L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 27)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Corchuelo s’était assis tout essoufflé, et Sancho, s’approchant de lui : « Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, si votre grâce suit mon conseil, vous ne vous aviserez plus désormais de défier personne à l’escrime, mais plutôt à lutter ou à jeter la barre, car vous avez pour cela de la jeunesse et des forces. Quant à ceux qu’on appelle tireurs d’armes, j’ai ouï dire qu’ils mettent la pointe d’une épée dans le trou d’une aiguille. — Je me contente, répondit Corchuelo, d’être, comme on dit, tombé de mon âne, et d’avoir appris par expérience une vérité que j’étais bien loin de croire. » En disant cela, il se leva pour embrasser le licencié, et ils restèrent meilleurs amis qu’auparavant. Ils ne voulurent point attendre le greffier qui avait été chercher le fleuret, pensant qu’il serait trop long à revenir, et résolurent de suivre leur chemin pour arriver de bonne heure au village de Quitéria, d’où ils étaient tous. Pendant la route qui leur restait à faire, le licencié leur expliqua les excellences de l’escrime, avec tant de raisons évidentes, tant de figures et de démonstrations mathématiques, que tout le monde demeura convaincu des avantages de cette science, et Corchuelo fut guéri de son entêtement.

La nuit était venue, et, avant d’arriver, ils crurent voir devant le village un ciel rempli d’innombrables étoiles resplendissantes. Ils entendirent également le son confus et suave de divers instruments, comme flûtes, tambourins, psaltérions, luths, musettes et tambours de basque. En approchant, ils virent que les arbres d’une ramée qu’on avait élevée de main d’homme à l’entrée du village étaient tout chargés de lampes d’illumination, que le vent n’éteignait pas, car il soufflait alors si doucement qu’il n’avait pas la force d’agiter les feuilles des arbres. Les musiciens étaient chargés des divertissements de la noce ; ils parcouraient, en diverses quadrilles, cet agréable séjour, les uns dansant, d’autres chantant, et d’autres encore jouant des instruments qu’on vient de citer. En somme, on aurait dit que, sur toute l’étendue de cette prairie, courait l’allégresse et sautait le contentement. Une foule d’autres hommes étaient occupés à construire des échafauds et des gradins, d’où l’on pût le lendemain voir commodément les représentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit, pour célébrer les noces du riche Camache et les obsèques de Basile.

Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu’il en fût prié par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse, bien suffisante à son avis, que c’était la coutume des chevaliers errants de dormir dans les champs et les forêts plutôt que dans les habitations, fût-ce même sous des lambris dorés. Après cette réponse, il se détourna quelque peu du chemin, fort contre le gré de Sancho, auquel revint à la mémoire le bon gîte qu’il avait trouvé dans le château ou la maison de Don Diégo.

CHAPITRE XX. Où l’on raconte les noces de Camache le riche, avec l’aventure de Basile le pauvre.

À peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant Phébus, pour qu’il séchât par de brûlants rayons les perles liquides de ses cheveux d’or, que Don Quichotte, secouant la paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son écuyer Sancho qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux fermés et la bouche ouverte, Don Quichotte lui dit, avant de l’éveiller : « Ô toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la terre, puisque, sans porter envie et sans être envié, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi peu persécuté des enchanteurs que troublé des enchantements. Dors, répété-je et répeterai-je cent autres fois, toi qui n’as point à souffrir de l’insomnie continuelle d’une flamme jalouse, toi que n’éveille point le souci de payer des dettes qui sont échues, ni celui de fournir à la subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre famille. Ni l’ambition ne t’agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente, puisque les limites de tes désirs ne s’étendent pas au delà du soin de ton âne, car celui de ta personne est remis à ma charge, comme un juste contrepoids qu’imposent aux seigneurs la nature et l’usage. Le valet dort, et le maître veille, pensant de quelle manière il pourra le nourrir, améliorer son sort et lui faire merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser à la terre la vivifiante rosée n’afflige point le serviteur, mais le maître qui doit alimenter, dans la stérilité et la famine, celui qui l’a servi dans l’abondance et la fertilité. »

