Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 168)

Pierre Canisius · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Grand Catéchisme, trad. Peltier, tomes 1 à 6 · 205 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

16. THEOPHYLACTE, in caput XIX Matthæi :

" Qu'on ne s'imagine pas que ce qui est dit ici ne s'applique pas à d'autres qu'aux apôtres : cette promesse s'étend à tous ceux qui imiteront leur exemple. Car, à la place de leurs parents charnels, ils auront Dieu pour père et pour ami ; à la place des biens qu'ils auront quittés ils auront le paradis ; au lieu de maisons de pierres, ils posséderont la Jérusalem céleste ; au lieu de leurs pères, les prêtres du Seigneur ; au lieu d'une épouse, toutes les femmes de piété, des épouses, dis-je, non de la toutefois, comme on peut bien le penser, mais d'affection et de sollicitude. "

17. Le même, in Marci caput X : " Pierre est le seul qui interroge, et Jésus-Christ dresse à tout le monde sa réponse en disant : Quiconque aura quitté son épouse, ou son père, etc. Ce qu'il dit, non pour enlever aux parents l'appui de leurs enfants ou pour séparer les époux de leurs épouses, mais pour nous apprendre à préférer le service de Dieu à tous les biens sensibles.

Car, comme la prédication de l'Evangile avait allumé une véritable guerre, et qu'on allait voir des enfants renoncer à leurs parents, pour rester fidèle à Dieu, Jésus-Christ prend soin d'avertir que quiconque aura quitté pour l’Evangile les parents que la nature lui aura donnés, et en général tout autre bien temporel, recevra tous ces mêmes biens au centuple dans le siècle présent, et la p.363 fin p.364 début vie éternelle dans le siècle à venir.

Est-ce qu'ils recevront aussi cent femmes pour une qu'ils auront quittée ? Sans doute, quelques railleries qu'il ait plu à l'impie Julien de faire de cette vérité. Quels sont en effet les avantages qu'une épouse procure à la maison de son époux ? Elle veille à ce qu'il ait de quoi manger, de quoi se vêtir, sans qu'il ait lui-même besoin de s'en occuper. Or, considérer ces mêmes avantages devenus le partage des apôtres. Combien de femmes qui s'empressaient de les nourrir et de les vêtir, et de leur rendre tous les autres services dont ils pouvaient avoir besoin, sans qu'ils eussent eux-mêmes à s'occuper d'autre chose que de la prédication et de l'enseignement ! De même ils trouvaient dans les fidèles convertis par eux beaucoup de véritables pères et de véritables mères, qui les aimaient et les affectionnaient tendrement. Saint Pierre, par exemple, n'avait quitté qu'une maison, et il pouvait dorénavant disposer des maisons de tous ses disciples. Et aujourd'hui encore, que de temples bâtis dans tous les pays du monde sous le vocable de cet apôtre, temples qui ne sont après tout que des maisons plus décorées !

Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que tous ces avantages leur sont venus au milieu même des persécutions ou des traverses qu'a essuyée la prédication de l’Evangile. "

18. Le même, in Lucæ caput XVIII :

" Les apôtres n'avaient quitté que des cabanes, et maintenant ils possèdent des temples magnifiques, de riches mobiliers, des terres, des épouses même, et en grand nombre, qui leur sont attachées par les liens d'une vive foi, tout enfin. Et dans le siècle à venir, ce ne sont plus, il est vrai, des terres semblables ni d'autres biens sensibles ; mais c'est la vie éternelle. "

19. Le vénérable BEDE, in caput X Marci

: " Voici le sens de ces paroles : Celui qui aura quitté les biens sensibles pour l'évangile de Jésus-Christ recevra en récompense les biens spirituels, qui seront tellement supérieurs à ceux qu'il aura quittés, qu'il semblera en avoir reçu le centuple même En effet, il trouvera dès cette vie même dans ceux qui suivront la même vocation que lui, des frères spirituels qui lui voueront une amitié bien plus sincère. Lisez les Actes des Apôtres, et vous y verrez que tous les fidèles n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, que tout était commun entre eux, et qu'il n'y avait point de pauvres parmi tous ces hommes qui avaient quitté leurs biens pour Jésus-Christ. C'est d'eux que l'Apôtre a dit : Etant comme n'ayant rien, et possédant p.364 fin p.365 début tout. On peut encore trouver un autre sens plus profond à ces paroles. Il recevra cent fois autant dans ce siècle-ci des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants et des terres avec des persécutions. Car le chiffre dépassant de gauche à droite, quoiqu'il représente sous l'inflexion des doigts la même figure que le chiffre D dans le sens inverse, exprime une quantité tout autrement considérable. C'est que tous ceux qui sacrifient les biens temporels en vue du royaume de Dieu, goûtent dès cette vie, si pleine d'ailleurs de persécutions, la joie que leur cause l'assurance de posséder un jour ce royaume, en même temps qu'ils jouissent de la sincère amitié de tous les élus, en attendant qu'ils puissent entrer dans la céleste patrie, que la droite a pour attribut de représenter "

20. Le même, in caput XVIII Lucæ :

" Voici le sens de ces paroles : Celui qui pour acquérir le royaume de Dieu aura renoncé à toutes les affections de ce monde, à tous les plaisirs et toutes les vanités du siècle recevra dès à présent beaucoup plus qu'il n'aura quitté, parce qu'il trouvera dans ceux qui suivront la même vocation que lui des frères spirituels qui lui voueront une amitié bien plus sincère. Car, comme le prouve assez l'expérience, l'amitié que forme entre les parents et leurs enfants, les frères et les sœurs, les époux et autres proches de cette espèce, soit l'alliance, soit la parenté, est bien fragile et de bien courte durée. Enfin, il peut même arriver qu'on soit obligé de la rompre pour de justes motifs. La seule union toujours durable, la seule communauté de biens vraiment universelle, est celle que forment entre eux ceux qui regardent leurs propres biens comme appartenant à leurs frères et ceux de leurs frères comme leur appartenant à eux-mêmes. Lisez les Actes des apôtres, et vous y verrez que tous les fidèles n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, que tout était commun entre eux, et qu'il n'y avait point de pauvres parmi tous ces hommes qui avaient quitté leurs biens pour Jésus-Christ. C'est d'eux que l’Apôtre a dit : Etant comme n'ayant rien, et possédant tout. La continence même que garderont des époux leur procurera de bien plus douces jouissances, que ne pouvait le faire auparavant l'usage du mariage. Cette femme, dira un époux chrétien, était pour moi un objet de désirs brutaux, et maintenant je l'honore et je l'aime comme un vase saint, comme une épouse de Jésus-Christ, c'est une femme toujours numériquement la même, mais qui vaut pour moi cent femmes par le mérite de la chasteté. Car on peut encore trouver p.365 fin p.366 début un autre sens plus profond à ces paroles, il recevra cent fois autant. " Et le reste, comme à la fin du témoignage précédent. "

21. CASSIEN, Collatione XXIV abbatis Abraham, c.

26 : " Il est clair que nous devons bien plutôt expliquer cette parole de Jésus-Christ (Omnis qui reliquerit, etc. MATTH., XIX, 29), en ce sens que celui qui, pour répondre aux invitations de Jésus-Christ, aura renoncé à quelque bien ou quelque attache qu'il avait en ce monde, recevra de ses frères, liés avec lui par une même profession, et dès cette vie même, le bienfait d'une charité préférable cent fois à tout ce dont il aura fait le sacrifice. Car pour cet autre amour qu'on se porte entre parents, et que les lois de la nature ou de l'alliance ont formé entre les frères, entre les enfants et les auteurs de leurs jours, entre le mari et la femme, c'est une liaison purement humaine et de fort peu de durée. "

" Nous voyons quelquefois des pères chasser de leurs maisons et exclure de leur héritage leurs enfants déjà grands, et même irréprochables dans leur conduite. Il peut arriver aussi que, pour des motifs louables, un mari se sépare d'avec sa femme, ou que des frères se séparent d'avec leurs frères pour des différends et des procès qui naissent entre eux dans le partage de leurs biens. Il n'y a que les religieux qui se conservent toujours dans l'union sans se diviser ; qui possèdent toutes choses en commun, et qui regardent tout ce qui leur appartient comme étant leurs frères, et tout ce qui appartient a leurs frères comme étant à eux-mêmes. Si donc l'on compare cette charité si tendre que produit la grâce entre nous, avec ces amitiés humaines et charnelles que produit la nature, ne trouvera-t-on pas qu'elle est cent fois plus douce et plus relevée ? Ne retirera-t-on pas aussi de la continence volontaire et exactement gardée, un contentement cent fois préférable au plaisir qu'on pouvait goûter dans le mariage ? Celui qui connaît par sa propre expérience la joie qu'on ressent de la possession d'une terre ou d'une maison, n'en éprouvera-t-il pas une autre cent fois plus grande, lorsque, passant dans l'adoption des enfants de Dieu, il possédera comme en propre le royaume entier du Père éternel, et qu'il pourra dire avec vérité comme le Fils unique de Dieu : Tout ce qui est à mon père est à moi (JEAN, XVII, 10) ? Et ces biens si grands, il ne les possédera pas avec cette inquiétude qui fait le tourment des riches mondains, mais dans une joie et une paix continuelles. Il regardera toutes choses comme étant lui. Il entendra l’Apôtre lui dire : Tout est à vous, le monde, les choses présentes, les choses futures (I Cor., III, 21), p.366 fin p.367 début et Salomon qui lui dira : Fidelis viri totus mundus divitiarum (Ces expressions ne se trouvent pas dans la Vulgate. Peut-être est-ce une version différente celle-ci : Fidelem virum quis inveniet (Prov., XX ; 6)). Vous voyez donc que ce centuple que Dieu donne est représente par le mérite même de l'action, et par l'excellence intrinsèque de l'état dont on fait le choix.

