L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 28)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce fut dans ces entretiens et d’autres non moins agréables, qu’ils passèrent ce jour-là. La nuit venue, ils se gîtèrent dans un petit village, où le cousin dit à Don Quichotte que, de là jusqu’à la caverne de Montésinos, il n’y avait pas plus de deux lieues ; qu’ainsi, s’il était bien résolu à y pénétrer, il n’avait qu’à se munir de cordes pour s’attacher et se faire descendre dans ses profondeurs. Don Quichotte répondit que, dût-il arriver jusqu’aux abîmes de l’enfer, il voulait en voir le fond. Ils achetèrent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain, vers les deux heures, ils arrivèrent à la caverne, dont la bouche est large et spacieuse, mais remplie d’aubépines, de figuiers sauvages, de ronces et de broussailles, tellement épaisses et entrelacées, qu’elles la couvrent entièrement.

Quand ils se virent auprès, le cousin, Sancho et Don Quichotte mirent ensemble pied à terre, et les deux premiers s’occupèrent aussitôt à attacher fortement le chevalier avec les cordes. Pendant qu’ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho lui dit : « Que votre grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu’elle fait. Croyez-moi, n’allez pas vous ensevelir vivant, et vous pendre comme une cruche qu’on met rafraîchir dans un puits. Ce n’est pas à votre grâce qu’il appartient d’être l’examinateur de cette caverne qui doit être pire qu’un cachot des Mores. — Attache, et tais-toi, répondit Don Quichotte ; une entreprise comme celle-ci, ami Sancho, m’était justement réservée. » Alors le guide ajouta : « Je supplie votre grâce, seigneur Don Quichotte, de regarder et de fureter par là-dedans avec cent yeux ; il s’y trouvera peut-être des choses bonnes à mettre dans mon livre des métamorphoses. — Pardieu, répondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de basque est dans des mains qui sauront bien en jouer. »

Cela dit, et la ceinture de cordes mise à Don Quichotte (non sur les pièces de l’armure, mais, plus bas, sur les pans du pourpoint) : « Nous avons été bien imprévoyants, dit-il, de ne pas nous munir de quelque petite sonnette qu’on aurait attachée près de moi, à la corde même, et dont le bruit aurait fait entendre que je descendais toujours, et que j’étais vivant ; mais, puisque ce n’est plus possible, à la grâce de Dieu ! » Aussitôt il se jeta à genoux, et fit à voix basse une oraison pour demander à Dieu de lui donner son aide ainsi qu’une heureuse issue à cette nouvelle et périlleuse aventure. Puis, d’une voix haute, il s’écria : « Ô dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, s’il est possible que les prières et les supplications de ton amant fortuné arrivent jusqu’à tes oreilles, par ta beauté inouïe, je te conjure de les écouter ; elles n’ont d’autre objet que de te supplier de ne pas me refuser ta faveur et ton appui, maintenant que j’en ai si grand besoin. Je vais m’enfoncer et me précipiter dans l’abîme qui s’offre devant moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises, il n’y a point d’entreprise impossible que je n’affronte et ne mette à fin. »

En disant cela, il s’approcha de l’ouverture, et vit qu’il était impossible de s’y faire descendre et même d’y aborder, à moins que de s’ouvrir par force un passage. Il mit donc l’épée à la main, et commença de couper et d’abattre des branches à travers les broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de corneilles, si nombreux, si pressés, et tellement à la hâte, qu’ils renversèrent Don Quichotte sur le dos. Et certes, s’il eût donné aussi pleine croyance aux augures qu’il était bon chrétien catholique, il aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispensé de s’enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et voyant qu’il ne sortait plus ni corbeaux, ni oiseaux nocturnes, car des chauves-souris étaient mêlées aux corbeaux, il demanda de la corde au cousin et à Sancho, qui le laissèrent glisser doucement au fond de l’épouvantable caverne. Au moment où il disparut, Sancho lui donna sa bénédiction, et, faisant sur lui mille signes de croix : « Dieu te conduise, s’écria-t-il, ainsi que la Roche de France et la Trinité de Gaëte, fleur, crème et écume des chevaliers errants. Va, champion du monde, cœur d’acier, bras d’airain ; Dieu te conduise, dis-je encore, et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie que tu abandonnes pour t’enterrer dans cette obscurité que tu cherches. » Le cousin fit à peu près les mêmes invocations. Cependant Don Quichotte criait coup sur coup qu’on lui donnât de la corde, et les autres la lui donnaient peu à peu. Quand les cris, qui sortaient de la caverne comme par un tuyau, cessèrent d’être entendus, ils avaient lâché les cent brasses de corde. Ils furent alors d’avis de remonter Don Quichotte, puisqu’ils ne pouvaient pas le descendre plus bas. Néanmoins ils attendirent environ une demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retirèrent la corde, mais avec une excessive facilité, et sans aucun poids, ce qui leur fit imaginer que Don Quichotte était resté dedans. Sancho, le croyant ainsi, pleurait amèrement, et tirait en toute hâte pour s’assurer de la vérité. Mais quand ils furent arrivés à environ quatre-vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie extrême. Enfin, vers dix brasses, ils aperçurent distinctement Don Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux : « Soyez le bien revenu, mon bon seigneur ; nous pensions que vous étiez resté là pour faire race. » Mais Don Quichotte ne répondait pas un mot, et, quand ils l’eurent entièrement retiré de la caverne, ils virent qu’il avait les yeux fermés comme un homme endormi. Ils l’étendirent par terre, et délièrent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois l’éveiller. Enfin, ils le tournèrent, le retournèrent et le secouèrent si bien, qu’au bout d’un long espace de temps il revint à lui, étendant ses membres comme s’il fût sorti d’un lourd et profond sommeil. Il jeta de côté et d’autre des regards effarés, et s’écria : « Dieu vous le pardonne, amis, vous m’avez enlevé au plus agréable spectacle, à la plus délicieuse vie dont aucun mortel ait jamais joui. Maintenant, en effet, je viens de reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l’ombre et le songe, ou se flétrissent comme la fleur des champs. Ô malheureux Montésinos ! ô Durandard couvert de blessures ! ô infortunée Bélerme ! ô larmoyant Guadiana, et vous, déplorables filles de Ruidéra, qui montrez dans vos eaux abondantes celles qu’ont versées vos beaux yeux ! »

Le cousin et Sancho écoutaient avec grande attention les paroles de Don Quichotte, qui les prononçait comme s’il les eût tirées avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le supplièrent de leur expliquer ce qu’il voulait dire, et de leur raconter ce qu’il avait vu dans cet enfer. « Enfer vous l’appelez ! s’écria Don Quichotte ; non, ne l’appelez pas ainsi, car il ne le mérite pas, comme vous allez voir. » Il demanda qu’on lui donnât d’abord quelque chose à manger, parce qu’il avait une horrible faim. On étendit sur l’herbe verte le tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et, tous trois assis en bon accord et bonne amitié, ils goûtèrent et soupèrent tout à la fois. Quand le tapis fut enlevé, Don Quichotte s’écria : « Que personne ne se lève, enfants, et soyez tous attentifs. »

CHAPITRE XXIII. Des choses admirables que l’insigne Don Quichotte raconta avoir vues dans la profonde caverne de Montésinos ; choses dont l’impossibilité et la grandeur font que l’on tient cette aventure pour apocryphe.

