Poésies
I. À CORNÉLIUS NÉPOS.
À qui dédier ces vers badins et d’un genre nouveau, ce livre que la ponce aride vient de polir ? À toi, Cornélius, à toi qui daignais attacher déjà quelque prix à ces bagatelles, alors que tu osas, le premier des Romains, dérouler en trois livres toute l’histoire des âges, œuvre savante, grands dieux ! et laborieuse ! Accepte donc ce livre et tout ce qu’il contient, quel qu’en soit le mérite. Et toi, Muse protectrice, fais qu’il vive plus d’un siècle dans la postérité.
II. AU PASSEREAU DE LESBIE.
Passereau, délices de ma jeune maîtresse, compagnon de ses jeux, toi qu’elle cache dans son sein, toi qu’elle agace du doigt et dont elle provoque les ardentes morsures, lorsqu’elle s’efforce, par de joyeux ébats, de tromper l’ennui de mon absence ; je me livrerais avec toi à de semblables jeux, s’ils pouvaient calmer l’ardeur qui me dévore, soulager les peines de mon âme. Ah ! sans doute, ces jeux me seraient aussi doux que le fut, dit-on, pour la rapide Atalante, la conquête de la pomme d’or qui fit tomber enfin sa ceinture virginale.
III. IL DÉPLORE LA MORT DU PASSEREAU.
Pleurez, Grâces ; pleurez, Amours ; pleurez, vous tous, hommes aimables ! il n’est plus, le passereau de mon amie, le passereau, délices de ma Lesbie ! ce passereau qu’elle aimait plus que ses yeux ! Il était si caressant ! il connaissait sa maîtresse, comme une jeune fille connaît sa mère : aussi jamais il ne s’éloignait d’elle ; mais, voltigeant sans cesse autour de Lesbie, il semblait l’appeler sans cesse par son gazouillement. Et maintenant il erre sur ces ténébreux rivages que l’on passe, dit-on, sans retour. Oh ! soyez maudites, ténèbres funestes du Ténare, vous qui dévorez tout ce qui est beau ; et il était si beau, le passereau que vous m’avez ravi ! Ô forfait ! ô malheureux oiseau ! c’est pour toi que les beaux yeux de mon amie sont rouges, sont gonflés de larmes.
IV. DÉDICACE D’UN VAISSEAU.
Amis, voyez-vous cet esquif ? il fut, s’il faut l’en croire, le plus rapide des navires. Jamais nul vaisseau ne put le devancer à la course, soit que les voiles, soit que les rames le fissent voler sur les ondes. Il vous défie de le nier, rivages menaçans de l’Adriatique, Cyclades périlleuses, illustre Rhodes, Thrace inhospitalière, Propontide, et vous, rivages de l’Euxin, où naguère, forêt chevelue, il étendait ses rameaux : oui les sommets du Cytore ont souvent retenti du sifflement de son feuillage prophétique. Tout cela, dit-il, vous est connu, et vous pourriez l’attester encore, Amastris, et toi Cytore couronné de buis ; car il s’élevait sur vos cimes chenues depuis l’origine du monde. Ses rames se plongèrent pour la première fois dans les ondes qui baignent votre base. C’est de là qu’à travers les vagues déchaînées, il a ramené son maître, soit que le vent soufflât du couchant ou de l’aurore, soit qu’Éole propice vînt frapper ses deux flancs à la fois. Pourtant, jamais on n’offrit pour lui de vœux aux dieux du rivage, depuis le jour où, parti de mers inconnues, il vint mouiller sur les rives de ce lac limpide. Tel il était jadis ; et maintenant, vieilli dans le calme du port, il se met sous votre tutelle, couple chéri des nautonniers, Castor, et toi Pollux, frère de Castor.
