L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 30)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sancho se releva, non moins surpris des attraits de la belle dame que de son excessive courtoisie, et surtout de lui avoir entendu dire qu’elle savait des nouvelles de son seigneur le chevalier de la Triste-Figure, qu’elle n’avait point appelé le chevalier des Lions, sans doute parce qu’il s’était donné trop récemment ce nom-là. « Dites-moi, frère écuyer, lui demanda la duchesse (dont on n’a jamais su que le titre, mais dont le nom est encore ignoré), dites-moi, n’est-ce pas de ce chevalier votre maître qu’il circule une histoire imprimée ? N’est-ce pas lui qui s’appelle l’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, et n’a-t-il point pour dame de son âme une certaine Dulcinée du Toboso ? — C’est lui-même, madame, répondit Sancho, et ce sien écuyer, qui figure ou doit figurer dans cette histoire, qu’on appelle Sancho Panza, c’est moi, pour vous servir, à moins qu’on ne m’ait changé en nourrice, je veux dire qu’on ne m’ait changé à l’imprimerie. — Tout cela me réjouit fort, dit la duchesse. Allez, frère Panza, dites à votre seigneur qu’il soit le bien-venu dans mes terres, et qu’il ne pouvait rien m’arriver qui me donnât plus de satisfaction que sa présence. »

Avec une aussi agréable réponse, Sancho retourna plein de joie près de son maître, auquel il rapporta tout ce que lui avait dit la grande dame, dont il élevait au ciel, dans ses termes rustiques, la beauté merveilleuse, la grâce et la courtoisie. Don Quichotte se mit gaillardement en selle, s’affermit bien sur ses étriers, arrangea sa visière, donna de l’éperon à Rossinante, et, prenant un air dégagé, alla baiser les mains à la duchesse, laquelle avait fait appeler le duc son mari, et lui racontait, pendant que Don Quichotte s’avançait à leur rencontre, l’ambassade qu’elle venait de recevoir. Tous deux avaient lu la première partie de cette histoire, et connaissaient par elle l’extravagante humeur de Don Quichotte. Aussi l’attendaient-ils avec une extrême envie de le connaître, dans le dessein de se prêter à son humeur, d’abonder en tout ce qu’il leur dirait, enfin de le traiter en chevalier errant les jours qu’il passerait auprès d’eux, avec toutes les cérémonies usitées dans les livres de chevalerie, qu’ils avaient lus en grand nombre, car ils en étaient très-friands.

En ce moment parut Don Quichotte, la visière haute, et, comme il fit mine de mettre pied à terre, Sancho se hâta d’aller lui tenir l’étrier. Mais il fut si mal chanceux qu’en descendant du grison il se prit un pied dans la corde du bât, de telle façon qu’il ne lui fut plus possible de s’en dépêtrer, et qu’il y resta pendu, ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui n’avait pas l’habitude de descendre de cheval sans qu’on lui tînt l’étrier, pensant que Sancho était déjà venu le lui prendre, se jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la selle de Rossinante qui sans doute était mal sanglé ; si bien que la selle et lui tombèrent ensemble par terre, non sans grande honte de sa part, et mille malédictions qu’il donnait entre ses dents au pauvre Sancho qui avait encore le pied dans l’entrave. Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de l’écuyer. Ceux-ci relevèrent Don Quichotte, qui, tout maltraité de sa chute, clopinant et comme il put, alla s’agenouiller devant leurs seigneuries ; mais le duc ne voulut pas y consentir ; au contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser Don Quichotte. « Je regrette, lui dit-il, seigneur chevalier de la Triste-Figure, que la première visite que fasse votre grâce sur mes terres soit aussi désagréable qu’on vient de le voir ; mais des négligences d’écuyer sont souvent cause de pires événements. — Celui qui me procure l’honneur de vous voir, ô valeureux prince, répondit Don Quichotte, ne peut en aucun cas être désagréable, quand même ma chute n’aurait fini qu’au fond des abîmes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m’en tirer. Mon écuyer, maudit soit-il de Dieu, sait mieux délier la langue pour dire des malices, que lier et sangler une selle pour qu’elle tienne bon. Mais, de quelque manière que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, je serai toujours à votre service et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, digne souveraine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie. — Doucement, doucement, mon seigneur Don Quichotte, dit le duc ; là où règne madame Doña Dulcinée du Toboso, il n’est pas juste de louer d’autres attraits. »

En ce moment Sancho s’était débarrassé du lacet, et, se trouvant près de là, il prit la parole avant que son maître répondît : « On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcinée du Toboso ne soit extrêmement belle, et j’en jurerais par serment ; mais où l’on y pense le moins saute le lièvre, et j’ai ouï dire que ce qu’on appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre. Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et cent. Si je dis cela, c’est qu’en bonne foi de Dieu, madame la duchesse n’a rien à envier à notre maîtresse madame Dulcinée du Toboso. » Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit : « Il faut que votre grandeur s’imagine que jamais au monde chevalier errant n’eut un écuyer plus grand parleur et plus agréable plaisant que le mien ; et il prouvera la vérité de ce que je dis, si votre haute excellence veut bien me garder quelques jours à son service. » La duchesse répondit : « De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l’en estime davantage, car c’est signe qu’il est spirituel. Les bons mots, les saillies, le fin badinage, ne sont point, comme votre grâce le sait parfaitement, seigneur Don Quichotte, le partage des esprits lourds et grossiers ; et puisque le bon Sancho est rieur et plaisant, je le tiens désormais pour homme d’esprit. — Et bavard, ajouta Don Quichotte. — Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions pas nous-mêmes le temps à parler, marchons, et que le grand chevalier de la Triste-Figure… — Le chevalier des Lions, doit dire votre altesse, interrompit Sancho ; car il n’y a plus de triste figure. L’enseigne est celle des Lions. — Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur chevalier des Lions nous accompagne à un mien château qui est ici près ; il y recevra l’accueil si justement dû à si haute personne, et que la duchesse et moi ne manquons jamais de faire à tous les chevaliers errants qui s’y présentent. »

Sancho, cependant, avait relevé et sanglé la selle de Rossinante. Don Quichotte étant remonté sur son coursier, et le duc sur un cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux et prirent le chemin du château. La duchesse appela Sancho et le fit marcher à côté d’elle, car elle s’amusait beaucoup d’entendre ses saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se mêlant à travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour qui c’était une véritable bonne fortune d’héberger dans leur château un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.

CHAPITRE XXXI. Qui traite d’une foule de grandes choses.

Sancho ne se sentait pas d’aise de se voir ainsi en privauté avec la duchesse, se figurant qu’il allait trouver dans son château ce qu’il avait déjà trouvé chez Don Diégo et chez Basile, et toujours enclin aux douceurs d’une bonne vie, il prenait par les cheveux chaque fois qu’elle s’offrait, l’occasion de faire bombance. L’histoire raconte qu’avant qu’ils arrivassent au château ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna des ordres à tous ses domestiques sur la manière dont ils devaient traiter Don Quichotte. Dès que celui-ci parut avec la duchesse aux portes du château, deux laquais ou palefreniers en sortirent, couverts jusqu’aux pieds d’espèces de robes de chambre en satin cramoisi, lesquels, ayant pris Don Quichotte entre leurs bras, l’enlevèrent de la selle, et lui dirent : « Que votre grandeur aille maintenant descendre de son palefroi madame la duchesse. » Don Quichotte obéit ; mais après force compliments et cérémonies, après force prières et refus, la duchesse l’emporta dans sa résistance. Elle ne voulut descendre du palefroi que dans les bras du duc, disant qu’elle ne se trouvait pas digne de charger un si grand chevalier d’un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui faire mettre pied à terre, et, quand ils entrèrent tous dans une vaste cour d’honneur, deux jolies damoiselles s’approchèrent, et jetèrent sur les épaules de Don Quichotte un long manteau de fine écarlate. Aussitôt toutes les galeries de la cour se couronnèrent des valets de la maison, qui disaient à grands cris : « Bienvenue soit la fleur et la crème des chevaliers errants, » et qui versaient à l’envi des flacons d’eau de senteur sur Don Quichotte et ses illustres hôtes. Tout cela ravissait Don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa vie où il se crut et se reconnut chevalier errant véritable et non fantastique, en se voyant traiter de la même manière qu’il avait lu qu’on traitait les chevaliers errants dans les siècles passés.