À tout cela, Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas éveillé de sitôt, si Don Quichotte, avec le bout de sa lance, ne l’eût fait revenir à lui. Il s’éveilla enfin, en se frottant les yeux, en étendant les bras ; puis, tournant le visage à droite et à gauche : « Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plutôt de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon âme, noces qui s’annoncent par de telles odeurs promettent d’être abondantes et généreuses. — Tais-toi, glouton, dit Don Quichotte ; et lève-toi vite ; nous irons assister à ce mariage, pour voir ce que fera le dédaigné Basile. — Ma foi, répondit Sancho, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pourquoi est-il pauvre ? il aurait épousé Quitéria. Mais, quand on n’a pas un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages ? En vérité, seigneur, moi je suis d’avis que le pauvre doit se contenter de ce qu’il trouve, et non chercher des perles dans les vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans un sac d’écus. S’il en est ainsi, Quitéria serait bien sotte de repousser les parures et les joyaux que lui a donnés Camache et qu’il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile à jeter la barre et à jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de barre et la meilleure botte d’escrime, on ne donne pas un verre de vin à la taverne. Des talents et des grâces qui ne rapportent rien, en ait qui voudra. Mais quand ces grâces tombent sur quelqu’un qui a la bourse pleine, ah ! je voudrais pour lors avoir aussi bonne vie qu’ils ont bonne façon. C’est sur un bon fondement qu’on peut élever un bon édifice, et le meilleur fondement du monde, c’est l’argent. — Par le saint nom de Dieu, s’écria Don Quichotte, finis ta harangue, Sancho ; je suis convaincu que si l’on te laissait continuer celles que tu commences à chaque pas, il ne te resterait pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne l’emploierais qu’à parler. — Si votre grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, vous vous rappelleriez les clauses de notre traité avant que nous prissions, cette dernière fois, la clef des champs. L’une d’elles fut que vous me laisseriez parler tant que j’en aurais envie, pourvu que ce ne fût ni contre le prochain, ni contre votre autorité ; et jusqu’à présent, il me semble que je n’ai pas contrevenu aux défenses de cette clause. — Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho, répondit Don Quichotte ; mais quand même il en serait ainsi, je veux que tu te taises et que tu me suives, car voilà les instruments que nous entendions hier soir qui recommencent à réjouir les vallons, et sans doute que le mariage se célébrera pendant la fraîcheur de la matinée plutôt que pendant la chaleur du tantôt. »

Sancho obéit à son maître, et quand il eut mis la selle à Rossinante et le bât au grison, ils enfourchèrent tous deux leurs bêtes, et entrèrent pas à pas sous la ramée. La première chose qui s’offrit aux regards de Sancho, ce fut un bœuf tout entier embroché dans un tronc d’ormeau, et, dans le foyer où l’on allait le faire rôtir, brûlait une petite montagne de bois. Six marmites étaient rangées autour de ce bûcher, et certes, elles n’avaient point été faites dans le monde ordinaire des marmites, car c’étaient six cruches à vin, qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers qui n’y paraissaient pas plus que si c’eût été des pigeonneaux. Les lièvres dépouillés de leurs peaux, et les poules toutes plumées qui pendaient aux arbres, pour être bientôt ensevelis dans les marmites, étaient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses espèces pendus également aux branches pour que l’air les entretînt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d’au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu’on le vit ensuite, de vins généreux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de blé dans les granges. Les fromages, amoncelés comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d’huile, plus grands que ceux d’un teinturier, servaient à frire les objets de pâtisserie, qu’on en retirait avec deux fortes pelles, et qu’on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait à côté. Les cuisiniers et les cuisinières étaient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du bœuf étaient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l’attendrir et lui donner du goût. Quant aux épices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetées par livres, mais par quintaux, et elles étaient étalées dans un grand coffre ouvert. Finalement, les apprêts de la noce étaient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une armée.

Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s’en trouvait ravi. La première chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu ; ensuite, les outres lui touchèrent le cœur, puis enfin les gâteaux de fruits cuits à la poêle, si toutefois on peut appeler poêles d’aussi vastes chaudrons. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il s’approcha de l’un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d’un estomac affamé, il le pria de lui laisser tremper une croûte de pain dans une de ces marmites.

— Frère, répondit le cuisinier, ce jour-ci n’est pas de ceux sur qui la faim ait prise, grâce au riche Camache. Mettez pied à terre, et regardez s’il n’y a point par là quelque cuiller à pot ; vous écumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse. — Je ne vois aucune cuiller, répliqua Sancho. — Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge ! que vous faites l’innocent, et que vous êtes embarrassé pour peu de chose ! » En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des cruches qui servaient de marmites, et en tira d’un seul coup trois poules et deux oies. « Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez avec cette écume, en attendant que vienne l’heure du dîner. — Mais je n’ai rien pour la mettre, répondit Sancho. — Eh bien ! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout ; rien ne coûte à la richesse et à la joie de Camache. »

Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, Don Quichotte regardait entrer, par un des côtés de la ramée, une douzaine de laboureurs, montés sur douze belles juments, couvertes de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur la courroie du poitrail. Ils étaient vêtus d’habits de fête, et ils firent en bon ordre plusieurs évolutions d’un bout à l’autre de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux : « Vivent Camache et Quitéria, lui aussi riche qu’elle est belle, et elle, la plus belle du monde ! » Quand Don Quichotte entendit cela : « On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n’ont pas vu ma Dulcinée du Toboso ; s’ils l’eussent vue, ils retiendraient un peu la bride aux louanges de cette Quitéria. » Un moment après, on vit entrer en divers endroits de la ramée plusieurs chœurs de danses de différentes espèces, entre autres une troupe de danseurs à l’épée, composée de vingt-quatre jeunes gens de bonne mine, tous vêtus de fine toile blanche, et portant sur la tête des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils étaient conduits par un jeune homme agile, auquel l’un des laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des danseurs s’étaient blessés. « Aucun jusqu’à présent, béni soit Dieu ! répondit le chef. Nous sommes tous bien portants. » Aussitôt il commença à former une mêlée avec ses compagnons, faisant tant d’évolutions, et avec tant d’adresse, que Don Quichotte, tout habitué qu’il fût à ces sortes de danses, avoua qu’il n’en avait jamais vu de mieux exécutée que celle-là.