Il était quatre heures du soir, quand le soleil, caché derrière des nuages, et ne jetant qu’une faible lumière et des rayons tempérés, permit à Don Quichotte de conter, sans chaleur et sans fatigue, à ses deux illustres auditeurs, ce qu’il avait vu dans la caverne de Montésinos. Il commença de la manière suivante :

« À douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il se fait, à main droite, une concavité, ou espace vide, capable de contenir un grand chariot avec ses mules. Elle reçoit une faible lumière par quelques fentes qui la lui amènent de loin, ouvertes à la surface de la terre. Cette concavité, je l’aperçus lorsque je me sentais déjà fatigué et ennuyé de me voir pendu à une corde pour descendre dans cette obscure région sans suivre aucun chemin déterminé. Je résolus donc d’y entrer pour m’y reposer un peu. Je vous appelai pour vous dire de ne plus me lâcher de corde jusqu’à ce que je vous en demandasse ; mais vous ne dûtes pas m’entendre. Je ramassai la corde que vous continuiez à m’envoyer, et l’arrangeant en pile ronde, je m’assis sur ses plis tout pensif, réfléchissant à ce que je devais faire pour atteindre le fond, alors que je n’avais plus personne qui me soutînt. Tandis que j’étais absorbé dans cette pensée et cette hésitation, tout à coup je fus saisi d’un profond sommeil, puis, quand j’y pensais le moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m’éveillai et me trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus délicieuse que puisse former la nature, ou rêver la plus riante imagination. J’ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne dormais plus, que j’étais parfaitement éveillé. Toutefois je me tâtai la tête et la poitrine pour m’assurer si c’était bien moi qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fantôme à ma place. Mais le toucher, les sensations, les réflexions raisonnables que je faisais en moi-même, tout m’attesta que j’étais bien alors le même que je suis à présent.

» Bientôt s’offrit à ma vue un royal et somptueux palais, un alcazar, dont les murailles paraissaient fabriquées de clair et transparent cristal. Deux grandes portes s’ouvrirent, et j’en vis sortir un vénérable vieillard qui s’avançait à ma rencontre. Il était vêtu d’un long manteau de serge violette qui traînait à terre. Ses épaules et sa poitrine s’enveloppaient dans les plis d’un chaperon collégial en satin vert ; sa tête était couverte d’une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d’une éclatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune arme, et tenait seulement à la main un chapelet dont les grains étaient plus gros que des noix, et les dizains comme des œufs d’autruche. Sa contenance, sa démarche, sa gravité, le large aspect de toute sa personne, me jetèrent dans l’étonnement et l’admiration. Il s’approcha de moi, et la première chose qu’il fit fut de m’embrasser étroitement ; puis il me dit : « Il y a bien longtemps, valeureux chevalier Don Quichotte de la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchantées, nous attendons ta venue, pour que tu fasses connaître au monde ce que renferme et couvre la profonde caverne où tu es entré, appelée la caverne de Montésinos : prouesse réservée pour ton cœur invincible et ton courage éblouissant. Viens avec moi, seigneur insigne ; je veux te montrer les merveilles que cache ce transparent alcazar, dont je suis le kaïd et le gouverneur perpétuel, puisque je suis Montésinos lui-même, de qui la caverne a pris son nom. »

« À peine m’eut-il dit qu’il était Montésinos, que je lui demandai s’il était vrai, comme on le raconte dans le monde de là-haut, qu’il eût tiré du fond de la poitrine, avec une petite dague, le cœur de son ami Durandart, et qu’il l’eût porté à sa dame Bélerme, comme Durandart l’en avait chargé au moment de sa mort. Il me répondit qu’on disait vrai en toutes choses, sauf quant à la dague, parce qu’il ne s’était servi d’aucune dague, ni petite ni grande, mais d’un poignard fourbi, plus aigu qu’une alène. — Le poignard, interrompit Sancho, devait être de Ramon de Hocès, l’armurier de Séville. — Je ne sais trop, reprit Don Quichotte ; mais non, ce ne pouvait être ce fourbisseur, puisque Ramon de Hocès vivait hier, et que le combat de Roncevaux, où arriva cette catastrophe, compte déjà bien des années. Au reste, cette vérification est de nulle importance et n’altère en rien la vérité ni l’enchaînement de l’histoire. — Non certes, ajouta le cousin ; et continuez-la, seigneur Don Quichotte, car je vous écoute avec le plus grand plaisir du monde. — Je n’en ai pas moins à la raconter, répondit Don Quichotte. Je dis donc que le vénérable Montésinos me conduisit au palais de cristal, où, dans une salle basse, d’une extrême fraîcheur et toute bâtie d’albâtre, se trouvait un sépulcre de marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce sépulcre, je vis un chevalier étendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe, comme on a coutume de les faire sur d’autres mausolées, mais bien de chair et d’os. Il avait la main droite (qui me sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande force) posée sur le côté du cœur, et, avant que je fisse aucune question, Montésinos, me voyant regarder avec étonnement ce sépulcre : « Voilà, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir des chevaliers braves et amoureux de son temps. C’est Merlin, cet enchanteur français qui fut, dit-on, fils du diable, qui le tient enchanté dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d’autres, hommes et femmes. Ce que je crois, c’est qu’il ne fut pas fils du diable, mais qu’il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable. Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le sait ; et le temps seul pourra le révéler, quand le moment en sera venu, lequel n’est pas loin, à ce que j’imagine. Ce qui me surprend par-dessus tout, c’est de savoir, aussi sûr qu’il fait jour à présent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et qu’après sa mort je lui arrachai le cœur de mes propres mains ; et, en vérité, il devait peser au moins deux livres, car, suivant les naturalistes, celui qui porte un grand cœur est doué de plus de vaillance que celui qui n’en a qu’un petit. Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien réellement, comment peut-il à présent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme s’il était toujours en vie ? » À ces mots, le misérable Durandart, jetant un cri, s’écria : « Ô mon cousin Montésinos, la dernière chose que je vous ai demandée, c’est, quand je serais mort et mon âme partie, de porter mon cœur à Bélerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard, soit avec une dague. »

» Quand le vénérable Montésinos entendit cela, il se mit à genoux devant le déplorable chevalier, et lui dit, les larmes aux yeux : « J’ai déjà fait, seigneur Durandart, mon très-cher cousin, j’ai déjà fait ce que vous m’avez commandé dans la fatale journée de notre déroute ; je vous ai arraché le cœur du mieux que j’ai pu, sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine ; je l’ai essuyé avec un mouchoir de dentelle ; j’ai pris en toute hâte le chemin de la France, après vous avoir déposé dans le sein de la terre, en versant tant de larmes qu’elles ont suffi pour me laver les mains et étancher le sang que j’avais pris en vous fouillant dans les entrailles ; à telles enseignes, cousin de mon âme, qu’au premier village où je passai, en sortant des gorges de Roncevaux, je jetai un peu de sel sur votre cœur pour qu’il ne sentît pas mauvais, et qu’il arrivât, sinon frais, au moins enfumé, en la présence de votre dame Bélerme. Cette dame, avec vous, moi, Guadiana votre écuyer, la duègne Ruidéra, ses sept filles et ses deux nièces, et quantité d’autres de vos amis et connaissances, sommes enchantés ici depuis bien des années par le sage Merlin. Quoiqu’il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous n’est mort : il ne manque que Ruidéra, ses filles et ses nièces, lesquelles, en pleurant, et par la pitié qu’en eut Merlin, furent converties en autant de lagunes, qu’à cette heure, dans le monde des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes de Ruidéra. Les filles appartiennent aux rois d’Espagne, et les deux nièces aux chevaliers d’un ordre religieux qu’on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, pleurant aussi votre disgrâce, fut changé en un fleuve appelé de son nom même, lequel, lorsqu’il arriva à la surface du sol, et qu’il vit le soleil d’un autre ciel, ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu’il s’enfonça de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est impossible de se révolter contre son penchant naturel, il sort de temps en temps, et se montre où le soleil et les gens puissent le voir. Les lagunes dont j’ai parlé lui versent peu à peu leurs eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d’autres rivières qui se joignent à lui, il entre grand et pompeux en Portugal. Toutefois, quelque part qu’il passe, il montre sa tristesse et sa mélancolie ; il ne se vante pas de nourrir dans ses eaux des poissons fins et estimés, mais grossiers et insipides, bien différents de ceux du Tage doré. Ce que je vous dis à présent, ô mon cousin, je vous l’ai dit mille et mille fois ; mais, comme vous ne me répondez point, j’imagine ou que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me donnez pas créance, ce qui me chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner des nouvelles, qui, si elles ne servent pas de soulagement à votre douleur, ne l’augmenteront du moins en aucune façon. Sachez que vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce grand chevalier, de qui le sage Merlin a prophétisé tant de choses, ce Don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d’avantage que dans les siècles passés, a ressuscité dans les siècles présents la chevalerie errante, déjà oubliée. Peut-être, par son moyen et par sa faveur, parviendrons-nous à être désenchantés, car c’est aux grands hommes que sont réservées les grandes prouesses. — Et quand même cela n’arriverait pas, répondit le déplorable Durandart d’une voix basse et éteinte, quand même cela n’arriverait pas, ô cousin, je dirai : patience, et battons les cartes. » Alors, se tournant sur le côté, il retomba dans son silence ordinaire, sans dire un mot de plus.

