L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 25)
Alors l’écuyer du Bocage empoigna Sancho par le bras : « Compère, lui dit-il, allons-nous-en tous deux où nous puissions parler tout notre soûl, et laissons ces seigneurs nos maîtres s’en compter l’un à l’autre avec l’histoire de leurs amours. En bonne foi de Dieu, le jour les surprendra qu’ils n’auront pas encore fini. — Très-volontiers, répondit Sancho, et je dirai à votre grâce qui je suis, pour que vous voyiez si l’on peut me compter à la douzaine parmi les écuyers parlants. » À ces mots, les deux écuyers s’éloignèrent, et ils eurent ensemble un dialogue aussi plaisant que celui de leurs maîtres fut grave et sérieux.
CHAPITRE XIII. Où se poursuit l’aventure du chevalier du Bocage, avec le piquant, suave et nouveau dialogue qu’eurent ensemble les deux écuyers.
S’étant séparés ainsi, d’un côté étaient les chevaliers, de l’autre les écuyers ; ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là leurs amours. Mais l’histoire rapporte d’abord la conversation des valets, et passe ensuite à celle des maîtres. Suivant elle, quand les écuyers se furent éloignés un peu, celui du Bocage dit à Sancho : « C’est une rude et pénible vie que nous menons, mon bon seigneur, nous qui sommes écuyers de chevaliers errants. On peut en toute vérité nous appliquer l’une des malédictions dont Dieu frappa nos premiers parents, et dire que nous mangeons le pain à la sueur de nos fronts. — On peut bien dire aussi, ajouta Sancho, que nous le mangeons à la gelée de nos corps, car qui souffre plus du froid et du chaud que les misérables écuyers de la chevalerie errante ? Encore, n’y aurait-il pas grand mal si nous mangions, puisque, suivant le proverbe, avec du pain tous les maux sont vains. Mais quelquefois il nous arrive de passer un jour, et même deux, sans rompre le jeûne, si ce n’est avec l’air qui court. — Tout cela pourtant peut se prendre en patience, reprit l’écuyer du Bocage, avec l’espoir du prix qui nous attend ; car si le chevalier errant que l’on sert n’est point par trop ingrat, on se verra bientôt récompensé tout au moins par un aimable gouvernement de quelque île, ou par un comté de bonne mine. — Moi, répliqua Sancho, j’ai déjà dit à mon maître qu’avec le gouvernement d’une île j’étais satisfait, et lui, il est si noble et si libéral, qu’il me l’a promis bien des fois, et à bien des reprises. — Quant à moi, reprit l’écuyer du Bocage, un canonicat paiera mes services, et mon maître me l’a déjà délégué. — Holà ! s’écria Sancho, le maître de votre grâce est donc chevalier à l’ecclésiastique, puisqu’il fait de semblables grâces à ses bons écuyers ? Pour le mien, il est tout bonnement laïc, et pourtant je me rappelle que des gens d’esprit, quoique à mon avis mal intentionnés, voulaient lui conseiller de devenir archevêque. Heureusement qu’il ne voulut pas être autre chose qu’empereur, et je tremblais alors qu’il ne lui prît fantaisie de se mettre dans l’église, ne me trouvant point en état d’y occuper des bénéfices. Car il faut que vous sachiez une chose, c’est que, tout homme que je paraisse, je ne suis qu’une bête pour être de l’église. — Eh bien ! en vérité, votre grâce a tort, reprit l’écuyer du Bocage, car les gouvernements insulaires ne sont pas tous de bonne pâte. Il y en a de pauvres, il y en a de mélancoliques, il y en a qui vont tout de travers, et le mieux bâti, le plus pimpant de tous, traîne une pesante charge d’incommodités et de soucis, que prend sur ses épaules le malheureux auquel il tombe en partage. Il vaudrait mille fois mieux vraiment que nous autres, qui faisons ce maudit métier de servir, nous retournassions chez nous pour y passer le temps à des exercices plus doux, comme qui dirait la chasse ou la pêche ; car enfin, quel écuyer si pauvre y a-t-il au monde qui manque d’un bidet, d’une paire de lévriers et d’une ligne à pêcher pour se divertir dans son village ? — À moi, rien de tout cela ne manque, répondit Sancho. Il est vrai pourtant que je n’ai pas de bidet, mais j’ai un âne qui vaut deux fois mieux que le cheval de mon maître. Que Dieu me donne mauvaise Pâque, fût-ce la plus prochaine, si je changeais mon âne pour son cheval, quand même il me donnerait quatre boisseaux d’orge en retour. Votre grâce se moquera si elle veut de la valeur de mon grison ; je dis grison, car c’est le gris qui est la couleur de mon âne. Quant aux lévriers, c’est bien le diable s’ils me manquaient, lorsqu’il y en a de reste au pays, d’autant mieux que la chasse est bien plus agréable quand on la fait avec le bien d’autrui. — Réellement, seigneur écuyer, répondit celui du Bocage, j’ai résolu et décidé de laisser là ces sottes prouesses de ces chevaliers, pour m’en retourner dans mon village, et élever mes petits enfants, car j’en ai trois, jolis comme trois perles orientales. — Moi, j’en ai deux, reprit Sancho, qu’on peut bien présenter au pape en personne, notamment une jeune fille que j’élève pour être comtesse, s’il plaît à Dieu, bien qu’en dépit de sa mère. — Et quel âge a cette dame que vous élevez pour être comtesse, demanda l’écuyer du Bocage ? — Quinze ans, à deux de plus ou de moins, répondit Sancho. Mais elle est grande comme une perche, fraîche comme une matinée d’avril, et forte comme un portefaix. — Diable ! ce sont là des qualités, reprit l’écuyer du Bocage, de quoi être non-seulement comtesse, mais encore nymphe du Vert-Bosquet. Ô gueuse, fille de gueuse ! quelle carrure doit avoir la luronne ! — Tout beau, interrompit Sancho, quelque peu fâché ; ni elle n’est gueuse, ni sa mère ne le fut, ni aucune des deux ne le sera, si Dieu le permet, tant que je vivrai. Et parlez, seigneur, un peu plus poliment ; car, pour un homme élevé parmi les chevaliers errants, qui sont la politesse même, vos paroles ne me semblent pas trop bien choisies. — Oh ! que vous ne vous entendez guère en fait de louanges, seigneur écuyer ! s’écria celui du Bocage. Comment donc ! ne savez-vous pas que lorsqu’un chevalier donne un bon coup de lance au taureau dans le cirque, ou bien quand une personne fait quelque chose proprement, on a coutume de dire dans le peuple : « Ô fils de gueuse ! comme il s’en est bien tiré ! » Et ces mots, qui semblent une injure, sont un notable éloge. Allez, seigneur, reniez plutôt les fils et les filles qui ne méritent point par leurs œuvres qu’on adresse à leurs parents de semblables louanges. — Oui, pardieu, je les renie, s’il en est ainsi, s’écria Sancho, et, par la même raison, vous pouviez nous jeter, à moi, à mes enfants et à ma femme, toute une gueuserie sur le corps ; car, en vérité, tout ce qu’ils disent et tout ce qu’ils font sont des perfections dignes de tels éloges. Ah ! pour les revoir, je prie Dieu qu’il me tire de péché mortel, et ce sera la même chose s’il me tire de ce périlleux métier d’écuyer errant, où je me suis fourré une seconde fois, alléché par une bourse pleine de cent ducats que j’ai trouvée un beau jour au milieu de la Sierra-Moréna ; et le diable me met toujours devant les yeux, ici, là, de ce côté, de cet autre, un gros sac de doublons, si bien qu’il me semble à chaque pas que je le touche avec la main, que je le prends dans mes bras, que je l’emporte à la maison, que j’achète du bien, que je me fais des rentes, et que je vis comme un prince. Le moment où je pense à cela, voyez-vous, il me semble facile de prendre en patience toutes les peines que je souffre avec mon timbré de maître, qui tient plus, je le sais