V. À LESBIE.
Vivons pour nous aimer, ô ma Lesbie ! et moquons-nous des vains murmures de la vieillesse morose. Le jour peut finir et renaître ; mais lorsqu’une fois s’est éteinte la flamme éphémère de notre vie, il nous faut tous dormir d’un sommeil éternel. Donne-moi donc mille baisers, ensuite cent, puis mille autres, puis cent autres, encore mille, encore cent ; alors, après des milliers de baisers pris et rendus, brouillons-en si bien le compte, qu’ignoré de nous-mêmes comme des jaloux, un si grand nombre de baisers ne puisse exciter leur envie.
VI. À FLAVIUS.
Flavius, si la beauté qui te captive avait quelque chose d’aimable, de gracieux, tu voudrais me le dire, tu ne pourrais le taire à ton cher Catulle. Mais tu aimes je ne sais quelle courtisane aux caresses fiévreuses, et tu n’oses me l’avouer. Tes nuits, je le sais, ne se passent pas dans le veuvage ; ton lit, bien que muet, dépose contre toi ; les guirlandes dont il est orné, les parfums qu’il exhale, ces carreaux, ces coussins partout foulés, les craquemens de cette couche élastique et mobile, tout me révèle ce que tu voudrais me cacher. Pourquoi donc ces flancs amaigris, s’ils ne trahissent tes folies nocturnes ? Ainsi donc, fais-moi part de ta bonne ou peut-être de ta mauvaise fortune. Je veux, dans mes vers badins, immortaliser Flavius et ses amours.
VII. À LESBIE.
Tu me demandes, Lesbie, combien de tes baisers il faudrait pour me satisfaire, pour me forcer à dire, Assez ? Autant de grains de sable sont amoncelés en Libye, dans les champs parfumés de Cyrène, entre le temple brûlant de Jupiter et la tombe révérée de l’antique Battus ; autant d’astres, par une nuit paisible, éclairent les furtives amours des mortels, autant il faudrait à Catulle de baisers de ta bouche pour étancher sa soif délirante, pour le forcer de dire, Assez. Ah ! puisse leur nombre échapper au calcul de l’envie, à la langue funeste des enchanteurs !
VIII. CATULLE À LUI-MÊME.
Infortuné Catulle, mets un terme à ton délire ; ce qui te fuit, ne cherche plus à le ressaisir. De beaux jours ont brillé pour toi, lorsque tu accourais à ces fréquens rendez-vous où t’appelait une jeune beauté, plus chère à ton cœur que nulle ne le sera jamais ; heureux momens ! signalés par tant de joyeux ébats : ce que tu désirais, Lesbie ne le refusait pas. Oh ! oui, de beaux jours alors brillaient pour toi ! mais, hélas ! elle ne veut plus ; ne pouvant mieux, cesse toi-même de vouloir ; ne poursuis plus la cruelle qui te fuit : pourquoi traîner tes jours dans le malheur ? Supporte l’infortune avec constance, endurcis ton âme. Adieu donc, ô Lesbie ! déjà Catulle est moins sensible ; tu ne le verras plus chercher, supplier une beauté rebelle. Toi aussi, perfide, tu gémiras, lorsque tes nuits s’écouleront sans que nul amant implore tes faveurs. Quel sort t’est réservé ? qui te recherchera maintenant ? Pour qui seras-tu belle ? Quel sera ton amant ? De qui seras-tu la conquête ? Pour qui tes baisers ? Sur quelles lèvres imprimeras-tu tes morsures ?… Mais toi, Catulle, courage ! persiste ! endurcis ton âme.
IX. À VERANNIUS.
Verannius, ô le premier, le plus cher de mes nombreux amis, te voilà donc enfin rendu à tes dieux domestiques, à tes frères qui te confondent dans un même amour, à ta vieille mère ! te voilà donc de retour ! Pour moi, quelle heureuse nouvelle ! Je vais te revoir échappé aux dangers, je vais écouter ces récits où, selon ta coutume, tu nous peindras les contrées de l’Espagne, ses hauts faits, ses peuples divers. Penché sur ton cou, je baiserai tes yeux, je baiserai ta bouche. Ô vous, les plus heureux des mortels, en est-il un seul parmi vous plus joyeux, plus heureux que moi ?
