L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 26)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Don Quichotte demanda à celui-ci combien d’enfants il avait, et lui dit qu’une des choses en quoi les anciens philosophes, qui manquèrent de la connaissance du vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, fut de posséder les avantages de la nature et ceux de la fortune, d’avoir beaucoup d’amis, et des enfants nombreux et bons. « Pour moi, seigneur Don Quichotte, répondit l’hidalgo, j’ai un fils tel que, peut-être, si je ne l’avais pas, je me trouverais plus heureux que je ne suis, non pas qu’il soit mauvais, mais parce qu’il n’est pas aussi bon que j’aurais voulu. Il peut avoir dix-huit ans ; les six dernières années, il les a passées à Salamanque, pour apprendre les langues latine et grecque ; mais quand j’ai voulu qu’il passât à l’étude d’autres sciences, je l’ai trouvé si imbu, si entêté de celle de la poésie (si toutefois elle peut s’appeler science), qu’il est impossible de le faire mordre à celle du droit, que je voudrais qu’il étudiât, ni à la reine de toutes les sciences, la théologie. J’aurais désiré qu’il fût comme la couronne de sa race, puisque nous vivons dans un siècle où nos rois récompensent magnifiquement les gens de lettres vertueux, car les lettres sans la vertu sont des perles sur le fumier. Il passe tout le jour à vérifier si Homère a dit bien ou mal dans tel vers de l’Iliade, si Martial fut ou non déshonnête dans telle épigramme, s’il faut entendre d’une façon ou d’une autre tel ou tel vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres de ces poëtes, ou avec ceux d’Horace, de Perse, de Juvénal, de Tibulle, car des modernes rimeurs il ne fait pas grand cas ; et pourtant, malgré le peu d’affection qu’il porte à la poésie vulgaire, il a maintenant la tête à l’envers pour composer une glose sur quatre vers qu’on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, à ce que je crois, le sujet d’une joute littéraire. — Les enfants, seigneur, répondit Don Quichotte, sont une portion des entrailles de leurs parents ; il faut donc les aimer, qu’ils soient bons ou mauvais, comme on aime les âmes qui nous donnent la vie. C’est aux parents qu’il appartient de les diriger dès l’enfance dans le sentier de la vertu, de la bonne éducation, des mœurs sages et chrétiennes, pour qu’étant hommes, ils soient le bâton de la vieillesse de leurs parents et la gloire de leur postérité. Quant à les forcer d’étudier telle science plutôt que telle autre, je ne le trouve ni prudent ni sage, bien que leur donner des conseils sur ce point ne soit pas nuisible. Lorsqu’il ne s’agit pas d’étudier de pane lucrando, et si l’étudiant est assez heureux pour que le ciel lui ait donné des parents qui lui assurent du pain, je serais volontiers d’avis qu’on le laissât suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus d’inclination ; et, bien que celle de la poésie soit moins utile qu’agréable, du moins elle n’est pas de ces sciences qui déshonorent ceux qui les cultivent. La poésie, seigneur hidalgo, est, à mon avis, comme une jeune fille, d’un âge tendre et d’une beauté parfaite, que prennent soin de parer et d’enrichir plusieurs autres jeunes filles, qui sont toutes les autres sciences, car elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne veut pas être maniée, ni traînée dans les rues, ni affichée dans les carrefours, ni publiée aux quatre coins des palais. Elle est faite d’une alchimie de telle vertu, que celui qui la sait traiter la changera en or pur d’un prix inestimable. Il doit la tenir en laisse, et ne pas la laisser courir dans de honteuses satires ou des sonnets ignobles. Il ne faut la vendre en aucune façon, à moins que ce ne soit en poëmes héroïques, en lamentables tragédies, en comédies ingénieuses et divertissantes ; mais elle ne doit jamais tomber aux mains des baladins ou du vulgaire ignorant, qui ne sait ni reconnaître ni estimer les trésors qu’elle renferme. Et n’allez pas croire, seigneur, que j’appelle ici vulgaire seulement les gens du peuple et d’humble condition ; quiconque ne sait rien, fût-il seigneur et prince, doit être rangé dans le nombre du vulgaire. Ainsi donc, celui qui traitera la poésie avec toutes les qualités que je viens d’indiquer rendra son nom célèbre et honorable parmi toutes les nations policées de la terre. Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils n’estime pas beaucoup la poésie en langue castillane, j’aime à croire qu’il se trompe en ce point ; et voici ma raison : le grand Homère n’a pas écrit en latin, parce qu’il était grec, et Virgile n’a pas écrit en grec, parce qu’il était latin. En un mot, tous les poëtes anciens écrivirent dans la langue qu’ils avaient tétée avec le lait, et ne s’en allèrent pas chercher les langues étrangères pour exprimer leurs hautes pensées. Puisqu’il en est ainsi, rien ne serait plus raisonnable que d’étendre cette coutume à toutes les nations, et de ne pas déprécier le poëte allemand parce qu’il écrit dans sa langue, ni le Castillan, ni même le Biscayen, parce qu’il écrit dans la sienne. Mais, à ce que je m’imagine, votre fils, seigneur, ne doit pas être indisposé contre la poésie vulgaire ; c’est plutôt contre les poëtes qui sont de simples faiseurs de couplets, sans savoir d’autres langues ni posséder d’autres sciences, pour éveiller, soutenir et parer leur talent naturel. Et même en cela on peut se tromper ; car, suivant l’opinion bien fondée, le poëte naît ; c’est-à-dire que, du ventre de sa mère, le poëte de nature sort poëte ; et avec cette seule inclination que lui donne le ciel, sans plus d’étude ni d’effort, il fait des choses qui justifient celui qui a dit : Est Deus in nobis, etc.. J’ajoute encore que le poëte de nature, qui s’aidera de l’art, sera bien supérieur à celui qui veut être poëte uniquement parce qu’il connaît l’art. La raison en est que l’art ne l’emporte pas sur la nature, mais qu’il la perfectionne ; ainsi, que la nature se mêle à l’art et l’art à la nature, alors ils formeront un poëte parfait. Or donc, la conclusion de mon discours, seigneur hidalgo, c’est que vous laissiez cheminer votre fils par où l’entraîne son étoile. Puisqu’il est aussi bon étudiant qu’il puisse être, puisqu’il a heureusement franchi la première marche des sciences, qui est celle des langues anciennes, avec leur secours il montera de lui-même au faîte des lettres humaines, lesquelles siéent aussi bien à un gentilhomme de cape et d’épée, pour le parer, l’honorer et le grandir, que les mitres aux évêques, ou les toges aux habiles jurisconsultes. Grondez votre fils, seigneur, s’il fait des satires qui nuisent à la réputation d’autrui ; punissez-le et mettez son ouvrage en pièces. Mais s’il fait des sermons à la manière d’Horace, où il gourmande les vices en général, avec autant d’élégance que l’a fait son devancier, alors louez-le, car il est permis au poëte d’écrire contre l’envie, de déchirer les envieux dans ses vers, et de traiter ainsi tous les autres vices, pourvu qu’il ne désigne aucune personne. Mais il y a des poëtes qui, pour dire une malice, s’exposeraient à se faire exiler dans les îles du Pont. Si le poëte est chaste dans ses mœurs, il le sera aussi dans ses vers. La plume est la langue de l’âme ; telles pensées engendre l’une, tels écrits trace l’autre. Quand les rois et les princes trouvent la miraculeuse science de la poésie dans des hommes prudents, graves et vertueux, ils les honorent, les estiment, les enrichissent, et les couronnent enfin avec les feuilles de l’arbre que la foudre ne frappe jamais, pour annoncer que personne ne doit faire offense à ceux dont le front est paré de telles couronnes. »

L’homme au gaban vert resta tout interdit de la harangue de Don Quichotte, au point de perdre peu à peu l’opinion qu’il avait conçue de la maladie de son cerveau. À la moitié de cette dissertation, qui n’était pas fort de son goût, Sancho s’était écarté du chemin pour demander un peu de lait à des bergers qui étaient près de là, occupés à traire leurs brebis. En ce moment l’hidalgo allait reprendre l’entretien, enchanté de l’esprit et du bon sens de Don Quichotte, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir, sur le chemin qu’ils suivaient, un char surmonté de bannières aux armes royales. Croyant que ce devait être quelque nouvelle aventure, il appela Sancho à grands cris pour qu’il vînt lui apporter sa salade. Sancho, qui s’entendit appeler, laissa les bergers, talonna de toutes ses forces le grison, et accourut auprès de son maître, auquel il arriva, comme on va le voir, une insensée et épouvantable aventure.

