L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 32)
CHAPITRE XXXVII. Où se continue la fameuse aventure de la duègne Doloride.
Le duc et la duchesse furent enchantés de voir que Don Quichotte répondît si bien à leur intention. En ce moment, Sancho se mit de la partie. « Je ne voudrais pas, dit-il, que cette madame la duègne vînt jeter quelque bâton dans les roues de mon gouvernement ; car j’ai ouï dire à un apothicaire de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où intervenaient des duègnes, il ne pouvait rien arriver de bon. Sainte Vierge ! combien il leur en voulait, cet apothicaire-là ! De là je conclus que si toutes les duègnes sont ennuyeuses et impertinentes, de quelque humeur et condition qu’elles soient, que sera-ce des dolentes, ou douloureuses, ou endolories, comme on dit qu’est cette comtesse trois basques ou trois queues, car, dans mon pays, basque ou queue, queue ou basque, c’est absolument la même chose. — Tais-toi, ami Sancho, dit Don Quichotte : puisque cette dame duègne vient me chercher de si lointains climats, elle ne doit pas être de celles que l’apothicaire portait sur son calepin. D’ailleurs, celle-là est comtesse, et quand les comtesses servent en qualité de duègnes, c’est au service d’impératrices ou de reines ; elles sont dames et maîtresses dans leurs maisons, et s’y servent d’autres duègnes à leur tour. »
À cela, Doña Rodriguez, qui se trouvait présente, ajouta bien vite : « Des duègnes sont ici au service de madame la duchesse, qui pourraient être comtesses si la fortune l’eût voulu. Mais ainsi vont les lois, comme le veulent les rois. Cependant qu’on ne dise pas de mal des duègnes, surtout des vieilles et des filles, car, bien que je ne le sois pas, j’entrevois et comprends fort bien l’avantage d’une duègne fille sur une duègne veuve ; et, comme on dit, celui qui nous a tondues a gardé les ciseaux dans la main. — Avec tout cela, répliqua Sancho, il y a tellement à tondre chez les duègnes, toujours d’après mon apothicaire, qu’il vaut mieux ne pas remuer le riz, dût-il prendre au fond du pot. — Les écuyers sont toujours nos ennemis, reprit Doña Rodriguez ; comme ce sont des piliers d’antichambre, et qu’ils nous voient à tout propos, les moments où ils ne prient pas Dieu, qui sont fort nombreux, ils les emploient à médire de nous, à nous déterrer les os, et à nous enterrer la bonne renommée. Eh bien, moi je leur dis, à ces bûches ambulantes, qu’en dépit d’eux nous continuerons à vivre dans le monde et dans les maisons de gens de qualité, bien qu’on nous y laisse mourir de faim, et qu’on y couvre avec une maigre jupe noire nos chairs délicates ou non délicates, comme on couvre un fumier avec une tapisserie le jour de la procession. Par ma foi, si cela m’était permis et que j’en eusse le temps, je ferais bien entendre, non-seulement à ceux qui m’écoutent, mais au monde entier, qu’il n’y a point de vertu qui ne se trouve en une duègne. — Je crois, dit alors la duchesse, que ma bonne Doña Rodriguez a grandement raison. Mais il convient qu’elle attende un moment plus opportun pour prendre sa défense et celle des autres duègnes, pour confondre la méchante opinion de ce méchant apothicaire, et pour déraciner celle que nourrit en son cœur le grand Sancho Panza. — Ma foi, reprit Sancho, depuis que les fumées de gouverneur me sont montées à la tête, elles m’ont ôté les vertiges d’écuyer, et je me moque de toutes les duègnes du monde comme d’une figue sauvage. »
L’entretien sur le compte des duègnes aurait encore continué, si l’on n’eût entendu de nouveau sonner le fifre et battre les tambours, d’où l’on comprit que la duègne Doloride faisait son entrée. La duchesse demanda au duc s’il ne serait pas convenable d’aller à sa rencontre, puisqu’elle était comtesse et femme de qualité. « Pour ce qu’elle a de comtesse, répondit Sancho, avant que le duc ouvrît la bouche, je consens bien à ce que vos grandeurs aillent la recevoir ; mais, pour ce qu’elle a de duègne, je suis d’avis que vous ne bougiez pas d’un pas. — Qui te prie de te mêler de cela, Sancho ? dit Don Quichotte. — Qui, seigneur ? répondit Sancho ; moi, je m’en mêle, et je puis bien m’en mêler, comme écuyer ayant appris les devoirs de la courtoisie à l’école de votre grâce, qui est le plus courtois chevalier et le mieux élevé qu’il y ait dans toute la courtoiserie. En ces choses-là, à ce que j’ai ouï dire à votre grâce, on perd autant par le trop que par le trop peu, et au bon entendeur demi-mot. — C’est précisément comme le dit Sancho, reprit le duc ; nous allons voir la mine de cette comtesse, et, sur elle, nous mesurerons la courtoisie qui lui est due. »
En ce moment entrèrent le fifre et les tambours, comme la première fois ; et l’auteur termine ici ce court chapitre, pour commencer l’autre, où il continue la même aventure, qui est une des plus notables de toute l’histoire.
CHAPITRE XXXVIII. Où l’on rend compte du compte que rendit de sa triste fortune la duègne Doloride.
Derrière les joueurs de cette triste musique, commencèrent à pénétrer dans le jardin jusqu’à douze duègnes, rangées sur deux files, toutes vêtues de larges robes à la religieuse, en serge foulée, avec des coiffes et des voiles de mousseline blanche, si longs qu’ils ne laissaient apercevoir que le bord des robes. Derrière elles venait la comtesse Trifaldi, que menait par la main l’écuyer Trifaldin de la barbe blanche. Elle était vêtue de fine bayette noire non apprêtée, car, si le poil en eût été frisé, chaque brin de laine aurait fait un grain de la grosseur d’un pois chiche. La queue ou basque, ou pan, ou comme on voudra l’appeler, était divisée en trois pointes, que soutenaient à la main trois pages, également vêtus de noir, lesquels présentaient une agréable figure mathématique, avec les trois angles aigus que formaient les trois pointes de la queue ; et tous ceux qui virent cette queue à trois pointes comprirent que c’était d’elle que lui venait le nom de comtesse Trifaldi, comme si l’on disait comtesse aux trois queues. Ben-Engeli dit qu’en effet c’était la vérité, et que de son nom propre, la duègne s’appelait comtesse Loupine, parce qu’il y avait beaucoup de loups dans son comté, et que, si ces loups eussent été des renards, on l’aurait appelée comtesse Renardine, parce que, dans ces pays, les seigneurs ont coutume de prendre le nom de la chose ou des choses qui abondent le plus dans leurs seigneuries. Mais enfin cette comtesse, à la faveur de la nouveauté de sa queue, laissa le Loupine pour prendre le Trifaldi.
