blé comme un avare, vous le mettez à l'enchère et l'usure décuple vos provisions. Pourquoi, dans vos vœux criminels, appeler la disette et la famine ? Ne reste-t-il plus de blé ? L'année qui viendra à la suite en sera-t-elle plus mauvaise ? Votre bonheur, c'est la misère publique. "
" Joseph, loin de fermer ses greniers, les ouvrit à tout le monde ; il ne chercha pas à profiter de ses provisions, mais il assura des ressources pour l'avenir. Il ne demanda rien pour lui, mais, par de prudentes mesures, il prévint à jamais les suites terribles d'un semblable malheur. "
" Vous avez vu comment, dans l'Evangile, Notre-Seigneur Jésus-Christ fait parler un riche dont les terres avaient extraordinairement rapporté. Que ferai-je ? dit-il (LUC, XII, 48) ; je ne sais où placer mes récoltes, j'abattrai mes greniers pour en construire de plus grands ; et il ignorait si, la nuit suivante, Dieu ne rappellerait pas son âme. Il ne savait que faire, il délibérait comme si les aliments lui avaient manqué ; ses greniers étaient trop petits pour contenir ses récoltes et il se croyait dans le besoin. "
" Salomon a donc eu raison de dire : Que celui qui possède du froment le laisse aux nations, et non à des héritiers parce que les fruits de l'avarice ne font pas partie de l'héritage. Le bien mal acquis est vite dissipé par les dilapidations étrangères. Et il p.155 fin p.156 début ajoute (Prov., XI, 26) : Celui qui entasse les récoltes est maudit du peuple ; béni soit celui qui les partage. Vous voyez que votre devoir est de faire largesse de votre blé, et non amas d'argent. Ce n'est pas là une chose utile, puisqu'elle offense plus l'honnêteté qu'elle n'offre d'avantages. "
5. Ibidem, c: 7 : " Peut-on ne pas blâmer sévèrement ceux qui, refusant un asile aux étrangers, les expulsent au moment où ceux-ci ont le plus besoin de secours, les excluent des largesses de notre commune mère, leur dénient une part dans les biens qui sont la propriété de tous, rompent ainsi les nœuds de la fraternité et rejettent, au temps de la disette, ceux qui ont vécu avec eux sous l'empire des indues lois ? Les bêtes ne se proscrivent pas entre elles, et l'homme chasse l'homme ! La nourriture que la terre fournit, les bêtes se la partagent ; elles viennent au secours des animaux de leur espèce : et l'homme combat son semblable, quand il devrait ne rester étranger à rien de ce qui tient à l'humanité. "
" Combien il était plus sage ce vieillard qui, au milieu d'une famine cruelle, alors que toute la cite, pressée par la faim, demandait à grands cris que les étrangers fussent immédiatement renvoyés, se chargeait seul de l'administration de la ville, dont aucun autre ne se reconnaissait capable, et, rassemblant ceux d'entre les citoyens que leur fortune plaçait au premier rang, leur tint ce langage : " Il y aurait autant de barbarie pour nous à renvoyer des étranger qu'à dépouiller un homme, qu’à refuser de la nourriture à celui qui meurt de faim. Quoi ! nous accordons des aliments aux chiens qui approchent de nos tables, et nous en refusons à des hommes ! N'est-ce pas une dureté gratuite que de laisser périr tant de gens qui déjà sont en proie aux horreurs d'un cruel fléau ? de priver la ville de cette foule nombreuse qui nous rendait de si grands services, soit en nous procurant des provisions, soit en se livrant aux soins d'un utile commerce ? La faim qu'endurent les autres ne soulage personne. On peut faire durer plus longtemps les vivres, mais non éteindre la famine ; en laissant mourir tant de cultivateurs, tant de bras nécessaires à l'agriculture, on se prive de blé pour toujours. Ainsi nous bannirons ceux qui se dévouaient aux plus dures fatigues, afin de pourvoir à notre entretien ! et nous refuserons des vivres, dans un moment de disette, à ceux qui nous en ont fourni dans tous les temps ! Que de services ne nous rendent-ils pas aujourd'hui même ? L'homme ne vit pas seulement de pain p.156 fin p.157 début (Deut., VIII, 3 ; MATTH., IV, 4). Ce sont des membres de notre famille ; plusieurs d'entre eux nous sont alliés. Rendons-leur ce que nous en avons reçu. Mais, dira-t-on peut-être, nous craignons d'augmenter la rareté des subsides. Loin d'appauvrir, la bienfaisance enrichit toujours ceux qui l'exercent. Et puis il est facile de remplacer, en les rachetant avec l'argent de nos collectes, les provisions qu'il aura fallu leur distribuer. Si ceux-ci viennent à nous manquer, ne faudra-t-il pas plus tard nous procurer à prix d'or de nouveaux cultivateurs ? Il nous en coûtera bien moins de pourvoir à l'entretien de ceux que nous avons, que de nous en procurer de nouveaux. Où aller chercher, où trouver des hommes que nous puissions leur substituer ? Ajoutez que s'il s'en présente qui soient étrangers à l'agriculture, qui se soient occupés d'autres soins, nous pourrons grossir le nombre de .nos colons, mais sans profit pour la culture. "
" Que dirai-je de plus ? La collecte fut faite, le froment acheté et sans diminuer les ressources de la ville, le saint vieillard procura des vivres aux étrangers. Que cet acte dut avoir de mérite aux yeux de Dieu ! Qu'il dut paraître honorable aux yeux des hommes ! A quels éloges ne dut pas prétendre ce grand citoyen, lorsqu'en montrant à l'empereur la population entière d'une province, il put lui dire avec vérité : C'est moi qui vous ai conservé tous ces sujets ; cette foule d'hommes doit la vie à la munificence du sénat c'est par lui qu'ils ont été arrachés à une mort certaine (Cf. Chefs-d’œuvre des Pères de l'Eglise, etc., t. VI, p. 392-401). "
6. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Pastoral, 3e partie, admonit. 22 : " Il y a des gens qui, sans convoiter le bien d'autrui, ne font point part aux pauvres de celui qu'ils possèdent ; il faut les instruire autrement que ceux qui, tout en donnant leur bien, ne laissent pas d'usurper celui des autres. Il faut dire aux premiers que tous les hommes ont été formés de la même terre, que cette terre appartient également à tous, et qu'ainsi ses productions doivent servir aux besoins de tous. Ils ont tort de se croire innocents, ceux qui s'approprient ce que Dieu a créé pour l'usage commun. Ils deviennent en quelque sorte homicides, en ne partageant point avec les autres ce qu'ils ont reçu ; ils tuent, pour ainsi dire, chaque jour autant de malheureux qu'ils en laissent mourir de faim, en se réservant ce que Dieu avait destiné à l'usage commun. En effet, lorsque nous donnons aux indigents ce qui leur p.157 fin p.158 début est nécessaire, nous ne faisons que leur rendre ce qui leur appartient ; nous ne nous dépouillons point en leur faveur, et nous accomplissons plutôt un juste devoir qu'une œuvre de miséricorde. C'est ce qui a fait dire à la vérité elle-même, nous expliquant la manière de remplir avec prudence le devoir de la charité : Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes (MATTH., VI, 4). Le Psalmiste exprimait la même pensée, lorsqu'il disait : Il a répandu avec profusion ses liens dans le sein des pauvres, sa justice subsistera dans les siècles des siècles (Ps. CXI, 9) ; puisque après avoir averti qu'il parlait de la miséricorde exercée envers les pauvres, il appelait justice l’accomplissement de ce devoir (Les actes de charité exercés envers nos semblables, sont en même temps des actes de justice, considérés par rapport à Dieu ; c'est-à-dire, que bien que nos semblables n'aient aucun droit rigoureux de les exiger de nous, Dieu a rigoureusement le droit d'exiger que nous remplissions envers nos semblables ces sortes de devoirs. C'est en ce sens seulement qu'on doit entendre les paroles du psaume, et l'explication qu'en donne saint Grégoire. - Voir là-dessus la Somme de saint Thomas ; 2a 2æ, q. 33, art. 8). C'est qu'en effet il est juste d'user en commun avec ses semblables des biens qu'on a reçu de Dieu, qui est notre maître commun. De là aussi cette maxime de Salomon : Celui qui est juste donne, et ne cesse point d'agir (Prov., XXI, 26). " " On doit les avertir aussi de bien considérer que le cultivateur s'irrite contre le figuier stérile et qu'il se plaint de le voir occuper inutilement la terre. Car ce figuier qui occupe inutilement la terre, c'est l'avare qui tient inutile ce qui pourrait servir à en soulager d'autres dans leurs besoins, et qui couvre ainsi de l'ombre mortelle de sa stérilité le terrain qu'une âme miséricordieuse aurait rendu fertile en bonnes œuvres en y faisant pénétrer la chaleur vivifiante de sa charité. Ces hommes ont coutume de dire pour excuse : Nous n'usons que de nos droits ; nous n'empiétons point sur le bien d'autrui ; et si nous ne faisons rien qui mérite récompense nous ne commettons d'un autre côté aucun crime qui mérite châtiment. Ces gens-là ne pensent ainsi, que parce qu'ils ferment l'oreille de leur cœur aux instructions célestes. Car l'Evangile ne dit pas de ce riche qui était revêtu de pourpre et de