L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 31)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sancho baisa de nouveau les mains à la duchesse, et la supplia de lui faire la grâce de veiller à ce qu’on eût grand soin de son grison, qui était la lumière de ses yeux. — « Qu’est-ce que cela, le grison, demanda la duchesse ? — C’est mon âne, répondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce nom-là, j’ai coutume d’appeler le grison. J’avais prié cette madame la duègne, quand j’entrai dans le château, de prendre soin de lui ; mais elle se fâcha tout rouge, comme si je lui eusse dit qu’elle était laide ou vieille, et pourtant, ce devrait être plutôt l’affaire des duègnes de panser les ânes que de faire parade au salon. Ô sainte Vierge ! quelle dent avait contre ces dames-là un hidalgo de mon pays ! — C’était quelque manant comme vous, s’écria Doña Rodriguez la duègne, car s’il eût été gentilhomme et de bonne souche, il les aurait élevées au-dessus des cornes de la lune. — C’est bon, c’est bon, dit la duchesse, en voilà bien assez ; que Doña Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C’est à ma charge que restera le soin du grison, et puisqu’il est l’enfant chéri de Sancho, je le mettrai dans mon giron. — Il suffit qu’il soit à l’écurie, répondit Sancho, car, dans le giron de votre grandeur, ni lui ni moi ne sommes dignes d’être reçus un seul instant ; j’y consentirais tout comme à me donner des coups de couteau. Quoi qu’en dise mon seigneur, qu’en fait de politesse il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses faites aux ânes, on doit aller avec mesure et le compas à la main. — Eh bien ! dit la duchesse, que Sancho mène le sien au gouvernement ; il pourra l’y régaler tout à son aise, et même lui donner les invalides. — Ne pensez pas railler, madame la duchesse, répondit Sancho ; j’ai vu plus de deux ânes aller aux gouvernements, et quand j’y emmènerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle. » Ces propos de Sancho ranimèrent chez la duchesse le rire et la gaieté. Enfin elle l’envoya prendre du repos, et fut rendre compte au duc de l’entretien qu’elle venait d’avoir avec lui. Puis ils conférèrent ensemble sur la manière de jouer à Don Quichotte quelque fameux tour, qui s’accommodât parfaitement au style chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jouèrent plusieurs, si bien appropriés et si bien conçus, que ce sont assurément les meilleures aventures que renferme cette grande histoire.

CHAPITRE XXXIV. Qui raconte la découverte que l’on fit de la manière dont il fallait désenchanter la sans pareille Dulcinée, ce qui est une des plus fameuses aventures de ce livre.

Le duc et la duchesse trouvaient un plaisir extrême à la conversation de Don Quichotte et à celle de Sancho. Mais ce qui étonnait le plus la duchesse c’était que la simplicité de Sancho fût telle qu’il arrivât à croire comme une vérité infaillible que Dulcinée du Toboso était enchantée, tandis qu’il avait été lui-même l’enchanteur et le machinateur de toute l’affaire. Enfin, s’affermissant dans l’intention qu’ils avaient de jouer à leurs hôtes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent occasion de celle que leur avait contée Don Quichotte de la caverne de Montésinos, pour en préparer une fameuse. Après avoir donné des ordres et des instructions à leurs gens sur ce qu’ils avaient à faire, au bout de six jours ils conduisirent le chevalier à la chasse de la grosse bête, avec un équipage de piqueurs et de chiens, tel que l’aurait pu mener un roi couronné. On donna à Don Quichotte un habit de chasse, et un autre à Sancho, en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut point accepter ni mettre le sien, disant qu’il aurait bientôt à reprendre le dur exercice des armes, et qu’il ne pouvait porter une garde-robe avec lui. Quant à Sancho, il prit celui qu’on lui donna, dans l’intention de le vendre à la première occasion qui s’offrirait.

Le jour venu, Don Quichotte s’arma de toutes pièces, Sancho mit son habit de chasse, et, monté sur le grison, qu’il ne voulut point abandonner, quoiqu’on lui offrît un cheval, il se mêla dans la foule des chasseurs. La duchesse se présenta élégamment parée, et Don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de son palefroi, quoique le duc voulût s’y opposer. Finalement, ils arrivèrent à un bois situé entre deux hautes montagnes ; puis, les postes étant pris, les sentiers occupés, et toute la troupe répartie dans les différents passages, on commença la chasse à cor et à cri, tellement qu’on ne pouvait s’entendre les uns les autres, tant à cause des aboiements des chiens que du bruit des cors de chasse. La duchesse mit pied à terre, et prenant à la main un épieu aigu, elle se plaça dans un poste où elle savait que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et Don Quichotte descendirent également de leurs montures, et se placèrent à ses côtés. Pour Sancho, il se mit derrière tout le monde, sans descendre du grison, qu’il n’osait point abandonner, crainte de quelque mésaventure.

À peine occupaient-ils leur poste, après avoir rangé sur les ailes un grand nombre de leurs gens, qu’ils virent accourir sur eux, poursuivi par les chasseurs et harcelé par les chiens, un énorme sanglier, qui faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait l’écume par la bouche. Aussitôt que Don Quichotte l’aperçut, mettant l’épée à la main, et embrassant son écu, il s’avança bravement à sa rencontre. Le duc fit de même avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés tous, si le duc ne l’en eût empêchée. Le seul Sancho, à la vue du terrible animal, lâcha le grison, et se mit à courir de toutes ses forces ; puis il essaya de grimper sur un grand chêne ; mais ce fut en vain, car étant parvenu à la moitié du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si mal chanceux que la branche rompit, et qu’en tombant par terre il resta suspendu à un tronçon, sans pouvoir arriver jusqu’en bas. Quand il se vit accroché de la sorte ; quand il s’aperçut que son pourpoint vert se déchirait, et qu’en passant le formidable animal pourrait bien l’atteindre, il se mit à jeter de tels cris, et à demander secours avec tant d’instance, que tous ceux qui l’entendaient et ne le voyaient pas crurent qu’il était sous la dent de quelque bête féroce.