Les douze duègnes et la dame marchaient au pas de procession, les visages couverts de voiles noirs, non pas transparents, mais si serrés, au contraire, que rien ne se laissait apercevoir par-dessous. Aussitôt que parut ainsi formé l’escadron de duègnes, le duc, la duchesse et Don Quichotte se levèrent, ainsi que tous ceux qui regardaient la longue procession. Les douze duègnes s’arrêtèrent et firent une haie, au milieu de laquelle passa la Doloride, sans quitter le bras de Trifaldin. À cette vue, le duc, la duchesse et Don Quichotte s’avancèrent d’une douzaine de pas à sa rencontre. Elle alors, mettant les deux genoux en terre, dit d’une voix plutôt rauque et forte que flûtée et délicate :
« Que vos grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur humble serviteur, je veux dire à leur humble servante, car je suis tellement endolorie que je ne pourrai jamais réussir à y répondre comme je le dois. En effet, ma disgrâce étrange, inouïe, m’a emporté l’esprit je ne sais où, et ce doit être fort loin, car plus je le cherche, moins je le trouve. — Celui-là en serait tout à fait dépourvu, madame la comtesse, répondit le duc, qui ne découvrirait pas dans votre personne votre mérite, lequel, sans qu’on en voie davantage, est digne de toute la crème de la courtoisie, de toute la fleur des plus civiles politesses. » Et, la relevant de la main, il la fit asseoir sur un siège près de la duchesse, qui lui fit aussi l’accueil le plus bienveillant. Don Quichotte gardait le silence, et Sancho mourait d’envie de voir le visage de la Trifaldi ou de quelqu’une de ses nombreuses duègnes ; mais ce fut impossible, jusqu’à ce qu’elles-mêmes le découvrissent de bon gré.
Tout le monde immobile et faisant silence, chacun attendait qui le romprait le premier. Ce fut la duègne Doloride, en prononçant les paroles suivantes : « J’ai la confiance, puissantissime seigneur, bellissime dame et discrétissimes auditeurs, que ma douleurissime trouvera dans vos vaillantissimes cœurs un accueil non moins affable que généreux et douloureux ; car elle est telle, qu’elle doit suffire pour attendrir le marbre, amollir le diamant, et assouplir l’acier des cœurs les plus endurcis du monde. Mais, avant de la publier à vos ouïes (pour ne pas dire à vos oreilles), je voudrais que vous me fissiez savoir si, dans le sein de cette illustre compagnie, se trouve le purissime chevalier Don Quichotte de la Manchissime, et son écuyérissime Panza. — Le Panza, s’écria Sancho, avant que personne répondît, le voilà ; et le Don Quichottissime également. Ainsi vous pouvez bien, Doloridissime duégnissime, dire tout ce qui vous plairissime, car nous sommes prêts et préparissimes à être vos serviteurissimes. »
En ce moment Don Quichotte se leva, et, adressant la parole à la duègne Doloride, il lui dit : « Si vos angoisses, ô dame affligée, peuvent se promettre quelque espoir de remède, par quelque valeur ou quelque force de quelque chevalier errant, voici les miennes, qui, toutes faibles et courtes qu’elles soient, s’emploieront tout entières à votre service. Je suis Don Quichotte de la Manche, dont le métier est de secourir toutes sortes de nécessiteux. Cela étant, vous n’avez nul besoin, madame, de capter des bienveillances, ni de chercher des préambules ; mais vous pouvez, tout bonnement et sans détours, raconter vos peines. Des oreilles vous écoutent, qui sauront, sinon y porter remède, au moins y compatir. »
Quand la duègne Doloride entendit cela, elle fit mine de vouloir se jeter aux pieds de Don Quichotte, et même elle s’y jeta, et, faisant tous ses efforts pour les embrasser, elle disait : « Devant ces pieds et devant ces jambes je me jette, ô invincible chevalier, parce qu’ils sont les bases et les colonnes de la chevalerie errante. Je veux baiser ces pieds, du pas desquels pend et dépend le remède à mes malheurs, ô valeureux errant, dont les exploits véritables laissent loin derrière eux et obscurcissent les fabuleuses prouesses des Amadis, des Bélianis et des Esplandian ! » Puis, laissant Don Quichotte, et se tournant vers Sancho Panza, elle lui prit la main, et lui dit : « Ô toi, le plus loyal écuyer qui ait servi jamais chevalier errant, dans les siècles présents et passés, plus long en bonté que la barbe de Trifaldin, mon homme de compagnie, ici présent ! tu peux bien te vanter qu’en servant le grand Don Quichotte, tu sers en raccourci toute la multitude de chevaliers qui ont manié les armes dans le monde. Je te conjure, par ce que tu dois à ta bonté fidélissime, d’être mon intercesseur auprès de ton maître, pour qu’il favorise sans plus tarder cette humilissime et malheureusissime comtesse. »
Sancho répondit : « Que ma bonté, ma chère dame, soit aussi grande et aussi longue que la barbe de votre écuyer, cela ne fait pas grand’chose à l’affaire. Mais que j’aie mon âme avec barbe et moustaches au sortir de cette vie, voilà ce qui m’importe, car des barbes d’ici-bas, je ne me soucie guère. Au surplus, sans toutes ces prières, ni ces cajoleries, je prierai mon maître (et je sais qu’il m’aime bien, surtout maintenant qu’il a besoin de moi pour une certaine affaire), d’aider votre grâce en tout ce qu’il pourra. Mais déboutonnez-vous, contez-nous votre peine, et laissez faire, nous serons tous d’accord. »
Le duc et la duchesse mouraient de rire à tous ces propos, comme gens qui avaient fabriqué l’aventure, s’applaudissant de la finesse et de la dissimulation que montrait la Trifaldi. Celle-ci s’étant rassise, prit de nouveau la parole, et dit : « Sur le fameux royaume de Candaya, qui gît entre la grande Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régna la reine Doña Magoncia, veuve du roi Archipiel, son époux et seigneur. De leur mariage fut créée et mise au monde l’infante Antonomasie, héritière du royaume, laquelle infante Antonomasie grandit et s’éleva sous ma tutelle et ma doctrine, parce que j’étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère. Or, il arriva que, les jours venant et passant, la petite Antonomasie atteignit l’âge de quatorze ans, avec une si grande perfection de beauté, que la nature n’aurait pu lui en donner un degré de plus. Dirons-nous que, pour l’esprit, c’était encore une morveuse ? Non, vraiment ; elle était discrète autant que belle, et c’était la plus belle personne du monde ; ou plutôt, elle l’est encore, si les