Sancho, laissant là le grison, s’était cousu aux jupons de la duchesse ; et il entra avec elle dans le château. Mais bientôt, se sentant un remords de conscience de laisser son âne tout seul, il s’approcha d’une vénérable duègne, qui était venue avec d’autres recevoir la duchesse, et lui dit à voix basse : « Madame Gonzalez, ou comme on appelle votre grâce… — Je m’appelle Doña Rodriguez de Grijalva, répondit la duègne : qu’y a-t-il pour votre service, frère ? — Je voudrais, répliqua Sancho, que votre grâce me fît celle de sortir devant la porte du château, où vous trouverez un âne qui est à moi. Ensuite votre grâce aura la bonté de le faire mettre ou de le mettre elle-même dans l’écurie, car le pauvre petit est un peu timide, et s’il se voit seul, il ne saura plus que devenir. — Si le maître est aussi galant homme que le valet, repartit la duègne, nous avons fait là une belle trouvaille. Allez, frère, à la malheure pour vous et pour qui vous amène, et chargez-vous de votre âne ; nous autres duègnes de cette maison ne sommes pas faites à semblables besognes. — Eh bien, en vérité, répondit Sancho, j’ai ouï dire à mon seigneur, qui est au fait des histoires, lorsqu’il racontait celle de Lancelot, quand il vint de Bretagne, que les dames prenaient soin de lui et les duègnes de son bidet. Et certes, pour ce qui est de mon âne, je ne le troquerais pas contre le bidet du seigneur Lancelot. — Frère, répliqua la duègne, si vous êtes bouffon de votre métier, gardez vos bons mots pour une autre occasion ; attendez qu’ils semblent tels et qu’on vous les paie, car de moi vous ne tirerez rien qu’une figue.

— Elle sera du moins bien mûre, repartit Sancho, pour peu qu’en fait d’années elle gagne le point sur votre grâce. — Fils de coquine ! s’écria la duègne, tout enflammée de colère, si je suis vieille ou non, c’est à Dieu que j’en rendrai compte, et non pas à vous, rustre, manant, mangeur d’ail ! » Cela fut dit d’une voix si haute que la duchesse l’entendit ; elle tourna la tête, et, voyant la duègne tout agitée, avec les yeux rouges de fureur, elle lui demanda contre qui elle en avait. « J’en ai, répondit la duègne, contre ce brave homme qui m’a demandé très-instamment d’aller mettre à l’écurie un sien âne qui est à la porte du château, me citant pour exemple que cela s’était fait je ne sais où, que des dames pansaient un certain Lancelot et des duègnes son bidet, puis, pour finir et par-dessus le marché, il m’a appelé vieille. — Oh ! voilà ce que j’aurais pris pour affront, s’écria la duchesse, plus que tout ce qu’on aurait pu me dire ; » et, se tournant vers Sancho : « Prenez garde, ami Sancho, lui dit-elle, que Doña Rodriguez est encore toute jeune, et que ses longues coiffes que vous lui voyez, elle les porte plutôt à cause de l’autorité de sa charge et de l’usage qui le veut ainsi, qu’à cause des années. — Qu’il ne m’en reste pas une à vivre, répondit Sancho, si je l’ai dit dans cette intention ; oh ! non ; si j’ai parlé de la sorte, c’est que ma tendresse est si grande pour mon âne, que je ne croyais pas pouvoir le recommander à une personne plus charitable que madame Doña Rodriguez. » Don Quichotte, qui entendait tout cela, ne put s’empêcher de dire : « Sont-ce là, Sancho, des sujets de conversation pour un lieu tel que celui-ci ? — Seigneur, répondit Sancho, chacun parle de la nécessité où il se trouve quand il la sent. Ici je me suis souvenu du grison, et ici j’ai parlé de lui ; et si je m’en fusse souvenu à l’écurie, c’est là que j’en aurais parlé. — Sancho est dans le vrai et le certain, ajouta le duc, et je ne vois rien à lui reprocher. Quant au grison, il aura sa ration à bouche que veux-tu, et que Sancho perde tout souci ; on traitera son âne comme lui-même. »

Au milieu de ces propos, qui divertissaient tout le monde, hors Don Quichotte, on arriva aux appartements du haut, et l’on fit entrer Don Quichotte dans une salle ornée de riches tentures d’or et de brocart. Six demoiselles vinrent le désarmer et lui servir de pages, toutes bien averties par le duc et la duchesse de ce qu’elles devaient faire, et bien instruites sur la manière dont il fallait traiter Don Quichotte, pour qu’il s’imaginât et reconnût qu’on le traitait en chevalier errant.

Une fois désarmé, Don Quichotte resta avec ses étroits hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, sec, maigre, allongé, avec les mâchoires serrées et les joues si creuses qu’elles se baisaient l’une l’autre dans la bouche : figure telle que, si les demoiselles qui le servaient n’eussent pas eu grand soin de retenir leur gaieté, suivant les ordres exprès qu’elles en avaient reçus de leurs seigneurs, elles seraient mortes de rire. Elles le prièrent de se laisser déshabiller pour qu’on lui passât une chemise, mais il ne voulut jamais y consentir, disant que la décence ne seyait pas moins que la valeur aux chevaliers errants. Toutefois il demanda qu’on donnât la chemise à Sancho, et, s’étant enfermé avec lui dans une chambre où se trouvait un lit magnifique, il se déshabilla, et passa la chemise. Dès qu’il se vit seul avec Sancho : « Dis-moi, lui dit-il, bouffon nouveau et imbécile de vieille date, trouves-tu bien d’outrager et de déshonorer une duègne aussi vénérable, aussi digne de respect que l’est celle-là ? Était-ce bien le moment de te souvenir du grison ? Ou sont-ce des seigneurs capables de laisser manquer les bêtes, quand ils traitent les maîtres avec tant de magnificence ? Au nom de Dieu, Sancho, corrige-toi, et ne montre pas la corde à ce point qu’on vienne à s’apercevoir que tu n’es tissu que d’une toile rude et grossière. Prends donc garde, pécheur endurci, que le seigneur est tenu d’autant plus en estime qu’il a des serviteurs plus honorables et mieux nés, et qu’un des plus grands avantages qu’ont les princes sur les autres hommes, c’est d’avoir à leur service des gens qui valent autant qu’eux. N’aperçois-tu point, esprit étroit et désespérant, qu’en voyant que tu es un rustre grossier ou un méchant diseur de balivernes, on pensera que je suis quelque hobereau de colombier, ou quelque chevalier d’industrie ? Non, non, ami Sancho ; fuis ces écueils, fuis ces dangers ; celui qui se fait beau parleur et mauvais plaisant trébuche au premier choc, et tombe au rôle de misérable bouffon. Retiens ta langue, épluche et rumine tes paroles avant qu’elles te sortent de la bouche, et fais attention que nous sommes arrivés en lieu tel, qu’avec l’aide de Dieu et la valeur de mon bras, nous devons en sortir avantagés, comme on dit, du tiers et du quart en renommée et en fortune. »

Sancho promit très-sincèrement à son maître de se coudre la bouche, ou de se mordre la langue, plutôt que de dire un mot qui ne fût pas à propos et mûrement considéré comme il le lui ordonnait. « Vous pouvez, ajouta-t-il, perdre à cet égard tout souci ; ce ne sera jamais par moi qu’on découvrira qui nous sommes. » Don Quichotte, cependant, acheva de s’habiller ; il mit son baudrier et son épée, jeta sur ses épaules le manteau d’écarlate, ajusta sur sa tête une montera de satin vert que lui avaient donnée les demoiselles, et, paré de ce costume, il entra dans la grande salle, où il trouva les mêmes demoiselles rangées sur deux files, autant d’un côté que de l’autre, et toutes portant des flacons d’eau de senteur, qu’elles lui versèrent sur les mains avec force révérences et cérémonies. Bientôt arrivèrent douze pages, ayant à leur tête le maître d’hôtel, pour le conduire à la table, où l’attendaient les maîtres du logis. Ils le prirent au milieu d’eux, et le menèrent, plein de pompe et de majesté, dans une autre salle, où l’on avait dressé une table somptueuse, avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse s’avancèrent jusqu’à la porte de la salle pour le recevoir ; ils étaient accompagnés d’un grave ecclésiastique, de ceux qui gouvernent les maisons des grands seigneurs ; de ceux qui, n’étant pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à ceux qui le sont comment ils doivent l’être ; de ceux qui veulent que la grandeur des grands se mesure à la petitesse de leur esprit ; de ceux enfin qui, voulant instruire ceux qu’ils gouvernent à réduire leurs libéralités, les font paraître mesquins et misérables. De ces gens-là sans doute était le grave religieux qui vint avec le duc et la duchesse à la rencontre de Don Quichotte. Ils se firent mille courtoisies mutuelles, et finalement, ayant placé Don Quichotte entre eux, ils allèrent s’asseoir à la table. Le duc offrit le haut bout à Don Quichotte, et, bien que celui-ci le refusât d’abord, les instances du duc furent telles qu’il dut à la fin l’accepter. L’ecclésiastique s’assit en face du chevalier, le duc et la duchesse aux deux côtés de la table. À tout cela Sancho se trouvait présent, stupéfait, ébahi des honneurs que ces princes rendaient à son maître. Quand il vit les cérémonies et les prières qu’adressait le duc à Don Quichotte pour le faire asseoir au haut bout de la table, il prit la parole : « Si vos grâces, dit-il, veulent bien m’en donner la permission, je leur conterai une histoire qui est arrivée dans mon village à propos des places à table. »

