L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 29)
Don Quichotte et Sancho, obéissant à l’invitation, gagnèrent l’endroit où le théâtre de marionnettes était déjà dressé et découvert, garni d’une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher derrière les tréteaux, car c’est lui qui faisait jouer les figures de la mécanique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre, pour servir d’interprète et expliquer les mystères de la représentation. Celui-ci tenait à la main une baguette, avec laquelle il désignait les figures qui paraissaient sur la scène. Quand donc tous les gens qui se trouvaient dans l’hôtellerie se furent placés en face du théâtre, bon nombre sur leurs pieds, et quand Don Quichotte, Sancho, le page et le cousin se furent arrangés dans les meilleures places, le trucheman commença à dire ce qu’entendra ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.
CHAPITRE XXVI. Où se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes, avec d’autres choses fort bonnes en vérité.
Tous se turent, Tyriens et Troyens ; je veux dire, tous les gens qui avaient les yeux fixés sur le théâtre étaient, comme on dit, pendus à la bouche de l’explicateur de ses merveilles, quand on entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales, sonner des trompettes, et jouer de l’artillerie, dont le bruit fut bientôt passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle, et dit : « Cette histoire véritable, qu’on représente ici devant vos grâces, est tirée mot pour mot des chroniques françaises et des romances espagnols, qui passent de bouche en bouche, et que répètent les enfants au milieu des rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur Don Gaïferos à son épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de Sansueña ; ainsi s’appelait alors celle qui s’appelle aujourd’hui Saragosse. Voyez maintenant ici comment Don Gaïferos est à jouer au trictrac, suivant ce que dit la chanson : « Au trictrac joue Don Gaïferos oubliant déjà Mélisandre. » Ce personnage qui paraît par là, avec la couronne sur la tête et le sceptre à la main, c’est l’empereur Charlemagne, père putatif de cette Mélisandre, lequel, fort courroucé de voir la négligence et l’oisiveté de son gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle véhémence et quelle vivacité il le gronde ; on dirait qu’il veut lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions ; il y a même des auteurs qui rapportent qu’il les lui donna, et bien appliqués. Et, après lui avoir dit toutes sortes de choses au sujet du péril que courait son honneur s’il n’essayait de délivrer son épouse, il lui dit, dit-on : « Je vous en ai dit assez, prenez-y garde. » Maintenant, voyez comment l’empereur tourne le dos, et laisse Don Gaïferos tout dépité, et comment celui-ci, bouillant de colère, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en toute hâte, et prie Don Roland, son cousin, de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et s’offre à lui tenir compagnie dans la difficile entreprise où il se jette ; mais le vaillant et courroucé Gaïferos ne veut point accepter son offre ; au contraire, il dit que seul il est capable de délivrer sa femme, fût-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre ; et là-dessus, il va revêtir ses armes pour se mettre en route sur-le-champ.
« Maintenant, que vos grâces tournent les yeux du côté de cette tour qui paraît là-bas. On suppose que c’est une des tours de l’alcazar de Saragosse, qui s’appelle aujourd’hui l’Aljaféria. Cette dame, qui se montre à ce balcon, habillée à la moresque, est la sans pareille Mélisandre, laquelle venait mainte et mainte fois regarder par là le chemin de France, et, tournant l’imagination vers Paris et son époux, se consolait ainsi de son esclavage. À présent, vous allez voir arriver une nouvelle aventure, que vous n’avez peut-être jamais vue arriver. Ne voyez-vous pas ce More, qui, silencieux et le doigt sur la bouche, s’avance à pas de loup derrière Mélisandre ? Eh bien ! voyez comment il lui donne un baiser sur les lèvres, et comment elle se dépêche de cracher et de les essuyer avec la manche de sa blanche chemise, comment elle se lamente, et de désespoir s’arrache ses beaux cheveux, comme s’ils avaient à se reprocher la faute du maléfice. Voyez aussi comment ce grave personnage à turban, qui se promène dans ces corridors, est le roi Marsilio de Sansueña, lequel a vu l’insolence du More, et bien que ce More soit un de ses parents et son grand favori, il ordonne aussitôt qu’on l’arrête, et qu’on lui donne deux cents coups de fouet, en le conduisant par les rues de la ville, avec le crieur devant et les alguazils derrière. Voyez par ici comment on sort pour exécuter la sentence, bien que la faute ait à peine été mise à exécution ; car, parmi les Mores, il n’y a point de confrontation de parties, de témoignages et d’appel, comme parmi nous. — Enfant, enfant, s’écria Don Quichotte à cet endroit, suivez votre histoire en ligne droite, et ne vous égarez pas dans les courbes et les transversales ; pour tirer au clair une vérité, il faut bien des preuves et des contre-preuves. » Alors maître Pierre ajouta du dedans : « Petit garçon, ne te mêle point de ce qui ne te regarde pas ; mais fais ce que te commande ce bon seigneur ; ce sera le plus prudent de beaucoup ; et continue à chanter en plain-chant, sans te mettre dans le contre-point, car le fil casse par le plus menu. — Je ferai comme vous dites, répondit le jeune garçon, » et il continua de la sorte :
« Cette figure, qui paraît à cheval de ce côté, enveloppée d’un grand manteau gascon, est celle de Don Gaïferos lui-même, qu’attendait son épouse, laquelle, déjà vengée de l’audace du More amoureux, s’est remise avec un visage plus serein au balcon de la tour. Elle parle à son époux, croyant que c’est quelque voyageur ; et lui tient tous les propos de ce romance qui dit : « Chevalier, si vous allez en France, informez-vous de Gaïferos, » et je n’en cite rien de plus, parce que c’est de la prolixité que s’engendre l’ennui. Il suffit de voir comment Don Gaïferos se découvre, et par les transports de joie auxquels se livre Mélisandre, elle nous fait comprendre qu’elle l’a reconnu, surtout maintenant que nous la voyons se glisser du balcon pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux. Mais, ô l’infortunée ! voilà que le pan de sa jupe s’est accroché à l’un des fers du balcon, et la voilà suspendue en l’air, sans pouvoir atteindre le sol. Mais voyez comment le ciel miséricordieux nous envoie son secours dans les plus pressants besoins ! Don Gaïferos s’approche, et, sans s’occuper s’il déchirera le riche jupon, il la prend, la tire, et la fait par force descendre à terre ; puis, d’un tour de main, il la pose sur la croupe de son cheval, jambe de-ci, jambe de-là, comme un homme, et lui recommande de le tenir fortement pour ne pas tomber, en lui passant les bras derrière le dos, de manière à les croiser sur sa poitrine, car madame Mélisandre n’était pas fort habituée à semblable façon de cavalcader. Voyez aussi comment le cheval témoigne par ses hennissements qu’il est ravi d’avoir sur le dos la charge de vaillance et de beauté qu’il porte en son maître et en sa maîtresse. Voyez comment ils tournent bride pour s’éloigner de la ville, et avec quelle joie empressée ils prennent la route de Paris. Allez en paix, ô paire sans pair de véritables amants ! arrivez sains et saufs dans votre patrie bien-aimée, sans que la fortune mette aucun obstacle à votre heureux voyage ! Que les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir, dans la paix du bonheur, des jours, longs comme ceux de Nestor, qui vous restent à vivre ! » En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix : « Terre à terre, mon garçon, dit-il, ne te perds pas dans les nues, toute affectation est vicieuse. » L’interprète continua sans rien répondre : « Il ne manqua pas d’yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui virent la descente et la montée de Mélisandre, et qui en donnèrent connaissance au roi Marsilio, lequel ordonna sur-le-champ de battre la générale. Voyez avec