Car, si pour une certaine quantité d'airain ou de fer, ou de quelque autre métal encore plus vil, on nous rendait autant pesant d'or, n'est-il pas vrai que nous recevrions plus que le centuple de ce que nous aurions cédé. De même, lorsque Dieu, par le mépris que nous aurons fait des plaisirs et des affections de ce monde, répand dans nos âmes une joie spirituelle, et le plaisir céleste de cette charité qui n'a point de prix, ne devons-nous pas avouer que, quand même ces deux amours seraient en nous au même degré, ce dernier néanmoins serait cent fois plus noble et plus précieux que l'autre ? . . . . . "

" Passons maintenant la quantité des choses que Jésus-Christ nous donne en ce siècle même en récompense de celles que nous y avons sacrifiées, et arrêtons-nous à ce passage de saint Marc : Personne ne quittera sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses terres, à cause de moi ou de l'Evangile, qu'il ne reçoive maintenant en ce monde cent fois autant de maisons, de frères de sœurs de mères d'enfants et de terres, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternelle (MARC, X, 29). On reçoit cent fois plus de frères et de parents, lorsqu'après avoir méprisé pour l'amour de Jésus-Christ l'affection d'un père, d'une mère ou d'un fils, on passe à l'amour si tendre et si sincère de tous ceux qui servent Jésus-Christ ; trouvant pour un seul père ou pour un seul frère ce grand nombre de pères et de frères qui nous aiment avec encore plus d'ardeur que ceux que nous avons quittés. Nous trouvons de même cette riche multiplication de maisons et de terres, lorsqu'ayant renoncé pour Jésus-Christ à une seule maison, nous possédons comme en propre les monastères sans nombre répandus dans tout l'univers, où nous nous trouvons partout comme dans des lieux qui sont a nous. "

" N'est-ce pas recevoir, je ne dis pas seulement le centuple, mais s'il était permis d'ajouter quelque chose aux paroles de Jésus-Christ, bien plus encore que le centuple, que de vous voir, en compensation du sacrifice que vous avez pu faire de dix ou vingt esclaves qui ne vous servaient qu'a regret et avec peu de fidélité, entourés d'une foule de personnes libres, et quelquefois p.367 fin p.368 début de haute naissance, qui de leur plein gré s'empressent à vous servir ? Vous avez pu vous prouver à vous-même la vérité de ce que je dis par votre propre expérience, vous qui, pour avoir quitté seulement un père, une mère, une maison, trouvez maintenant, en quelque endroit du monde que vous alliez, une infinité de pères, de mères, de frères, de maisons, de terres et de serviteurs très-fidèles qui vous reçoivent comme si vous étiez leur maître, et qui vous rendent avec respect et affection tous les devoirs qu'on pourrait attendre de l'amitié la plus sincère et la plus parfaite. Mais on ne mérite justement de jouir de ces offices de charité que nous rendent ces personnes consacrées à Dieu, qu'après que l'on s'est, de son côté, fait auparavant soi-même leur serviteur et comme leur esclave, et qu'on les a rendus maîtres de tout ce qu'on possédait en ce monde. Car si un religieux n'a pas commencé par se donner lui-même avec tout ce qu'il avait, et par en faire avec une sincère humilité le sacrifice à ses frères, comment pourrait-il souffrir qu'ils lui fissent ce sacrifice à lui-même, et comment ne trouverait-il pas lui être à charge les services mêmes qu'ils lui rendraient, lorsque sa conscience lui dirait qu'il aurait mieux aimé être servi d'eux que de les servir ? "

" Il est certain néanmoins qu'on ne reçoive pas ce centuple, que Jésus-Christ nous promet, dans une paix molle et lâche, mais, comme il nous l'a dit lui-même, avec des persécutions, c'est-à-dire, avec les afflictions de ce monde, avec des peines d'esprit et de corps. . . . . "

" Pour terminer enfin ce discours, n'est-ce pas encore un effet bien visible de ce centuple, que ceux qui servent fidèlement Jésus-Christ soient honorés des princes et des puissants du monde, à cause de ce grand Dieu à qui ils se sont consacrés ; et que, bien qu'ils fuient la gloire humaine, ils ne laissent pas de paraître vénérables à leurs juges et à leurs souverains jusque dans les persécutions que ceux-ci leur font endurer ; eux qui, vu l'obscurité de leur naissance et la bassesse de leur condition, n'auraient pu être que l'objet de leur mépris, s'ils étaient demeurés dans le monde (Cf. Les Conférences de Cassien, trad. par le sieur de Saligny, (ou plutôt Sacy, et. . . . sous un nom supposé) p. 615-622). "

22. S. GREGOIRE, Hom. XVIII in Ezechielem : " Le nombre dix multiplié par lui-même fait le nombre cent. Ce dernier nombre est donc propre à marquer la perfection, comme quand il est dit p.368 fin p.369 début des élus : Quiconque abandonnera pour mon nom sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle (MATTH., XIX, 29). Car si les saints font l'abandon de ces biens terrestres, ce n'est pas pour qu'il leur en revienne davantage encore dans ce monde, puisque quitter les biens de la terre par un motif terrestre, ce n'est pas les quitter, mais plutôt les ambitionner. De même, celui qui quitte sa femme ne le fait pas pour s'en procurer cent autres ; mais ce nombre de cent indique seulement la perfection. Car quiconque abandonne pour Dieu des biens terrestres et périssables, reçoit ici-bas en échange la perfection de la vertu, qui lui fait mépriser désormais ce qu'il a une fois abandonné, et dans le siècle à venir il parviendra à la vie éternelle. Il reçoit donc cent fois plus qu'il n'a donné, la perfection à laquelle il est élevé l'empêchant de sentir la privation des biens dont il a fait le sacrifice. Celui-là au contraire est pauvre, qui sent le besoin de ce qu'il n'a pas. Et celui qui n'ayant rien ne désire rien avoir est seul véritablement riche. La pauvreté a en effet son siège bien plus dans le sentiment qu'on a de son indigence que dans cette indigence même. Car ce n'est pas être pauvre que de se trouver bien de sa pauvreté. "

23. S. BERNARD, in declamationibus de deserendis facultatibus, super Evangelium : Ecce nos reliquimus omnia : " Vous voyez que nous avons tout quitté. Mais, dira cet homme, qui prend de tout occasion de scandale, et qui, comme dit le proverbe, cherche un fétu dans son œil pour s'arracher la vue, j'ai entendu dire de tels et tels, qui avaient tout quitté, qu'ils sont retournés à leur vomissement. Comment avaient-ils donc reçu le centuple de ce qu'ils avaient quitté ? Levez-vous, Seigneur, jugez votre cause, et la calomnie que soutiennent contre vous ces hommes, et le murmure peut-être aussi de ceux-là mêmes qui ont semblé tout quitter, et qui n'ont reçu le centuple de rien ; ce qu'on objecte ici ne s'attaque pas à nous, mais à vous, qui avez dit : Quiconque quittera pour l'amour de moi son père, etc., recevra le centuple (MATTH., XIX, 29). Que disons-nous cependant ? Est-ce que parmi les apôtres il peut y en avoir d'autres qui soient réprouvés que celui qui gardait la bourse ? C'est qu'il n'y a pas à mettre en ligne de compte que la bourse qui contient l'argent ; il y a aussi la bourse où se trouve la propre volonté. Que celui-là donc examine ses voies et ses affections, qui allègue qu'il n'a pas reçu le p.369 fin p.370 début centuple promis, et je ne doute pas qu'il ne trouve quelque coin en lui-même où ce ne sera pas le Fils de l'homme qui trouvera reposer sa tête, mais quelque renard qui y trouvera sa tanière, ou quelque oiseau son nid. Qu'il quitte tout, je l'en conjure, d'une manière plus parfaite et plus décidée, et qu'il se mette à la suite de Jésus-Christ seul, en jetant toutes ses inquiétudes dans le sein de Dieu, qui prendra soin de le nourrir, et de lui rendre sans aucun doute le centuple de tout ce qu'il aura quitté. Car l'Ecriture ne saurait être prise en défaut, elle qui fait cette promesse à tous sans exception, avec une autorité si irréfragable.

Qu'il ne retienne rien, ni pour lui-même, ni pour les siens, de peur que si peu que ce soit de levain ne gâte la masse entière.

Car il en est qui retiennent quelque chose pour eux-mêmes, oubliant la parole du divin Maître qui n'est pas venu en ce monde pour faire sa propre volonté ; oui, il en est, même dans les congrégations les plus saintes, qui trop attachés à leurs propres goûts, ou à leur propre jugement, se donnent un air de suffisance, et retiennent ainsi quelque chose pour eux-mêmes, au lieu de renoncer à eux-mêmes complètement, et de s'abandonner avec une pleine confiance à la Providence divine, l'autorité des supérieurs aux conseils des hommes de spiritualité chargés de leur direction. Et il y en a qui retiennent pour leurs proches et leurs amis ce qu'ils abandonnent par rapport à eux-mêmes, gardant une sollicitude frivole et toute séculière pour leur prospérité temporelle ; hommes cruels sans aucun doute, qui n'aiment point leur prochain comme eux-mêmes cruels, dis-je, soit envers eux-mêmes, soit envers leurs proches, ou plutôt envers les uns et les autres. Que personne donc, quand il verra qu'il n'a pas encore tout quitté, ne s'étonne plus de ne pas recevoir le centuple promis. Car les consolations divines sont une chose de prix, qui ne s'accorde jamais à ceux qui en recherchent d'autres avec elles. . . . . "

" C'est ainsi, mes très-cher frères, que celui qui soupire après d'autres consolations, et qui s'abaisse jusqu’à en chercher dans les biens fragiles et passagers de ce monde, se soustrait à lui-même la grâce des consolations célestes.