À peine Sancho eut-il ainsi parlé, que Don Quichotte trembla de tout son corps, persuadé qu’il allait dire quelque sottise. Sancho le regarda, le comprit, et lui dit : « Ne craignez pas que je m’oublie, mon seigneur, ni que je dise une chose qui ne vienne pas juste à point. Je n’ai pas encore perdu la mémoire des conseils que votre grâce me donnait tout à l’heure sur ce qui est de parler peu ou prou, bien ou mal. — Je ne me souviens de rien, Sancho, répondit Don Quichotte ; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite. — Ce que je veux dire, reprit Sancho, est si bien la vérité pure, que mon seigneur Don Quichotte ici présent ne me laissera pas mentir. — Que m’importe ? répliqua Don Quichotte ; mens, Sancho, tant qu’il te plaira, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai ; seulement prends garde à ce que tu vas dire. — J’y ai si bien pris garde et si bien regardé, repartit Sancho, qu’on peut dire cette fois que celui qui sonne les cloches est en sûreté ; et c’est ce qu’on va voir à l’œuvre. — Il me semble, interrompit Don Quichotte, que vos seigneuries feraient bien de faire chasser d’ici cet imbécile, qui dira mille stupidités. — Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne me quittera pas d’un pas. Je l’aime beaucoup, car je sais qu’il est très-spirituel. — Spirituels soient aussi les jours de votre sainteté ! s’écria Sancho, pour la bonne estime que vous faites de moi, bien que je n’en sois pas digne. Mais voici le conte que je veux conter : Un jour, il arriva qu’un hidalgo de mon village, très-riche et de grande qualité, car il descendait des Alamos de Medina-del-Campo, lequel avait épousé Doña Mencia de Quiñonès, fille de don Alonzo de Marañon, chevalier de l’ordre de Saint-Jacques, qui se noya à l’île de la Herradura, pour qui s’éleva cette grande querelle qu’il y eut, il y a quelques années, dans notre village, où se trouva, si je ne me trompe, mon seigneur Don Quichotte, et où fut blessé Tomasillo le garnement, fils de Balbastro le maréchal… N’est-ce pas vrai, tout cela, seigneur notre maître ? dites-le, par votre vie, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour quelque menteur bavard. — Jusqu’à présent, dit l’ecclésiastique, je vous tiendrai plutôt pour bavard que pour menteur ; plus tard, je ne sais trop ce que je penserai de vous. — Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, répondit Don Quichotte, et tu cites tant d’enseignes, que je ne puis m’empêcher de convenir que tu dis sans doute la vérité. Mais continue et abrège l’histoire, car tu prends le chemin de ne pas finir en deux jours. — Qu’il n’abrège pas, s’écria la duchesse, s’il veut me faire plaisir, mais qu’il conte son histoire comme il la sait, dût-il ne pas finir de six jours, car s’il en met autant à la conter, ce seront les meilleurs que j’aurai passés de ma vie. — Je dis donc, mes bons seigneurs, continua Sancho, que cet hidalgo, que je connais comme mes mains, puisqu’il n’y a pas de ma maison à la sienne une portée de mousquet, invita à dîner un laboureur pauvre, mais honnête. — Au fait, frère, au fait, s’écria le religieux, vous prenez la route de ne pas arriver au bout de votre histoire d’ici à l’autre monde. — J’y arriverai bien à mi-chemin, s’il plaît à Dieu, répondit Sancho. Je dis donc que ce laboureur étant arrivé chez cet hidalgo qui l’avait invité, que Dieu veuille avoir recueilli son âme, car il est mort à présent, et à telles enseignes qu’il fit, dit-on, une vraie mort d’ange ; mais je ne m’y trouvai pas présent, car alors j’avais été faire la moisson à Temblèque. — Par votre vie, frère, s’écria de nouveau le religieux, revenez vite de Temblèque, et, sans enterrer votre hidalgo, si vous ne voulez nous enterrer aussi, dépêchez votre histoire. — Le cas est, reprit Sancho, qu’étant tous deux sur le point de se mettre à table…, il me semble que je les vois à présent mieux que jamais… » Le duc et la duchesse prenaient grand plaisir au déplaisir que montrait le bon religieux des pauses et des interruptions que mettait Sancho à conter son histoire, et Don Quichotte se consumait dans une rage concentrée. « Je dis donc, reprit Sancho, qu’étant tous deux, comme je l’ai dit, prêts à s’attabler, le laboureur s’opiniâtrait à ce que l’hidalgo prît le haut de la table, et l’hidalgo s’opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu’il fallait faire chez lui ce qu’il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d’être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu’à ce qu’enfin l’hidalgo impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant : « Asseyez-vous, lourdaud, quelque part que je me place je tiendrai toujours votre haut bout. » Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu’elle ne vient pas si mal à propos. »

Don Quichotte rougit, pâlit, prit toutes sortes de couleurs, qui, sur son teint brun, semblaient lui jasper le visage. Le duc et la duchesse continrent leur envie de rire, pour que Don Quichotte n’achevât point d’éclater, car ils avaient compris la malice de Sancho ; et, pour changer d’entretien, afin que Sancho ne se lançât point dans d’autres sottises, la duchesse demanda à Don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée, et s’il lui avait envoyé ces jours passés quelque présent de géants ou de malandrins, car il ne pouvait manquer d’en avoir vaincu plusieurs. « Madame, répondit Don Quichotte, mes disgrâces, bien qu’elles aient eu un commencement, n’auront jamais de fin. Des géants, j’en ai vaincu, des félons et des malandrins, je lui en ai envoyé ; mais où pouvaient-ils la trouver, puisqu’elle est enchantée et changée en la plus laide paysanne qui se puisse imaginer ? — Je n’y comprends rien, interrompit Sancho Panza ; à moi elle me sembla la plus belle créature du monde. Au moins, pour la légèreté et la cabriole, je sais bien qu’elle en revendrait à un danseur de corde. En bonne foi de Dieu, madame la duchesse, elle vous saute de terre sur une bourrique, comme le ferait un chat. — L’avez-vous vue enchantée, Sancho ? demanda le duc. — Comment, si je l’ai vue ! répondit Sancho, et qui diable, si ce n’est moi, a donné le premier dans l’histoire de l’enchantement ? elle est, pardieu, aussi enchantée que mon père. »

L’ecclésiastique, qui entendait parler de géants, de malandrins, d’enchantements, finit par se douter que ce nouveau venu pourrait bien être ce Don Quichotte de la Manche, dont le duc lisait habituellement l’histoire, chose qu’il lui avait plusieurs fois reprochée, disant qu’il était extravagant de lire de telles extravagances. Quand il se fut assuré que ce qu’il soupçonnait était la vérité, il se tourna, plein de colère, vers le duc : « Votre excellence, mon seigneur, lui dit-il, aura un jour à rendre compte à notre Seigneur de ce que fait ce pauvre homme. Ce Don Quichotte, ou Don Nigaud, ou comme il s’appelle, ne doit pas être, à ce que j’imagine, aussi fou que votre excellence veut qu’il le soit, en lui fournissant des occasions de lâcher la bride à ses impertinences et à ses lubies. » Puis, adressant la parole à Don Quichotte, il ajouta : « Et vous, tête à l’envers, qui vous a fourré dans la cervelle que vous êtes chevalier errant, que vous vainquez des géants et arrêtez des malandrins ? allez, et que Dieu vous conduise ; retournez à votre maison, élevez vos enfants, si vous en avez, prenez soin de votre bien, et cessez de courir le monde comme un vagabond, bayant aux corneilles, et prêtant à rire à tous ceux qui vous connaissent et ne vous connaissent pas. Où diable avez-vous donc trouvé qu’il y eut, ou qu’il y ait à cette heure des chevaliers errants ? Où donc y a-t-il des géants en Espagne, ou des malandrins dans la Manche ? Où donc y a-t-il des Dulcinées enchantées, et tout ce ramas de simplicités qu’on raconte de vous ? »

Don Quichotte avait écouté dans une silencieuse attention les propos de ce vénérable personnage. Mais voyant qu’enfin il se taisait, sans respect pour ses illustres hôtes, l’air menaçant et le visage enflammé de colère, il se leva tout debout, et s’écria… Mais cette réponse mérite bien un chapitre à part.

CHAPITRE XXXII. De la réponse que fit Don Quichotte à son censeur, ainsi que d’autres graves et gracieux événements.