X. SUR LA MAÎTRESSE DE VARRUS.
Oisif, je me promenais au Forum ; Varrus, mon cher Varrus m’entraîne chez l’objet banal de ses amours. Au premier coup d’œil, elle ne me parut dénuée ni de charmes ni de grâces. À peine entrés, la conversation s’engage sur différens sujets, entre autres sur la Bithynie : Quel était ce pays, sa situation actuelle ? Mon voyage m’avait-il été profitable ? — Je répondis, ce qui était vrai, que ni moi, ni le préteur, ni personne de sa maison, n’en étions revenus plus riches : le moyen qu’il en fût autrement avec un préteur perdu de débauche, et qui se souciait des gens de sa suite comme d’un poil de sa barbe. — Cependant, les porteurs les plus renommés viennent de ce pays ; et l’on assure que vous en avez ramené quelques-uns pour votre litière. — Moi, afin de passer aux yeux de la belle pour plus heureux que les autres : Le destin, lui dis-je, ne m’a pas été tellement contraire dans cette triste expédition, que je n’aie pu me procurer huit robustes porteurs (à vrai dire, je n’en avais aucun, ni chez moi ni ailleurs qui fût capable de charger sur ses épaules les débris d’un vieux grabat). — À ces mots, avec l’effronterie d’une courtisane consommée : Veuillez, je vous prie, mon cher Catulle, me les prêter pour quelques instans ; je veux aller au temple de Sérapis. — Un instant, ma belle ; je ne sais comment j’ai pu vous dire qu’ils étaient à moi. Vous connaissez Caïus Cinna, mon compagnon de voyage, c’est lui qui les a ramenés. Au reste, qu’importe qu’ils soient à lui ou à moi ? je puis m’en servir comme s’ils m’appartenaient. Mais c’est bien mal à vous, c’est bien indiscret, de ne pas permettre aux gens la moindre distraction.
XI. À FURIUS ET AURELIUS.
Furius, Aurelius, compagnons de Catulle ; soit qu’il pénètre jusqu’aux extrémités de l’Inde, dont les rivages retentissent au loin, battus par les flots de la mer Orientale ;
Soit qu’il parcoure l’Hyrcanie et la molle Arabie, le pays des Scythes et celui du Parthe aux flèches redoutables, ou les bords du Nil, qui, par sept embouchures, colore la mer de son onde limoneuse ;
Soit que, franchissant les cimes ardues des Alpes, il visite les trophées du grand César, le Rhin qui baigne la Gaule, ou les sauvages Bretons, aux bornes du monde ;
Je le sais, vous êtes prêts à me suivre partout où me conduira la volonté des dieux. Mais, aujourd’hui, je ne réclame de votre amitié que de porter à ma maîtresse ces tristes paroles :
Qu’elle vive heureuse et tranquille au milieu de cette foule d’amans qu’elle enchaîne par milliers à son char, sans en aimer aucun sincèrement, mais qu’elle énerve tous par ses lascives caresses.
Qu’elle ne compte plus, comme autrefois, sur mon amour, sur cet amour qui a péri par sa faute, comme la fleur des prés qu’a blessée en passant le soc de la charrue.
XII. CONTRE ASINIUS.
Asinius le Marruccin, tu as la main un peu leste, quand le vin te met en gaîté ; tu profites de l’incurie des convives pour escamoter leurs mouchoirs. Tu trouves peut-être cela plaisant ? Tu ignores, sot que tu es, que c’est une action basse et ignoble. Tu en doutes ? Crois-en donc Pollion, ton frère, qui voudrait à prix d’or effacer le souvenir de tes larcins, dût-il lui en coûter un talent ; car il est, lui, un bon juge en fait de gaîtés et de plaisanteries. Ainsi donc, ou renvoie-moi mon mouchoir, ou compte sur des milliers d’épigrammes. Ce n’est pas le prix de cette bagatelle qui me la fait regretter ; mais c’est un souvenir d’amitié, c’est un de ces mouchoirs de Sétabis, présent de Fabullus et de Verannius, qui me les ont envoyés d’Espagne ; il doit m’être cher, comme à tout ce qui me vient de Fabullus et de Verannius.