S'il demandait, s'il cherchait, s'il frappait à la porte de cette grâce inestimable avec l'ardeur, le zèle, l'empressement qui convient, ne doutons pas qu'il ne reçût l'objet de sa demande, qu'il ne trouvât l'objet de ses recherches, et que le dispensateur des divins trésors n'ouvrit à son importunité. Ou bien si, ce qu’à Dieu ne plaise, il a la témérité de faire le saut honteux de l'apostasie, tenons pour cer- p.370 fin p.371 début tain, en ayant foi au témoignage de la Vérité, que c'est, ou qu'il n'a jamais tout quitté, ou qu'après avoir reçu le centuple de ce qu'il avait quitté, il l'a lâchement abandonné : car il y en a qui, après avoir commencé par l'esprit, finissent, hélas ! par la chair (Gal., III, 3). Il recevra le centuple, dit Notre-Seigneur, et il possédera la vie éternelle : cela dans la voie de l'exil, ceci dans la patrie ; ou plutôt, ce centuple, c'est la voie elle-même, et cette vie éternelle, c'est la patrie elle-même. Ce centuple nous sert de consolation dans les ennuis de la vie présente, cette vie éternelle mettra le comble à notre future félicité.

C'est de cette manière que ceux qui travaillent même pour ce siècle reçoivent la nourriture au milieu de leurs travaux, et leur salaire à la fin. C'est ainsi que les soldats reçoivent chaque jour leur ration de nourriture, et à la fin une pension de retraite proportionnée au mérite de leurs services. C'est ainsi qu'en attendant que les enfants d'Israël aient pu entrer dans la terre promise, la manne ne leur a pas manquée dans le désert. Et l'Eglise elle-même, après avoir demandé l'avènement du royaume de Dieu, demande aussi le pain quotidien dans la prière qui lui a été enseigné par le Sauveur lui- même.

Vous trouverez cette double espèce de promesses clairement exprimée dans ces paroles du Prophète : (La sagesse) rendra aux justes la récompense de leurs travaux, et les conduira par une voie admirable (Sag., X, 17). Cette voie est celle des commandements du Seigneur, qui pour un autre prophète tenait lieu de toutes les richesses (Ps. CXVIII, 114). Pourquoi donc, enfants des hommes, vous laisserez-vous mourir dans l'incrédulité ? Mais peut-être que quelque séculier fera cette autre objection : Montrez-moi ce centuple que vous nous promettez, et je quitterai tout de grand cœur. Pourquoi le montrer ? La foi n'a point de mérite quand la raison humaine fait tous les frais de la conviction. Est-ce que vous aimeriez mieux ajouter foi à un homme qui vous montrerait ce centuple, qu’à la Vérité même qui vous en fait la promesse ? Vous vous épuisez inutilement dans vos recherches. Si vous ne croyez, vous n'aurez point l’intelligence (ISAIE, VII, 9, selon les Septante). C'est une manne cachée que ce que l'Apocalypse de Jean promet au vainqueur (Apoc., II, 17). C'est un nom nouveau, que celui-là seul connaît à qui il est donné. Peut-être quelques-uns penseront-ils que ce centuple désigne l'avantage que trouvent les saints, même pour le présent, à mettre en commun leurs biens et leurs volontés. Il faut avouer en effet que c'est là une consolation bien précieuse, mais elle p.371 fin p.372 début n'est pas tellement générale qu'elle puisse également convenir à tous. Car combien n'y a-t-il pas de saints qui y ont renoncé volontairement, comme les anachorètes, ou qui relégués loin de tout commerce avec les hommes par la violence de la persécution ou par l'exil, comme les martyrs, se sont vus privés de toute consolation humaine ? Ce centuple est un don encore plus relevé ; il descend d'en haut et du Père des lumières. Pour tout dire en un mot, est-ce que celui-là ne possède pas tout, qui voit tout contribuer à son avantage (Rom., VIII, 28) ? Celui-là ne reçoit-il pas le centuple de tous les biens de ce monde, qui est rempli de l'Esprit-Saint, qui possède Jésus-Christ dans son cœur ? A moins qu'on n'aime mieux dire que c'est bien plus que le centuple que cette visite de l'Esprit-Saint et cette présente de Jésus-Christ. Combien est grande, Seigneur, s'écriait le Prophète, l'abondance de votre douceur, que vous avez réservée dans le secret pour ceux qui vous craignent (Ps. XXX, 20) ! Voyez-vous comment cette âme sainte savoure dans son souvenir reconnaissant cette abondance de douceur, comment pour l'exprimer elle entasse les expressions ? Combien est grande, dit-il, l'abondance de votre douceur ! Ce centuple donc, c'est l'avantage d'être mis au nombre des enfants de Dieu, c'est la liberté et les prémices de l'esprit, ce sont les délices de la pureté, la gloire du bon témoignage de la conscience, le royaume de Dieu qui est en nous, et qui ne consiste pas dans le boire et dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint. Joie que l'on goûte non-seulement dans l'espérance qu'on a de la récompense, mais jusque dans les tribulations. C'est ce feu que Jésus-Christ a désiré voir allumé sur la terre.

C'est cette vertu d'en haut qui a inspiré à saint André d'embrasser la croix, à saint Laurent de se rire de son bourreau ; à saint Etienne de prier à genoux pour ceux qui le lapidaient ; c'est cette paix que Jésus-Christ a laissée à ses disciples, en leur donnant la sienne. Car le don et la paix sont pour les élus de Dieu (Sag., III, 9) : la paix pour le présent, et le don pour l'avenir. C'est cette paix qui surpasse tout sentiment, et à laquelle on ne peut comparer rien de ce qu'il y a sous le soleil de plus beau, rien de ce qu'il y a dans le monde de plus propre à enflammer les désirs. C'est cette grâce de la dévotion, cette onction qui nous ouvre l'intelligence de tout (I JEAN, II, 27), que connaît celui qui l'éprouve et qu'ignore celui qui n'en a pas fait l'expérience parce que celui-là seul la connaît qui la reçoit. "

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24. S. PIERRE DAMIEN, Serm. de S. Benedicto abbate

: " Qu'est-ce que ce centuple, sinon les consolations, les visites et les prémices de l'Esprit-Saint, dont les faveurs sont plus douces que le miel ; sinon encore le témoignage de notre conscience, sinon l'attente où sont les justes, cette attente si pleine de bonheur et de charmes ; sinon le souvenir de tous les bienfaits de Dieu, et les délices sans nombre qu'il nous procure, et dont n'ont pas besoin qu'on leur parle ceux qui en ont l'expérience, comme aussi aucunes paroles ne suffiraient pour les faire comprendre à ceux qui ne les ont pas expérimentées. "

25. S. AMBROISE, in caput VI Lucæ : " Heureux, dit Notre-Seigneur, les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Les deux évangélistes (saint Matthieu et saint Luc) ont compté cette béatitude pour la première : car elle est aussi la première dans l'ordre de génération, puisqu'elle est la mère de toutes les vertus. Il faut en effet mépriser les choses du temps, pour pouvoir mériter les biens de l'éternité et on ne peut obtenir le royaume céleste si, esclave de la cupidité par rapport aux biens de ce monde, on s'ôte à soi-même les moyens de sortir de pareilles chaînes. . . "

" Ce n'est pas que tous les pauvres soient de ces bienheureux dont parle Jésus-Christ. Car la pauvreté en elle-même est indifférente, et il peut y avoir de bons pauvres, comme il peut y en avoir de mauvais. A moins que nous ne devions n'entendre par pauvres, que ceux dont le Prophète a dit : Un pauvre qui est juste vaut mieux qu'un riche habitué au mensonge (Prov., XIX, 4, d'après la version italique). Heureux est le pauvre qui a crié, et dont le Seigneur a entendu le cri (Ps. XXXIII, 7). C'est-à-dire, heureux celui qui est pauvre en fait de crimes, pauvre en fait de vices, un de ces pauvres en qui le prince du monde ne trouve rien à revendiquer ; un pauvre qui marche sur les traces de ce premier de tous les pauvres, qui étant riche, s'est fait pauvre pour l'amour de nous. C'est pourquoi saint Matthieu a dit plus explicitement : Bienheureux les pauvres d'esprit. Car un pauvre d'esprit est celui qui ne s'enfle point d'orgueil, qui ne s'élève point en lui-même. Eh ! à quoi me servirait-il de vivre dépouillé des biens de ce monde, si je ne suis en même temps plein de patience et de douceur ? "

26. S. LEON-LE-GRAND, Serm. in festo omnium Sanctorum

: " On pourrait peut-être douter de quelle espèce de pauvres le Fils de Dieu entend parler, lorsqu'il dit : Bienheureux sont les pauvres p.373 fin p.374 début (MATTH., V, 3), s'il n'ajoutait rien qui en déterminât la qualité ; on pourrait soupçonner que l'indigence, et cette dure nécessité où l'on manque de tout, suffit pour mériter le royaume des cieux. Mais, en disant : Bienheureux les pauvres d'esprit, il donne à entendre que le royaume du ciel sera le partage de ceux qui se seront rendus recommandables par une parfaite humilité d'esprit, plutôt que de ceux qui manquent des choses nécessaires. Or, il est évident que les pauvres sont plus en état que les riches de parvenir à cette humilité d'esprit : la douceur est la compagne ordinaire de la pauvreté ; au lieu que l'orgueil et la fierté sont presque inséparables des richesses. . . . . Heureuse cette pauvreté qui ne se laisse point séduire par l'amour des biens temporels, qui ne souhaite point de s'agrandir par l'amas des richesses du monde, et qui borne tous ses désirs aux richesses éternelles. "

" Les apôtres après le Sauveur du monde, nous ont donné l'exemple de cette magnanime pauvreté ; ils ont abandonné sans réserve tout ce qu'ils possédaient ; ils ont obéi à la voix du maître qui les appelait ; de pécheurs de poissons qu'ils étaient, ils ont été changés en pécheurs d'hommes, et ils ont trouvé bien des semblables sous le rapport de l'imitation de leur foi, lorsque, dans ces premiers temps de l’Eglise, les fidèles se sont montrés à eux si unis par la conformité de leurs sentiments et de leurs désirs. Tous ces hommes mettaient en commun tout ce qu'ils possédaient, et la sainte pauvreté dont ils faisaient profession les comblait de richesses éternelles ; ils se réjouissaient d'être dépouillés de tout ce que le monde désire avec tant d'ardeur, et de n'en pas moins posséder tout, en possédant Jésus-Christ (Cf. Sermons de saint Léon, p. 607-609).