destins jaloux et les Parques impitoyables n’ont pas tranché le fil de sa vie. Et certes, ils ne l’ont pas fait, car les cieux ne sauraient permettre qu’on fasse à la terre un aussi grand mal que serait celui de cueillir en verjus la grappe de raisin du plus beau cep de ce monde. De cette beauté, que ma langue pesante et maladroite ne sait point vanter comme elle le mérite, s’éprirent une infinité de princes, tant nationaux qu’étrangers. Parmi eux, un simple chevalier, qui se trouvait à la cour, osa élever ses pensées jusqu’au ciel de cette beauté miraculeuse. Ce qui lui donna tant de présomption, c’étaient sa jeunesse, sa bonne mine, ses grâces, ses nombreux talents, la facilité et la félicité de son esprit. Car il faut que vos grandeurs sachent, si cela ne leur cause point d’ennui, qu’il jouait d’une guitare à la faire parler ; de plus, qu’il était poëte et grand danseur, et qu’enfin il savait faire une cage d’oiseaux, si bien, qu’il aurait pu gagner sa vie rien qu’à cela, s’il se fût trouvé dans quelque extrême besoin. Et toutes ces qualités, tous ces mérites, sont plutôt capables de renverser une montagne, que non-seulement une faible jeune fille. Cependant, toute sa gentillesse, toutes ses grâces, tous ses talents, n’auraient pu suffire à faire capituler la forteresse de mon élève, si le voleur effronté n’eût employé l’artifice de me faire d’abord capituler moi-même. Ce vagabond dénaturé voulut d’abord amorcer mon goût et acquérir mes bonnes grâces, pour que moi, gouverneur infidèle, je lui livrasse les clefs de la forteresse dont la garde m’était confiée. Finalement, il me flatta l’intelligence et me dompta la volonté par je ne sais quelles amulettes qu’il me donna. Mais ce qui me fit surtout broncher et tomber par terre, ce furent certains couplets que je l’entendis chanter une nuit, d’une fenêtre grillée donnant sur une petite ruelle où il se promenait, lesquels couplets, si j’ai bonne mémoire, s’exprimaient ainsi :
« De ma douce ennemie, naît un mal qui perce l’âme, et, pour plus de tourment, elle exige qu’on le ressente et qu’on ne le dise pas. »
La strophe me sembla d’or, et sa voix de miel ; et, depuis lors, en voyant le malheur où m’ont fait tomber ces vers et d’autres semblables, j’ai considéré qu’on devrait, comme le conseillait Platon, exiler les poëtes des républiques bien organisées, du moins les poëtes érotiques ; car ils écrivent des couplets, non pas comme ceux de la complainte du marquis de Mantoue, qui amusent les femmes et font pleurer les enfants, mais des pointes d’esprit qui vous traversent l’âme comme de douces épines, et vous la brûlent comme la foudre, sans toucher aux habits. Une autre fois, il chanta :
« Viens, mort, mais si cachée que je ne te sente pas venir, pour que le plaisir de mourir ne me rende pas à la vie », ainsi que d’autres strophes et couplets qui, chantés, enchantent, et écrits, ravissent. Mais qu’est-ce, bon Dieu, quand ces poëtes se ravalent à composer une espèce de poésie, fort à la mode alors à Candaya, et qu’ils appelaient des seguidillas ? Alors, c’était la danse des âmes, l’agitation des corps, le transport du rire, et finalement, le ravissement de tous les sens. Aussi dis-je, mes seigneurs, qu’on devrait à juste titre déporter ces poëtes et troubadours aux îles des Lézards. Mais la faute n’est pas à eux ; elle est aux simples qui les louent, et aux niaises qui les croient. Si j’avais été aussi bonne duègne que je le devais, certes je ne me serais point émue à leurs bons mots fanés, et n’aurais point pris pour des vérités ces belles tournures, je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j’espère sans espoir, je pars et je reste, ainsi que d’autres impossibilités de cette espèce, dont leurs écrits sont tout pleins. Et qu’arrive-t-il, lorsqu’ils promettent le phénix d’Arabie, la couronne d’Ariane, les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l’or du Pactole et le baume de Pancaya ? C’est alors qu’ils font plus que jamais courir la plume, car rien ne leur coûte moins que de promettre ce qu’ils ne pourront jamais tenir. Mais que fais-je ? à quoi vais-je m’amuser, ô malheureuse ! quelle folie, quelle déraison, me fait conter les péchés d’autrui, quand j’ai tant à raconter des miens ? Malheur à moi ! ce ne sont pas les vers qui m’ont vaincue, mais ma simplicité ; ce ne sont pas les sérénades qui m’ont adoucie, mais mon imprudence coupable. Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le chemin et préparèrent les voies aux désirs de Don Clavijo (ainsi se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma médiation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la chambre à coucher d’Antonomasie, non par lui, mais par moi trompée, et cela, sous le titre de légitime époux ; car, bien que pécheresse, je n’aurais jamais permis que, sans être son mari, il l’eût touchée au bord de la semelle de ses pantoufles. Non, non, pour cela non ; le mariage doit aller en avant dans toute affaire de ce genre où je mets les mains. Il n’y avait qu’un mal dans celle-ci, l’inégalité des conditions, Don Clavijo n’étant qu’un simple chevalier, tandis que l’infante Antonomasie était, comme on l’a dit, héritière du royaume. Durant quelques jours, l’intrigue fut cachée et dissimulée par la sagacité de mes précautions ; mais bientôt il me parut qu’elle allait être découverte par je ne sais quelle enflure de l’estomac d’Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en conciliabule, et l’avis unanime fut, qu’avant que le méchant tour vînt à éclater, Don Clavijo demandât devant le grand-vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d’une promesse écrite qu’elle lui avait donnée d’être son épouse, promesse formulée par mon esprit, et avec tant de force, que celle de Samson n’aurait pu la rompre. On fit les démarches nécessaires ; le vicaire vit la cédule, et reçut la confession de la dame, qui avoua tout sans autre formalité ; alors il la fit déposer chez un honnête alguazil de cour. »
« Comment ! s’écria Sancho, il y a donc aussi à Candaya des alguazils, des poëtes et des seguidillas ? par tous les serments que je puis faire, j’imagine que le monde est tout un. Mais que votre grâce se dépêche un peu, madame Trifaldi ; il se fait tard, et je meurs d’envie de savoir la fin d’une si longue histoire. — C’est ce que vais faire, » répondit la comtesse.