bien, du fou que du chevalier. — C’est pour cela, répondit l’écuyer du Bocage, qu’on dit que l’envie d’y trop mettre rompt le sac ; et, s’il faut parler de nos maîtres, il n’y a pas de plus grand fou dans le monde que le mien, car il est de ces gens de qui l’on dit : Les soucis du prochain tuent l’âne ; en effet, pour rendre la raison à un chevalier qui l’a perdue, il est devenu fou lui-même, et s’est mis à chercher telle chose que, s’il la trouvait, il pourrait bien lui en cuire. — Est-ce que, par hasard, il est amoureux ? demanda Sancho. — Oui, répondit l’écuyer du Bocage, il s’est épris d’une certaine Cassildée de Vandalie, la dame la plus crue et la plus rôtie qui se puisse trouver dans tout l’univers ; mais ce n’est pas seulement du pied de la crudité qu’elle cloche ; bien d’autres supercheries lui grognent dans le ventre, comme on pourra le voir avant peu d’heures. — Il n’y a pas de chemin si uni, répliqua Sancho, qu’il n’ait quelque pierre à faire broncher ; si l’on fait cuire des fèves chez les autres, chez moi c’est à pleine marmite ; et la folie, plus que la raison, doit avoir des gens pendus à ses crochets. Mais si ce qu’on dit est vrai, que d’avoir des compagnons dans la peine doit nous en soulager, je pourrai me consoler avec votre grâce, puisque vous servez un maître aussi bête que le mien. — Bête, oui, mais vaillant, répondit l’écuyer du Bocage, et encore plus coquin que bête et que vaillant. — Oh ! ce n’est plus là le mien, s’écria Sancho. Il n’est pas coquin le moins du monde ; au contraire, il a un cœur de pigeon, ne sait faire de mal à personne, mais du bien à tous, et n’a pas la moindre malice. Un enfant lui ferait croire qu’il fait nuit en plein midi. C’est pour cette bonhomie que je l’aime comme la prunelle de mes yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter, quelques sottises qu’il fasse. — Avec tout cela, frère et seigneur, reprit l’écuyer du Bocage, si l’aveugle conduit l’aveugle, tous deux risquent de tomber dans le trou. Il vaut encore mieux battre en retraite, sur la pointe du pied, et regagner nos gîtes ; car qui cherche les aventures ne les trouve pas toujours bien mûres. »
Tout en parlant, Sancho paraissait de temps à autre cracher une certaine espèce de salive un peu sèche et collante. Le charitable écuyer s’en aperçut : « Il me semble, dit-il, qu’à force de jaser nos langues s’épaississent et nous collent au palais. Mais je porte à l’arçon de ma selle un remède à décoller la langue, qui n’est pas à dédaigner. » Cela dit, il se leva, et revint, un instant après, avec une grande outre de vin et un pâté long d’une demi-aune. Et ce n’est pas une exagération, car il était fait d’un lapin de choux d’une telle grosseur, que Sancho, quand il toucha le pâté, crut qu’il y avait dedans, non pas un chevreau, mais un bouc. Aussi il s’écria : « C’est cela que porte votre grâce en voyage, seigneur ? — Eh bien, que pensiez-vous donc ? répondit l’autre ; suis-je, par hasard, quelque écuyer au pain et à l’eau ? Oh ! je porte plus de provisions sur la croupe de mon bidet qu’un général en campagne. »
Sancho mangea sans se faire prier davantage. Favorisé par la nuit, il avalait en cachette des morceaux gros comme le poing. « On voit bien, dit-il, que votre grâce est un écuyer fidèle et légal, en bonne forme et de bon aloi, généreux et magnifique, comme le prouve ce banquet, qui, s’il n’est pas arrivé par voie d’enchantement, en a du moins tout l’air. Ce n’est pas comme moi, chétif et misérable, qui n’ai dans mon bissac qu’un morceau de fromage, si dur qu’on en pourrait casser la tête à un géant, avec quatre douzaines de caroubes qui lui font compagnie, et autant de noix et de noisettes, grâce à la détresse de mon maître, et à l’opinion qu’il s’est faite, et qu’il observe comme article de foi, que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de fruits secs et d’herbes des champs.
— Par ma foi, frère, répliqua l’autre écuyer, je n’ai pas l’estomac fait aux chardons et aux poires sauvages, non plus qu’aux racines des bois. Que nos maîtres aient tant qu’ils voudront des opinions et des lois chevaleresques, et qu’ils mangent ce qui leur conviendra. Quant à moi, je porte des viandes froides pour l’occasion, ainsi que cette outre pendue à l’arçon de la selle. J’ai pour elle tant de dévotion et d’amour, qu’il ne se passe guère de moments que je ne lui donne mille embrassades et mille baisers. »
En disant cela, il la mit entre les mains de Sancho, qui, portant le goulot à sa bouche, se mit à regarder les étoiles un bon quart d’heure. Quand il eut fini de boire, il laissa tomber la tête sur une épaule, et, jetant un grand soupir : « Oh ! le fils de gueuse, s’écria-t-il, comme il est catholique ! — Voyez-vous, reprit l’écuyer du Bocage, dès qu’il eut entendu l’exclamation de Sancho, comme vous avez loué ce vin en l’appelant fils de gueuse ! — Aussi je confesse, répondit Sancho, que ce n’est déshonorer personne que de l’appeler fils de gueuse, quand c’est avec l’intention de le louer. Mais dites-moi, seigneur, par le salut de qui vous aimez le mieux, est-ce que ce vin n’est pas de Ciudad-Réal ? — Fameux gourmet ! s’écria l’écuyer du Bocage ; il ne vient pas d’ailleurs, en vérité, et il a quelques années de vieillesse. — Comment donc ! reprit Sancho, croyez-vous que la connaissance de votre vin me passe par-dessus la tête ? Eh bien ! sachez, seigneur écuyer, que j’ai un instinct si grand et si naturel pour connaître les vins, qu’il me suffit d’en sentir un du nez pour dire son pays, sa naissance, son âge, son goût, toutes ses circonstances et dépendances. Mais il ne faut point s’étonner de cela, car j’ai eu dans ma race, du côté de mon père, les deux plus fameux gourmets qu’en bien des années la Manche ait connus ; et, pour preuve, il leur arriva ce que je vais vous conter. Un jour on fit goûter le vin d’une cuve, en leur demandant leur avis sur l’état et les bonnes ou mauvaises qualités de ce vin. L’un le goûta du bout de la langue, l’autre ne fit que le flairer du bout du nez. Le premier dit que ce vin sentait le fer, et le second qu’il sentait davantage le cuir de chèvre. Le maître assura que la cuve était propre, et que son vin n’avait reçu aucun mélange qui pût lui donner l’odeur de cuir ou de fer. Cependant, les deux fameux gourmets persistèrent dans leur déclaration. Le temps marcha, le vin se vendit, et quand on nettoya la cuve, on y trouva une petite clef pendue à une courroie de maroquin. Maintenant, voyez si celui qui descend d’une telle race peut donner son avis en semblable matière. — C’est pour cela que je dis, reprit l’écuyer du Bocage, que nous cessions d’aller à la quête des aventures, et que nous ne cherchions pas des tourtes quand nous avons une miche de pain. Croyez-moi, retournons à nos chaumières, où Dieu saura bien nous trouver, s’il lui plaît. — Non, répondit Sancho, jusqu’à ce que mon maître arrive à Saragosse, je le servirai ; une fois là, nous saurons quel parti prendre. »
Finalement, tant parlèrent et tant burent les deux bons écuyers, que le sommeil eut besoin de leur attacher la langue et de leur étancher la soif ; car, pour l’ôter entièrement, ce n’eût pas été possible. Ainsi donc, tenant tous deux amoureusement embrassée l’outre à peu près vide, et les morceaux encore à demi-mâchés dans la bouche, ils restèrent endormis sur la place, où nous les laisserons, pour conter maintenant ce qui se passa entre le chevalier du Bocage et celui de la Triste-Figure.