lin, et se traitait tous les jours magnifiquement, qu'il ait usurpé le bien d'autrui, mais seulement qu'il rendait infructueux, faute de bonnes œuvres, les biens dont il avait la propriété ; et cependant, à la fin de ses jours, il eut l'enfer pour p.158 fin p.159 début partage, non qu'il eût fait des actions criminelles en elles-mêmes, mais parce que, par un usage immodéré de ses propres biens, il s'était livré tout entier à des plaisirs d'ailleurs permis. " " Dites à ces hommes égoïstes que leur conduite est, avant tout, offensante pour le Seigneur, parce qu'ils ne lui offrent aucun sacrifice de miséricorde, à lui à qui ils doivent tout ce qu'ils possèdent. C'est pourquoi le Psalmiste disait (Ps. XLVIII, 8-9) : Personne ne pourra compter à Dieu sa rançon ; personne n'aura de quoi racheter son âme. Donner à Dieu sa propre rançon, c'est reconnaître par de bonnes œuvres les grâces dont il nous prévient. De là vient que saint Jean s'écrit (LUC, III, 9) : La cognée est déjà à la racine de l’arbre ; tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Que ceux qui se flattent d'être innocents parce qu'ils ne dépouillent point leur prochain, redoutent les coups de cette cognée qui les menace, et qu'ils sortent de l'assoupissement ou les plonge une imprudente Sécurité, de peur qu'ils ne soient enlevés du champ de la vie présente comme des arbres stériles, eux qui négligent de porter le fruit des bonnes œuvres. "
7. S. GREGOIRE de Tours, Lib. de gloriâ confessorum, c. 108 : " Ce que racontent plusieurs nous confirme la vérité du fait suivant : Un pauvre vieillard, couvert de haillons, vint à un port de mer demander l'aumône aux nochers d'un navire ; et s'adressant avec une sorte d'importunité à celui qui était le plus considérable de l'équipage, il lui disait : Donnez-moi quelque chose. Celui-ci lui répondit en colère : Laisse-moi, je te prie, en repos, vieillard décrépi, et ne me demande quoi que ce soit, car nous n'avons rien ici que des pierres. Le pauvre lui dit : Si vous appelez des pierres toutes les choses qui sont dans ce navire, qu'elles se convertissent toutes en pierres. Et à la même heure, tout ce qu'il y avait dans le navire de ce qu'on peut manger fut converti en pierre. Moi-même j'ai vu des dattes et des olives des provisions de ce navire ainsi converties en pierres plus dures que le marbre ; car, bien qu'elles eussent pris la dureté des cailloux, elles ne changèrent pas pour cela de couleur, mais elles conservèrent leur forme et leur apparence. Quant au maître du navire, qui eut regret en son âme de la parole qu'il avait dite au vieillard, il le fit chercher partout, mais on ne put jamais le trouver. On dit aussi qu'il envoya dans beaucoup de villes de ces fruits changés en cailloux, afin que cela pût servir d'exemple à tout le monde, et engager à ne rien faire à l'avenir de semblable. "
p.159 fin p.160 début " Impudente avarice, voilà quels sont tes effets : tu as appauvri cet homme qui pensait s'enrichir en refusant à un pauvre ce que celui-ci lui demandait (Cf. Œuvres de saint Grégoire de Tours, ancienne traduction). "
8. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Pastoral, 3e partie, admonit. 21 : " Dites donc à ceux qui ont l'habitude de distribuer charitablement leurs biens aux pauvres de se considérer en ce monde comme les économes du Père céleste, et de remplir cette fonction avec d'autant plus d'humilité, qu'ils savent que les biens qu'ils distribuent ne leur appartiennent pas. Dites-leur de ne point s'enorgueillir, mais de rester saisis d'une crainte salutaire en accomplissant ce devoir. Car ils doivent veiller avec soin à ne point distribuer d'une manière indigne les richesses qui leur sont confiées, soit en donnant à ceux qui ne doivent rien recevoir, et en ne donnant rien à ceux qui méritent quelque chose, soit en accordant beaucoup à ceux à qui il faudrait peu, et en accordant peu à ceux qui auraient dû recevoir beaucoup. Qu'ils prennent garde, en agissant avec précipitation de faire des aumônes inutiles, ou en agissant avec lenteur, de faire cruellement attendre ceux qui ont réellement besoin. Qu'ils ne donnent point pour qu'on leur en ait de la reconnaissance ; que l'amour des vaines louanges ne ralentisse pas le zèle de leur charité. Qu'ils ne donnent point avec chagrin ; qu'ils n'aient point trop de joie des aumône qu'ils font, et qu'après avoir rempli leur devoir, ils ne s'en applaudissent pas, de crainte de perdre par cette vanité tout le mérite de leurs bonnes œuvres. Pour qu'ils ne s'attribuent point à eux-mêmes leurs aumônes, ils n'ont qu'à méditer ces paroles de saint Pierre (I PIERRE, IV, 11) : Si quelqu'un exerce quelque ministère, qu'il l'exerce comme n'agissant que par la vertu que Dieu lui donne. Pour qu'ils ne s'applaudissent point immodérément de leurs bonnes actions, redites-leur ces paroles du Christ (LUC, XVII, 10) : Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous étions obligé de faire. Pour qu'ils ne gâtent point leurs libéralités par une humeur chagrine, faites-leur entendre ce qu'a dit saint Paul (II Cor., IX, 7) : Dieu aime celui qui donne avec joie. Pour qu'ils ne se montrent point charitables par amour pour les vaines louanges, répétez-leur ces paroles (MATTH., VI, 5) : Lorsque vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite ; c'est-à-dire, que p.160 fin p.161 début la gloire de ce monde ne soit pour rien dans vos actes de charité et que l'envie de mérite l'estime des hommes ne vous guide point dans vos bonnes œuvres. Pour les empêcher de donner avec l’intention de recevoir une récompense, rappelez-leur ce qui est écrit (LUC, XIV, 12) : Lorsque vous invitez à dîner ou à souper, n'invitez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni ceux de vos voisins qui sont riches, de peur qu'ils ne vous invitent ensuite à leur tour, et qu'ainsi ils ne vous rendent ce qu'ils auraient reçu de vous ; mais quand vous faites un festin, invitez les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles, et vous serez heureux de ce qu'ils n'auront pas le moyen de vous le rendre. Pour qu'ils ne fassent point attendre des secours qui doivent être accordés tout de suite, dites-leur ce qui est écrit (Prov., III, 28) : Ne renvoyez pas votre ami au lendemain, quand vous pouvez lui donner à l'heure même ce qu'il vous demande. Pour qu'ils ne dissipent point leurs biens en aumônes inutiles, en vue de se faire une réputation de libéralité, rappelez-leur ce qui est écrit : Que votre aumône sue dans votre main (Sudet eleemosyna tua in manu tuâ. Ce texte ne se trouve pas dans la Vulgate. On lit dans l'Ecclésiastique (XXIX, 18)
: Conclude eleemosynam in sinu pauperis (in cellis tuis, selon les Septante)). Pour qu'ils ne se bornent pas à donner peu de chose lorsqu'il est nécessaire qu'ils donnent beaucoup, faites-leur entendre ce que dit l'Apôtre (II Cor., IX, 6) : Celui qui sème peu recueillera peu. Pour les empêcher de donner beaucoup quand ils ne doivent donner que peu, et de s'exposer eux-mêmes à des privations qu'ils ne supporteraient ensuite qu'en murmurant, rappelez-leur ce qui est écrit : Je n'entends pas que les autres soient soulagés de manière à ce que vous soyez surchargés ; mais que, pour ôter l'inégalité, votre abondance supplée maintenant à leur pauvreté, afin que votre pauvreté soit soulagée un jour par leur abondance (II Cor., VIII, 13-1 4). Si celui qui donne ne sait point supporter la pauvreté, il s'expose à tomber dans le murmure, quand il se sera épuisé en largesses. Il faut donc, avant tout, préparer son âme à la patience, avant de se porter à donner tout ou presque tout ce qu'on possède, de peur que ne pouvant ensuite se faire aux privations qui seraient la suite de ce sacrifice, on ne se prive ainsi de la récompense qu'on aurait à attendre de sa bonne œuvre, et ce qui serait encore pire, qu'on ne se perde soi-même par ses murmures. Pour qu'il ne leur arrive pas de ne rien donner à ceux à qui ils devraient au moins quelques légers secours, rappelez-leur ce qui est écrit (LUC, VI, 30) : Donnez à tous ceux qui vous demandent. Pour qu'ils n'ac- p.161 fin p.162 début cordent rien à ceux qui ils ne doivent rien accorder, rappelez-leur ce qui est écrit (Ecclé., XII, 4) :