quel empressement on obéit, et comment toute la ville semble s’écrouler sous le bruit des cloches qui sonnent dans toutes les tours des mosquées. — Oh ! pour cela non, s’écria Don Quichotte ; quant aux cloches, maître Pierre se trompe lourdement, car, chez les Mores, on ne fait pas usage de cloches, mais de timbales, et d’une espèce de dulzaïna qui ressemble beaucoup à nos clairons. Faire sonner les cloches à Sansueña, c’est à coup sûr une grande étourderie. » Maître Pierre, entendant cela, cessa de sonner, et dit : « Que votre grâce, seigneur Don Quichotte, ne fasse point attention à ces enfantillages, et n’exige pas qu’on mène les choses si bien par le bout du fil, qu’on ne puisse le trouver. Est-ce qu’on ne représente point par ici mille comédies pleines de sottises et d’extravagances, qui fournissent pourtant une heureuse carrière, et sont écoutées avec applaudissements, avec admiration, avec transports ? Continue, petit garçon, et laisse dire ; pourvu que je remplisse ma poche, que m’importe de représenter plus de sottises que le soleil n’a d’atomes ! — Il a pardieu raison, répliqua Don Quichotte ; » et l’enfant continua : « Voyez maintenant quelle nombreuse et brillante cavalerie sort de la ville à la poursuite des deux catholiques amants. Voyez combien de trompettes sonnent, combien de dulzaïnas frappent l’air, combien de timbales et de tambours résonnent. J’ai grand’peur qu’on ne les rattrape, et qu’on ne les ramène attachés à la queue de leur propre cheval, ce qui serait un spectacle horrible. »
Quand Don Quichotte vit toute cette cohue de Mores, et entendit tout ce tapage de fanfares, il lui sembla qu’il ferait bien de prêter secours à ceux qui fuyaient. Il se leva tout debout, et s’écria d’une voix de tonnerre : « Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma présence, on joue un mauvais tour à un aussi fameux chevalier, à un aussi hardi amoureux que Don Gaïferos. Arrêtez, canaille, gens de rien, ne le suivez ni le poursuivez, ou sinon je vous livre bataille. » Tout en parlant, il dégaina son épée, d’un saut s’approcha du théâtre, et avec une fureur inouïe, se mit à faire pleuvoir des coups d’estoc et de taille sur l’armée moresque des marionnettes, renversant les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe à celui-là et la tête à celui-ci. Il déchargea entre autres un fendant du haut en bas si formidable, que, si maître Pierre ne se fût baissé, jeté à terre et blotti sous ses planches, il lui fendait la tête en deux, comme si elle eût été de pâte à massepains. Maître Pierre criait de toutes ses forces : « Arrêtez, seigneur Don Quichotte, arrêtez ; prenez garde que ceux que vous renversez, tuez et mettez en pièces ne sont pas de véritables Mores, mais des poupées de carton ; prenez garde, pécheur que je suis ! que vous détruisez et ravagez tout mon bien. » Malgré cela, Don Quichotte ne cessait de faire tomber des estocades, des fendants, des revers, drus et serrés comme s’il en pleuvait. Finalement, en moins de deux credo, il jeta le théâtre par terre, ayant mis en pièces menues tous ses décors et toutes ses figures, le roi Marsilio grièvement blessé et l’empereur Charlemagne avec la couronne et la tête en deux morceaux. À cette vue, le sénat des spectateurs se troubla, le singe s’enfuit sur le toit de l’hôtellerie, le cousin s’effraya, le page eut peur, et Sancho Panza lui-même ressentit une terreur affreuse, car, ainsi qu’il le jura après la tempête passée, jamais il n’avait vu son seigneur dans un tel accès de colère.
Après avoir achevé le bouleversement général du théâtre, Don Quichotte se calma un peu. « Je voudrais bien, dit-il, tenir maintenant devant moi tous ceux qui ne croient pas et ne veulent pas croire de quelle utilité sont dans le monde les chevaliers errants. Voyez un peu ; si je ne me fusse trouvé présent ici, que serait-il arrivé du brave Don Gaïferos et de la belle Mélisandre ? à coup sûr, l’heure est déjà venue où ces chiens les auraient rattrapés et leur auraient joué quelque vilain tour. Enfin, vive la chevalerie errante par-dessus toutes les choses qui vivent sur la terre ! — Qu’elle vive, à la bonne heure, dit en ce moment d’une voix dolente maître Pierre, qu’elle vive et que je meure, moi, puisque je suis malheureux à ce point, que je puis dire comme le roi Don Rodéric : « Hier j’étais seigneur de l’Espagne, et aujourd’hui je n’ai pas un créneau que je puisse dire à moi ; » il n’y a pas une demi-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur de rois et d’empereurs, avec mes écuries pleines de chevaux en nombre infini, et mes coffres pleins d’innombrables parures. Maintenant me voilà désolé, abattu, pauvre et mendiant ; et surtout sans mon singe, car, avant que je le rattrape, il me faudra suer jusqu’aux dents. Et tout cela, par la furie inconsidérée de ce seigneur chevalier, duquel on dit qu’il secourt les pupilles, qu’il redresse les torts, et fait d’autres bonnes œuvres. C’est pour moi seul que sa généreuse intention est venue à manquer : bénis et loués soient les cieux dans leurs plus hautes demeures ! Enfin, c’était le chevalier de la Triste-Figure qui devait défigurer les miennes. »
Sancho se sentit attendrir par les propos de maître Pierre. « Ne pleure pas, maître Pierre, lui dit-il, ne te lamente pas ; tu me fends le cœur ; et sache que mon seigneur Don Quichotte est si bon catholique, si scrupuleux chrétien, que, pour peu qu’il s’aperçoive qu’il t’a fait quelque tort, il saura et voudra te le payer au double. — Que le seigneur Don Quichotte, répondit maître Pierre, me paie seulement une partie des figures qu’il m’a défigurées, et je serai content, et sa grâce mettra sa conscience en repos ; car il n’y a point de salut pour celui qui retient le bien d’autrui contre la volonté de son possesseur, et ne veut pas le lui restituer. — Cela est vrai, dit alors Don Quichotte ; mais jusqu’à présent je ne sais pas avoir rien à vous, maître Pierre. — Comment non ! s’écria maître Pierre ; et ces restes, ces débris gisant sur le sol dur et stérile, qui les a éparpillés et réduits au néant, si ce n’est la force invincible de ce bras formidable ? à qui étaient leurs corps, si ce n’est à moi ? avec quoi gagnais-je ma vie, si ce n’est avec eux ? — À présent je finis par croire, s’écria Don Quichotte, ce que j’ai déjà cru bien des fois, que ces enchanteurs qui me poursuivent ne font autre chose que me mettre devant les yeux les figures telles qu’elles sont, pour me les changer et transformer ensuite en celles qu’il leur plaît. Je vous assure, vous tous seigneurs qui m’écoutez, qu’il m’a semblé réellement, et en toute vérité, que ce qui se passait là se passait au pied de la lettre, que Mélisandre était Mélisandre, Don Gaïferos, Don Gaïferos, Marsilio, Marsilio, et Charlemagne, Charlemagne. C’est pour cela que la colère m’est montée à la tête, et, pour remplir les devoirs de ma profession de chevalier errant, j’ai voulu donner aide et faveur à ceux qui fuyaient. C’est dans cette bonne intention que j’ai fait ce que vous avez vu. Si la chose a tourné tout au rebours, ce n’est pas ma faute, mais celle des méchants qui me persécutent. Au reste, quoi qu’il en soit de ma faute, et bien qu’elle n’ait pas procédé de malice, je veux moi-même me condamner aux dépens. Que maître Pierre voie ce qu’il veut demander pour les figures détruites ; je m’offre à lui en payer aussitôt le prix en bonne monnaie courante de Castille. »
