Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 199)
1. S. AUGUSTIN, De perfectione justitiæ, c. 15 : " Nous disons que ces paroles : Qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste (Prov., XX, 9, suivant une ancienne version) ? ne viennent qu’à dessein à la suite de ces premières, Lorsque le roi de toute justice sera assis sur son trône (ibid., v. 8).
Car quel que soit le degré de justice qu'un homme puisse posséder, il doit toujours craindre qu'il ne se trouve matière de blâme dans ce qui lui échappe à lui-même de ses propres dispositions, lorsqu'il se verra cité devant le trône du roi de toute justice, à la connaissance p.387 fin p.388 début duquel ne peut échapper aucune de nos fautes, même de celles dont le Psalmiste a dit : Qui est celui qui connaît ses fautes (Ps. XVIII, 13) ? Lors donc que ce roi de toute justice sera assis sur son trône, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste ou exempt de péchés ? si ce n'est peut-être ceux qui veulent se glorifier de leur propre justice, et non de la miséricorde de ce juge lui-même. Ce qui n'empêche pas d'être vraies ces paroles qu'on nous objecte, et que le Sauveur a dites dans l'Evangile, Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (MATTH., V, 6) ; et ces autres que David a proférées dans ses Psaumes, Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur, ou qui s'arrêtera dans son saint lieu ? C'est celui dont les mains sont innocentes et le cœur pur (Ps. XXIII, 3) ? Et ailleurs : Faites du bien, Seigneur, à ceux qui sont bons et qui ont le cœur droit (Ps. CXXIV, 4). De même ce qu'on lit dans Salomon : Les richesses sont bonnes à celui dont la conscience est sans péché (Ecclé., XIII, 30) ; et encore : Détournez-vous du péché, redressez vos mains, et purifiez votre cœur de toutes ses fautes (Ecclé., XXXVIII, 10). Et de même aussi dans l'épître de saint Jean : Si notre cœur ne nous condamne point, nous avons de la confiance devant Dieu, et quoi que ce soit que nous lui demandions, nous le recevrons de lui (I JEAN, III, 21-22). Car nous pouvons atteindre cet heureux état par la conversion de notre cœur vers Dieu, par la foi, l'espérance et la charité, par la mortification, par la pratique de l'aumône, par le pardon des injures, par la persévérance dans la prière, par le recours à la grâce de Dieu pour avancer dans la vertu, en lui disant avec vérité : Pardonnez-nous comme nous pardonnons ; ne nous induisez point en tentation, mais délivrez-nous du mal (MATTH., VI, 12). Tout cela a pour but de purifier le cœur, d'effacer tous les péchés, et d’obtenir du roi de justice assis sur son trône sa miséricordieuse indulgence pour les imperfections et les vices cachés qu'il apercevrait encore en nous ; et non-seulement son indulgence, mais encore notre entière guérison, pour qu'un jour nous puissions jouir de sa vue. Car il jugera sans miséricorde ; mais celui qu'il jugera ainsi, ce sera celui qui n'aura pas fait miséricorde (JAC., II, 13). Au surplus, sa miséricorde s'élève au-dessus de sa justice. Eh ! s'il n'en était ainsi, quelle serait notre espérance puisque nous devons toujours nous écrier : Lorsque le roi de toute justice sera assis sur son trône, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste et d'être exempt de tout péché (Prov., XX, 8-9) ? "
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2. Le même, in Psalmum XLI : " Mon âme est troublée en moi-même (v. 8). Est-ce en voyant Dieu que mon âme s'est troublée ? Nullement, c'est en me voyant moi-même. Elle était raffermie et comblée de joie en considérant ce qui est immuable ; elle s'est troublée en voyant ce qui est sujet au changement. Je sais que la justice de Dieu demeure éternellement, mais je ne sais si la mienne subsistera. Car l'Apôtre m'épouvante quand il dit : Que celui qui croit se tenir ferme prenne garde de tomber (I Cor., X, 12). Ainsi, comme ce n'est point par moi-même que j'ai la fermeté où je me trouve, ce n'est point aussi en moi que je dois mettre mon espérance. . . . . "
" Un abîme appelle un abîme (v. 8) ; c'est-à-dire : Un homme appelle un autre homme. C'est ainsi qu'on apprend la sagesse, c'est ainsi qu'on s'instruit de la foi, lorsqu'un abîme appelle un autre abîme. Les saints prédicateurs de la parole de Dieu appellent un abime ; mais ne sont-ils pas un abîme eux-mêmes ? Pour vous montrer qu'ils sont eux-mêmes autant d'abîmes, voici ce que dit saint Paul à son propre sujet : Pour moi, je ne mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit. Et pour marquer davantage la profondeur de son abîme, il ajoute : Mais je ne me juge pas non plus moi-même (I Cor., IV, 3). "
" Croiriez-vous qu'il puisse y avoir une profondeur de telle nature, qu'elle soit cachée à celui-là même en qui elle se trouve ? Quelle profondeur de faiblesse, par exemple, que celle qui était cachée dans saint Pierre, lorsque, sans connaître ses dispositions les plus intimes, il promettait si témérairement de mourir avec son maître ou pour son maître (JEAN, XIII, 37) ! Quel abîme alors que son cœur ! Et cependant cet abîme si profond était découvert pour les yeux de Dieu, et Jésus-Christ lui découvrit par anticipation ce qu'il n'apercevait pas en lui-même Tout homme donc, quelque juste, quelque saint, et si avancé dans la piété qu'il puisse être, est un abime, et il appelle un autre abîme lorsqu'il instruit un autre homme de la voie de la vérité pour lui faire acquérir la vie éternelle (Cf. Sermons de saint Augustin sur les Psaumes, trad. en français, t. II, p. 360, 364). "
3. S. AUGUSTIN, Confessions, liv. X, c. 32 : " Les odeurs me laissent assez indifférent à leur charme. Absentes, je ne les recherche pas, je ne répudie pas leur présence ; je suis disposé à m'en passer. Du moins me semble-t-il ainsi, et je me trompe p.389 fin p.390 début peut-être. Car ne faut-il pas gémir sur cette nuit profonde qui, nous voilant les ressorts de notre être, interdit à l'esprit, lorsqu'il se consulte lui-même sur ce qu'il peut, toute créance facile à ses propres réponses, parce qu'il ignore d'ordinaire ce qu'il recèle en lui, si l’expérience ne le lui découvre ? Et nul homme ne doit être en sécurité dans cette vie, qui n'est tout entière qu'une tentation ; de mauvais devenu bon, rien ne garantit que de meilleur il ne redevienne pire. Il n'est qu'un espoir, qu'une confiance, qu'une promesse sûre : votre miséricorde (ô mon Dieu) (Cf. Les Confessions, etc., trad. nouv. par L. Moreau, p. 371-372). "