Donnez à celui qui est bon, et n'assistez point le pécheur ; faites du bien à celui qui est humble, et ne donnez point au méchant ; et aussi (Tob., IV, 18) : Mettez votre pain et votre vin sur le tombeau du juste, en y invitant les pauvres, et gardez-vous d'en manger et d'en boire avec les pécheurs. Celui-là donne son pain et son vin aux pécheurs, qui secourt les méchants parce qu'ils sont méchants. Trop souvent les riches de ce monde voient d'un œil indifférent les pauvres de Jésus-Christ tourmentés par la faim, et font de grandes dépenses pour nourrir des histrions. Quant à celui qui partage son pain avec le pécheur indigent, non parce qu'il est pécheur, mais parce qu'il est homme, ce n'est pas un pécheur qu'il nourrit dans sa personne, mais un pauvre, et un très-bon pauvre ; car ce n'est point le désordre dans lequel cet homme vit, mais sa nature semblable à la sienne qui lui inspire pour lui cette affection. Recommandez encore à ces hommes miséricordieux de ne point commettre des fautes nouvelles, qu'ils auraient à racheter après avoir effacé par leurs aumônes leurs fautes déjà commises. Qu'ils ne s'imaginent pas que la justice de Dieu soit vénale, et qu'ils puissent l'offenser impunément pourvu seulement qu'ils aient soin de donner de leur bien aux pauvres pour les péchés qu'ils commettent. La vie n'est- elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement (MATTH., VI, 25) ? Ainsi, celui qui donne de la nourriture et des vêtements aux pauvres, et qui néanmoins s'abandonne à toutes sortes de vices, accorde à la vertu ce qu'il y a de moins précieux, et au libertinage ce qui l'est le plus ; il donne son bien à Dieu, et son âme au démon. "
9. S. AMBROISE, lib. I Officiorum, c. 30 : " Venons à la bienfaisance, qui se subdivise en bienveillance et en libéralité, et qui par suite, pour être parfaite, doit remplir deux conditions. En effet, la volonté de bien faire ne suffit pas, il faut encore que l'action s'y joigne ; il y a plus, une bonne action n'a de mérite qu'autant que l'intention, c'est-à-dire la source qui l'a produite, est bonne : Dieu aime celui qui donne de bon cœur (II Cor., IX, 7). Quelle récompense pouvez-vous attendre, si c'est à regret que vous donniez ? Ce qui faisait dire à l’Apôtre (I Cor., IX, 17) : Si c'est de bonne volonté que j'agisse, mon action est méritoire ; si c'est malgré moi, il ne m'est dû aucune reconnaissance. L'Evangile nous donne plus d'un exemple d'une libéralité bien entendue. - Ainsi la bonne volonté est louable lorsqu'elle s'exerce pour faire du p.162 fin p.163 début bien, et non pour nuire. Car si vous donnez au débauché de quoi continuer sa débauche, à l'adultère de quoi récompenser son crime, ce n'est plus là de la bienfaisance, puisqu'il n'y a en cela aucune bienveillance véritable. C'est encore nuire à son semblable, et non lui être utile, que de gratifier un traître qui conspire contre sa patrie, ou un séditieux qui se servira de vos largesses pour assembler une troupe de gens perdus et les armer contre l'Eglise. Votre libéralité sera encore blâmable, si elle s’exerce envers celui qui plaide injustement contre la veuve et l'orphelin, ou qui cherche à les dépouiller violemment de leurs biens. "
" La libéralité sera encore vicieuse si, pour donner à l'un, vous enlevez à un autre. Croyez-vous, en effet qu'un don soit légitime lorsque l'objet donné a été illégitimement acquis ? A moins qu'à l'exemple de Zachée vous n'indemnisiez d'abord au quadruple celui que vous auriez volé, et que comme cet heureux publicain vous ne répariez les désordres de votre infidélité passée par une foi pleine de zèle et une charité généreuse.
Ainsi, dans tous les cas, votre libéralité doit avoir un fondement qui la justifie. "
" Ce qu'il faut avant tout, c'est d'agir de bonne foi, c'est-à-dire ne pas tromper sur l'objet donné, ne pas dire que vous donnez beaucoup lorsque vous donnez peu. Qu'est-il en effet besoin de le dire ? C'est vous rendre gratuitement coupable de la violation d'une promesse, tandis que rien ne vous oblige de donner plus que vous ne voulez. La duplicité dont vous usez alors anéanti votre don et vous en fait perdre tout le mérite. L'indignation que montra Pierre en une semblable circonstance le poussa-t-elle à vouloir la mort d’Ananie ou de son épouse ? Non, mais c'est qu'il ne voulait pas que d'autres se perdissent à leur exemple. "
" Ce n'est point encore une libéralité parfaite que celle qui s'exerce plutôt par ostentation que par commisération ; le sentiment qui vous guide qualifie ici votre œuvre et elle ne peut être que ce que vous la faites vous-même. Admirez ici toute l'équité de votre juge : pour apprécier votre action, c'est vous-même qu'il consulte, c'est votre conscience qu'il interroge avant tout. Que votre main gauche, dit-il (MATTH., VI, 3), ignore ce que fait votre droite. Ce n'est pas de ces membres mêmes de votre corps qu'il veut que vous entendiez ces paroles ; mais ce qu'il veut vous faire entendre, c'est que votre plus intime ami, votre frère lui-même, doit ignorer vos bonnes actions, si vous ne voulez pas, en demandant la gloire d'ici-bas pour salaire, perdre dans le ciel votre p.163 fin p.164 début récompense la plus solide. Votre libéralité sera réellement ce qu'elle doit être si le silence voile vos œuvres si vous soulagez en secret les maux de vos frères ; si c'est le pauvre secouru qui vous loue, et non votre propre bouche. " " Ensuite votre libéralité, pour être parfaite, doit tenir compte de la foi que professe celui que vous soulagez, de la cause pour laquelle il est dans le besoin, et des circonstances de lieu et de temps où il se trouve. C'est avant tout envers ceux qui professent avec vous une même foi que vous devez exercer votre charité. On devient bien coupable, si on laisse sciemment un fidèle dans le besoin lorsqu'on sait qu'il manque d'argent, qu'il souffre de la faim, qu'il est dans la détresse, surtout s'il rougit de sa pauvreté ; lorsqu'il a à craindre la captivité pour quelqu'un de ses proches, ou qu'il se voit poursuivi par la calomnie, et qu'on ne lui vient pas en aide ; lorsqu'une dette dont il n'a pu se libérer le fait condamner à la prison, aux tortures et aux supplices malgré sa probité connue (car si nous devons être charitables envers tout homme quel qu'il soit, nous devons l'être bien davantage envers les gens vertueux) ; enfin si, dans le temps de son affliction, il n'obtient rien de nous ; si, dans le moment où on va le conduire à la mort, nous préférons notre argent à la vie de ce frère malheureux. C'est pour des occasions semblables que Job put s'appliquer ce bel éloge (Job, XXIX, 43) : Les vœux du malheureux menacé de périr parlaient en ma faveur. "
" Dieu n'a point égard à la qualité des personnes, parce qu'il connaît toutes choses. Pour nous, nous devons témoigner notre compassion à tous les malheureux :
cependant, comme beaucoup de gens pourraient chercher à se l'attirer par des mensonges et feindre une détresse imaginaire, lorsqu'une personne nous est connue, que son besoin est évident et demande d'être promptement soulagé, il est juste que nous l'aidions plus efficacement que d'autres qui nous seraient inconnus. Car le Seigneur n'est pas avare, pour qu'on puisse supposer qu'il demande beaucoup de nous. Heureux sans doute celui qui quitte tout pour le suivre ; mais heureux aussi celui qui garde ce qu'il possède pour en faire part de bon cœur à ses semblables. Enfin les deux deniers de la veuve ont en plus de prix aux yeux de Jésus-Christ que les offrandes des riches, parce qu'elle donna tout ce qu'elle possédait, tandis que les riches n'avaient donné qu'une faible partie de leur superflu. La bonne ou la mauvaise volonté fait donc la richesse ou la pauvreté des dons et en détermine la valeur. Du p.164 fin p.165 début reste, le Seigneur ne demande pas que nous fassions à la fois le sacrifice de tout notre avoir, mais seulement que nous sachions en faire emploi, à moins que nous ne soyons dans la même disposition qu'Elisée, lorsqu'il tua ses bœufs et en nourrit les pauvres de la contrée (I Rois, XIX, 21), pour n'être plus retenu par aucun soin domestique et pouvoir se mettre sans distraction à l'école d'Elie. "
" Il faut aussi recommander la libéralité qui consiste à secourir ses proches lorsqu'ils sont dans le besoin. En effet, il est plus convenable que vous secouriez vous-même des parents qui auraient honte d'implorer la pitié des étrangers et de faire à d'autres qu’à vous le récit de leurs malheurs ; mais n'allez pas jusqu'à les enrichir avec des biens qui pourraient vous servir à soulager d'autres personnes dans le besoin : car c'est la raison, et non la partialité, qui doit vous guider dans vos largesses. Vous ne vous êtes pas voué à Dieu pour enrichir votre famille, mais pour vous assurer la vie éternelle par vos bonnes œuvres et pour racheter vos péchés par des actes de miséricorde. Vos parents croient-ils par hasard vous demander peu de chose ? C'est votre récompense qu'ils tendent à vous enlever, c'est le fruit de votre vie tout entière ; et ils s'imagineraient pouvoir le faire sans injustice ? Votre famille vous accuse de refuser de l'enrichir, et elle voudrait vous frustrer elle-même de la vie éternelle ?. . . . . "
" Il faut encore, dans vos aumônes, avoir égard à l'âge, à la faiblesse, souvent même à la timidité qui empêche d'exposer son besoin ; il faut tenir compte de l’âge, et donner plus à des vieillards qui ne peuvent plus gagner de quoi se nourrir par leur travail ; de la faiblesse du corps, qui exige de plus prompts secours. Il faut examiner si un homme est tombé de l'opulence dans le besoin ; si c'est non par sa faute, mais par des vols, ou par une injuste proscription, ou par quelque calomnie dont il serait victime, qu'il a perdu ce qu'il possédait. "