Maître Pierre s’inclina profondément. « Je n’attendais pas moins, dit-il, de l’inouïe charité chrétienne du valeureux Don Quichotte de la Manche, véritable défenseur et soutien de tous les nécessiteux vagabonds. Voici le seigneur hôtelier et le grand Sancho, qui seront médiateurs et jurés priseurs entre votre grâce et moi, pour décider ce que valent ou pouvaient valoir les figures anéanties. » L’hôtelier et Sancho dirent qu’ils acceptaient. Aussitôt maître Pierre ramassa par terre le roi Marsilio avec la tête de moins, et dit : « Vous voyez combien il est impossible de rendre à ce roi son premier être. Il me semble donc, sauf meilleur avis des juges, qu’il faut me donner pour sa mort, fin et trépas, quatre réaux et demi. — Accordé, dit Don Quichotte ; continuez. — Pour cette ouverture de haut en bas, poursuivit maître Pierre, prenant à la main les deux moitiés de l’empereur Charlemagne, il ne sera pas exorbitant de demander cinq réaux et un quart. — Ce n’est pas peu, dit Sancho. — Ni beaucoup, répliqua l’hôtelier ; mais prenons un moyen terme, et accordons-lui cinq réaux. — Qu’on lui donne les cinq réaux et le quart, s’écria Don Quichotte ; ce n’est pas à un quart de réal de plus ou de moins qu’il faut évaluer le montant de cette notable disgrâce. Mais que maître Pierre se dépêche un peu, car voici l’heure du souper, et je me sens quelques frissons d’appétit. — Pour cette figure, dit maître Pierre, sans nez et avec un œil de moins, qui est celle de la belle Mélisandre, je demande, sans surfaire, deux réaux et douze maravédis. — Holà ! s’écria Don Quichotte, ce serait bien le diable si Mélisandre n’était pas avec son époux tout au moins à la frontière de France, car le cheval qu’ils montaient m’avait plus l’air de voler que de courir. Il ne s’agit donc pas de me vendre un chat pour un lièvre, en me présentant ici Mélisandre borgne et camuse, tandis qu’elle est maintenant en France à se divertir avec son époux, entre deux draps. Que Dieu laisse à chacun le sien, seigneur maître Pierre, et cheminons tous de pied ferme et d’intention droite. Vous pouvez continuer. » Maître Pierre, qui vit que Don Quichotte gauchissait et retournait à son premier thème, ne voulut pas le laisser échapper. « Cette figure, en effet, dit-il, ne doit pas être Mélisandre, mais quelqu’une des femmes qui la servaient. Ainsi, avec soixante maravédis qu’on me donnera pour elle, je serai content et bien payé. » Il continua de la même manière à fixer, pour toutes les figures mutilées, un prix que les deux juges-arbitres modérèrent ensuite à la satisfaction réciproque des parties, et dont le total monta à quarante réaux trois quarts. Sancho les déboursa sur-le-champ, et maître Pierre demanda de plus deux réaux pour la peine de reprendre le singe. « Donne-les, Sancho, dit Don Quichotte, non pour prendre le singe, mais pour prendre la guenon ; et j’en donnerais volontiers deux cents d’étrennes à qui me dirait avec certitude que la belle Doña Mélisandre et le seigneur Don Gaïferos sont arrivés en France, et parmi leurs proches. — Personne ne pourra mieux le dire que mon singe, dit maître Pierre. Mais il n’y a point de diable qui pourrait maintenant le rattraper. J’imagine pourtant que sa tendresse et la faim le forceront bien à me chercher cette nuit. Dieu ramènera le jour, et nous nous verrons. »
Finalement, la tempête passa, et tous soupèrent en paix et en bonne harmonie aux dépens de Don Quichotte, qui était libéral au dernier point. L’homme aux lances et aux hallebardes s’en fut avant l’aube ; et, quand le jour fut levé, le cousin et le page vinrent prendre congé de Don Quichotte, l’un pour retourner à son pays, l’autre pour suivre son chemin ; à celui-ci Don Quichotte donna, pour frais de route, une douzaine de réaux. Quant à maître Pierre, il ne voulut plus rien avoir à démêler avec Don Quichotte, qu’il connaissait parfaitement. Il se leva donc avant le soleil, ramassa les débris de son théâtre, reprit son singe, et s’en alla chercher aussi ses aventures. L’hôtelier, qui ne connaissait point Don Quichotte, n’était pas moins surpris de ses folies que de sa libéralité. Finalement, Sancho le paya largement par ordre de son seigneur, et tous deux, prenant congé de lui, vers les huit heures du matin, sortirent de l’hôtellerie, et se mirent en route, où nous les laisserons aller, car cela est nécessaire pour trouver le temps de conter d’autres choses relatives à l’intelligence de cette fameuse histoire.
CHAPITRE XXVII. Où l’on raconte qui étaient maître Pierre et son singe ; ainsi que le mauvais succès qu’eut Don Quichotte dans l’aventure du braiment, qu’il ne termina point comme il l’aurait voulu, et comme il l’avait pensé.
Cid Hamet Ben-Engeli, le chroniqueur de cette grande histoire, entre en matière, dans le présent chapitre, par ces paroles : Je jure comme chrétien catholique… À ce propos, son traducteur dit qu’en jurant comme chrétien catholique, tandis qu’il était More (et il l’était assurément), il n’a pas voulu dire autre chose sinon que, de même que le chrétien catholique, quand il jure, jure de dire la vérité, et la dit en effet, de même il promet de la dire, comme s’il avait juré en chrétien catholique, au sujet de ce qu’il écrira de Don Quichotte ; principalement pour déclarer qui étaient maître Pierre et le singe devin, qui tenait tout le pays dans l’étonnement de ses divinations. Il dit donc que celui qui aura lu la première partie de cette histoire se souviendra bien de ce Ginès de Passamont, auquel, parmi d’autres galériens, Don Quichotte rendit la liberté dans la Sierra-Moréna, bienfait qui fut mal reconnu et plus mal payé par ces gens de mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Ginès de Passamont, que Don Quichotte appelait Ginésille de Parapilla, fut celui qui vola le grison à Sancho Panza, et parce que, dans la première partie, on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le comment, cela a donné du fil à retordre à bien des gens, qui attribuaient la faute d’impression au défaut de mémoire de l’auteur. Enfin, Ginès vola le grison tandis que Sancho dormait sur son dos, en usant de l’artifice dont se servit Brunel, quand, au siège d’Albraque, il vola le cheval à Sacripant entre ses jambes. Ensuite Sancho le recouvra, comme on l’a conté. Or, ce Ginès, craignant d’être repris par la justice, qui le cherchait pour le châtier de ses innombrables tours de coquin (il en avait tant fait et de si curieux, qu’il avait composé lui-même un gros volume pour les raconter), résolut de passer au royaume d’Aragon, après s’être couvert l’œil gauche, en faisant le métier de joueur de marionnettes qu’il savait à merveille, aussi bien que celui de joueur de gobelets. Il arriva qu’ayant acheté ce singe à des chrétiens libérés qui revenaient de Berbérie, il lui apprit à lui sauter sur l’épaule à un certain signal, et à paraître lui marmotter quelques mots à l’oreille. Cela fait, avant d’entrer dans un village où il portait son théâtre et son singe, il s’informait dans les environs, et près de qui pouvait mieux lui répondre, des histoires particulières qui s’étaient passées dans ce pays, et des personnes à qui elles étaient arrivées. Quand il les avait bien retenues dans sa mémoire, la première chose qu’il faisait, c’était de montrer son théâtre, où il jouait, tantôt une histoire, tantôt une autre, mais qui toutes étaient divertissantes et connues. La représentation finie, il proposait les talents de son singe, disant au public qu’il devinait le passé et le présent, mais que, pour l’avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la réponse à chaque question, il demandait deux réaux ; mais il en donnait quelques-unes à meilleur marché, suivant qu’il avait tâté le pouls aux questionneurs. Et même, comme il descendait quelquefois dans les maisons où demeuraient des gens dont il connaissait les histoires, bien qu’on ne lui demandât rien, pour ne pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu’il lui avait révélé telle et telle chose, qui s’ajustait avec les aventures des assistants. De cette façon, il gagnait un crédit immense, et tout le monde courait après lui. D’autres fois, comme il avait tant d’esprit, il répondait de manière que les réponses se rapportassent bien aux questions, et, personne ne le pressant de dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique à tous, et remplissait son escarcelle. Dès qu’il entra dans l’hôtellerie, il reconnut Don Quichotte et Sancho, et dès-lors il lui fut facile de jeter dans l’admiration Don Quichotte, Sancho Panza, et tous ceux qui se trouvaient présents. Mais il aurait pu lui en coûter cher si Don Quichotte eût baissé un peu plus la main quand il coupa la tête au roi Marsilio, et détruisit toute sa cavalerie, ainsi qu’il est rapporté au chapitre précédent. Voilà tout ce qu’il y avait à dire de maître Pierre et de son singe.