"

27. S. CHROMACE, de Rome, évêque d'Aquilée,

Dissert. super caput V Matthæi : " Les pauvres que Notre-Seigneur appelle bienheureux, ce sont ceux qui, méprisant les richesses de ce monde et dédaignant tous les avantages du siècle, ont choisi d'être pauvres aux yeux du monde, pour être riches aux yeux de Dieu. Oui, tout pauvres qu'ils paraissent au jugement du siècle, les hommes de ce caractère sont riches au jugement de Dieu ; le siècle se récrie sur leur indigence, tandis qu'ils sont comblés de biens d'après le témoignage de Jésus-Christ. Les apôtres les premiers nous ont offert dans leurs personnes l'exemple de cette bienheureuse pauvreté, eux qui foulant aux pieds tout ce qu'ils pouvaient posséder dans ce monde, dès qu'ils eurent entendu la p.374 fin p.375 début leçon du divin Maître, se sont aussitôt attachés à lui et ont mérité ainsi d'être ses disciples. Les temps des apôtres nous fournissent encore d'autres exemples non moins remarquables dans ces premiers fidèles qui faisant le sacrifice de tous leurs biens, de toutes leurs possessions, achètent les riches dons du Seigneur au prix de cette généreuse pauvreté. L'Apôtre fait bien voir qu'il y a dans une pauvreté de ce genre des richesses cachées, lorsqu'il dit ces paroles : Comme n'ayant rien, et possédant tout (II Cor., VI, 10). C'est encore ce qui faisait dire à saint Pierre, répondant à un pauvre estropié qui lui demandait l'aumône à l'entrée du temple : Je n'ai ni or ni argent ; mais ce que j’ai, je vous le donne : au nom du Seigneur Jésus-Christ, levez-vous et marchez (Act., III, 6). O pauvreté vraiment fortunée, qui n'ayant rien des biens de ce monde, est si riche de ceux du ciel ! Elle n'a point, il est vrai, d'or ou d'argent à donner, mais, ce qui est bien plus que toutes les richesses, elle peut rendre la santé du corps ; elle était dans l'impuissance de donner l'image de César gravée sur une pièce de monnaie qu'elle n'avait pas, mais elle a su réformer à l'image de Jésus-Christ l’homme lui-même. C'est de cette sorte de pauvres que parle Notre-Seigneur dans cet endroit (du chapitre V de l’Evangile de saint Matthieu) ; et c'est d'eux aussi que David a dit les paroles suivantes : Les pauvres mangeront, et ils seront rassasiés ; leurs cœurs vivront dans tous les siècles des siècles (Ps. XXI, 27) ; et ces autres encore : Il jugera les pauvres d'entre le peuple ; il sauvera les enfants des pauvres (Ps. LXXI, 4). . . Ce pauvre a crié et le Seigneur l’a exaucé (Ps.

XXXIII, 6). C'est donc à de tels pauvres que Notre-Seigneur nous enseigne qu'appartient le royaume des cieux, je veux dire, à ceux qui se sont faits pauvres par motif de religion, et pour être plus sûrement enrichis des dons du Saint- Esprit ; ou du moins, par ces pauvres qu'il appelle bienheureux, il entend tous ceux d'entre les hommes qui ne s'enflent point d'un orgueil satanique, qui ne se livrent point à d'ambitieux désirs, mais qui conservent l'humilité de l'esprit en même temps que le zèle de la foi dont ils sont animés. "

28. S. BERNARD, Serm. I in festo omnium Sanctorum

: " Ouvrant la bouche, il les instruisait en disant : Bienheureux les pauvres d'esprit. C'est vraiment ici qu'a été ouverte la bouche de celui en qui tous les trésors de la science et de la sagesse sont cachés ; et c'est vraiment ici la doctrine de celui qui dit dans l'Apocalypse : Voici que je fais toutes choses nouvelles (Apoc., XXI, 5) ;

p.375 fin p.376 début et qui auparavant avait dit par les prophètes :

J’ouvrirai ma bouche, et je découvrirai les choses qui demeuraient cachée depuis le commencement du monde (Ps. LXXVII, 2).

Et en effet, qu'y avait-il de plus caché que la vérité énoncée ici, que c'est la pauvreté qui fait notre bonheur ? Or c'est la vérité, la vérité qui ne peut ni tromper les autres, ni se tromper elle-même, c'est elle qui nous l'assure en ces termes : Bienheureux les pauvres d'esprit. D'où vient donc, insensés enfants d'Adam, que vous recherchez encore les richesses, et que vous les désirez toujours avec tant de passion, puisque vous voyez la pauvreté béatifiée par la bouche de Dieu même, prêchée au monde et embrassée avec foi par les hommes ? Qu'un païen recherche les richesses tant qu'il voudra, puisqu'il vit sans Dieu dans ce monde ; qu'un juif les désire puisqu'il a reçu les promesses des choses de la terre : mais comment un chrétien a-t-il la hardiesse de les demander : après que Jésus-Christ a déclaré bienheureux ceux qui sont pauvres ? Jusqu'à quand, enfants étrangers à votre père ; jusqu’à quand votre bouche ne parlera-t-elle que de vanité, en s'écriant : Heureux le peuple (Ps. CXLIII, 8) qui possède ces choses visibles et passagères puisque le Fils de Dieu, en ouvrant la bouche, vous a fait entendre cette vérité, Heureux les pauvres, Malheur aux riches ? "

" Mais remarquez qu'il ne dit pas simplement les pauvres, à cause des gens du bas peuple qui sont pauvres par une misérable nécessité et non par une volonté digne de louange.

Ce n'est pas que je n’espère que cette pauvreté qu'ils souffrent dans leur affection leur sera profitable par la grâce que pourra leur en faire la bonté divine ; mais je n'en suis pas moins assuré que ce n'est pas de cette sorte de gens que Notre-Seigneur a voulu parler ici, mais de ceux-là seulement qui peuvent dire avec le roi-prophète : Je vous offrirai un sacrifice volontaire (Ps. LIII, 8).

Toutefois cette pauvreté volontaire elle-même n'est pas toujours digne de louange devant Dieu, puisque nous lisons au sujet d'anciens philosophes qu'ils ont abandonné tous leurs biens, afin que, délivrés des soins de ce monde, ils pussent vaquer plus librement à l'étude de la vanité, et qu'ils ont préférer ne pas abonder en revenus, pour abonder davantage dans leur propre sens. Aussi est-ce pour distinguer de ces pauvres vaniteux les véritables pauvres, que Jésus-Christ dit ici nommément les pauvres d'esprit, c'est-à-dire qui le sont par leurs dispositions spirituelles. Bienheureux donc les pauvres d'esprit, c'est-à-dire ceux qui sont pauvres par p.376 fin p.377 début une intention toute spirituelle, par un désir spirituel, en vue du bon plaisir de Dieu et du salut des âmes. "

" Parce que le royaume des cieux est à eux.

. . . . Remarquez ici l'ordre tout-à-fait sage que la Sagesse a établi en opposant au premier de tous les péchés ce remède aussi le premier de tous. C'est comme s'il eût dit ouvertement : Voulez-vous gagner le ciel, qu'a perdu l'ange superbe en s'appuyant sur sa propre vertu, et sur la multitude de ses richesses ? Embrassez l'humilité de la pauvreté et ce royaume sera à vous. . . . . "

" D'où vient que la même promesse a été faite aux pauvres et aux martyrs, si ce n'est parce que la pauvreté volontaire est vraiment une sorte de martyre ? Bienheureux, dit le Prophète, celui qui n'a point couru après l'or, et qui n'a point mis son espérance dans l'argent dans les trésors ? Qui est celui-là ? Nous le louerons, parce qu'il a fait dans sa vie des choses merveilleuses (Ecclé., XXXI, 8). Quelle plus grande merveille en effet, ou quel martyre plus rigoureux, que de mourir de faim au milieu des mets, d'être gelé de froid entre une foule de vêtements de prix, et de souffrir la pauvreté au milieu des richesses que le monde nous offre, que le démon nous présente et que notre appétit déréglé convoite avec ardeur ? Ne méritera-t-il pas bien d’être couronné, celui qui aura combattu si généreusement en rejetant les promesses du monde, en se jouant des suggestions de son ennemi, et ce qui est encore bien plus glorieux, en triomphant de soi-même, et crucifiant sa concupiscence avec ses désirs incessants ? Enfin, le royaume des cieux est promis également aux pauvres et aux martyrs, parce que, de même qu'il s'achète par la pauvreté, il est donné sans délai celui qui donne sa vie pour Jésus-Christ (Cf. Sermons de saint Bernard sur les fêtes des saints, trad. par D. Ant. de Saint-Gabriel, p. 416-458). "