" On vous dira encore : Un aveugle est assis à un coin de rue, et on passe devant lui sans lui donner de secours, tandis qu'un jeune homme dans toute la force de son âge reçoit de fréquentes aumônes. Cela est vrai, mais c'est qu'il les obtient à force d'importunités. L'aumône en ce cas n'est pas l'effet du choix, mais du mal de tête. Ce qui revient à ce que le Seigneur a dit dans l'Evangile, que si quelqu'un avait d'abord fermé sa porte, et qu'un autre persistât à frapper pour se la faire ouvrir, il finirait par se lever, et par lui donner ce qu'il lui demanderait pour se débarrasser de son importunité. "
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10. Le même, lib. II Officiorum, c. 21 :
" C'est encore une chose fort louable que d'arracher le faible d'entre les mains du puissant, le condamné à la mort qui le menace, si toutefois on peut le faire sans jeter le trouble dans la société : car ce serait agir dans ce dernier cas par ostentation plutôt que par charité et causer un mal plus grand en voulant porter remède à un autre moindre. Qu'on délivre l'homme opprimé par la tyrannie des grands, et dont la condamnation est plutôt l'effet des intrigues d'un parti que le châtiment dû à ses crimes, et on méritera alors les suffrages de l'opinion publique. " " L'hospitalité honore beaucoup aussi ceux qui la pratiquent. C'est en effet un acte d'humanité en quelque sorte universelle que d'accueillir avec bienveillance un étranger, de lui ouvrir sa porte et de lui assurer un asile. . . . . "
" Dans l'accomplissement du devoir de l'hospitalité, on doit, il est vrai, se montrer humain à l'égard de tout le monde ; mais il faut honorer plus spécialement les hommes justes. Car quiconque reçoit un juste en qualité de juste, recevra la récompense due à un juste, comme l'a dit le Seigneur (MATTH, X, 41). L'hospitalité est d'un si grand prix aux yeux de Dieu, que même un verre d'eau trouve auprès de lui sa récompense. Vous voyez qu'Abraham reçoit Dieu pour hôte en croyant ne recevoir que des voyageurs ; que Loth reçoit de même des anges. Qui vous dit, quand vous recevez un homme, que ce n'est pas Jésus-Christ même ? Jésus peut être au nombre de ces hôtes qui se présentent à vous, puisqu'il est au nombre des pauvres, comme il le dit lui-même : J'étais en prison, et vous m'avez visité, j'étais nu, et vous m'avez revêtu (MATTH., XXV, 36). Il est doux pour le cœur de n'avoir point l'argent en vue, et de ne se proposer que la bienfaisance. . . C'est une belle générosité que de tenir une certaine balance dans ses bienfaits envers les pauvres mêmes, et de ne pas s'abandonner sans mesure à une prodigalité d'ostentation. Tout ce qui naît d'un motif pur et sincère est honorable. On ne doit ni s'épuiser en constructions superflues, ni en omettre qui seraient indispensables. "
" Il est avant tout du devoir d'un évêque de décorer le temple de Dieu d'ornements convenables, pour que la maison du Seigneur ait l'éclat qui lui convient ; de multiplier les aumônes en proportion des besoins ; de se montrer généreux envers les étrangers, non pas plus qu'il ne faut, mais autant que le réclame leur besoin ; non par une prodigalité folle, mais par principe d'humanité, ;de ne pas chercher la faveur des riches aux dépens des pauvres ; de ne p.166 fin p.167 début se montrer ni trop dur ni trop indulgent pour les clercs.
Car ce serait être inhumain, que de laisser dans le besoin des hommes à qui il est interdit de recourir pour s'en tirer à un commerce sordide ; et d'un autre côté, ce serait être dissipateur, que de mettre le bien de l'Eglise et des pauvres au service de leurs passions. "
11. Ibidem, c. 23 : " Mais que vous servirait de faire des largesses aux riches ? Est-ce parce qu'ils pourraient mieux récompenser votre amitié ? Car nous servons plus volontiers ceux dont nous espérons qu'ils nous rendront bientôt la pareille. Mais cela même est un motif de plus d'aider de préférence le faible et le pauvre, parce que nous pouvons compter que Jésus-Christ lui-même nous paiera pour l'indigent. Pour nous rendre plus sensible à la pratique de ce devoir de faire surtout du bien ceux qui ne peuvent nous payer de retour, Jésus nous présente le tableau d'un festin auquel il vaut mieux inviter les pauvres que les riches. Car, en invitant les riches, on ne semble les prier que dans l'espoir qu'ils paieront de retour ; au lieu que comme les pauvres n'ont pas de quoi rendre la pareille, le soin d'acquitter leur dette est laissé à Dieu, qui offre de le faire lui-même à la place du pauvre. Même pour notre intérêt temporel, il vaut mieux être bienfaisant envers un pauvre qu'envers un riche, parce que le riche dédaigne le bienfait et rougit de la dette de la reconnaissance. Bien plus, ce qu'on lui donne, il en fait honneur à son mérite personnel ; il le reçoit comme une dette ; on ne l'oblige, pense-t-il, que parce qu'en retour on attend de lui-même un bienfait plus considérable. Ainsi, en acceptant un service, les riches croient faire, plutôt que recevoir un don ; tandis que, si le pauvre n'a pas assez d'argent pour le rendre, il le paie en reconnaissance : et en cela il rend plus qu'il n'a reçu ; car avec de l'argent on a bientôt acquitté une dette pécuniaire, au lieu que rien n'acquitte la dette de la reconnaissance. En rendant de l'argent, on s'appauvrit ; quant à la reconnaissance, il suffit d'en avoir pour s'acquitter, et de s'acquitter pour en avoir encore. Enfin, tandis que le riche rougit de reconnaître un service reçu, le pauvre le reconnaît sans aucune peine, et il regarde ce service comme un bienfait véritable, et non comme une redevance dont on lui serait tributaire : il vous dira sans craindre de trop s'abaisser que vous lui avez fait retrouver ses fils, que vous lui avez sauvé la vie, que vous avez empêché sa famille de s'éteindre. Combien donc ne vaut-il pas mieux obliger un bon cœur que des ingrats ! Aussi le Seigneur dit-il à ses disciples (MATTH., X, 9) : Ne recherchez ni l’or, ni p.167 fin p.168début l’argent, ni aucunes richesses ; paroles qui, comme le tranchant d'un glaive, abattent dans le cœur de l'homme toutes les fibres de l'avarice. Ainsi Pierre dit-il à un boiteux qui n'avait jamais su marcher depuis qu'il était au monde : Je n'ai ni or ni argent ; mais ce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche (Act, III, 2). Il ne lui donna pas d'argent, mais il lui donna la santé. Ne vaut-il pas mieux avoir l'usage de ses membres sans argent, que de l'argent sans l'usage de ses membres ? Le boiteux se leva, obtenant ainsi une guérison qu'il n'avait pas espérée ; et l'argent au contraire qu'il avait espéré il n'en reçut rien. Mais il est rare de trouver, même parmi les saints, des hommes qui méprisent véritablement les richesses. "
12. S. CHRYSOSTOME, Hom. de misericordiâ et duobus vidius : passage cité plus haut, question IV (ou XIII), témoignage 8, page 123 ; à quoi nous pouvons ajouter ce nouvel extrait de la même homélie : " Il n'y a de vraiment misérables que ceux qui refusent d'exercer la miséricorde : car quiconque désire exercer la miséricorde trouve toujours le moyen de la faire ; et ceux-là seuls laissent sans secours les pauvres qui leur demandent, qui refusent de les aider en quoi que ce soit. Car l'aumône n'a point de tarif fixe, et la quantité du don n'est point une condition prescrite pour que l'aumône soit acceptée de Dieu ; les pauvres eux-mêmes n'ont point coutume de demander aux riches plus que ceux-ci ne peuvent leur donner. Personne d'ailleurs n'est forcé de donner beaucoup, si c'est peu que l'on possède ; car la bonté divine accepte volontiers une modique offrande, quand le fonds sur lequel on le prête est modique lui-même. Lorsque Notre-Seigneur compare les aumônes des riches avec celle de la veuve, il ne considère pas la quantité des offrandes faites de part et d'autre ; mais il n'a égard pour les apprécier qu‘à ce que chacun avait pu faire, et, d'après ce principe, il fit l'éloge de l'action de la veuve à cause de l'intention qui l'avait dirigée. Car toute pauvre qu'elle était, elle montra dans le peu qu'elle put donner un cœur non moins généreux que celui de qui que ce fût des plus riches ; sa pauvreté lutta avec succès contre leur opulence ; sa foi rivalisa avantageusement avec leur foi, son zèle avec leur zèle ou plutôt elle l'emporta sur eux par la générosité de ses dispositions, par l'ardeur de sa piété, et sa supériorité en ce point obtint le suffrage du souverain juge. Je vous le dis en vérité, nous a déclaré Jésus-Christ, cette veuve a fait plus que tous les autres. Voilà donc, Chrétiens, une pauvre veuve qui vous défie, qui vous p.168 fin p.169 début provoque à rivaliser avec elle, et qui ne craint pas d'entrer en combat avec vous. "