Revenant à Don Quichotte de la Manche, l’histoire dit qu’au sortir de l’hôtellerie, il résolut de visiter les rives de l’Èbre et tous ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu’il avait, jusqu’à l’époque des joutes, assez de temps pour tout cela. Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours entiers, sans qu’il lui arrivât rien de digne d’être couché par écrit. Mais le troisième jour, à la montée d’une colline, il entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et d’arquebuses. Il pensa d’abord qu’un régiment de soldats passait de ce côté, et, pour les voir, il piqua des deux à Rossinante, et monta la colline. Quand il fut au sommet, il aperçut, au pied du revers, une troupe d’au moins deux cents hommes, armés de toutes sortes d’armes, comme qui dirait d’arbalètes, de pertuisanes, de piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de boucliers. Il descendit la côte, et s’approcha si près du bataillon, qu’il put distinctement voir les bannières, reconnaître leurs couleurs, et lire les devises qu’elles portaient. Il en remarqua une principalement qui se déployait sur un étendard ou guidon de satin blanc. On y avait peint très au naturel un âne en miniature, la tête haute, la bouche ouverte et la langue dehors, dans la posture d’un âne qui brait. Autour étaient écrits en grandes lettres ces deux vers : « Ce n’est pas pour rien qu’ont brait l’un et l’autre alcalde. »
À la vue de cet insigne, Don Quichotte jugea que ces gens armés devaient appartenir au village du braiment, et il le dit à Sancho, en lui expliquant ce qui était écrit sur l’étendard. Il ajouta que l’homme qui leur avait donné connaissance de cette histoire s’était trompé en disant que c’étaient deux régidors qui avaient brait, puisque, d’après les vers de l’étendard, ç’avaient été deux alcaldes. « Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si près, car il est possible que les régidors qui brayèrent alors soient devenus, avec le temps, alcaldes de leur village, et dès-lors on peut leur donner les deux titres. D’ailleurs, qu’importe à la vérité de l’histoire que les brayeurs soient alcaldes ou régidors, pourvu qu’ils aient réellement brait ? Un alcade est aussi bon pour braire qu’un régidor. »
Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s’étaient mis en campagne pour combattre un autre village qui les persiflait plus que n’exigeaient la justice et le bon voisinage. Don Quichotte s’approcha d’eux, au grand déplaisir de Sancho, qui n’eut jamais un goût prononcé pour de semblables rencontres. Ceux du bataillon le reçurent au milieu d’eux, croyant que c’était quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant sa visière d’un air noble et dégagé, s’approcha jusqu’à l’étendard de l’âne, et là, les principaux chefs de l’armée l’entourèrent pour le considérer, frappés de la même surprise où tombaient tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Don Quichotte, les voyant si attentifs à le regarder, sans que personne lui parlât et lui demandât rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui qu’il gardait, il éleva la voix : « Braves seigneurs, s’écria-t-il, je vous supplie aussi instamment que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux vous faire, jusqu’à ce qu’il vous ennuie et vous déplaise. Si cela arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau sur ma bouche et un bâillon à ma langue. » Tous répondirent qu’il pouvait parler et qu’ils l’écouteraient de bon cœur. Avec cette permission, Don Quichotte continua de la sorte : « Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant ; mon métier est celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont besoin de faveur, et de secourir les nécessiteux. Il y a plusieurs jours que je connais votre disgrâce, et la cause qui vous oblige à prendre à chaque pas les armes pour tirer vengeance de vos ennemis. J’ai réfléchi dans mon entendement, non pas une, mais bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d’après les lois du duel, vous êtes dans une grande erreur de vous tenir pour offensés. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune entière, à moins de la défier toute ensemble comme coupable de trahison, parce qu’il ne sait point en particulier qui a commis la trahison pour laquelle il la défie. Nous avons un exemple de cela dans Diégo Ordoñez de Lara, qui défia toute la ville de Zamora, parce qu’il ignorait que ce fût le seul Vellido Dolfos qui avait commis le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les défia-t-il tous, et à tous appartenaient la réponse et la vengeance. À la vérité, le seigneur Don Diégo s’oublia quelque peu, et passa de fort loin les limites du défi ; car à quoi bon défier les morts, les eaux, les pains, les enfants à naître, et ces autres bagatelles qui sont rapportées dans son histoire ? Mais quand la colère déborde et sort de son lit, la langue n’a plus de rives qui la retiennent, ni de frein qui l’arrête. S’il en est donc ainsi, qu’un seul individu ne peut offenser un royaume, une province, une république, une ville, une commune entière, il est clair qu’il n’y a pas de quoi se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu’elle n’existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les cazalleros, les auberginois, les baleineaux, les savonneurs, se tuassent à chaque pas avec ceux qui les appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des noms et des surnoms ! Il ferait beau voir que ces cités insignes fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de l’épée pour instrument à la moindre querelle ! Non, non, que Dieu ne le veuille ni le permette ! Il n’y a que quatre choses pour lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes prudents doivent prendre les armes et tirer l’épée, exposant leurs biens et leurs personnes. La première, c’est la défense de la foi catholique ; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin ; la troisième, la défense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune ; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste ; et, si nous voulions en ajouter une cinquième, qu’on pourrait placer la seconde, c’est la défense de leur patrie. À ces cinq causes capitales, on peut en joindre quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent réellement obliger à prendre les armes. Mais les prendre pour des enfantillages, pour des choses plutôt bonnes à faire rire et à passer le temps qu’à offenser personne, ce serait, en vérité, manquer de toute raison. D’ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l’être), c’est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire le bien à nos ennemis, et d’aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement paraît quelque peu difficile à remplir ; mais il ne l’est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu’au monde, et qui sont plus de chair que d’esprit. En effet, Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, qui n’a jamais menti et n’a pu jamais mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et sa charge légère. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu’il fût impossible d’accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, vos grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à se calmer, à déposer les armes. — Que le diable m’emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien maître-là n’est théologien ; s’il ne l’est pas, il y ressemble comme un œuf à un autre. »
Don Quichotte s’arrêta un moment pour prendre haleine, et voyant qu’on lui prêtait toujours une silencieuse attention, il voulut continuer sa harangue, ce qu’il aurait fait, si Sancho n’eût jeté sa finesse d’esprit à la traverse. Voyant que son maître s’arrêtait, il lui coupa la parole, et dit : « Mon seigneur Don Quichotte de la Manche, qui s’appela dans un temps le chevalier de la Triste-Figure, et qui s’appelle à présent le chevalier des Lions, est un hidalgo de grand sens, qui sait le latin et l’espagnol comme un bachelier ; en tout ce qu’il traite, en tout ce qu’il conseille, il procède comme un bon soldat, connaît sur le bout de l’ongle toutes les lois et ordonnances de ce qu’on nomme le duel. Il n’y a donc rien de mieux à faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu’on s’en prenne à moi si l’on se trompe. D’ailleurs, il est clair que c’est une grande sottise que de se mettre en colère pour entendre un seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j’étais petit garçon, je brayais toutes les fois qu’il m’en prenait envie, sans que personne y trouvât à redire, et avec tant de grâce, tant de naturel, que, dès que je brayais, tous les ânes du pays se mettaient à braire, et pourtant, je n’en étais pas moins fils de mes père et mère, qui étaient de très-honnêtes gens. Ce talent me faisait envier par plus de quatre des plus huppés du pays, mais je m’en souciais comme d’une obole ; et pour que vous voyiez que je dis vrai, attendez et écoutez ; cette science est comme celle de nager ; une fois apprise, elle ne s’oublie plus. »
Aussitôt, serrant son nez à pleine main, Sancho se mit à braire si vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais un de ceux qui étaient près de lui, croyant qu’il se moquait d’eux, leva une grande gaule qu’il tenait à la main, et lui en déchargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don Quichotte, qui vit Sancho si mal arrangé, se précipita, la lance en arrêt, sur celui qui l’avait frappé ; mais tant de gens se jetèrent entre eux, qu’il ne lui fut pas possible d’en tirer vengeance. Au contraire, voyant qu’une grêle de pierres commençait à lui tomber sur les épaules, et qu’il était menacé par une infinité d’arbalètes tendues et d’arquebuses en joue, il fit tourner bride à Rossinante, et, à tout le galop que put prendre son cheval, il s’échappa d’entre les ennemis, priant Dieu du fond du cœur qu’il le tirât de ce péril, et craignant à chaque pas qu’une balle ne lui entrât par les épaules pour lui sortir par la poitrine. À tout moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui manquait pas ; mais ceux du bataillon se contentèrent de le voir fuir sans lui tirer un seul coup.