Il ne fut pas moins ravi d’un autre chœur de danse qui entra bientôt après. C’était une troupe de jeunes filles choisies pour leur beauté, si bien du même âge qu’aucune ne semblait avoir moins de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles étaient toutes vêtues de léger drap vert, avec les cheveux moitié tressés, moitié flottants, mais si blonds tous qu’ils auraient pu le disputer à ceux du soleil ; et, sur la chevelure, elles portaient des guirlandes formées de jasmins, de roses, d’amarantes et de fleurs de chèvre feuille. Cette jeune troupe était conduite par un vénérable vieillard et une imposante matrone, mais plus légers et plus ingambes que ne l’annonçait leur grand âge. C’était le son d’une cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes vierges, portant la décence sur le visage et l’agilité dans les pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.

Après elles parut une danse composée, et de celles qu’on appelle parlantes. C’était une troupe de huit nymphes réparties en deux files. L’une de ces files était conduite par le dieu Cupidon, l’autre par l’Intérêt ; celui-là, paré de ses ailes, de son arc et de son carquois ; celui-ci, vêtu de riches étoffes d’or et de soie. Les nymphes qui suivaient l’Amour portaient derrière les épaules leurs noms écrits en grandes lettres sur du parchemin blanc. Poésie était le titre de la première ; celui de la seconde, Discrétion ; celui de la troisième, Bonne famille, et celui de la quatrième, Vaillance. Les nymphes que guidait l’Intérêt se trouvaient désignées de la même façon. Libéralité, était le titre de la première ; Largesse, celui de la seconde ; Trésor, celui de la troisième, et celui de la quatrième, Possession pacifique. Devant la troupe marchait un château de bois traîné par quatre sauvages, tous vêtus de feuilles de lierre et de filasse peinte en vert, accoutrés si au naturel que peu s’en fallut qu’ils ne fissent peur à Sancho. Sur la façade du château et sur ses quatre côtés était écrit : Château de bonne Garde. Ils avaient pour musiciens quatre habiles joueurs de flûte et de tambourin. Cupidon commença la danse. Après avoir fait deux figures, il leva les yeux, et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, il lui parla de la sorte :

« Je suis le Dieu tout-puissant dans l’air, sur la terre, dans la mer profonde, et sur tout ce que l’abîme renferme en son gouffre épouvantable.

» Je n’ai jamais connu ce que c’est que la peur ; tout ce que je veux, je le puis, quand même je voudrais l’impossible ; et, en tout ce qui est possible, je mets, j’ôte, j’ordonne et je défends. »

La strophe achevée, il lança une flèche sur le haut du château, et regagna sa place. Alors l’Intérêt s’avança ; il dansa également deux pas, et, les tambourins se taisant, il dit à son tour :

« Je suis celui qui peut plus que l’Amour, et c’est l’Amour qui me guide ; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la terre, de la plus connue et de la plus illustre.

» Je suis l’Intérêt, par qui peu de gens agissent bien ; et agir sans moi serait grand miracle ; mais, tel que je suis, je me consacre à toi, à tout jamais, amen. »

L’Intérêt s’étant retiré, la Poésie s’avança, et, après avoir dansé ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle du château, elle dit :

« En très-doux accents, en pensées choisies, graves et spirituelles, la très-douce Poésie t’envoie, ma dame, son âme enveloppée de mille sonnets.

» Si ma poursuite ne t’importune pas, ton sort, envié de bien d’autres femmes, sera porté par moi au-dessus du croissant de la lune. »

La Poésie s’éloigna, et la Libéralité s’étant détachée du groupe de l’Intérêt, dit, après avoir fait ses pas :

« On appelle libéralité la façon de donner aussi éloignée de la prodigalité que de l’extrême contraire, lequel annonce un faible et mol attachement.

» Mais moi, pour te grandir, je veux être désormais plutôt prodigue ; c’est un vice, sans doute, mais un vice noble, et d’un cœur amoureux qui se montre par ses présents. »

De la même façon s’avancèrent et se retirèrent tous les personnages des deux troupes ; chacun fit ses pas, et récita ses vers, quelques-uns élégants, d’autres ridicules ; mais Don Quichotte ne retint par cœur (et pourtant sa mémoire était grande) que ceux qui viennent d’être cités. Ensuite, les deux troupes se mêlèrent, faisant et défaisant des chaînes, avec beaucoup de grâce et d’aisance. Quand l’Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l’Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l’Intérêt tira de sa poche une grande bourse, faite avec la peau d’un gros chat angora, et qui semblait pleine d’argent ; puis il la lança contre le château, et, sur le coup, les planches s’entrouvrirent et tombèrent à terre, laissant la jeune fille à découvert et sans défense. L’Intérêt s’approcha d’elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jeté une grosse chaîne d’or au cou, ils parurent la saisir, et l’emmener prisonnière. À cette vue, l’Amour et ses partisans firent mine de vouloir la leur enlever, et toutes les démonstrations d’attaque et de défense se faisaient en mesure au son des tambourins. Les sauvages vinrent séparer les deux troupes, et quand ils eurent rajusté avec promptitude les planches du château de bois, la demoiselle s’y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la danse, au grand contentement des spectateurs.