13. Le même, Hom. XXX in Epist. I ad Corinthios
: " Y a-t-il rien de plus vil que les mendiants ? Et cependant ils remplissent dans l’Eglise une fonction très-élevée ; cloués pour ainsi dire aux portes du temple, ils en font un des plus beaux ornements, et sans eux il manquerait quelque chose à la constitution de l'Eglise. C'est ce que comprirent les apôtres lorsque, dès les premiers temps de son établissement, ils réglèrent entre autres choses ce qui concernait l'ordre des veuves ; et telle était l'importance qu'ils attachaient à ce soin, qu'ils établirent sept diacres pour les en charger. . . "
" Un médecin qui s'aide à la fois de ses mains et de ses ciseaux, n'est pas plus habile à retrancher du corps humain les chairs corrompues, que le pauvre ne l'est à faire disparaître les plaies de nos âmes en nous tendant la main et recevant l'aumône de nous. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'ils opèrent en nous cette belle cure, sans nous faire de mal ni nous causer de douleur. Les prédications même que nous vous faisons en qualité de vos pasteurs, ne sont ni plus éloquentes ni plus efficaces pour votre bien spirituel, que ne l'est le silence et la simple vue de ces pauvres assis à la porte de l'église. Car pour nous autres, ce n'est que l'espace d'une heure par jour que nous vous faisons retentir cet avertissement : ô homme, gardez-vous bien de vous élever en vous-même ; la vie de l'homme est quelque chose de bien passager et de bien fragile ; la jeunesse se précipite vers l'âge avancé, la beauté vers les rides de la vieillesse, la force de l'âge vers la décrépitude, la santé vers la maladie, la gloire vers le mépris, la richesse vers la pauvreté. Tout ce qui concerne l'homme ressemble à un torrent que rien n'arrête, et qui tend continuellement vers un abîme. Au lieu que les pauvres vous prêchent les même vérités et bien d'autres encore, par le seul spectacle de leur misère, et par l'expérience même qu'ils vous en étalent sous les yeux : ce qui est de toutes les prédications la plus éloquente (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. X, pag. 274-275, édit de Montfaucon ; pag. 320-321, édit. de Gaume). "
14. S. GREGOIRE de Nazianze, in Orat. de funere patris
: " Qui a jamais eu plus de compassion pour les pauvres (que Grégoire, évêque de Nazianze, père du saint docteur) ? Qui a secouru plus p.169 fin p.170 début efficacement cette partie méprisée du genre humain, quoiqu'elle mérite les mêmes honneurs et qu'elle soit de même nature que l'autre ? Il se regardait comme l'économe d'un bien étranger et persuadé que ses biens étaient le patrimoine des pauvres, il les secourait de tout son pouvoir dans leurs besoins : il ne se contentait pas de donner le superflu, il donnait même le nécessaire, marque évidente de son zèle et de sa charité : il ne donnait pas seulement à sept, comme le prescrit Salomon (Eccles., XI, 2) ; le huitième qui survenait était partagé comme les autres : il n'avait point les défauts d'une âme avare et sordide, plus content de donner lui-même que les autres n'ont de joie d'amasser. Pour n'être pas retenu dans ses libéralités, il ne regardait pas sur qui elles tombaient ; il ne faisait pas de longs raisonnements pour examiner s'ils étaient dignes de recevoir l’aumône ; il ne l'accordait point de mauvaise grâce et en murmurant. " " Plusieurs font part de leurs biens aux pauvres, mais sans le faire de bon cœur ni avec empressement, ce qui serait plus noble et plus parfait que de donner simplement ; il vaut bien mieux faire l'aumône à ceux qui ne la méritent point, à cause des autres qui en sont dignes, que de frustrer ceux-ci, dans l'appréhension de donner à des gens qui ne méritent pas qu'on les soulage.
C'est ce que signifie ce passage de l’Ecriture (Ecclé., XI, 1), qu'il nous faut mettre notre pain dans l’eau (Répandez votre pain sur les eaux qui passent (traduction de Sacy). L'Ecriture, disent là-dessus les interprètes, entend souvent par les eaux les tribulations ; dans un sens qui revient à celui-là, les eaux signifient ici l'affligé, le pauvre, c'est-à-dire : Donnez l'aumône aux pauvres. Salomon ajoute : Sur les eaux qui passent, c'est-à-dire qu'il faut donner même à ceux de qui on n'attend aucune récompense temporelle. Mald. Grot. Menoch). Dieu, qui juge si sainement du mérite de nos actions, nous en tiendra compte ; le temps viendra où il nous en récompensera au centuple, quoique plusieurs en jugent peut-être autrement (Cf. Sermons de saint Grégoire de Nazianze, pag. 433-434). "
15. S. CHRYSOSTOME, Hom. XXI in Epist. ad Romanos, et in sermone : Ne scruterum pauperes curiosè : "
Combien n'y avait-il pas de riches dans les jours du prophète Elisée ? Et cependant il n'y eut que la femme sunamite à goûter le fruit de l'hospitalité exercée par elle-même à l'égard de ce prophète, de même qu'Abraham l'avait fait autrefois avec tant d'empressement et de libéralité, d'autant plus admirable en ce point, qu'il le faisait sans savoir p.170 fin p.171 début quelle pouvait être la qualité de ces hôtes qui lui étaient arrivés. Vous donc aussi, ne vous embarrassez pas de tant de questions à faire, pensez-vous peut-être à ce mendiant ; contentez-vous de le recevoir pour l'amour de Jésus-Christ : car s'il fallait toujours vous enquérir des qualités de ceux qui vous demandent, vous vous exposeriez à négliger souvent ceux qui mériteraient le mieux d'être secourus, et à perdre ainsi la récompense qui vous reviendrait d'une telle action. Tandis que celui qui reçoit celui-là même qui est indigne de ce bienfait, bien loin d'en essuyer des reproches de son souverain juge, en recevra au contraire une récompense. Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra la récompense d'un prophète (MATTH., X, 41).
Celui au contraire qui aura, par son indiscrète curiosité, perdu l'occasion de recevoir peut-être une personne recommandable, en sera rigoureusement puni au dernier jour. Sachez donc vous interdire ces investigations inopportunes sur la vie et les actions de chacun ; car, quelle maladresse ne serait-ce pas de parcourir la vie entière d'un individu, pour savoir s'il mérite un morceau de pain ! Eh ! quand même ce serait un meurtrier, un brigand, ou tout ce que vous voudrez, est-ce que vous ne le trouverez pas digne de recevoir de vous un morceau de pain et quelques pièces de monnaie ? Et pourtant le maître de toutes choses fait lever son soleil sur lui comme sur vous ; et vous, vous lui refusez une mince aumône ?. . . "
" Votre Dieu a embrassé, couvert de ses baisers celui qui allait bientôt verser son sang précieux ; et vous, vous refusez de lui donner, dans la personne de ce pauvre, un morceau de pain ? Et vous restez sans égard pour la loi établie par un Dieu ? Ne vous a-t-il pas enseigné assez clairement par son propre exemple, que non-seulement nous ne devons pas repousser les pauvres, mais que nous devons accueillir avec charité ceux mêmes qui poursuivraient notre mort ? Ne m'alléguez donc plus qu'un tel vous a fait un tel mal, mais rappelez-vous ce qu'a fait Jésus-Christ, sur le point d'être livré au supplice de la croix, invitant au repentir son perfide disciple par le baiser dont ce traitre allait abuser pour le trahir. . . "
" Vous ne portez pas secours à l'indigence ; soit, mais pourquoi de plus l'opprimer ? vous ne relevez pas celui qui est tombé à terre ; mais pourquoi en outre le fouler aux pieds ? Vous ne le délivrez pas de son affliction ; mais pourquoi la lui rendre encore plus vive ? Vous lui épargnez l'humiliation de recevoir de votre p.171 fin p.172 début argent ; mais pourquoi ne lui épargnez-vous pas aussi les injures ? N'avez-vous jamais entendu lire quels sont les supplices réservés à ceux qui n'auront pas nourri les pauvres ? Que leurs tourments seront affreux ! Allez, leur dira le souverain juge, dans ce feu qui a été préparé pour le démon et pour ses anges (MATTH., XXV, 41). Si donc ceux qui ne nourrissent pas les pauvres encourent un jugement aussi sévère, que dire donc de ceux qui à l’inhumanité de ne pas les nourrir ajoutent celle de les insulter ? Quel ne devra pas être leur châtiment ! quels feux dévorants ne leur seront-ils pas réservés ! Ainsi donc, pour ne pas allumer contre nous-même ces flammes vengeresses, hâtons-nous, tandis que nous en sommes les maîtres, de nous guérir de cette funeste maladie ; mettons un frein à notre langue ; bien loin d'insulter le pauvre, appliquons-nous à le consoler et de paroles et d'effets ; et en nous assurant ainsi à nous -mêmes la miséricorde de notre souverain juge, nous mériterons d'obtenir un jour les biens que nous a promis sa bonté (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. IX, pag. 677-679, édit. de Montfaucon ; p. 741-744, édit. de Gaume). "
Question VIII
Quels sont les enseignements de l’Ecriture au sujet de l’aumône spirituelle ?