CHAPITRE XIV. Où se poursuit l’aventure du chevalier du Bocage.
Parmi bien des propos qu’échangèrent Don Quichotte et le chevalier de la Forêt, l’histoire raconte que celui-ci dit à Don Quichotte : « Finalement, seigneur chevalier, je veux vous apprendre que ma destinée, ou mon choix pour mieux dire, m’a enflammé d’amour pour la sans pareille Cassildée de Vandalie ; je l’appelle sans pareille, parce qu’elle n’en a point, ni pour la grandeur de la taille, ni pour la perfection de la beauté. Eh bien, cette Cassildée, dont je vous fais l’éloge, a payé mes honnêtes pensées et mes courtois désirs en m’exposant, comme la marâtre d’Hercule, à une foule de périls, me promettant, à la fin de chacun d’eux, qu’à la fin de l’autre arriverait le terme de mes espérances. Mais ainsi, mes travaux ont été si bien s’enchaînant l’un à l’autre, qu’ils sont devenus innombrables, et je ne sais quand viendra le dernier pour donner ouverture à l’accomplissement de mes chastes désirs. Une fois, elle m’a commandé de combattre en champ clos la fameuse géante de Séville, appelée la Giralda, qui est vaillante et forte en proportion de ce qu’elle est de bronze, et qui, sans bouger de place, est la plus changeante et la plus volage des femmes du monde. J’arrivai, je vis et je vainquis, et je l’obligeai à se tenir immobile (car, en plus d’une semaine, il ne souffla d’autre vent que celui du nord). Une autre fois, elle m’ordonna d’aller prendre et peser les antiques pierres des formidables taureaux de Guisando, entreprise plus faite pour un portefaix que pour un chevalier. Une autre fois encore, elle me commanda de me précipiter dans la caverne de Cabra, péril inouï, épouvantable ! et de lui rapporter une relation détaillée de ce que renferme cet obscur et profond abîme. J’arrêtai le mouvement de la Giralda, je pesai les taureaux de Guisando, je me précipitai dans la caverne, et mis au jour tout ce que cachait son obscurité ; et pourtant mes espérances n’en furent pas moins mortes, ses exigences et ses dédains pas moins vivants. À la fin, elle m’a dernièrement ordonné de parcourir toutes les provinces d’Espagne, pour faire confesser à tous les chevaliers errants qui vaguent par ce royaume qu’elle est la plus belle de toutes les belles qui vivent actuellement, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux chevalier du monde. Dans cette entreprise, j’ai couru déjà la moitié de l’Espagne, et j’y ai vaincu bon nombre de chevaliers qui avaient osé me contredire ; mais l’exploit dont je m’enorgueillis par-dessus tout, c’est d’avoir vaincu en combat singulier ce fameux chevalier Don Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait avouer que ma Cassildée de Vandalie est plus belle que sa Dulcinée du Toboso. Par cette seule victoire, je compte avoir vaincu tous les chevaliers du monde, car ce Don Quichotte, dont je parle, les a vaincus tous, et, puisqu’à mon tour je l’ai vaincu, sa gloire, sa renommée, son honneur ont passé en ma possession, comme a dit le poëte : « Le vainqueur acquiert d’autant plus de gloire que le vaincu a plus de célébrité. » Ainsi donc, c’est pour mon propre compte, et comme m’appartenant, que courent de bouche en bouche les innombrables exploits du susdit Don Quichotte. »
Don Quichotte resta stupéfait d’entendre ainsi parler le chevalier du Bocage, et fut mille fois sur le point de lui donner le démenti de ses paroles. Il eut même un tu en as menti sur le bout de la langue ; mais il se contint du mieux qu’il put, afin de lui faire confesser son mensonge de sa propre bouche. Il lui dit donc avec beaucoup de calme : « Que votre grâce, seigneur chevalier, ait vaincu la plupart des chevaliers errants d’Espagne, et même du monde entier, à cela je n’ai rien à dire ; mais que vous ayez vaincu Don Quichotte de la Manche, c’est là ce que je mets en doute. Il pourrait se faire que ce fût un autre qui lui ressemblât, bien que cependant peu de gens lui ressemblent. — Comment, non ! répliqua le chevalier du Bocage ; par le ciel qui nous couvre ! j’ai combattu contre Don Quichotte, je l’ai vaincu, je l’ai fait rendre à merci. C’est un homme haut de taille, sec de visage, long de membres, ayant le teint jaune, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et un peu courbe, les moustaches grandes, noires et tombantes. Il fait la guerre sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan qui s’appelle Sancho Panza. Il presse les flancs et dirige le frein d’un fameux coursier nommé Rossinante, et finalement il a pour dame de sa volonté une certaine Dulcinée du Toboso, appelée dans le temps Aldonza Lorenzo, tout comme la mienne, que j’appelle Cassildée de Vandalie, parce qu’elle a nom Cassilda et qu’elle est Andalouse. Maintenant, si tous ces indices ne suffisent pas pour donner crédit à ma véracité, voici mon épée qui saura bien me faire rendre justice de l’incrédulité même. — Calmez-vous, seigneur chevalier, reprit Don Quichotte, et écoutez ce que je veux vous dire. Il faut que vous sachiez que ce Don Quichotte est le meilleur ami que j’aie au monde, tellement que je puis dire qu’il m’est aussi cher que moi-même. Par le signalement que vous m’avez donné de lui, si ponctuel et si véritable, je suis forcé de croire que c’est lui-même que vous avez vaincu. D’un autre côté, je vois avec les yeux et je touche avec les mains qu’il est impossible que ce soit lui ; à moins toutefois que, comme il a beaucoup d’ennemis parmi les enchanteurs, un notamment qui le persécute d’ordinaire, quelqu’un n’ait pris sa figure pour se laisser vaincre, pour lui enlever la renommée que ses hautes prouesses de chevalerie lui ont acquise sur toute la face de la terre. Pour preuve encore de cela, je veux vous apprendre que ces maudits enchanteurs, ses ennemis, ont transformé, il n’y a pas deux jours, la figure et la personne de la charmante Dulcinée du Toboso en une vile et sale paysanne. Ils auront, de la même manière, transformé Don Quichotte. Mais si tout cela ne suffit point pour vous convaincre de la vérité de ce que je dis, voici Don Quichotte lui-même, qui la soutiendra les armes à la main, à pied ou à cheval, ou de toute autre manière qui vous conviendra. » À ces mots, il se leva tout debout, et, saisissant la garde de son épée, il attendit quelle résolution prendrait le chevalier du Bocage.