4. S. JEROME, Epist. CXXVII ad Fabiolam, mansione 23 : " Etant partis de Makeloth, (les Hébreux) vinrent à Thahath (Nom., XXXIII, 26). Ce mot Thahath peut se traduire par la préposition subter (qui signifie sous ou dessous en français) ; mais nous croyons faire mieux en traduisant par cet autre mot : la frayeur. Vous voici arrivé à l'Eglise (Makeloth) ; vous êtes montés sur cette belle montagne ; votre admiration, votre étonnement silencieux rendent hommage à la grandeur de Jésus-Christ, vous trouvez là plusieurs émules de votre vertu : Gardez-vous bien de vous en enorgueillir et tenez-vous dans la crainte (Rom., XI, 20). Car le Seigneur résiste aux orgueilleux et donne su grâce aux humbles (JAC., IV, 6). Et que celui qui s'élève prenne bien garde de tomber (I Cor., X, 12). Les puissants seront puissamment tourmentés (Sag ., VI, 7). La crainte est la gardienne des vertus ; la présomption occasionne les chutes. De là le Psalmiste, après avoir dit quelque part : C'est le Seigneur qui me conduit ; rien ne pourra me manquer ; il m'a établi dans un lieu abondant en pâturages, mentionne aussitôt la crainte comme gardienne de son bonheur, en prenant soin d'ajouter : Votre verge et votre houlette ont été ma consolation (Ps. XXII, 1, 4). Paroles dont voici le sens : La crainte des châtiments m'a fait conserver la grâce que j'avais reçue (Cf. D. Hyeronimi Stridoniensis Epistolurum, t. III, col. 78-79, édition de Paris, 1578). "
5. S. CCHRYSOSTOME, Hom. XI in Epist. I ad Corinthios, sur ces paroles du chapitre IV : Sed non in hoc justificatus sum : " Mais je ne suis pas justifié pour cela. Quoi donc ? Est-ce que nous ne devons pas nous juger nous-mêmes, porter notre sentence contre nos propres péchés ? Au contraire, nous y sommes obligés quand p.390 fin p.391 début nous nous trouvons coupables ; aussi bien ce n'est pas là ce que dit l'Apôtre ; mais il dit : Ma conscience ne me reproche rien. Contre quel péché devait-il donc porter sa sentence, tandis que sa conscience ne lui reprochait rien ? Il ajoute cependant qu'il n'est pas justifié pour cela. Que diront donc ceux à qui leur conscience reproche mille plaies mortelles qu'ils se sont faites eux-mêmes par leurs péchés et qui ne peuvent se rendre témoignage d'aucun bien qu'ils aient fait, mais plutôt de beaucoup de mal qu'ils ont commis ? Et pourquoi donc, si sa conscience ne lui reproche rien, n'est-il pas justifié dés-lors ? C'est parce qu'il pouvait se trouver coupable, sans savoir cependant qu'il le fût. Inférez de là quelle sera la sévérité du jugement à venir.
. . . . "
" Voici deux raisons, ou même trois, pour lesquelles les jugements que nous portons manquent d'exactitude. La première, c'est que, lors même que notre conscience ne nous reproche rien, il nous manque un moniteur sévère qui ne nous passe aucune de nos fautes.
La seconde, c'est que la plupart des choses que nous faisons nous échappent. Une troisième qu'on peut ajouter, c'est que beaucoup des actions que font les autres nous paraissent louables, tandis qu'elles sont viciées par la fin qu'ils s'y proposent. Pourquoi donc vous avancez-vous à dire que tel ou tel n'a commis aucune faute, que celui-ci vaut mieux que celui-là ? Car ce sont là des choses qu'on ne peut assurer, pas même de celui à qui sa conscience ne reproche rien, puisque celui-là seul peut porter là-dessus un jugement exact, à qui seul il appartient de juger les secrets des cœurs. En effet, ne l'oublions pas, encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas juste pour cela ; c'est-à-dire je ne suis pas exempt pour cela d'un compte à rendre et d'un jugement à subir. Et l’Apôtre ne dit pas, Je ne suis pas au nombre des justes ; mais il dit : Je ne suis pas pur de tout péché. Car il dit ailleurs : Celui qui est mort est justifié, c'est-à-dire délivré de tout péché (Rom., VI, 7). Or, beaucoup de nos actions seraient bonnes en elles-mêmes qui ne le sont pourtant pas à cause du vice de notre intention (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. X, p. 88-89, 90, édit. de Montfaucon ; p. 104, 106, édit. de Gaume). "
6. THOEDORET, in caput 4 Epist. I ad Corinthios, sur ces paroles, Sed neque meipsum judico : " Je n'ose pas non plus me juger moi-même ; car, quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela, mais celui qui me jugera, c'est le p.391 fin p.392 début Seigneur. C'est comme si l'Apôtre disait : Qu'ai-je besoin de parler des autres ? Moi qui dois surtout me connaître, bien que je n'aie conscience d'aucun crime ou d’aucune infidélité que j'aie commise, je ne serai point assez hardi pour me juger moi-même et me déclarer exempt de péché, mais j'attendrai plutôt la sentence qu'il plaira à Dieu de prononcer sur moi. Qu'on ne s'imagine pas que ces paroles, Je ne suis pas justifié pour cela, contredisent ces premières, Ma conscience ne me reproche rien. Bien loin de les contredire, elles en sont la suite. Car souvent il arrive qu'on pèche sans le savoir, en croyant juste et équitable ce qui ne l'est pas. Mais le Dieu de l'univers voit autrement les choses. "
7. S. BERNARD, Epist. XLII ad Henricum Senonensem archiepiscopum : " Heureux ceux qui peuvent dire avec vérité : Le sujet de notre gloire, c'est le témoignage que nous rend notre conscience (II Cor., I, 12). Celui-là seul peut tenir ce langage, qui se conserve dans l'humilité, et qui, comme dit le proverbe, se rappelle continuellement que les haies pourraient le voir, et que les buissons pourraient l'entendre. Heureux, dit l'écrivain sacré, celui qui est toujours dans la crainte (Prov., XXVIII, 14). Mais ce langage ne saurait être celui de l'arrogant et du présomptueux, qui se conduit comme un évaporé, aspirant la louange à tout propos, et sans cesse affamé de gloire ; qui se réjouit lorsqu'il a fait le mal, qui triomphe dans les choses les plus criminelles (Prov., II, 14). Il s'imagine n'être pas vu, pourvu qu'il se compte plus d'imitateurs que de censeurs, aveugle qui se fait chef d'autres aveugles. Mais, dans son imprudente sécurité, il est aperçu de la société des anges, à qui ne saurait manquer de déplaire sa conduite indisciplinée. Ce ne sera pas l'hypocrite qui pourra dire : Le sujet de ma gloire, c'est le témoignage de ma conscience ; car bien que, par la mesure affectée de son langage, de son air et de son maintien, il réussisse à séduire