XIII. À FABULLUS
Quel joli souper, mon cher Fabullus, tu feras chez moi dans quelques jours, si les dieux te sont propices, si tu apportes avec toi des mets délicats et nombreux, sans oublier nymphe jolie, bons vins, force bons mots, et toute la troupe des Ris ! Viens avec tout cela, mon aimable ami, et le souper sera charmant ; car, hélas ! la bourse de ton pauvre Catulle n’est pleine que de toiles d’araignées. En échange, tu recevras les témoignages d’une amitié sincère ; et, ce qui surtout rend un repas élégant, agréable, je t’offrirai des parfums dont les Grâces et les Amours ont fait don à ma jeune maîtresse ; en les respirant, tu prieras les dieux de te rendre tout nez des pieds à la tête.
XIV. À CALVUS LICINIUS.
Si je ne t’aimais plus que mes yeux, aimable Calvus, je te haïrais plus que l’odieux Vatinianus, pour un pareil cadeau. Qu’ai-je fait, moi, qu’ai-je dit, pour que tu m’assassines de ce déluge de mauvais poètes ? Que les dieux accablent de tout leur courroux celui de tes cliens qui t’envoya tant d’ouvrages maudits. Si, comme je le soupçonne, c’est Sylla le grammairien qui t’a fait ce cadeau, aussi neuf que piquant, je ne m’en plains pas ; je me félicite, au contraire, et je me réjouis de voir tes travaux si bien payés ! Grands dieux ! quel horrible, quel exécrable fatras tu as envoyé à ton pauvre Catulle, pour le faire mourir d’ennui dans un aussi beau jour que celui des Saturnales. Mauvais plaisant, tu n’en seras pas quitte à si bon marché ; car demain, dès qu’il sera jour, je cours bouleverser les échoppes des libraires : œuvres de Césius, d’Aquinius, de Suffénus, je fais collection de toutes ces drogues poétiques, et je te rends supplice pour supplice. Et vous, détalez au plus vite de mon logis, retournez chez le bouquiniste, d’où vous êtes venus à la malheure, fléaux du siècle, détestables poètes !
XV. À AURELIUS.
Je me recommande à toi, Aurelius, moi et mes amours : c’est, je pense, une demande raisonnable ; et si jamais ton âme conçut le désir de trouver pur et intact l’objet de tes feux, conserve chastement le dépôt que je te confie. Ce n’est pas contre la foule des galans qu’il faut le défendre, je crains peu ces hommes qui passent et repassent uniquement occupés de leurs affaires ; c’est de toi seul que je me défie, de ton priapisme redoutable à tous les adolescens, beaux ou laids. Satisfais tes désirs libertins où il te plaira, comme il te plaira, et tant que tu voudras, dans toutes les ruelles où tu trouveras un mignon de bonne volonté : je n’en excepte que le mien seul ; ce n’est pas, je crois, trop exiger. Mais si tes mauvais penchans, ta lubrique fureur allaient, scélérat, jusqu’à menacer la tête de ton ami ; alors, misérable, malheur à toi ! puisses-tu, les pieds liés, être exposé au supplice atroce que le raifort et les mulets font souffrir aux adultères.
XVI. À AURELIUS ET FURIUS.
Je vous donnerai des preuves de ma virilité, infâme Aurelius, et toi, débauché Furius, vous qui, pour quelques vers un peu libres, m’accusez de libertinage. Sans doute il doit être chaste dans sa vie, le pieux amant des Muses ; mais dans ses vers, peu importe : ils ne sont piquans et enjoués que lorsqu’ils peuvent exciter le prurit du désir, je ne dis pas chez l’adolescent, mais chez ces vieillards velus qui ne peuvent plus mouvoir leurs reins engourdis. Vous avez lu ces vers où je parle de plusieurs milliers de baisers, et vous me croyez, comme vous, lâche, efféminé ; mais je vous donnerai des preuves de ma virilité.