» En ce moment, de grands cris se firent entendre, ainsi que des pleurs accompagnés de profonds gémissements et de soupirs entrecoupés. Je tournai la tête, et vis, à travers les murailles de cristal, passer dans une autre salle une procession formée par deux files de belles damoiselles, toutes habillées de deuil avec des turbans blancs sur la tête, à la mode turque. Derrière les deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins à la gravité de sa contenance), également vêtue de noir, avec un voile blanc, si long et si étendu qu’il baisait la terre. Son turban était deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes ; elle avait les sourcils réunis, le nez un peu camard, la bouche grande, mais les lèvres colorées. Ses dents, qu’elle découvrait parfois, semblaient être clairsemées et mal rangées, quoique blanches comme des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de fine toile, et dans cette toile, à ce que je pus entrevoir, un cœur de chair de momie, tant il était sec et enfumé. Montésinos me dit que tous ces gens de la procession étaient les serviteurs de Durandart et de Bélerme, qui étaient enchantés avec leurs maîtres, et que la dernière personne, celle qui portait le cœur dans le mouchoir, était Bélerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et chantait, ou plutôt pleurait des chants funèbres sur le corps et le cœur pitoyable de son cousin. « Si elle vous a paru quelque peu laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu’elle en avait la réputation, c’est à cause des mauvais jours et des pires nuits qu’elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir à ses yeux battus et à son teint valétudinaire. Cette pâleur, ces cernes aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux femmes, car il y a bien des mois et même bien des années qu’il n’en est plus question pour elle, mais de l’affliction qu’éprouve son cœur à la vue de celui qu’elle porte incessamment à la main, et qui rappelle à sa mémoire la catastrophe de son malheureux amant. Sans cela, à peine serait-elle égalée en beauté, en grâce, en élégance, par la grande Dulcinée du Toboso, si renommée dans tous ces environs et dans le monde entier. »

« Halte-là ! m’écriai-je alors, seigneur Don Montésinos ; que votre grâce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute comparaison est odieuse, et qu’ainsi l’on ne doit comparer personne à personne. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce qu’elle est, madame Doña Bélerme ce qu’elle est et ce qu’elle a été, et restons-en là. — Seigneur Don Quichotte, me répondit-il, que votre grâce me pardonne. Je confesse que j’ai eu tort, et que j’ai mal fait de dire qu’à peine madame Dulcinée égalerait madame Bélerme, car il me suffisait d’avoir eu je ne sais quels vagues soupçons que votre grâce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plutôt que de la comparer à personne, si ce n’est au ciel même. »

« Cette satisfaction que me donna le grand Montésinos apaisa mon cœur, et me remit de l’agitation que j’avais éprouvée en entendant comparer ma dame avec Bélerme. — Je m’étonne même, dit alors Sancho, que votre grâce ait pu s’empêcher de monter sur l’estomac du bonhomme, de lui moudre les os à coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en laisser un poil au menton. — Non pas, ami Sancho, répondit Don Quichotte ; c’eût été mal à moi d’agir ainsi ; car nous sommes tous tenus de respecter les vieillards, même ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore lorsqu’ils le sont, et qu’ils sont enchantés par-dessus le compte. Je sais bien que nous ne sommes pas demeurés en reste l’un avec l’autre quant à beaucoup de questions et de réponses que nous nous sommes mutuellement adressées. »

Le cousin dit alors : « Je ne sais en vérité, seigneur Don Quichotte, comment votre grâce, depuis si peu de temps qu’elle est descendue là au fond, a pu voir tant de choses, a pu tant écouter et tant répondre. — Combien donc y a-t-il que je suis descendu ? demanda Don Quichotte. — Un peu plus d’une heure, répondit Sancho. — Cela ne se peut pas, répliqua Don Quichotte, car j’ai vu venir la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois autres matins, de manière qu’à mon compte je suis resté trois jours entiers dans ces profondeurs cachées à notre vue. — Mon maître doit dire vrai, répondit Sancho ; car, puisque toutes les choses qui lui sont arrivées sont venues par voie d’enchantement, peut-être ce qui nous a semblé une heure lui aura-t-il paru trois jours avec leurs nuits. — Ce sera cela sans doute, dit Don Quichotte. — Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin, votre grâce a-t-elle mangé pendant tout ce temps-là ? — Pas une bouchée, répondit Don Quichotte, et n’en ai pas senti la moindre envie. — Est-ce que les enchantés mangent ? dit le cousin. — Non, ils ne mangent pas, répondit Don Quichotte, et ne font pas non plus leurs grosses nécessités ; mais on croit néanmoins que les ongles, la barbe et les cheveux leur poussent. — Et dorment-ils, par hasard, les enchantés, mon seigneur ? demanda Sancho. — Non certes, répliqua Don Quichotte ; du moins pendant les trois jours que j’ai passés avec eux, aucun n’a fermé l’œil, ni moi non plus. — Alors, dit Sancho, le proverbe vient à point : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » Allez donc avec des enchantés qui jeûnent et qui veillent, et étonnez-vous de ne manger ni dormir tant que vous serez avec eux ! Mais pardonnez-moi, mon seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu’à présent, Dieu m’emporte, j’allais dire le diable, si je crois la moindre chose. — Comment donc ! s’écria le cousin, le seigneur Don Quichotte peut-il mentir ? mais, le voulût-il, il n’aurait pas eu le temps de composer et d’imaginer ce million de mensonges. — Oh ! je ne crois pas que mon maître mente, reprit Sancho. — Que crois-tu donc ? demanda Don Quichotte. — Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin, ou ces enchanteurs, qui ont enchanté toute cette brigade que votre grâce dit avoir vue et fréquentée là-bas, vous ont enchâssé dans la cervelle et dans la mémoire toute cette kyrielle que vous nous avez contée, et tout ce qui vous reste encore à nous dire. — Cela pourrait être, Sancho, répliqua Don Quichotte, mais cela n’est point ; car ce que j’ai conté, je l’ai vu de mes propres yeux et touché de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais t’apprendre à présent que, parmi les choses infinies et les merveilles sans nombre que me montra Montésinos (je te les conterai peu à peu et à leur temps dans le cours de notre voyage, car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois villageoises qui s’en allaient par ces fraîches campagnes sautant et cabriolant comme des chèvres ? Dès que je les vis, je reconnus que l’une était la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux autres ces mêmes paysannes qui venaient avec elle, et à qui nous parlâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montésinos s’il les connaissait ; il me répondit que non, mais qu’il imaginait que ce devaient être de grandes dames enchantées, qui avaient paru depuis peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point m’en étonner, puisqu’il y avait en cet endroit bien d’autres dames, des siècles passés et présents, enchantées sous d’étranges et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui versait le vin à Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne. »