Voici ce qu'a dit l'Apôtre : Nous devons, nous qui sommes plus forts, supporter l'infirmité des faibles, et ne pas chercher notre propre satisfaction, exclusivement à la leur, puisque Jésus-Christ lui-même n'a pas cherché la sienne. Il a dit encore : Soyez bons les uns envers les autres, pleins de compassion et de tendresse, vous entrepardonnant mutuellement, comme Dieu aussi vous a pardonné en Jésus-Christ. Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme étant ses enfants bien-aimés ; et marchez dans la pratique de l'amour et de la charité, comme Jésus-Christ nous a aimés. Il a dit de plus : Revêtez vous donc comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, de tendresse et d’entrailles de miséricorde, de bonté d'humilité, de modestie, de patience, vous supportant les uns les autres, chacun de vous remettant à son frère tous les sujets de plainte qu'il pourrait avoir contre lui, et vous entrepardonnant, comme le Seigneur vous a pardonné. Il a dit enfin : Reprenez ceux qui sont déréglés, consolez ceux qui sont abattus, supportez lm faibles, soyez patients envers tout le monde.
p.172 fin p.173 début Voilà quels sont à ce sujet les enseignements de saint Paul, comme beaucoup d'autres de ce genre qu'il s'efforçait d'inculquer aux fidèles de son temps ; lui qui se faisait tout à tous pour les sauver tous, au point qu'il pouvait se rendre à lui-même ce témoignage : Qui est faible, sans que je me fasse faible avec lui ? Qui est scandalisé sans que j'en sois consumé de zèle ? Lui qui disait encore : Je suis saisi d'une tristesse profonde, et mon cœur est pressé sans cesse d'une vive douleur, jusque-là que j’eusse désiré de devenir moi-même anathème et d'être séparé de Jésus-Christ pour mes frères. Il disait encore ailleurs : Je donnerai très-volontiers tout ce que j'ai et ma personne même pour le salut de vos âmes, quand même, en dépit de toute l'affection que j'ai pour vous, vous en n'auriez peu pour moi.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. S. AUGUSTIN, Enchirid. ad Laurentium, c. 7 à
(al. 24, 21), après avoir dit à la fin du chapitre précédent qu'il y a plusieurs espèce d'aumônes, à l'aide desquelles nous pouvons obtenir le pardon de nos péchés, le saint docteur ajoute ici : " Mais de toutes les aumônes il n'y en a pas de plus grande que celle qui consiste à p.173 fin p.174 début pardonner du fond du cœur au prochain les offenses reçues de lui. Car c'est une vertu assez médiocre que de vouloir du bien ou même d'en faire à ceux qui ne nous ont fait aucun mal ; mais c'est une vertu sublime et le caractère d'une éminente bonté que d'aimer même ses ennemis, de vouloir du bien, et d'en faire quand on le peut, à ceux qui veulent nous faire du mal, et nous en font autant qu'ils le peuvent. C'est se rendre fidèle disciple d'un Dieu qui nous a donné lui-même ces importantes leçons sur l’amour des ennemis : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent (MATTH., V, 44). Mais cette disposition ne se trouve que dans les parfaits enfants de Dieu, quoique tous les fidèles doivent y tendre, et tâcher d'y parvenir par la prière, par de pieux efforts sur eux-mêmes et par un combat continuel contre les sentiments de la nature corrompue. On ne peut pas se flatter qu'un si haut degré de charité se trouve dans le commun des chrétiens, qui récitent l'oraison dominicale, et dont nous avons la confiance que la prière est exaucée, quand ils disent à Dieu : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (MATTH., VI, 12). C'est pourquoi nous pouvons assurer que la condition exprimée par ces paroles est suffisamment remplie, lorsque le fidèle qui fait cette prière, quoiqu'il n'ait pas encore fait assez de progrès dans la charité pour aimer ses ennemis, est néanmoins dans la disposition sincère de pardonner à celui qui l'a offensé, supposé que celui-ci lui demande pardon, de même qu'il désire que Dieu lui pardonne à lui-même quand il l'en prie. Ainsi ces paroles de l'oraison dominicale : Pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, signifient proprement :
Pardonnez-nous les péchés dont nous vous demandons le pardon, comme nous pardonnons nous-même à ceux qui nous ont offensés, et qui nous demandent pardon. "
2. Ibidem, c. 74 : " Au reste, quiconque demande pardon à un homme contre qui il a péché, et qui le fait par un sincère regret de sa faute, ne doit plus être considéré comme un ennemi. Ainsi, il n'y a plus la même difficulté à l'aimer, qu'il y avait quand ce même homme se conduisait en ennemi. Or, en pareil cas, quiconque ne pardonne pas du fond de son cœur à celui qui se repent de l'avoir offensé et lui en demande pardon, ne doit pas se flatter d'obtenir du Seigneur le pardon de ses propres péchés, autrement la vérité même serait convaincue de mensonge. Tout chrétien qui a lu, ou entendu lire l'Evangile, sait que Jésus- p.174 fin p.175 début Christ a dit : Je suis la Vérité (JEAN., XIV, 6). Et c'est ce docteur par excellence, celui qui est la vérité même qui après avoir enseigné à ses disciples la divine prière que nous expliquons, a ensuite insisté sur la demande dont il s'agit, en ajoutant : Car si vous remettez aux hommes les péchés qu'ils ont commis contre mis, votre Père céleste vous remettra à vous-même vos péchés ; si au contraire vous ne remettez pas aux hommes leurs offenses, votre Père céleste ne vous remettra pas non plus vos péchés (MATTH., VI, 14-15). Quiconque ne s'éveille pas au bruit effrayant d'un pareil tonnerre, est non pas endormi, mais mort. Et cependant il reste encore pour lui une ressource, puisque le divin maître qui fait ici entendre sa voix, est tout-puissant jusqu’à pouvoir ressusciter les morts (Cf. Le Manuel de saint Augustin, dans les Traités choisis, t. II, pag. 404-407). "
3. Le même, Lib. L homiliarum, Hom. 6 : "
Vous pouvez me dire : Je n'ai rien à donner aux pauvres ; je ne saurais jeûner souvent ; je ne saurais me passer de vin et de viande. Mais pouvez-vous me dire de même que vous ne sauriez avoir de charité. La charité est un bien qui s'augmente d'autant plus qu'on le dépense davantage. Remettez donc à votre prochain ce que vous auriez à faire valoir contre lui, de peur que celui à qui vous n'avez rien à remettre n'ait lui-même quelque chose à faire valoir contre vous. Pardonnez, et il vous sera pardonné, donnez, et il vous sera donné (LUC, VI, 57-58). Sachez, mes très-chers frères, qu'il y a deux sortes d'aumônes, celle du cœur et celle de la bourse. L'aumône du cœur consiste à pardonner à celui qui nous a offensés. Car, quant à celle qui consiste à donner à un indigent, il peut arriver que vous ne puissiez rien lui donner malgré tout votre désir, mais quelque abondance de pardon que vous répandiez sur celui qui vous aura offensé, il vous en restera toujours à répandre.