Celui-ci répondit d’une voix également tranquille : « Le bon payeur ne regrette point ses gages ; celui qui, une première fois, seigneur Don Quichotte, a pu vous vaincre transformé, peut bien avoir l’espérance de vous vaincre encore sous votre forme véritable. Mais comme il n’est pas convenable que les chevaliers accomplissent leurs faits d’armes en cachette ou dans la nuit, ainsi que des brigands ou des souteneurs de mauvais lieux, attendons le jour pour que le soleil éclaire nos œuvres. La condition de notre bataille sera que le vaincu reste à la merci du vainqueur, pour que celui-ci fasse de l’autre tout ce qui lui plaira, pourvu toutefois qu’il soit décemment permis à un chevalier de s’y soumettre. — Je suis plus que satisfait, répondit Don Quichotte, de cette condition et de cet arrangement. »
Cela dit, ils allèrent chercher leurs écuyers, qu’ils trouvèrent dormant et ronflant, dans la même posture que celle qu’ils avaient quand le sommeil les surprit. Ils les éveillèrent, et leur commandèrent de tenir les chevaux prêts, parce qu’au lever du soleil, ils devaient se livrer ensemble un combat singulier, sanglant et formidable. À ces nouvelles, Sancho frissonna de surprise et de peur, tremblant pour le salut de son maître, à cause des actions de bravoure qu’il avait entendu conter du sien par l’écuyer du Bocage. Cependant, et sans mot dire, les deux écuyers s’en allèrent chercher leur troupeau de bêtes, car les trois chevaux et l’âne, après s’être flairés, paissaient tous ensemble.
Chemin faisant, l’écuyer du Bocage dit à Sancho : « Il faut que vous sachiez, frère, que les braves d’Andalousie ont pour coutume, quand ils sont parrains dans quelque duel, de ne pas rester les bras croisés tandis que les filleuls combattent. Je dis cela pour que vous soyez averti que, tandis que nos maîtres ferrailleront, nous aurons, nous autres, à jouer aussi du couteau. — Cette coutume, seigneur écuyer, répondit Sancho, peut bien avoir cours parmi les bravaches dont vous parlez, mais parmi les écuyers de chevaliers errants, pas le moins du monde ; au moins je n’ai jamais ouï citer à mon maître une semblable coutume, lui qui sait par cœur tous les règlements de la chevalerie errante. D’ailleurs, je veux bien que ce soit une règle expresse de faire battre les écuyers tandis que leurs seigneurs se battent ; moi je ne veux pas la suivre ; j’aime mieux payer l’amende imposée aux écuyers pacifiques ; elle ne passera pas, j’en suis sûr, deux livres de cire, et je préfère payer les cierges, car je sais qu’ils me coûteront moins que la charpie qu’il faudrait acheter pour me panser la tête, que je tiens déjà pour cassée et fendue en deux. Il y a plus, c’est que je suis dans l’impossibilité de me battre, n’ayant pas d’épée, et de ma vie je n’en ai porté. — À cela, je sais un bon remède, répliqua l’écuyer du Bocage ; j’ai là deux sacs de toile de la même grandeur ; vous prendrez l’un, moi l’autre, et nous nous battrons à coups de sacs, avec des armes égales. — De cette façon-là, s’écria Sancho, à la bonne heure, car un tel combat nous servira plutôt à nous épousseter qu’à nous faire du mal. — Oh ! ce n’est pas ainsi que je l’entends, repartit l’autre ; nous allons mettre dans chacun des sacs, pour que le vent ne les emporte pas, une demi-douzaine de jolis cailloux, bien ronds, bien polis, qui pèseront autant les uns que les autres. Ensuite nous pourrons nous étriller à coups de sacs tout à l’aise, sans nous écorcher seulement la peau. — Voyez un peu, mort de ma vie ! s’écria Sancho, quelle ouate de coton et quelles martes ciboulines il vous met dans les sacs, pour nous empêcher de nous moudre le crâne et de nous mettre les os en poussière ! Eh bien ! quand on les remplirait de cocons de soie, sachez, mon bon seigneur, que je ne me battrais pas. Laissons battre nos maîtres, et qu’ils s’en tirent comme ils pourront ; mais nous, buvons, mangeons et vivons, car le temps prend bien assez soin de nous ôter nos vies, sans que nous cherchions des excitants pour qu’elles finissent avant leur terme et qu’elles tombent avant d’être mûres. — Avec tout cela, reprit l’écuyer du Bocage, nous nous battrons bien au moins une demi-heure. — Pour cela, non, répondit Sancho ; je ne serai pas si peu courtois et si peu reconnaissant qu’avec un homme qui m’a fait boire et manger j’engage jamais aucune querelle, si minime qu’elle soit. D’autant plus que, n’ayant ni colère ni ressentiment, qui diable va s’aviser de se battre à froid ? — Oh ! pour cela, reprit l’écuyer du Bocage, je vous fournirai un remède suffisant. Avant que nous commencions la bataille, je m’approcherai tout doucement de votre grâce, et je vous donnerai trois ou quatre soufflets qui vous jetteront par terre à mes pieds ; avec cela j’éveillerai bien votre colère, fût-elle plus endormie qu’une marmotte. — Contre cette botte je sais une parade, répondit Sancho, et qui la vaut bien. Je couperai, moi, une bonne gaule, et, avant que votre grâce vienne m’éveiller la colère, je ferai si bien dormir la sienne à coups de bâton, qu’elle ne s’éveillera plus, si ce n’est dans l’autre monde, où l’on sait fort bien que je ne suis pas homme à me laisser manier le visage par personne. Que chacun prenne garde à ce qu’il fait ; le plus sage serait que chacun laissât dormir sa colère, car personne ne connaît l’âme de personne, et tel va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit les querelles, et si un chat qu’on enferme et qu’on excite se change en lion, moi qui suis homme, Dieu sait en quoi je pourrais me changer. Ainsi donc, seigneur écuyer, j’intime à votre grâce que dès à présent elle est responsable de tout le mal qui pourrait résulter de notre bataille. — C’est fort bien, répliqua l’écuyer du Bocage, Dieu ramènera le jour, et nous y verrons clair. »
En ce moment commençaient à gazouiller dans les arbres mille espèces de brillants oiseaux, qui semblaient, dans leurs chants joyeux et variés, souhaiter la bienvenue à la fraîche aurore, dont le charmant visage se montrait peu à peu sur les balcons de l’orient. Elle secouait de ses cheveux dorés un nombre infini de perles liquides, et les plantes baignées de cette suave liqueur paraissaient elles-mêmes jeter et répandre des gouttes de diamant. À sa venue, les saules distillaient une manne savoureuse, les fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois se réjouir, et les prairies étaler leur tapis de verdure.
Mais à peine la clarté du jour eut-elle permis d’apercevoir et de discerner les objets, que la première chose qui s’offrit aux regards de Sancho fut le nez de l’écuyer du Bocage, si grand, si énorme, qu’il lui faisait ombre sur tout le corps. On raconte, en effet, que ce nez était d’une grandeur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de verrues, d’une couleur violacée comme des mûres, et descendant deux doigts plus bas que la bouche. Cette longueur de nez, cette couleur, ces verrues et cette bosse lui faisaient un visage si horriblement laid, que Sancho commença à trembler des pieds et des mains comme un enfant qui tombe d’épilepsie, et résolut dans son cœur de se laisser plutôt donner deux cents soufflets que de laisser éveiller sa colère pour se battre avec ce vampire.