29. TERTULLIEN, Lib. IV adversùs Marcionem, c. 14 : " Bienheureux vous qui mendiez (car le mot grec ?????? exige cette traduction), parce que le royaume de Dieu est à vous ! Je l'entends commencer par des bénédictions. A ce trait unique je le reconnaîtrais pour le fils de ce même Créateur qui, consacrant les éléments à mesure qu'il les produisait, n'avait d'autre parole que la bénédiction. Mon cœur a produit une excellente parole (Ps. XLIV, 1), s'écrie-t-il. Telle sera la parole de bénédiction qui ouvre le Nouveau-Testament à l'exemple de l'Ancien. M'étonnerai-je que p.377 fin p.378 début le fils du Créateur, qui en avait les miséricordieuse entrailles, débute par des mots semblables, toujours l’ami, le consolateur, le protecteur, le vengeur du mendiant, du pauvre, de l'opprimé, de la veuve et de l'orphelin : de sorte qu’à cette bonté si compatissante et toute particulière du Christ, on reconnaît un ruisseau qui jaillit des sources du Sauveur ? "

30. S. AUGUSTIN, de Civitate Dei, lib. XVII, c.

4 : " Ce pauvre relevé de terre est donc au-dessus de tous les riches, et ce misérable tiré de son fumier au-dessus de tous les plus opulents, pour venir tenir rang parmi les puissants du peuple, à qui il dit : Vous serez assis sur douze trônes, et à qui selon l'expression de notre sainte prophétesse (I Sam., II, 8), il donne pour héritage un trône de gloire. Car ces puissants avaient dit : Vous voyez que nous avons tout quitté pour vous suivre. Quelle puissance dans ce vœu ! Mais d'où leur venait cette puissance, sinon de celui dont il est dit ici : Il donne à qui fait un vœu de quoi le faire (I Sam., II, 9, suivant les Septante) ? Autrement ils seraient de ces puissants dont l'arc a été affaibli. Il donne à qui fait un vœu de quoi le faire ; car personne ne peut offrir au Seigneur un vœu légitime s'il ne reçoit de lui ce qu'il lui voue (Cf. La Cité de Dieu, etc., trad. par L. Moreau, t. III, p. 15-16). "

32. Le même, Catalog. scriptorum ecclesiasticorum, sive lib. de viris illustribus ; voir plus haut, question II, témoignage 1, page 352.

33. S. AUGUSTIN, Epist. LXXXIX (al. 157) ad

Hilarium, q. 4 (al. c. 6) : " J'ai encore à vous répondre en peu de mots sur ce qui regarde les riches y et qui fait le sujet d'une autre de vos questions. Car vous dites que ces gens là soutiennent que les riches qui ne se défont point de leurs richesses ne sauraient avoir part au royaume de Dieu ; qu'ainsi, s'ils veulent y entrer, il faut qu'ils vendent tout ce qu'ils possèdent pour le distribuer aux pauvres, et que sans cela, tout le bien qu'ils pourraient faire, en employant leurs richesses aux bonnes œuvres que la loi de Dieu prescrit, ne leur servirait de rien . . . "

" Jésus-Christ distingue nettement l'observation des préceptes de la loi d'avec cette autre perfection plus élevée, puisqu'il dit d'un côté : Si vous voulez arriver à la vie, gardez les commandements ; et de l’autre : Si vous voulez être parfait, allez, vendez p.378 fin p.379 début tout ce que vous possédez, etc. Pourquoi ne veut-on donc pas que les riches, quoique au-dessous de ce degré de perfection, arrivent à la vie, s'ils observent les préceptes, s'ils donnent afin qu'il leur soit donné, s'ils pardonnent afin qu'il leur soit pardonné ? "

" C'est là le parti de tout chrétien, c'est-à-dire, non-seulement de ceux qui, ayant l'âme assez élevée pour embrasser les conseils de la perfection évangélique, vendent tout leur bien et le distribuent aux pauvres, afin que leurs épaules déchargées de ces fardeaux, n'en soient que plus propres à porter le joug doux et léger de Jésus-Christ, mais de ceux même qui ont moins de force, et qui ne sont pas capables d'une résolution si grande et si glorieuse. Car, pourvu qu'ils soient d'ailleurs véritablement chrétiens, dès qu'on leur posera pour alternative de renoncer à Jésus-Christ ou leurs biens, ils se sauveront de devant l'ennemi dans la forteresse que tout chrétien doit s’être bâtie dans sa foi. . . . . "

" Il faut donc que tout chrétien renonce à ses richesses, s'il en a, en sorte que, n'ayant pour elles aucune attache, il les distribue toutes aux pauvres, et se débarrasse de cet importun fardeau ; ou, s'il les garde, il faut au moins qu'aimant Jésus Christ, sans comparaison, plus que tout le reste, et mettant sa confiance en lui, et non pas dans ses richesses, il en fasse un saint usage ; qu'il donne et répande volontiers ; qu'il se fasse un trésor dans le ciel, et qu'il soit prêt à les abandonner dès qu'il ne pourra plus les conserver sans perdre Jésus-Christ, comme il abandonnerait en pareil cas son père, sa mère, ses enfants, ses frères et sa propre femme. Car, de n'être pas dans cette disposition, lorsqu'on déclare au baptême qu'on renonce au monde, c’est ne renoncer au monde que de bouche et non pas en effet, comme dit saint Cyprien dans l'endroit où il déplore l'infidélité de ceux que la persécution avait fait tomber. "

" Plusieurs qui n'avaient pas eu le courage de tendre à la perfection, en renonçant à tous leurs biens, y ont été élevé subitement en devenant les imitateurs de la passion de Jésus-Christ. Voilà comment, après avoir fait servir leurs richesses à contenter jusqu'à un certain point les faiblesses de la chair et du sang, ils se sont trouvés tout d'un coup en état de défendre leur foi contre le péché, jusqu'à l’effusion de leur sang. Pour ceux d'entre les riches qui ne sont ni assez heureux pour recevoir la couronne du martyre, ni assez forts pour suivre le conseil si élevé que Jésus-Christ leur donne de vendre tout leur bien, et de p.379 fin p.380 début le distribuer aux pauvres, mais qui, d'une part mènent une vie exempte de ces crimes dont la damnation est le salaire, et de l'autre donnent à Jésus-Christ dans la personne des pauvres, de quoi manger, de quoi boire, de quoi se couvrir et où se retirer, s'ils ne sont pas élevés sur des trônes avec Jésus-Christ au dernier jour pour juger le reste des hommes, ils seront au moins placés à sa droite et jugés avec miséricorde, puisqu'il est écrit Bienheureux sont les miséricordieux, car ils recevront miséricorde ; et ailleurs : On jugera sans miséricorde celui qui n’aura pas fait miséricorde ; mais la miséricorde l’emportera sur la rigueur de la justice (JAC., II, 13). "

" Que ces gens-là (les pélagiens) cessent donc de tenir des discours si contraires à la parole de Dieu, et s'ils portent les fidèles par leurs exhortations, à ce qu'il y a de plus parfait, que ce ne soit pas en condamnant ce qui l'est moins. . . "

" J'ai été, moi qui vous écris, etc.

" Voir plus haut, question II, témoignage 10, page 338 (Cf. Lettres de saint Augustin, t. IV, p. 409-431).

35. CASSIEN, Lib. VIII de institutis cœnobiorum, c. 14 : " Cette maladie (de la propriété dans les religieux) se présente sous trois formes différentes, mais également détestée et condamnée par tous les Pères. La première consiste à s'éprendre du désir de se procurer des choses qu'on ne possédait pas même lorsqu'on vivait dans le siècle. La seconde, c'est de reprendre ou de convoiter de nouveau des biens dont on avait fait le sacrifice au commencement de sa conversion. La troisième est celle qui accompagne la conversion même, par suite de l'imperfection de cette dernière et elle se remarque dans les religieux qui, se défiant de la Providence et craignant la pauvreté, n'ont pu prendre sur eux de se dépouiller de tout ce qu'ils possédaient et, se réservant à eux-mêmes une partie de leur argent ou de leurs autres biens, auxquels ils auraient dû renoncer en totalité, se réduisent à l'impuissance de parvenir jamais à la perfection évangélique. Or les Ecritures nous fournissent des exemples éclatants de châtiments infligés à chacune de ces trois espèces de prévarications, dont l'esprit de propriété est la source commune. Car, pour commencer par la première, Giézi en cherchant à acquérir ce qu'il ne possédait pas avant de se mettre à la suite p.380 fin p.381 début d'Elie, non-seulement se rendit indigne de recevoir le don de prophétie que son maître lui aurait communiqué par une succession pour ainsi dire héréditaire, mais encore s'attira la malédiction du prophète et une lèpre affreuse dont il ne put jamais se délivrer. Pour passer à la seconde, Judas, en se passionnant de nouveau pour l'argent, à l'amour duquel il avait renoncé en se mettant à la suite de Jésus-Christ, non-seulement perdit sa dignité d'apôtre en trahissant, comme il le fit, son divin maître, mais de plus finit ses jours par une mort violente, châtiment bien dû à son énorme crime. Enfin, pour citer un exemple de la troisième espèce, Ananie et Saphire, pour s'être réservé à eux-mêmes une partie du prix de leur bien, furent frappés de mort à la voix de l'apôtre leur mettant sous les yeux leur infidélité. "