Pour Sancho, ils le mirent sur son âne dès qu’il eut repris ses sens, et le laissèrent rejoindre son maître ; non pas que le pauvre écuyer fût en état de guider sa monture, mais parce que le grison suivit les traces de Rossinante, qu’il ne pouvait quitter d’un pas. Quand Don Quichotte se fut éloigné hors de portée, il tourna la tête, et, voyant que Sancho venait sans être suivi de personne, il l’attendit. Les gens du bataillon restèrent en position jusqu’à la nuit, et leurs ennemis n’ayant point accepté la bataille, ils revinrent à leur village joyeux et triomphants ; et même, s’ils eussent connu l’antique usage des Grecs, ils auraient élevé un trophée sur la place.
CHAPITRE XXVIII. Des choses que dit Ben-Engeli, et que saura celui qui les lira, s’il les lit avec attention.
Quand le brave s’enfuit, c’est que l’embuscade est découverte, et l’homme prudent doit se garder pour une meilleure occasion. Cette vérité trouva sa preuve en Don Quichotte, lequel, laissant le champ libre à la furie du village persiflé, et aux méchantes intentions d’une troupe en courroux, prit, comme on dit, de la poudre d’escampette, et, sans se rappeler Sancho, ni le péril où il le laissait, s’éloigna autant qu’il lui parut nécessaire pour se mettre en sûreté. Sancho le suivait, comme on l’a rapporté, posé de travers sur son âne ; il arriva enfin, revenu tout à fait à lui, et en arrivant, il se laissa tomber du grison aux pieds de Rossinante, haletant, moulu et rompu. Don Quichotte mit aussitôt pied à terre pour visiter ses blessures ; mais, le trouvant sain des pieds à la tête, il lui dit, avec un mouvement de colère : « À la malheure vous vous êtes pris à braire, Sancho. Où donc avez-vous trouvé qu’il était bon de parler de corde dans la maison du pendu ? À musique de braiment, quel accompagnement pouvait-on faire, si ce n’est de coups de gaule ? Et rendez grâces à Dieu, Sancho, de ce qu’au lieu de vous mesurer les côtes avec un bâton, ils ne vous aient pas fait le per signum crucis avec une lame de cimeterre. — Je ne suis pas en train de répondre, répondit Sancho, car il me semble que je parle par les épaules. Montons à cheval et éloignons-nous d’ici. J’imposerai désormais silence à mes envies de braire, mais non à celles de dire que les chevaliers errants fuient, et laissent leurs bons écuyers moulus comme plâtre au pouvoir de leurs ennemis. — Se retirer n’est pas fuir, répliqua Don Quichotte ; car il faut que tu saches que la valeur qui n’est pas fondée sur la base de la prudence s’appelle témérité, et les exploits du téméraire s’attribuent plutôt à la bonne fortune qu’à son courage. Aussi, je confesse que je me suis retiré, mais non pas que j’ai fui. En cela, j’ai imité bien d’autres braves, qui se sont conservés pour de meilleurs temps. C’est une chose dont les histoires sont pleines, mais comme il n’y aurait ni profit pour toi, ni plaisir pour moi à te les rappeler, je m’en dispense quant à présent. »
Sancho s’était enfin remis à cheval, aidé par Don Quichotte, lequel était également remonté sur Rossinante ; et, peu à peu, ils gagnèrent un petit bois qui se montrait à un quart de lieue de là. De temps en temps, Sancho jetait de profonds soupirs et des gémissements douloureux. Don Quichotte lui demanda la cause d’une si amère affliction. Il répondit que, depuis l’extrémité de l’échine jusqu’au sommet de la nuque, il ressentait une douleur qui lui faisait perdre l’esprit. « La cause de cette douleur, reprit Don Quichotte, doit être celle-ci : comme le bâton avec lequel on t’a frappé était d’une grande longueur, il t’a pris le dos du haut en bas, où sont comprises toutes les parties qui te font mal, et, s’il avait porté ailleurs, ailleurs tu souffrirais de même. — Pardieu, s’écria Sancho, votre grâce vient de me tirer d’un grand embarras, et de m’expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie ! est-ce que la cause de ma douleur est si cachée qu’il soit besoin de me dire que je souffre partout où le bâton a porté ? Si j’avais mal aux chevilles du pied, on concevrait que vous vous missiez à chercher pourquoi elles me font mal. Mais deviner que j’ai mal à l’endroit où l’on m’a moulu, ce n’est pas faire un grand effort d’esprit. En bonne foi, seigneur notre maître, on voit bien que le mal d’autrui pend à un cheveu, et chaque jour je découvre terre au peu que je dois attendre d’être en compagnie de votre grâce. Si cette fois vous m’avez laissé bâtonner, une autre et cent autres fois nous reviendrons à la berne de jadis, et à d’autres jeux d’enfants, qui, pour s’être arrêtés aujourd’hui à mes épaules, pourront bien ensuite m’arriver jusqu’aux yeux. Je ferais bien mieux, vraiment, mais je ne suis qu’un barbare, un imbécile, et je ne ferai rien de bon en toute ma vie ; je ferais bien mieux, dis-je, de regagner pays, d’aller retrouver ma femme et mes enfants, de nourrir l’une et d’élever les autres avec ce qu’il plaira à Dieu de me donner, plutôt que de marcher derrière votre grâce par des chemins sans chemin et des sentiers qui n’en sont pas, buvant mal, et mangeant pis. S’agit-il de dormir à présent ? Mesurez, frère écuyer, mesurez six pieds de terre, et, si vous en voulez davantage, prenez-en six autres encore, car vous pouvez tailler en pleine étoffe ; puis, étendez-vous tout à votre aise. Ah ! que ne vois-je brûlé et réduit en cendre le premier qui s’avisa de la chevalerie errante, ou du moins le premier qui voulut être écuyer d’aussi grands sots que durent être tous les chevaliers errants des temps passés ! De ceux du temps présent, je ne dis rien, parce que votre grâce étant du nombre, je leur porte respect, et parce que je sais que votre grâce en sait un point de plus que le diable, en tout ce qu’elle dit comme en tout ce qu’elle pense. — Je ferais une bonne gageure avec vous, Sancho, dit Don Quichotte ; c’est que maintenant que vous vous en donnez, et que vous parlez sans que personne vous arrête, rien ne vous fait plus mal en tout votre corps. Parlez, mon fils, dites tout ce qui vous viendra à la pensée et à la bouche. Pourvu que vous ne sentiez plus aucun mal, je tiendrai à plaisir l’ennui que me causent vos impertinences ; et si vous désirez tant retourner à votre maison, revoir votre femme et vos enfants, Dieu me préserve de vous en empêcher. Vous avez de l’argent à moi, comptez combien il y a de temps que nous avons fait cette troisième sortie de notre village, voyez ensuite ce que vous pouvez et devez justement gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains. — Quand j’étais, répondit Sancho, au service de Tomé Carrasco, le père du bachelier Samson Carrasco, que votre grâce connaît bien, je gagnais deux ducats par mois, outre la nourriture. Avec votre grâce, je ne sais trop