Don Quichotte regarda aussi son adversaire ; mais celui-ci avait déjà mis sa salade et baissé sa visière, de façon qu’il ne put voir son visage ; seulement il remarqua que c’était un homme bien membré, et non de très-haute taille. L’inconnu portait sur ses armes une courte tunique d’une étoffe qui semblait faite de fils d’or, toute parsemée de brillants miroirs en forme de petites lunes, et ce riche costume lui donnait une élégance toute particulière. Sur le cimier de son casque voltigeaient une grande quantité de plumes vertes, jaunes et blanches, et sa lance, qu’il avait appuyée contre un arbre, était très-haute, très-grosse, et terminée par une pointe d’acier d’une palme de long. Don Quichotte remarqua tous ces détails, et en tira la conséquence que l’inconnu devait être un chevalier de grande force. Cependant il ne fut pas glacé de crainte comme Sancho Panza ; au contraire, il dit d’un ton dégagé au chevalier des Miroirs : « Si le grand désir d’en venir aux mains, seigneur chevalier, n’altère pas votre courtoisie, je vous prie en son nom de lever un peu votre visière, pour que je voie si la beauté de votre visage répond à l’élégance de votre ajustement. — Vainqueur ou vaincu, seigneur chevalier, répondit celui des Miroirs, vous aurez du temps de reste pour voir ma figure ; et si je refuse de satisfaire maintenant à votre désir, c’est parce qu’il me semble que je fais une notable injure à la belle Cassildée de Vandalie en tardant, seulement le temps de lever ma visière, à vous faire confesser ce que vous savez bien. — Mais du moins, reprit Don Quichotte, pendant que nous montons à cheval, vous pouvez bien me dire si je suis ce même Don Quichotte que vous prétendez avoir vaincu. — À cela nous vous répondons, reprit le chevalier des Miroirs, que vous lui ressemblez comme un œuf ressemble à un autre ; mais, puisque vous assurez que des enchanteurs vous persécutent, je n’oserais affirmer si vous êtes ou non le même en son contenu. — Cela me suffit, à moi, répondit Don Quichotte, pour que je croie à l’erreur où vous êtes ; mais pour vous en tirer entièrement, qu’on amène nos chevaux. En moins de temps que vous n’en auriez mis à lever votre visière (si Dieu, ma dame et mon bras me sont favorables), je verrai votre visage, et vous verrez que je ne suis pas le Don Quichotte que vous pensez avoir vaincu. »
Coupant ainsi brusquement l’entretien, ils montèrent à cheval, et Don Quichotte fit tourner bride à Rossinante afin de prendre le champ nécessaire pour revenir à la rencontre de son ennemi, qui faisait la même chose. Mais Don Quichotte ne s’était pas éloigné de vingt pas, qu’il s’entendit appeler par le chevalier des Miroirs, et, chacun ayant fait la moitié du chemin, celui-ci dit à l’autre : « Rappelez-vous, seigneur chevalier, que la condition de notre bataille est que le vaincu, comme je vous l’ai déjà dit, reste à la discrétion du vainqueur. — Je le sais déjà, répondit Don Quichotte, pourvu qu’il ne soit rien ordonné ni imposé au vaincu qui sorte des limites de la chevalerie. — C’est entendu, » reprit le chevalier des Miroirs.
En ce moment, l’écuyer avec son nez étrange s’offrit aux regards de Don Quichotte, qui ne fut pas moins interdit de le voir que Sancho, tellement qu’il le prit pour quelque monstre, ou pour un homme nouveau, de ceux qui ne sont pas d’usage en ce monde. Sancho, qui vit partir son maître pour prendre champ, ne voulut pas rester seul avec le monstre au grand nez, dans la crainte que, d’une seule pichenette de cette trompe, leur bataille ne fût finie, et que, du coup ou de la peur, il ne restât couché par terre. Il courut donc derrière son maître, pendu à une étrivière de Rossinante, et quand il lui sembla que Don Quichotte allait tourner bride : « Je supplie votre grâce, mon cher seigneur, lui dit-il, de vouloir bien, avant de retourner à l’attaque, m’aider à monter sur ce liège, d’où je pourrai voir plus à mon aise que par terre la gaillarde rencontre que vous allez faire avec ce chevalier. — Il me semble plutôt, Sancho, dit Don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger la course des taureaux. — S’il faut dire la vérité, répondit Sancho, les effroyables narines de cet écuyer me tiennent en émoi, et je n’ose pas rester à côté de lui. — Elles sont telles, en effet, reprit Don Quichotte, que, si je n’étais qui je suis, elles me feraient aussi trembler. Ainsi, viens, je vais t’aider à monter où tu veux. »
Pendant que Don Quichotte s’arrêtait pour faire grimper Sancho sur le liége, le chevalier des Miroirs avait pris tout le champ nécessaire, et, croyant que Don Quichotte en aurait fait de même, sans attendre son de trompette ni autre signal d’attaque, il avait fait tourner bride à son cheval, lequel n’était ni plus léger, ni de meilleure mine que Rossinante ; puis, à toute sa course, qui n’était qu’un petit trot, il revenait à la rencontre de son ennemi. Mais, le voyant occupé à faire monter Sancho sur l’arbre, il retint la bride, et s’arrêta au milieu de la carrière, chose dont son cheval lui fut très-reconnaissant, car il ne pouvait déjà plus remuer. Don Quichotte, qui crut que son adversaire fondait comme un foudre sur lui, enfonça vigoureusement les éperons dans les flancs efflanqués de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte, que, si l’on en croit l’histoire, ce fut la seule fois où l’on put reconnaître qu’il avait quelque peu galopé, car jusque-là ses plus brillantes courses n’avaient été que de simples trots. Avec cette furie inaccoutumée, Don Quichotte s’élança sur le chevalier des Miroirs, qui enfonçait les éperons dans le ventre de son cheval jusqu’aux talons, sans pouvoir le faire avancer d’un doigt de l’endroit où il s’était comme ancré au milieu de sa course. Ce fut dans cette favorable conjoncture que Don Quichotte surprit son adversaire, lequel, empêtré de son cheval et embarrassé de sa lance, ne put jamais venir à bout de la mettre seulement en arrêt. Don Quichotte, qui ne regardait pas de si près à ces inconvénients, vint en toute sûreté, et sans aucun risque, heurter le chevalier des Miroirs, et ce fut avec tant de vigueur, qu’il le fit, bien malgré lui, rouler à terre par-dessus la croupe de son cheval. La chute fut si lourde, que l’inconnu, ne remuant plus ni bras ni jambe, parut avoir été tué sur le coup.