Finalement, le sanglier aux longues défenses tomba sous le fer d’une foule d’épieux qu’on lui opposa, et Don Quichotte, tournant alors la tête aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix), le vit pendu au chêne, la tête en bas, et près de lui le grison, qui ne l’avait point abandonné dans sa détresse. Et Cid Hamet dit à ce propos qu’il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le grison, ni le grison sans voir Sancho ; tant grande était l’amitié qu’ils avaient l’un pour l’autre, et la fidélité qu’ils se gardaient. Don Quichotte arriva et décrocha Sancho, lequel, dès qu’il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la déchirure de son habit de chasse, qu’il ressentit au fond de l’âme, car il croyait avoir un majorat dans cet habit.

Enfin, on posa l’énorme sanglier sur le dos d’un mulet de bât ; et l’ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dépouille opime, à de grandes tentes de campagne qu’on avait dressées au milieu du bois. Là, on trouva la table mise et le repas servi, si abondant, si somptueux, qu’on y reconnaissait bien la grandeur et la magnificence de ceux qui le donnaient.

Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré : « Si cette chasse, dit-il, eût été aux lièvres ou aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment quel plaisir on trouve à attendre un animal, qui, s’il vous attrape avec ses crochets, peut vous ôter la vie. Je me rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit : « Sois-tu mangé des ours comme Favila le Renommé ! » — Ce fut un roi goth, dit Don Quichotte, qui, étant allé à la chasse aux montagnes, fut mangé par un ours. — C’est justement ce que je dis, reprit Sancho ; je ne voudrais pas que les rois et les princes se missent en semblable danger, pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en être un, puisqu’il consiste à tuer un animal qui n’a commis aucun méfait. — Au contraire, Sancho, répondit le duc, vous vous trompez beaucoup ; car l’exercice de la chasse à la grande bête est plus convenable, plus nécessaire aux rois et aux princes qu’aucun autre. Cette chasse est une image de la guerre ; on y emploie des stratagèmes, des ruses, des embûches, pour vaincre sans risque l’ennemi ; on y souffre des froids excessifs et d’intolérables chaleurs ; on y oublie le sommeil et l’oisiveté ; on s’y rend le corps plus robuste, les membres plus agiles ; enfin, c’est un exercice qu’on peut prendre en faisant plaisir à plusieurs, et sans nuire à personne. D’ailleurs, ce qu’il a de mieux, c’est qu’il n’est pas fait pour tout le monde, comme les autres espèces de chasse, hormis celle du haut vol, qui n’appartient aussi qu’aux rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, changez d’opinion, et quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse ; vous verrez comme vous vous en trouverez bien. — Oh ! pour cela, non, répondit Sancho ; le bon gouverneur, comme la bonne femme, jambe cassée et à la maison. Il serait beau, vraiment, que les gens affairés vinssent le chercher de loin, et qu’il fût au bois à se divertir. Le gouvernement irait tout de travers. Par ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits pour les fainéants que pour les gouverneurs. Ce à quoi je pense m’amuser, c’est à jouer à la triomphe les quatre jours de Pâques, et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses-là ne vont guère à mon humeur, et ne s’accommodent pas à ma conscience. — Plaise à Dieu, Sancho, qu’il en soit ainsi, reprit le duc, car du dire au faire la distance est grande. — Qu’il y ait le chemin qu’on voudra, répliqua Sancho ; au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages ; et mieux vaut celui que Dieu assiste que celui qui se lève grand matin, et ce sont les tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes ; je veux dire que, si Dieu m’assiste, et si je fais ce que je dois avec bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu’un aigle royal ; sinon, qu’on me mette le doigt dans la bouche, et l’on verra si je serre ou non les dents. — Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit ! s’écria Don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te l’ai dit mainte fois, où je te verrai parler sans proverbes, et tenir des propos suivis et sensés ? Que vos grandeurs laissent-là cet imbécile, mes seigneurs ; il vous moudra l’âme, non pas entre deux, mais entre deux mille proverbes amenés si à point, si à propos, que Dieu veille à son salut, ou au mien si je voulais les écouter. — Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu’ils soient plus nombreux que ceux du commentateur grec, n’en doivent pas moins être estimés, à cause de la brièveté des sentences. Quant à moi, je puis dire qu’ils me font plus de plaisir que d’autres, ceux-ci fussent-ils mieux amenés, et ajustés plus à propos. »

Au milieu de cet entretien, et d’autres non moins divertissants, ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à chercher des postes et préparer des affûts. La nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le promettre la saison, puisqu’on était au milieu de l’été ; mais un certain clair-obscur qu’elle amena et répandit avec elle aida singulièrement aux projets des hôtes de Don Quichotte. Dès que la nuit fut tombée, et un peu après le crépuscule, il sembla tout à coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on entendit par ci par là, devant, derrière, et de tous côtés, une infinité de trompettes et d’autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la forêt en tous sens. La lumière du feu et le son des instruments guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientôt on entendit une infinité de hélélis, de ces cris à l’usage des Mores quand ils engagent la bataille. Les tambours battaient, les trompettes, les clairons, les fifres résonnaient tous à la fois, si continuellement et si fort, que celui-là n’aurait pas eu de sens qui eût conservé le sien au bruit confus de tant d’instruments. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, Don Quichotte se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et ceux même qui connaissaient la vérité s’épouvantèrent. Le silence les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa devant eux, en équipage de démon, sonnant, au lieu de trompette, d’une corne démesurée, dont il tirait un bruit rauque et effroyable. « Holà ! frère courrier, s’écria le duc, qui êtes-vous ? où allez-vous ? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois ? » Le courrier répondit avec une voix brusque et farouche : « Je suis le diable ; je vais chercher Don Quichotte de la Manche ; les gens qui viennent par ici sont six troupes d’enchanteurs, qui amènent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du Toboso ; elle vient, enchantée, avec le brillant Français Montésinos, apprendre à Don Quichotte comment peut être désenchantée la pauvre dame. — Si vous étiez le diable, comme vous le dites, et comme le montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier Don Quichotte de la Manche, car le voilà devant vous. — En mon âme et conscience, répondit le diable, je n’y avais pas fait attention ; j’ai l’esprit occupé de tant de choses que j’oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement. — Sans doute, s’écria Sancho, que ce démon est honnête homme et bon chrétien ; car, s’il ne l’était pas, il ne jurerait point en son âme et conscience. Maintenant, je croirai que, jusque dans l’enfer, il doit y avoir des gens de bien. »

Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, et tournant les yeux sur Don Quichotte, lui dit : « À toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs griffes !), m’envoie le malheureux, mais vaillant chevalier Montésinos, pour te dire de sa part que tu l’attendes à l’endroit même où je te rencontrerai, parce qu’il amène avec lui celle qu’on nomme Dulcinée du Toboso, dans le désir de te faire connaître le moyen à prendre pour la désenchanter. Ma venue n’étant à autre fin, ce doit être la fin de mon séjour. Que les démons de mon espèce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs. » À ces mots, il se remit à souffler dans son énorme cornet, tourna le dos, et s’en fut, sans attendre une réponse de personne.

La surprise s’accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho et Don Quichotte ; pour Sancho, quand il vit qu’on voulait à toute force, et en dépit de la vérité, que Dulcinée fût enchantée réellement ; pour Don Quichotte, parce qu’il ne pouvait toujours pas démêler si ce qui lui était arrivé dans la caverne de Montésinos était vrai ou faux. Tandis qu’il s’abîmait dans ces pensées, le duc lui demanda : « Est-ce que votre grâce pense attendre cette visite, seigneur Don Quichotte ? — Pourquoi non ? répondit-il ; j’attendrai de pied ferme et de cœur intrépide, dût m’assaillir l’enfer tout entier. — Eh bien ! moi, s’écria Sancho, si je vois un autre diable comme le dernier, et si j’entends un autre cornet à bouquin, j’attendrai ici comme je suis en Flandre. »

La nuit, en ce moment, achevait de se fermer, et l’on commença à voir courir çà et là des lumières à travers le bois, comme se répandent par le ciel les exhalaisons sèches de la terre, lesquelles paraissent à notre vue autant d’étoiles qui filent. On entendit en même temps un bruit épouvantable, dans le genre de celui que produisent les roues massives des charrettes à bœufs, bruit aigu, criard, continuel, qui fait, dit-on, fuir les loups et les ours, s’il y en a sur leur passage. À toutes ces tempêtes s’en ajouta une autre, qui les accrut encore ; il semblait véritablement qu’aux quatre coins du bois on livrât en même temps quatre batailles. Là, résonnait le bruit sourd et effroyable de l’artillerie ; ici, partaient une infinité d’arquebuses ; tout près, on entendait les cris des combattants ; plus loin, les hélélis sarrasins. Finalement, les cornets, les cors de chasse, les clairons, les trompettes, les tambours, l’artillerie, les coups d’arquebuse, et par-dessus tout l’épouvantable bruit des charrettes, tout cela formait à la fois un bruit si confus, si horrible, que Don Quichotte eut besoin de rassembler tout son courage pour l’entendre sans effroi. Quant à Sancho, le sien fut bientôt abattu ; il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui le reçut dans le pan de sa robe, et s’empressa de lui faire jeter de l’eau sur le visage. L’aspersion faite, il revint à lui dans le moment où un char aux roues criardes arrivait en cet endroit. Quatre bœufs tardifs le traînaient, tout couverts de housses noires, et portant, attachée à chaque corne, une grande torche allumée. Sur le chariot était élevé une espèce de trône, et sur ce trône était assis un vieillard vénérable, avec une barbe plus blanche que la neige, et si longue qu’elle lui tombait au-dessous de la ceinture. Son vêtement était une longue robe de boucassin noir, et, comme le chariot portait une infinité de lumières, on pouvait aisément y distinguer tous les objets. Il était conduit par deux laids démons, habillés de la même étoffe, et de si hideux visage, qu’après les avoir vus une fois Sancho ferma les yeux, pour ne pas les voir une seconde.

Quand le char fut arrivé en face du poste où se trouvait la compagnie, le vénérable vieillard se leva de son siège élevé, et, dès qu’il fut debout, il dit d’une voix haute : « Je suis le sage Lirgandée » ; et le char passa outre, sans qu’il ajoutât un seul mot. Derrière ce chariot en vint un autre tout pareil, avec un autre vieillard intronisé, lequel, faisant arrêter son attelage, dit d’une voix non moins grave que le premier : « Je suis le sage Alquife, grand ami d’Urgande la Déconnue » ; et il passa outre. Bientôt, et de la même façon, arriva un troisième chariot. Mais celui qui occupait le trône n’était pas un vieillard comme les deux premiers : c’était un homme large et robuste, et de mine rébarbative. En arrivant, il se leva debout comme les autres, et dit d’une voix encore plus rauque et plus diabolique : « Je suis Arcalaüs l’enchanteur, ennemi mortel d’Amadis de Gaule et de toute sa lignée », et il passa outre.