CHAPITRE XVII. Où se manifeste le dernier terme qu’atteignit et que put atteindre la valeur inouïe de Don Quichotte, dans l’heureuse fin qu’il donna à l’aventure des lions.

L’histoire rapporte que, lorsque Don Quichotte appelait Sancho pour qu’il lui apportât son armet, l’autre achetait du fromage blanc auprès des bergers. Pressé par les cris de son maître, et ne sachant que faire de ce fromage, ni dans quoi l’emporter, il imagina, pour ne pas le perdre, car il l’avait déjà payé, de le jeter dans la salade de son seigneur ; puis, après cette belle équipée, il revint voir ce que lui voulait Don Quichotte, lequel lui dit, dès qu’il s’approcha : « Donne, ami, donne-moi cette salade, car, ou je sais peu de choses en fait d’aventures, ou celle que je découvre par là va m’obliger et m’oblige dès à présent à prendre les armes. » L’homme au gaban vert, qui entendit ces mots, jeta la vue de tous côtés, et ne découvrit autre chose qu’un chariot qui venait à leur rencontre, avec deux ou trois petites banderolles, d’où il conclut que le chariot portait de l’argent du roi. Il fit part de cette pensée à Don Quichotte ; mais celui-ci ne voulut point y ajouter foi, toujours persuadé que tout ce qui lui arrivait devait être aventures sur aventures. Il répondit donc à l’hidalgo : « L’homme prêt au combat s’est à demi battu ; je ne perds rien à m’apprêter, car je sais par expérience que j’ai des ennemis visibles et invisibles ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni dans quel temps, ni sous quelles figures ils penseront à m’attaquer. » Se tournant alors vers Sancho, il lui demanda sa salade ; et celui-ci, qui n’avait pas le temps d’en tirer le fromage, fut obligé de la lui donner comme elle était. Don Quichotte, sans apercevoir ce qu’il y avait dedans, se l’emboîta sur la tête en toute hâte : mais comme le fromage s’exprimait par la pression, le petit-lait commença à couler sur le visage et sur la barbe de Don Quichotte ; ce qui lui causa tant d’effroi, qu’il dit à Sancho : « Qu’est-ce que cela, Sancho ? On dirait que mon crâne s’amollit, ou que ma cervelle fond, ou que je sue des pieds à la tête. S’il est vrai que je sue, par ma foi, ce n’est pas de peur. Sans doute que c’est une terrible aventure, celle qui va m’arriver. Donne-moi, je te prie, quelque chose pour m’essuyer les yeux, car la sueur me coule si fort du front qu’elle m’aveugle. » Sancho, sans rien dire, lui donna un mouchoir, et rendit grâce à Dieu de ce que son seigneur n’avait pas deviné le fin mot. Don Quichotte s’essuya, puis ôta sa salade pour voir ce que c’était qui lui faisait froid à la tête. Quand il vit cette bouillie blanche au fond de sa salade, il se l’approcha du nez, et dès qu’il l’eut sentie : « Par la vie de ma dame Dulcinée du Toboso ! s’écria-t-il, c’est du fromage mou que tu as mis là-dedans, traître, impudent, écuyer malappris. » Sancho répondit avec un grand flegme et une parfaite dissimulation : « Si c’est du fromage blanc, donnez-le-moi, je le mangerai bien ; ou plutôt que le diable le mange, car c’est lui qui l’aura mis là. Est-ce que j’aurais eu l’audace de salir l’armet de votre grâce ? Vous avez joliment trouvé le coupable ! Par ma foi, seigneur, à ce que Dieu me fait comprendre, il faut que j’aie aussi des enchanteurs qui me persécutent, comme membre et créature de votre grâce. Ils auront mis là ces immondices pour exciter votre patience à la colère, et me faire, selon l’usage, moudre les côtes. Mais, en vérité, pour cette fois, ils auront sauté en l’air, et je me confie assez au bon jugement de mon seigneur, pour croire qu’il aura considéré que je n’ai ni fromage, ni lait, ni rien qui y ressemble, et que si je l’avais, je le mettrais plutôt dans mon estomac que dans la salade. — Tout est possible, dit Don Quichotte. » Cependant l’hidalgo regardait et s’étonnait, et il s’étonna bien davantage quand Don Quichotte, après s’être essuyé la tête, le visage, la barbe et la salade, s’affermit bien sur ses étriers, dégaina à demi son épée, empoigna sa lance, et s’écria : « Maintenant, advienne que pourra, me voici en disposition d’en venir aux mains avec Satan même en personne. »

Sur ces entrefaites, le char aux banderolles arriva. Il n’y avait d’autres personnes que le charretier, monté sur ses mules, et un homme assis sur le devant de la voiture. Don Quichotte leur coupa le passage, et leur dit : « Où allez-vous, frères ? Qu’est-ce que ce chariot ? Que menez-vous dedans, et quelles sont ces bannières ? » Le charretier répondit : « Ce chariot est à moi ; ce que j’y mène, ce sont deux beaux lions dans leurs cages, que le gouverneur d’Oran envoie à la cour pour être offerts à sa majesté, et les bannières sont celles du roi, notre seigneur, pour indiquer que c’est quelque chose qui lui appartient. — Les lions sont-ils grands ? demanda Don Quichotte. — Si grands, répondit l’homme qui était juché sur la voiture, que jamais il n’en est venu d’aussi grands d’Afrique en Espagne. Je suis le gardien des lions, et j’en ai conduit bien d’autres ; mais comme ceux-là, aucun. Ils sont mâle et femelle ; le lion est dans la cage de devant, la lionne dans celle de derrière, et ils sont affamés maintenant, car ils n’ont rien mangé d’aujourd’hui. Ainsi, que votre grâce se détourne, et dépêchons-nous d’arriver où nous puissions leur donner à manger. » Alors, Don Quichotte se mettant à sourire : « De petits lions à moi, dit-il, à moi de petits lions ! et à ces heures-ci ? Eh bien ! pardieu, ces seigneurs les négromants qui les envoient ici vont voir si je suis homme à m’effrayer de lions. Descendez, brave homme ; et puisque vous êtes le gardien, ouvrez-moi ces cages, et mettez-moi ces bêtes dehors. C’est au milieu de cette campagne que je leur ferai connaître qui est Don Quichotte de la Manche, en dépit et à la barbe des enchanteurs qui me les envoient. — Bah ! bah ! se dit alors l’hidalgo, notre bon chevalier vient de se découvrir. Le fromage blanc lui aura sans doute amolli le crâne et mûri la cervelle. » En ce moment, Sancho accourut auprès de lui. « Ah ! seigneur, s’écria-t-il, au nom de Dieu, que votre grâce fasse en sorte que mon seigneur Don Quichotte ne se batte pas contre ces lions. S’il les attaque, ils nous mettront tous en morceaux. — Comment ! votre maître est-il si fou, répondit l’hidalgo, que vous craigniez qu’il ne combatte ces animaux féroces ? — Il n’est pas fou, reprit Sancho, mais audacieux. — Je ferai en sorte qu’il ne le soit pas à ce point, répliqua l’hidalgo. » Et, s’approchant de Don Quichotte, qui pressait vivement le gardien d’ouvrir les cages, il lui dit : « Seigneur chevalier, les chevaliers errants doivent entreprendre les aventures qui offrent quelque chance de succès, mais non celles qui ôtent toute espérance. La valeur qui va jusqu’à la témérité est plus près de la folie que du courage ; et d’ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous ; ils n’y songent pas seulement. C’est un présent offert à sa majesté ; vous feriez mal de les retenir et d’empêcher leur voyage. — Allez, seigneur hidalgo, répondit Don Quichotte, occupez-vous de votre chien d’arrêt docile ou de votre hardi furet, et laissez chacun faire son métier. Ceci me regarde, et je sais fort bien si c’est pour moi ou pour d’autres que viennent messieurs les lions. » Puis, se tournant vers le gardien : « Je jure Dieu, Don maraud, lui dit-il, que si vous n’ouvrez vite et vite ces cages, je vous cloue avec cette lance sur le chariot. »