XVII. À LA VILLE DE COLONIA.
Colonia, tu désires jouir d’un beau pont pour y prendre tes ébats : tu en as un où tu peux danser ; mais ses arches, mal assurées et chancelantes, te font craindre qu’il ne s’affaisse pour ne plus se relever, et qu’il ne tombe dans le marais profond. Puisse, au gré de tes vœux, s’élever à sa place un pont solide, que les bonds sacrés des Saliens eux-mêmes ne puissent ébranler ; mais avant, fais-moi jouir d’un spectacle qui me fera bien rire ! Je voudrais qu’un mien voisin tombât de ton pont dans la vase, qu’il s’y embourbât de la tête aux pieds, dans l’endroit le plus infect, le plus dégoûtant de tout le marais, là où le gouffre est le plus profond. L’homme en question est un sot qui n’a pas plus de sens qu’un marmot de deux mois qui dort bercé dans les bras de son père. Il est marié depuis peu à une jolie femme, à la fleur de l’âge, plus tendre que le chevreau qui vient de naître, et dont la garde réclame plus de soins que les raisins déjà mûrs ; en bien ! il la laissé folâtrer à sa fantaisie, il s’en soucie comme d’un poil de sa barbe, et, couché près d’elle, il reste immobile à sa place. Semblable à la souche qui gît dans un fossé, abattue par la hache du bûcheron, tel, et aussi insensible aux charmes de la belle que si elle n’était pas à ses côtés, mon nigaud ne voit rien, n’entend rien ; il ignore même quel est son sexe, et s’il existe ou non. Voilà l’homme que je voudrais voir tomber de ton pont la tête la première, pour secouer, s’il est possible, sa stupide léthargie. Puisse-t-il laisser son engourdissement dans la fange visqueuse du marais, comme la mule laisse ses fers dans un épais bourbier !
XVIII. AU DIEU DES JARDINS.
Priape, je te dédie, je te consacre ce bosquet, qui t’offre l’image du temple et du bois sacré que tu as à Lampsaque : car les villes qui s’élèvent sur les côtes poissonneuses de l’Hellespont te rendent un culte particulier.
XIX. LE DIEU DES JARDINS.
Jeunes gens, c’est moi, dont vous voyez l’image de chêne grossièrement façonnée par la serpe d’un villageois, c’est moi qui ai fertilisé cet enclos, qui ai fait fructifier de plus en plus chaque année cette rustique chaumière, couverte de glaïeuls et de joncs entrelacés. Les maîtres de cette pauvre demeure, le père comme le fils, me rendent un culte assidu, me révèrent comme leur dieu tutélaire : l’un a soin d’arracher constamment les herbes épineuses qui voudraient envahir mon petit sanctuaire ; l’autre, m’apporte sans cesse d’abondantes offrandes ; ses jeunes mains ornent mon image, tantôt d’une couronne émaillée de fleurs, prémices du printemps ; tantôt d’épis naissans aux pointes verdoyantes ; tantôt de brunes violettes, ou de pavots dorés, de courges d’un vert pâle, ou de pommes au suave parfum ; tantôt de raisins que la pourpre colore sous le pampre qui leur sert d’abri. Parfois même (mais gardez-vous d’en parler) le sang d’un jeune bouc à la barbe naissante ou celui d’une chèvre ont rougi cet autel. Pour prix des honneurs qu’ils me rendent, je dois protéger les maîtres de cette enceinte, et leur vigne et leur petit jardin. Gardez-vous donc, jeunes garçons, d’y porter une furtive main. Près d’ici demeure un voisin riche, dont le Priape est négligent. C’est là qu’il faut vous adresser : suivez ce sentier ; il vous y conduira.