À peine Sancho le vit-il en bas, qu’il se laissa glisser de son arbre, et vint rejoindre son maître. Celui-ci, ayant mis pied à terre, s’était jeté sur le chevalier des Miroirs, et, lui détachant les courroies de l’armet pour voir s’il était mort, et pour lui donner de l’air, si par hasard il était encore vivant, il aperçut… qui pourra dire ce qu’il aperçut, sans frapper d’étonnement, d’admiration et de stupeur ceux qui l’entendront ? Il vit, dit l’histoire, il vit le visage même, la figure, l’aspect, la physionomie, l’effigie et la perspective du bachelier Samson Carrasco. À cette vue, il appela Sancho de toutes ses forces : « Accours, Sancho, s’écria-t-il, viens voir ce que tu verras sans y croire. Dépêche-toi, mon enfant, et regarde ce que peut la magie, ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs. » Sancho s’approcha, et quand il vit la figure du bachelier Carrasco, il commença à faire mille signes de croix, et à réciter autant d’oraisons. Cependant le chevalier renversé ne donnait aucun signe de vie, et Sancho dit à Don Quichotte : « Je suis d’avis, mon bon seigneur, que, sans plus de façon, vous fourriez votre épée dans la bouche à celui-là qui ressemble au bachelier Samson Carrasco ; peut-être tuerez-vous en lui quelqu’un de vos ennemis les enchanteurs. — Tu as, pardieu, raison, dit Don Quichotte, car, en fait d’ennemis, le moins c’est le meilleur. » Il tirait déjà son épée pour mettre à exécution le conseil de Sancho, quand arriva tout à coup l’écuyer du chevalier des Miroirs, n’ayant plus le nez qui le rendait si laid : « Ah ! prenez garde, seigneur Don Quichotte, disait-il à grands cris, prenez garde à ce que vous allez faire. Cet homme étendu à vos pieds, c’est le bachelier Samson Carrasco, votre ami, et moi je suis son écuyer. » Sancho le voyant sans sa première laideur : « Et le nez, lui dit-il, qu’est-il devenu ? — Il est là, dans ma poche, répondit l’autre. » Et, mettant la main dans sa poche de droite, il en tira un nez postiche en carton vernissé, fabriqué comme on l’a dépeint tout à l’heure. Mais Sancho regardait l’homme de tous ses yeux, et, jetant un cri de surprise : « Jesus Maria ! s’écria-t-il, n’est-ce pas là Tomé Cécial, mon voisin et mon compère ? — Comment, si je le suis ! répondit l’écuyer sans nez ; oui, Sancho Panza, je suis Tomé Cécial, votre ami, votre compère ; et je vous dirai tout à l’heure les tours et les détours qui m’ont conduit ici ; mais, en attendant, priez et suppliez le seigneur votre maître qu’il ne touche, ni ne frappe, ni ne blesse, ni ne tue le chevalier des Miroirs qu’il tient sous ses pieds, car c’est, sans nul doute, l’audacieux et imprudent bachelier Samson Carrasco, notre compatriote. »
En ce moment le chevalier des Miroirs revint à lui, et Don Quichotte, s’apercevant qu’il remuait, lui mit la pointe de l’épée entre les deux yeux, et lui dit : « Vous êtes mort, chevalier, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcinée du Toboso l’emporte en beauté sur votre Cassildée de Vandalie. En outre, il faut que vous promettiez, si de cette bataille et de cette chute vous restez vivant, d’aller à la ville du Toboso, et de vous présenter de ma part en sa présence, pour qu’elle fasse de vous ce qu’ordonnera sa volonté. Si elle vous laisse en possession de la vôtre, vous serez tenu de venir me retrouver (et la trace de mes exploits vous servira de guide pour vous amener où je serai), afin de me dire ce qui se sera passé entre elle et vous : conditions qui, suivant celles que nous avons faites avant notre combat, ne sortent point des limites de la chevalerie errante. — Je confesse, répondit le chevalier abattu, que le soulier sale et déchiré de ma dame Dulcinée du Toboso vaut mieux que la barbe mal peignée, quoique propre, de Cassildée. Je promets d’aller en sa présence, et de revenir en la vôtre, pour vous rendre un compte fidèle et complet de ce que vous demandez. — Il faut encore confesser et croire, ajouta Don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu ne fut pas et ne put être Don Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressemblait ; tout comme je confesse et crois que vous, qui ressemblez au bachelier Samson Carrasco, ne l’êtes pas cependant, mais un autre qui lui ressemble, et que mes ennemis me l’ont présenté sous la figure du bachelier pour calmer la fougue de ma colère, et me faire user avec douceur de la gloire du triomphe. — Tout cela, répondit le chevalier éreinté, je le confesse, je le juge et le sens, comme vous le croyez, jugez et sentez. Mais laissez-moi relever, je vous prie, si la douleur de ma chute le permet, car elle m’a mis en bien mauvais état. »
Don Quichotte l’aida à se relever, assisté de son écuyer Tomé Cécial, duquel Sancho n’ôtait pas les yeux, tout en lui faisant des questions dont les réponses prouvaient bien que c’était véritablement le Tomé Cécial qu’il se disait être. Mais l’impression qu’avait produite dans la pensée de Sancho l’assurance donnée par son maître que les enchanteurs avaient changé la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier Carrasco, l’empêchait d’ajouter foi à la vérité qu’il avait sous les yeux.
Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, tandis que le chevalier des Miroirs et son écuyer, confus et rompus, s’éloignaient de Don Quichotte et de Sancho, dans l’intention de chercher quelque village où l’on pût graisser et remettre les côtes au blessé. Quant à Don Quichotte et à Sancho, ils reprirent leur chemin dans la direction de Saragosse, où l’histoire les laisse pour faire connaître qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer au nez effroyable.
CHAPITRE XV. Où l’on raconte et l’on explique qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer.
Don Quichotte s’en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux d’avoir remporté la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu’il s’imaginait être celui des Miroirs, duquel il espérait savoir bientôt, sur sa parole de chevalier, si l’enchantement de sa dame continuait encore, puisque force était que le vaincu, sous peine de ne pas être chevalier, revînt lui rendre compte de ce qui lui arriverait avec elle. Mais autre chose pensait Don Quichotte, autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment, celui-ci n’eût, comme on l’a dit, d’autre pensée que de chercher où se faire couvrir d’emplâtres. Or, l’histoire dit que, lorsque le bachelier Samson Carrasco conseilla à Don Quichotte de reprendre ses expéditions un moment abandonnées, ce fut après avoir tenu conseil avec le curé et le barbier sur le moyen qu’il fallait prendre pour obliger Don Quichotte à rester dans sa maison tranquillement et patiemment, sans s’inquiéter davantage d’aller en quête de ses malencontreuses aventures. Le résultat de cette délibération fut, d’après le vote unanime, et sur la proposition particulière de Carrasco, qu’on laisserait partir Don Quichotte, puisqu’il semblait impossible de le retenir ; que Samson irait le rencontrer en chemin, comme chevalier errant ; qu’il engagerait une bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point ; qu’il le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, après être formellement convenu que le vaincu demeurerait à la merci du vainqueur ; qu’enfin Don Quichotte une fois vaincu, le bachelier chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa maison, avec défense d’en sortir avant deux années entières, ou jusqu’à ce qu’il lui commandât autre chose. Il était clair que Don Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie ; alors il devenait possible que, pendant la durée de sa réclusion, il oubliât ses vaines pensées, ou qu’il laissât le temps de trouver quelque remède à sa folie.
Carrasco se chargea du rôle, et, pour lui servir d’écuyer, s’offrit Tomé Cécial, compère et voisin de Sancho Panza, homme jovial et d’esprit éveillé. Samson s’arma comme on l’a rapporté plus haut, et Tomé Cécial arrangea sur son nez naturel le nez postiche en carton qu’on a dépeint, afin de n’être pas reconnu de son compère quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils suivirent la même route que Don Quichotte, et peu s’en fallut qu’ils n’arrivassent assez à temps pour se trouver à l’aventure du char de la Mort. À la fin ils trouvèrent leurs deux hommes dans le bois où leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire ; et, si ce n’eût été grâce à la cervelle dérangée de Don Quichotte, qui s’imagina que le bachelier n’était pas le bachelier, le seigneur bachelier demeurait à tout jamais hors d’état de recevoir des licences, pour n’avoir pas même trouvé de nid là où il croyait prendre les oiseaux.