Le charretier, qui vit la résolution de ce fantôme armé en guerre, lui dit alors : « Que votre grâce, mon bon seigneur, veuille bien par charité me laisser dételer mes mules, et gagner avec elles un lieu de sûreté avant que les lions ne s’échappent. S’ils me les tuaient, je serais perdu le reste de mes jours, car je n’ai d’autre bien que ce chariot et ces mules. — Ô homme de peu de foi ! répondit Don Quichotte, descends et dételle tes bêtes, et fais ce que tu voudras ; mais tu verras bientôt que tu t’es donné de la peine inutilement, et que tu pouvais fort bien t’épargner celle que tu vas prendre. » Le charretier sauta par terre, et détela ses mules en toute hâte, tandis que le gardien des lions disait à haute voix : « Je vous prends tous à témoin que c’est contre ma volonté et par violence que j’ouvre les cages et que je lâche les lions ; je proteste à ce seigneur que tout le mal et préjudice que pourront faire ces bêtes courra pour son compte, y compris mes salaires et autres droits. Hâtez-vous tous, seigneurs, de vous mettre en sûreté avant que je leur ouvre, car pour moi je suis bien sûr qu’elles ne me feront aucun mal. »

L’hidalgo essaya une autre fois de persuader à Don Quichotte de ne pas faire une semblable folie, lui disant que c’était tenter Dieu que de se lancer en une si extravagante entreprise. Don Quichotte se borna à répondre qu’il savait ce qu’il faisait : « Prenez-y bien garde, reprit l’hidalgo, car moi, je sais que vous vous trompez. — Maintenant, seigneur, répliqua Don Quichotte, si vous ne voulez pas être spectateur de ce que vous croyez devoir être une tragédie, piquez des deux à la jument pommelée, et mettez-vous en lieu de sûreté. » Lorsque Sancho l’entendit ainsi parler, il vint à son tour, les larmes aux yeux, le supplier d’abandonner cette entreprise, en comparaison de laquelle toutes les autres avaient été pain bénit, celle des moulins à vent, l’effroyable aventure des foulons, enfin tous les exploits qu’il avait accomplis dans le cours de sa vie. « Prenez garde, seigneur, disait Sancho, qu’il n’y a point d’enchantement ici, ni chose qui y ressemble. J’ai vu, à travers les grilles et les fentes de la cage, une griffe de lion véritable, et j’en conclus que le lion auquel appartient une telle griffe est plus gros qu’une montagne. — Allons donc, répondit Don Quichotte, la peur te le fera bientôt paraître plus gros que la moitié du monde. Retire-toi, Sancho, et laisse-moi seul. Si je meurs ici, tu connais notre ancienne convention : tu iras trouver Dulcinée, et je ne t’en dis pas davantage. » À cela, il ajouta d’autres propos qui ôtèrent toute espérance de le voir abandonner son extravagante résolution.

L’homme au gaban vert aurait bien voulu s’y opposer de vive force ; mais ses armes étaient trop inégales, et d’ailleurs il ne lui parut pas prudent de se prendre de querelle avec un fou, comme Don Quichotte lui semblait maintenant l’être de tout point. Celui-ci revenant à la charge auprès du gardien, et réitérant ses menaces avec violence, l’hidalgo se décida à piquer sa jument, Sancho le grison, et le charretier ses mules, pour s’éloigner tous du chariot le plus qu’ils pourraient, avant que les lions sortissent de leurs cages. Sancho pleurait la mort de son seigneur, croyant bien que, cette fois, il laisserait la vie sous les griffes du lion ; il maudissait son étoile, il maudissait l’heure où lui était venue la pensée de rentrer à son service ; mais, tout en pleurant et se lamentant, il n’oubliait pas de rosser le grison à tour de bras pour s’éloigner du chariot au plus vite.

Quand le gardien des lions vit que ceux qui avaient pris la fuite étaient déjà loin, il recommença ses remontrances et ses intimations à Don Quichotte. « Je vous entends, répondit le chevalier, mais trêve d’intimations et de remontrances ; tout cela serait peine perdue, et vous ferez mieux de vous dépêcher. » Pendant le temps qu’employa le gardien à ouvrir la première cage, Don Quichotte se mit à considérer s’il ne vaudrait pas mieux livrer la bataille à pied qu’à cheval, et, à la fin, il résolut de combattre à pied, dans la crainte que Rossinante ne s’épouvantât à la vue des lions. Aussitôt il saute de cheval, jette sa lance, embrasse son écu, dégaine son épée ; puis, d’un pas assuré et d’un cœur intrépide, s’en va, avec une merveilleuse bravoure, se camper devant le chariot, en se recommandant du fond de l’âme, d’abord à Dieu, puis à sa Dulcinée.

Il faut savoir qu’en arrivant à cet endroit, l’auteur de cette véridique histoire s’écrie, dans un transport d’admiration : « Ô vaillant, ô courageux par-dessus toute expression Don Quichotte de la Manche ! miroir où peuvent se mirer tous les braves du monde ! nouveau Don Manuel Ponce de Léon, qui fut la gloire et l’honneur des chevaliers espagnols ! avec quelles paroles conterai-je cette prouesse épouvantable ? avec quelles raisons persuasives la rendrai-je croyable aux siècles à venir ? quelles louanges trouverai-je qui puissent convenir et suffire à ta gloire, fussent-elles hyperboles sur hyperboles ? toi à pied, toi seul, toi intrépide, toi magnanime, n’ayant qu’une épée dans une main, et non de ces lames tranchantes marquées au petit chien, dans l’autre un écu, et non d’acier très-propre et très-luisant, tu attends de pied ferme les deux plus formidables lions qu’aient nourris les forêts africaines. Ah ! que tes propres exploits parlent à ta louange, valeureux Manchois ; quant à moi, je les laisse à eux-mêmes, car les paroles me manquent pour les louer dignement. »

Ici l’auteur termine l’exclamation qu’on vient de rapporter, et, passant outre, rattache le fil de son histoire. Quand le gardien de la ménagerie, dit-il, vit que Don Quichotte s’était mis en posture, et qu’il fallait à toute force lâcher le lion mâle, sous peine d’encourir la disgrâce du colérique et audacieux chevalier, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait, comme on l’a dit, cet animal, lequel parut d’une grandeur démesurée et d’un épouvantable aspect. La première chose qu’il fit fut de se tourner et retourner dans la cage où il était couché, puis de s’étendre tout de son long en allongeant la patte et en desserrant la griffe. Ensuite il ouvrit la gueule, bâilla lentement, et tirant deux pieds de langue, il s’en frotta les yeux et s’en lava toute la face. Cela fait, il mit la tête hors de la cage, et regarda de tous côtés avec des yeux ardents comme deux charbons : regard et geste capables de jeter l’effroi dans le cœur de la témérité même. Don Quichotte seul l’observait attentivement, brûlant du désir que l’animal s’élançât du char et en vînt aux mains avec lui, car il comptait bien le mettre en pièces entre les siennes.