ce que je peux gagner ; mais je sais bien qu’il y a plus de peine à être écuyer de chevalier errant qu’à servir un laboureur ; car enfin nous autres qui travaillons à la terre, nous savons bien que, quel que soit le travail de la journée, et quelque mal que nous y ayons, la nuit venue, nous soupons à la marmite, et nous dormons dans un lit ; chose que je n’ai pas faite depuis que je sers votre grâce, si ce n’est le bout de temps que nous avons passé chez Don Diégo de Miranda, et la bonne bouche que m’a donnée l’écume des marmites de Camache, et ce que j’ai bu, mangé et dormi chez Basile. Tout le reste du temps, j’ai couché sur la dure, en plein air, exposé à tout ce que vous appelez les inclémences du ciel, me nourrissant de bribes de fromage et de croûtes de pain, buvant de l’eau, tantôt des ruisseaux, tantôt des fontaines, que nous rencontrons par ces solitudes où nous errons. — Eh bien ! reprit Don Quichotte, je suppose, Sancho, que tout ce que vous avez dit soit la vérité ; combien vous semble-t-il que je doive vous donner de plus que ne vous donnait Tomé Carrasco ? — À mon avis, répondit Sancho, si votre grâce ajoutait seulement deux réaux par mois, je me tiendrais pour bien payé. Voilà quant au salaire de ma peine ; mais quant à remplir la promesse que votre grâce m’a faite sur sa parole de me donner le gouvernement d’une île, il serait juste qu’on ajoutât six autres réaux, ce qui ferait trente réaux en tout. — C’est très-bien, répliqua Don Quichotte. Voilà vingt-cinq jours que nous avons quitté notre village ; faites, Sancho, le compte au prorata, suivant les gages que vous vous êtes fixés vous-même, voyez ce que je vous dois, et payez-vous, comme je l’ai dit, de vos propres mains. — Sainte Vierge ! s’écria Sancho, comme votre grâce se trompe dans ce compte qu’elle fait ! Pour ce qui est de la promesse de l’île, il faut compter depuis le jour où votre grâce me l’a promise, jusqu’à l’heure présente où nous nous trouvons. — Eh bien, Sancho, reprit Don Quichotte, y a-t-il donc si longtemps que je vous ai promis cette île ? — Si je m’en souviens bien, répondit Sancho, il doit y avoir vingt ans, à trois jours près de plus ou de moins. » À ces mots, Don Quichotte se frappa le front du creux de la main, et partit d’un éclat de rire : « Pardieu, dit-il, en tout le temps que j’ai passé dans la Sierra-Moréna, et en tout le cours de nos voyages, il s’est à peine écoulé deux mois, et tu dis, Sancho, qu’il y a vingt ans que je t’ai promis cette île ? Tu veux donc, je le vois bien, que tout l’argent que tu as à moi passe à tes gages. Si c’est là ton envie, je te le donne dès maintenant, prends-le, et grand bien te fasse-t-il ; car, pour me voir délivré d’un si mauvais écuyer, je resterai de grand cœur pauvre et sans une obole. Mais dis-moi, prévaricateur des ordonnances prescrites aux écuyers par la chevalerie errante, où donc as-tu vu ou lu qu’aucun écuyer de chevalier errant se soit mis en compte avec son seigneur, et lui ait dit, Il faut me donner tant par mois pour que je vous serve ? Entre, pénètre, ô félon, bandit et vampire ! car tu ressembles à tout cela, enfonce-toi, dis-je, dans le mare magnum des histoires chevaleresques, et si tu trouves qu’aucun écuyer ait jamais dit ou pensé ce que tu viens de dire, je veux bien que tu me le cloues sur le front, et que tu me donnes, par-dessus le marché, quatre tapes du revers de la main sur le visage. Allons, tourne la bride ou le licou de ton âne, et retourne à ta maison, car tu ne feras pas un pas de plus avec moi. Ô pain mal agréé ! ô promesses mal placées ! ô homme, qui tient plus d’une bête que d’une personne ! C’est maintenant, quand je voulais t’élever à une condition telle, qu’en dépit de ta femme, on t’appelât seigneurie, c’est maintenant que tu me quittes ! Tu t’en vas à présent, lorsque j’avais fermement résolu de te faire seigneur de la meilleure île du monde ! Enfin, comme tu l’as dit mainte autre fois, le miel n’est pas fait pour la bouche de l’âne. Âne tu es, âne tu seras, et âne tu mourras, quand finira le cours de ta vie ; car, à mon avis, elle atteindra son dernier terme avant que tu t’aperçoives que tu n’es qu’une bête. »
Sancho regardait fixement Don Quichotte, pendant que celui-ci lui adressait ces amers reproches ; il se sentit pris de tels regrets, de tels remords, que les larmes lui vinrent aux yeux. « Mon bon seigneur, lui dit-il d’une voix dolente et entrecoupée, je confesse que, pour être âne tout à fait, il ne me manque que la queue : si votre grâce veut me la mettre, je la tiendrai pour bien placée, et je vous servirai comme baudet, en bête de somme, tous les jours qui me resteront à vivre. Que votre grâce me pardonne, et prenne pitié de ma jeunesse. Faites attention que je ne sais pas grand’chose, et que, si je parle beaucoup, c’est plutôt par infirmité que par malice. Mais qui pèche et s’amende, à Dieu se recommande. — J’aurais été bien surpris, Sancho, dit Don Quichotte, que tu ne mêlasses pas quelque petit proverbe à ton dialogue. Allons, je te pardonne, pourvu que tu te corriges et que tu ne te montres pas désormais si ami de ton intérêt. Prends courage, au contraire, donne-toi du cœur, et attends avec patience l’accomplissement de mes promesses, qui peut tarder, mais n’est pas impossible. » Sancho répondit qu’il obéirait, dût-il faire contre fortune bon cœur. Après cela, ils entrèrent dans le bois, où Don Quichotte s’arrangea au pied d’un orme, et Sancho au pied d’un hêtre ; car ces arbres et d’autres semblables ont toujours des pieds sans avoir de mains. Sancho passa la nuit péniblement, le coup de gaule se faisant mieux sentir par le serein. Pour Don Quichotte, il la passa dans ses continuels souvenirs. Néanmoins, ils abandonnèrent tous deux leurs yeux au sommeil, et le lendemain, au point du jour, ils reprirent leur route à la recherche des rives du fameux fleuve de l’Èbre, où il leur arriva ce que l’on contera dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XXIX. De la fameuse aventure de la barque enchantée.
En cheminant un pied devant l’autre, deux jours après la sortie du bois, Don Quichotte et Sancho arrivèrent aux bords de l’Èbre. La vue de ce fleuve causa un grand plaisir à Don Quichotte. Il contempla, il admira la beauté de ses rives, la pureté de ses eaux, le calme de son cours, l’abondance de son liquide cristal, et cet aspect charmant réveilla dans sa mémoire mille amoureuses pensées. Il se rappela surtout ce qu’il avait vu dans la caverne de Montésinos ; car, bien que le singe de maître Pierre lui eût dit que ces choses étaient en partie vraies, en partie fausses, il s’en tenait plus à la vérité qu’au mensonge, bien au rebours de Sancho, qui les tenait toutes pour le mensonge même.