36. Ibidem, c. 17 : " Est-ce que cet apôtre

(saint Paul) n'aurait pas pu vivre des biens qu'il possédait avant sa conversion, lui qui nous atteste (Act., XXII, 3 et 27) et l'honnête condition de sa famille et sa dignité de citoyen romain, s'il avait pensé que cela eût été plus avantageux pour sa perfection ? Est-ce que ces fidèles de Jérusalem, qui vendaient tout ce qu'ils pouvaient posséder de terres et de maisons pour en déposer le prix aux pieds des apôtres, n'auraient pas pu s'en réserver la quantité nécessaire pour subvenir à leurs propres besoins, si les apôtres l'avaient jugé plus parfait, ou qu'eux-mêmes l'eussent trouvé plus à propos ? Oui, sans doute ; mais en faisant le sacrifice de tous leurs biens à la fois, ils ont mieux aimé ne devoir désormais leur subsistance qu'au travail de leurs mains ou aux largesses des gentils convertis à la foi. C'est à cela que l'Apôtre faisait allusion dans son épître aux Romains, lorsque faisant valoir à ces derniers le ministère de charité qu'il exerçait à l'égard des fidèles de Jérusalem, et les invitant adroitement à l'aider dans cette bonne œuvre, il leur écrivait en ces termes : Maintenant je m'en vais à Jérusalem porter aux saints quelques aumônes (Rom., XV, 25-27). Car les Eglises de Macédoine et d'Achaïe ont résolu avec beaucoup d'affection de faire part de leurs biens à ceux d'entre les fidèles de Jérusalem qui sont pauvres : ils s'y sont portés d'eux-mêmes, et en effet ils leur sont redevables ; car puisque les gentils ont participé aux richesses spirituelles des Juifs, ils doivent à leur tour leur faire part de leurs biens temporels. C'est encore par ce motif d'intérêt pour les fidèles de Jérusalem, qu'écrivant aux Corinthiens, ce même apôtre leur recommandait de préparer avant son arrivée le produit de leur cotisation, destiné à cette bonne p.381 fin p.382 début œuvre. Quant aux aumônes qu'on recueille pour les saints, leur écrivait-il, faites la même chose que ce que j'ai ordonné aux Eglises de Galatie : que chacun, de vous mette à part chez soi, le premier jour de chaque semaine, ce qu'il voudra, ramassant peu à peu selon sa bonne volonté, afin qu'on n'attende pas à mon arrivée de recueillir les aumônes ; et lorsque je serai arrivé, j’enverrai ceux que vous m'aurez désigné par vos lettres, porter vos charités à Jérusalem (I Cor., XVI, 1-3). Et pour les engager à faire cette aumône plus abondante, il ajoutait : Que si la chose mérite que j'y aille moi-même, ils viendront avec moi (ibid., 4) ; c'est-à-dire, si votre offrande est assez considérable pour que je doive me charger de la présenter moi-même. De même, dans son épître aux Galates, leur rappelant qu'il était convenu avec les apôtres de la part qu'il aurait à prendre dans le ministère de la prédication, il leur assurait que Jacques, Pierre et Jean, en se remettant sur lui de prêcher les gentils, lui avaient en même temps donné pour mission de s'occuper des besoins des pauvres de Jérusalem qui, par le renoncement qu'ils avaient fait de tous leurs biens pour l'amour de Jésus-Christ, s'étaient volontairement réduits à cet état d'indigence. Ceux, leur écrit-il, qui paraissaient comme les colonnes de l’Eglise, Jacques, Céphas et Jean, ayant reconnu la grâce que j'avais reçue, nous donnèrent la main, à Barnabé et à moi, pour marque de la société et de l'union qui était entre eux et nous, afin que nous prêchassions l'Evangile aux gentils, et eux aux circoncis ; ils nous recommandèrent seulement de nous ressouvenir des pauvres (Gal., II, 9-10). Et pour faire connaître avec quel zèle il s'était acquitté de cette commission, il ajoute : Ce que j’ai eu aussi grand soin de faire (ibid.). Quels seront donc les plus heureux devant Dieu, de ceux qui nouvellement convertis d'entre les gentils, mais ne pouvant s'élever à cette perfection évangélique, restaient attaché à leurs biens, et à l'égard desquels tout ce que l’Apôtre pouvait obtenir, c'était qu'au moins ils s'abstinssent de tout acte d'idolâtrie, de la fornication, du sang et de la chair des animaux suffoqués, tout en gardant leurs biens en même temps qu'ils embrassaient la foi de Jésus-Christ ; ou de ceux qui, se conformant en tout point aux maximes évangéliques, et portant tous les jours la croix de Jésus-Christ, ne voulaient rien se réserver de ce qui auparavant leur avait appartenu ? Et comme le saint apôtre lui-même qui, empêché par la rigueur de ses liens et de sa prison, ou dérangé par ses voyages, n'avait pu se procurer par le seul travail de ses mains les choses néces- p.382 fin p.383 début -saires à son entretien, assure qu'il avait accepté de quelques frères venus de la Macédoine ce qu'il lui avait fallu pour y suppléer ; car, écrivait-il encore aux Corinthiens, nos frères qui étaient venus de Macédoine ont suppléé aux besoins que je pouvais avoir (II Cor., XI, 9) ; ce qu'il reconnaît aussi dans son épître aux Philippiens par ces paroles : Or vous savez, vous mes frères de Philippes, qu'après avoir commencé à vous prêcher l’Evangile, ayant depuis quitté la Macédoine nulle autre Eglise ne m'a fait part de ses biens, et que je n'ai rien reçu d'autres que de vous, qui m'avez envoyé deux fois à Thessalonique de quoi satisfaire à mes besoins (Philipp., IV, 15-16). Ces derniers donc, au dire de quelques-uns, à qui la tiédeur seule a inspiré leur opinion à ce sujet, se trouveront plus heureux devant Dieu que l'Apôtre lui-même, pour avoir gardé cette portion de leurs biens avec laquelle ils ont pu à l'occasion lui procurer des secours ? C'est là, je pense, ce que n'oseraient pas dire même les plus insensés. "

37. Le même, Collat. III, quæ est abbatis

Paphnutii, c. 6 : " Il faut que je vous parle maintenant des choses auxquelles on doit renoncer. La tradition de nos pères et l'autorité de l'Ecriture nous apprennent qu'il y a trois sortes de renoncements que chacun de nous doit travailler à opérer en soi de toutes ses forces. Le premier est de rejeter tous les biens et toutes les richesses de ce monde. Le second, de renoncer à nous-mêmes, à nos vices, à nos mauvaises habitudes, et à toutes les affections déréglés à l'esprit et de la chair. Le troisième, de détourner notre cœur de toutes les choses présentes et visibles, pour ne l’appliquer qu'aux éternelles et aux invisibles. Dieu nous apprend à faire à la fois ces trois renoncements, par ces paroles qu'il adressa à Abraham : Sortez, lui dit-il, de votre terre, de votre parenté et de la maison de votre père (Gen., XII, 1). De votre terre, c'est-à-dire, quittez tous les biens de ce monde et toutes les richesses de la terre. De votre parenté, c'est-à-dire, sortez de votre vie ordinaire et de ces inclinations mauvaises et vicieuses qui, s'attachant à nous dès notre naissance et par la corruption de la chair et du sang, se sont comme naturalisées et sont devenues pour ainsi dire une même chose avec nous-mêmes. Sortez de la maison de votre père, c'est-à-dire, perdez le souvenir de toutes les choses de ce monde, et de tout ce qui se présente à vos yeux (Cf. Conférences de Cassien, trad. par l'abbé de Saligny, (Sacy), p. 109-110) p.383 fin p.384 début

38. S. JEROME, Epist. VIII ad Demetriadem, de servandâ virgtnitate, passage déjà rapporté plus haut sur cette même question, témoignage 3, page 352.

39. S. BASILE, Serm. I de institutione monachorum

: " Si nous avons dessein de rafraîchir dans notre âme les traits de la divine ressemblance par une vie exempte de vices et de passions déréglées, afin de parvenir par ce moyen à la jouissance de la vie éternelle, ayons soin de ne rien faire qui soit indigne de cette profession sainte, et qui puisse nous exposer à la damnation. Car Ananie avait d'abord la liberté de ne point promettre à Dieu l'universalité de ses biens, et de ne point s'engager par un vœu à lui en faire le sacrifice. Mais quand une fois il les lui eut consacrés par le motif d'une gloire humaine, et pour s'attirer l'estime et l'admiration des hommes par une action si extraordinaire et si éclatante et qu'ensuite il retint une partie du prix de la vente qu'il en avait faite, il alluma contre lui une telle indignation dans le cœur de Dieu, ou dans celui de saint Pierre, son ministre, qu'il ne lui fut plus possible de trouver un refuge dans la pénitence. Ainsi donc, tant qu'on n'a pas fait profession de la vie religieuse, on est libre de mener une vie commune et de s'établir dans le mariage, selon les lois que Dieu a prescrites et la permission qu'il en a donnée mais après qu'on a embrassés par son propre choix ce genre de vie extraordinaire, et qu'on en a fait profession, on doit se conserver à Dieu dans la pureté, comme on lui conserve exempts de souillure les vases qui lui sont consacrés, de peur de se rendre coupable d'un horrible sacrilège en souillant tout de nouveau, par une vie molle et relâchée, un corps consacré à Dieu par la profession religieuse (Cf. Les Ascétiques de saint Basile, p. 42-43). "

19 (al. 18) : " J'appelle vivre dans une société parfaite, bannir toute propriété de biens, retrancher toute contrariété de sentiments, abolir toute sorte de troubles, de contentions et de disputes ; posséder toutes choses en commun, âme s, sentiments, corps, et tout ce qui concourt à notre nourriture et à notre subsistance ; avoir Dieu même en commun ; entretenir en commun le commerce de la piété, travailler en commun à son salut, s'unir en commun dans les travaux, dans les combats à soutenir et dans les couronnes à gagner ; enfin, j'appelle société parfaite celle où plusieurs p.384 fin p.385 début n'en font qu'un, et où ce seul homme n'est pas un seul individu, mais subsiste en plusieurs personnes. "

" Qu'y a-t-il de comparable à une telle société ? Qu'y a-t-il de plus heureux ? Qu'y a-t-il de plus achevé que cette, alliance et cette union si intime ? Qu'y a-t-il de plus agréable et de plus doux que ce concert et cette conspiration mutuelle de corps et d'âmes ? Des hommes venus de plusieurs pays et de plusieurs nations différentes se trouvent dans un même lieu si parfaitement unis, qu'on dirait une seule âme en plusieurs corps, et plusieurs corps n'être que différents organes du même esprit qui les anime tous. . . . . "

" Ces hommes sont de parfaits imitateurs de notre divin Sauveur, et de la vie qu'il a menée sur la terre dans sa chair mortelle. Car de même qu'i la voulu que toutes choses fussent communes entre tous ses disciples réunis en une même société, qu'il s'est donné lui-même en commun à tous ses apôtres, ainsi ces personnes, gardant exactement la règle de leur institut, et par conséquent la soumission à leur supérieur commun, imitent la conduite des apôtres et de Jésus-Christ lui-même.