CHAPITRE XXXIX. Où la Trifaldi continue sa surprenante et mémorable histoire.
De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant que s’en désespérait Don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. Alors la Doloride continua de la sorte :
« Enfin, après bien des interrogatoires, des demandes et des réponses, comme l’infante tenait toujours bon, sans rétracter ni changer sa première déclaration, le grand-vicaire jugea en faveur de Don Clavijo, et la lui remit pour légitime épouse ; ce qui causa tant de chagrin à la reine Doña Magoncia, mère de l’infante Antonomasie, qu’au bout de trois jours nous l’enterrâmes. — Elle était morte, sans doute ? demanda Sancho. — C’est clair, répondit Trifaldin, car, à Candaya, on n’enterre pas les personnes vivantes, mais mortes. — On a déjà vu, seigneur écuyer, répliqua Sancho, enterrer un homme évanoui, le croyant mort, et il me semblait, à moi, que la reine Magoncia aurait bien fait de s’évanouir au lieu de mourir, car, avec la vie, il y a remède à bien des choses. D’ailleurs, la faute de l’infante n’était pas si énorme qu’elle fût obligée d’en avoir tant de regret. Si cette demoiselle se fût mariée avec un page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien d’autres, à ce que j’ai ouï dire, le mal aurait été sans ressource ; mais avoir épousé un chevalier aussi gentilhomme et aussi entendu qu’on nous le dépeint, en vérité, en vérité, si ce fut une sottise, elle n’est pas si grande qu’on le pense. Car enfin, suivant les règles de mon seigneur, qui est ici présent, et ne me laissera pas accuser de mensonge, de même qu’on fait avec des hommes de robe les évêques, de même on peut faire avec des chevaliers, surtout s’ils sont errants, les rois et les empereurs. — Tu as raison, Sancho, dit Don Quichotte, car un chevalier errant, pourvu qu’il ait deux doigts de bonne chance, est en passe et en proche puissance d’être le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu’il vous reste à conter l’amer de cette jusqu’à présent douce histoire. — Comment, s’il reste l’amer ! reprit la comtesse. Oh ! oui ; et si amer, qu’en comparaison la coloquinte est douce et le laurier savoureux.
« La reine donc étant morte, et non évanouie, nous l’enterrâmes ; mais à peine l’avions-nous couverte de terre, à peine lui avions-nous dit le dernier adieu, que tout à coup, quis talia fando temperet à lacrymis ! parut au-dessus de la fosse de la reine, monté sur un cheval de bois, le géant Malambruno, cousin-germain de Magoncia, lequel, outre qu’il est cruel, est de plus enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour châtier l’audace de don Clavijo et la faiblesse d’Antonomasie, il employa son art maudit, et laissa les deux amants enchantés sur la fosse même ; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un épouvantable crocodile d’un métal inconnu. Au milieu d’eux s’éleva une colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en langue castillane, renferme la sentence suivante : « Les deux audacieux amants ne recouvreront point leur première forme, jusqu’à ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi en combat singulier, car c’est seulement à sa haute valeur que les destins conservent cette aventure inouïe. » Cela fait, il tira du fourreau un large et démesuré cimeterre, et, me prenant par les cheveux, il fit mine de vouloir m’ouvrir la gorge et de me trancher la tête à rasibus des épaules. Je me troublai, ma voix s’éteignit, je me sentis fort mal à l’aise ; mais, cependant, je fis effort, et, d’une voix tremblante, je lui dis tant et tant de choses, qu’elles le firent suspendre l’exécution de son rigoureux châtiment. Finalement, il fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, qui sont celles que voilà présentes, et, après nous avoir reproché notre faute, après avoir amèrement blâmé les habitudes des duègnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j’avais seule commise, il dit qu’il ne voulait pas nous punir de la peine capitale, mais d’autres peines plus durables, qui nous donnassent une mort civile et perpétuelle. Au moment où il achevait de dire ces mots, nous sentîmes toutes s’ouvrir les pores de notre visage, et qu’on nous y piquait partout comme avec des pointes d’aiguilles. Nous portâmes aussitôt nos mains à la figure, et nous nous trouvâmes dans l’état que vous allez voir. »
Aussitôt la Doloride et les autres duègnes levèrent les voiles dont elles étaient couvertes, et montrèrent des visages tout peuplés de barbes, les unes blondes, les autres brunes, celles-ci blanches, celles-là grisonnantes. À cette vue, le duc et la duchesse semblèrent frappés de surprise, Don Quichotte et Sancho de stupeur, et tout le reste des assistants d’épouvante. La Trifaldi continua de la sorte :
« Voilà de quelle manière nous châtia ce brutal et malintentionné de Malambruno. Il couvrit la blancheur et la pâleur de nos visages avec l’aspérité de ces soies, et plût au ciel qu’il eût fait rouler nos têtes sous le fil de son énorme cimeterre, plutôt que d’assombrir la lumière de nos figures avec cette bourre épaisse qui nous couvre ! car enfin, si nous entrons en compte, mes seigneurs… et ce que je vais dire, je voudrais le dire avec des yeux coulants comme deux fontaines : mais les mers de pleurs que leur a fait verser la perpétuelle considération de notre disgrâce les ont réduits à être secs comme du jonc ; ainsi je parlerai sans larmes. Je dis donc, où peut aller une duègne barbue ? quel père ou quelle mère aura pitié d’elle ? qui la secourra ? car enfin si, quand elle a la peau bien lisse et le visage martyrisé par mille sortes d’ingrédients et de cosmétiques, elle a beaucoup de peine à trouver quelqu’un qui veuille d’elle, que sera-ce quand elle montrera un visage comme une forêt ? Ô duègnes, mes compagnes, nous sommes nées sous une triste étoile, et c’est sous une fatale influence que nos pères nous ont engendrées ! » En disant ces mots, la Trifaldi fit mine de tomber évanouie.