Don Quichotte demanda à l’une des nymphes qui l’avait composée et mise en scène. Elle répondit que c’était un bénéficier du village, lequel avait un fort gentil talent pour ces sortes d’inventions. « Je gagerais, reprit Don Quichotte, que ce bachelier ou bénéficier doit être plus ami de Camache que de Basile, et qu’il s’entend mieux à mordre le prochain qu’à chanter vêpres. Il a, du reste, fort bien encadré dans la danse les petits talents de Basile et les grandes richesses de Camache. » Sancho Panza, qui l’écoutait parler, dit aussitôt : « Au roi le coq, c’est à Camache que je m’en tiens. — On voit bien, Sancho, reprit Don Quichotte, que tu es un manant, et de ceux qui disent : Vive qui a vaincu. — Je ne sais trop desquels je suis, répondit Sancho, mais je sais bien que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi élégante écume que celle-ci, tirée des marmites de Camache ; » et en même temps il fit voir à son maître la casserole pleine de poules et d’oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit à manger avec autant de grâce que d’appétit. « Pardieu, dit-il en avalant, à la barbe des talents de Basile, car autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il n’y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme disait une de mes grand’mères, c’est l’avoir et le n’avoir pas, et c’est à l’avoir qu’elle se rangeait. Au jour d’aujourd’hui, mon seigneur Don Quichotte, on tâte plutôt le pouls à l’avoir qu’au savoir, et un âne couvert d’or a meilleure mine qu’un cheval bâté. Aussi, je le répète, c’est à Camache que je m’en tiens, à Camache dont les marmites donnent pour écume des oies, des poules, des lièvres et des lapins. Quant à celles de Basile, si l’on en tirait le bouillon, ce ne serait que de la piquette. — As-tu fini ta harangue, Sancho ? demanda Don Quichotte. — Il faut bien que je la finisse, répondit Sancho, car je vois que votre grâce se fâche de l’entendre ; mais si cette raison ne se mettait à la traverse, j’avais taillé de l’ouvrage pour trois jours. — Plaise à Dieu, Sancho, reprit Don Quichotte, que je te voie muet avant de mourir. — Au train dont nous allons, répliqua Sancho, avant que vous soyez mort, je serai à broyer de la terre entre les dents, et peut-être alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu’à la fin du monde, ou du moins jusqu’au jugement dernier. — Quand même il en arriverait ainsi, ô Sancho, repartit Don Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais tu ne te tairas autant que tu as parlé, que tu parles et que tu parleras dans le cours de ta vie. D’ailleurs, l’ordre de la nature veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne ; ainsi, je n’espère pas te voir muet, fût-ce même en buvant ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort. — Par ma foi, seigneur, répliqua Sancho, il ne faut pas se fier à la décharnée, je veux dire à la mort, qui mange aussi bien l’agneau que le mouton ; et j’ai entendu dire à notre curé qu’elle frappait d’un égal pied les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres. Cette dame-là, voyez-vous, a plus de puissance que de délicatesse. Elle ne fait pas la dégoûtée ; elle mange de tout, s’arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d’âges et de conditions. C’est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne, à toute heure, l’herbe verte et la sèche ; l’on ne dirait pas qu’elle mâche les morceaux, mais qu’elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais ; et bien qu’elle n’ait pas de ventre, on dirait qu’elle est hydropique, et qu’elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d’eau fraîche. — Assez, assez, Sancho, s’écria Don Quichotte ; reste là-haut, et ne te laisse pas tomber, car, en vérité, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon prédicateur. Je te le répète, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t’en aller par le monde prêcher de jolis sermons. — Prêche bien qui vit bien, répondit Sancho ; quant à moi, je ne sais pas d’autres tologies. — Et tu n’en a pas besoin non plus, ajouta Don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c’est que, la crainte de Dieu étant le principe de toute sagesse, toi, qui crains plus un lézard que Dieu, tu en saches si long. — Jugez, seigneur, de vos chevaleries, répondit Sancho, et ne vous mêlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d’autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout autre enfant de la commune ; et laissez-moi, je vous prie, expédier cette écume ; tout le reste serait des paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l’autre vie. »

En parlant ainsi, il revint à l’assaut contre sa casserole, et de si bon appétit, qu’il éveilla celui de Don Quichotte, lequel l’aurait aidé sans aucun doute, s’il n’en eût été empêché par ce qu’il faut remettre au chapitre suivant.

CHAPITRE XXI. Où se continuent les noces de Camache, avec d’autres événements récréatifs.

Au moment où Don Quichotte et Sancho terminaient l’entretien rapporté dans le chapitre précédent, on entendit s’élever un grand bruit de voix. C’étaient les laboureurs montés sur les juments, qui, à grands cris et à grande course, allaient recevoir les nouveaux mariés. Ceux-ci s’avançaient au milieu de mille espèces d’instruments et d’inventions, accompagnés du curé, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de fête.