S’étant donc levé tout debout, et tremblant des pieds à la tête comme un épileptique, Don Quichotte s’écria d’une voix émue et précipitée : « Le lieu où je suis, la présence des personnages devant qui je me trouve, le respect que j’eus et que j’aurai toujours pour le caractère dont votre grâce est revêtue enchaînent les mains à mon juste ressentiment. Ainsi donc, pour ce que je viens de dire, et pour savoir ce que tout le monde sait, que les armes des gens de robe sont les mêmes que celles de la femme, c’est-à-dire, la langue, j’entrerai avec la mienne en combat égal avec votre grâce, de qui l’on devait attendre plutôt de bons conseils que des reproches infamants. Les remontrances saintes et bien intentionnées exigent d’autres circonstances, et demandent d’autres formes. Du moins, me reprendre ainsi en public, et avec tant d’aigreur, cela passe toutes les bornes de la juste réprimande, qui sied mieux s’appuyant sur la douceur que sur l’âpreté ; et ce n’est pas bien, n’ayant aucune connaissance du péché que l’on censure, d’appeler le pécheur, sans plus de façon, extravagant et imbécile. Mais, dites-moi, pour laquelle des extravagances que vous m’avez vu faire me blâmez-vous, me condamnez-vous, me renvoyez-vous gouverner ma maison, et prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si j’ai des enfants et une femme ? N’y a-t-il autre chose à faire, que de s’introduire à tort et à travers dans les maisons d’autrui pour en gouverner les maîtres ? et faut-il, quand on s’est élevé dans l’étroite enceinte de quelque pensionnat, sans avoir jamais vu plus de monde que n’en peuvent contenir vingt ou trente lieues de district, se mêler d’emblée de donner des lois à la chevalerie et de juger les chevaliers errants ? Est-ce, par hasard, une vaine occupation ; est-ce un temps mal employé que celui que l’on consacre à courir le monde, non point pour en chercher les douceurs, mais bien les épines, au travers desquelles les gens de bien montent s’asseoir à l’immortalité ? Si j’étais tenu pour imbécile par les gentilshommes, par les gens magnifiques, généreux, de haute naissance ; ah ! j’en ressentirais un irréparable affront ; mais que des pédants, qui n’ont jamais foulé les routes de la chevalerie, me tiennent pour insensé, je m’en ris comme d’une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s’il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l’orgueilleuse ambition ; d’autres, celui de l’adulation basse et servile ; d’autres encore, celui de l’hypocrisie trompeuse ; et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l’étroit sentier de la chevalerie errante, méprisant, pour exercer cette profession, la fortune, mais non point l’honneur. J’ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. Je suis amoureux, uniquement parce qu’il est indispensable que les chevaliers errants le soient ; et l’étant, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirigées à bonne fin, c’est-à-dire, à faire du bien à tous, à ne faire du mal à personne. Si celui qui pense ainsi, qui agit ainsi, qui s’efforce de mettre tout cela en pratique, mérite qu’on l’appelle nigaud, je m’en rapporte à vos grandeurs, excellents duc et duchesse. »

« Bien, pardieu, bien ! s’écria Sancho. Ne dites rien de plus pour votre défense, mon seigneur et maître ; car il n’y a rien de plus à dire, rien de plus à penser, rien de plus à soutenir dans le monde. D’ailleurs, puisque ce seigneur a nié, comme il l’a fait, qu’il y ait eu et qu’il y ait des chevaliers errants, qu’y a-t-il d’étonnant qu’il ne sache pas un mot des choses qu’il a dites ? — Seriez-vous par hasard, frère, demanda l’ecclésiastique, ce Sancho Panza dont on parle, à qui votre maître a promis une île ? — Oui, certes, je le suis, répondit Sancho ; je suis qui la mérite aussi bien que tout autre. Je suis de ceux-là : « Réunis-toi aux bons, et tu deviendras l’un d’eux, » et de ceux-là aussi : « Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais, » et de ceux-là encore : « Qui s’attache à bon arbre en reçoit bonne ombre. » Je me suis attaché à bon maître, et il y a bien des mois que je vais en sa compagnie, et je deviendrai un autre lui-même, avec la permission de Dieu. Vive lui et vive moi ! car ni les empires ne lui manqueront à commander, ni à moi les îles à gouverner. — Non, assurément, ami Sancho, s’écria le duc ; et moi, au nom du seigneur Don Quichotte, je vous donne le gouvernement d’une île que j’ai vacante à présent, et non de médiocre qualité. — Va te mettre à genoux, dit Don Quichotte, et baise les pieds à son excellence pour la grâce qu’elle te fait. »

Sancho s’empressa d’obéir. À cette vue, l’ecclésiastique se leva de table, plein de dépit et de colère. « Par l’habit que je porte, s’écria-t-il, je dirais volontiers que votre excellence est aussi insensée que ces pécheurs. Comment ne seraient-ils pas fous, quand les sages canonisent leurs folies ? Que votre excellence reste avec eux ; tant qu’ils seront dans cette maison, je me tiendrai dans la mienne, et me dispenserai de reprendre ce que je ne puis corriger. » Là-dessus, il s’en alla, sans dire ni manger davantage, et sans qu’aucune prière pût le retenir. Il est vrai que le duc ne le pressa pas beaucoup, empêché qu’il était par l’envie de rire que lui avait causée son impertinente colère.

Quand il eut ri tout à son aise, il dit à Don Quichotte : « Votre grâce, seigneur chevalier des Lions, a répondu si hautement, si victorieusement, qu’il ne vous reste rien à relever dans cette injure, qui paraît un affront, mais ne l’est en aucune manière ; car, de même que les femmes ne peuvent outrager, les ecclésiastiques, comme votre grâce le sait bien, ne le peuvent pas davantage. — Cela est vrai, répondit Don Quichotte, et la cause en est que celui qui ne peut être outragé ne peut outrager personne. Les femmes, les enfants, les prêtres, ne pouvant se défendre, même s’ils sont offensés, ne peuvent recevoir d’outrage. Entre l’affront et l’offense, il y a, en effet, cette différence-ci, comme votre excellence le sait mieux que moi : l’affront vient de la part de celui qui peut le faire, le fait et le soutient ; l’offense peut venir de la part de quiconque, sans causer d’affront. Par exemple : Quelqu’un est dans la rue, ne songeant à rien ; dix hommes viennent à main armée et lui donnent des coups de bâton ; il met l’épée à la main, et fait son devoir ; mais la multitude des ennemis l’empêche de remplir son intention, qui est de se venger. Celui-là a reçu une offense, mais pas un affront. Un autre exemple confirmera cette vérité. Quelqu’un tourne le dos ; un autre arrive par derrière, et le frappe avec un bâton ; mais, après l’avoir frappé, il se sauve sans l’attendre, et l’autre le poursuit sans pouvoir l’atteindre. Celui qui a reçu les coups de bâton a reçu une offense, mais non pas un affront, qui, pour être tel, doit être soutenu. Si celui qui a donné les coups, même à la dérobée, eût mis l’épée à la main, et fût resté de pied ferme, faisant tête à son ennemi, le battu serait resté avec une offense et un affront tout à la fois : avec une offense, parce qu’on l’aurait frappé par trahison ; avec un affront, parce que celui qui l’a frappé aurait soutenu ce qu’il avait fait, sans tourner le dos et de pied ferme. Ainsi, suivant les lois du maudit duel, j’ai pu recevoir une offense, mais non pas un affront. En effet, ni les enfants, ni les femmes, ne ressentent un outrage ; ils ne peuvent pas fuir, et n’ont aucune raison d’attendre. Il en est de même des ministres de la sainte religion, parce que ces trois espèces de personnes manquent d’armes offensives et défensives. Ainsi, bien qu’ils soient, par droit naturel, obligés de se défendre, ils ne le sont jamais d’offenser personne. Or donc, bien que j’aie dit tout à l’heure que je pouvais avoir été offensé, je dis maintenant que je n’ai pu l’être en aucune façon ; car, qui ne peut recevoir d’affront peut encore moins en faire. Par toutes ces raisons je ne dois pas ressentir, et ne ressens pas, en effet, ceux que j’ai reçus de ce brave homme. Seulement, j’aurais voulu qu’il attendît un peu, pour que je lui fisse comprendre l’erreur où il est en pensant et disant qu’il n’y a point eu, et qu’il n’y a point de chevaliers errants en ce monde. Si Amadis ou quelque rejeton de son infinie progéniture eût entendu ce blasphème, je crois que sa révérence s’en fût mal trouvée. — Oh ! je le jure, moi, s’écria Sancho ; ils vous lui eussent appliqué un fendant qui l’aurait ouvert de haut en bas, comme une grenade ou comme un melon bien mûr. C’étaient des gens, ma foi, à souffrir ainsi qu’on leur marchât sur le pied ! Par le signe de la croix, je suis sûr que si Renaud de Montauban eût entendu le pauvre petit homme tenir ces propos-là, il lui aurait appliqué un tel horion sur la bouche, que l’autre n’en aurait pas parlé de trois ans. Sinon, qu’il se joue avec eux, et il verra s’il se tire de leurs mains. » La duchesse mourait de rire en écoutant parler Sancho ; et, dans son opinion, elle le tenait pour plus plaisant et plus fou que son maître ; et bien des gens dans ce temps-là furent du même avis.