CHAPITRE XL. De choses relatives à cette aventure et à cette mémorable histoire.
Véritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur primitif, pour le soin curieux qu’il a pris de nous en conter les plus petits détails et de n’en pas laisser la moindre parcelle qu’il ne mette distinctement au jour. Il peint les pensées, découvre les imaginations, répond aux questions tacites, éclaircit les doutes, résout les difficultés proposées, et finalement manifeste jusqu’à ses derniers atomes la plus diligente passion de savoir et d’apprendre. Ô célèbre auteur ! ô fortuné Don Quichotte ! ô fameuse Dulcinée ! ô gracieux Sancho Panza ! tous ensemble, et chacun en particulier, vivez des siècles infinis, pour le plaisir et l’amusement universel des vivants !
L’histoire dit donc qu’en voyant la Doloride évanouie, Sancho s’écria : « Je jure, foi d’homme de bien, et par le salut de tous mes aïeux les Panzas, que jamais je n’ai ouï, ni vu, et que jamais mon maître n’a conté ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme celle-ci. Que mille satans te maudissent, enchanteur et géant Malambruno ! ne pouvais-tu trouver d’autre espèce de punition pour ces pécheresses que de leur donner des museaux de barbets ? Comment ! ne valait-il pas mieux, et n’était-il pas plus à leur convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent-elles ensuite parlé du nez, que de leur faire pousser des barbes ? Je gagerais qu’elles n’ont pas de quoi se faire raser. — Oh ! c’est bien vrai, seigneur, répondit une des douze ; nous ne sommes pas en état de payer un barbier. Aussi quelques-unes de nous ont pris, pour remède économique, l’usage de certains emplâtres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et en tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le fond d’un mortier de pierre. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer toutes sortes d’ingrédients ; mais nous autres duègnes de madame, nous n’avons jamais voulu accepter leurs services, parce que la plupart sentent l’entremetteuse ; et si le seigneur Don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on nous portera dans le tombeau. — Je m’arracherais plutôt la mienne en pays de Mores, s’écria Don Quichotte, que de ne pas vous débarrasser des vôtres. »
En ce moment, la Trifaldi revint de sa pâmoison. « L’agréable tintement de cette promesse, dit-elle, ô valeureux chevalier, a frappé mes oreilles au milieu de mon évanouissement, et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable seigneur, convertissez en œuvre votre gracieuse promesse. — Il ne tiendra pas à moi qu’elle reste inaccomplie, répondit Don Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire ; mon courage est prêt à se mettre à votre service. — Le cas est, reprit la Doloride, que, d’ici au royaume de Candaya, si l’on va par terre, il y a cinq mille lieues, à deux de plus ou de moins. Mais, si l’on va par les airs, et en ligne droite, il n’y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il faut savoir également que Malambruno me dit qu’à l’instant où le sort me ferait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture, un peu meilleure et moins rétive que les bêtes de retour, car ce doit être ce même cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone. Ce cheval se dirige au moyen d’une cheville qu’il a dans le front et qui lui sert de mors, et il vole à travers les airs avec une telle rapidité, qu’on dirait que les diables l’emportent. Ce dit cheval, suivant l’antique tradition, fut fabriqué par le sage Merlin. Il le prêta au comte Pierre, qui était son ami et qui fit avec lui de grands voyages ; entre autres, il enleva, comme on l’a dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et laissant ébahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu’à ceux qu’il aimait bien, ou qui le payaient mieux ; et, depuis le fameux Pierre jusqu’à nos jours, nous ne sachions pas que personne l’eût monté. Malambruno l’a tiré de là par la puissance de son art magique, et il le tient en son pouvoir. C’est de lui qu’il se sert pour les voyages qu’il fait à chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd’hui il est ici, demain en France, et vingt-quatre heures après au Potoso. Ce qu’il y a de bon, c’est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas, n’use point de fers, et qu’il marche l’amble au milieu des airs, sans avoir d’ailes ; au point que celui qu’il porte peut tenir à la main un verre plein d’eau, sans en répandre une goutte, tant il chemine doucement et posément. C’est pour cela que la jolie Magalone se réjouissait tant d’aller à cheval sur son dos. — Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et posé, rien de tel que mon âne. Il est vrai qu’il ne marche pas dans l’air ; mais, sur la terre, je défie avec lui tous les ambles du monde. »
Chacun se mit à rire, et la Doloride continua : « Eh bien ! ce cheval, si Malambruno veut mettre fin à notre disgrâce, sera là devant nous, une demi-heure au plus après la tombée de la nuit ; car il m’a signifié que le signe qu’il me donnerait pour me faire entendre que j’avais trouvé le chevalier, objet de mes recherches, ce serait de m’envoyer le cheval, où que ce fût, avec promptitude et commodité. — Et combien tient-il de personnes sur ce cheval ? demanda Sancho. — Deux, répondit la Doloride, l’un sur la selle, l’autre sur la croupe ; et généralement ces deux personnes sont le chevalier et l’écuyer, à défaut de quelque demoiselle enlevée. — Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho, quel nom porte ce cheval ? — Son nom, répondit la Doloride, n’est pas comme celui du cheval de Bellérophon, qui s’appelait Pégase, ni comme celui d’Alexandre-le-Grand, qui s’appelait Bucéphale. Il ne se nomme point Brillador, comme celui de Roland-Furieux, ni Bayart, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni Bootès ou Péritoa, comme on dit que s’appelaient les chevaux du Soleil, ni même Orélia, comme le cheval sur lequel l’infortuné Rodéric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille où il perdit la vie et le royaume. — Je gagerais, s’écria Sancho, que, puisqu’on ne lui a donné aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas davantage donné celui du cheval de mon maître, Rossinante, qui, en fait d’être ajusté comme il faut, surpasse tous ceux que l’on a cités. — Cela est vrai, répondit la comtesse barbue ; mais cependant le nom de l’autre lui va bien aussi, car il s’appelle Clavilègne-le-Véloce, ce qui exprime qu’il est de bois, qu’il a une cheville au front, et qu’il chemine avec une prodigieuse célérité. Ainsi, quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante. — En effet, le nom ne me déplaît pas, répliqua Sancho ; mais avec quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il ? — Je viens de dire, répondit la Trifaldi, que