Et ce soin si exact qu'ils prennent d'avoir toutes choses communes entre eux les rend dès ici-bas les dignes émulateurs de la vie même des anges. Il n'y a en effet parmi les anges, ni dispute, ni contestation, ni querelle ; mais chacun d'eux participe aux biens et aux avantages de tous les autres, et tous ensemble ne laissent pas de posséder tous leurs avantages personnels dans toute leur étendue. . . Ainsi donnent-ils le parfait exemple de la pauvreté la plus absolue, puisqu'ils ne possèdent rien du tout en propre, et que tout est commun entre eux (Cf. Les Ascétiques de saint Basile, trad. par Hermant, pag. 540, 541, 543). "

41. Ibidem, c. 35 : " Un religieux qui a fait profession de vivre en communauté doit être exempt de toute propriété de biens temporels ; autrement il détruit la discipline commune de tout le monastère par cette prétention qu'il a de posséder quelque chose en propre. Il donne de plus la preuve visible de son manque de confiance en Dieu, en paraissant croire que Dieu ne prendra pas soin de nourrir ceux qui sont réunis en son nom, et n'avoir pas entendu ce que dit le saint prophète David : J'ai été jeune, et me voici arrivé à un âge avancé, et je n'ai point vu encore de justes abandonnés, ni de leurs enfants mendier leur pain p.385 fin p.386 début (Ps., XXXVI, 28), c'est-à-dire, ou manquer du pain de la sagesse, qui est la nourriture de l'âme, ou avoir besoin de ce pain sensible et matériel qui est l'aliment du corps. Car si Jésus-Christ est au milieu de deux ou trois personnes qu'il voit assemblées en son nom, à combien plus forte raison devons-nous croire qu'il se trouve présent dans une communauté composée d'un si grand nombre de personnes ? Ou bien donc rien ne nous manquera des choses nécessaires à la vie, lorsque Jésus-Christ sera ainsi avec nous, puisque les Israélites n'ont eux-mêmes manqué de rien pendant tout le temps qu'ils ont erré dans le désert ou, si Dieu permet pour nous éprouve que nous manquions de quelque chose, il nous sera plus avantageux d'éprouver ce besoin dans la compagnie de Jésus-Christ que de posséder hors de sa société tous les biens temporels. "

" Et le mal que nous causerait cette propriété de biens ne s'arrêterait pas là ; il irait encore plus avant. En effet, tout homme qui a la prétention de posséder quelque chose en propre ne cherche qu’à se séparer et à s'isoler de ses frères. Car si telles n'étaient pas ses vues, pourquoi voudrait-il posséder quelque chose en particulier, puisqu'il doit être persuadé que les serviteurs de Jésus-Christ possèdent toujours avec abondance les choses nécessaires à la vie ?

Il est donc visible qu'un homme de ce caractère n'a pour but que de se mettre à part et des s’étioler dans l'isolement, disposé comme il l'est à renoncer à son salut pour quelques oboles, et, permettez-moi de le dire, à être un second Judas, qui commence par le larcin (puisque ce n'est que par larcin qu'il peut posséder quelque chose en propre), pour finir par la trahison, en trahissant la parole de vérité, comme Judas a trahi Notre-Seigneur. Car, comme la règle que nous faisons profession de suivre nous défende nous séparer de la société à laquelle nous sommes unis, et d'acquérir aucun bien en particulier, ou de négocier en cachette quoi que ce puisse être ou de rien faire enfin qui puisse être de mauvais exemple pour le reste de nos frères ; si après cela quelqu'un, mettant de côté la crainte de Dieu et les lois de l'Esprit-Saint, commence par piller la communauté puisque ce qu'on possède en son particulier n'est plus alors qu'un pillage, quelle que soit d’ailleurs la chose qu'on possède, et quel que soit le moyen qu'on ait pris pour s'en mettre en possession ; et si cet homme outre cela pense encore à abandonner la communauté, et à se séparer de ses frères, n'est-il pas visible qu'il a trahi la parole de vérité et qu'il est p.386 fin p.387 début devenu un autre Judas, en trahissant la vérité autant qu'il lui a été possible de le faire ? "

" Il faut donc bien nous garder de posséder quoi que ce soit en particulier outre ce que nous possédons tous en commun, et non-seulement conserver sur ce point la pureté et l'innocence de notre âme, mais veiller en même temps a ce que l'homme intérieur qui est en nous ne contracte aucune souillure. Nous nous mettrons en état d'acquérir cette pureté en éloignant de nous toutes les mauvaises pensées qui mettraient le trouble et l'agitation dans notre esprit, et en nous abstenant de toute duplicité de tout déguisement, de toute envie, de toute contention, vices qui ruineraient dans notre âme la racine même de la charité comme ils bannissent Dieu du cœur de tous ceux qu'ils tyrannisent (Cf. Les Ascétiques de saint Basile, p. 584-587). "

42. Le même, question 85, in regulis Brevioribus

: " Est-il permis d'avoir quelque chose en particulier dans la société des frères (c'est-à-dire des religieux vivant en communauté) ? " " . . . Cela serait contraire à ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres touchant les premiers chrétiens, dont il est écrit, que nul homme ne considérait ce qu'il possédait comme étant à soi en particulier (Act., IV, 31). En conséquence, quiconque s'approprie quelque chose s'éloigne de l’Eglise de Dieu, et de la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, par ses discours et ses exemples, nous enseigne à donner non-seulement nos biens temporels, mais notre âme même et notre vie pour nos amis (Cf. Ibidem, p. 303). "

43. S. AUGUSTIN, ad sanctimoniales Epist. CIX (al.

211) : " Voici ce que nous ordonnons qu'on observe dans le monastère. " " Ayez soin en premier lieu, que ce soit dans une parfaite union d'esprit que vous habitiez dans la maison du Seigneur ; car c'est pour cela que vous avez entrepris de vivre en société et qu'il n'y ait entre vous qu'un cœur et qu'une âme, personne n'ayant rien en propre, et tout étant commun entre vous. " " Que celle qui vous gouverne distribue à chacune le vivre et le vêtement, non également à toutes, puisque les forces de toutes ne sont pas égales, mais chacune selon son besoin : car nous apprenons des Actes des Apôtres (Act., IV, 35), que tout était commun parmi les premiers chrétiens et qu'on distribuait à chacun selon son besoin. " " Que celles qui possédaient quelque chose dans le monde au p.387 fin p.388 début moment où elles sont entrées dans le monastère soient bien aises que leur bien soit devenu commun ; et que celles qui n'avaient rien se gardent bien d'y chercher ce qu'elles n'auraient pu avoir ailleurs ; qu'on accorde néanmoins à leur infirmité les choses dont elles ont besoin, quoique auparavant le nécessaire même leur manquât ; mais qu'elles prennent bien garde il ne pas mettre leur bonheur dans l'assurance où elles se trouvent d'une subsistance qui leur manquait auparavant (Cf. Lettres de saint Augustin, t. VI, p. 38-39). "

44. Le même, Serm. XLIX ex diversis (On retrouve ce sermon tout entier dans les notes du concile d'Aix-la- Chapelle de l'an 816), c. 1 : " Vous savez tous, ou du moins la plupart, que nous vivons dans cette maison qu'on appelle la maison de l’évêque, de manière à imiter selon notre pouvoir les saints dont il est dit au livre des Actes : Nul ne considérait ce qu'il possédai comme étant à soi en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux (Act., IV, 52). Comme quelques-uns peut-être d'entre vous ne sont pas tellement exacts observateurs de notre manière de vivre, qu'ils la connaissent autant que je désire que vous la connaissiez, je vais revenir là-dessus en peu de mots. Moi que vous voyez devenu votre évêque par la grâce que Dieu m'en a faite, je suis entré dans cette ville étant jeune encore, comme le savent grand nombre d'entre vous. Je cherchais où je pourrais bâtir un monastère pour y vivre avec mes frères, car j'avais renoncé à toutes les espérances du siècle, et je n'ai pas voulu être ce que j'aurais pu devenir, sans pourtant chercher à devenir ce que je suis. . . Et comme je pensais à m'établir ici dans un monastère avec mes frères, l'évêque Valère, ce vieillard de bienheureuse mémoire qui fut instruit de mon dessein, me donna ce jardin dont le terrain est maintenant occupé par le monastère. Je commençai par réunir des frères de bonne volonté disposés comme moi, n'ayant rien comme je n'avais rien moi-même, et déterminés à m'imiter, c'est-à-dire, à vendre le peu qu'ils pouvaient avoir comme je m'étais défait moi-même de mon petit bien, pour mettre tout en commun. Mais nous avions d'avance en commun le plus grandet le plus fertile de tous les biens, supposé que nous eussions Dieu avec nous. Je parvins à l’épiscopat ; je vis qu'un évêque était obligé de se montrer constamment affable à tous ses diocésains comme à tous les étrangers Si je n'avais pris ce parti, j'aurais passé pour un évêque avec qui on ne pouvait vivre. Mais d'un autre côté p.388 fin p.389 début je n'eusse pu convenablement prendre ces manières dans un monastère. C'est ce qui m'a déterminé à placer le monastère dans la maison de l'évêque ".