Finalement, Don Quichotte se calma, et le repas finit paisiblement. Au moment de desservir, quatre demoiselles entrèrent, l’une portant un bassin d’argent, la seconde une aiguière du même métal, la troisième deux riches et blanches serviettes sur l’épaule, et la quatrième ayant les bras nus jusqu’au coude, et dans ses blanches mains (car elles ne pouvaient manquer d’être blanches), une boule de savon napolitain. La première s’approcha, et, d’un air dégagé, vint enchâsser le bassin sous le menton de Don Quichotte, lequel, sans dire un mot, mais étonné d’une semblable cérémonie, crut que c’était l’usage du pays, au lieu de laver les mains, de laver la barbe. Il tendit donc la sienne aussi loin qu’il put, et la demoiselle à l’aiguière commençant à verser de l’eau, la demoiselle au savon lui frotta la barbe à tour de bras, couvrant de flocons de neige (car l’écume de savon n’était pas moins blanche), non-seulement le menton, mais tout le visage et jusqu’aux yeux de l’obéissant chevalier, tellement qu’il fut contraint de les fermer bien vite. Le duc et la duchesse, qui n’étaient prévenus de rien, attendaient avec curiosité comment finirait une si étrange lessive. Quand la demoiselle barbière eut noyé le patient sous un pied d’écume, elle feignit de manquer d’eau, et envoya la demoiselle de l’aiguière en chercher, priant le seigneur Don Quichotte d’attendre un moment. L’autre obéit, et Don Quichotte resta, cependant, avec la figure la plus bizarre et la plus faite pour rire qui se puisse imaginer. Tous les assistants, et ils étaient nombreux, avaient les regards fixés sur lui ; et, comme ils le voyaient avec un cou d’une aune, plus que médiocrement noir, les yeux fermés et la barbe pleine de savon, ce fut un prodige qu’ils eussent assez de retenue pour ne pas éclater de rire. Les demoiselles de la plaisanterie tenaient les yeux baissés, sans oser regarder leurs seigneurs. Ceux-ci étouffaient de colère et de rire, et ils ne savaient lequel faire, ou châtier l’audace des jeunes filles, ou les récompenser pour le plaisir qu’ils prenaient à voir Don Quichotte en cet état.

Finalement, la demoiselle à l’aiguière revint, et l’on acheva de bien laver Don Quichotte ; puis, celle qui portait les serviettes l’essuya et le sécha très-posément ; et toutes quatre, faisant ensemble une grande et profonde révérence, allaient se retirer ; mais le duc, pour que Don Quichotte n’aperçût point qu’on lui jouait pièce, appela la demoiselle au bassin : « Venez, lui dit-il, et lavez-moi ; mais prenez garde que l’eau ne vous manque point. » La jeune fille, aussi avisée que diligente, s’empressa de mettre le bassin au duc comme à Don Quichotte, et toutes quatre s’étant hâtées de le bien laver, savonner, essuyer et sécher, elles firent leurs révérences et s’en allèrent. On sut ensuite que le duc avait juré que, si elles ne l’eussent pas échaudé comme Don Quichotte, il aurait châtié leur effronterie, qu’elles corrigèrent, du reste, fort discrètement, en le savonnant lui-même.

Sancho était resté très-attentif aux cérémonies de ce savonnage : « Sainte Vierge ! se dit-il à lui-même, est-ce que ce serait aussi l’usage en ce pays de laver la barbe aux écuyers comme aux chevaliers ? En bonne foi de Dieu et de mon âme, j’en aurais grand besoin, et si l’on me l’émondait avec le rasoir ce serait encore un plus grand service. — Que dites-vous là tout bas, Sancho ? demanda la duchesse. — Je dis, madame, que, dans les cours des autres princes, j’ai toujours ouï dire qu’après le dessert on versait de l’eau sur les mains, mais non pas du savon sur les barbes ; qu’ainsi il fait bon vivre beaucoup pour beaucoup voir. On dit bien aussi que celui-là qui vit une longue vie a bien des mauvais moments à passer ; mais passer par un lavage de cette façon, ce doit être plutôt un plaisir qu’une peine. — Eh bien ! n’ayez pas de souci, ami Sancho, dit la duchesse, j’ordonnerai à mes demoiselles de vous savonner, et même de vous mettre en lessive, si c’est nécessaire. — Je me contente de la barbe, reprit Sancho, quant à présent du moins, car, dans la suite des temps, Dieu a dit ce qui sera. — Voyez un peu, maître d’hôtel, dit la duchesse, ce que demande le bon Sancho, et exécutez ses volontés au pied de la lettre. » Le maître d’hôtel répondit qu’en toute chose le seigneur Sancho serait servi à souhaits. Sur cela, il alla dîner, emmenant avec lui Sancho, tandis que Don Quichotte et ses hôtes restaient à table, causant de choses et d’autres, mais qui toutes se rapportaient au métier des armes et à la chevalerie errante.