c’est avec la cheville. En la tournant d’un côté ou de l’autre, le chevalier qui est dessus le fait cheminer comme il veut, tantôt au plus haut des airs, tantôt effleurant et presque balayant le sol, tantôt au juste milieu, qu’il faut toujours chercher dans toutes les actions bien ordonnées. — Je voudrais le voir, reprit Sancho ; mais penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c’est demander des poires à l’ormeau. À peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le creux d’un bât plus douillet que la soie même ; et l’on voudrait maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin, ni tapis ! Pardine, je n’ai pas envie de me moudre pour ôter la barbe à personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent ; mais pour moi, je ne pense pas accompagner mon maître dans un si long voyage. D’ailleurs, je n’ai pas sans doute à servir pour la tonte de ces barbes, comme pour le désenchantement de madame Dulcinée. — Si vraiment, ami, répondit Doloride ; et tellement, que sans votre présence, nous ne ferons rien de bon. — En voici bien d’une autre ! s’écria Sancho ; et qu’ont à voir les écuyers dans les aventures de leurs seigneurs ? Ceux-ci doivent-ils emporter la gloire de celles qu’ils mettent à fin, et nous, supporter le travail ? Mort de ma vie ! si du moins les historiens disaient : « un tel chevalier a mis à fin telle et telle aventure, mais avec l’aide d’un tel, son écuyer, sans lequel il était impossible de la conclure…, » à la bonne heure ; mais qu’ils écrivent tout sec : « Don Paralipoménon des Trois Étoiles a conclu l’aventure des six Vampires, » et cela, sans nommer la personne de son écuyer, qui s’était trouvé présent à tout, pas plus que s’il ne fût pas de ce monde ! c’est intolérable. Maintenant, seigneurs, je le répète, mon maître peut s’en aller tout seul, et grand bien lui fasse. Moi, je resterai ici, en compagnie de madame la duchesse. Il pourrait arriver qu’à son retour il trouvât l’affaire de madame Dulcinée aux trois quarts faite ; car, dans les moments perdus, je pense me donner une volée de coups de fouet à m’en ouvrir la peau. — Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre maître, si c’est nécessaire, bon Sancho ; puisque ce sont des bons comme vous qui vous en font la prière. Il ne sera pas dit que, pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec leurs toisons : ce serait un cas de conscience. — En voici d’une autre encore un coup, répliqua Sancho. Si cette charité se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour quelques petites filles de la doctrine chrétienne, encore passe ; on pourrait s’aventurer à quelque fatigue. Mais pour ôter la barbe à ces duègnes ! malpeste ! j’aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu’à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu’à la plus pimpante. — Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous suivez de près l’opinion de l’apothicaire de Tolède. Eh bien ! vous n’avez pas raison. Il y a des duègnes chez moi qui pourraient servir de modèle à des maîtresses de maison, et voilà ma bonne Doña Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose. — C’est assez que votre excellence le dise, reprit la Rodriguez, et Dieu sait la vérité. Que nous soyons, nous autres duègnes, bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos mères nous ont enfantées comme les autres femmes, et puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c’est à sa miséricorde que je m’attends, et non à la barbe de personne. — Voilà qui est bien, madame Rodriguez, dit Don Quichotte ; et vous, madame Trifaldi et compagnie, j’espère que le ciel jettera sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce que je lui ordonnerai, soit que Clavilègne arrive, soit que je me voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c’est qu’aucun rasoir ne raserait plus aisément le poil de vos grâces, que mon épée ne raserait sur ses épaules la tête de ce Malambruno. Dieu souffre les méchants, mais ce n’est pas pour toujours. »
— Ah ! s’écria la Doloride, que toutes les étoiles des régions célestes regardent votre grandeur avec des yeux benins, ô valeureux chevalier ! qu’elles versent sur votre cœur magnanime toute vaillance et toute prospérité, pour que vous deveniez le bouclier et le soutien de la triste et injurieuse engeance des duègnes, détestée des apothicaires, mordue des écuyers et escroquée des pages. Maudite soit la coquine qui, à la fleur de son âge, ne se fait pas plutôt religieuse que duègne ! Malheur à nous autres duègnes, à qui nos maîtresses jetteraient un toi par la figure, si elles croyaient pour cela devenir reines, vinssions-nous en ligne droite et de mâle en mâle d’Hector le Troyen ! Ô géant Malambruno ! qui, bien qu’enchanteur, es fidèle en tes promesses, envoie-nous vite le sans pareil Clavilègne, pour que notre malheur finisse ; car, si la chaleur vient, et que nos barbes restent, hélas ! c’en est fait de nous. »
La Trifaldi prononça ces paroles avec un accent si déchirant, qu’elle tira les larmes des yeux de tous les spectateurs, Sancho lui-même sentit les siens se mouiller, et il résolut au fond de son cœur d’accompagner son maître jusqu’au bout du monde, si c’était en cela que consistait le moyen d’ôter la laine de ces vénérables visages.
CHAPITRE XLI. De l’arrivée de Clavilègne, avec la fin de cette longue et prolixe aventure.
La nuit vint sur ces entrefaites, et avec elle l’heure indiquée pour la venue du fameux cheval Clavilègne. Son retard commençait à tourmenter Don Quichotte, lequel concluait, de ce que Malambruno tardait à l’envoyer, ou qu’il n’était pas le chevalier pour qui était réservée cette aventure, ou que Malambruno n’osait point en venir aux mains avec lui en combat singulier. Mais voilà que tout à coup apparaissent dans le jardin quatre sauvages, habillés de feuilles de lierre, et portant sur leurs épaules un grand cheval de bois. Ils le posèrent à terre, sur ses pieds, et l’un des sauvages dit : « Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette machine. — Alors, interrompit Sancho, je n’y monte pas, car je n’ai point de courage, et ne suis pas chevalier. » Le sauvage continua : « et que son écuyer, s’il en a un, monte en croupe. Il peut avoir confiance au valeureux Malambruno, certain de n’avoir à craindre que son épée, mais nulle autre, ni nulle autre embûche. Il n’y a qu’à tourner cette cheville que le cheval a sur le cou, et il emportera le chevalier et l’écuyer par les airs où les attend Malambruno. Mais, pour que la hauteur et la sublimité du chemin ne leur cause pas d’étourdissements, il faut qu’ils se couvrent les yeux jusqu’à ce que le cheval hennisse. Ce sera le signe qu’ils ont achevé leur voyage. » Cela dit, et laissant là Clavilègne, les quatre sauvages s’en retournèrent à pas comptés par où ils étaient venus.