Tomé Cécial, qui vit le mauvais succès de leur bonne envie, et le pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier : « Assurément, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous méritons. C’est avec facilité qu’on imagine et qu’on commence une entreprise, mais la plupart du temps il n’est pas si aisé d’en sortir. Don Quichotte était fou, nous sensés ; pourtant il s’en va riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons maintenant une chose, s’il vous plaît : quel est le plus fou, de celui qui l’est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l’est par sa volonté ? — La différence qu’il y a entre ces deux fous, répondit Samson, c’est que celui qui l’est par force le sera toujours, tandis que celui qui l’est volontairement cessera de l’être quand il lui plaira. — À ce train-là, reprit Tomé Cécial, j’ai été fou par ma volonté quand j’ai voulu me faire écuyer de votre grâce, et maintenant, par la même volonté, je veux cesser de l’être, et retourner à ma maison. — Cela vous regarde, répondit Carrasco, mais penser que je retourne à la mienne avant d’avoir moulu Don Quichotte à coups de bâton, c’est penser qu’il fait jour à minuit ; et ce n’est plus maintenant le désir de lui rendre la raison qui me le fera chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes côtes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours. »
En devisant ainsi, les deux compagnons arrivèrent à un village, où ce fut grand bonheur de trouver un algébriste pour panser l’infortuné Samson. Tomé Cécial le quitta et retourna chez lui, mais le bachelier resta pour préparer sa vengeance, et l’histoire, qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec Don Quichotte.
CHAPITRE XVI. De ce qui arriva à Don Quichotte avec un discret gentilhomme de la Manche.
Dans cette joie, ce ravissement et cet orgueil qu’on vient de dire, Don Quichotte poursuivait sa route, s’imaginant, à l’occasion de sa victoire passée, qu’il était le plus vaillant chevalier que possédât le monde en ce siècle. Il tenait pour achevées et menées à bonne fin autant d’aventures qu’il pourrait dorénavant lui en arriver ; il ne faisait plus aucun cas des enchantements et des enchanteurs ; il ne se souvenait plus des innombrables coups de bâton qu’il avait reçus dans le cours de ses expéditions chevaleresques, ni de la pluie de pierres qui lui cassa la moitié des dents, ni de l’ingratitude des galériens, ni de l’insolence et de la volée de gourdins des muletiers yangois. Finalement, il se disait tout bas que, s’il trouvait quelque moyen, quelque invention pour désenchanter sa dame Dulcinée, il n’envierait pas le plus grand bonheur dont jouit ou put jouir le plus heureux chevalier errant des siècles passés. Il marchait tout absorbé dans ces rêves agréables, lorsque Sancho lui dit : « N’est-il pas drôle, seigneur, que j’aie encore devant les yeux cet effroyable nez, ce nez démesuré de mon compère Tomé Cécial ? — Est-ce que tu crois, par hasard, Sancho, répondit Don Quichotte, que le chevalier des Miroirs était le bachelier Carrasco, et son écuyer, Tomé Cécial, ton compère ? — Je ne sais que dire à cela, reprit Sancho ; tout ce que je sais, c’est que les enseignes qu’il m’a données de ma maison, de ma femme et de mes enfants sont telles, que personne autre que lui ne pourrait me les donner. Quant à la figure, ma foi, le nez ôté, c’était bien celle de Tomé Cécial, comme je l’ai vu mille et mille fois dans le pays où nous demeurons porte à porte, et le son de voix était le même aussi. — Soyons raisonnables, Sancho, répliqua Don Quichotte. Viens ici, et dis-moi : en quel esprit peut-il tomber que le bachelier Samson Carrasco s’en vienne, comme chevalier errant, pourvu d’armes offensives et défensives, combattre avec moi ? Ai-je été son ennemi, par hasard ? lui ai-je donné jamais occasion de me porter rancune ? suis-je son rival, ou bien professe-t-il les armes pour être jaloux de la renommée que je m’y suis acquise ? — Eh bien, que dirons-nous, seigneur, repartit Sancho, de ce que ce chevalier, qu’il soit ce qu’il voudra, ressemble tant au bachelier Carrasco, et son écuyer à Tomé Cécial mon compère ? Et si c’est de l’enchantement, comme votre grâce a dit, est-ce qu’il n’y avait pas dans le monde deux autres hommes à qui ceux-là pussent ressembler ? — Tout cela, reprit Don Quichotte, n’est qu’artifice et machination des méchants magiciens qui me persécutent ; prévoyant que je resterais vainqueur dans la bataille, ils se sont arrangés pour que le chevalier vaincu montrât le visage de mon ami le bachelier, afin que l’amitié que je lui porte se mît entre sa gorge et le fil de mon épée, pour calmer la juste colère dont mon cœur était enflammé, et que je laissasse la vie à celui qui cherchait, par des prestiges et des perfidies, à m’enlever la mienne. S’il faut t’en fournir des preuves, tu sais déjà bien, ô Sancho, par une expérience qui ne saurait te tromper, combien il est facile aux enchanteurs de changer les visages en d’autres, rendant beau ce qui est laid, et laid ce qui est beau, puisqu’il n’y a pas encore deux jours que tu as vu de tes propres yeux les charmes et les attraits de la sans pareille Dulcinée, dans toute leur pureté, dans tout leur éclat naturel, tandis que moi je la voyais sous la laideur et la bassesse d’une grossière paysanne, avec de la chassie aux yeux et une mauvaise odeur dans la bouche. Est-il étonnant que l’enchanteur pervers, qui a osé faire une si détestable transformation, ait fait également celle de Samson Carrasco et de ton compère, pour m’ôter des mains la gloire du triomphe ? Mais, avec tout cela, je me console, parce qu’enfin, quelque figure qu’il ait prise, je suis resté vainqueur de mon ennemi. — Dieu sait la vérité de toutes choses, répondit Sancho, » et comme il savait que la transformation de Dulcinée était une œuvre de sa ruse, il n’était point satisfait des chimériques raisons de son maître ; mais il ne voulait pas lui répliquer davantage, crainte de dire quelque parole qui découvrît sa supercherie.
Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un homme qui suivait le même chemin qu’eux, monté sur une belle jument gris pommelé. Il portait un gaban de fin drap vert, garni d’une bordure de velours fauve, et, sur la tête, une montéra du même velours. Les harnais de la jument étaient ajustés à l’écuyère et garnis de vert et violet. Le cavalier portait un cimeterre moresque, pendu à un baudrier vert et or. Les brodequins étaient du même travail que le baudrier. Quant aux éperons, ils n’étaient pas dorés, mais simplement enduits d’un vernis vert, et si bien brunis, si luisants, que, par leur symétrie avec le reste du costume, ils avaient meilleure façon que s’ils eussent été d’or pur. Quand le voyageur arriva près d’eux, il les salua poliment, et, piquant des deux à sa monture, il allait passer outre ; mais Don Quichotte le retint : « Seigneur gentilhomme, lui dit-il, si votre grâce suit le même chemin que nous, et n’est pas trop pressée, je serais flatté que nous fissions route ensemble. » — En vérité, répondit le voyageur, je n’aurais point passé si vite si je n’eusse craint que le voisinage de ma jument n’inquiétât ce cheval. — Oh ! seigneur, s’écria aussitôt Sancho, vous pouvez bien retenir la bride à votre jument, car notre cheval est le plus honnête et le mieux appris du monde. Jamais, en semblable occasion, il n’a fait la moindre fredaine, et pour une seule fois qu’il s’est oublié, nous l’avons payé, mon maître et moi, à de gros intérêts. Mais enfin je répète que votre grâce peut s’arrêter, si bon lui semble, car on servirait au cheval cette jument entre deux plats, qu’à coup sûr il n’y mettrait pas la dent. »
Le voyageur retint la bride, étonné des façons et du visage de Don Quichotte, lequel marchait tête nue, car Sancho portait sa salade comme une valise pendue à l’arçon du bât de son âne. Et si l’homme à l’habit vert regardait attentivement Don Quichotte, Don Quichotte regardait l’homme à l’habit vert encore plus attentivement, parce qu’il lui semblait un homme d’importance et de distinction. Son âge paraissait être de cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient à peine ; il avait le nez aquilin, le regard moitié gai, moitié grave ; enfin, dans sa tenue et dans son maintien, il représentait un homme de belles qualités. Quant à lui, le jugement qu’il porta de Don Quichotte fut qu’il n’avait jamais vu homme de semblable façon et de telle apparence. Tout l’étonnait, la longueur de son cheval, la hauteur de son corps, la maigreur et le teint jaune de son visage, ses armes, son air, son accoutrement, toute cette figure, enfin, comme on n’en avait vu de longtemps dans le pays. Don Quichotte remarqua fort bien avec quelle attention l’examinait le voyageur, et dans sa surprise il lut son désir. Courtois comme il l’était, et toujours prêt à faire plaisir à tout le monde, avant que l’autre lui eût fait aucune question, il le prévint et dit : « Cette figure que votre grâce voit en moi est si nouvelle, si hors de l’usage commun, que je ne m’étonnerais pas que vous en fussiez étonné. Mais votre grâce cessera de l’être quand je lui dirai que je suis chevalier, de ceux-là dont les gens disent qu’ils vont à leurs aventures. J’ai quitté ma patrie, j’ai engagé mon bien, j’ai laissé le repos de ma maison, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, pour qu’elle m’emmenât où il lui plairait. J’ai voulu ressusciter la défunte chevalerie errante, et, depuis bien des jours, bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j’ai rempli mon désir en grande partie, en secourant des veuves, en protégeant des filles, en favorisant des mineurs et des orphelins, office propre aux chevaliers errants. Aussi, par mes nombreuses, vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de courir en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire se sont imprimés déjà, et elle prend le chemin de s’imprimer trente mille milliers de fois, si le ciel n’y remédie. Finalement, pour tout renfermer en peu de paroles, ou même en une seule, je dis que je suis le chevalier Don Quichotte de la Manche, appelé par surnom le chevalier de la Triste-Figure. Et, bien que les louanges propres avilissent, force m’est quelquefois de dire les miennes, j’entends, lorsqu’il n’y a personne autre pour les dire. Ainsi donc, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, ni cette lance, ni cet écu, ni cet écuyer, ni toutes ces armes ensemble, ni la pâleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne pourront plus vous surprendre désormais, puisque vous savez qui je suis et la profession que j’exerce. »
En achevant ces mots, Don Quichotte se tut, et l’homme à l’habit vert tardait tellement à lui répondre, qu’on aurait dit qu’il ne pouvait en venir à bout. Cependant, après une longue pause, il lui dit : « Vous avez bien réussi, seigneur cavalier, à reconnaître mon désir dans ma surprise ; mais vous n’avez pas réussi de même à m’ôter l’étonnement que me cause votre vue, car, bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir qui vous êtes suffirait pour me l’ôter, il n’en est pas ainsi ; au contraire, maintenant que je le sais, je reste plus surpris, plus émerveillé que jamais. Comment ! est-il possible qu’il y ait aujourd’hui des chevaliers errants dans le monde, et des histoires imprimées de véritables chevaleries ? Je ne puis me persuader qu’il y ait aujourd’hui sur la terre quelqu’un qui protége les veuves, qui défende les filles, qui respecte les femmes mariées, qui secoure les orphelins ; et je ne le croirais pas, si, dans votre grâce, je ne le voyais de mes yeux. Béni soit le ciel qui a permis que cette histoire, que vous dites être imprimée, de vos nobles et véritables exploits de chevalerie, mette en oubli les innombrables prouesses des faux chevaliers errants dont le monde était plein, si fort au préjudice des bonnes œuvres et au discrédit des bonnes histoires ! — Il y a bien des choses à dire, répondit Don Quichotte, sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont ou non controuvées. — Comment, reprit l’homme vert, y aurait-il quelqu’un qui doutât de la fausseté de ces histoires ? — Moi, j’en doute, répliqua Don Quichotte ; mais laissons cela pour le moment, et si notre voyage dure quelque peu, j’espère en Dieu de faire comprendre à votre grâce que vous avez mal fait de suivre le courant de ceux qui tiennent pour certain que ces histoires ne sont pas véritables. »
À ce dernier propos de Don Quichotte, le voyageur eut le soupçon que ce devait être quelque cerveau timbré, et il attendait que d’autres propos vinssent confirmer son idée ; mais, avant de passer à de nouveaux sujets d’entretien, Don Quichotte le pria de lui dire à son tour qui il était, puisqu’il lui avait rendu compte de sa condition et de sa manière de vivre. À cela, l’homme au gaban vert répondit : « Moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je suis un hidalgo, natif d’un bourg où nous irons dîner aujourd’hui, s’il plaît à Dieu. Je suis plus que médiocrement riche, et mon nom est Don Diégo de Miranda. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices sont la chasse et la pêche ; mais je n’entretiens ni faucons, ni lévriers de course ; je me contente de quelque chien d’arrêt docile, ou d’un hardi furet. J’ai environ six douzaines de livres, ceux-là en espagnol, ceux-ci en latin, quelques-uns d’histoire, d’autres de dévotion. Quant aux livres de chevalerie, ils n’ont pas encore passé le seuil de ma porte. Je feuillette les ouvrages profanes de préférence à ceux de dévotion, pourvu qu’ils soient d’honnête passe-temps, qu’ils satisfassent par le bon langage, qu’ils étonnent et plaisent par l’invention ; et de ceux-là, il y en a fort peu dans notre Espagne. Quelquefois je dîne chez mes voisins et mes amis, plus souvent je les invite. Mes repas sont servis avec propreté, avec élégance, et sont assez abondants. Je n’aime point mal parler des gens, et je ne permets point qu’on en parle mal devant moi. Je ne scrute pas la vie des autres, et ne suis pas à l’affût des actions d’autrui. J’entends la messe chaque jour ; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade des bonnes œuvres, pour ne pas ouvrir accès dans mon âme à l’hypocrisie et à la vanité, ennemis qui s’emparent tout doucement du cœur le plus modeste et le plus circonspect. J’essaie de réconcilier ceux qui sont en brouille, je suis dévot à Notre-Dame, et j’ai toujours pleine confiance en la miséricorde infinie de Dieu notre-Seigneur. »
Sancho avait écouté très-attentivement cette relation de la vie et des occupations de l’hidalgo. Trouvant qu’une telle vie était bonne et sainte, et que celui qui la menait devait faire des miracles, il sauta à bas du grison, et fut en grande hâte saisir l’étrier droit du gentilhomme ; puis, d’un cœur dévot et les larmes aux yeux, il lui baisa le pied à plusieurs reprises. L’hidalgo voyant son action : « Que faites-vous, frère ? s’écria-t-il. Quels baisers sont-ce là ? — Laissez-moi baiser, répondit Sancho, car il me semble que votre grâce est le premier saint à cheval que j’aie vu en tous les jours de ma vie. — Je ne suis pas un saint, reprit l’hidalgo, mais un grand pécheur. Vous, à la bonne heure, frère, qui devez être compté parmi les bons, à en juger par votre simplicité. » Sancho remonta sur son bât, après avoir tiré le rire de la profonde mélancolie de son maître, et causé un nouvel étonnement à Don Diégo.