l'opinion de ceux qui jugent d'après les apparences, il ne lui est pas donné de pervertir de même le jugement de celui qui sonde les reins et les cœurs. Il doit savoir qu'on ne se moque pas de Dieu (Gal., VI, 7). Que celui-là apprenne donc aussi à craindre que le buisson ne l'entende. Sa langue fût-elle muette et ses mains inactives, son cœur parlera toujours assez clair, ses pensées seront toujours assez indiscrètes pour être entendues de celui qui est tout oreilles, et qui sait démêler dans les secrets replis du cœur ce qu'il y a de plus inaccessible aux regards de l'homme. p.392 fin p.393 début Le cœur de tout homme est fait pour donner le change, il est impénétrable (JEREM., XVII, 9), en sorte que personne ne connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui (I Cor., II, 11) ; encore celui-ci ne peut-il le connaitre qu'imparfaitement. Aussi l’Apôtre, après avoir dit : Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit (I Cor., IV, 3), prend-il soin d'ajouter : Je n'ose pas non plus me juger moi-même. Pourquoi ? Parce que, dit-il, je ne puis porter sur moi-même un jugement pleinement assuré. Car, quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela. Je ne saurais m'en rapporter entièrement au témoignage même de ma conscience, parce que ma conscience elle-même ne pénètre pas dans mon être tout entier. Elle ne peut pas juger le tout, si elle n'entend qu'une partie des rapports. Mais celui qui me juge, c'est le Seigneur ; le Seigneur, dis-je, dont la science embrasse et la sentence juge définitivement les actions mêmes qui échappent à la conscience. Dieu entend, dans le fond du cœur de chacun, la pensée que n'entend pas en lui-même celui-là même qui l'a conçue. L'oreille du prophète entendait à distance, et bien loin hors de sa vue, son cupide disciple réclamer en cachette une rétribution de l'officier guéri de sa lèpre (II Rois, V, 25) ; et moi, de quelque secret que je m'enveloppe pour faire du mal, soit à mon prochain par ma malice, soit à moi-même par ma perversité, ne craindrai-je pas d'être entendu de l'oreille partout attentive ? Oh ! combien n'ai-je pas à redouter cette oreille si intelligente, si active, pour qui le repos même a son mouvement qu'elle apprécie, et le silence son langage qu'elle comprend ! . . . "
" Cependant, qui est celui qui connaît ses fautes (Ps.
XVIII, 13) ? Eh ! quand je pourrais dire avec saint, Paul, ce qui est loin de ma pensée, que ma conscience ne me reproche rien (I Cor., IV, 4), je ne pourrais pas, malgré cela, me vanter prudemment d'être justifié. Car ce n'est pas celui qui se rend témoignage à lui-même qui est vraiment estimable ; mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (II Cor., X, 18). Quand même les hommes feraient l’éloge de ma justice, je ne devrais pas en tenir compte, parce que les hommes ne voient que les apparences. L'homme ne voit que ce qui paraît, Dieu pénètre le fond du cœur. Aussi le prophète Jérémie ne se laissait point émouvoir de ce que le peuple pouvait penser de lui, de ce que quelques rayons de cette lumière empruntée venaient se réfléchir sur la superficie de son être ; mais il disait à Dieu avec une modeste confiance : Je n'ai point désiré le p.393 fin p.394 début jour de l'homme, vous le savez (JEREM., XVI, 17). Quand même j'aurais en ma faveur le témoignage de ma conscience, je ne devrais pas pour cela me juger moi-même ; car je ne me connais moi-même qu'imparfaitement. Celui-là seul mérite d'être établi juge des vivants et des morts, qui a formé le cœur de chacun d'eux, et qui a une connaissance exacte de toutes leurs œuvres (Ps. XXXII, 13). Je n'attache d'importance à la sentence d'aucun autre juge, que de celui qui seul est en droit de me justifier. Le Père éternel lui a remis la puissance de juger, parce que lui-même est fils de l'homme (JEAN, V, 27). Moi qui ne suis que le serviteur de ce Fils de l'homme, je n'usurpe point ce pouvoir pour moi, je ne le donne point sur moi aux autres ; je ne me range point parmi ceux dont il se plaint en ces termes : Les hommes ont usurpé sur moi le pouvoir de juger (Tulerunt homines à me judicium. Nous ne savons à quel passage de l’Ecriture le saint abbé de Clairvaux fait ici allusion ; ne serait-ce point au verset 9 du chapitre LIX d’Isaïe, Eleagatum, est judicium à nohis ?). Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils toute puissance de juger. Et moi, je revendiquerais pour moi ce que le Père ne revendique pas pour lui-même ? Il me faudra, bon gré mal gré paraître devant ce juge, et rendre compte de ce que j'aurai fait dans ce monde, à celui à qui n'échappe aucune parole proférée, à qui ne peut être soustraite aucune pensée conçue. Devant cet équitable appréciateur des mérites de chacun, devant cet intime témoin de tous les secrets, qui est-ce qui se glorifiera d'avoir un cœur chaste? La seule vertu qui puisse le faire, c'est l’humilité, qui, parce qu'elle ne sait ni se glorifier, ni présumer de ses forces, ni disputer de ses droits, pourra seule aussi trouver grâce aux yeux de celui qui résiste aux superbes, mais qui donne sa grâce aux humbles. L'homme vraiment humble ne dispute point contre son juge, n'allègue point la prétention d'être juste, mais il se contente de dire : N'entrez point en jugement avec votre serviteur, ô mon Dieu (Ps. CXLII, 2). "
8. Le même, Epist. LXXXV ad Wuilhelmum abbatem sancti Theodorici : " Il peut y avoir de la vérité dans ce que vous me dites, que je vous aime moins que vous ne m'aimez ; mais ce que je sais de toute certitude, c'est que vous n'en avez nulle certitude de vous-même. Comment pouvez-vous donc affirmer comme certaine une chose dont il est certain que vous n'êtes nullement certain ? C'est admirable. Paul ne se fie pas à son propre juge- p.394 fin p.395 début ment : Pour moi, nous dit-il, je ne me juge pas moi-même (I Cor., IV, 3). Pierre pleure toute sa vie la présomption dont il s’était rendu coupable, lorsqu'il avait dit : Quand je devrais mourir avec vous, je ne vous renierai point (MATTH., XXVI, 36). Les autres disciples, insuffisamment rassurés par le témoignage de leurs consciences, par rapport à la trahison de leur maître, lui demandaient chacun avec inquiétude : Est-ce moi, Seigneur, qui vous trahirai ? David confesse l'ignorance où il est de son propre état, lorsqu'il s'écrit au milieu de sa prière : Ne vous ressouvenez pas de mes ignorances (Ps. XXIV, 7).