Ibidem, c. 2 : " Voici la manière dont nous vivons. Il n'est permis à aucun de notre communauté d'avoir quoi que ce soit en propre. Mais, dira-t-on peut-être il y en a quelques-uns qui gardent certaines choses en leur propriété. Ce que j'ai à répondre, c'est que nous ne le permettons à aucun.

S'il y en a qui le font, ils font ce qui ne leur est pas permis. " Un peu plus loin, déplorant le malheur de Janvier, prêtre qui avait légué à l'église au moment de sa mort une somme d'argent qu'il s'était réservée, il dit à ce sujet : " Ce prêtre, notre confrère, notre commensal, qui vivait des revenus de l'église, qui avait fait profession de la vie commune, a laissé un testament, a institué un héritier. O douleur pour toute la communauté ! O malheureux fruit, né sur un autre arbre que celui qu'a planté le Seigneur ! Mais c'est l’Eglise qu'il a instituée son héritier. Je repousse de tels présents, je n'aime pas de ces fruits d’amertume. Je voulais le gagner à Dieu ; il avait fait profession de vivre en communauté avec nous ; il devait donc être fidèle à son vœu ;

il devait donner la preuve de sa fidélité en ne gardant rien à lui, en ne faisant point de testament. Du moment où il gardait quelque chose à lui, il ne devait plus se donner pour être des nôtres, ou pour un pauvre de Dieu. Voilé mes frères, le sujet de ma grande douleur. "

Ibidem, c. 4 : " Celui qui abandonne la vie commune, cette vie si fortement louée dans les Actes des Apôtres, se montre par-là même infidèle à son vœu comme à sa profession. Qu'il redoute le jugement de Dieu, et non pas simplement le mien. Je sais combien c'est un grand mal que d'embrasser une profession sainte pour ne pas en remplir les obligations. Faites des vœux au Seigneur et accomplissez-les (Ps. LXXV, 12). Il vaut mieux, nous dit encore l'Esprit-Saint, ne point faire de vœu ; que d'en faire et de ne pas les accomplir (Ecclés., V, 4). Une vierge qui a été consacré en cette qualité, quand même elle n'aurait jamais été dans un monastère, ne peut pas se marier sans crime, quoiqu'elle ne soit pas obligée d'entrer dans un monastère. Si elle est entrée dans un monastère et qu'elle le déserte tout en gardant encore sa virginité, elle est à moitié tombée. C'est ainsi qu'un clerc fait profession de deux choses à la fois, de mener une vie sainte, et de vivre dans la cléricature : une vie sainte, pour sou propre bien spirituel ;

p.389 fin p.390 début et la cléricature, pour l'édification du peuple : car c'est encore plus une charge qu'un honneur pour celui qui l'a une fois acceptée. Mais quel est le sage qui comprendra ces choses (OSEE, XIV, 10) ? Ce clerc a donc fait profession de mener une vie sainte ; il a fait profession de mener la vie commune ; il a fait profession de chanter avec le Psalmiste : Oh ! qu'elle est douce, qu'elle est délicieuse, l'union qui règne au sein d'une société de frère (Ps. CXXXII, 1) ! S'il quitte la vie commune et qu'il reste néanmoins clerc, il est à moitié tombé. Que m'importe ? je ne le juge pas. S'il conserve la sainteté même hors de la communauté, il n'en est pas moins à moitié tombé ; mais si ce n'est plus en lui qu'une sainteté simulée, il est tombé tout-à-fait. Je ne veux pas le réduire à la nécessité d'user d'hypocrisie. Je sais le prix qu'on attache à être dans la cléricature ; je ne veux pas en dépouiller ceux-là mêmes qui refuseraient de vivre en communauté avec nous ;

mais celui qui veut vivre avec moi aura Dieu avec lui. S'il veut que Dieu le nourrisse par le ministère de son Eglise, il ne doit rien avoir en propre, mais ou donner aux pauvres ce qu'il a, ou le mettre en commun : qu'il demeure donc avec moi. Quant à celui qui s'y refuse, je le laisse libre : c'est à lui de voir s'il pourra par ce moyen parvenir au bonheur de l'éternité. "

45. Le même, Lib. de moribus Ecclesiæ catholicæ, c. 31 : " Qui ne doit admirer et louer ces cénobites qui, après avoir dit adieu aux plaisirs du monde qu'ils méprisent, mènent en commun une vie toute chaste et toute sainte. . . , sans qu'aucun d'eux possède aucun bien en propre (Cf. Traduction du livre de saint Augustin des Mœurs de l'Eglise catholique). "

46. S. JEROME, ad Eustochium de custodiâ virginitatis, epist. XXII, c. 14 : " Je vais rapporter ce qui s'est passé il y a peu d'années, dans le monastère de Nitrie. Un solitaire économe plutôt qu'avare, avait laissé en mourant cent écus qu'il avait amassés à faire des filets. On tint conseil sur l'usage faire de cet argent. Parmi les solitaires, les uns opinaient pour qu'il fût distribué aux pauvres ; d'autres, pour qu'on le donnât à l’Eglise ; quelques- uns étaient d'avis qu'il fût envoyé à la famille du défunt. Macaire, Pambo, Isidore, les autres Pères inspirés du Saint-Esprit, prononcèrent qu'il fallait enterrer cet argent avec le mort, en disant : Que ton argent périsse avec toi. Cette sentence, où il p.390 fin p.391 début n'y avait rien que d'équitable fit une telle impression dans l'âme des solitaires de l’Egypte, que tous auraient regardé comme un crime de laisser seulement un écu en mourant. "

47. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. IV dialogorum, c.

55 : " Je ne crois pas non plus devoir passer sous silence ce que je me rappelle être arrivé il y a trois ans, dans mon monastère.

Un moine nommé Justus avait été instruit dans la médecine, de sorte qu'il m'était d'un grand secours auprès de mes moines, en même temps qu'il faisait tout pour me soulager moi-même dans mes continuelles infirmités. Atteint à son tour d'une grave maladie, il se vit bientôt à l'extrémité.

Il avait pour le soigner dans sa maladie son propre frère nommé Copiosus, qui aujourd'hui encore trouve ses moyens d'existence dans la profession de médecin qu'il exerce lui-même dans cette ville. Or, ce Justus dont je parlais tout-à-l'heure, voyant bien que sa fin approchait, révéla à son frère qu'il tenait cachés trois écus d'or. Ce fait ne put rester caché aux moines ses confrères qui, après avoir cherché exactement dans ses drogues, trouvèrent les trois écus d'or qui y avaient été recélés. Quand on m'eut appris un si grand mal commis par un moine qui avait fait profession de vivre en communauté avec nous, je fus saisi d'indignation ; car c'avait toujours été une règle dans mon monastère, que tous pratiquassent tellement la vie commune, qu'aucun des moines ne pût rien garder en propre. Pénétré donc de douleur, je me mis à chercher en moi-même comment je pourrais, ou amener le mourant à la pénitence, ou en faire un exemple pour la communauté. Dans ce dessein je mandai Préciosus, prévôt du monastère et je lui dis : " Prenez garde à ce qu'aucun des moines n'approche du mourant, ou ne lui adresse des paroles de consolation ; mais quand il demandera à les voir dans ses derniers instants, que son frère charnel soit chargé de lui dire que toute la communauté l'a en horreur à cause des écus d'or qu'il a tenus cachés ; qu'avant donc de mourir il conçoive enfin du regret de sa faute, et qu'il songe à s'en purifier. Et lorsqu'il sera mort, que son corps ne soit pas inhumé avec ceux des autres moines, mais faites-lui une fosse dans un fumier où vous le jetterez ; et sur son cadavre vous jetterez les trois écus d'or qu'il a laissés en criant tous ensemble : Que ton argent périsse avec toi (Act., VIII, 20) ; après quoi vous le couvrirez de terre.

" Par ce double moyen, j'ai cru pourvoir, tant au salut du mourant, qu’à l'édification de tous les autres, la désolation où je laissais le p.391 fin p.392 début premier à ses derniers moments devant lui servir d'expiation, et cette peine infligée à son avarice effrayer ses confrères et les détourner pour l'avenir de tomber dans la même faute : et c'est aussi ce qui est arrivé. Car le moine en question se trouvant sur le point de mourir, et demandant avec inquiétude à être recommandé ti ses confrères, comme il vit qu'aucun d'eux ne semblait faire attention à lui ni ne daignait lui parler, son frère charnel lui indiqua la cause de cette répulsion qu'éprouvait de leur part. Alors il s'empressa de témoigner par ses gémissements son vif repentir de la faute qu'il avait commise, et mourut dans ces mêmes sentiments ; puis on l'enterra de la manière que j'avais prescrit de le faire. Tous les membres de la communauté, épouvantés de cet arrêt sévère, se hâtèrent d'apporter tout ce qu'ils pouvaient avoir d'objets même du plus vil prix, et qu'on leur avait toujours permis de garder, dans la crainte qu'on ne leur trouvât quelque chose qui les rendît passibles d'une semblable peine. "

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