Ce fut jusqu’à ce point qu’alla son incroyable folie. Mais le généreux lion, plus courtois qu’arrogant, ne faisant nul cas d’enfantillages et de bravades, après avoir regardé de côté et d’autre, tourna le dos, montra son derrière à Don Quichotte, et, avec un sang-froid merveilleux, alla se recoucher dans sa cage. Lorsque Don Quichotte vit cela, il ordonna au gardien de prendre un bâton et de l’irriter en le frappant pour le faire sortir. « Quant à cela, je n’en ferai rien, s’écria le gardien, car, si je l’excite, le premier qu’il mettra en pièces ce sera moi. Que votre grâce, seigneur chevalier, se contente de ce qu’elle a fait ; c’est tout ce qu’on peut dire en fait de vaillance, et n’ayez pas l’envie de tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte ouverte ; il est libre de sortir ou de rester ; s’il n’est pas encore sorti, il ne sortira pas de toute la journée. Mais votre grâce a bien assez manifesté la grandeur de son âme. Aucun brave, à ce que j’imagine, n’est tenu de faire plus que de défier son ennemi et de l’attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, sur lui tombe l’infamie, et le combattant exact au rendez-vous gagne la couronne de la victoire. — Au fait, c’est la vérité, répondit Don Quichotte ; ferme la porte, mon ami, et donne-moi un certificat, dans la meilleure forme que tu pourras trouver, de ce que tu viens de me voir faire, à savoir : que tu as ouvert au lion, que je l’ai attendu, qu’il n’est pas sorti, que je l’ai attendu de nouveau, que de nouveau il a refusé de sortir, et qu’il s’est allé recoucher. Je ne dois rien de plus ; arrière les enchantements, et que l’aide de Dieu soit à la raison, à la justice, à la véritable chevalerie ; et ferme la porte, comme je t’ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards, pour qu’ils reviennent apprendre cette prouesse de ta propre bouche. »

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et Don Quichotte, mettant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé sur son visage la pluie du fromage blanc, se mit à appeler ceux qui ne cessaient de fuir et de tourner la tête à chaque pas, tous attroupés autour de l’hidalgo. Sancho aperçut le signal du mouchoir blanc : « Qu’on me tue, dit-il, si mon seigneur n’a pas vaincu les bêtes féroces, car il nous appelle. » Ils s’arrêtèrent tous trois, et reconnurent que celui qui faisait les signes était bien Don Quichotte. Perdant un peu de leur frayeur, ils se rapprochèrent peu à peu jusqu’à ce qu’ils pussent entendre les cris de Don Quichotte qui les appelait. Finalement, ils revinrent auprès du chariot, et quand ils arrivèrent, Don Quichotte dit au charretier : « Allons, frère, attelez vos mules et continuez votre voyage. Et toi, Sancho, donne-lui deux écus d’or, pour lui et pour le gardien des lions, en récompense du temps que je leur ai fait perdre. — Je les donnerai de bien bon cœur, répondit Sancho ; mais les lions, que sont-ils devenus ? sont-ils morts ou vifs ? »

Alors le gardien, prenant son temps et ses aises, se mit à conter par le menu la fin de la bataille, exagérant de son mieux la vaillance de Don Quichotte. « À la vue du chevalier, dit-il, le lion intimidé n’osa pas sortir de la cage, bien que j’aie tenu la porte ouverte un bon espace de temps ; et quand j’ai dit à ce chevalier que c’était tenter Dieu que d’exciter le lion pour l’obliger par force à sortir, comme il voulait que je fisse, ce n’est qu’à son corps défendant et contre sa volonté qu’il m’a permis de fermer la porte. — Hein ! que t’en semble, Sancho ? s’écria Don Quichotte ; y a-t-il des enchantements qui prévalent contre la véritable valeur ? Les enchanteurs pourront bien m’ôter la bonne chance, mais le cœur et le courage, je les en défie. »

Sancho donna les deux écus, le charretier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains à Don Quichotte en signe de reconnaissance, et lui promit de conter ce vaillant exploit au roi lui-même quand il le verrait à la cour. « Eh bien, reprit Don Quichotte, si par hasard sa majesté demande qui l’a fait, vous lui direz que c’est le chevalier des lions ; car désormais je veux qu’en ce nom se change, se troque et se transforme celui que j’avais jusqu’à présent porté, de Chevalier de la Triste-Fïgure. En cela, je ne fais que suivre l’antique usage des chevaliers errants, qui changeaient de nom quand il leur en prenait fantaisie, ou quand ils y trouvaient leur compte. » Cela dit, le chariot reprit sa route, et Don Quichotte, Sancho et l’homme au gaban vert continuèrent la leur.

Pendant tout ce temps, Don Diégo de Miranda n’avait pas dit un mot, tant il mettait d’attention à observer les actions et les paroles de Don Quichotte, qui lui paraissait un homme sensé atteint de folie, et un fou doué de bon sens. Il n’avait pas encore connaissance de la première partie de son histoire, car, s’il en eût fait la lecture, il ne serait pas tombé dans cette surprise où le jetaient les actions et les paroles du chevalier, puisqu’il aurait connu de quelle espèce était sa folie. Ne la connaissant pas, il le prenait, tantôt pour un homme sensé, tantôt pour un fou, car ce qu’il disait était raisonnable, élégant, bien exprimé, et ce qu’il faisait, extravagant, téméraire, absurde. L’hidalgo se disait : « Quelle folie peut-il y avoir plus grande que celle de se mettre sur la tête une salade pleine de fromage blanc, et de s’imaginer que les enchanteurs vous amollissent le crâne ? quelle témérité, quelle extravagance plus grande que de vouloir se battre par force avec des lions ? » Don Quichotte le tira de cette rêverie, et coupa court à ce monologue, en lui disant : « Je parierais, seigneur Don Diégo de Miranda, que votre grâce me tient dans son opinion pour un homme insensé, pour un fou. Et vraiment, je ne m’en étonnerais pas, car mes œuvres ne peuvent rendre témoignage d’autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire observer à votre grâce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi timbré que je dois en avoir l’air. Il sied bien à un brillant chevalier de donner, au milieu de la place et sous les yeux de son roi, un heureux coup de lance à un brave taureau ; il sied bien à un chevalier, couvert d’armes resplendissantes, de parcourir la lice, devant les dames, dans de joyeux tournois ; il sied bien, enfin, à tous ces chevaliers d’amuser la cour de leurs princes, et de l’honorer, si l’on peut ainsi dire, par tous ces exercices en apparence militaires. Mais il sied mieux encore à un chevalier errant d’aller par les solitudes, les déserts, les croisières de chemins, les forêts et les montagnes, chercher de périlleuses aventures avec le désir de leur donner une heureuse issue, seulement pour acquérir une célébrité glorieuse et durable. Il sied mieux, dis-je, à un chevalier errant de secourir une veuve dans quelque désert inhabitable, qu’à un chevalier de cour de séduire une jeune fille dans le sein des cités. Tous les chevaliers, d’ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que celui de cour serve les dames, qu’il rehausse par ses livrées la cour de son roi, qu’il défraie les gentilshommes pauvres au splendide service de sa table, qu’il porte un défi dans une joute, qu’il soit tenant dans un tournoi, qu’il se montre grand, libéral, magnifique, et surtout bon chrétien ; alors il remplira convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche les extrémités du monde, qu’il pénètre dans les labyrinthes les plus inextricables, qu’il affronte à chaque pas l’impossible, qu’il résiste, au milieu des déserts, aux ardents rayons du soleil dans la canicule, et, pendant l’hiver, à l’âpre inclémence des vents et de la gelée, qu’il ne s’effraie pas des lions, qu’il ne tremble pas en face des vampires et des andriaques ; car chercher ceux-ci, braver ceux-là, et tout vaincre, voilà ses principaux et véritables exercices. Moi donc, puisqu’il m’est échu en partage d’être membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser d’entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de ma profession. Ainsi, il m’appartenait directement d’attaquer ces lions tout à l’heure, quoique je connusse que c’était une témérité sans borne. Je sais bien, en effet, ce que c’est que la valeur : c’est une vertu placée entre deux vices extrêmes, la lâcheté et la témérité. Mais il est moins mal à l’homme vaillant de monter jusqu’à toucher le point où il serait téméraire, que de descendre jusqu’à toucher le point où il serait lâche. Car, ainsi qu’il est plus facile au prodigue qu’à l’avare de devenir libéral, il est plus facile au téméraire de se faire véritablement brave, qu’au lâche de monter à la véritable valeur. Quant à ce qui est d’affronter des aventures, croyez-moi, seigneur Don Diégo, il y a plus à perdre en reculant qu’en avançant ; car lorsqu’on dit : « ce chevalier est audacieux et téméraire, » cela résonne mieux aux oreilles des gens que de dire : « ce chevalier est timide et poltron. » — J’affirme, seigneur Don Quichotte, répondit Don Diégo, que tout ce qu’a dit et fait votre grâce est tiré au cordeau de la droite raison, et je suis convaincu que, si les lois et les règlements de la chevalerie venaient à se perdre, ils se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dépôt naturel et leurs propres archives. Mais pressons-nous un peu, car il se fait tard, d’arriver à mon village et à ma maison ; là, votre grâce se reposera du travail passé, qui, s’il n’a pas fatigué le corps, a du moins fatigué l’esprit, ce qui cause aussi d’habitude la fatigue du corps. — Je tiens l’invitation à grand honneur et à grand’merci, seigneur Don Diégo, répondit Don Quichotte. » Ils se mirent alors à piquer leurs montures un peu plus qu’auparavant, et il pouvait être deux heures de l’après-midi quand ils arrivèrent à la maison de Don Diégo, que Don Quichotte appelait le chevalier du Gaban-Vert.