. . . . "
" Seigneur, vous qui avez mis dans nos cœurs ce sentiment d'amitié, vous savez combien vous en avez mis pour moi dans le cœur de cet ami, ou pour lui dans le mien. Et comment l'un de nous deux, sans que vous le lui ayez révélé, ose-t-il dire à l'autre : J'ai tant d’affection pour vous, et vous en avez si peu pour moi (II Cor., XII, 15) ? A moins peut-être qu'il ne voie dans votre lumière celle dont il se dit éclairée, c'est-à-dire dans la lumière de votre vérité, le feu de la charité dont il brûle pour son ami ? Pour moi, Seigneur, content de voir dans votre lumière mes propres ténèbres en attendant que vous daigniez me visiter au milieu des ténèbres et de l'ombre de la mort où je suis assis, et que par vous me soient révélées les pensées des cœurs, que se trouvent éclaircies ces ténèbres épaisses, et que ces ténèbres dissipées ne me laissent plus voir que lumière dans votre lumière, je sens bien que je l'aime grâce au sentiment que vous en avez mis dans mon cœur mais je ne vois pas encore dans votre lumière si je l'aime assez. Car j'ignore totalement si je suis déjà parvenu à ce degré d'amour, le plus élevé qu'on puisse avoir, qui est de donner sa vie pour ses amis (JEAN, XV, 13). Eh ! sans même se donner cette perfection, qui est-ce qui se glorifiera d’avoir un cœur chaste (Prov., XX, 9) ? O Dieu, qui daignez allumer en moi cette lampe, à l'aide de laquelle je vois ces ténèbres qui me remplissent et me font horreur, éclairez mes ténèbres mêmes (Ps. XVII, 29). pour que j'aie le plaisir de voir en moi la charité tellement réglée (Cant., II, 4), que je sache discerner et aimer ce qui est aimable, et dans la mesure, et de la manière que vous m'ordonnez de l'aimer, et que je ne veuille pas être aimé moi-même autrement qu'en vous, et jusqu'au point seulement où il est dans l'ordre que je sois aimé.
"
9. Le même, Serm II in Octovâ Paschæ : "
Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (II Tim, II, 14), et il est le seul à p.395 fin p.396 début savoir quels sont ceux qu'il a élus dès le commencement. Eh ! quel est l'homme qui sache s'il est digne d'amour ou de haine (Eccles., IX, 1) ? Que si, comme la chose est certaine, la certitude absolue de ces choses nous est refusée, n’est-il pas vrai qu'elles enflammeront d'autant plus nos désirs qu'il nous sera donné davantage de remarquer en nous des signes de cette élection ? "
10. HAYMON, in caput IV Epist. I ad Corinthios : " Mais je ne suis pas pour cela justifié. Sous-entendez, en moi-même ou en Dieu, comme s'il disait en d'autres termes : Quoique je ne trouve en moi rien de mal, rien de répréhensible, de sorte que les uns me déprécient injustement, tandis que les autres m'exaltent peut-être trop par leurs louanges, je ne suis cependant pas justifié pour cela à mes yeux, et je ne me crois pas pour cela justifié non plus aux yeux de Dieu, parce que j'ignore si ce que je fais lui est agréable ou de quel œil il le voit, lui qui connaît bien mieux que moi ce qui est en moi-même car, bien que je n'aie commis aucun de ces énormes péchés d’action, je ne saurais douter du moins que je n'aie péché par pensées. " 11. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Epistolarum lib. VI, epist. 22 ad Gregoriam cubiculariam Augustæ, ce passage a été rapporté plus haut, article des péchés contre l'Esprit-Saint, question III, témoignage 3, tome IV, page 438.
12. CASSIEN, Conférence XXII, ou la seconde de l'abbé
Théonas, c. 7, nous donne dans la personne de cet abbé la raison qui suit de l'humilité avec laquelle nous devons nous approcher du sacrement de l'Eucharistie : " C'est, dit-il, parce qu'il n'y a point d'homme qui puisse être tellement sur ses gardes dans cette guerre invisible que nous avons à soutenir ici-bas, qu'il soit à couvert de toutes les flèches du démon, et qu'il n'en reçoive pas au moins quelque légère atteinte, puisqu'il est impossible qu'il ne pèche quelquefois, ou par ignorance, ou par négligence, ou par vanité, ou par surprise, ou par pensée, ou par nécessité, ou par oubli. Car, quand même un homme se serait élevé à une si haute vertu, qu'il pût dire sans vanité comme saint Paul : Pour moi, je ne mets fort peu en peine du jugement que vous, ou quelque autre que ce soit, vous pouvez porter de moi ; je n'ose pas non plus me juger moi-même, car ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien (I Cor., IV, 3) ; quand même un homme pourrait dire cela, il n'en devrait pas moins être convaincu qu'il ne peut être absolument exempt du péché. "
" C'est pour cette raison que le même apôtre ajoute :
Mais je p.396 fin p.397 début ne suis pas justifié pour cela, c'est-à-dire : quoique je puisse me croire juste, je ne suis pas pour cela assuré de posséder la véritable gloire ; et de ce que ma conscience ne me reproche aucun péché, il ne s'ensuit pas que je sois exempt de toute souillure ; car il y a beaucoup de choses qui me sont cachées à moi-même, et que Dieu voit en moi, quoique je ne les voie pas. C'est pourquoi saint Paul ajoute : Celui qui me juge, c'est le Seigneur. C'est-à-dire: celui-là seul peut me juger dans la vérité qui voit à nu les taches les plus secrètes.