Il peut fort bien arriver que vous n'ayez ni or ni argent, ni vêtement, ni froment, ni vin, ni huile à distribuer aux pauvres ; mais vous ne pourrez jamais trouver d'excuse qui vous dispense d'aimer votre prochain, de pardonner à vos ennemis, et de faire aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-même. Si dans tout votre cellier comme dans tout votre grenier vous n'avez rien que vous puissiez donner, vous pouvez toujours tirer du trésor de votre cœur l'affection que vous devez à vos frères. Et puisque cette bonne volonté, quand même vous p.175 fin p.176 début n'auriez pas d'autre bien que celui-là, suffirait à elle seule pour vous acquitter envers tous les hommes, et que l'aumône du cœur est beaucoup plus grande que celle de la bourse, quelle ombre d'excuse pourriez-vous faire valoir pour vous dispenser de la faire ? Remarquez de plus, mes frères que cette sorte d'aumône se suffit à elle-même indépendamment de tous les biens terrestres. Celle au contraire qui s'exerce au moyen de tels ou tels secours matériels ne saurait suffire toute seule sans celle du cœur. Et puisque, comme vous le voyez vous-mêmes la charité et l'amour des ennemis suffit abondamment, sans qu'il soit besoin des richesses de ce monde, pour obtenir la rémission des péchés commis, nous n'aurons sur ce sujet aucune excuse à alléguer au jour du jugement, et aucun de nous ne pourra prétexter qu'il n'avait pas de quoi racheter ses fautes. Efforçons-nous donc d'aimer tout le monde de tout notre cœur en demandant à Dieu que ceux de nos semblables qui sont bons deviennent encore meilleurs et persévèrent dans le bien, et que ceux qui sont méchants se corrigent au plus tôt, dans la crainte d'encourir les effets de cette menace que Dieu nous a faite à tous : Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père ne vous pardonnera pas non plus les vôtres (MATTH., VI, 15). Mais travaillons plutôt avec l'aide de sa grâce de mériter que s'accomplisse en nous cette autre parole : Donnez, et il vous sera donné ; pardonnez, et il vous sera pardonné (LUC, VI, 37-38). Puis donc que, en vertu de cette divine promesse, que si vous pardonnez aux autres hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera les vôtres, il est en notre pouvoir de dicter à notre juge notre sentence d'acquittement, pardonnons, mes frères, à tous nos ennemis, pour que nous puissions dire à Dieu avec une conscience assurée : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. "
4. Le même, Hom. XXIX, c. 1 : " Il ne résulte pour vous aucune perte de cette aumône que vous faites en pardonnant à votre ennemi. Qu'il vous demande pardon, et que vous lui pardonniez, vous n'en êtes pas plus pauvre ; au contraire, vous rentrez chez vous plus riche de charité. Tandis que cette autre sorte d'aumône, qui consiste à secourir les indigents, est un devoir qui peut nous être onéreux, ce qu'on leur donne exigeant qu'on en subisse la perte pour soi-même. "
5. Ibidem, Hom. XL, c. 3 : " Si le souvenir de vos péchés vous inquiète, car partout en ce monde on voit abonder l'iniquité, dites à Dieu : Pardonnez-nous nos offenses. Mais n'oubliez pas ce p.176 fin p.177 début qui suit. Vous avez refusé de pardonner à votre frère, et vous allez dire : Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. N'est-ce pas là ce que vous allez dire ? Si vous ne le dites pas, vous n'obtiendrez rien ; si vous le dites, vous direz un mensonge. Dites-le donc, mais que ce soit en même temps une vérité. Comment sera-ce une vérité si vous ne pardonnez pas à votre frère ? "
Ibidem, c. 4 : " Je vous en ai déjà avertis ; je vous le représente de nouveau dans votre intérêt. Qui que vous soyez qui ayez dit à votre frère : Pardonnez-moi l'offense que j'ai commise contre vous ; si vous l'avez dit du fond de votre cœur avec une vraie humilité et non avec une charité feinte (et Dieu voit dans votre cœur avec quels sentiments vous avez pu le dire) ; si, malgré cela, votre frère refuse de vous pardonner, tenez-vous en paix. Vous êtes tous les deux serviteurs d'un même maître ; vous deviez à votre compagnon, et il a refusé de vous remettre votre dette : portez votre affaire à votre maître commun. Si votre maitre vous acquitte lui-même que votre compagnon exige ensuite de vous, s'il le peut, l'acquittement de votre dette. " " J'ai encore autre chose à vous dire : J'ai averti celui qui aurait déjà refusé de pardonner à son frère, malgré la demande que lui en aurait faite celui-ci, de se décider enfin à revenir sur un pareil refus, de peur que, lorsqu'il adressera à Dieu quelque prière, il ne puisse en obtenir l'effet de ses propres demandes. J'ai averti de même celui qui aurait demandé pardon à son frère sans avoir pu l'obtenir, de se tenir tranquille devant Dieu sur ce point. Il me reste à vous donner cet autre avertissement : Votre frère a péché contre vous, et il n'a pas voulu vous dire : Pardonnez-moi l'offense qui vous a indisposé contre moi. Ces paroles sont de trop ; que Dieu ne les arrache-t-il de son champ, je veux dire de vos cœurs Combien, hélas, ne s'en trouve-t-il pas qui savent qu'ils ont péché contre leurs frères et qui refusent de leur dire : Pardonnez-moi ! Ils n'ont pas rougi de pécher et ils rougissent d'en demander pardon. Ils n'ont pas rougi de s'élever contre Dieu, et ils rougissent de s'humilier devant lui. "
Ibidem, c. 5 : " Voici donc en particulier l'avis que je leur donne. Vous tous qui seriez en discorde avec vos frères et qui rentrant en vous-mêmes vous considérant vous-mêmes, vous jugeant vous-mêmes avec une juste sévérité, trouvez que vous n'auriez pas dû faire ce que vous avez fait, ou dire ce que vous avez dit, demandez-en pardon à vos frères, faites à l'égard de p.177 fin p.178 début vos frères ce que recommande l'Apôtre, de vous entrepardonner mutuellement, comme Dieu aussi vous a pardonné en Jésus-Christ (Ephés., IV, 32). Oui, faites-le, ne rougissez pas de demander pardon à vos frères. Je vous le dis donc à tous, hommes ou femmes, petits ou grands, laïcs ou clercs, comme je me le dis à moi-même. Soyons tous dociles ; soyons tous dans la crainte, si nous avons péché contre nos frères. . . "
" Il est des personnes de basse condition selon le monde, qui, si on leur demande pardon, en conçoivent de l'orgueil ; ce que je veux dire, c'est qu'il peut arriver qu'un maître pèche contre son serviteur : car s'il est maître et que l'autre soit serviteur, tous les deux néanmoins sont serviteurs d'un maître commun, puisque, étant chrétiens tous les deux, tous les deux également ont été rachetés au prix du sang de Jésus-Christ.
Toutefois il peut paraître dur que je prescrive aussi à ce maître qui aura péché contre son serviteur, soit en l'injuriant, soit en le maltraitant injustement, de lui dire : Pardonnez-moi, accordez-moi le pardon de ma faute. Ce n'est pas qu'il ne se sente obligé de le faire au fond ; mais c'est qu'il est à craindre que, s'il témoigne ainsi à son serviteur son repentir de sa faute, son serviteur son tour ne vienne à s'en élever contre lui.
Que faire donc ? En témoigner son repentir devant Dieu, s'en punir soi-même devant Dieu ; et s'il ne peut dire à son serviteur, Pardonnez-moi, à cause de l'inconvénient qu'il y aurait à le lui dire, qu'il lui parle du moins avec bonté. Car des paroles affables sont en ce cas une demande implicite de pardon. " Ibidem, c. 6 : " Peut-être pensez-vous et dites-vous en vous-même : Je voudrais bien me remettre d'accord ; mais c'est lui qui m'a blessé, c'est lui qui a péché contre moi, et il ne veut pas me demander pardon. - Quoi donc ? faut-il que je vous dise : Allez vous-même lui demander pardon ? Loin de moi cette pensée. Je ne prétends pas vous obliger à mentir ; je ne prétends pas que vous disiez, Pardonnez-moi, tandis que vous vous rendez à vous-même témoignage de n'avoir pas péché contre votre frère. Eh ! que vous servirait-il d'être votre propre accusateur ? Pourquoi demanderiez-vous à votre frère de vous pardonner, tandis que vous ne l'auriez blessé en rien, que vous n'auriez nullement péché contre lui ? Cela ne vous servirait à rien ; ne le faites donc pas ; vous savez, et vous vous en êtes assuré après vous être examiné avec soin, vous savez que votre fière a péché contre vous, et non vous-même contre lui. " Je le sais, " voilà ce que vous me dites.
