L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 33)
En ce moment, on leur chauffait la figure avec des étoupes faciles à enflammer et à éteindre, qu’on leur présentait de loin au bout d’un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur. « Que je sois pendu, s’écria-t-il, si nous ne sommes arrivés dans le pays du feu, ou du moins bien près, car une partie de ma barbe est déjà roussie ; et j’ai bien envie, seigneur, de me découvrir les yeux pour voir où nous sommes. — N’en fais rien, répondit Don Quichotte, et rappelle-toi la véritable histoire du licencié Torralva, que les diables emportèrent à toute volée au milieu des airs, à cheval sur un bâton et les yeux fermés. En douze heures il arriva à Rome, descendit à la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista à l’assaut, vit tout le désastre et la mort du connétable de Bourbon ; puis, le lendemain matin, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu’il avait vu. Ce Torralva raconta aussi que pendant qu’il traversait les airs, le diable lui ordonna d’ouvrir les yeux, qu’il les ouvrit et se trouva si près, à ce qu’il lui sembla, du corps de la lune, qu’il aurait pu la prendre avec la main, mais qu’il n’osa pas regarder la terre de crainte que la tête ne lui tournât. Ainsi donc, Sancho, il ne faut pas nous débander les yeux ; celui qui a pris l’engagement de nous conduire rendra compte de nous, et peut-être faisons-nous ces pointes en l’air pour nous laisser tomber tout d’un coup sur le royaume de Candaya, comme fait le faucon de chasse sur le héron, afin de le prendre de haut, quelque effort que celui-ci fasse pour s’élever. Bien qu’en apparence il n’y ait pas une demi-heure que nous ayons quitté le jardin, crois-moi, nous devons avoir fait un fameux morceau de chemin. — Je ne sais ce qu’il en est, répondit Sancho ; tout ce que je peux dire, c’est que si madame Madeleine ou Magalone s’est contentée de cette croupe, elle ne devait pas avoir la peau bien douillette. »
Toute cette conversation des deux braves, le duc, la duchesse et les gens du jardin n’en perdaient pas un mot, et s’en divertissaient prodigieusement. Enfin, pour donner une digne issue à cette aventure étrange et bien fabriquée, on mit le feu avec des étoupes à la queue de Clavilègne, et, à l’instant, comme le cheval était plein de fusées et de pétards, il sauta en l’air avec un bruit épouvantable, jetant sur l’herbe Don Quichotte et Sancho, tous deux à demi-roussis. Un peu auparavant, l’escadron barbu des duègnes avait disparu du jardin avec la Trifaldi et toute sa suite ; et les gens demeurés au jardin restèrent comme évanouis, étendus par terre. Don Quichotte et Sancho se relevèrent, un peu maltraités ; et regardant de toutes parts, ils furent stupéfaits de se voir dans le même jardin d’où ils étaient partis, et d’y trouver tant de gens étendus à terre sans mouvement. Mais leur surprise s’accrut encore quand, à un bout du jardin, ils aperçurent une lance fichée dans le sol, d’où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin uni et blanc sur lequel était écrit en grosses lettres d’or :
« L’insigne chevalier Don Quichotte de la Manche a terminé et mis à fin l’aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne Doloride, et compagnie, pour l’avoir seulement entreprise. Malambruno se donne pour pleinement content et satisfait. Les mentons des duègnes sont rasés et ras ; le roi Don Clavijo et la reine Antonomasie sont revenus à leur ancien état. Aussitôt que sera accomplie l’écuyère flagellation, la blanche colombe se verra hors des griffes pestiférées des vautours qui la persécutent, et dans les bras de son tourtereau chéri. Ainsi l’ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs. »
Aussitôt que Don Quichotte eut déchiffré les lettres du parchemin, il comprit clairement qu’il s’agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâce au ciel de ce qu’il eût, à si peu de risques, accompli un si grand exploit, et rendu leur ancien poli aux visages des vénérables duègnes, qui avaient disparu, il s’approcha de l’endroit où le duc et la duchesse étaient encore frappés d’engourdissement. Secouant alors le duc par la main, il lui dit : « Allons, bon seigneur, bon courage ; tout n’est rien ; l’aventure est finie, sans danger de l’âme ni du corps, comme le prouve clairement l’écriteau que voilà. » Peu à peu, et comme un homme qui sort d’un pesant sommeil, le duc revint à lui. La duchesse fit de même, ainsi que tous ceux qui étaient étendus par le jardin, donnant de telles marques de surprise et d’admiration, qu’on aurait fort bien pu croire qu’il leur était arrivé réellement et tout de bon ce qu’ils savaient si bien feindre pour rire. Le duc lut l’écriteau, les yeux à demi-fermés, puis, les bras ouverts, il alla embrasser Don Quichotte, en lui disant qu’il était le meilleur chevalier qu’aucun siècle eût jamais vu. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, avec le menton dégarni, que le promettait sa bonne mine. Mais on lui dit qu’au moment où Clavilègne descendit en brûlant du haut des airs, et tomba par terre en éclats, tout l’escadron des duègnes avait disparu avec la Trifaldi, et qu’elles étaient rasées et sans une racine de poil.