CHAPITRE XVIII. De ce qui arriva à Don Quichotte dans le château ou la maison du chevalier du Gaban-Vert, ainsi que d’autres choses extravagantes.

Don Quichotte trouva la maison de Don Diégo spacieuse, comme elles le sont à la campagne, avec les armes sculptées en pierre brute sur la porte d’entrée ; la cave s’ouvrant dans la cour, et, sous le portail, plusieurs grandes cruches de terre à garder le vin, rangées en rond. Comme ces cruches se fabriquent au Toboso, elles lui rappelèrent le souvenir de sa dame enchantée ; et, soupirant aussitôt, sans prendre garde à ce qu’il disait, ni à ceux qui pouvaient l’entendre, il s’écria : « Ô doux trésor, trouvé pour mon malheur ! doux et joyeux quand Dieu le voulait bien ! Ô cruches tobosines, qui avez rappelé à mon souvenir le doux trésor de mon amer chagrin ! » Ces exclamations furent entendues de l’étudiant poëte, fils de Don Diégo, qui était venu le recevoir avec sa mère ; et la mère et le fils restèrent interdits devant l’étrange figure de Don Quichotte. Celui-ci, mettant pied à terre, alla, avec une courtoisie parfaite, demander à la dame ses mains à baiser, et Don Diégo lui dit : « Recevez, madame, avec votre bonne grâce accoutumée, le seigneur Don Quichotte de la Manche, que je vous présente, chevalier errant de profession, et le plus vaillant, le plus discret qui soit au monde. » La dame, qui se nommait Doña Cristina, le reçut avec de grands témoignages de politesse et de bienveillance, tandis que Don Quichotte s’offrait à son service avec les expressions les plus choisies et les plus courtoises. Il répéta presque les mêmes cérémonies avec l’étudiant, qui, en écoutant parler Don Quichotte, le tint pour un homme de sens et d’esprit.

Ici, l’auteur de cette histoire décrit avec tous ses détails la maison de Don Diégo, peignant dans cette description tout ce que contient la maison d’un riche gentilhomme campagnard. Mais le traducteur a trouvé bon de passer ces minuties sous silence, parce qu’elles ne vont pas bien à l’objet principal de l’histoire, laquelle tire plus de force de la vérité que de froides digressions.

On fit entrer Don Quichotte dans une salle, où Sancho le désarma, et il resta en chausses à la vallonne et en pourpoint de chamois, tout souillé de la moisissure des armes. Il portait un collet vallon, à la façon des étudiants, sans amidon ni dentelle ; ses brodequins étaient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l’épaule sa bonne épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu’il ne ceignait pas autour de son corps, parce qu’il fut, dit-on, malade des reins pendant longues années. Il jeta enfin sur son dos un petit manteau de bon drap brun. Mais, avant toutes choses, dans cinq ou six chaudronnées d’eau (car sur la quantité des chaudronnées il y a quelque différence) il se lava la tête et le visage, et pourtant la dernière eau restait encore couleur de petit lait, grâce à la gourmandise de Sancho et à l’acquisition du fatal fromage blanc qui avait si bien barbouillé son maître.

Paré de ces beaux atours, et prenant une contenance aimable et dégagée, Don Quichotte entra dans une autre pièce où l’attendait l’étudiant pour lui faire compagnie jusqu’à ce que la table fût mise, car, pour la venue d’un si noble hôte, madame Doña Christina avait voulu montrer qu’elle savait bien recevoir ceux qui arrivaient chez elle.

Pendant que Don Quichotte se désarmait, Don Lorenzo (ainsi se nommait le fils de Don Diégo) eut le temps de dire à son père : « Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que votre grâce vient de nous amener à la maison ? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu’il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise. — Je n’en sais vraiment rien, mon fils, répondit Don Diégo. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu’ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu’à vrai dire je le tienne pour fou plutôt que pour sage. »

Après cela, Don Lorenzo alla, comme on l’a dit, faire compagnie à Don Quichotte, et, dans la conversation qu’ils eurent ensemble, Don Quichotte dit, entre autres choses, à Don Lorenzo : « Le seigneur Don Diégo de Miranda, père de votre grâce, m’a fait part du rare talent et de l’esprit ingénieux que vous possédez ; il m’a dit surtout que votre grâce est un grand poëte. — Poëte, c’est possible, répondit Don Lorenzo ; mais grand, je ne m’en flatte pas. La vérité est que je suis quelque peu amateur de la poésie, et que j’aime à lire les bons poëtes ; mais ce n’est pas une raison pour qu’on me donne le nom de grand poëte, comme a dit mon père. — Cette humilité me plaît, répondit Don Quichotte, car il n’y a pas de poëte qui ne soit arrogant, et ne pense de lui-même qu’il est le premier poëte du monde. — Il n’y a pas non plus de règle sans exception, reprit Don Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte et ne pense pas l’être. — Peu seront dans ce cas, répondit Don Quichotte ; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m’a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé ? Si c’est quelque glose, par hasard, je m’entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S’il s’agit d’une joute littéraire, que votre grâce tâche d’avoir le second prix ; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s’obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n’est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Mais cependant, c’est une grande chose que le nom de premier prix. » « Jusqu’à présent, se dit tout bas Don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou ; continuons. » « Il me semble, dit-il que votre grâce a fréquenté les écoles ; quelles sciences avez-vous étudiées ? — Celle de la chevalerie errante, répondit Don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la poésie, et qui la passe même de deux doigts. — Je ne sais quelle est cette science, répliqua Don Lorenzo, et jusqu’à présent je n’en avais pas ouï parler. — C’est une science, repartit Don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chrétienne qu’il professe, en quelque part qu’elle lui soit demandée. Il doit être médecin, et surtout botaniste, pour connaître, au milieu des déserts et des lieux inhabités, les herbes qui ont la vertu de guérir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher à tout bout de champ quelqu’un pour le panser. Il doit être astronome, pour connaître par les étoiles combien d’heures de la nuit sont passées, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car à chaque pas il aura besoin d’elles ; et, laissant de côté, comme bien entendu, qu’il doit être orné de toutes les vertus théologales et cardinales, je passe à d’autres bagatelles, et je dis qu’il doit savoir nager, comme on dit que nageait le poisson Nicolas. Il doit savoir ferrer un cheval, mettre la selle et la bride ; et, remontant aux choses d’en haut, il doit garder sa foi à Dieu et à sa dame ; il doit être chaste dans les pensées, décent dans les paroles, libéral dans les œuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les nécessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la vérité, dût-il, pour la défendre, lui en coûter la vie. De toutes ces grandes et petites qualités se compose un bon chevalier errant ; voyez maintenant, seigneur Don Lorenzo, si c’est une science à la bavette, celle qu’apprend le chevalier qui l’étudie pour en faire sa profession, et si elle peut se mettre au niveau des plus huppées que l’on enseigne dans les gymnases et les écoles. — S’il en était ainsi, répondit Don Lorenzo, je dirais que cette science l’emporte sur toutes les autres. — Comment, s’il en était ainsi ? répliqua Don Quichotte. — Ce que je veux dire, reprit Don Lorenzo, c’est que je doute qu’il y ait eu et qu’il y ait à cette heure des chevaliers errants, et surtout parés de tant de vertus. — J’ai déjà dit bien des fois ce que je vais répéter, répondit Don Quichotte ; c’est que la plupart des gens de ce monde sont d’avis qu’il n’y a pas eu de chevaliers errants ; et comme je suis d’avis que, si le ciel ne leur fait miraculeusement entendre cette vérité, qu’il y en eut et qu’il y en a, toute peine serait prise inutilement, ainsi que me l’a maintes fois prouvé l’expérience, je ne veux pas m’arrêter maintenant à tirer votre grâce de l’erreur qu’elle partage avec tant d’autres. Ce que je pense faire, c’est prier le ciel qu’il vous en tire et vous fasse comprendre combien furent véritables et nécessaires au monde les chevaliers errants dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans le siècle présent, s’ils étaient encore de mise. Mais aujourd’hui triomphent, pour les péchés du monde, la paresse, l’oisiveté, la gourmandise et la mollesse. — Voilà que notre hôte nous échappe, s’écria tout bas Don Lorenzo ; mais pourtant c’est un fou remarquable, et je serais moi-même un sot de n’en pas avoir cette opinion. »