Dès que la Doloride vit le cheval, elle dit à Don Quichotte, les larmes aux yeux : « Valeureux chevalier, les promesses de Malambruno sont accomplies, le cheval est chez nous, et nos barbes poussent ; chacune de nous, et par chaque poil de nos mentons, nous te supplions de nous raser et de nous tondre, puisque cela ne tient plus qu’à ce que tu montes sur cette bête avec ton écuyer, et à ce que vous donniez tous deux un heureux début à votre voyage de nouvelle espèce. — C’est ce que je ferai, madame la comtesse Trifaldi, répondit Don Quichotte, de bien bon cœur et de bien bonne volonté, sans prendre un coussin et sans chausser d’éperons, pour ne pas perdre un moment, tant j’ai grande envie de vous voir, madame, ainsi que toutes ces duègnes, tondues et rasées. — Et moi, c’est ce que je ne ferai pas, dit Sancho, ni de bonne, ni de mauvaise volonté. Si cette tonsure ne peut se faire sans que je monte en croupe, mon seigneur peut bien chercher un autre écuyer qui l’accompagne, et ces dames un autre moyen de se polir le menton, car je ne suis pas un sorcier pour trouver plaisir à courir les airs. Et que diraient mes insulaires en apprenant que leur gouverneur est à se promener parmi les vents ? D’ailleurs, puisqu’il y a trois mille et tant de lieues d’ici à Candaya, si le cheval se fatigue, ou si le géant se fâche, nous mettrons à revenir une demi-douzaine d’années, et alors il n’y aura plus d’îles ni d’îlots dans le monde qui me reconnaissent ; et puisqu’on dit d’habitude que c’est dans le retard qu’est le péril, et que si l’on te donne la génisse, mets-lui la corde au cou, j’en demande pardon aux barbes de ces dames, mais saint Pierre est fort bien à Rome ; je veux dire que je suis fort bien dans cette maison, où l’on me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j’attends le bonheur insigne de me voir gouverneur.
— Ami Sancho, répondit le duc, l’île que je vous ai promise n’est ni mobile, ni fugitive. Elle a des racines si profondes, enfoncées dans les abîmes de la terre, qu’on ne pourrait ni l’arracher, ni la changer de place en trois tours de reins. Et puisque nous savons tous deux, vous et moi, qu’il n’y a aucune sorte d’emploi, j’entends de ceux de haute volée, qui ne s’obtienne par quelque espèce de pot-de-vin, l’un plus gros, l’autre plus petit, celui que je veux recevoir pour ce gouvernement, c’est que vous alliez avec votre seigneur Don Quichotte mettre fin à cette mémorable aventure. Soit que vous reveniez sur Clavilègne dans le peu de temps que promet sa célérité, soit que la fortune contraire vous ramène à pied, comme un pauvre pèlerin, de village en village et d’auberge en auberge, dès que vous reviendrez, vous trouverez votre île où vous l’aurez laissée, et vos insulaires avec le même désir qu’ils ont toujours eu de vous avoir pour gouverneur. Ma volonté sera la même ; et ne mettez aucun doute à cette vérité, seigneur Sancho, car ce serait faire un notable outrage à l’envie que j’ai de vous servir. — Assez, assez, seigneur, s’écria Sancho ; je ne suis qu’un pauvre écuyer, et ne puis porter tant de courtoisies sur les bras. Que mon maître monte, qu’on me bande les yeux, et qu’on me recommande à Dieu. Il faut aussi m’informer si quand nous passerons par ces hauteurs, je pourrai recommander mon âme au Seigneur, ou invoquer la protection des anges. — Vous pouvez très-bien, Sancho, répondit la Doloride, recommander votre âme à Dieu, ou à qui vous plaira ; car, bien qu’enchanteur, Malambruno est chrétien ; il fait ses enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, et sans se mettre mal avec personne. — Allons donc, dit Sancho, que Dieu m’aide et la très-sainte Trinité de Gaëte. — Depuis la mémorable aventure des foulons, dit Don Quichotte, je n’ai jamais vu Sancho avoir aussi peur qu’à présent. Si je croyais aux augures, comme tant d’autres, je sentirais bien un peu de chair de poule à mon courage. Mais, venez ici, Sancho ; avec la permission du seigneur et de madame, je veux vous dire deux mots en particulier. »
Emmenant alors Sancho sous un groupe d’arbres, il lui prit les deux mains, et lui dit : « Tu vois, mon frère Sancho, le long voyage qui nous attend. Dieu sait quand nous reviendrons, et quel loisir, quelle commodité nous laisseront les affaires. Je voudrais donc que tu te retirasses à présent dans ta chambre, comme si tu allais chercher quelque chose de nécessaire au départ, et qu’en un tour de main tu te donnasses, en à-compte sur les trois mille trois cents coups de fouet auxquels tu t’es obligé, ne serait-ce que cinq ou six cents. Quand ils seront donnés, ce sera autant de fait, car commencer les choses c’est les avoir à moitié finies. — Par Dieu ! s’écria Sancho, votre grâce doit avoir perdu l’esprit. C’est comme ceux qui disent : « Tu me vois pressé et tu me demandes ma fille en mariage. » Comment donc ! maintenant qu’il s’agit d’aller à cheval sur une table rase, vous voulez que je me déchire le derrière ! En vérité, ce n’est pas raisonnable. Allons d’abord barbifier ces duègnes, et au retour je vous promets, foi de qui je suis, que je me dépêcherai tellement de remplir mon obligation, que votre grâce sera pleinement satisfaite ; et ne disons rien de plus. — Cette promesse, bon Sancho, reprit Don Quichotte, suffit pour me consoler ; et je crois fermement que tu l’accompliras, car, tout sot que tu es, tu es homme véridique. — Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho, et quand même je serais bariolé, je tiendrais ma parole. »
Après cela, ils revinrent pour monter sur Clavilègne. Et au moment d’y mettre le pied, Don Quichotte dit à Sancho : « Allons, Sancho, bandez-vous les yeux, car celui qui nous envoie chercher de si lointains climats n’est pas capable de nous tromper. Quelle gloire pourrait-il gagner à tromper des gens qui se fient à lui ? Mais quand même tout arriverait au rebours de ce que j’imagine, aucune malice ne pourra du moins obscurcir la gloire d’avoir entrepris cette prouesse. — Allons, seigneur, dit Sancho ; les barbes et les larmes de ces dames, je les ai clouées dans le cœur, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant que j’aie vu leur menton dans son premier poli. Que votre grâce monte, et se bouche d’abord les yeux, car, si je dois aller en croupe, il est clair que je ne dois monter qu’après celui qui va sur la selle. — Tu as raison, » répliqua Don Quichotte ; et, tirant de sa poche un mouchoir, il pria la Doloride de lui en couvrir les yeux. Quand ce fut fait, il ôta son bandeau et dit : « Je me souviens, si j’ai bonne mémoire, d’avoir lu dans Virgile l’histoire du Palladium de Troie : ce fut un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui avait le ventre plein de chevaliers armés, par lesquels la ruine de Troie fut consommée. Il serait donc bon de voir d’abord ce que Clavilègne porte dans ses entrailles. — C’est inutile, s’écria la Doloride, je m’en rends caution, et je sais que Malambruno n’est capable ni d’une trahison, ni d’un méchant tour. Que votre grâce, seigneur Don Quichotte, monte sans aucune crainte, et le mal qui arrivera, je le prends à mon compte. »
Il parut à Don Quichotte que tout ce qu’il pourrait répliquer au sujet de sa sûreté personnelle serait une injure à sa vaillance, et, sans plus d’altercation, il monta sur Clavilègne, et essaya la cheville qui tournait aisément. Comme il n’avait point d’étriers, et que ses jambes pendaient tout de leur long, il ressemblait à ces figures de tapisserie de Flandre peintes ou plutôt tissues dans un triomphe d’empereur romain.