À quelque distance de là, les trois chariots firent halte, et alors cessa l’insupportable criaillement des roues. Bientôt on n’entendit d’autre bruit que le son d’une musique douce et concertante. Sancho s’en réjouit fort, et en tira bon présage. « Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s’écartait ni d’un pas ni d’un instant, où il y a de la musique, il ne peut rien y avoir de mauvais. — Pas davantage où il y a des lumières et de la clarté, répondit la duchesse. — Oh ! reprit Sancho, le feu donne de la lumière et les fournaises de la clarté, comme nous pouvons le voir à celles qui nous entourent, et qui pourraient bien pourtant nous embraser. Au lieu que la musique est toujours un signe de réjouissance et de fêtes. — C’est ce qu’on va voir », dit Don Quichotte, qui écoutait leur entretien ; et il avait raison, ainsi que le prouve le chapitre suivant.

CHAPITRE XXXV. Où se continue la nouvelle que reçut Don Quichotte du désenchantement de Dulcinée, avec d’autres événements dignes d’admiration.

Ils virent alors s’approcher d’eux, à la mesure de cette agréable musique, un char de ceux qu’on appelle chars de triomphe, traîné par six mules brunes caparaçonnées de toile blanche, sur chacune desquelles était monté un pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, également vêtu de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était deux fois, et même trois fois plus grand que les autres. Les côtés et les bords en étaient chargés de douze autres pénitents, blancs comme la neige, et tenant chacun une torche allumée : spectacle fait pour surprendre et pour épouvanter tout à la fois. Sur un trône élevé au centre du char était assise une nymphe couverte de mille voiles de gaze d’argent, sur lesquels brillaient une infinité de paillettes d’or, qui lui faisaient, sinon une riche, au moins une élégante parure. Elle avait la figure cachée sous une gaze de soie transparente et délicate, dont le tissu ne pouvait empêcher de découvrir un charmant visage de jeune fille. Les nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge, qui semblait ne point avoir atteint vingt ans, ni être resté au-dessous de dix-sept. Près d’elle était un personnage enveloppé jusqu’aux pieds d’une robe de velours à longue queue, et la tête couverte d’un voile noir.

Au moment où le char arriva juste en face du duc et de Don Quichotte, la musique des clairons cessa, et, bientôt après, celle des harpes et des luths dont on jouait sur le char même. Alors, se levant tout debout, le personnage à la longue robe l’écarta des deux côtés, et, soulevant le voile qui lui cachait le visage, il découvrit à tous les regards la figure même de la Mort, hideuse et décharnée. Don Quichotte en pâlit, Sancho trembla de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d’effroi. Cette mort vivante, s’étant levée sur ses pieds, commença, d’une voix endormie et d’une langue peu éveillée, à parler de la sorte :

« Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable pour père (mensonge accrédité par le temps), prince de la magie, monarque et archive de la science zoroastrique, émule des âges et des siècles, qui prétendent engloutir les exploits des braves chevaliers errants, à qui j’ai toujours porté et porte encore une grande affection.

» Et, bien que l’humeur des enchanteurs, des mages et des magiciens soit toujours dure, âpre et rude, la mienne est douce, tendre, amoureuse, aimant à faire bien à toutes sortes de gens.

» Dans les obscures cavernes du Destin, où mon âme s’occupait à former des caractères et des figures magiques, est venue jusqu’à moi la voix dolente de la belle et sans pareille Dulcinée du Toboso.

» Je sus son enchantement et sa disgrâce, sa transformation de gentille dame en grossière villageoise : je fus ému de pitié, et, enfermant mon esprit dans le creux de cet horrible squelette, après avoir feuilleté cent mille livres de ma science diabolique et vaine, je viens donner le remède qui convient à un si grand mal, à une douleur si grande.

» Ô toi, honneur et gloire de tous ceux que revêtent les tuniques d’acier et de diamant, lumière, fanal, guide et boussole de ceux qui, laissant le lourd sommeil et la plume oisive, consentent à prendre l’intolérable métier des pesantes et sanglantes armes.

» À toi je dis, ô héros jamais dignement loué, vaillant tout à la fois et spirituel Don Quichotte, splendeur de la Manche, astre de l’Espagne, que, pour rendre à son premier état la sans pareille Dulcinée du Toboso, il faut que Sancho, ton écuyer, se donne trois mille trois cents coups de fouet sur ses deux larges fesses, découvertes à l’air, de façon qu’il lui en cuise et qu’il lui en reste des marques. C’est à cela que se résolvent tous ceux qui ont été les auteurs de sa disgrâce ; et c’est pour cela que je suis venu, mes seigneurs. »

« Ah bien, ma foi ! s’écria Sancho, je me donnerai, non pas trois mille, mais trois coups de fouet, comme trois coups de couteau. Au diable soit la manière de désenchanter ! Et qu’est-ce qu’ont à voir mes fesses avec les enchantements ? Pardieu ! si le seigneur Merlin n’a pas trouvé d’autre moyen de désenchanter madame Dulcinée du Toboso, elle pourra bien s’en aller tout enchantée à la sépulture. — Et moi je vais vous prendre, s’écria Don Quichotte, Don manant repu d’ail, et vous attacher à un arbre, nu comme votre mère vous a mis au monde, et je vous donnerai, non pas trois mille trois cents, mais six mille six cents coups de fouet, et si bien appliqués que vous ne puissiez vous en débarrasser en trois mille trois cents tours de reins. Et ne me répliquez pas un mot, ou je vous arrache l’âme. » Quand Merlin entendit cela : « Non, reprit-il, ce ne doit pas être ainsi ; il faut que les coups de fouet que recevra le bon Sancho lui soient donnés de sa propre volonté, et non par force, et dans les moments qu’il lui plaira de choisir, car on ne lui fixe aucun terme. Cependant, s’il veut racheter son tourment pour la moitié de cette somme de coups de fouet, il lui est permis de se les laisser donner par une main étrangère, fût-elle même un peu pesante. — Ni étrangère ni propre, ni pesante ni à peser, répliqua Sancho, aucune main ne me touchera. Est-ce que j’ai, par hasard, mis au monde madame Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses paient le péché qu’ont fait ses beaux yeux ? C’est bon pour le seigneur mon maître, qui est une partie d’elle-même, puisqu’il l’appelle à chaque pas ma vie, mon âme, mon soutien. Il peut, et doit se fouetter pour elle, et faire toutes les démarches nécessaires à son désenchantement ; mais me fouetter, moi ? abernuncio. »