Là se termina leur entretien, parce qu’on les appela pour dîner. Don Diégo demanda à son fils ce qu’il avait pu tirer au net de l’esprit de son hôte : « Je défie, répondit le jeune homme, tous les médecins et tous les copistes de rien tirer du brouillon de sa folie. C’est un fou pour ainsi dire entrelardé, qui a des intervalles lucides. »

On se mit à table, et le dîner fut, comme Don Diégo avait dit en chemin qu’il avait coutume de l’offrir à ses convives, bien servi, abondant et savoureux. Mais ce qui enchanta le plus Don Quichotte, ce fut le merveilleux silence qu’on gardait dans toute la maison, qui ressemblait à un couvent de chartreux. Quand on eut enlevé la nappe, récité les grâces et jeté de l’eau sur les mains, Don Quichotte pria instamment Don Lorenzo de lui dire les vers de la joute littéraire. L’étudiant répondit : « Pour ne pas ressembler à ces poëtes qui, lorsqu’on leur demande de réciter leurs vers, s’y refusent, et quand on ne les leur demande pas, nous les jettent au nez, je dirai ma glose, de laquelle je n’espère aucun prix, car c’est uniquement comme exercice d’esprit que je l’ai faite. — Un de mes amis, homme habile, reprit Don Quichotte, était d’avis qu’il ne fallait fatiguer personne à gloser des vers. La raison, disait-il, c’est que jamais la glose ne peut atteindre au texte, et que la plupart du temps elle s’éloigne de son sens et de son objet ; que d’ailleurs les lois de la glose sont trop sévères, qu’elles ne souffrent ni interrogations, ni les mots dit-il ou dirais-je ; qu’elles ne permettent ni de faire avec les verbes des substantifs, ni de changer le sens du propre au figuré, et qu’enfin elles contiennent une foule d’entraves et de difficultés qui enchaînent et embarrassent les glosateurs, comme votre grâce doit parfaitement le savoir. — En vérité, seigneur Don Quichotte, dit Don Lorenzo, je voudrais prendre votre grâce dans une erreur soutenue et répétée ; mais je ne puis, car vous me glissez des mains comme une anguille. — Je n’entends pas, répondit Don Quichotte, ce que dit ni ce que veut dire votre grâce par ces mots, que je lui glisse dans les mains. — Je me ferai bientôt entendre, répliqua Don Lorenzo ; mais, maintenant, que votre grâce veuille bien écouter les vers glosés et la glose. Les voici.

Si pour moi ce qui fut revient à être,

Je n’aurai plus besoin d’espérer :

Ou bien que le temps vienne déjà

De ce qui doit ensuite advenir.

GLOSE

« À la fin, comme tout passe, s’est passé aussi le bien qu’en un temps m’avait donné la Fortune libérale. Mais elle ne me l’a plus rendu, ni en abondance, ni avec épargne. Il y a des siècles que tu me vois, Fortune, prosterné à tes pieds ; rends-moi mon bonheur passé, et je serai pleinement heureux, si pour moi ce qui fut revient à être.

» Je ne veux d’autre plaisir ni d’autre gloire, d’autre palme, d’autre victoire ni d’autre triomphe, que de retrouver le contentement qui est une peine dans ma mémoire. Si tu me ramènes à ce point, Fortune, à l’instant se calmera toute l’ardeur de mon feu, et surtout si ce bien vient sur-le-champ, je n’aurai plus besoin d’espérer.

» Je demande des choses impossibles, car, que le temps revienne à être ce qu’une fois il a été, c’est une chose à laquelle aucun pouvoir sur la terre n’est encore parvenu. Le temps court, il vole, il part légèrement pour ne plus revenir, et l’on se tromperait en pensant ou que déjà le temps fût passé, ou bien que le temps vienne déjà.

» Vivre en continuelle perplexité, tantôt avec l’espoir, tantôt avec la crainte, c’est une mort manifeste, et il vaut mieux, en mourant, chercher une issue à la douleur. Mon intérêt serait d’en finir ; mais il n’en est pas ainsi, car, par une meilleure réflexion, ce qui me rend la vie c’est la crainte de ce qui doit ensuite advenir. »

Quand Don Lorenzo eut achevé de débiter sa glose, Don Quichotte se leva tout debout, et, lui saisissant la main droite, il s’écria, d’une voix haute qui ressemblait à des cris : « Par le ciel et toutes ses grandeurs, généreux enfant, vous êtes le meilleur poëte de l’univers ; vous méritez d’être couronné de lauriers, non par Chypre, ni par Gaëte, comme a dit un poëte, auquel Dieu fasse miséricorde, mais par les académies d’Athènes, si elles existaient encore, et par celles aujourd’hui existantes de Paris, de Bologne et de Salamanque. Plût à Dieu que les juges qui vous refuseraient le premier prix fussent percés de flèches par Apollon, et que jamais les muses ne franchissent le seuil de leurs portes. Récitez-moi, seigneur, je vous en supplie, quelques vers de grande mesure, car je veux sonder sur tous les points votre admirable génie. »

Est-il besoin de dire que Don Lorenzo fut ravi de se voir louer par Don Quichotte, bien qu’il le tînt pour un fou ? Ô puissance de l’adulation ! que tu as d’étendue et que tu portes loin les limites de ton agréable juridiction ! Don Lorenzo rendit hommage à cette vérité, car il condescendit au désir de Don Quichotte, en lui récitant ce sonnet sur l’histoire de Pyrame et Thisbé.

SONNET.

« Le mur est brisé par la belle jeune fille qui ouvrit le cœur généreux de Pyrame. L’amour part de Chypre, et va en droiture voir la fente étroite et prodigieuse.

» Là parle le silence, car la voix n’ose point passer par un si étroit détroit ; les âmes, oui, car l’amour a coutume de rendre facile la plus difficile des choses.

» Le désir a mal réussi, et la démarche de l’imprudente vierge attire, au lieu de son plaisir, sa mort. Voyez quelle histoire :

» Tous deux en même temps, ô cas étrange ! les tue, les couvre et les ressuscite, une épée, une tombe, un souvenir. »

« Béni soit Dieu ! s’écria Don Quichotte quand il eut entendu le sonnet de Don Lorenzo ; parmi la multitude de poëtes consommés qui vivent aujourd’hui, je n’ai pas vu un poëte aussi consommé que votre grâce, mon cher seigneur ; c’est du moins ce que me donne à penser l’ingénieuse composition de ce sonnet. »

Don Quichotte resta quatre jours parfaitement traité dans la maison de Don Diégo. Au bout de ce temps, il lui demanda la permission de partir. « Je vous suis très-obligé, lui dit-il, du bon accueil que j’ai reçu dans votre maison ; mais comme il sied mal aux chevaliers errants de donner beaucoup d’heures à l’oisiveté et à la mollesse, je veux aller remplir le devoir de ma profession, en cherchant les aventures, dont j’ai connaissance que cette terre abonde. J’espère ainsi passer le temps, en attendant l’époque des joutes de Saragosse, qui sont l’objet direct de mon voyage. Mais je veux d’abord pénétrer dans la caverne de Montésinos, de laquelle on conte tant et de si grandes merveilles dans ces environs ; je chercherai en même temps à découvrir l’origine et les véritables sources des sept lacs appelés vulgairement lagunes de Ruidera. » Don Diégo et son fils louèrent hautement sa noble résolution, et l’engagèrent à prendre de leur maison et de leur bien tout ce qui lui ferait plaisir, s’offrant à lui rendre service avec toute la bonne volonté possible, obligés qu’ils y étaient par le mérite de sa personne et l’honorable profession qu’il exerçait.