Lorsque Sancho entendit parler ainsi son maître, il pensa perdre l’esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la vérité sur le feint enchantement de Dulcinée, dans lequel il avait été l’enchanteur, et dont il avait rendu témoignage, il acheva de reconnaître que son seigneur était décidément hors du bon sens, et fou de point en point. Aussi lui dit-il : « C’est en mauvaise heure et sous une mauvaise étoile que vous êtes descendu, mon cher patron, dans l’autre monde ; et maudit soit l’instant où vous avez rencontré ce seigneur Montésinos, qui vous a rendu à nous comme vous voilà. Pardieu, votre grâce était bien ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a donné, débitant des sentences et donnant des conseils à chaque pas, et non point à cette heure contant les plus énormes sottises qui se puissent imaginer. — Comme je te connais, Sancho, répondit Don Quichotte, je ne fais aucun cas de tes paroles. — Ni moi non plus des vôtres, répliqua Sancho, dussiez-vous me battre, dussiez-vous me tuer, pour celles que j’ai dites et pour celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous, à corriger et réformer votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes en paix, comment et à quoi avez-vous reconnu madame notre maîtresse ? — Je l’ai reconnue, répondit Don Quichotte, à ce qu’elle porte les mêmes habits qu’elle avait quand tu me l’as montrée. Je lui parlai, mais elle ne me répondit pas un mot ; au contraire, elle me tourna le dos, et s’enfuit si rapidement qu’une flèche d’arbalète ne l’aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l’aurais suivie, si Montésinos ne m’eût donné le conseil de n’en rien faire, disant que ce serait peine perdue, et que d’ailleurs l’heure s’approchait où il convenait que je sortisse de la caverne. Il ajouta que, dans les temps à venir, on me ferait savoir comment il fallait s’y prendre pour désenchanter lui, Bélerme, Durandart et tous ceux qui se trouvaient là. Mais ce qui me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai là-bas, ce fut qu’étant à causer sur ce sujet avec Montésinos, une des deux compagnes de la triste Dulcinée s’approcha de moi, sans que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit d’une voix basse et troublée : « Madame Dulcinée du Toboso baise les mains à votre grâce, et supplie votre grâce de lui faire celle de lui faire savoir comment vous vous portez ; et, comme elle se trouve dans un pressant besoin, elle supplie votre grâce, aussi instamment que possible, de vouloir bien lui prêter, sur ce jupon de basin tout neuf que je vous présente, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de vous les rendre dans un bref délai. » Une telle commission me surprit étrangement, et, me tournant vers le seigneur Montésinos : « Est-il possible, lui demandai-je, que les enchantés de haut rang souffrent le besoin ? — Croyez-moi, seigneur Don Quichotte, me dit-il, ce qu’on nomme le besoin se rencontre en tous lieux ; il s’étend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas même grâce aux enchantés. Puisque madame Dulcinée du Toboso envoie demander ces six réaux, et que le gage paraît bon, il n’y a rien à faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en quelque grand embarras. — Le gage, je ne le prendrai point, répondis-je ; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu’elle demande, car je n’ai sur moi que quatre réaux (ceux que tu me donnas l’autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l’aumône aux pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en disant : « Dites à votre dame, ma chère amie, que je ressens ses peines au fond de l’âme, et que je voudrais être un Fucar pour y porter remède ; qu’elle sache que je ne puis ni ne dois avoir bonne santé tant que je serai privé de son agréable vue et de sa discrète conversation, et que je la supplie, aussi instamment que je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que, lorsqu’elle y pensera le moins, elle entendra dire que j’ai fait un serment et un vœu, à la manière de celui que fit le marquis de Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva près d’expirer dans la montagne, c’est-à-dire, de ne point manger pain sur table, et de faire d’autres pénitences qu’il ajouta, jusqu’à ce qu’il l’eût vengé. Eh bien ! je ferai le vœu de ne plus m’arrêter et de courir les sept parties du monde, avec plus de ponctualité que ne le fit l’infant Don Pédro de Portugal, jusqu’à ce que je l’aie désenchantée. — Tout cela, et plus encore, votre grâce le doit à ma maîtresse, me répondit la demoiselle, » et prenant les quatre réaux, au lieu de me faire une révérence, elle fit une cabriole, telle, qu’elle sauta en l’air haut de deux aunes.

— Ô sainte Vierge ! s’écria Sancho en jetant un grand cri ; est-il possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la force des enchanteurs et des enchantements, qu’ils aient changé le bon jugement de mon seigneur en une si extravagante folie ! Ah ! seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que votre grâce veille sur soi, et songe à son honneur, et ne donne pas crédit à ces billevesées, qui vous troublent et vous dépareillent le sens commun. — C’est parce que tu m’aimes bien, Sancho, que tu parles de cette façon, dit Don Quichotte ; et, parce que tu n’as nulle expérience des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficulté te semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l’ai dit maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses que j’ai vues là-bas ; elles te feront croire celles que je viens de conter, et dont la vérité ne souffre ni réplique, ni dispute. »

CHAPITRE XXIV. Où l’on raconte mille babioles aussi impertinentes que nécessaires à la véritable intelligence de cette grande histoire.

Celui qui a traduit cette grande histoire de l’original écrit par son premier auteur, Cid Hamet Ben-Engeli, dit qu’en arrivant au chapitre qui suit l’aventure de la caverne de Montésinos, il trouva ces propres paroles écrites en marge, et de la main d’Hamet lui-même : « Je ne puis comprendre, ni me persuader qu’il soit réellement arrivé au valeureux Don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre. La raison en est que toutes les aventures arrivées jusqu’à présent ont été possibles et vraisemblables ; mais, quant à l’aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour véritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que Don Quichotte ait menti, lui, le plus véridique hidalgo et le plus noble chevalier de son temps, c’est impossible ; il n’eût pas dit un mensonge, dût-on le cribler de flèches. D’un autre côté, je considère qu’il raconta cette histoire avec toutes les circonstances ci-dessus rapportées, sans avoir pu fabriquer en si peu de temps un tel assemblage d’extravagances. Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n’est pas ma faute, et, sans affirmer qu’elle soit fausse ou qu’elle soit vraie, je l’écris. Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on tient pour certain qu’au moment de sa mort Don Quichotte se rétracta, et dit qu’il l’avait inventée parce qu’il lui sembla qu’elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu’il avait lues dans ses livres. » Cela dit, l’historien continue de la sorte :