La duchesse pria Don Quichotte de lui décrire et de lui dépeindre, puisqu’il semblait avoir la mémoire heureuse, la beauté et les traits de madame Dulcinée du Toboso. « Suivant ce que la renommée publie de ses charmes, dit-elle, je dois croire qu’elle est indubitablement la plus belle créature de l’univers, et même de toute la Manche. » Don Quichotte soupira, quand il entendit ce que demandait la duchesse, et il répondit : « Si je pouvais tirer mon cœur de ma poitrine, et le mettre devant les yeux de votre grandeur, ici, sur cette table et dans un plat, j’éviterais à ma langue le travail d’exprimer ce qu’on peut penser à peine, car votre excellence y verrait ma dame parfaitement retracée. Mais pourquoi me mettrais-je à présent à dessiner point pour point et à décrire trait pour trait les charmes de la sans pareille Dulcinée ? Oh ! c’est un fardeau digne d’autres épaules que les miennes ; c’est une entreprise où devraient s’employer les pinceaux de Parrasius, de Timante et d’Apelle, pour la peindre sur toile et sur bois ; les burins de Lysippe, pour la graver sur le marbre et l’airain ; la rhétorique cicéronienne et démosthénienne pour la louer dignement. — Que veut dire démosthénienne, seigneur Don Quichotte ? demanda la duchesse : c’est une expression que je n’avais entendue de ma vie. — Rhétorique démosthénienne, répondit Don Quichotte, est la même chose que rhétorique de Démosthènes, comme cicéronienne de Cicéron, car ce furent, en effet, les deux plus grands rhétoriciens du monde. — C’est cela même, dit le duc, et vous avez fait une telle question bien à l’étourdie. Mais néanmoins le seigneur Don Quichotte nous ferait grand plaisir de nous dépeindre sa dame. Ne serait-ce qu’une esquisse, une ébauche, je suis bien sûr qu’elle suffirait encore à donner de l’envie aux plus belles. — Oh ! je le ferais volontiers, répondit Don Quichotte, si le malheur qui lui est arrivé récemment ne me l’avait effacée de la mémoire ; il est tel, que je me sens plus en train de la pleurer que de la dépeindre. Vos grandeurs sauront qu’étant allé ces jours passés lui baiser les mains, recevoir sa bénédiction et prendre ses ordres pour cette troisième campagne, je trouvai une autre personne que celle que je cherchais. Je la trouvai enchantée et métamorphosée de princesse en paysanne, de beauté en laideron, d’ange en diable, de parfumée en pestilentielle, de bien apprise en rustre grossière, de grave et modeste en cabrioleuse, de lumière en ténèbres, et finalement de Dulcinée du Toboso en brute stupide et dégoûtante. — Sainte Vierge ! s’écria le duc en poussant un grand cri ; quel est donc le misérable qui a fait un si grand mal au monde ? qui donc lui a ravi la beauté qui faisait sa joie, la grâce d’esprit qui faisait ses délices, la chasteté qui faisait son orgueil ? — Qui ? répondit Don Quichotte ; et qui pourrait-ce être, si ce n’est quelque malin enchanteur, de ceux en grand nombre dont l’envie me poursuit ; quelqu’un de cette race maudite, mise au monde pour obscurcir, pour anéantir les prouesses des bons, et pour donner de l’éclat et de la gloire aux méfaits des méchants ? Des enchanteurs m’ont persécuté, des enchanteurs me persécutent, et des enchanteurs me persécuteront jusqu’à ce qu’ils m’aient précipité, moi et mes hauts exploits de chevalerie, dans le profond abîme de l’oubli. S’ils me frappent et me blessent, c’est à l’endroit où ils voient bien que je le ressens davantage ; car ôter à un chevalier errant sa dame, c’est lui ôter les yeux avec lesquels il voit, le soleil qui l’éclaire, et l’aliment qui le nourrit. Je l’ai déjà dit bien des fois, mais je le répète encore, le chevalier errant sans dame est comme l’arbre sans feuilles, l’édifice sans fondement, l’ombre sans le corps qui la produit. — Il n’y a rien de plus à dire, interrompit la duchesse ; cependant, si nous donnons créance à l’histoire du seigneur Don Quichotte, telle qu’elle a paru, il y a peu de jours, à la lumière du monde, aux applaudissements universels, il faut en inférer, si j’ai bonne mémoire, que votre grâce n’a jamais vu madame Dulcinée ; que cette dame n’est pas de ce monde ; que c’est une dame fantastique que votre grâce a engendrée et mise au jour dans son imagination, en l’ornant de tous les appas et de toutes les perfections qu’il vous a plu de lui donner. — Sur cela, il y a beaucoup à dire, répondit Don Quichotte : Dieu sait s’il y a ou non une Dulcinée en ce monde, si elle est fantastique ou réelle, et ce sont de ces choses dont la vérification ne doit pas être portée jusqu’à ses extrêmes limites. Je n’ai ni engendré, ni mis au jour ma dame ; mais je la vois et la contemple telle qu’il convient que soit une dame pour réunir en elle toutes les qualités qui puissent la rendre fameuse parmi toutes celles du monde, comme d’être belle sans souillure, grave sans orgueil, amoureuse avec pudeur, reconnaissante par courtoisie, et courtoise par bons sentiments ; enfin de haute noblesse, car sur un sang illustre la beauté brille et resplendit avec plus d’éclat que sur une humble naissance. — Cela est vrai, dit le duc ; mais le seigneur Don Quichotte me permettra de lui dire ce que me force à penser l’histoire que j’ai lue de ses prouesses. Il faut en inférer, tout en concédant qu’il y ait une Dulcinée dans le Toboso, ou hors du Toboso, et qu’elle soit belle à l’extrême degré où nous la dépeint votre grâce ; il faut inférer, dis-je, que, pour la hauteur de la naissance, elle ne peut entrer en comparaison avec les Oriane, les Alastrajarée, les Madasime, et cent autres de même espèce, dont sont remplies les histoires que votre grâce connaît bien. — À cela, répliqua Don Quichotte, je puis répondre que Dulcinée est fille de ses œuvres, que les vertus corrigent la naissance, et qu’il faut estimer davantage un vertueux d’humble sang qu’un vicieux de sang illustre. Dulcinée, d’ailleurs, possède certaines qualités qui peuvent la mener à devenir reine avec sceptre et couronne ; car le mérite d’une femme belle et vertueuse peut aller jusqu’à faire de plus grands miracles, et, sinon formellement, au moins virtuellement, elle enferme en elle de plus hautes destinées. — Je vous assure, seigneur Don Quichotte, reprit la duchesse, qu’en tout ce que dit votre grâce, vous allez, comme on dit, avec le pied de plomb et la sonde à la main. Aussi je croirai désormais, et ferai croire à tous les gens de ma maison, et même au duc mon seigneur, si c’est nécessaire, qu’il y a une Dulcinée au Toboso, qu’elle existe au jour d’aujourd’hui, qu’elle est belle et hautement née, et qu’elle mérite d’être servie par un chevalier tel que le seigneur Don Quichotte, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort à sa louange. Néanmoins, je ne puis m’empêcher de sentir un scrupule, et d’en vouloir un petit brin à Sancho Panza. Mon scrupule est, si l’on en croit l’histoire déjà mentionnée, que ledit Sancho Panza trouva ladite Dulcinée, quand il lui porta de votre part une épître, criblant un sac de blé, à telles enseignes que c’était du seigle, dit-on, chose qui me fait douter de la hauteur de sa noblesse. — Madame, répondit Don Quichotte, votre grandeur saura que toutes, ou du moins la plupart des choses qui m’arrivent ne se passent point dans les termes ordinaires, comme celles qui arrivent aux autres chevaliers errants, soit que l’impulsion leur vienne du vouloir impénétrable des destins, soit qu’elles se trouvent conduites par la malice de quelque enchanteur jaloux. C’est une chose vérifiée et reconnue, que la plupart des chevaliers errants fameux avaient quelque vertu particulière : l’un ne pouvant être enchanté, l’autre était formé de chairs si impénétrables qu’on ne pouvait lui faire de blessure, comme fut le célèbre Roland, l’un des douze pairs de France, duquel on raconte qu’il ne pouvait être blessé, si ce n’est sous la plante du pied gauche, et seulement avec la pointe d’une grosse épingle, mais avec aucune autre espèce d’armes. Aussi, quand Bernard del Carpio le tua dans la gorge de Roncevaux, voyant qu’il ne pouvait le percer avec le fer, il le prit dans ses bras, l’enleva de terre et l’étouffa, se souvenant alors de quelle manière Hercule mit à mort Antéon, ce féroce géant qu’on disait fils de la Terre. De ce que je viens de dire, je veux conclure qu’il serait possible que j’eusse aussi quelqu’une de ces vertus ; non pas celle de n’être point blessé, car l’expérience m’a bien des fois prouvé que je suis de chairs tendres et nullement impénétrables ; ni celle de ne pouvoir être enchanté, car je me suis déjà vu mettre dans une cage, où le monde entier n’aurait pas été capable de m’enfermer, si ce n’est par la force des enchantements. Mais enfin, puisque je me suis tiré de celui-là, je veux croire qu’aucun autre ne saurait m’arrêter. Aussi, ces enchanteurs, voyant qu’ils ne peuvent sur ma personne user de leurs maléfices, se vengent sur les choses que j’aime le plus, et veulent m’ôter la vie en empoisonnant celle de Dulcinée, par qui et pour qui je vis moi-même. Aussi je crois bien que, lorsque mon écuyer lui porta mon message, ils la changèrent en une villageoise, occupée à un aussi vil exercice qu’est celui de cribler du blé. Au reste, j’ai déjà dit que ce blé n’était ni seigle, ni froment, mais des grains de perles orientales. Pour preuve de cette vérité, je veux dire à vos excellences comment, passant, il y a peu de jours, par le Toboso, je ne pus jamais trouver les palais de Dulcinée ; et que le lendemain, tandis que Sancho, mon écuyer, la voyait sous sa propre figure, qui est la plus belle de l’univers, elle me parut, à moi, une paysanne laide et sale, et de plus fort mal embouchée, elle, la discrétion même. Or donc, puisque je ne suis pas enchanté, et que je ne puis pas l’être, suivant toute raison, c’est elle qui est l’enchantée, l’offensée, la changée et la transformée ; c’est sur elle que se sont vengés de moi mes ennemis, et pour elle je vivrai dans de perpétuelles larmes, jusqu’à ce que je la voie rendue à son premier état. J’ai dit tout cela pour que personne ne fasse attention à ce qu’a rapporté Sancho du crible et du blutoir, car si, pour moi, l’on a transformé Dulcinée, il n’est pas étonnant qu’on l’ait changée pour lui. Dulcinée est de bonne naissance et femme de qualité ; elle tient aux familles nobles du Toboso, où ces familles sont nombreuses, anciennes et de bon aloi. Il est vrai qu’il ne revient pas une petite part de cette illustration à la sans pareille Dulcinée, par qui son village sera fameux et renommé dans les siècles à venir, comme Troie le fut par Hélène, et l’Espagne par la Cava, bien qu’à meilleur titre et à meilleur renom. D’une autre part, je veux que vos seigneuries soient bien convaincues que Sancho Panza est un des plus gracieux écuyers qui aient jamais servi chevalier errant. Il a quelquefois des simplicités si piquantes qu’on trouve un vrai plaisir à se demander s’il est simple ou subtil ; il a des malices qui le feraient passer pour un rusé drôle, puis des laisser-aller qui le font tenir décidément pour un nigaud ; il doute de tout, et croit à tout cependant ; et, quand je pense qu’il va s’abîmer dans sa sottise, il lâche des saillies qui le remontent au ciel. Finalement, je ne le changerais pas contre un autre écuyer, me donnât-on de retour une ville tout entière. Aussi suis-je en doute si je ferai bien de l’envoyer au gouvernement dont votre grandeur lui a fait merci ; cependant, je vois en lui une certaine aptitude pour ce qui est de gouverner, et je crois qu’en lui aiguisant quelque peu l’intelligence, il saura tirer parti de toute espèce de gouvernement, aussi bien que le roi de ses tributs. D’ailleurs, nous savons déjà, par une foule d’expériences, qu’il ne faut ni beaucoup de talent, ni beaucoup d’instruction, pour être gouverneur, car il y en a par centaines ici autour qui savent à peine lire, et qui gouvernent comme des aigles. Toute la question, c’est qu’ils aient l’intention droite et le désir de bien faire en toute chose. Ils ne manqueront pas de gens pour les conseiller et les diriger en ce qu’ils doivent faire, comme les gouverneurs gentilshommes et non jurisconsultes, qui rendent la justice par assesseurs. Moi, je lui conseillerais de ne commettre aucune exaction, mais de ne perdre aucun de ses droits ; et j’ajouterais d’autres petites choses qui me restent dans l’estomac, mais qui en sortiront à leur temps pour l’utilité de Sancho et le bien de l’île qu’il gouvernera. »

L’entretien en était là entre le duc, la duchesse et Don Quichotte, quand ils entendirent de grands cris et un grand bruit de monde en mouvement dans le palais ; tout à coup Sancho entra dans la salle, tout effaré, ayant au cou un torchon pour bavette, et derrière lui plusieurs garçons, ou, pour mieux dire, plusieurs vauriens de cuisine, dont l’un portait une écuelle d’eau que sa couleur et son odeur faisaient reconnaître pour de l’eau de vaisselle. Ce marmiton suivait et poursuivait Sancho, et voulait à toute force lui enchâsser l’écuelle sous le menton, tandis qu’un autre faisait mine de vouloir le laver. « Qu’est-ce que cela, frères ? demanda la duchesse ; qu’est-ce que cela, et que voulez-vous à ce brave homme ? Comment donc, ne faites-vous pas attention qu’il est élu gouverneur ? » Le marmiton barbier répondit : « Ce seigneur ne veut pas se laisser laver, comme c’est l’usage, et comme se sont lavés le duc, mon seigneur, et le seigneur, son maître. — Si, je le veux bien, répondit Sancho étouffant de colère ; mais je voudrais que ce fût avec des serviettes plus propres, avec une lessive plus claire et des mains moins sales. Il n’y a pas si grande différence entre mon maître et moi, pour qu’on le lave avec l’eau des anges, et moi avec la lessive du diable. Les usages des pays et des palais de princes sont d’autant meilleurs qu’ils ne causent point de déplaisir ; mais la coutume du lavage qui se pratique ici est pire que la discipline des pénitents. J’ai la barbe propre, et n’ai pas besoin de semblables rafraîchissements. Quiconque viendra pour me laver ou pour me toucher un poil de la tête, je veux dire du menton, parlant par respect, je lui donnerai telle taloche que le poing restera enfoncé dans le crâne ; car de semblables savonnages et cirimonies ressemblent plutôt à de méchantes farces qu’à des prévenances envers les hôtes. »