"
13. On peut voir, à l'article cité plus haut des péchés contre le Saint-Esprit, question III, tome IV, page 156 et suivantes, les témoignages de plusieurs autres Père sur ce même sujet. "
CHAPITRE XIV. DES PROGRES DE LA JUSTIFICATION.
Devenus ainsi amis de Dieu et membres de sa maison, les fidèles une fois justifiés s’avancent de vertus en vertus, se renouvellent de jour en jour, comme dit l'Apôtre c'est-à-dire, qu'en mortifiant leur chair et faisant de leurs membres autant d'instruments de justice et de sainteté par l'observation exacte des commandements de Dieu et de l'Eglise, ils croissent par la paralique des bonnes œuvres qu'animent leurs sentiments de foi, dans cet état même de justice qu'ils tiennent de la grâce de Jésus-Christ et se trouvent de cette manière justifiés de plus en plus, conformément à ce qui est écrit : Que celui qui est juste se justifie encore, et à ces autres paroles de l’Ecriture : Ne cessez point d'avancer dans les voies de la justice jusqu'à la mort ; comme à ces autres encore : Vous voyez que l'homme est justifié par ses œuvres, et non par sa foi seulement. Or, c'est cet accroissement de justice que demande l’Eglise, lorsqu'elle dit dans ses prières : Donnez-nous, Seigneur, une augmentation de foi, d'espérance et de charité (Orat. Domin. XIII posti Pent.). " Conc. Trid., sess. VI, c. 10.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Ephésiens, II, 19 : " Vous n'êtes plus comme des étrangers qui sont hors de leur maison et de leur pays, mais vous êtes citoyens de la même cité que les saints, et vous appartenez à la maison de Dieu. " p.397 fin p.398 début
2. Psaume LXXXIII, 7 : " Le divin législateur les bénira, ils iront de vertu en vertu, et ils jouiront dans la céleste Sion de la vue du Dieu des dieux. "
3. Ibid., 6 : " Heureux l'homme qui attend de vous son secours, et qui, en traversant cette vallée de larmes, ne cesse d'élever son cœur vers la cité sainte ! "
4. II Corinthiens, IV, 16 : " C'est pourquoi nous ne perdons pas courage ; mais encore que dans nous l'homme extérieur se détruise, néanmoins l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. "
5. Colossiens, III, 5 : " Faites mourir les membres de l’homme terrestre qui est en vous, la fornication, l'impureté, les abominations, les mauvais désirs et l'avarice qui est une sorte d'idolâtrie. "
6. Romains, VI, 11-15 : " Considérez-vous de même comme étant morts au péché et comme ne vivant plus que pour Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. - Ainsi donc, que le péché ne règne point dans votre corps mortel, on sorte que vous obéissiez à ses désirs déréglés ; - et n'abandonnez point au péché les membres de votre corps comme pour servir d'instruments à l'iniquité ; mais donnez-vous à Dieu, comme devenus vivants, de morts que vous étiez, et consacrez-lui les membres de vos corps comme ne devant plus servir qu'aux œuvres de justice. " 7. Apocalypse, XXII, 11 : " Que celui qui est juste, se justifie encore ; et que celui qui est saint se sanctifie encore. "
8. Ecclésiastique XVIII, 22 : " Que rien ne vous empêche de prier toujours, et ne cessez point de faire des progrès dans la justice jusqu'à la mort. "
1. S. AUGUSTIN, Lib. de moribus Ecclesiæ catholicæ, c, ultimo : " Le renouvellement de l'homme nouveau commence à la vérité dans les eaux saintes du baptême ; mais c'est pour qu'il croisse ensuite, en faisant sans cesse de nouveaux progrès jusqu’à ce qu'il devienne parfait : ce qui arrive aux uns plus tôt, aux autres plus tard, quoiqu'il soit toujours vrai de dire que beaucoup s'avancent plus ou moins dans ces voies d'une vie nouvelle, comme on s'en convaincra, si l'on veut examiner la chose avec soin et sans passion. " " Cet ordre est absolument conforme à ces paroles de l’Apôtre : p.398 fin p.399 début Bien que l'homme extérieur se corrompe, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour (II Cor., IV, 16). Saint Paul nous dit donc que l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour, afin de pouvoir devenir parfait ; et vous (Manichéens) vous voulez qu'il commence par la perfection même (Cf. Les mœurs de l'Eglise catholique, p. 131-132). "
2. Le même, Lib. XIV de Trinitate, c. 17 : " Sans doute que ce renouvellement qui est l'effet de la conversion ne s'opère pas en un instant, ou de la manière que s'opère celui qui se fait dans le baptême par la rémission qu'on y obtient de tous ses péchés : car, dans ce dernier cas, il ne reste pas un seul péché qui ne soit remis : mais, de même qu'autre chose est de n'avoir plus de fièvre, autre chose de se rétablir de cet état de langueur qui est la suite ordinaire de la fièvre ; de même encore qu'autre chose est de retirer de son corps une flèche qui s'y trouve enfoncé, autre chose de se guérir entièrement de la plaie que la flèche y a faite, ainsi le premier degré de guérison est d'écarter la cause de son mal, et c'est ce qui s’obtient par la rémission de tous les péchés, le second degré est de guérir le mal lui-même et c'est à quoi l'on parvient en rétablissant peu à peu (Col., III, 10) en soi les traits