À peine Sancho achevait-il de dire ces paroles, que la nymphe argentée, qui se tenait près de l’esprit de Merlin, se leva tout debout, et, détournant son léger voile, elle découvrit un visage qui parut à tous les yeux plus que démesurément beau ; puis, avec un geste mâle et une voix fort peu féminine, elle s’adressa directement à Sancho Panza : « Ô malencontreux écuyer, dit-elle, cœur de poule, âme de bronze, entrailles de cailloux, si l’on t’ordonnait, effronté larron, de te jeter d’une haute tour en bas ; si l’on te demandait, ennemi du genre humain, de manger une douzaine de crapauds, deux douzaines de lézards et trois douzaines de couleuvres ; si l’on te persuadait de tuer ta femme et tes enfants avec le tranchant aigu d’un atroce cimeterre ; il ne serait pas étonnant que tu te montrasses malgracieux, et que tu fisses la petite bouche. Mais faire cas de trois mille trois cents coups de fouet, quand il n’y a pas d’écolier des frères de la doctrine, si mauvais sujet qu’il soit, qui n’en attrape chaque mois autant, en vérité, cela surprend, étourdit, stupéfie les entrailles pitoyables de tous ceux qui écoutent une semblable réponse, et même de tous ceux qui viendront à l’apprendre avec le cours du temps. Jette, ô animal misérable et endurci, jette, dis-je, tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, brillants comme de scintillantes étoiles, et tu les verras pleurer goutte à goutte, ruisseau à ruisseau, traçant des sillons, des sentiers et des routes à travers les belles campagnes de mes joues. Prends pitié, monstre sournois et malintentionné, prends pitié à voir que mon jeune âge, qui ne passe pas encore la seconde dixaine, puisque j’ai dix-neuf ans, et pas tout à fait vingt, se consume et se flétrit sous l’écorce d’une grossière paysanne. Si maintenant je n’en ai pas l’air, c’est une faveur particulière que m’a faite le seigneur Merlin, ici présent, uniquement pour que mes attraits t’attendrissent, car les larmes d’une beauté affligée changent les rochers en coton et les tigres en brebis. Frappe-toi, frappe-toi sur ces viandes épaisses, bête féroce indomptée, et ranime ce courage que tu ne sais employer qu’à te remplir la bouche et le ventre ; remets en liberté la délicatesse de ma peau, la douceur de mon caractère et la beauté de ma face. Mais si, pour moi, tu ne veux pas t’adoucir, ni te rendre à la raison, fais-le pour ce pauvre chevalier, qui est debout à tes côtés ; pour ton maître, dis-je, dont je vois l’âme en ce moment, à telles enseignes qu’il la tient au travers de la gorge, à cinq ou six doigts des lèvres, car elle n’attend plus que ta réponse brutale ou tendre, ou pour lui sortir par la bouche, ou pour lui rentrer dans l’estomac. »

À ces mots, Don Quichotte se tâta la gorge, et se tournant vers le duc : « Pardieu ! seigneur, s’écria-t-il, Dulcinée a dit vrai, car voici que j’ai l’âme arrêtée au milieu de la gorge, comme une noix d’arbalète. — Que dites-vous à cela, Sancho ? demanda la duchesse. — Je dis, madame, répondit Sancho, ce que j’ai dit : quant aux coups de fouet, abernuncio. — C’est abrenuncio qu’il faut dire, Sancho, reprit le duc, et non comme vous dites. — Oh ! que votre grandeur me laisse tranquille, répliqua Sancho ; je ne suis pas en état maintenant de regarder aux finesses et à une lettre de plus ou de moins ; car ces maudits coups de fouet, qu’il faut qu’on me donne ou que je me donne, me tiennent si troublé, que je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Mais je voudrais bien savoir de sa seigneurie madame Doña Dulcinée du Toboso où elle a appris la manière qu’elle emploie pour prier les gens. Elle vient me demander de m’ouvrir les chairs à coups de fouet, et elle m’appelle cœur de poule, bête féroce indomptée, avec une kyrielle d’autres injures que le diable ne supporterait pas. Est-ce que, par hasard, mes chairs sont de bronze ? Est-ce qu’il m’importe en rien qu’elle soit ou non désenchantée ? Quelle corbeille de linge blanc, de chemises, de mouchoirs, de chaussons (bien que je n’en mette pas), a-t-elle envoyée en avant pour me toucher le cœur ? Au lieu de cela, une injure sur l’autre, quoiqu’elle sache le proverbe qui court par ici, qu’un âne chargé d’or monte légèrement la montagne, et que les présents brisent les rochers, et qu’en priant Dieu tu dois donner du maillet, et qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Et le seigneur mon maître, qui aurait dû me passer la main sur le cou, me flatter et me caresser, pour que je me fisse de laine et de coton cardé, ne dit-il pas que, s’il me prend, il m’attachera tout nu à un arbre, et me doublera la pitance des coups de fouet ? Est-ce que ces bonnes âmes compatissantes n’auraient pas dû considérer qu’ils ne demandent pas seulement qu’un écuyer se fouette, mais bien un gouverneur, comme qui dirait, mange du miel sur tes cerises. Qu’ils apprennent, à la malheure, qu’ils apprennent à savoir prier et demander, à savoir être polis ; car tous les temps ne sont pas pareils, ni tous les hommes toujours de bonne humeur. Je suis maintenant percé de douleur en voyant les déchirures de mon pourpoint vert, et voilà qu’on vient me demander que je me fouette de bonne volonté, quand je n’en ai pas plus envie que de me faire cacique. — Eh bien ! en vérité, ami Sancho, dit le duc, si vous ne vous adoucissez pas autant qu’une poire molle, vous n’obtiendrez pas le gouvernement. Il ferait beau, vraiment, que j’envoyasse à mes insulaires un gouverneur cruel, aux entrailles de pierre, qui ne se rend point aux larmes des demoiselles affligées, aux prières de discrets enchanteurs, à l’empire d’anciens sages. Enfin, Sancho, ou vous vous fouetterez, ou l’on vous fouettera, ou vous ne serez pas gouverneur. — Seigneur, répondit Sancho, ne me donnera-t-on pas deux jours de répit pour penser à ce qui me conviendra le mieux ? — Non, en aucune manière, interrompit Merlin ; c’est ici, dans ce lieu, et dans cet instant même que l’affaire doit être résolue. Ou Dulcinée retournera dans la caverne de Montésinos, rendue à son état de paysanne, ou bien, dans l’état où elle est, elle sera conduite aux champs-élysées, pour y attendre l’accomplissement total de la flagellation. — Allons, bon Sancho, s’écria la duchesse, ayez bon courage, et répondez dignement au pain que vous avez mangé chez le seigneur Don Quichotte, que nous devons tous servir et chérir à cause de son excellent caractère, et de ses hauts exploits de chevalerie. Dites oui, mon fils, consentez à cette pénitence, et que le diable soit pour le diable, et la crainte pour le poltron, car la mauvaise fortune se brise contre le bon cœur, comme vous savez aussi bien que moi. »