La duchesse mourait de rire en voyant la colère et en écoutant les propos de Sancho. Pour Don Quichotte, il n’était pas fort ravi de voir son écuyer si mal accoutré avec le torchon barbouillé de graisse, et entouré de tous ces fainéants de cuisine. Aussi, faisant une profonde révérence au duc et à la duchesse, comme pour leur demander la permission de parler, il se tourna vers la canaille, et lui dit d’une voix magistrale : « Holà, seigneurs gentilshommes, que vos grâces veuillent bien laisser ce garçon, et s’en retourner par où elles sont venues, ou par un autre côté, s’il leur plaît davantage. Mon écuyer est tout aussi propre qu’un autre, et ces écuelles ne sont pas faites pour sa gorge. Suivez mon conseil, et laissez-le, car ni lui, ni moi, n’entendons raillerie. » Sancho lui prit, comme on dit, le propos de la bouche, et continua sur-le-champ : « Sinon, qu’ils viennent se frotter au lourdaud ; je le souffrirai comme il fait nuit maintenant. Qu’on apporte un peigne, ou tout ce qu’on voudra, et qu’on me racle cette barbe, et si l’on en tire quelque chose qui offense la propreté, je veux qu’on me tonde à rebrousse-poil. »

En ce moment, et sans cesser de rire, la duchesse prit la parole : « Sancho Panza, dit-elle, a raison en tout ce qu’il vient de dire, et l’aura en tout ce qu’il dira. Il est propre assurément, et n’a nul besoin de se laver ; et si notre usage ne lui convient pas, il a son âme dans sa main. Vous, d’ailleurs, ministres de la propreté, vous avez été un peu trop paresseux et négligents, et je ne sais si je dois dire un peu trop hardis, d’apporter pour la barbe de tel personnage, au lieu d’aiguières d’or pur et de serviettes de Hollande, des écuelles de bois et des torchons de buffet. Mais enfin, vous êtes de méchantes gens, mal nés, malappris, et vous ne pouvez manquer, comme des malandrins que vous êtes, de montrer la rancune que vous portez aux écuyers des chevaliers errants. » Les marmitons ameutés, et même le maître d’hôtel qui les conduisait, crurent que la duchesse parlait sérieusement. Ils se hâtèrent d’ôter le torchon du cou de Sancho, et, tout honteux, tout confus, ils le laissèrent et disparurent.

Quand Sancho se vit hors de ce péril, effroyable à son avis, il alla se jeter à deux genoux devant la duchesse, et lui dit : « De grandes dames, grandes faveurs s’attendent. Celle que votre grâce vient de me faire ne se peut moins payer que par le désir de me voir armé chevalier errant, pour m’occuper tous les jours de ma vie au service d’une si haute princesse. Je suis laboureur, je m’appelle Sancho Panza, je suis marié, j’ai des enfants, et je fais le métier d’écuyer. Si en quelqu’une de ces choses il m’est possible de servir votre grandeur, je tarderai moins à obéir que votre seigneurie à commander. — On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez appris à être courtois à l’école de la courtoisie même ; on voit bien, veux-je dire, que vous avez été élevé dans le giron du seigneur Don Quichotte, qui doit être la crème des civilités et la fleur des cérémonies, ou cirimonies, comme vous dites. Dieu garde tel maître et tel valet ; l’un, pour boussole de l’errante chevalerie, l’autre, pour étoile de l’écuyère fidélité. Levez-vous, ami Sancho, et pour reconnaître vos politesses, je ferai en sorte que le duc, mon seigneur, accomplisse aussitôt que possible la promesse qu’il vous a faite du gouvernement en question. »

Là cessa l’entretien, et Don Quichotte alla faire la sieste. La duchesse demanda à Sancho, s’il n’avait pas trop envie de dormir, de venir passer le tantôt avec elle et ses femmes, dans une salle bien fraîche. Sancho répondit qu’il avait, il est vrai, l’habitude de dormir quatre ou cinq heures pendant les siestes de l’été ; mais que, pour servir la bonté de sa seigneurie, il ferait tous ses efforts pour ne pas dormir un seul instant ce jour-là, et se conformerait avec obéissance à ses ordres : cela dit, il s’en fut. Le duc donna de nouvelles instructions sur la manière de traiter Don Quichotte comme chevalier errant, sans s’écarter jamais du style et de la façon dont les histoires rapportent qu’on traitait les anciens chevaliers.

CHAPITRE XXXIII. De la savoureuse conversation qu’eurent la duchesse et ses femmes avec Sancho Panza, digne d’être lue et prise en note.

L’histoire raconte donc que Sancho ne dormit point cette sieste, mais qu’au contraire, pour tenir sa parole, il alla, dès qu’il eut dîné, rendre visite à la duchesse, laquelle, pour le plaisir qu’elle avait à l’entendre parler, le fit asseoir auprès d’elle sur un tabouret, bien que Sancho, par pure courtoisie, se défendît de s’asseoir en sa présence. Mais la duchesse lui dit de s’asseoir comme gouverneur, et de parler comme écuyer, puisqu’il méritait, en ces deux qualités, le fauteuil même du Cid Ruy Dias le Campéador. Sancho courba les épaules, obéit et s’assit. Toutes les femmes et toutes les duègnes de la duchesse l’entourèrent dans un grand silence, attentives à écouter ce qu’il allait dire. Mais ce fut la duchesse qui parla la première. « À présent, dit-elle, que nous sommes seuls et que personne ne nous écoute, je voudrais que le seigneur gouverneur m’éclaircît certains doutes qui me sont venus dans l’esprit à la lecture de l’histoire déjà imprimée du grand Don Quichotte. Voici d’abord l’un de ces doutes : puisque le bon Sancho n’a jamais vu Dulcinée, je veux dire madame Dulcinée du Toboso, et puisqu’il ne lui a point porté la lettre du seigneur Don Quichotte, laquelle était restée sur le livre de poche dans la Sierra-Moréna, comment a-t-il osé inventer une réponse et supposer qu’il avait trouvé la dame criblant du blé, tandis que tout cela n’était que mensonges et moqueries, si préjudiciables au bon renom de la sans pareille Dulcinée et si contraires aux devoirs des bons et fidèles écuyers ? » À ces mots, et sans en répondre un seul, Sancho se leva de son siège, puis, à pas de loup, le corps plié et le doigt sur les lèvres, il parcourut toute la salle, soulevant avec soin les tapisseries. Cela fait, il revint à sa place, et dit : « Maintenant, madame, que j’ai vu que personne ne nous écoute en cachette, hormis les assistants, je vais répondre sans crainte et sans alarme à ce que vous m’avez demandé, et à tout ce qu’il vous plaira de me demander encore. La première chose que j’aie à dire, c’est que je tiens mon seigneur Don Quichotte pour fou achevé, accompli, pour fou sans ressource, bien que parfois il dise des choses qui sont, à mon avis et à celui de tous ceux qui l’écoutent, si discrètes, si raisonnables, si bien enfilées dans le droit chemin, que Satan lui-même n’en pourrait pas dire de meilleures. Mais néanmoins, en vérité et sans scrupule, je me suis imaginé que c’est un fou ; et puisque j’ai cela dans la cervelle, je me hasarde à lui faire croire des choses qui n’ont ni pieds ni tête, comme fut la réponse de la lettre, comme fut aussi ce que j’ai fait, il y a sept à huit jours, et qui n’est pas encore écrit en histoire, je veux dire l’enchantement de madame Doña Dulcinée du Toboso ; car je lui ai fait accroire qu’elle est enchantée, quand ce n’est pas plus vrai que dans la lune. »