En marchant de la sorte, il aperçut tout à coup une petite barque, sans rames et sans aucun agrès, qui était attachée sur la rive à un tronc d’arbre. Don Quichotte regarda de toutes parts, et ne découvrit âme qui vive. Aussitôt, et sans plus de façon, il sauta à bas de Rossinante, puis donna l’ordre à Sancho de descendre du grison, et de bien attacher les deux bêtes ensemble au pied d’un peuplier ou saule qui se trouvait là. Sancho lui demanda la cause de ce brusque mouvement, et pourquoi il fallait attacher les bêtes. « Apprends, ô Sancho ! répondit Don Quichotte, que directement, et sans que ce puisse être autre chose, ce bateau que voilà m’appelle et me convie à y entrer pour que j’aille par cette voie porter secours à quelque chevalier ou à quelque autre personne de qualité qui se trouve en un grand embarras. Tel est, en effet, le style des livres de chevalerie, et des enchanteurs qui figurent et conversent dans ces histoires. Dès qu’un chevalier court quelque péril, dont il ne puisse être tiré que par la main d’un autre chevalier, bien qu’ils soient éloignés l’un de l’autre de deux ou trois mille lieues, ou même davantage, les enchanteurs prennent celui-ci, l’enlèvent dans un nuage, ou lui envoient un bateau pour qu’il s’y mette, et, en moins d’un clin d’œil, ils l’emportent par les airs ou sur la mer, à l’endroit où ils veulent et où l’on a besoin de son aide. Sans nul doute, ô Sancho ! cette barque est placée là pour le même objet ; cela est aussi vrai qu’il fait jour maintenant, et, avant que la nuit vienne, attache seulement Rossinante et le grison ; puis, à la grâce de Dieu, car je ne manquerais pas de m’embarquer quand même des carmes déchaussés me prieraient de n’en rien faire. — Puisqu’il en est ainsi, répondit Sancho, et que votre grâce veut à tout propos donner dans ce que je devrais bien appeler des folies, il n’y a qu’à obéir et baisser la tête, suivant le proverbe qui dit : « Fais ce qu’ordonne ton maître, et assieds-toi à table auprès de lui. » Toutefois, et pour l’acquit de ma conscience, je veux avertir votre grâce qu’il me semble que cette barque n’est pas aux enchanteurs, mais à quelque pêcheur de cette rivière, où l’on prend les meilleures aloses du monde. »
Sancho disait cela tout en attachant les bêtes, qu’il laissait à l’abandon sous la protection des enchanteurs, au grand regret de son âme. Don Quichotte lui dit : « Ne te mets pas en peine de l’abandon de ces animaux ; celui qui va nous conduire par de si lointaines régions aura soin de pourvoir à leur subsistance. — Je ne comprends pas ce mot de lointaines, dit Sancho, et ne l’ai pas ouï dire en tous les jours de ma vie. — Lointaines, reprit Don Quichotte, veut dire éloignées. Il n’est pas étonnant que tu n’entendes pas ce mot, car tu n’es pas obligé de savoir le latin, comme d’autres se piquent de le savoir, tout en l’ignorant. — Voilà les bêtes attachées, dit Sancho ; que faut-il faire maintenant ? — Que faut-il faire ? répondit Don Quichotte ; le signe de la croix, et lever l’ancre ; je veux dire nous embarquer et couper l’amarre qui attache ce bateau. » Aussitôt il sauta dedans, suivi de Sancho, coupa la corde, et le bateau s’éloigna peu à peu de la rive. Lorsque Sancho se vit à deux toises en pleine eau, il se mit à trembler, se croyant perdu ; mais rien ne lui faisait plus de peine que d’entendre braire le grison et de voir que Rossinante se démenait pour se détacher. Il dit à son seigneur : « Le grison gémit, touché de notre absence, et Rossinante veut se mettre en liberté pour se jeter après nous. Ô très-chers amis, demeurez en paix, et puisse la folie qui nous éloigne de vous, se désabusant enfin, nous ramener en votre présence. » À ces mots il se prit à pleurer si amèrement que Don Quichotte lui dit, impatienté : « De quoi donc as-tu peur, poltronne créature ? Pourquoi pleures-tu, cœur de pâte sucrée ? Qui te poursuit, qui te chasse, courage de souris casanière ? Que te manque-t-il, besogneux au milieu de l’abondance ? Est-ce que par hasard tu chemines pieds nus à travers les monts Riphées ? N’es-tu pas assis sur une planche comme un archiduc, suivant le cours tranquille de ce fleuve charmant, d’où nous entrerons bientôt dans la mer immense ? Mais nous devons y être entrés déjà, et nous avons bien fait sept ou huit cents lieues de chemin. Ah ! si j’avais ici un astrolabe pour prendre la hauteur du pôle, je te dirais les lieues que nous avons faites ; mais, en vérité, si je m’y connais un peu, nous avons passé déjà ou nous allons passer bientôt la ligne équinoxiale, qui sépare et coupe à égale distance les deux pôles opposés. — Et quand nous serons arrivés à cette ligne que dit votre grâce, demanda Sancho, combien aurons-nous fait de chemin ? — Beaucoup, répliqua Don Quichotte ; car, de trois cent soixante degrés que contient le globe aqueux et terrestre, selon le comput de Ptolémée, le plus grand cosmographe que l’on connaisse, nous aurons fait juste la moitié, une fois arrivés à cette ligne que j’ai dite. — Par Dieu, s’écria Sancho, vous prenez à témoignage une gentille personne : l’homme qui pue comme quatre, ou quelque chose d’approchant. » Don Quichotte sourit à l’interprétation que donnait Sancho du comput du cosmographe Ptolémée. Il lui dit : « Tu sauras, Sancho, que les Espagnols et ceux qui s’embarquent à Cadix pour aller aux Indes orientales regardent comme un des signes qui leur font comprendre qu’ils ont passé la ligne équinoxiale que les poux meurent sur tous ceux qui sont dans le vaisseau, et qu’on n’en trouverait pas un seul sur le bâtiment, le payât-on au poids de l’or. Ainsi donc, Sancho, tu peux promener ta main sur une de tes cuisses ; si tu rencontres quelque être vivant, nous sortirons de notre doute ; sinon, c’est que nous aurons passé la ligne. — Je ne crois rien de tout cela, répondit Sancho ; mais je ferai pourtant ce que votre grâce m’ordonne, bien que je ne conçoive pas trop la nécessité de faire ces expériences, car je vois de mes propres yeux que nous ne sommes pas à cinq toises du rivage, et que nous n’avons pas descendu deux toises plus bas que ces pauvres bêtes. Voilà Rossinante et le grison dans le même endroit où nous les avons laissés, et, prenant la mesure comme je la prends, je jure Dieu que nous n’avançons point au pas d’une fourmi. — Fais, Sancho, dit Don Quichotte, fais la vérification que je t’ai dite, et ne t’embarrasse pas d’autre chose. Tu ne sais pas un mot de ce que sont les colures, les lignes, les parallèles, les zodiaques, les écliptiques, les pôles, les solstices, les équinoxes, les planètes, les signes, les degrés, les mesures dont se composent la sphère céleste et la sphère terrestre. Si tu connaissais toutes ces choses, ou même une partie, tu verrais clairement combien de parallèles nous avons coupés, combien de signes nous avons parcourus, combien de constellations nous laissons derrière nous. Mais, je le répète, tâte-toi, cherche partout, car j’imagine que tu es plus propre et plus net à cette heure qu’une feuille de papier blanc. »
Sancho se tâta donc, et, baissant tout doucement la main sous le pli du jarret gauche, il releva la tête, regarda son seigneur, et dit : « Ou l’expérience est fausse, ou nous ne sommes pas arrivés à l’endroit que dit votre grâce, ni même à bien des lieues de là. — Comment donc ! demanda Don Quichotte, est-ce que tu as trouvé quelqu’un ? — Et même quelques-uns, » répondit Sancho ; puis, secouant les doigts, il se lava toute la main dans la rivière, sur laquelle glissait tranquillement la barque au beau milieu du courant, sans être poussée par aucune intelligence secrète, ni par aucun enchanteur invisible, mais tout bonnement par le cours de l’eau, qui était alors doux et paisible.
En ce moment, ils découvrirent un grand moulin qui était établi au milieu du fleuve, et Don Quichotte l’eut à peine aperçu, qu’il s’écria d’une voix haute : « Regarde, ami Sancho, voilà qu’on découvre la ville, le château ou la forteresse où doit être quelque chevalier opprimé, quelque reine, infante ou princesse violentée, au secours desquels je suis conduit ici. — Quelle diable de ville, de forteresse, ou de château dites-vous là, seigneur ? répondit Sancho. Ne voyez-vous pas que c’est un moulin à eau, bâti sur la rivière, un moulin à moudre le blé ? — Tais-toi, Sancho, s’écria Don Quichotte ; bien que cela ait l’air d’un moulin, ce n’en est pas un. Ne t’ai-je pas déjà dit que les enchantements transforment les choses, et les font sortir de leur état naturel ? Je ne veux pas dire qu’ils les transforment réellement d’un être en un autre, mais qu’ils les font paraître autres choses, comme l’expérience l’a bien prouvé dans la transformation de Dulcinée, unique refuge de mes espérances. »
Tandis qu’ils parlaient ainsi, la barque, ayant gagné le milieu du courant de la rivière, commença à descendre avec moins de lenteur qu’auparavant. Les meuniers du moulin, qui virent venir le long de l’eau cette barque, prête à s’engouffrer sous les roues, sortirent en grand nombre avec de longues perches pour l’arrêter, et comme ils avaient le visage et les habits couverts de farine, ils ne ressemblaient pas mal à une apparition de fantômes. Ils criaient de toutes leurs forces : « Diables d’hommes, où allez-vous donc ? Êtes-vous désespérés ? voulez-vous vous noyer et vous mettre en pièces sous ces roues ? — Ne te l’ai-je pas dit, Sancho, s’écria Don Quichotte, que nous sommes arrivés où je dois montrer jusqu’où peut s’étendre la valeur de mon bras ? Regarde combien de félons et de malandrins sortent à ma rencontre, combien de monstres s’avancent contre moi, combien de spectres viennent nous épouvanter de leurs faces hideuses. Eh bien, vous allez voir, scélérats insignes. » Aussitôt il se mit debout dans la barque, et commença de tous ses poumons à menacer les meuniers. « Canaille mal née, et plus mal conseillée, leur criait-il, rendez la liberté et le libre arbitre à la personne que vous tenez en prison dans votre forteresse, haute ou basse, de quelque rang et qualité qu’elle soit ; je suis Don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions, à qui il est réservé, par l’ordre souverain des cieux, de donner heureuse issue à cette aventure. » En achevant ces mots, il mit l’épée à la main, et commença d’escrimer dans l’air contre les meuniers, lesquels entendant, mais ne comprenant pas ces extravagances, allongèrent leurs perches pour retenir la barque qui allait entrer dans le biez du moulin. Sancho s’était jeté à genoux, priant dévotement le Ciel de le tirer d’un si manifeste péril, comme le firent en effet l’adresse et l’agilité des meuniers, qui arrêtèrent la barque en lui opposant leurs bâtons. Mais pourtant ils ne purent si bien y réussir qu’ils ne fissent chavirer la barque et tomber Don Quichotte et Sancho au beau milieu de la rivière. Bien en prit à Don Quichotte de savoir nager comme un canard, quoique le poids de ses armes le fît deux fois aller au fond, et si les meuniers ne se fussent jetés à l’eau pour les tirer l’un et l’autre, par les pieds, par la tête, c’en était fait d’eux. Quand ils furent déposés à terre, plus trempés que morts de soif, Sancho se jeta à deux genoux, et, les mains jointes, les yeux levés au ciel, il pria Dieu, dans une longue et dévote oraison, de le délivrer désormais des témérités et des entreprises de son seigneur.