XX. MÊME SUJET.
Passant, cette image de peuplier, œuvre informe d’un artiste villageois, c’est la mienne, c’est celle de Priape : je protège contre la main rapace des voleurs cet enclos que tu vois sur la gauche, la chaumière de son pauvre maître et son petit jardin. Au printemps, il me pare d’une couronne de fleurs ; en été, d’une guirlande d’épis dorés par un soleil brûlant ; en automne, de raisins mûrs et de pampres verts ; et d’olives d’un vert pâle pendant les rigueurs de l’hiver. Aussi la chèvre nourrie dans mes pâturages porte à la ville ses mamelles gonflées de lait ; lorsqu’il vend l’agneau engraissé dans mes bergeries, il revient au logis les mains chargées d’argent ; et, ravies aux mugissemens de leur mère, ses tendres génisses vont rougir de leur sang les autels des dieux. Redoute donc, passant, la divinité protectrice de ces lieux, et garde-toi d’y porter la main. Il y va de ton intérêt ; sinon, ton châtiment est prêt : ce phallus rustique te l’infligera. Par Pollux ! dis-tu, de grand cœur ! Oui ; mais, par Pollux ! voici venir le métayer : brandi par son bras vigoureux, ce phallus va, pour toi, se changer en massue.
XXI. À AURELIUS.
Roi des meurt-de-faim, passés, présens et futurs, Aurelius, tu veux me souffler l’objet de mes amours ; et tu ne t’en caches pas ; car, sans cesse à ses côtés, tu le provoques par mille agaceries ; enfin, pour l’avoir, tu mets tout en usage. Tes efforts seront vains ; avant que puissent réussir les embûches que tu me dresses, je te préviendrai, et ta bouche impure portera les preuves de ma virilité. Encore, si des excès de bonne chère excitaient cette lubrique ardeur, je me tairais ; mais ce qui m’afflige le plus, c’est qu’avec toi le pauvre garçon ne peut, hélas ! qu’apprendre à mourir de faim et de soif. Désormais plus pudique, renonce, il en est temps, à tes honteux desseins ; ou, pour mettre fin à tes entreprises, je t’infligerai le plus grand des affronts.
XXII. À VARRUS.
Cher Varrus, tu connais bien Suffenus ? c’est un homme aimable, beau diseur, et plein d’urbanité ; ce même Suffenus fait une énorme quantité de vers. Pour moi, je crois qu’il en a composé dix mille et plus ; et il ne les écrit pas, comme tant d’autres, sur des tablettes palimpsestes ; mais sur grand papier, son livre est orné d’une couverture neuve, d’un cylindre neuf, de courroies couleur de pourpre ; le parchemin en est réglé à la mine de plomb, et le tout est poli avec la pierre-ponce.. Mais si vous lisez ses vers, ce Suffenus si charmant, si aimable, n’est plus qu’un rustre, un chévrier : tant il est changé et méconnaissable ! À quoi cela tient-il ? Ce même homme qui tout-à-1’heure nous semblait si plaisant, si rompu dans toutes les finesses de la saillie, devient le plus insipide, le plus assommant des lourdauds de village, dès qu’il se mêle de poésie : et pourtant il n’est jamais si heureux que lorsqu’il fait des vers. Il faut voir alors comme il rit dans sa barbe, avec quelle complaisance il s’admire ! C’est ainsi que tous, tant que nous sommes, nous nous faisons illusion à nous-mêmes, et qu’il n’est personne de nous qui n’ait quelque trait de ressemblance avec Suffenus. Chacun à sa manie ; mais nous ne voyons qu’un des côtés de la besace qui est sur nos épaules.