La duchesse le pria de lui conter cet enchantement ou mystification, et Sancho raconta toute la chose comme elle s’était passée, ce qui ne divertit pas médiocrement les auditeurs. Alors la duchesse, reprenant l’entretien : « De tout ce que le bon Sancho vient de me conter, dit-elle, je sens un scrupule qui me galope dans l’âme, et un certain murmure qui me dit à l’oreille : Puisque Don Quichotte de la Manche est fou, timbré, extravagant, et que Sancho Panza, son écuyer, le connaît bien, mais que cependant il le sert et l’accompagne, et donne en plein dans ses vaines promesses, il doit sans aucun doute être plus fou et plus sot que son maître. S’il en est ainsi, tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, de donner à ce Sancho Panza une île à gouverner ; car celui qui ne sait pas se gouverner lui-même, comment saura-t-il gouverner les autres ? — Pardieu ! madame, s’écria Sancho, ce scrupule vient à point nommé. Mais dites-lui de ma part qu’il peut parler clairement et comme il lui plaira, car je reconnais qu’il dit la vérité, et que si j’avais deux onces de bon sens, il y a longtemps que j’aurais planté là mon maître. Mais ainsi le veulent mon sort et mon malheur. Je dois le suivre, il n’y a pas à dire ; nous sommes du même pays, j’ai mangé son pain, je l’aime beaucoup, il est reconnaissant, il m’a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle. Il est donc impossible qu’aucun événement nous sépare, si ce n’est quand la pioche et la pelle nous feront un lit. Si votre hautesse ne veut pas me donner le gouvernement promis, eh bien ! Dieu m’a fait de moins, et il pourrait arriver que me le refuser maintenant tournât au profit de mon salut. Tout sot que je sois, j’ai compris le proverbe qui dit : « Pour son mal les ailes sont venues à la fourmi. » Il se pourrait bien que Sancho écuyer montât plus vite au ciel que Sancho gouverneur ; on fait d’aussi bon pain ici qu’en France, et la nuit tous les chats sont gris ; celui-là est assez malheureux, qui n’a pas déjeuné à deux heures du soir ; il n’y a pas d’estomac qui ait une palme de plus long qu’un autre, et qu’on ne puisse remplir, comme on dit, de paille et de foin ; les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur et pour maître d’hôtel, et quatre aunes de gros drap de Cuenca tiennent plus chaud que quatre aunes de drap fin de Ségovie ; au sortir du monde, et quand on nous met sous terre, le prince s’en va par un chemin aussi étroit que le journalier, et le corps du pape ne prend pas plus de pieds de terre que celui du sacristain, bien que l’un soit plus grand que l’autre, car, pour entrer dans la fosse, nous nous serrons, nous pressons et nous rapetissons, ou plutôt on nous fait serrer, presser et rapetisser, quelque dépit que nous en ayons, et au revoir, bonsoir. Je reviens donc à dire que, si votre seigneurie ne veut pas me donner l’île, comme trop bête, je saurai en prendre mon parti, comme assez sage. J’ai ouï dire que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n’est pas or ; j’ai ouï dire aussi qu’on tira d’entre les bœufs et la charrue le laboureur Wamba pour le faire roi d’Espagne, et qu’on tira d’entre les brocarts, les plaisirs et les richesses le roi Rodrigue pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois les couplets des anciens romances ne mentent point. — Comment donc, s’ils ne mentent point ! s’écria en ce moment Doña Rodriguez la duègne, qui était une des écoutantes ; il y a un romance qui dit qu’on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards, et qu’au bout de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse et dolente : « Ils me mangent, ils me dévorent, par où j’avais le plus péché. » D’après cela, ce seigneur a bien raison de dire qu’il aime mieux être laboureur que roi, s’il doit être mangé par ces vilaines bêtes. »

La duchesse ne put s’empêcher de rire à la simplicité de sa duègne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho, elle lui dit : « Le bon Sancho doit savoir déjà que ce qu’un chevalier promet une fois, il s’efforce de le tenir, dût-il lui en coûter la vie. Le duc, mon mari et seigneur, bien qu’il ne soit pas des chevaliers errants, ne laisse pas néanmoins d’être chevalier. Ainsi, il remplira sa promesse de l’île, en dépit de l’envie et de la malice du monde. Que Sancho prenne donc courage ; quand il y pensera le moins, il se verra gravement assis sur le siège de son île et de son état, et il empoignera sa verge de gouvernement, sauf à la laisser pour une autre plus riche. Ce que je lui recommande, c’est de faire attention à la manière de gouverner ses vassaux, car je l’avertis qu’ils sont tous loyaux et bien nés. — Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, il n’y a pas de recommandations à me faire, car je suis charitable de ma nature, et j’ai compassion des pauvres. À qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils ne me tricheront pas avec de faux dés ! je suis vieux chien, et m’entends en niaf, niaf ; je sais me frotter à temps les yeux, et ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais bien où le soulier me blesse. C’est pour dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes ; mais les méchants, ni pied ni accès. Il me semble, à moi, qu’en fait de gouvernements, le tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu’au bout de quinze jours j’en susse plus long sur le métier de gouverneur que sur le travail des champs, dans lequel je suis né et nourri. — Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse ; personne ne naît tout appris, et c’est avec des hommes qu’on fait les évêques, et non pas avec des pierres. Mais, revenant à la conversation que nous avions tout à l’heure sur l’enchantement de madame Dulcinée, je tiens pour chose certaine et dûment reconnue que cette idée qui vint à Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire que la paysanne était Dulcinée du Toboso, et que, si son seigneur ne la reconnaissait point, c’était parce qu’elle était enchantée ; je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des enchanteurs qui poursuivent le seigneur Don Quichotte. En effet, je sais de très-bonne part que la villageoise qui sauta si lestement sur la bourrique était réellement Dulcinée du Toboso, et que le bon Sancho, pensant être le trompeur, a été le trompé. C’est une vérité qu’on ne doit pas plus mettre en doute que les choses que nous n’avons jamais vues. Il faut que le seigneur Sancho Panza apprenne une chose : c’est que nous avons aussi, par ici autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement, sans détours ni supercheries. Que Sancho m’en croie : la paysanne sauteuse était Dulcinée du Toboso, laquelle est enchantée comme la mère qui l’a mise au monde ; quand nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup sous sa propre figure, et alors Sancho sortira de l’erreur où il vit. — Tout cela peut bien être, s’écria Sancho ; et maintenant je veux croire ce que mon maître raconte qu’il a vu dans la caverne de Montésinos, où il a vu, dit-il, madame Dulcinée dans le même équipage et dans le même costume où je lui dis que je l’avais vue quand je l’enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut être au rebours, comme le dit votre grâce, ma chère bonne dame, car de mon chétif esprit on ne pouvait attendre qu’il fabriquât en un instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon maître assez fou pour qu’une aussi maigre persuasion que la mienne lui fît accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant, madame, il ne faudrait pas que votre bonté me tînt pour malveillant, car un benêt comme moi n’est pas obligé de pénétrer dans les pensées et les malices des scélérats d’enchanteurs. J’ai inventé ce tour pour échapper aux reproches de mon seigneur Don Quichotte, mais non dans l’intention de l’offenser ; s’il a tourné tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les cœurs. — Rien de plus vrai, reprit la duchesse ; mais dites-moi maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Montésinos ? j’aurais grande envie de le savoir. » Aussitôt Sancho lui raconta point sur point ce qui a été dit au sujet de cette aventure.

Quand la duchesse eut entendu son récit : « On peut, dit-elle, conclure de cet événement que, puisque le grand Don Quichotte dit qu’il a vu là-bas cette même personne que Sancho vit à la sortie du Toboso, c’est Dulcinée, sans aucun doute, et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien qu’un peu trop curieux. — Quant à moi, reprit Sancho, je dis que si madame Dulcinée du Toboso est enchantée, tant pis pour elle ; je n’ai pas envie de me faire des querelles avec les ennemis de mon maître, qui doivent être nombreux et méchants. En bonne vérité, celle que j’ai vue était une paysanne ; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la tiens, et, si celle-là était Dulcinée, ma foi, ce n’est pas à moi qu’il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu. Autrement, on viendrait à tout bout de champ me chercher noise, Sancho l’a dit, Sancho l’a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme si Sancho était un je ne sais qui, et ne fût plus le même Sancho Panza qui court à travers le monde, imprimé en livres, à ce que m’a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne graduée de bachelier par Salamanque ; et ces gens-là ne peuvent mentir, si ce n’est quand il leur en prend fantaisie, ou qu’ils y trouvent leur profit. Ainsi donc, il n’y a pas de quoi me chercher chicane ; et puisque j’ai bon renom, et qu’à ce que j’ai ouï dire à mon seigneur, bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, qu’on me plante ce gouvernement sur la tête, et l’on verra des merveilles ; car qui a été bon écuyer sera bon gouverneur. — Tout ce qu’a dit jusqu’à présent le bon Sancho, répondit la duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tirées pour le moins des entrailles mêmes de Michel Vérino, florentibus occidit annis. Enfin, enfin, pour parler à sa manière, sous un mauvais manteau se trouve souvent un bon buveur. — En vérité, madame, répliqua Sancho, de ma vie je n’ai bu par malice ; avec soif, cela pourrait bien être, car je n’ai rien d’hypocrite. Je bois quand j’en ai l’envie, et, si je ne l’ai pas, quand on me donne à boire, pour ne point faire le délicat ni paraître mal élevé. À une santé portée par un ami, quel cœur pourrait être assez de marbre pour ne pas rendre raison ? Mais, quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas. D’ailleurs, les écuyers des chevaliers errants ne boivent guère que de l’eau, puisqu’ils sont toujours au milieu des forêts, des prairies, des montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charité de vin, quand même ils donneraient un œil pour la payer. — Je le crois bien, répondit la duchesse ; mais, quant à présent, Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et nous mettrons ordre à ce qu’il aille bientôt se planter, comme il dit, ce gouvernement sur la tête. »

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