Le cousin s’émerveilla aussi bien de l’audace de Sancho que de la patience de son maître, et jugea que de la joie qu’éprouvait celui-ci d’avoir vu sa dame Dulcinée du Toboso, même enchantée, lui était venue cette humeur bénigne qu’il montrait alors ; car autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains propos qui lui faisaient mériter d’être moulu sous le bâton. Réellement le cousin trouva qu’il avait été fort impertinent envers son seigneur, auquel il dit : « Quant à moi, seigneur Don Quichotte de la Manche, je donne pour bien employé le voyage que j’ai fait avec votre grâce, car j’y ai gagné quatre choses : la première, d’avoir connu votre grâce, ce que je tiens à grand honneur ; la seconde, d’avoir appris ce que renferme cette caverne de Montésinos ainsi que les transformations du Guadiana et des lagunes de Ruidéra, qui me serviront beaucoup pour l’Ovide espagnol que j’ai sur le métier ; la troisième, d’avoir découvert l’antiquité des cartes. On devait, en effet, s’en servir pour le moins à l’époque de l’empereur Charlemagne, suivant ce qu’on peut inférer des paroles que vous avez entendu dire à Durandart, lorsqu’après ce long discours que lui fit Montésinos, il s’éveilla en disant : « Patience, et battons les cartes. » Cette expression, cette façon de parler, il n’a pu l’apprendre étant enchanté, mais lorsqu’il était encore en France, et à l’époque dudit empereur Charlemagne. C’est une vérification qui me vient tout à point pour l’autre livre que je suis en train de composer, lequel s’intitule supplément à Virgile Polydore sur l’invention des antiquités. Je crois que, dans le sien, il a oublié de mentionner l’invention des cartes ; moi je l’indiquerai maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en citant pour autorité un auteur aussi grave, aussi véridique que le seigneur Durandart. La quatrième, c’est d’avoir appris avec certitude où est la source du fleuve Guadiana, jusqu’à présent ignorée de tout le monde. — Votre grâce a parfaitement raison, dit Don Quichotte ; mais je voudrais savoir, si Dieu vous fait la grâce qu’on vous accorde l’autorisation d’imprimer vos livres, ce dont je doute, à qui vous pensez les adresser. — Il y a des seigneurs et des grands en Espagne à qui l’on peut en faire hommage, répondit le cousin. — Pas beaucoup, reprit Don Quichotte, non point qu’ils n’en soient dignes, mais parce qu’ils ne veulent point accepter ces dédicaces pour ne pas être tenus à la reconnaissance qui semble due au travail et à la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant d’avantages, que, si j’osais dire de lui tout ce que je pense, j’éveillerais peut-être l’envie dans plus d’un cœur généreux. Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons où nous gîter cette nuit. — Non loin d’ici, dit le cousin, est un ermitage où fait sa demeure un ermite, qui, dit-on, a été soldat, et qui a la réputation d’être bon chrétien, homme de sens et fort charitable. Tout près de l’ermitage est une petite maison qu’il a bâtie lui-même ; bien qu’étroite, elle peut recevoir des hôtes. — Est-ce que par hasard cet ermite a des poules ? demanda Sancho. — Peu d’ermites en manquent, répondit Don Quichotte, car ceux d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux des déserts d’Égypte, qui s’habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de la terre. Mais n’allez pas entendre que, parce que je parle bien des uns, je parle mal des autres ; je veux seulement dire que les pénitences d’aujourd’hui n’ont plus la rigueur et l’austérité de celles d’autrefois ; mais tous les ermites n’en sont pas moins vertueux. Du moins c’est ainsi que je les juge, et, lorsque tout va de travers, l’hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que le pécheur public. »

Ils en étaient là quand ils virent venir à eux un homme à pied qui marchait en toute hâte, et chassait devant lui à grands coups de gaule un mulet chargé de lances et de hallebardes. En arrivant près d’eux il les salua et passa outre. « Brave homme, lui dit Don Quichotte, arrêtez-vous un peu ; il semble que vous allez plus vite que ce mulet n’en a l’envie. — Je ne puis m’arrêter, seigneur, répondit l’homme, car les armes que vous me voyez porter doivent servir demain ; ainsi je n’ai pas de temps à perdre : adieu donc. Mais, si vous voulez savoir pourquoi je porte ces armes, je pense m’héberger cette nuit dans l’hôtellerie qui est plus haut que l’ermitage, et si vous suivez le même chemin, vous me trouverez là, et je vous conterai des merveilles ; adieu encore un coup. » Cela dit, il poussa si bien le mulet que Don Quichotte n’eut pas le temps de lui demander quelles étaient ces merveilles qu’il avait à leur dire. Comme il était quelque peu curieux et tourmenté sans cesse du désir d’apprendre des choses nouvelles, il décida qu’on partirait à l’instant même, et qu’on irait passer la nuit à l’hôtellerie, sans toucher à l’ermitage où le cousin voulait s’arrêter. Ils montèrent donc à cheval, et suivirent tous les trois le chemin direct de l’hôtellerie. Le cousin proposa à Don Quichotte de passer à l’ermitage pour boire un coup. Dès que Sancho entendit cela, il y dirigea le grison, et Don Quichotte l’y suivit avec le cousin. Mais la mauvaise étoile de Sancho voulut que l’ermite ne fût pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite qu’ils trouvèrent dans l’ermitage. Ils lui demandèrent du meilleur cru. Elle répondit que son maître n’avait pas de vin, mais que, s’ils voulaient de l’eau à bon marché, elle leur en donnerait de grand cœur. « Si j’avais soif d’eau, répondit Sancho, il y a des puits sur la route où je l’aurais étanchée. Ah ! noces de Camache, abondance de la maison de don Diégo, combien de fois j’aurai encore à vous regretter ! »

Ils sortirent alors de l’ermitage, et piquèrent du côté de l’hôtellerie. À quelque distance, ils rencontrèrent un jeune garçon qui cheminait devant eux, non très-vite, de façon qu’ils l’eurent bientôt rattrapé. Il portait sur l’épaule son épée comme un bâton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses chausses, son manteau court et quelques chemises. Il était vêtu d’un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la mode de la cour. Son âge pouvait être de dix-huit à dix-neuf ans ; il avait la figure joviale, la démarche agile, et s’en allait chantant des Séguidillas pour charmer l’ennui et la fatigue du chemin. Quand ils arrivèrent auprès de lui, il achevait d’en chanter une que le cousin retint par cœur, et qui disait : « À la guerre me conduit ma nécessité ; si j’avais de l’argent, je n’irais pas en vérité. »

Le premier qui lui parla fut Don Quichotte : « Vous cheminez bien à la légère, seigneur galant, lui dit-il ; et de quel côté ? que nous le sachions, s’il vous plaît de le dire. — Cheminer si à la légère, répondit le jeune homme, c’est à cause de la chaleur et de la pauvreté ; et où je vais, c’est à la guerre. — Comment ! la pauvreté, s’écria Don Quichotte ; la chaleur, c’est plus croyable. — Seigneur, répliqua le jeune garçon, je porte dans ce paquet des grègues de velours, accompagnées de ce pourpoint : si je les use sur la route, je ne pourrai pas m’en faire honneur dans la ville, et je n’ai pas de quoi en acheter d’autres. Pour cette raison, aussi bien que pour me donner de l’air, je marche comme vous voyez jusqu’à ce que je rejoigne des compagnies d’infanterie qui sont à douze lieues d’ici, et dans lesquelles je m’engagerai. Je ne manquerai pas alors d’équipages pour cheminer jusqu’au point d’embarquement qu’on dit être Carthagène ; j’aime mieux avoir le roi pour maître et seigneur, et le servir à la guerre, que de servir quelque ladre à la cour. — Mais votre grâce a-t-elle du moins une haute paie ? demanda le cousin. — Ah ! répondit ce jeune homme, si j’avais servi quelque grand d’Espagne ou quelque personnage important, à coup sûr elle ne me manquerait pas. Voilà ce que c’est que de servir en bonne condition ; de la table des pages, on devient enseigne ou capitaine, ou l’on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre malheureux, je n’ai jamais servi que des solliciteurs de places, des gens de rien, venus on ne sait d’où, qui mettent leurs valets à la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer l’empois d’un collet il faut dépenser la moitié de ses gages. On tiendrait vraiment à miracle qu’un page d’aventure attrapât la moindre fortune. — Mais, par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda Don Quichotte, est-il possible que, pendant les années que vous avez servi, vous n’ayez pu seulement attraper quelque livrée ? — On m’en a donné deux, répondit le page ; mais, de même qu’à celui qui quitte un couvent avant d’y faire profession, on ôte la robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de même mes maîtres me rendaient les miens, dès qu’ils avaient fini les affaires qui les appelaient à la cour, et reprenaient les livrées qu’ils ne m’avaient données que par ostentation. — Notable vilenie ! s’écria Don Quichotte. Mais toutefois félicitez-vous d’avoir quitté la cour avec une aussi bonne intention que celle qui vous pousse. Il n’y a rien en effet sur la terre de plus honorable et de plus profitable à la fois que de servir Dieu d’abord, puis son roi et seigneur naturel, principalement dans le métier des armes, par lesquelles on obtient, sinon plus de richesse, au moins plus d’honneur que par les lettres, comme je l’ai déjà dit mainte et mainte fois. S’il est vrai que les lettres ont plus fondé de majorats que les armes, ceux des armes ont je ne sais quoi de supérieur à ceux des lettres, et je sais bien quoi de noble et d’éclatant qui leur fait surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire à présent, gardez-le bien en votre mémoire, car vous y trouverez grand profit, et grand soulagement dans les peines du métier : c’est que vous éloigniez votre imagination de tous les événements funestes qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu qu’elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On demandait à Jules-César, ce vaillant empereur romain, quelle était la meilleure mort. « La subite et l’imprévue, » répondit-il. Bien que cette réponse soit d’un gentil, privé de la connaissance du vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d’échapper au sentiment naturel à l’homme. Que l’on vous tue à la première rencontre, soit d’une décharge d’artillerie, soit des éclats d’une mine qui saute, qu’importe ? c’est toujours mourir, et la besogne est faite. Suivant Térence, mieux sied au soldat d’être mort dans la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat acquiert juste autant de renommée qu’il montre d’obéissance envers ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez garde, mon fils, qu’il sied mieux au soldat de sentir la poudre que le musc, et si la vieillesse vous atteint dans cet honorable métier, fussiez-vous couvert de blessures, estropié, boiteux, du moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la pauvreté même ne pourra en obscurcir l’éclat. D’ailleurs, on s’occupe à présent de soulager et de nourrir les soldats vieux et estropiés ; car il ne serait pas bien que l’on fît avec eux comme font ceux qui donnent la liberté à leurs nègres quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous le titre d’affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la mort seule pourra les affranchir. Quant à présent, je ne veux rien vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval jusqu’à l’hôtellerie ; vous y souperez avec moi, et demain matin vous continuerez votre voyage ; puisse Dieu vous le donner aussi bon que vos désirs le méritent ! »