XXIII. À FURIUS.
Furius, toi qui n’as ni feu, ni valet, ni cassette, ni punaises, faute de lit, ni araignées, faute de maison ; mais un père et une belle-mère dont les dents pourraient broyer des cailloux ; que ton sort est heureux avec un tel père, et avec le squelette qu’il a pour femme ! Faut-il s’en étonner ? Vous’vous portez bien tous les trois, vous vous digérez à merveille, vous ne redoutez rien, ni incendie, ni chute de maisons, ni meurtres, ni tentative d’empoisonnement, ni aucun des dangers auxquels les riches sont exposés. Quoi ! parce que le chaud, le froid et la famine ont rendu ton corps plus sec que la corne, plus transparent que l’écaillé, est-ce une raison pour ne pas te croire heureux et même fortuné ? Sueur, salive, catharre du cerveau, toutes ces infirmités te sont Inconnues. À tous ces motifs de propreté s’en joint un plus grand encore : tu as l’anus plus net qu’une salière, car tu ne vas pas dix fois par an à la garde-robe ; encore n’est-il pas de fève, de cailloux aussi durs que tes déjections ; et tu peux le passer de serviette, sans crainte de te salir les doigts. Garde-toi donc, Furius, de mépriser de si précieux avantages. Pourquoi demander sans cesse aux dieux cent mille sesterces ? n’es-tu pas assez, heureux ?
XXIV. AU JEUNE JUVENTIUS
Ô toi, la fleur des Juventius présens, passés et futurs ; j’aimerais mieux, pour mou comptei que tu eusses donné de l’or à ce misérable qui n’a ni valet ni cassette, que de le laisser aimer par un pareil gueux, -r- Quoi ! diras-tu, n’est-ce pas un fort joli homme ? — D’accord ; mais ce joli homme n’a ni valet ni cassette. Méprise, dénigre tant que tu voudras de tels avantages ; il n’en est pas moins vrai qu’il n’a ni valet ni cassette.
XXV. À THALLUS.
Efféminé Thallus, plus mou que le poil d’un lapin, que le duvet d’une oie, que le bout de l’oreille ; plus flasque que le pénis d’un vieillard, qu’une toile d’araignée ; toi qui es, en même temps, plus rapace que l’ouragan déchaîné qui brise les vaisseaux sur les côtes périlleuses de Malée ; renvoie-moi le manteau que tu m’as volé, mes mouchoirs de Sétabis, et mes anneaux gravés que tu as la sottise de porter en public, comme si tu les possédais par héritage. Renvoie-les-moi, te dis-je, laisse-les s’échapper de tes ongles crochus, ou le fouet gravera de honteux stigmates sur tes flancs de coton, sur tes fesses mollasses ; alors tu bondiras sous ma main vengeresse comme un frêle esquif surpris en pleine mer par un vent furieux.
XXVI. À FURIUS.
Furius, ma maison des champs est à l’abri du souffle de l’Auster et du Zéphyr ; elle ne redoute ni le cruel Borée, ni le vent d’est ; mais elle est hypothéquée pour quinze mille deux cents sesterces. Ô l’horrible, le funeste vent !
XXVII. À SON ÉCHANSON.
Esclave qui nous verses du vieux Falerne, remplis nos coupes d’un vin plus amer, comme l’ordonnent les statuts de Posthumia, la législatrice de nos orgies, plus ivre qu’une bacchante en délire. Et vous, eaux insipides, fléaux du vin, hors d’ici ; allez abreuver nos Catons. Ici Bacchus est sans mélange.
XXVIII. À VERANNIUS ET À FABULLUS.
Compagnons de Pison, dont la triste cohorte revient légère d’argent et de bagage, bon Verannius, et toi mon cher Fabullus, où en êtes-vous ? Ce vaurien vous a-t-il assez fait endurer le froid et la faim ? Quel gain avez-vous inscrit sur vos tablettes ? — votre dépense ? C’est ce qui m’arriva aussi, lorsque je suivis mon fripon de préteur ; je n’eus à porter en recette que l’argent que j’avais donné. Ô Memmius ! comme tu t’es joué de moi, comme tu m’as fait à loisir servir de victime à ton avarice ! D’après ce que je vois, tel a été votre sort, mes amis ; vous avez été comme moi en butte aux plus indignes traitements. Attachez-vous donc maintenant à de puissans amis ! Et vous, Pison, Memmius, opprobres du nom romain, puissent les dieux vous envoyer tous les maux que vous méritez !