de la ressemblance divine. Ces deux différents degrés nous sont marqués dans le psaume où nous lisons premièrement ces paroles : C'est lui (le Seigneur) qui vous pardonne toutes vos iniquités ; et c'est ce qui a lieu dans le baptême ; et puis les suivantes : C'est lui qui guérit toutes vos infirmités (Ps. CII, 3) ; ce qui se fait par des progrès journaliers, et à mesure qu'on rétablit en soi les traits de cette ressemblance. C'est aussi ce que l'Apôtre nous a indiqué de la manière la plus claire lorsqu'il a dit : Bien que dans nous l'homme extérieur se détruise, l’homme intérieur ne s'en renouvelle pas moins de jour en jour (II Cor., IV, 16). Or, l'homme intérieur se renouvelle par les progrès que l'on fait dans la connaissance de Dieu (Col., III, 16), c'est-à-dire dans une justice et une sainteté véritable (Ephés., IV, 24), comme le dit l'Apôtre dans les passages cités un peu plus haut. En renouvelant ainsi de jour en jour l'homme intérieur par les progrès que l'on fait dans la connaissance de Dieu, ou dans une justice et une sainteté véritable, on substitue en soi à l'amour des biens du temps celui des biens de l'éternité, à l'amour des objets visibles celui des biens invisibles, à l'amour des objets charnels celui des objets spirituels ; on réprime et on p.399 fin p.400 début affaiblit peu à peu le désir des premiers, et on s'attache en proportion tous les jours davantage à la recherche des seconds. "
3. Le même, lib. II de peccatorum meritis et remissione, c. 7 : " Par rapport à ce que nous lisons, que celui qui est né de Dieu ne pèche point, et ne peut pas même pécher, parce que la semence de Dieu demeure en lui (I JEAN, III, 9), comme par rapport à toute autre semblable expression de l’Ecriture, les pélagiens se trompent beaucoup par le peu d'attention qu'ils donnent à leur véritable sens. Car ils ne songent pas apparemment qu'on devient enfant de Dieu par cela même qu'on commence à le servir dans la nouveauté de l'esprit (Rom., VII, 6), et que l'homme intérieur se renouvelle en nous à l'image de celui qui nous a créés (Col., III, 10). Car il n'est pas vrai que, du moment où quelqu'un se trouve baptisé, toute infirmité soit guérie en lui ; mais le renouvellement se fait en lui d'abord par la rémission de tous les péchés, et ce renouvellement fait ensuite des progrès à mesure que l'on goûte davantage les choses de Dieu. Le reste demeure en espérance jusqu’à ce qu'il puisse s’effectuer, c'est-à-dire jusqu'à ce que le corps lui-même se renouvelle en devenant immortel et incorruptible, ce qui n'aura lieu qu'au jour de la résurrection. . . . . " " Quoiqu'on reçoive dans le baptême la pleine et entière rémission de ses péchés, cependant si celui qui le reçoit se trouvait aussitôt parfaitement et à tout jamais changé en un nouvel homme ; je ne parle pas ici de son corps, qui, comme il n'est que trop visible, continue de tendre à la corruption et à la mort, et ne sera renouvelé qu’à la fin des temps, alors que tout le sera ; mais, faisant abstraction de son corps, si dans son âme elle-même, qui est l'homme intérieur, le baptême opérait un renouvellement parlait, l’Apôtre ne dirait pas : Bien qu'en nous l'homme extérieur se détruise, l’homme intérieur ne s'en renouvelle pas moins de jour en jour (II Cor ., IV, 16). Car à coup sûr celui-là n'est pas encore tout entier renouvelé qui se renouvelle chaque jour de plus en plus, et il doit y avoir encore en lui du vieil homme, à proportion qu'il reste un renouvellement à y faire. "
4. Ibidem, c. 13 : " Non, mes frères, je ne pense point avoir encore atteint le but vers lequel je ne cesse de tendre. Mais tout ce que je puis faire maintenant, c'est d'oublier ce qui est derrière moi, et d’avancer toujours vers ce que j'ai devant moi, sans cesser de me diriger vers le but proposé à ma course, qui est de remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ (Philip., III, 13-14). L'Apôtre avoue qu'il n'a pas p.400 fin p.401 début lui-même atteint encore le but où il tend, qu'il n'a pas encore obtenu cette plénitude de justice qu'il voudrait acquérir en Jésus-Christ ; mais qu'il a hâte de s'avancer dans le chemin qu'il lui reste à faire, sans faire attention à celui qu'il peut avoir déjà parcouru ; nous faisant entendre par-là qu'il s'applique à lui-même comme aux autres ce qu'il dit ailleurs, que bien qu'en nous l’homme extérieur se détruise, l’homme intérieur ne s'en renouvelle pas moins de jour en jour (II Cor., IV, 16). Tout parfait voyageur qu'il était, toujours est-il vrai qu'il n'avait pas encore achevé son voyage. Enfin, ce qu'il souhaite à ceux qu'il voudrait avoir pour compagnons de sa course, c'est qu'ils fassent comme lui, ainsi qu'il le leur témoigne en disant immédiatement après : Tout ce que nous sommes donc de parfaits, soyons dans les sentiments, je viens de vous marquer au sujet de moi-même ; et si vous en avez quelques autres, Dieu vous découvrira aussi quel cas vous devez en faire. Toutefois, poursuit-il, pour ce qui regarde le point auquel nous sommes déjà parvenus, suivons toujours la même ligne (ibid., 15-16).