Le page refusa l’invitation de la croupe, mais il accepta celle du souper à l’hôtellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit à lui-même : « Diable soit de mon seigneur ! est-il possible qu’un homme qui sait dire tant et de si belles choses, comme celles qu’il vient de débiter, dise avoir vu les bêtises impossibles qu’il raconte de la caverne de Montésinos ? Allons, il faut en prendre son parti. » Ils arrivèrent bientôt après à l’hôtellerie, au moment où la nuit tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se réjouit de voir que son maître la prenait pour une hôtellerie véritable, et non pour un château, comme il en avait l’habitude.

À peine furent-ils entrés, que Don Quichotte s’informa, auprès de l’hôtelier, de l’homme aux lances et aux hallebardes. L’autre lui répondit qu’il était dans l’écurie à ranger son mulet. Le cousin et Sancho en firent autant de leurs ânes, laissant à Rossinante le haut bout et la meilleure mangeoire de l’écurie.

CHAPITRE XXV. Où l’on rapporte l’aventure du braiment et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les mémorables divinations du singe devin.

Don Quichotte grillait, comme on dit, d’impatience d’apprendre les merveilles promises par l’homme aux armes. Il alla le chercher où l’hôtelier lui avait indiqué qu’il était, et, l’ayant trouvé, il le pria de lui dire sur-le-champ ce qu’il devait lui dire plus tard, à propos des questions qui lui avaient été faites en chemin. L’homme répondit : « Ce n’est pas si vite, ni sur les pieds, qu’il faut entendre le récit de mes merveilles. Que votre grâce, mon bon seigneur, me laisse d’abord achever de panser ma bête ; après quoi je vous dirai des choses qui vous étonneront. — Si ce n’est que cela, reprit Don Quichotte, je vais vous aider. » Aussitôt il se mit à vanner l’orge et à nettoyer la mangeoire, humilité qui obligea l’homme à lui conter de bonne grâce ce qu’il lui demandait. Ils s’assirent donc côte à côte sur un banc de pierre, et l’homme aux hallebardes, ayant pour sénat et pour auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l’hôtelier, commença de la sorte :

« Il faut que vous sachiez, seigneurs, que dans un village qui est à quatre lieues et demie de cette hôtellerie, il arriva qu’un regidor du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce qui serait trop long à conter, perdit un âne, et quelques diligences que fît ce regidor pour retrouver l’animal, il n’en put venir à bout. Quinze jours étaient déjà passés, selon le bruit public, depuis que l’âne avait quitté la maison, lorsque, étant sur la place, le regidor perdant vit venir à lui un autre regidor du même village. « Donnez-moi mes étrennes, compère, dit celui-ci, votre âne est retrouvé. — Très-volontiers, compère, répondit l’autre, mais sachons d’abord où l’âne a reparu ? — Dans le bois de la montagne, reprit le trouveur ; je l’ai vu ce matin, sans bât, sans harnais, et si maigre que c’était une pitié de le voir. J’ai voulu le chasser devant moi et vous le ramener, mais il est déjà si sauvage, que dès que j’ai voulu l’approcher, il s’est sauvé en courant dans le plus épais du bois. S’il vous plaît que nous retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette bourrique à la maison, et je reviens tout de suite. — Vous me ferez grand plaisir, répondit le maître de l’âne, et je tâcherai de vous rendre le service en même monnaie. » C’est avec toutes ces circonstances et de la même manière que je vous conte l’histoire, que la racontent tous ceux qui sont au fait de la vérité. Finalement, les deux regidors, à pied, et bras dessus bras dessous, s’en allèrent au bois ; mais quand ils furent arrivés à l’endroit où ils pensaient trouver l’âne, ils ne le trouvèrent pas, et quelque soin qu’ils missent à le chercher, ils ne purent le découvrir dans tous les environs. Voyant que l’animal ne paraissait point, le regidor qui l’avait vu dit à l’autre : « Écoutez, compère ; je viens d’imaginer une ruse, au moyen de laquelle nous finirons par découvrir la bête, fût-elle cachée non dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais braire à merveille, et si vous avez aussi quelque peu de ce talent, tenez l’affaire pour conclue. — Quelque peu, dites-vous, compère ? reprit l’autre. Oh ! pardieu, j’espère bien que personne n’aurait à m’en revendre, pas même les ânes en chair et en os. — C’est ce que nous allons voir, répondit le second regidor, car j’ai résolu que vous alliez d’un côté de la montagne et moi de l’autre, de façon que nous en fassions le tour, et que nous la parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez et je brairai aussi, et il n’est pas possible que l’âne ne nous entende et ne nous réponde, s’il est encore dans le bois de la montagne. — En vérité, compère, s’écria le maître de l’âne, la ruse est excellente et digne de votre grand génie. » Aussitôt ils se séparèrent, et, suivant la convention, chacun prit de son côté ; mais presque en même temps, ils se mirent tous deux à braire, et trompés chacun par le cri de l’autre, ils accoururent se chercher, croyant avoir trouvé l’âne. Quand le perdant vit son compère : « Est-il possible, s’écria-t-il, que ce ne soit pas mon âne que j’ai entendu braire ? — Non, ce n’est que moi, répondit l’autre. — Eh bien, compère, reprit le premier, j’affirme que de vous à un âne il n’y a aucune différence, quant à ce qui est de braire, car de ma vie je n’avais vu ni entendu chose plus semblable et plus parfaite. — Sans vous flatter, répondit l’inventeur de la ruse, ces louanges vous appartiennent plus qu’à moi, compère. Par le Dieu qui m’a créé, vous pourriez céder deux points au plus habile brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les notes aiguës viennent bien en mesure, les suspensions sont nombreuses et précipitées ; enfin je me tiens pour vaincu, et vous rends la palme en ce rare talent d’agrément. — Eh bien ! répliqua le maître de l’âne, je m’estimerai désormais davantage, et je croirai savoir quelque chose, puisque j’ai quelque talent ; mais, en vérité, quoique je crusse fort bien braire, je n’avais jamais imaginé que ce fût avec la perfection que vous dites. — J’ajoute encore, reprit le second, qu’il y a de rares talents perdus dans le monde, et qui sont mal employés chez ceux qui ne savent pas s’en servir. — Quant aux nôtres, répondit le maître de l’âne, ils ne peuvent guère servir que dans les occasions comme celle qui nous occupe ; encore plaise à Dieu qu’ils nous y soient de quelque utilité. » Cela dit, ils se séparèrent de nouveau, et se remirent à braire ; mais à chaque pas ils se trompaient mutuellement et venaient se rejoindre, jusqu’à ce qu’ils convinrent, pour reconnaître que c’étaient eux et non l’âne, de braire deux fois coup sur coup. Après cela, et redoublant sans cesse les braiments, ils parcoururent toute la montagne sans que l’âne perdu répondît, même par signes. Mais comment aurait-il pu répondre, l’infortuné, puisqu’ils le trouvèrent au plus profond du bois, mangé par les loups ! Quand son maître le vit : « Je m’étonnais, s’écria-t-il, qu’il n’eût pas répondu ; car, à moins d’être mort, il n’aurait pas manqué de braire en nous entendant, ou bien ce n’eût pas été un âne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de grâce, compère, je tiens pour bien employée la peine que j’ai prise à le chercher, quoique je l’aie trouvé mort. — Nous sommes à deux de jeu, compère, répondit l’autre ; car si le curé chante bien, aussi bien fait l’enfant de chœur. » Après cela, ils s’en revinrent tristes et enroués au village, où ils contèrent à leurs voisins, amis et connaissances, tout ce qui leur était arrivé à la recherche de l’âne ; chacun d’eux vantant à l’envi la grâce qu’avait l’autre à braire. Tout cela se sut et se répandit dans les villages circonvoisins. Or le diable, qui ne dort jamais, aime tellement à semer des pailles en l’air, à souffler partout la discorde et les querelles, qu’il s’est avisé de faire que les gens des autres villages, quand ils voient quelqu’un du nôtre, se mettent à braire, comme pour lui jeter au nez le braiment de nos régidors. Les polissons s’en sont mêlés, ce qui est pire que si tous les démons de l’enfer se fussent donné le mot, et le braiment s’est enfin si bien répandu d’un village à l’autre, que les habitants de celui du braiment sont connus et distingués partout comme les nègres parmi les blancs. Les malheureuses suites de cette plaisanterie sont allées si loin, que maintes fois les raillés sont sortis contre les railleurs, à main armée et bataillons formés, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse en empêcher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois que demain ou après-demain, les gens de mon village, qui est celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre pays, à deux lieues du nôtre, et l’un de ceux qui nous persécutent le plus. C’est pour les armer convenablement que je viens d’acheter ces lances et ces hallebardes. Voilà les merveilles que j’avais à vous raconter ; si elles ne vous ont point paru telles, je n’en sais pas d’autres. » Et le bonhomme finit de la sorte son récit.