XXIX. CONTRE CÉSAR.
Quel est l’homme, si ce n’est un impudique, un dissipateur et un escroc, qui peut voir, qui peut souffrir qu’un Mamurra engloutisse tous les trésors de la Gaule Transalpine et de la Grande-Bretagne ? Ô le plus débauché des fils de Romulus ! tu le vois, tu le souffres ! tu n’es qu’un impudique, un dissipateur, un escroc. Jusques à quand, superbe et gorgé de richesses, ton favori, pareil au blanc ramier, à l’amant de Vénus, promènera-t-il de lit en lit ses feux adultères ? O le plus débauché des fils de Romulus ! tu le vois, tu le souffres ! tu n’es qu’un impudique, un dissipateur, un escroc. Héros sans pareil, n’as-tu donc pénétré jusqu’à l’île la plus lointaine de l’Occident, que pour dissiper, avec le compagnon de tes infâmes plaisirs, millions sur millions ? — Qu’est-ce ? répond ta fatale prodigalité : ses débauches ont peu coûté. — Est-ce donc peu que l’insatiable voracité de Mamurra ait englouti d’abord son patrimoine, ensuite les dépouilles du Pont ; puis celles de l’Espagne ? Le Tage aux flots d’or ne le connaît que trop ! la Gaule et la Bretagne le redoutent également ! Pourquoi favoriser un tel fléau de l’humanité ? Que veut-il de plus ? prétendil aussi dévorer le patrimoine des plus riches familles ? est-ce donc pour enrichir un Mamurra que vous avez bouleversé l’univers, héros sans pareil, et toi, gendre bien digne d’un tel beau-père ?
XXX. À ALPHENUS.
Ingrat Alphenus, parjure aux liens de l’union la plus intime, cruel, tu es déjà sans pitié pour le plus tendre de tes amis ; perfide, tu n’hésites pas même à me tromper, à me trahir ! Songe que les dieux ne voient pas sans colère les trahisons des mortels impies, toi qui négliges, toi qui abandonnes à son funeste sort un ami malheureux. Hélas ! que faire désormais ? à qui se fier ? C’est toi, pourtant, qui m’ordonnas de livrer mon cœur à de fatales séductions ; toi qui m’as entraîné dans cet amour qui semblait m’offrir toute sécurité. Et c’est toi maintenant qui retires ta foi, toi, dont les caresses, dont les sermens, plus légers que les nuages, se dissipent emportés par les vents. Mais si tu oublies tes promesses, les dieux vengeurs de la foi violée ne les oublieront pas ; et quelque jour, tes remords trop tardifs, me vengeront de ta perfidie.
XXXI. À LA PRESQU’ÎLE DE SIRMIO.
Quel joie, qu’avec plaisir je te revois, ô Sirmio, la perle des îles et des presqu’îles que dans son liquide empire renferme l’un et l’autre océan ! J’ose à peine croire que j’ai quitté les champs de la Thrace et de la Bithynie, et que je puis sans crainte jouir de ton aspect. Quel bonheur, lorsque, " libres de soins, notre âme dépose le fardeau de l’ambition ; lorsque, fatigués de nos lointains voyages, nous rentrons au sein de nos foyers domestiques, et que nous trouvons enfin le repos sur ce lit si long-temps désiré ! Il suffit à mes vœux, ce bonheur, unique fruit de tant de travaux. Salut, belle Sirmio, salut ! souris au retour de ton maître ; vous aussi réjouissez-vous, eaux limpides du lac de Côme ; que partout dans ma retraite retentissent des accens de la joie.
XXXII. À IPSITHILLA.
Au nom de l’amour, douce Ipsithilla, mes délices, charme de ma vie, accorde-moi le rendez-vous que j’implore pour le milieu du jour. Y consens-tu ? une grâce encore ! que ta porte ne soit ouverte à personne ; surtout ne va pas t’aviser de sortir : reste au logis, et prépare-toi à voir se renouveler neuf fois de suite mes amoureux exploits. Mais, si tu dis oui, que ce soit à l’instant même ; car, étendu sur mon lit, après un bon dîner, je foule, brûlant de désirs, et ma tunique et ma couverture.