Au lieu de répondre à ces propos, Sancho, perdant la tête, se tourna vers Merlin : « Dites-moi, seigneur Merlin, lui dit-il, quand le diable courrier est arrivé près de nous, il apportait à mon maître un message du seigneur Montésinos, qui lui recommandait de l’attendre ici, parce qu’il venait lui apprendre la façon de désenchanter madame Doña Dulcinée du Toboso ; mais jusqu’à présent nous n’avons vu ni Montésinos, ni rien de pareil. — Le diable, ami Sancho, répondit Merlin, est un ignorant et un grandissime vaurien. C’est moi qui l’ai envoyé à la recherche de votre maître, non pas avec un message de Montésinos, mais de moi, car Montésinos est dans sa caverne, attendant son désenchantement, auquel il reste encore la queue à écorcher. S’il vous doit quelque chose, ou si vous avez quelque affaire à traiter avec lui, je vous l’amènerai et vous le livrerai où il vous plaira. Mais, quant à présent, consentez à cette discipline ; elle vous sera, croyez-m’en, d’un grand profit pour l’âme et pour le corps. Pour l’âme, en exerçant votre charité chrétienne ; pour le corps, parce que je sais que vous êtes de complexion sanguine, et qu’il n’y aura pas de mal de vous tirer un peu de sang. — Il y a bien des médecins dans ce monde, répliqua Sancho, et jusqu’aux enchanteurs qui se mêlent aussi d’exercer la médecine. Mais, puisque tout le monde me le dit, bien que je n’en voie rien, je réponds donc que je consens à me donner les trois mille trois cents coups de fouet, à la condition que je me les donnerai, quand et comme il me plaira, sans qu’on me fixe les jours, ni le temps ; mais je tâcherai d’acquitter la dette le plus tôt possible, afin que le monde jouisse de la beauté de madame Doña Dulcinée du Toboso, puisqu’il paraît, tout au rebours de ce que je pensais, qu’elle est effectivement fort belle. Une autre condition du marché, c’est que je ne serai pas tenu de me tirer du sang avec la discipline, et que si quelques coups ne font que chasser les mouches, ils entreront toujours en ligne de compte. Item, que si je me trompe sur le nombre, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura soin de les compter, et de me faire savoir ceux qui manquent ou ceux qui sont de trop. — Des coups de trop, répondit Merlin, il ne sera pas nécessaire d’en donner avis ; car, en atteignant juste le nombre voulu, madame Dulcinée sera désenchantée à l’instant même, et, en femme reconnaissante, elle viendra chercher le bon Sancho pour lui rendre grâce et le récompenser de sa bonne œuvre. Il ne faut donc avoir aucun scrupule du trop ou du trop peu, et que le Ciel me préserve de tromper personne, ne serait-ce que d’un cheveu de la tête. — Allons donc, à la grâce de Dieu ! s’écria Sancho ; je consens à mon supplice, c’est-à-dire que j’accepte la pénitence, avec les conditions convenues. »

À peine Sancho eut-il dit ces dernières paroles, que la musique se fit entendre de nouveau, et que recommencèrent les décharges de mousqueterie. Don Quichotte alla se pendre au cou de son écuyer, et lui donna mille baisers sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse et tous les assistants témoignèrent qu’ils ressentaient une joie extrême de cet heureux dénoûment. Enfin, le char se remit en marche, et, en passant, la belle Dulcinée inclina la tête devant le duc et la duchesse, et fit une grande révérence à Sancho.

En ce moment commençait à poindre l’aube riante et vermeille. Les fleurs des champs se relevaient et dressaient leurs tiges ; les ruisseaux au liquide cristal, murmurant à travers les cailloux blancs et gris, allaient porter aux rivières le tribut qu’elles attendaient. La terre joyeuse, le ciel clair, l’air serein, la lumière pure, tout annonçait que le jour qui marchait déjà sur le pan de la robe de l’aurore allait être tranquille et beau. Satisfaits de la chasse et d’avoir atteint leur but avec tant d’habileté et de bonheur, le duc et la duchesse regagnèrent leur château, dans le dessein de continuer des plaisanteries qui les amusaient plus que tout autre divertissement.