En cet instant parut à la porte de l’hôtellerie un homme tout habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint. « Seigneur hôte, dit-il à haute voix, y a-t-il place au logis ? voici venir le singe devin, et le spectacle de la délivrance de Mélisandre. — Mort de ma vie ! s’écria l’hôtelier, puisque voici le seigneur maître Pierre, nous sommes sûrs d’une bonne soirée. » J’avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l’œil gauche et presque la moitié de la joue cachés sous une emplâtre de taffetas vert, ce qui indiquait que tout ce côté de la figure était malade. « Soyez le bienvenu, seigneur maître Pierre, continua l’hôtelier. Mais où sont donc le singe et le théâtre, je ne les vois pas ? — Ils seront bientôt ici, répondit l’homme de chamois ; j’ai seulement pris les devants, pour savoir s’il y aurait place. — Je l’ôterais au duc d’Albe en personne, répondit l’hôtelier, pour la donner à maître Pierre. Amenez les tréteaux et le singe, il y a cette nuit des gens dans l’hôtellerie qui paieront pour la vue des uns, et pour les talents de l’autre. — À la bonne heure, répliqua l’homme à l’emplâtre, je baisserai les prix, et, pourvu que j’y trouve mon écot, je me tiendrai pour bien payé. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette où viennent le singe et le théâtre. » Cela dit, il sortit de l’hôtellerie.

Don Quichotte demanda aussitôt à l’hôtelier qui était ce maître Pierre, quel théâtre et quel singe il menait avec lui. « C’est, répondit l’hôtelier, un fameux joueur de marionnettes, qui se promène depuis quelque temps dans cette partie de la Manche aragonaise, montrant un spectacle de Mélisandre délivrée par le fameux Don Gaïferos, qui est bien l’une des meilleures histoires et des mieux représentées qu’on ait vues depuis longues années dans ce coin du royaume. Il mène aussi un singe de la plus rare habileté qu’on ait vue parmi les singes, et qu’on ait imaginée parmi les hommes. Si on lui fait une question, il écoute attentivement ce qu’on lui demande, saute aussitôt sur l’épaule de son maître, et, s’approchant de son oreille, il lui fait la réponse à la question : laquelle réponse maître Pierre répète sur-le-champ tout haut. Il parle beaucoup plus des choses passées que des choses à venir, et, bien qu’il ne rencontre pas juste à tout coup, le plus souvent il ne se trompe pas, de façon qu’il nous fait croire qu’il a le diable dans le corps. On paie deux réaux par question, si le singe répond…, je veux dire si son maître répond pour lui, après qu’il lui a parlé à l’oreille. Aussi croit-on que ce maître Pierre est fort riche. C’est un galant homme, comme on dit en Italie, un bon compagnon, qui se donne la meilleure vie du monde. Il parle plus que six, boit plus que douze, et tout cela aux dépens de sa langue, de son singe, et de son théâtre. »

En ce moment, maître Pierre revint, conduisant sur une charrette les tréteaux et le singe, qui était grand et sans queue, avec les fesses de feutre, mais non de méchante mine. À peine Don Quichotte l’eut-il vu, qu’il demanda : « Dites-moi, seigneur devin, quel peje pigliamo ? qu’arrivera-t-il de nous ? Tenez, voilà mes deux réaux. » Et il ordonna à Sancho de les donner à maître Pierre. Celui-ci répondit pour le singe. « Seigneur, dit-il, cet animal ne répond pas et ne donne aucune nouvelle des choses à venir ; des choses passées, il en sait quelque peu, et des présentes à l’avenant. — Par la jarni, s’écria Sancho, si je donnais une obole pour qu’on me dît ce qui m’est arrivé ! car, qui peut le savoir mieux que moi ! et payer pour qu’on me dise ce que je sais, ce serait une grande bêtise. Mais puisqu’il sait les choses présentes, voici mes deux réaux, et dites-moi, seigneur singissime, qu’est-ce que fait en ce moment ma femme Thérèse Panza ? à quoi s’occupe-t-elle ? » Maître Pierre ne voulut pas prendre l’argent. « Je ne fais pas payer à l’avance, dit-il, et ne reçois le prix qu’après le service ; » puis, il frappa de la main droite deux coups sur son épaule gauche. Le singe y sauta d’un seul bond, et, approchant la bouche de l’oreille de son maître, il se mit à claquer des dents avec beaucoup de rapidité. Quand il eut fait cette grimace pendant la durée d’un credo, d’un autre bond il sauta par terre. Alors maître Pierre accourut s’agenouiller devant Don Quichotte, et, lui prenant les jambes dans ses bras : « J’embrasse ces jambes, s’écria-t-il, comme si j’embrassais les deux colonnes d’Hercule, ô ressusciteur insigne de l’oubliée chevalerie errante ! ô jamais dignement loué chevalier Don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui tombent, bras de ceux qui sont tombés, consolation de tous les malheureux ! »