De mauvais gré, et en se faisant tirer l’oreille, Sancho vint monter à son tour. Il s’arrangea du mieux qu’il put sur la croupe, qu’il trouva fort dure et nullement douillette. Alors il demanda au duc de lui prêter, s’il était possible, quelque coussin ou quelque oreiller, fût-ce de l’estrade de madame la duchesse ou du lit d’un page, car la croupe de ce cheval lui semblait plutôt de marbre que de bois. Mais la Trifaldi fit observer que Clavilègne ne souffrait sur son dos aucune espèce de harnais, ni d’ornement ; que ce qu’il y avait à faire, c’était que Sancho s’assît à la manière des femmes, et qu’ainsi il sentirait moins la dureté de la monture. C’est ce que fit Sancho ; et, disant adieu, il se laissa bander les yeux. Mais, quand il les eut bandés, il les découvrit encore, et, jetant des regards tendres et suppliants sur tous ceux qui se trouvaient dans le jardin, il les conjura les larmes aux yeux de l’aider en ce moment critique avec force pater noster et force ave Maria, afin que Dieu leur envoyât aussi des gens pour leur en dire quand ils se trouveraient en semblable passe. « Larron ! s’écria Don Quichotte, es-tu par hasard attaché à la potence ? es-tu au dernier jour de ta vie pour user de telles supplications ? N’es-tu point, lâche et dénaturée créature, assis au même endroit qu’occupa la jolie Magalone, et dont elle descendit, non dans la sépulture, mais sur le trône de France, si les histoires ne mentent pas ? Et moi, qui vais à tes côtés, ne puis-je pas me mettre au niveau du valeureux Pierre, qui étreignit l’endroit même que j’étreins à présent ? Bande-toi, bande-toi les yeux, animal sans cœur, et que la peur qui te travaille ne te sorte plus par la bouche, au moins en ma présence. — Eh bien, qu’on me bouche donc, répondit Sancho ; mais puisqu’on ne veut pas que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il étonnant que j’aie peur qu’il y ait par ici quelque légion de diables qui nous emporte à Péralvillo ?
Enfin on leur banda les yeux, et Don Quichotte, se trouvant placé comme il devait être, tourna la cheville. À peine y eut-il porté la main, que toutes les duègnes et le reste des assistants élevèrent la voix pour lui crier tous ensemble : « Dieu te conduise, valeureux chevalier ; Dieu t’assiste, écuyer intrépide. Voilà que vous vous élevez dans les airs en les traversant avec plus de rapidité qu’une flèche ; voilà que vous commencez à surprendre et à émerveiller tous ceux qui vous regardent de la terre. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas, prends garde de tomber ; ta chute serait plus terrible que celle du jeune étourdi qui voulut conduire le char du soleil son père. » Sancho entendit ces avertissements, et, se serrant près de son maître qu’il étreignait dans ses bras, il lui dit : « Seigneur, comment ces gens-là disent-ils que nous volons si haut, puisque leurs paroles viennent jusqu’ici, et qu’on dirait qu’ils parlent tout à côté de nous ? — Ne fais pas attention à cela, Sancho, répondit Don Quichotte ; comme ces aventures et ces voyages à la volée sortent du cours des choses ordinaires, tu verras et tu entendras de trois mille lieues tout ce qu’il te plaira. Mais ne me serre pas tant, car tu m’étouffes ; et vraiment je ne sais ce qui peut te troubler, ni te faire peur ; pour moi j’oserais jurer que de ma vie je n’ai monté une monture d’une allure plus douce. On dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, chasse ta frayeur ; les choses vont en effet comme elles doivent aller, et nous avons le vent en poupe. — C’est pardieu bien la vérité ! répliqua Sancho ; car, de ce côté-là, il me vient un vent si violent qu’on dirait que mille soufflets me soufflent dessus. »
Sancho disait vrai ; de grands soufflets servaient à lui donner de l’air. L’aventure avait été si bien disposée par le duc, la duchesse et leur majordome, que nulle condition requise ne lui manqua pour être parfaite. Quand Don Quichotte se sentit éventer : « Sans aucun doute, Sancho, dit-il, nous devons être arrivés à la seconde région de l’air, où s’engendrent la grêle et la neige. C’est dans la troisième région que s’engendrent les éclairs et les tonnerres, et si nous continuons à monter de la même façon, nous arriverons bientôt à la région du feu. En vérité, je ne sais comment retenir cette cheville, pour que nous ne montions pas jusqu’où nous soyons embrasés. »