Dès que Sancho vit la fiancée, il s’écria : « En bonne foi de Dieu, ce n’est pas en paysanne qu’elle est vêtue, mais en dame de palais. Pardine, à ce que j’entrevois, les patènes qu’elle devrait porter au cou sont de riches pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du velours à trente poils. De plus, voilà que la garniture de bandes de toile blanche s’est, sur mon honneur, changée en frange de satin. Mais voyez donc ces mains parées de bagues de jais ! que je meure si ce ne sont des anneaux d’or, et de bon or fin, où sont enchâssées des perles blanches comme du lait caillé, dont chacune doit valoir un œil de la tête. Ô sainte Vierge ! quels cheveux ! s’ils ne sont pas postiches, je n’en ai pas vu en toute ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver à redire à sa taille et à sa tournure ! Ne dirait-on pas un palmier qui marche, chargé de grappes de dattes, à voir l’effet de tous ces joyaux qui pendent à ses cheveux et à sa gorge ? Je jure Dieu que c’est une maîtresse fille, et qu’elle peut hardiment passer sur les bancs de Flandre. »

Don Quichotte se mit à rire des rustiques éloges de Sancho Panza ; mais il lui sembla réellement que, hormis sa dame Dulcinée du Toboso, il n’avait jamais vu plus belle personne. La belle Quitéria se montrait un peu pâle et décolorée, sans doute à cause de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles mariées en préparant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les époux s’avançaient vers une espèce de théâtre, orné de tapis et de branchages, sur lequel devaient se faire les épousailles, et d’où ils devaient voir les danses et les représentations. Au moment d’atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux jeter de grands cris, et ils distinguèrent qu’on disait : « Attendez, attendez un peu, gens inconsidérés autant qu’empressés. » À ces cris, à ces paroles, tous les assistants tournèrent la tête, et l’on vit paraître un homme vêtu d’une longue casaque noire, garnie de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme on le vit bientôt) une couronne de funeste cyprès, et dans la main un long bâton. Dès qu’il fut proche, tout le monde le reconnut pour le beau berger Basile, et, craignant quelque événement fâcheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans le silence où aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il arriva enfin, essoufflé, hors d’haleine ; il s’avança en face des mariés, et, fichant en terre son bâton, qui se terminait par une pointe d’acier, le visage pâle, les yeux fixés sur Quitéria, il lui dit, d’une voix sourde et tremblante : « Tu sais bien, ingrate Quitéria, que, suivant la sainte loi que nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d’époux ; tu n’ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma diligence l’accroissement de ma fortune, je n’ai pas voulu manquer au respect qu’exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds tous les engagements que tu avais pris envers mes honnêtes désirs, tu veux rendre un autre maître et possesseur de ce qui est à moi, un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien ! pour que son bonheur soit au comble (non que je pense qu’il le mérite, mais parce que les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains, détruire l’impossibilité ou l’obstacle qui s’y oppose, en m’ôtant d’entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l’ingrate Quitéria, de longues et heureuses années ; et meure le pauvre Basile, dont la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l’a précipité dans la tombe. » En disant cela, il saisit son bâton, le sépara en deux moitiés, dont l’une demeura fichée en terre, et il en tira une courte épée à laquelle ce bâton servait de fourreau ; puis, appuyant par terre ce qu’on pouvait appeler la poignée, il se jeta sur la pointe avec autant de promptitude que de résolution. Aussitôt une moitié de lame sanglante sortit derrière ses épaules, et le malheureux, baigné dans son sang, demeura étendu sur la place, ainsi percé de ses propres armes.

Ses amis accoururent aussitôt pour lui porter secours, touchés de sa misère et de sa déplorable aventure. Don Quichotte, laissant Rossinante, s’élança des premiers, et prenant Basile dans ses bras, il trouva qu’il n’avait pas encore rendu l’âme. On voulait lui retirer l’épée de la poitrine ; mais le curé s’y opposa jusqu’à ce qu’il l’eût confessé, craignant que lui retirer l’épée et le voir expirer ne fût l’affaire du même instant. Basile, revenant un peu à lui, dit alors d’une voix affaiblie et presque éteinte : « Si tu voulais, cruelle Quitéria, me donner dans cette dernière crise la main d’épouse, je croirais que ma témérité est excusable, puisqu’elle m’aurait procuré le bonheur d’être à toi. » Le curé, qui entendit ces paroles, lui dit de s’occuper plutôt du salut de l’âme que des plaisirs du corps, et de demander sincèrement pardon à Dieu de ses péchés et de sa résolution désespérée. Basile répondit qu’il ne se confesserait d’aucune façon, si d’abord Quitéria ne lui engageait sa main ; que cette satisfaction lui permettrait de se reconnaître et lui donnerait des forces pour se confesser. Quand Don Quichotte entendit la requête du blessé, il s’écria à haute voix que Basile demandait une chose très-juste, très-raisonnable, et très-faisable en outre, et que le seigneur Camache aurait tout autant d’honneur à recevoir la dame Quitéria, veuve du valeureux Basile, que s’il la prenait aux côtés de son père : « Ici d’ailleurs, ajouta t-il, tout doit se borner à un oui, puisque la couche nuptiale de ses noces doit être la sépulture. »