Cette ligne qu'il s'agit de suivre ne consiste pas dans la direction à imprimer au corps, mais dans celle qui est indiquée à l'âme pour avancer toujours dans la voie de la justice et parvenir ainsi à en atteindre la perfection, en se renouvelant de jour en jour par les progrès que l'on fait dans la foi, seul genre de perfection qui puisse convenir à notre état de voyage. "
5. Ibidem, c. 27 : " Nous devons songer et nous rappeler à l'esprit que le baptême ne nous procure autre chose que la pleine et parfaite rémission des péchés ; mais que, quant à nos autres dispositions, le changement ne s'en fait pas tout de suite tout entier ; que ce changement s'opère en nous à mesure que les prémices de vie spirituelle que nous avons reçues se développant tous les jours davantage, transforment en elles-mêmes par un renouvellement heureux ce qui nous reste encore du vieil homme, jusqu’à ce que, tout se trouvant enfin renouvelé, le corps lui-même, d'animal qu'il est actuellement, devienne spirituel en devenant immortel et incorruptible. "
6. Le même, lib. VI contra Julianum, c. 7 : " Si celui qui, renonçant à la fornication et à l'ivrognerie, s'abstient à l'avenir de pareilles œuvres, devient bon par cela seul, et d'une bonté véritable, n’est-ce pas à lui que s'adressent ces paroles : Vous voilà maintenant guéri, ne péchez plus (JEAN, V, 14) ? et ne doit-il pas être appelé chaste et sobre ? Ensuite, si en nourrissant en lui ces bons désirs par lesquels il remporte la victoire sur ses p.401 fin p.402 début désirs criminels de fornication et de débauche, il devient tel qu'il n'était pas encore au moment de sa conversion ; si ses désirs criminels s'affaiblissent de plus en plus, s'il lui reste à leur faire de moins en moins la guerre, non que sa vertu faiblisse, mais parce que ses ennemis ne reviennent plus tant à la charge, et non parce qu'il renonce au combat, mais parce que sa victoire devient de plus en plus complète, ferez-vous difficulté de l'appeler meilleur qu'il n'était au moment de sa conversion ? Et pourquoi, je vous prie, sinon parce que ses bonnes qualités ont pris de l'accroissement, et que ses mauvaises ont diminué à proportion ? Il y a donc eu du progrès dans ce qui s'était d’abord formé de bon en lui, et de la diminution dans ce qui lui était resté de mauvais ; et ce progrès a eu lieu depuis son baptême et non dans son baptême même. Ainsi, quoiqu'il ait obtenu dans son baptême une parfaite rémission de ses péchés, il lui est resté cependant matière à amendement et à progrès à faire, par la vigilance il exercer et la lutte à soutenir contre ces légions de mauvais désirs qui continuent, nous n'en pouvons douter, de s’élever dans son âme, ce qui oblige l'Apôtre à nous dire à tous, baptisés ou non : Faites mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous (Col., III, 5) ; et : Si vous faites mourir par l'esprit les œuvres de la chair, vous vivrez (Rom., VIII, 13) ; et encore : Dépouillez-vous du vieil homme (Col., III, 9). Ce n'est point déprécier la vertu du baptême que de dire qu'il reste toujours quelque mal à guérir en celui qui l'a reçu, puisque c'est le baptême lui-même qui a pour effet, non-seulement de commencer en nous cette guérison par rapport au passé, mais encore de nous fournir les moyens de l'achever par rapport à l'avenir. Ainsi c'est avec bon droit qu'on attribuera au baptême notre guérison entière, puisque c'est à son efficacité qu'on en devra et le commencement et la fin. "
7. Le même, Serm. XVI de verbis Apostoli, c. 5 : " Nous voilà devenus justes ; mais nous pouvons croître encore dans cet état de justice. Et comment cela ? c'est ce que je me propose de dire, en conférant là-dessus, pour ainsi parler, avec vous, pour que chacun de vous, déjà établi dans l’état de justice par la rémission de ses péchés, qu’il a reçue dans le baptême avec les dons de l'Esprit-Saint, croisse et profite de jour en jour, jusqu’à ce qu'il parvienne à la consommation, je ne dis pas de ses jours, mais de ses progrès et de sa perfection spirituelle. "
8. S. FULGENCE, Epist. IV ad Probam, c. 3 : " De même que p.402 fin p.403 début l’exilé qui reprend le chemin de sa patrie ne doit pas se lasser de marcher qu'il n'y soit heureusement parvenu ; ainsi, tant que, relégués pour ainsi dire dans ce corps mortel, nous nous trouvons loin de Dieu, loin de notre terme par conséquent (II Cor., V, 6), la vie présente est pour nous comme une route où il nous faut continuellement avancer, jusqu’à ce qu'enfin nous puissions parvenir, avec l'aide de Dieu, à l'immuable séjour de la bienheureuse immortalité. "
9. S. BERNARD, Epist. XCI ad abbates Suessione congregatos, n. 2 : " Personne ne peut jamais être ni trop bon, ni trop saint. Saint Paul était déjà bon ; cependant, n’étant pas encore satisfait, il s'efforçait d'aller toujours en avant, oubliant ce qu'il laissait derrière lui, et travaillant toujours à se surpasser lui-même (Philip., III, 13). Il n'y a que Dieu qui doive ne vouloir pas être meilleur qu'il n'est, parce qu'il ne le peut. "
Ibidem, n. 3 : " Loin de vous et de moi ceux qui disent :
Nous ne voulons pas être plus saints que nos pères ! c'est déclarer seulement que ceux-ci ont été lâches et dissolus, comme le sont leurs enfants. On ne se souvient d'eux que pour les maudire : ils ont mangé des raisins trop verts, et les dents de leurs enfants en ont été agacées (EZECH., XVIII, 2) ; ou, s'ils se glorifient à bon droit de leurs pères, dont la mémoire est peut-être en bénédiction, qu'ils imitent donc leur sainteté, et qu'alors ils fassent passer, s'ils veulent, leurs condescendances et leurs dispenses pour des lois. Elie disait : Je ne suis pas meilleur que mes pères (I Rois, XIX, 4) ; mais il n'a pas dit, Je ne veux pas être meilleur. Jacob vit les anges qui montaient et descendaient par une échelle (Gen., XXVIII, 12) ; mais il n'en vit pas un s'y reposer et s'y asseoir. On ne peut demeurer ferme sur la rampe inclinée d'une échelle tremblante ; et, parmi les vicissitudes de cette vie mortelle, personne ne peut demeurer dans le même état. Nous n'avons point ici-bas de cité permanente ; nous ne sommes point encore dans celle que nous devons habiter un jour ; nous la cherchons seulement : il est nécessaire, ou que vous montiez, ou que vous descendiez ; si vous prétendez vous arrêter, vous serez infailliblement précipité.