CHAPITRE XXXVI. Où l’on raconte l’aventure étrange et jamais imaginée de la duègne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre que Sancho Panza écrivit à sa femme Thérèse Panza.

Le duc avait un majordome d’esprit jovial et éveillé. C’est lui qui avait représenté la figure de Merlin, qui avait disposé tout l’appareil de la précédente aventure, composé les vers, et fait remplir par un page le personnage de Dulcinée. À la demande de ses maîtres, il prépara sur-le-champ une autre aventure, de la plus gracieuse et étrange invention qui se pût imaginer.

Le lendemain, la duchesse demanda à Sancho s’il avait commencé la pénitence dont la tâche lui était prescrite pour le désenchantement de Dulcinée. « Vraiment oui, répondit-il ; je me suis déjà donné, cette nuit, cinq coups de fouet. — Avec quoi vous les êtes-vous donnés ? reprit la duchesse. — Avec la main, répondit-il. — Oh ! répliqua-t-elle, c’est plutôt se donner des claques que des coups de fouet. J’imagine que le sage Merlin ne sera pas satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse quelque bonne discipline avec des cordelettes et des nœuds de fer qui se laissent bien sentir. C’est, comme on dit, avec le sang qu’entre la science, et l’on ne pourrait donner à si bas prix la délivrance d’une aussi grande dame que Dulcinée. — Eh bien, répondit Sancho, que votre seigneurie me fournisse quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables ; c’est avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu’il ne m’en cuise pas trop, car je dois apprendre à votre grâce que, quoique rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de celle du jonc à cordage, et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d’autrui. — À la bonne heure, répliqua la duchesse ; demain je vous donnerai une discipline qui aille à votre mesure, et qui s’accommode à la tendreté de vos chairs comme si elles étaient ses propres sœurs. — À propos, dit Sancho, il faut que votre altesse apprenne, chère dame de mon âme, que j’ai écrit une lettre à ma femme Thérèse Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m’est arrivé depuis que je me suis séparé d’elle. Je l’ai là, dans le sein, et il ne manque plus que d’y mettre l’adresse. Je voudrais que votre discrétion prît la peine de la lire, car il me semble qu’elle est tournée de la façon que doivent écrire les gouverneurs. — Qui l’a composée ? demanda la duchesse. — Eh, qui pouvait la composer, si ce n’est moi, pécheur que je suis ? répondit Sancho. — Eh c’est vous aussi qui l’avez écrite ? reprit la duchesse. — Pour cela, non, répliqua Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire, bien que je sache signer. — Voyons-la donc, dit la duchesse, car, à coup sûr, vous devez y montrer la qualité et la suffisance de votre esprit. »

Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse, l’ayant prise, vit qu’elle était ainsi conçue :

LETTRE DE SANCHO PANZA

À THÉRÈSE PANZA, SA FEMME.

« Si l’on me donnait de bons coups de fouet, j’étais bien d’aplomb sur ma monture ; si j’ai un bon gouvernement, il me coûte de bons coups de fouet. À cela, ma chère Thérèse, tu ne comprendras rien du tout, quant à présent ; une autre fois, tu le sauras. Sache donc, Thérèse, que j’ai résolu une chose : c’est que tu ailles en carrosse. Voilà l’important aujourd’hui, car toute autre façon d’aller serait marcher à quatre pattes. Tu es femme d’un gouverneur ; vois si personne te montera jusqu’à la cheville. Je t’envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m’a donné madame la duchesse ; arrange-le de façon qu’il serve de jupe et de corsage à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j’ai ouï dire en ce pays, est un fou sage et un imbécile divertissant ; on ajoute que je suis de la même force. Nous sommes entrés dans la caverne de Montésinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le désenchantement de Dulcinée du Toboso, qui s’appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que j’ai à me donner, elle deviendra aussi désenchantée que la mère qui l’a mise au monde. Ne dis rien de cela à personne, car tu sais le proverbe : si tu soumets ton affaire à la chambrée, les uns diront que c’est blanc, les autres que c’est noir. D’ici à peu de jours je partirai pour le gouvernement, où je vais avec un grand désir de ramasser de l’argent, car on m’a dit que tous les nouveaux gouverneurs s’en allaient avec le même désir. Je lui tâterai le pouls, et t’aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se porte bien, et se recommande beaucoup à toi ; je ne pense pas le laisser, quand même on me mènerait pour être Grand-Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les mains ; baise-les-lui en retour deux mille fois, car, à ce que dit mon maître, il n’y a rien qui coûte moins et qui vaille meilleur marché que les politesses. Dieu n’a pas consenti à m’envoyer une autre valise comme celle des cent écus de la fois passée ; mais n’en sois pas en peine, ma chère Thérèse ; celui qui sonne les cloches est en sûreté, et tout s’en ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j’ai une grande peine d’entendre dire que j’y prendrai tant de goût que je m’y mangerai les doigts. Dans ce cas-là, il ne me coûterait pas bon marché, bien que les estropiés et les manchots aient un canonicat dans les aumônes qu’ils demandent. Ainsi, d’une façon ou de l’autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.

» Ton mari, le gouverneur,

« SANCHO PANZA. »

Quand la duchesse eut achevé de lire la lettre, elle dit à Sancho : « En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La première, c’est qu’il dit ou fait entendre qu’on lui a donné ce gouvernement pour les coups de fouet qu’il doit s’appliquer, tandis qu’il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas seulement qu’il y eût des coups de fouet au monde. La seconde, c’est qu’il s’y montre un peu trop intéressé, et je ne voudrais pas qu’il eût montré le bout de l’oreille, car la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la justice. — Oh ! ce n’est pas ce que je voulais dire, madame, répondit Sancho ; si votre grâce trouve que la lettre n’est pas tournée comme elle devrait l’être, il n’y a rien qu’à la déchirer et à en écrire une autre ; et il pourrait se faire que la nouvelle fût pire encore, si l’on s’en remet à ma judiciaire. — Non, non, répliqua la duchesse ; celle-ci est bonne, et je veux la faire voir au duc. » Cela dit, ils s’en furent à un jardin où l’on devait dîner ce jour-là.