Camache écoutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demandèrent avec tant d’instances de consentir à ce que Quitéria donnât la main au mourant, pour que son âme ne sortît pas de cette vie dans le désespoir et l’impiété, qu’il se vit obligé de répondre que, si Quitéria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce n’était qu’ajourner d’un instant l’accomplissement de ses désirs. Aussitôt tout le monde eut recours à Quitéria ; les uns par des prières, les autres par des larmes, et tous par les plus efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre Basile. Mais elle, plus dure qu’un marbre, plus raide qu’une statue, ne savait ou ne voulait répondre un mot ; et sans doute elle n’aurait rien répondu, si le curé ne lui eût dit de se décider promptement à ce qu’elle devait faire, car Basile tenait déjà son âme entre ses dents, et ne laissait point de temps à l’irrésolution. Alors la belle Quitéria, sans répliquer une seule parole, troublée, triste et éperdue, s’approcha de l’endroit où Basile, les yeux éteints, l’haleine haletante, murmurait entre ses lèvres le nom de Quitéria, donnant à croire qu’il mourrait plutôt en gentil qu’en chrétien. Quitéria, se mettant à genoux, lui demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les yeux avec effort, et la regardant fixement : « Ô Quitéria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment où ta compassion doit achever de m’ôter la vie, puisque je n’ai plus de force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant pour époux, ni pour arrêter la douleur qui me couvre si rapidement les yeux des ombres horribles de la mort, je te conjure d’une chose, ô ma fatale étoile ! c’est qu’en me demandant et en me donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser hautement que c’est sans faire violence à ta volonté que tu me donnes ta main, et que tu me la livres comme à ton légitime époux. Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d’user d’artifice envers celui qui a toujours agi si sincèrement avec toi. »

Pendant le cours de ces propos il s’évanouissait de telle sorte que tous les assistants pensaient qu’à chaque défaillance il allait rendre l’âme. Quitéria, toute honteuse et les yeux baissés, prenant dans sa main droite celle de Basile, lui répondit : « Aucune violence ne serait capable de forcer ma volonté. C’est donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de légitime épouse, et que je reçois celle que tu me donnes de ton libre arbitre, que ne trouble ni n’altère en rien la catastrophe où t’a jeté ton désespoir irréfléchi. — Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans altération, avec l’intelligence aussi claire que le ciel ait bien voulu me l’accorder ; ainsi je me donne et me livre pour ton époux. — Et moi pour ton épouse, repartit Quitéria, soit que tu vives de longues années, soit qu’on te porte de mes bras à la sépulture. — Pour être si grièvement blessé, dit en ce moment Sancho, ce garçon-là jase beaucoup ; qu’on le fasse donc cesser toutes ces galanteries, et qu’il pense à son âme, car m’est avis qu’il l’a plutôt sur la langue qu’entre les dents. »

Tandis que Basile et Quitéria se tenaient ainsi les mains, le curé, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, et pria le ciel d’accorder une heureuse demeure à l’âme du nouveau marié. Mais celui-ci n’eut pas plus tôt reçu la bénédiction, qu’il se leva légèrement tout debout, et, avec une vivacité inouïe, il tira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants furent frappés de surprise, et quelques-uns, plus simples que curieux, commencèrent à crier, Miracle, miracle ! « Non, ce n’est pas miracle qu’il faut crier, répliqua Basile, mais adresse, adresse ! » Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut tâter la blessure avec les deux mains. Il trouva que la lame n’avait point passé à travers la chair et les côtes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu’il s’était arrangé sur le flanc, plein, comme on le sut depuis, de sang préparé pour ne pas se congeler. Finalement, le curé et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se tinrent pour joués et bafoués. Quant à l’épousée, elle ne parut point fâchée de la plaisanterie ; au contraire, entendant quelqu’un dire que ce mariage n’était pas valide, comme entaché de fraude, elle s’écria qu’elle le ratifiait de nouveau, d’où tout le monde conclut que c’était du consentement et à la connaissance de tous deux que l’aventure avait été concertée. Camache et ses partisans s’en montrèrent si fort courroucés qu’ils voulurent sur-le-champ tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d’entre eux mettant l’épée à la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui d’autres épées furent tirées aussitôt. Pour Don Quichotte, prenant l’avant-garde avec son cheval, la lance en arrêt et bien couvert de son écu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho, que n’avaient jamais diverti semblables fêtes, courut se réfugier auprès des marmites, dont il avait tiré son agréable écume, cet asile lui semblant un sanctuaire qui devait être respecté.

Don Quichotte criait à haute voix : « Arrêtez, seigneurs, arrêtez ; il n’y a nulle raison à tirer vengeance des affronts que fait l’amour. Prenez garde que l’amour et la guerre sont une même chose ; et, de même qu’à la guerre il est licite et fréquent d’user de stratagèmes pour vaincre l’ennemi, de même, dans les querelles amoureuses, on tient pour bonnes et légitimes les ruses et les fourberies qu’on emploie dans le but d’arriver à ses fins, pourvu que ce ne soit point au préjudice et au déshonneur de l’objet aimé. Quitéria était à Basile, et Basile à Quitéria, par une juste et favorable disposition des cieux. Camache est riche ; il pourra acheter son plaisir, où, quand et comme il voudra. Basile n’a que cette brebis ; personne, si puissant qu’il soit, ne pourra la lui ravir, car deux êtres que Dieu réunit, l’homme ne peut les séparer ; et celui qui voudrait l’essayer aura d’abord affaire à la pointe de cette lance. » En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et d’adresse, qu’il frappa de crainte tous ceux qui ne le connaissaient pas. D’une autre part, l’indifférence de Quitéria fit une si vive impression sur l’imagination de Camache, qu’en un instant elle effaça tout amour de son cœur. Aussi se laissa-t-il toucher par les exhortations du curé, homme prudent et de bonnes intentions, qui parvint à calmer Camache et ceux de son parti. En signe de paix, ils remirent les épées dans le fourreau, accusant plutôt la facilité de Quitéria que l’industrie de Basile. Camache fit même la réflexion que, si Quitéria aimait Basile avant d’être mariée, elle l’eût aimé encore après, et qu’il devait plutôt rendre grâce au ciel de ce qu’il la lui enlevait, que de ce qu’il la lui avait donnée.