Celui-là n'est pas bon du tout, qui ne veut pas devenir meilleur : si vous ne voulez pas devenir meilleur que vous n'êtes dés-lors vous cessez d'être bon (Cf. Lettres de saint Bernard, trad. de Villefore, p. 322-323). "
10. Le concile œcuménique de Vienne, tenu sous Clément
V, p.403 fin p.404 début in Clementinis, lib. V, tit. III de hæreticis, c. 3 : " Nous qui n'avons rien de plus à cœur que de voir en ces jours la foi catholique prospère et la perversité hérétique exterminée du milieu des fidèles, nous avons appris qu'en Allemagne il se trouve une secte d'hommes qu'on appelle Bégards, et de femmes nommées Béguines, dont voici les erreurs : " L'homme peut dans cette vie s’élever à un tel degré de perfection, qu'il ne puisse plus pécher du tout, ni avancer davantage en grâce : autrement, en avançant toujours, il en viendrait à être plus parfait que Jésus-Christ. . . . . " " Nous, avec l'agrément du saint concile, condamnons et réprouvons absolument la secte même avec ses erreurs, que nous défendons strictement d'admettre, d'approuver ou de soutenir à l'avenir. Quant à ceux qui contreviendraient à cette défense, nous ordonnons qu'on leur fasse essuyer toute la rigueur des peines canoniques. "
CHAPITRE XV. DE L’OBSERVATION DES COMMANDEMENTS DE DIEU, ET DE LA NECESSITE AINSI QUE DE LA POSSIBILITE DE LES OBSERVER.
" Personne, à quelque degré de justice ou de sainteté qu'il soit parvenu, ne doit s'estimer exempt d'observer les commandements de Dieu, ni avancer cette parole téméraire, et proscrite par nos pères sous peine d'anathème, que l'observation des commandements de Dieu est impraticable à l'homme même constitué à l’état de justice. Car Dieu ne commande point l'impossible ; mais en commandant il avertit, et de faire ce que l'on peut, et de demander ce qu'on ne peut pas faire, et il aide afin qu'on le puisse. Ses commandements ne sont point onéreux ; son joug est doux, et son fardeau léger. Car les vrais enfants de Dieu aiment Jésus-Christ, et ceux qui l'aiment gardent sa parole, comme il le témoigne lui-même ; et cela, avec le secours de Dieu, ne saurait être au-dessus de leurs forces. Car quoique dans cette vie mortelle les plus saints et les plus justes puissent tomber quelquefois dans des fautes au moins légères, dans ces fautes journalières qu'on appelle aussi péchés véniels, ils ne cessent pas pour cela d'être justes. Les justes, en effet, doivent, aussi bien que les autres, faire à Dieu cette prière aussi vraie dans son contenu qu'elle est humble dans son énoncé : Pardonnez-nous nos offenses. De là, ils doivent se reconnaître d’autant plus obligés de marcher dans les voies de la justice, que se trouvant d'avance affranchis p.404 fin p.405 début du péché et attachés au service de Dieu, ils peuvent mieux que les autres, en suivant les règles de la piété, de la tempérance et de la justice, faire de continuels progrès dans ces vertus par la grâce de Jésus-Christ, à qui ils doivent d'être entrés dans cet heureux état. Car Dieu n'abandonne point ceux qui sont une fois justifiés par sa grâce, à moins que ceux-ci ne l'abandonnent les premiers. "
" Personne ne doit donc se flatter soi-même d'être héritier du royaume céleste par cela seul qu'il a la foi, ou d’obtenir un jour cet héritage par le mérite de sa foi seule, quand même il ne partagerait en rien les souffrances de Jésus-Christ pour partager un jour sa gloire. Car, comme dit l'Apôtre, Jésus-Christ lui-même, quoiqu'il fût le Fils de Dieu, a appris l'obéissance par l’expérience des choses qu'il a souffertes ; et tout ayant été consommé dans sa personne, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause de leur salut éternel. C'est pourquoi le même apôtre, parlant à des fidèles d'avance justifiés, leur disait : Ne savez-vous pas que tous ceux qui courent dans une arène fournissent leur course chacun de leur côté, et qu'un seul cependant remporte le prix. Courez donc de manière à le remporter vous-mêmes. Pour moi, c'est aussi ce que je fais : Je cours, mais non comme au hasard ; je combats, mais non comme en donnant des coups en l'air ; mais je châtie mon corps et le réduit en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. Saint Pierre, le prince des apôtres, disait aussi : Travaillez à assurer par vos bonnes œuvres votre vocation et votre élection : car, en agissant de la sorte, vous ne pécherez jamais. "
" Il est évident par tous ces textes, que c'est aller contre la saine doctrine, que de dire que les justes pèchent au moins véniellement dans toutes leurs bonnes œuvres, ou ce qui serait plus intolérable encore, qu'ils méritent, jusque dans le bien qu'ils font, des peines éternelles ; aussi bien que de dire que les justes pèchent dans toutes leurs œuvres si pour ranimer leur langueur et s'encourager à courir avec plus d'ardeur dans la carrière ils se proposent, outre la gloire de Dieu qu'ils ont principalement en vue, d’obtenir aussi pour eux-mêmes la récompense éternelle, puisqu'il est écrit : J'ai porté mon cœur (ô mon Dieu)
a l'observation de vos commandements à cause de la récompense que vous m'en faites espérer et que l’Apôtre nous témoigne de Moïse, que cet homme héroïque envisageait de même la récompense. " Concile de Trente, session VI, chapitre II. p.405 fin p.406 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. MATTHIEU, XXVIII, 19-20 : " Allez donc, et instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit, - et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai ordonné. "
4. JEAN, XIV, 12, 23-24 : " En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera encore de plus grandes ; parce que je m'en vais à mon Père. - Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. - Celui qui ne m'aime point, ne garde point mes paroles. " 5. MATTHIEU, VI, 12 : " Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent. "
6. Romains, VI, 17-18 : " Mais Dieu soit loué de ce qu'ayant été auparavant esclaves du péché, vous avez obéi du fond du cœur à la doctrine de l’Evangile, sur le modèle de laquelle vous avez été formés. - Et ainsi ayant été affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. "
7. Tite, II, 11-13 : " Car la grâce de Dieu notre Sauveur a paru à tous les hommes, et elle nous a appris que renonçant a l'impiété et aux passions mondaines, nous devons vivre dans le siècle présent avec tempérance, justice et piété, - étant toujours dans l'attente de la béatitude que nous espérons, et de l'avenir glorieux de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ. "
8. Romains, V, 1-2 : " Etant donc justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, - par qui aussi nous avons entrée par la foi à cette grâce dans laquelle nous sommes établis, et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire promise aux enfants de Dieu. "