En ce moment arrivèrent les pêcheurs, maîtres de la barque, que les roues du moulin avaient mise en pièces ; la voyant brisée, ils sautèrent sur Sancho pour le déshabiller, et demandèrent à Don Quichotte de payer le dégât. Celui-ci, avec un grand sang-froid, et comme si rien ne lui fût arrivé, dit aux meuniers et aux pêcheurs qu’il paierait très-volontiers la barque, sous la condition qu’on lui remît, en pleine liberté, la personne ou les personnes qui gémissaient opprimées dans ce château. « De quelles personnes et de quel château parles-tu, homme sans cervelle, demanda l’un des meuniers ; veux-tu, par hasard, emmener les gens qui viennent moudre du blé dans ce moulin ? — Suffit, dit à part soi Don Quichotte ; ce serait prêcher dans le désert que de vouloir réduire cette canaille à faire quelque bien sur de simples prières. D’ailleurs, dans cette aventure, il a dû se rencontrer deux puissants enchanteurs, dont l’un empêche ce que l’autre projette. L’un m’a envoyé la barque, l’autre m’a fait faire le plongeon. Que Dieu y porte remède, car le monde n’est que machinations opposées les unes aux autres ; je ne puis rien de plus. » Puis, élevant la voix et regardant les moulins, il continua de la sorte : « Amis, qui que vous soyez, qui êtes enfermés dans cette prison, pardonnez-moi ; mon malheur et le vôtre veulent que je ne puisse vous tirer de votre angoisse ; c’est sans doute à un autre chevalier que doit être réservée cette aventure. »
Après cela, il entra en arrangement avec les pêcheurs, et paya pour la barque cinquante réaux, que Sancho déboursa bien à contre-cœur. « Avec deux sauts de carpe comme celui-là, dit-il, nous aurons jeté toute notre fortune au fond de l’eau. » Les pêcheurs et les meuniers considéraient, pleins de surprise, ces deux figures, si hors de l’usage commun. Ils ne pouvaient parvenir à comprendre ce que voulaient dire les questions de Don Quichotte et les propos qu’il leur adressait. Les tenant tous deux pour fous, ils les laissèrent, et se retirèrent, les uns dans leur moulin, les autres dans leurs cabanes. Pour Don Quichotte et Sancho, ils retournèrent à leurs bêtes, et restèrent bêtes comme devant ; et voilà la fin qu’eut l’aventure de la barque enchantée.
CHAPITRE XXX. De ce qui arriva à Don Quichotte avec une belle chasseresse.
Le chevalier et l’écuyer rejoignirent leurs bêtes, tristes, l’oreille basse et de mauvaise humeur, principalement Sancho, pour qui c’était toucher à son âme que de toucher à son argent, car il lui semblait que tout ce qu’il ôtait de la bourse, il se l’ôtait à lui-même de la prunelle des yeux. Finalement, sans se dire un mot, ils montèrent à cheval, et s’éloignèrent du célèbre fleuve, Don Quichotte enseveli dans les pensées de ses amours, et Sancho dans celles de sa fortune à faire, qu’il voyait plus éloignée que jamais. Tout sot qu’il fût, il s’apercevait bien que, parmi les actions de son maître, la plupart n’étaient que des extravagances. Aussi cherchait-il une occasion de pouvoir, sans entrer en compte et en adieux avec son seigneur, décamper un beau jour et s’en retourner chez lui. Mais la fortune arrangea les choses bien au rebours de ce qu’il craignait.
Il arriva que le lendemain, au coucher du soleil, et au sortir d’un bois, Don Quichotte jeta la vue sur une verte prairie, au bout de laquelle il aperçut du monde, et, s’étant approché fort près, il reconnut que c’étaient des chasseurs de haute volerie. Il s’approcha encore davantage, et vit parmi eux une dame élégante, montée sur un palefroi ou haquenée d’une parfaite blancheur, que paraient des harnais verts et une selle à pommeau d’argent. La dame était également habillée de vert, avec tant de bon goût et de richesse, qu’elle semblait être l’élégance en personne. Elle portait un faucon sur le poing gauche, ce qui fit comprendre à Don Quichotte que c’était quelque grande dame, et qu’elle devait être la maîtresse de tous ces chasseurs, ce qui était vrai. Aussi dit-il à Sancho : « Cours, mon fils Sancho, cours, et dis à cette dame du palefroi et du faucon que moi, le chevalier des Lions, je baise les mains de sa grande beauté, et que, si sa grandeur me le permet, j’irai les lui baiser moi-même, et la servir en tout ce que mes forces me permettent de faire, en tout ce que m’ordonnera son altesse. Et prends garde, Sancho, à ce que tu vas dire ; ne t’avise pas de coudre quelque proverbe de ta façon dans ton ambassade. — Pardieu, vous avez trouvé le couseur ! répondit Sancho ; à quoi bon l’avis ? Est-ce que c’est la première fois en cette vie que je porte des ambassades à de hautes et puissantes dames ? — Si ce n’est celle que tu as portée à madame Dulcinée du Toboso, reprit Don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies porté d’autres, au moins depuis que tu es à mon service. — C’est vrai, répondit Sancho, mais du bon payeur les gages sont tout prêts, et en maison fournie la nappe est bientôt mise. Car je sais un peu de tout, et suis un peu propre à tout. — Je le crois, Sancho, dit Don Quichotte ; va donc, à la bonne heure, et que Dieu te conduise. »
Sancho partit comme un trait, mettant l’âne au grand trot, et arriva bientôt près de la belle chasseresse. Il descendit de son bât, se mit à deux genoux devant elle, et lui dit : « Belle et noble dame, ce chevalier qu’on aperçoit là-bas, appelé le chevalier des Lions, est mon maître, et moi je suis son écuyer, qu’on appelle en sa maison Sancho Panza. Le susdit chevalier des Lions, qu’on appelait, il n’y a pas longtemps, le chevalier de la Triste-Figure, m’envoie demander à votre grandeur qu’elle daigne et veuille bien lui permettre que, sous votre bon plaisir et consentement, il vienne mettre en œuvre son désir, qui n’est autre, suivant ce qu’il dit et ce que je pense, que de servir votre haute fauconnerie et incomparable beauté. En lui donnant cette permission, votre seigneurie fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en recevra grande faveur et grand contentement. — Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous avez rempli votre ambassade avec toutes les formalités qu’exigent de pareils messages. Levez-vous de terre, car il n’est pas juste que l’écuyer d’un aussi grand chevalier que celui de la Triste-Figure, dont nous savons ici beaucoup de nouvelles, reste sur ses genoux. Levez-vous, ami, et dites à votre seigneur qu’il soit le bien-venu, et que nous nous offrons à son service, le duc mon époux et moi, dans une maison de plaisance que nous avons près d’ici. »