Camache consolé, et la paix rétablie parmi ses hommes d’armes, les amis de Basile se calmèrent aussi, et le riche Camache, pour montrer qu’il ne conservait ni ressentiment ni regrets, voulut que les fêtes continuassent, comme s’il se fût marié réellement. Mais ni Basile, ni son épouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils emmenèrent avec eux Don Quichotte, le tenant pour homme de cœur, et, comme on dit, de poil sur l’estomac. Le seul Sancho sentit son âme s’obscurcir quand il se vit dans l’impuissance d’attendre le splendide festin et les fêtes de Camache, qui durèrent jusqu’à la nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s’en allait avec la compagnie de Basile, laissant derrière lui, bien qu’il les portât au fond de l’âme, les marmites d’Égypte, dont l’écume presque achevée, qu’il emportait dans la casserole, lui représentait la gloire et l’abondance perdues. Aussi, ce fut tout pensif et tout affligé qu’il mit le grison sur les traces de Rossinante.

CHAPITRE XXII. Où l’on rapporte la grande aventure de la caverne de Montésinos, située au cœur de la Manche, aventure à laquelle mit une heureuse fin le valeureux Don Quichotte de la Manche.

Les nouveaux mariés accueillirent Don Quichotte avec de grands hommages, empressés de reconnaître les preuves de valeur qu’il avait données en défendant leur cause ; et, mettant son esprit aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les armes et un Cicéron dans l’éloquence. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que la feinte blessure n’avait pas été une ruse concertée avec la belle Quitéria, mais une invention de Basile, qui en attendait précisément le résultat qu’on a vu. Il avoua, à la vérité, qu’il avait fait part de son projet à quelques-uns de ses amis, pour qu’au moment nécessaire ils lui prêtassent leur aide et soutinssent la supercherie. « On ne peut et l’on ne doit point, dit Don Quichotte, nommer supercherie les moyens qui visent à une fin vertueuse ; et, pour les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde que le plus grand ennemi qu’ait l’amour, c’est le besoin, la nécessité continuelle. Dans l’amour, tout est joie, plaisir, contentement, surtout quand l’amant est en possession de l’objet aimé, et ses plus mortels ennemis sont la pauvreté et la disette. Tout ce que je dis, c’est dans l’intention de faire abandonner au seigneur Basile l’exercice des talents qu’il possède, lesquels lui donnaient bien de la renommée, mais ne lui produisaient pas d’argent, et pour qu’il s’applique à faire fortune par des moyens d’honnête industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre puisse être honoré) une femme belle est un bijou, avec lequel, si on le lui enlève, on lui enlève aussi l’honneur. La femme belle et honnête, dont le mari est pauvre, mérite d’être couronnée avec les lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beauté par elle seule attire les cœurs de tous ceux qui la regardent, et l’on voit s’y abattre, comme à un appât exquis, les aigles royaux, les nobles faucons, les oiseaux de haute volée. Mais, si à la beauté se joignent la pauvreté et le besoin, alors elle se trouve en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils oiseaux de proie, et celle qui résiste à tant de combats mérite bien de s’appeler la couronne de son mari. Écoutez, discret Basile, ajouta Don Quichotte ; ce fut l’opinion de je ne sais plus quel ancien sage, qu’il n’y a dans le monde entier qu’une seule femme bonne ; mais il conseillait à chaque mari de penser que cette femme unique était la sienne, pour vivre ainsi pleinement satisfait. Moi, je ne suis pas marié, et jusqu’à cette heure, il ne m’est pas venu dans la pensée de l’être ; cependant j’oserais donner à celui qui me les demanderait des avis sur la manière de choisir la femme qu’il voudrait épouser. La première chose que je lui conseillerais, ce serait de faire plus attention à la réputation qu’à la fortune, car la femme vertueuse n’acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu’elle est vertueuse, mais encore parce qu’elle le paraît ; en effet, la légèreté et les étourderies publiques nuisent plus à l’honneur des femmes que les fautes secrètes. Si tu mènes une femme vertueuse dans ta maison, il te sera facile de la conserver, et même de la fortifier dans cette vertu ; mais si tu mènes une femme de mauvais penchants, tu auras grande peine à la corriger, car il n’est pas fort aisé de passer d’un extrême à l’autre. Je ne dis pas que la chose soit impossible, mais je la regarde comme d’une excessive difficulté. »