Don Quichotte resta stupéfait, Sancho ébahi, le cousin frappé d’admiration et le page de frayeur, l’hôtelier immobile, l’homme au braiment bouche béante, et finalement, les cheveux dressèrent sur la tête à tous ceux qui avaient entendu parler le joueur de marionnettes. Celui-ci continua sans se troubler : « Et toi, ô bon Sancho Panza, le meilleur écuyer du meilleur chevalier de ce monde, réjouis-toi ; ta bonne femme Thérèse se porte bien, et s’occupe à l’heure qu’il est à peigner une livre de chanvre, à telles enseignes qu’à son côté gauche est un pot égueulé, qui tient une bonne pinte de vin, avec lequel elle se délasse, et qui lui fait compagnie dans sa besogne. — Oh ! pour cela, je le crois bien, répondit Sancho, car c’est une vraie bienheureuse, et, si elle n’était pas jalouse, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui fut, suivant mon seigneur, une femme très-entendue, très-bonne ménagère ; et ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, bien qu’aux dépens de leurs héritiers. — Maintenant je répète, s’écria Don Quichotte, que celui qui lit et voyage beaucoup apprend et voit beaucoup. Comment, en effet, serait-on parvenu jamais à me persuader qu’il y a dans le monde des singes qui devinent, ainsi que je viens de le voir avec mes propres yeux ? car je suis bien ce même Don Quichotte de la Manche que ce bon animal vient de nommer, sauf toutefois qu’il s’est un peu trop étendu sur mes louanges. Mais, tel que je sois, je rends grâce au ciel qui m’a doué d’un caractère doux et compatissant, toujours porté à faire bien à tous et mal à personne. — Si j’avais de l’argent, dit le page, je demanderais au seigneur singe ce qui doit m’arriver dans le voyage que j’entreprends. — J’ai déjà dit, répliqua maître Pierre, qui venait de se relever et de quitter les pieds de Don Quichotte, que cette bête ne répond point sur les choses à venir. Si elle y répondait, il importerait peu que vous n’eussiez pas d’argent, car, pour le service du seigneur Don Quichotte, ici présent, j’oublierais tous les intérêts du monde. Et maintenant, pour lui faire plaisir et m’acquitter envers lui, je veux monter mon théâtre et divertir gratis tous ceux qui se trouvent dans l’hôtellerie. » À ces mots, l’hôtelier, ne se sentant pas de joie, indiqua la place où l’on pourrait commodément élever le théâtre, ce qui fut fait en un instant.

Don Quichotte n’était pas fort satisfait des divinations du singe, car il lui semblait hors de croyance qu’un singe devinât ni les choses futures, ni les choses passées. Aussi, tandis que maître Pierre ajustait les pièces de son théâtre, il se retira avec Sancho dans un coin de l’écurie, où, sans pouvoir être entendu de personne, il lui dit : « Écoute, Sancho, j’ai bien mûrement considéré l’étrange talent de ce singe, et je m’imagine que ce maître Pierre, son maître, aura sans doute fait quelque pacte exprès ou tacite avec le diable. — Si la pâte est épaisse et faite par le diable, dit Sancho, cela fera, je suppose, un pain fort sale. Mais quel profit peut trouver maître Pierre à manier ces pâtes ? — Tu ne m’as pas compris, Sancho, reprit Don Quichotte, je veux dire que maître Pierre doit avoir fait quelque arrangement avec le démon, pour que celui-ci mette ce talent dans le corps du singe, qui lui fera gagner sa vie, et, quand il sera riche, il livrera en échange son âme au démon, chose que vise et poursuit toujours cet universel ennemi du genre humain. Ce qui me fait croire cela, c’est de voir que le singe ne répond qu’aux choses passées ou présentes, et la science du diable, en effet, ne s’étend pas plus loin. Les choses à venir, il ne les sait pas, si ce n’est par conjecture, et encore fort rarement ; à Dieu seul est réservée la connaissance des temps ; pour lui il n’y a ni passé, ni futur ; tout est présent. S’il en est ainsi, il est clair que ce singe ne parle qu’avec l’aide du diable, et je suis étonné qu’on ne l’ait pas traduit déjà devant le saint-office, pour l’examiner et tirer à clair en vertu de quel pouvoir il devine les choses. Je suis en effet certain que ce singe n’est point astrologue, et que ni lui ni son maître ne savent ce qu’on appelle dresser ces figures judiciaires, si à la mode maintenant en Espagne, qu’il n’y a pas une femmelette, pas un petit page, pas un savetier, qui ne se piquent de savoir dresser une figure, comme s’il s’agissait de relever une carte tombée par terre, compromettant ainsi par leur ignorance et leurs mensonges la merveilleuse vérité de la science. Je connais une dame qui demanda à l’un de ces tireurs d’horoscope si une petite chienne de manchon qu’elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, en quel nombre et de quelle couleur seraient ses petits. Le seigneur astrologue, après avoir dressé sa figure, répondit que la bichonne deviendrait pleine, et qu’elle mettrait bas trois petits chiens, l’un vert, l’autre rouge, et le troisième bariolé, pourvu que la bête conçût entre onze et douze heures de la nuit ou du jour, et que ce fût le lundi ou le samedi. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de deux jours la chienne mourut d’indigestion, et le seigneur dresseur de figures demeura fort en crédit dans l’endroit en qualité d’astrologue, comme le sont presque tous ces gens-là. — Cependant, reprit Sancho, je voudrais que votre grâce priât maître Pierre de demander à son singe si ce qui vous est arrivé dans la caverne de Montésinos est bien vrai, car il m’est avis, soit dit sans vous offenser, que tout cela ne fut que mensonge et hâblerie, ou, du moins, choses purement rêvées. — Tout est possible, répondit Don Quichotte ; mais je ferai ce que tu me conseilles, bien qu’il doive m’en rester je ne sais quel scrupule. »

Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher Don Quichotte pour lui dire que son théâtre était monté, et prier sa grâce de venir le voir, car c’était une chose digne d’être vue. Don Quichotte lui communiqua sa pensée, et le pria de demander sur-le-champ à son singe si certaines choses qui lui étaient arrivées dans la caverne de Montésinos étaient rêvées ou véritables, parce qu’il lui semblait qu’elles tenaient du songe et de la réalité. Maître Pierre, sans répondre un mot, alla chercher son singe, et, se plaçant devant Don Quichotte et Sancho : « Attention, seigneur singe, dit-il ; ce gentilhomme veut savoir si certaines choses qui lui sont arrivées dans une caverne appelée de Montésinos sont fausses ou vraies. » Puis il lui donna le signal ordinaire, et le singe ayant sauté sur son épaule gauche et fait mine de lui parler à l’oreille, maître Pierre dit aussitôt : « Le singe dit que les choses que votre grâce a vues ou faites dans la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voilà tout ce qu’il sait, et rien de plus, à propos de cette question. Mais si votre grâce veut en savoir davantage, vendredi prochain il répondra à tout ce qui lui sera demandé. Quant à présent, il a perdu sa vertu divinatoire, et il ne la retrouvera plus que vendredi. — Ne le disais-je pas, s’écria Sancho, que je ne pouvais m’imaginer que tout ce que votre grâce, mon seigneur, a conté des événements de la caverne fût vrai, pas même la moitié ? — L’avenir le dira, Sancho, répondit Don Quichotte, car le temps, découvreur de toutes choses, n’en laisse aucune qu’il ne traîne à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais c’est assez ; allons voir le théâtre du bon maître Pierre, car je m’imagine qu’il doit offrir quelque curiosité. — Comment donc, quelque curiosité ! répliqua maître Pierre ; plus de soixante mille en renferme ce mien théâtre. Je le dis à votre grâce, mon seigneur Don Quichotte, c’est une des choses les plus dignes d’être vues que le monde possède aujourd’hui, et operibus credite, non verbis. Allons ! la main à la besogne ! il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire, beaucoup à dire et beaucoup à montrer. »

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