Enfin le jour du départ arriva, aussi joyeux pour Don Quichotte que triste et fatal pour Sancho Panza, qui, se trouvant fort bien de l’abondance des cuisines de Don Diégo, se désolait de retourner à la disette en usage dans les forêts et les déserts, et d’être réduit aux chétives provisions de son bissac. Néanmoins, il le remplit tout comble de ce qui lui sembla le plus nécessaire. Quand Don Quichotte prit congé de ses hôtes, il dit à Don Lorenzo : « Je ne sais si j’ai déjà dit à votre grâce, et, en tout cas, je le lui répète, que si vous voulez abréger les peines et le chemin pour arriver au faîte inaccessible du temple de la Renommée, vous n’avez qu’une chose à faire : laissez le sentier de la poésie, quelque peu étroit, et prenez le très-étroit sentier de la chevalerie errante. Cela suffit pour devenir empereur en un tour de main. »

Par ces propos, Don Quichotte acheva de décider le procès de sa folie, et plus encore par ceux qu’il ajouta : « Dieu sait, dit-il, si je voudrais emmener avec moi le seigneur Don Lorenzo, pour lui enseigner comment il faut épargner les humbles et fouler aux pieds les superbes, vertus inhérentes à la profession que j’exerce. Mais, puisque son jeune âge ne l’exige point encore, et que ses louables études s’y refusent, je me bornerai à lui donner un conseil : c’est qu’étant poëte, il pourra devenir célèbre s’il se guide plutôt sur l’opinion d’autrui que sur la sienne propre. Il n’y a ni père ni mère auxquels leurs enfants semblent laids, et, pour les enfants de l’intelligence, cette erreur a plus cours encore. »

Le père et le fils s’étonnèrent de nouveau des propos entremêlés de Don Quichotte, tantôt sensés, tantôt extravagants, et de la ténacité qu’il mettait à se lancer incessamment à la quête de ses mal chanceuses aventures, terme et but de tous ses désirs. Après s’être mutuellement réitéré les politesses et les offres de service, avec la gracieuse permission de la dame du château, Don Quichotte et Sancho s’éloignèrent, l’un sur Rossinante, l’autre sur le grison.

CHAPITRE XIX. Où l’on raconte l’aventure du berger amoureux, avec d’autres événements gracieux en vérité.