Sancho avait entendu tout cela ; il se dit tout bas à lui-même : « Ce mien maître, quand je parle de choses moelleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire à la main et aller par le monde prêchant de jolis sermons ; eh bien ! moi je dis de lui que, lorsqu’il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il peut prendre une chaire à la main, mais deux à chaque doigt, et s’en aller de place en place prêcher à bouche que veux-tu. Diable soit de lui pour chevalier errant, quand on sait tant de choses ! Je m’imaginais en mon âme qu’il ne savait rien de plus que ce qui avait rapport à ses chevaleries ; mais il n’y a pas une chose où il ne puisse piquer sa fourchette. » Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son maître, l’ayant entre-ouï, lui demanda : « Que murmures-tu là, Sancho ? — Je ne dis rien, et ne murmure de rien, répondit Sancho ; j’étais seulement à me dire en moi-même que j’aurais bien voulu entendre ce que vient de dire votre grâce avant de me marier. Peut-être dirais-je à présent que le bœuf détaché se lèche plus à l’aise. — Comment ! ta Thérèse est méchante à ce point, Sancho ? reprit Don Quichotte. — Elle n’est pas très-méchante, répliqua Sancho ; mais elle n’est pas non plus très-bonne ; du moins, elle n’est pas aussi bonne que je le voudrais. — Tu fais mal, Sancho, continua Don Quichotte, de mal parler de ta femme, car enfin elle est la mère de tes enfants. — Oh ! nous ne nous devons rien, répondit Sancho ; elle ne parle pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand elle est jalouse, car alors Satan même ne la souffrirait pas. »

Finalement maître et valet restèrent trois jours chez les mariés, où ils furent servis et traités comme des rois. Don Quichotte pria le licencié maître en escrime de lui donner un guide qui le conduisît à la caverne de Montésinos, ayant grand désir d’y entrer et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l’on en contait dans les environs étaient véritables. Le licencié répondit qu’il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux étudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le mènerait très-volontiers jusqu’à la bouche de la caverne, et lui ferait voir aussi les lagunes de Ruidéra, célèbres dans toute la Manche et même dans toute l’Espagne. « Vous pourrez, ajouta le licencié, avoir avec lui d’agréables entretiens, car c’est un garçon qui sait faire des livres pour les imprimer et les adresser à des princes. »

En effet, le cousin arriva, monté sur une bourrique pleine, dont le bât était recouvert d’un petit tapis barriolé. Sancho sella Rossinante, bâta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait compagnie celui du cousin, également bien rempli ; puis, se recommandant à Dieu, et prenant congé de tout le monde, ils se mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de Montésinos.

Chemin faisant, Don Quichotte demanda au cousin du licencié de quel genre étaient ses exercices, ses études, sa profession. L’autre répondit que sa profession était d’être humaniste, ses études et ses exercices de composer des livres qu’il donnait à la presse, tous de grand profit et d’égal divertissement pour la république. « L’un, dit-il, est intitulé Livre des livrées, j’y décris sept cent trois livrées avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu’ils voudront dans les temps de fêtes et de réjouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s’alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes à leurs désirs et à leurs intentions. En effet, j’en ai pour le jaloux, pour le dédaigné, pour l’oublié, pour l’absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J’ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler Métamorphoseos ou l’Ovide espagnol, d’une nouvelle et étrange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j’y raconte et peins ce que furent la Giralda de Séville, l’Ange de la Madeleine, l’égout de Vécinguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Moréna, les fontaines de Léganitos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau doré et celle de la Prieure. À chaque chose, j’ajoute les allégories, métaphores et inversions convenables, de façon que l’ouvrage divertisse, étonne et enseigne en même temps. J’ai fait encore un autre livre, que j’appelle Supplément à Virgile Polydore, et qui traite de l’invention des choses ; c’est un livre de grand travail et de grande érudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les vérifie et les explique d’une gentille façon. Il a, par exemple, oublié de nous faire connaître le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se guérir du mal français. Moi, je le déclare au pied de la lettre, et je m’appuie du témoignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j’ai bien travaillé, et si un tel livre doit être utile au monde ! »

Sancho avait écouté très-attentivement le récit du cousin : « Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l’impression de vos livres ! sauriez-vous me dire… Oh ! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s’est gratté la tête ? il m’est avis que ce dut être notre père Adam. — Ce doit l’être en effet, répondit le cousin, car il est hors de doute qu’Adam avait une tête et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu’il était le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois. — C’est ce que je crois aussi, répliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde ? — En vérité, frère, répondit le cousin, je ne saurais trop décider la chose, quant à présent et avant de l’étudier ; mais je l’étudierai dès que je serai de retour où sont mes livres, et je vous satisferai la première fois que nous nous verrons, car j’espère que celle-ci ne sera pas la dernière. — Eh bien ! Seigneur, répliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le précipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu’au fond des abîmes. — Pardieu, vous avez raison, mon ami, » dit le cousin ; et Don Quichotte ajouta : « Cette question et cette réponse ne sont pas de toi, Sancho ; tu les avais entendu dire à quelqu’un. — Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho ; en bonne foi, si je me mets à demander et à répondre, je n’aurai pas fini d’ici à demain. Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et répondre des bêtises, j’aie besoin d’aller chercher l’aide de mes voisins ? — Tu as dit plus long que tu n’en sais, reprit Don Quichotte ; car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vérifier des choses, lesquelles, une fois sues et vérifiées, ne font pas le profit d’une obole à l’intelligence et à la mémoire. »

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