p.178 fin p.179 début Je m'en rapporte à votre conscience. Gardez-vous bien de demander pardon à celui qui vous a offensé. Mais qu'entre vous deux il y ait des entremetteurs qui lui fassent la correction, et l'engagent à vous demander pardon comme il y est obligé ; et vous, soyez tout simplement prêt à lui pardonner, et à le faire de tout votre cœur Si vous êtes dans cette disposition de lui pardonner, c'est comme si vous l'aviez fait déjà, et il vous reste de prier pour lui. Faites-le donc, et demandez à Dieu qu'il lui accorde la grâce de vous demander pardon ; car vous savez que, s'il ne s'humilie ainsi devant vous, il ne lui en arrivera que du mal. Tâchez donc par vos prières d'obtenir pour lui cette grâce ; dites à Dieu : Seigneur, vous savez que je n'ai pas péché contre un tel d'entre mes frères mais que c'est bien plutôt lui qui a péché contre moi ; vous savez que s'il ne me demande pas pardon après s'être rendu coupable de cette offense, il n'en sera que plus sévèrement puni un jour ; je vous prie de tout mon cœur de le lui pardonner vous-même. "
Ibidem, c. 7 : " Je vous l'ai dit : dans ces jours de jeûne et de mortification, vous ne devez avoir rien de plus à cœur que de vous réconcilier avec vos frères. Que je goûte la joie de voir la paix parmi vous, moi qu'affligent si vivement vos contestations ; et puissions-nous tous, nous pardonnant les uns aux autres ce que nous pourrions avoir mutuellement à nous reprocher, célébrer avec une conscience tranquille la pâque et la passion de celui qui, ne devant rien à personne, n'en a pas moins payé pour tous ; lui qui n'a jamais péché contre personne, mais contre qui tout le monde a péché, et qui, bien loin de provoquer contre nous les supplices, nous propose ses récompenses. Vous l'avez pour témoin au fond de vos cœurs, que si nous avons péché contre quelqu'un d'entre vous, nous lui demandons pardon avec sincérité, et que si quelqu'un de vous a péché contre nous-même, nous sommes tout disposés à lui pardonner, et que nous prions pour nos ennemis, sans attendre que nous ayons tiré d'eux aucune vengeance. Qu'est-ce que se venger, sinon se repaître du mal d'autrui ? Sachez qu'il en est de tels, qui tous les jours se prosternant à genoux, frappant la terre de leur front, et souvent même montrant un visage baigné de larmes, font avec tous ces signes d'humilité et de componction la prière que voici : Seigneur, vengez-moi, frappez de mort mon ennemi. Oui, demandez à Dieu qu'il frappe votre ennemi de mort, mais en même temps demandez-lui qu'il sauve votre frère ; qu'il tue les inimitiés, mais p.179 fin p.180 début qu'il sauve l'homme lui-même. C'est de cette manière que vous devez demander à Dieu qu'il vous venge, en faisant mourir ce qui dans votre ennemi vous persécute, et en laissant la vie à ce qui en lui pourra encore vous aimer. "
6. Le même, Serm. CCIII de tempore (ou Alcuin, de virtutibus et vitiis) : " Un pécheur ne peut espérer d'obtenir miséricorde de Dieu, qu'autant qu'il fait lui-même miséricorde à ceux qui pèchent contre lui. Qu'on ne refuse donc pas de faire remise à son prochain d'une dette temporelle, pour mériter ainsi de recevoir des biens éternels. Si nous voulons purifier nos âmes des souillures dont le péché les a couvertes, empressons-nous de faire miséricorde à ceux qui pèchent contre nous, afin qu'au grand jour de la rétribution, nos œuvres de miséricorde nous concilient à nous-mêmes la miséricorde de Dieu. Comment pourrait-on attendre ou espérer la miséricorde de Dieu, si on la refusait soi-même à ceux qui sont ses serviteurs au même titre que nous tous ? Si vous voulez que Dieu soit indulgent pour vous, soyez-le pour ceux qui vous doivent. Vous aurez certes bon droit à l'indulgence, si vous êtes indulgent pour les autres. Dans l'Evangile, Notre-Seigneur nous propose un bien encourageant exemple de miséricorde, lorsqu'il nous dit : Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux (LUC, VI, 36) ; lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et pleuvoir sur les hommes injustes comme sur les justes (MATTH., V, 45). Toute action de miséricorde fera placer chacun en son rang selon le mérite de ses œuvres. . . . . (Ecclé., XVI, 15) "
" Ainsi Dieu nous jugera d'après le jugement que nous aurons porté nous-mêmes. Nous sommes en quelque sorte les maîtres du jugement que prononcera sur nous notre juge. Si nous jugeons avec indulgence ceux qui nous auront manqué en quelque point, Dieu nous jugera aussi avec indulgence sur les manquements de notre vie entière. Ayons donc les yeux fixés sur le modèle qu'il nous présente lui-même, suivant l'avertissement que nous en donne le Docteur des nations lorsqu'il nous dit : Que chacun de vous remette à son frère tous les sujets de plainte qu'il pourrait avoir contre lui, et pardonnez-vous les uns aux autres comme le Seigneur vous a pardonné (Col., III, 13). C'est-à-dire : De même que Dieu nous a pardonné en Jésus-Christ nos propres péchés, ainsi devons- nous pardonner a ceux qui pèchent contre nous. Le même apôtre nous dit ailleurs : Ne rendez à personne le mal pour le mal. Et encore : Ne vous laissez point vaincre par le mal, p.180 fin p.181 début mais travaillez à vaincre le mal par le bien (Rom., XII, 17 et 21). Soyons bien assurés que nous obtiendrons de Dieu la même indulgence que nous aurons accordée nous-mêmes à notre prochain. La prière que nous ferons à Dieu pour qu'il nous pardonne nos fautes parviendra bientôt à ses oreilles, si nous prêtons nous-mêmes une oreille favorable à la prière de ceux qui auront péché contre nous. Celui qui sait user de clémence envers autrui, obtiendra certainement de Dieu d'en être lui-même traité avec clémence.
De là ces paroles de l’Ecriture : Celui qui est porté à faire miséricorde sera béni (Prov., XXII, 9) du Seigneur. Dieu nous pardonnera donc de la même manière que nous aurons pardonné à ceux qui nous auront offensés de quelque manière que ce soit. Concluons qu'il y a plusieurs sortes de miséricorde dont la pratique nous aide à obtenir le pardon de nos fautes. Mais il n'en est point de plus grande, que celle qui consiste pardonner du fond du cœur l'offense dont on se serait rendu coupable contre nous. "
7. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. IV Dialogorum, chapitre
60 et dernier : " Sachons bien cependant que pour avoir droit de demander pardon de nos péchés, il faut pardonner nous-même les premiers les offenses dont on se serait rendu coupable contre nous. Car Dieu ne consent à accepter l'offrande de nos prières qu'après que nous avons banni de nos cœurs tout esprit de discorde, comme s'en est expliqué la Vérité elle-même : Si, lorsque vous présentez votre offrande a l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez-là votre don devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère et puis vous reviendrez offrir votre don (MATTH., V, 23-24). Remarquons surtout ici que, quoique toutes les fautes se rachètent d'ordinaire par des dons, tel est cependant le mal de la discorde, que les dons sont impuissants à le faire pardonner. Nous devons donc nous rapprocher en esprit de notre prochain, quelque éloigné qu'il puisse être de nous par la distance des lieux, nous abaisser devant lui, l'apaiser à force de témoignages d'humilité et de bienveillance, afin que notre Dieu, voyant nos dispositions pacifiques, nous pardonne lui-même nos péchés en acceptant pour expiation cette offrande de notre cœur Nous savons par le témoignage de la Vérité même que le serviteur qui devait dix mille talents à son maître obtint de lui la remise entière de sa dette pour prix de son repentir. Mais comme ensuite il refusa de faire remise à son compagnon de cent deniers seulement que celui-ci lui devait à lui-même son maître vint exiger de lui ce dont il lui avait p.181 fin p.182 début d'abord fait la remise entière. Il est clair par ce que nous venons de dire, que si nous ne pardonnons pas du fond du cœur les offenses commises contre nous, Dieu reviendra aussi à exiger ce que notre repentir l'avait d'abord engagé à nous remettre.
Ainsi donc, tandis qu'il en est temps encore, tandis que le juge qui pèse nos péchés dans une juste balance veut bien nous supporter en attendant notre conversion, amollissons à force de larmes la dureté de nos cœurs ; amenons notre prochain lui-même à devenir bienveillant à notre égard. Et je ne crains pas de dire que nous n'aurons pas besoin qu'on offre pour nous après notre mort la victime du salut, si, avant de mourir, nous nous offrons ainsi nous-mêmes comme victimes. "
Question IX
A quoi se réduit en dernière analyse toute cette doctrine sur les œuvres de miséricorde qu’il nous est recommandé de faire ? L'Apôtre a renfermé en quelque sorte, dans un seul mot toute cette doctrine : Portez, nous a-t-il dit, les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ qui est une loi de charité. Il a dit de cette même loi : Tous les commandements sont compris en abrégé dans cette parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. L'apôtre saint Pierre a dit aussi : Ayez surtout une charité persévérante les uns pour les autres ; car la charité couvre beaucoup de péchés. Ce précepte et ce devoir, si conformé à la nature et à la raison, d'aimer le prochain et de faire miséricorde, regarde tout le monde, en sorte que nous pouvons appliquer ici ces paroles de l’Ecriture : Dieu a ordonné à chacun de nous d’avoir soin de notre prochain. Or, cet ordre qu'il nous a fait, Jésus-Christ nous l'a traduit de cette manière : Faites aux autres hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent. Dans ces paroles sont renfermés la loi et les prophètes. p.182 fin p.183 début
CHAPITRE II. DES VERTUS CARDINALES.
Question I
Qu’entend-on par vertus cardinales, et en quoi consistent-elles ?
Certaines vertus sont appelée cardinales, de ce mot cardo, qui veut dire gond, parce qu'elles sont comme les gonds sur lesquels tournent les autres vertus qui en dérivent ; que de leur solidité dépend toute notre vie morale, comme la solidité d'une porte dépend de celle de ses gonds, et que tout l'édifice de nos bonnes œuvres porte sur elles comme sur son pivot. Ces vertus cardinales sont au nombre de quatre, savoir : la prudence, la justice, la tempérance et la force. L'Ecriture fait mention de ces quatre vertus en ces termes : Sobrietatem et prudentiam docet, et justitiam, et virtutem ; quibus utilius nihil est in vitâ hominibus. C'est la sagesse qui enseigne la tempérance, la prudence, la justice et la force, qui sont les choses du monde les plus utiles à l'homme dans cette vie. On voit que la tempérance est exprimée ici par le mot sobrietatem, et la force par le mot virtutem ; et toutes les quatre nous sont tellement recommandées, que l’Ecriture nous les représente comme ne pouvant nous venir que de l'éternelle sagesse, qui est Dieu, et comme produisant en nous, pour peu que nous les recevions en nous-mêmes et que nous les mettions en pratique, les fruits les plus salutaires. Ces vertus sont encore appelées en latin officiales, parce que, comme l'a observé saint Ambroise, c'est d'elles que naissent nos divers devoirs, en latin officia, je veux dire tous les devoirs de la vie commune, particuliers à chacun suivant le poste qu'il est appelé à occuper.
p.183 fin p.184 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.