Don Quichotte n’était encore qu’à peu de distance du village de Don Diégo, quand il fut rejoint par deux espèces de prêtres ou d’étudiants et deux laboureurs, qui cheminaient montés tous quatre sur des bêtes à longues oreilles. L’un des étudiants avait, en guise de porte-manteau, un petit paquet de grosse toile verte, qui enveloppait quelques hardes et deux paires de bas en bure noire ; l’autre ne portait autre chose que deux fleurets neufs avec leurs boutons. Quant aux laboureurs, ils étaient chargés de plusieurs effets qu’ils venaient sans doute d’acheter dans quelque grande ville pour les porter à leur village. Étudiants et laboureurs tombèrent dans la même surprise que tous ceux qui voyaient Don Quichotte pour la première fois, et ils mouraient d’envie de savoir quel était cet homme si différent des autres et si hors de l’usage commun. Don Quichotte les salua, et quand il eut appris qu’ils suivaient le même chemin que lui, il leur offrit sa compagnie, en les priant de retenir un peu le pas, car leurs bourriques marchaient plus vite que son cheval. Pour se montrer obligeant, il leur dit en peu de mots quelles étaient sa personne et sa profession, à savoir qu’il était chevalier errant, et qu’il allait chercher des aventures dans les quatre parties du monde. Il ajouta qu’il s’appelait de son nom propre Don Quichotte de la Manche, et par surnom le chevalier des Lions. Tout cela, pour les laboureurs, c’était comme s’il leur eût parlé en grec ou en argot de Bohémiens ; mais non pour les étudiants, qui reconnurent bientôt le vide de sa cervelle. Néanmoins, ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l’un d’eux lui dit : « Si votre grâce, seigneur chevalier, ne suit aucun chemin fixe, comme ont coutume de faire ceux qui cherchent des aventures, venez avec nous, et vous verrez une des noces les plus belles et les plus riches qu’on ait célébrées jusqu’à ce jour dans la Manche et à plusieurs lieues à la ronde. » Don Quichotte demanda s’il s’agissait des noces de quelque prince pour en faire un si grand récit. « Non, répondit l’étudiant, ce ne sont que les noces d’un paysan et d’une paysanne ; l’un est le plus riche de tout ce pays, l’autre, la plus belle qu’aient vue les hommes. On va célébrer leur mariage avec une pompe extraordinaire et nouvelle ; car les noces se feront dans un pré qui touche au village de la fiancée, qu’on appelle par excellence Quitéria la belle. Le fiancé se nomme Camache le riche. Elle a dix-huit ans, lui vingt-deux ; tous deux égaux de condition, bien que des gens curieux, qui savent par cœur les filiations du monde entier, prétendent que la belle Quitéria l’emporte en ce point sur Camache. Mais il ne faut pas regarder à cela ; les richesses sont assez puissantes pour boucher et aplanir bien des trous. En effet, ce Camache est libéral ; et il lui a pris fantaisie de faire couvrir tout le pré avec des branches d’arbres, de façon que le soleil aura de la peine à réussir s’il veut visiter l’herbe fraîche dont la terre est couverte. Il a fait aussi composer des danses, tant à l’épée qu’aux petits grelots, car il y a dans son village des gens qui savent merveilleusement les faire sonner. Pour les danseurs aux souliers, je n’en dis rien, il en a commandé un monde. Mais pourtant, de toutes les choses que j’ai mentionnées et de bien d’autres que j’ai passées sous silence, aucune, à ce que j’imagine, ne rendra ses noces aussi mémorables que les équipées qu’y fera sans doute le désespéré Basile. Ce Basile est un jeune berger habitant le village même de Quitéria, où il avait sa maison porte à porte avec celle des parents de la belle paysanne. L’amour prit de là occasion de rappeler au monde l’histoire oubliée de Pyrame et Thisbé, car Basile devint amoureux de Quitéria dès ses plus tendres années, et la jeune fille le paya de retour par mille chastes faveurs, si bien que dans le village on contait par passe-temps les amours des enfants Basile et Quitéria. Ils grandirent tous deux, et le père de Quitéria résolut de refuser à Basile l’entrée qu’avait eue celui-ci jusqu’alors dans sa maison : puis, pour s’ôter le souci et les craintes, il convint de marier sa fille avec le riche Camache, ne trouvant pas convenable de la donner à Basile, qui n’était pas aussi bien traité par la fortune que par la nature ; car, s’il faut dire la vérité sans envie, c’est bien le garçon le mieux découplé que nous connaissions, vigoureux tireur de barre, excellent lutteur, et grand joueur de balle. Il court comme un daim, saute mieux qu’une chèvre, et abat les quilles comme par enchantement. Du reste, il chante comme une alouette, pince d’une guitare à la faire parler, et, par-dessus tout, joue de la dague aussi bien que le plus huppé. — Pour ce seul mérite, s’écria Don Quichotte, ce garçon méritait d’épouser, non-seulement la belle Quitéria, mais la reine Genièvre elle-même, si elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s’y opposer. — Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n’avait fait jusqu’alors que se taire et écouter ; ce qu’elle veut, c’est que chacun se marie avec son égal, se fondant sur le proverbe qui dit : « Chaque brebis avec sa pareille. » Ce que je voudrais, moi, c’est que ce bon garçon de Basile, auquel je m’affectionne, se mariât avec cette dame Quitéria, et maudits soient dans ce monde et dans l’autre ceux qui empêchent les gens de se marier à leur goût. — Si tous ceux qui s’aiment pouvaient ainsi se marier, dit Don Quichotte, ce serait ôter aux parents le droit légitime de choisir pour leurs enfants, et de les établir comme et quand il convient ; et si le choix des maris était abandonné à la volonté des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle autre le premier venu, qu’elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, bien que ce ne fût qu’un spadassin débauché. L’amour aveugle facilement les yeux de l’intelligence, si nécessaires pour le choix d’un état. Dans celui qu’exige le mariage, on court grand risque de se tromper ; il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer juste. Quelqu’un veut faire un long voyage ; s’il est prudent, avant de se mettre en route, il choisira une compagnie agréable et sûre. Pourquoi ne ferait-il pas de même, celui qui doit cheminer tout le cours de sa vie jusqu’au terme de la mort, surtout si cette compagnie doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme pour son mari ? La femme légitime n’est pas une marchandise qu’on puisse rendre, changer ou céder, après l’avoir achetée : c’est un accident inséparable, qui dure autant que la vie ; c’est un lien qui, une fois jeté autour du cou, se change en nœud gordien, et ne peut plus se détacher à moins qu’il ne soit tranché par la faux de la mort. Je pourrais dire bien d’autres choses encore sur ce sujet, mais j’en suis détourné par l’envie de savoir s’il reste au seigneur licencié quelque chose à me dire à propos de l’histoire de Basile. — Il ne me reste qu’une chose à dire, répondit l’étudiant, bachelier ou licencié, comme l’avait appelé Don Quichotte ; c’est que du jour où Basile a su que la belle Quitéria épousait Camache le riche, on ne l’a plus vu rire, on ne l’a plus entendu tenir un propos sensé. Il marche toujours triste et pensif, se parlant à lui-même, ce qui est un signe infaillible qu’il a perdu l’esprit. Il mange peu, ne dort pas davantage ; s’il mange, ce sont des fruits ; s’il dort, c’est en plein champ sur la terre, comme une brute. De temps en temps, il regarde le ciel, et d’autres fois il cloue les yeux à terre, dans une telle extase qu’il semble une statue habillée dont l’air agite les vêtements. Enfin, il témoigne si vivement la passion qu’il a dans le cœur que tous ceux qui le connaissent craignent que le oui prononcé demain par la belle Quitéria ne soit l’arrêt de sa mort. — Dieu fera mieux les choses, s’écria Sancho, car, s’il donne le mal, il donne la médecine. Personne ne sait ce qui doit arriver ; d’ici à demain il y a bien des heures, et en un seul moment la maison peut tomber ; j’ai vu souvent pleuvoir et faire du soleil tout à la fois, et tel se couche le soir bien portant qui ne peut plus remuer le lendemain matin. Dites-moi : Quelqu’un, par hasard, se flatterait-il d’avoir mis un clou à la roue de la fortune ? non certes, et d’ailleurs entre le oui et le non de la femme, je n’oserais pas seulement mettre la pointe d’une aiguille, car elle n’y tiendrait pas. Faites seulement que Quitéria aime Basile de bon cœur et de bonne volonté, et moi je lui donnerai un sac de bonne aventure, car l’amour, à ce que j’ai ouï dire, regarde avec des lunettes qui font paraître le cuivre de l’or, la pauvreté des richesses et la chassie des perles. — Où diable t’arrêteras-tu, Sancho maudit ? s’écria Don Quichotte. Quand tu commences à enfiler des proverbes et des histoires, personne ne peut te suivre, si ce n’est Judas lui-même, et puisse-t-il t’emporter. Dis-moi, animal, que sais-tu de clous et de roues, et de quoi que ce soit ? — Oh, pardieu ! si l’on ne m’entend pas, répondit Sancho, il n’est pas étonnant que mes sentences passent pour des sottises. Mais n’importe, moi je m’entends, et je sais que je n’ai pas dit tant de bêtises que vous voulez le croire ; c’est plutôt que votre grâce, mon cher seigneur, est toujours le contôleur de mes paroles et de mes actions. — Dis donc contrôleur, s’écria Don Quichotte, ô prévaricateur du bon langage, que Dieu confonde et maudisse ! — Que votre grâce ne se fâche pas contre moi, répondit Sancho. Vous savez bien que je n’ai pas été élevé à la cour, que je n’ai pas étudié à Salamanque, pour connaître si j’ôte ou si je mets quelques lettres de trop à mes paroles. Vive Dieu ! il ne faut pas non plus obliger le paysan de Sayago à parler comme le citadin de Tolède. Encore y a-t-il des Tolédains qui ne sont guère avancés dans la façon de parler poliment. — C’est bien vrai, dit le licencié, car ceux qui sont élevés dans les tanneries et les boutiques du Zocodover ne peuvent parler aussi bien que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la cathédrale ; et pourtant ils sont tous de Tolède. Le langage pur, élégant, choisi, appartient aux gens de cour éclairés, fussent-ils nés dans une taverne de Majalahonda ; je dis éclairés, car il y en a beaucoup qui ne le sont pas ; et les lumières sont la vraie grammaire du bon langage, quand l’usage les accompagne. Moi, seigneur, pour mes péchés, j’ai étudié le droit canonique à Salamanque, et je me pique quelque peu d’exprimer mes idées avec des paroles claires, nettes et significatives. — Si vous ne vous piquiez pas, dit l’autre étudiant, de jouer mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la tête au concours des licences, au lieu d’avoir la queue. — Écoutez, bachelier, reprit le licencié, votre opinion sur l’adresse à manier l’épée est la plus grande erreur du monde, si vous croyez cette adresse vaine et inutile. — Pour moi, ce n’est pas une opinion, répondit l’autre, qui se nommait Corchuelo, c’est une vérité démontrée, et si vous voulez que je vous le prouve par l’expérience, l’occasion est belle ; vous avez là des fleurets, moi j’ai le poignet vigoureux, et, avec l’aide de mon courage, qui n’est pas mince, il vous fera confesser que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied à terre, et faites usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos angles, de vos cercles, de toute votre science ; j’espère bien vous faire voir des étoiles en plein midi, avec mon adresse tout inculte et naturelle, en laquelle, après Dieu, j’ai assez de confiance pour dire que celui-là est encore à naître qui me fera tourner le dos, et qu’il n’y a point d’homme au monde auquel je ne me charge de faire perdre l’équilibre. — Que vous tourniez ou non le dos, je ne m’en mêle pas, répliqua l’habile escrimeur ; mais pourtant il pourrait se faire, que, dans l’endroit même où vous cloueriez le pied pour la première fois, on y creusât votre sépulture, je veux dire que la mort vous fût donnée par cette adresse que vous méprisez tant. — C’est ce que nous allons voir, répondit Corchuelo. » Et, sautant lestement à bas de son âne, il saisit avec furie un des fleurets que le licencié portait sur sa monture. « Les choses ne doivent pas se passer ainsi, s’écria Don Quichotte ; je veux être votre maître d’escrime, et le juge de cette querelle tant de fois débattue et jamais décidée. » Il mit alors pied à terre, et, prenant sa lance à la main, il se plaça au milieu de la route, tandis que le licencié s’avançait avec une contenance dégagée et en mesurant ses pas, contre Corchuelo qui venait à sa rencontre, lançant, comme on dit, des flammes par les yeux. Les deux autres paysans qui les accompagnaient servirent, sans descendre de leurs bourriques, de spectateurs à cette mortelle tragédie. Les bottes d’estoc et de taille que portait Corchuelo, les revers, les fendants, les coups à deux mains, étaient innombrables, et tombaient comme la grêle. Le bachelier attaquait en lion furieux, mais le licencié, d’une tape qu’il lui envoyait avec le bouton de son fleuret, l’arrêtait court au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme si c’eût été une relique, bien qu’avec moins de dévotion. Finalement, le licencié lui compta, à coups de pointe, tous les boutons d’une demi-soutane qu’il portait, et lui en déchira les pans menus comme des queues de polypes. Il lui jeta deux fois le chapeau par terre, et le fatigua tellement, que, de dépit et de rage, l’autre prit son fleuret par la poignée, et le lança dans l’air avec tant de vigueur qu’il l’envoya presque à trois quarts de lieue. C’est ce que témoigna par écrit l’un des laboureurs, greffier de son état, qui alla le ramasser, et ce témoignage doit servir à faire reconnaître, sur preuve authentique, comment la force est vaincue par l’adresse.

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