La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s’en amusa beaucoup. On dîna, et quand la table eut été desservie, quand on se fut diverti quelque temps de l’exquise conversation de Sancho, tout à coup le son aigu d’un fifre se fit entendre, mêlé au bruit sourd d’un tambour discordant. Tout le monde parut se troubler à cette martiale et triste harmonie, principalement Don Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise tant son trouble était grand. De Sancho, il n’y a rien à dire, sinon que la peur le conduisit à son refuge ordinaire, qui était le pan de la robe de la duchesse ; car véritablement la musique qu’on entendait était triste et mélancolique au dernier point. Au milieu de la surprise générale et du silence que gardait tout le monde, on vit entrer et s’avancer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil, si longues qu’elles balayaient la terre. Chacun d’eux frappait sur un grand tambour, également couvert de drap noir. À leur côté marchait le joueur de fifre, noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens étaient suivis d’un personnage au corps de géant, non pas vêtu, mais chargé d’une ample soutane noire, dont la queue démesurée traînait au loin derrière lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui ceignait les reins, noir également, et duquel pendait un énorme cimeterre dont la poignée était noire, ainsi que le fourreau. Il avait le visage couvert d’un voile noir transparent, à travers lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il marchait à pas mesurés, au son des tambours, avec beaucoup de calme et de gravité. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa démarche, son cortège, étaient bien faits pour étonner tous ceux qui le regardaient sans le connaître. Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennité, se mettre à genoux devant le duc, qui l’attendait debout, au milieu des autres assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune façon qu’il parlât avant de s’être relevé. Le prodigieux épouvantail fut contraint de céder, et, dès qu’il fut debout, il leva le voile qui cachait son visage. Alors il découvrit la plus horrible, la plus longue, la plus blanche, et la plus épaisse barbe qu’yeux humains eussent vue jusqu’alors. Bientôt il tira et arracha du fond de sa large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards sur le duc, il lui dit :

« Très-haut et très-puissant seigneur, on m’appelle Trifaldin de la barbe blanche ; je suis écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la Duègne Doloride, qui m’envoie en ambassade auprès de votre grandeur, pour demander à votre magnificence qu’elle daigne lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine, qui est bien l’une des plus nouvelles et des plus admirables que la plus pénible imagination de l’univers puisse jamais avoir imaginée. Mais d’abord elle veut savoir si, dans votre château, se trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier Don Quichotte de la Manche, à la recherche duquel elle vient à pied, et sans rompre le jeûne, depuis le royaume de Candaya, jusqu’à votre seigneurie, chose qu’il faut tenir à miracle, ou à force d’enchantement. Elle est à la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et n’attend pour entrer que votre bon plaisir. J’ai dit. » Aussitôt il se mit à tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc lui fît une réponse. « Il y a déjà bien des jours, dit le duc, bon écuyer Trifaldin de la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgrâce arrivée à madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs obligent à s’appeler la duègne Doloride. Vous pouvez, étonnant écuyer, lui dire qu’elle entre, qu’ici se trouve le vaillant chevalier Don Quichotte de la Manche, et que, de son cœur généreux, elle peut se promettre avec assurance toute espèce de secours et d’appui. Vous pouvez également lui dire de ma part que, si ma faveur lui est nécessaire, elle ne lui manquera pas, car je suis tenu de la lui offrir par ma qualité de chevalier, laquelle oblige à favoriser toute espèce de femmes, surtout les duègnes veuves, déchues et douloureuses, comme le doit être sa seigneurie. » À ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu’à terre, et, faisant signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au même son et du même pas qu’il était entré, laissant tout le monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.

Alors le duc se tournant vers Don Quichotte : « Enfin, lui dit-il, célèbre chevalier, les ténèbres de la malice et de l’ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumière de la valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu’il y a six jours à peine que votre bonté habite ce château, et déjà viennent vous y chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosses, ni sur des dromadaires, mais à pied et à jeun, les malheureux, les affligés, dans la confiance qu’ils trouveront en ce bras formidable le remède à leurs peines et à leurs souffrances, grâce à vos brillantes prouesses dont le bruit court et s’étend sur la face de la terre entière. — Je voudrais bien, seigneur duc, répondit Don Quichotte, tenir ici présent ce bon religieux qui, l’autre jour, à table, montra tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers errants, pour qu’il vît de ses propres yeux si ces chevaliers sont nécessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une vérité : c’est que les gens extraordinairement affligés et inconsolables ne vont pas, dans les cas extrêmes et les malheurs énormes, chercher remède à leurs maux chez les hommes de robe, ni chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n’est jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin paresseux qui cherche plutôt des nouvelles à raconter qu’il ne s’efforce de faire des prouesses que d’autres racontent et mettent par écrit. Le remède aux peines, le secours aux nécessités, la protection des jeunes filles, la consolation des veuves, ne se trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu’en les chevaliers errants. Aussi, de ce que j’ai l’honneur de l’être, je rends au ciel des grâces infinies, et je tiens pour bien employé tout ce qui peut m’arriver d’accidents et de travaux dans l’exercice d’une si honorable profession. Que cette duègne vienne donc, et qu’elle demande ce qu’elle voudra ; le remède à son mal sera bientôt expédié par la force de mon bras et l’intrépide résolution du cœur qui le conduit. »

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