La duchesse demanda à Sancho comment il s’était trouvé d’un si long voyage, et ce qui lui était arrivé. Sancho répondit : « Moi, madame, j’ai senti que nous volions, suivant ce que disait mon maître, dans la région du feu, et j’ai voulu me découvrir les yeux un petit brin. Mais mon maître, à qui je demandai permission de me déboucher, ne voulut pas y consentir. Alors moi, qui ai je ne sais quel grain de curiosité et quelle démangeaison de connaître ce qu’on veut m’empêcher de savoir, tout bonnement et sans que personne le vît, j’écartai un tantinet, à côté du nez, le mouchoir qui me couvrait les yeux. Par là je regardai du côté de la terre, et il me sembla qu’elle n’était pas plus grosse tout entière qu’un grain de moutarde, et que les hommes qui marchaient dessus ne l’étaient guère plus que des noisettes ; jugez par là combien nous devions être hauts dans ce moment. — Mais, ami Sancho, interrompit la duchesse, prenez garde à ce que vous dites. À ce qu’il paraît, vous n’avez pas vu la terre, mais les hommes qui marchaient dessus ; car si la terre vous parut comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, il est clair qu’un seul homme aurait couvert toute la terre. — C’est vrai, répondit Sancho ; mais, avec tout cela, je l’ai aperçue par un petit coin, et je l’ai vue tout entière. — Prenez garde, Sancho, reprit la duchesse, que par un petit coin on ne peut voir l’ensemble de la chose qu’on regarde. — Je n’entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho. Tout ce que je sais, c’est que votre grâce doit comprendre que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement aussi j’ai pu voir toute la terre et tous les hommes, de quelque façon que je les eusse regardés ; si vous ne croyez pas cela, votre grâce ne croira pas davantage qu’en me découvrant les yeux du côté des sourcils, je me vis si près du ciel, qu’il n’y avait pas de lui à moi plus d’une palme et demie, et ce que je puis vous jurer, madame, c’est qu’il est furieusement grand. Il arriva que nous allions du côté où sont les sept chèvres, et comme, étant enfant, j’ai été chevrier dans mon pays, je jure Dieu et mon âme que, dès que je les vis, je sentis une si grande envie de causer avec elles un instant, que, si je ne me fusse passé cette fantaisie, je crois que j’en serais crevé. J’arrive donc près d’elles, et qu’est-ce que je fais ? sans rien dire à personne, pas même à mon seigneur, je descends tout bonnement de Clavilègne, et me mets à causer avec les chèvres, qui sont, en vérité, gentilles comme des giroflées et douces comme des fleurs, trois quarts d’heure au moins ; et Clavilègne, tout ce temps, ne bougea pas de place.
— Mais, pendant que le bon Sancho s’entretenait avec les chèvres, demanda le duc, à quoi s’entretenait le seigneur Don Quichotte ? » — Don Quichotte répondit : « Comme tous ces événements se passent hors de l’ordre naturel des choses, il n’est pas étonnant que Sancho dise ce qu’il dit. Quant à moi, je puis dire que je ne me découvris les yeux ni par en haut ni par en bas, et que je ne vis ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni les déserts de sable. J’ai bien senti, il est vrai, que je passais par la région de l’air, et que même je touchais à celle du feu ; mais que nous fussions allés plus loin, je ne le crois pas. En effet, la région du feu étant entre le ciel de la lune et la dernière région de l’air, nous ne pouvions arriver au ciel où sont les sept chèvres dont parle Sancho, sans nous consumer, et puisque nous ne sommes pas rôtis, ou Sancho ment, ou Sancho rêve. — Je ne rêve ni ne mens, reprit Sancho ; sinon, qu’on me demande le signalement de ces chèvres, et l’on verra bien si je dis ou non la vérité. — Eh bien ! comment sont-elles faites, Sancho ? demanda la duchesse. — Le voici, répondit Sancho : deux sont vertes, deux rouges, deux bleues, et la dernière bariolée. — C’est une nouvelle espèce de chèvres, dit le duc, et, dans cette région de notre sol, on ne voit pas de semblables couleurs, je veux dire des chèvres de semblables couleurs. — Oh ! c’est clair, s’écria Sancho. Pensez donc quelle différence il doit y avoir entre les chèvres du ciel et celles de la terre ! — Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces chèvres avez-vous vu quelque bouc ? — Non, seigneur, répondit Sancho ; mais j’ai ouï dire qu’aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune. »
Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long à Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener à travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce qui s’y passait, sans avoir bougé du jardin. Finalement, voilà comment finit l’aventure de la duègne Doloride, qui leur donna de quoi rire, non-seulement le temps qu’elle dura, mais celui de toute leur vie, et à Sancho de quoi conter, eût-il vécu des siècles. Don Quichotte, s’approchant de son écuyer, lui dit à l’oreille : « Sancho, puisque vous voulez qu’on croie à ce que vous avez vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous croyiez à ce que j’ai vu dans la caverne de Montésinos ; je ne vous en dis pas davantage. »
CHAPITRE XLII. Des conseils que donna Don Quichotte à Sancho Panza avant que celui-ci allât gouverner son île, avec d’autres choses fort bien entendues.
L’heureuse et divertissante issue de l’aventure de la Doloride donna tant de satisfaction au duc et à la duchesse, qu’ils résolurent de continuer ces plaisanteries, voyant quel impayable sujet ils avaient sous la main pour les prendre au sérieux. Ayant donc préparé leur plan, et donné des ordres à leurs gens et à leurs vassaux sur la manière d’en agir avec Sancho dans le gouvernement de l’île promise, le jour qui suivit le vol de Clavilègne, le duc dit à Sancho de faire ses préparatifs et de se parer pour aller être gouverneur, ajoutant que ses insulaires l’attendaient comme la pluie de mai.
Sancho s’inclina jusqu’à terre, et lui dit : « Depuis que je suis descendu du ciel ; depuis que, de ses hauteurs infinies, j’ai regardé la terre et l’ai vue si petite, j’ai senti se calmer à moitié l’envie si grande que j’avais d’être gouverneur. En effet, quelle grandeur est-ce là de commander sur un grain de moutarde ? quelle dignité, quel empire, de gouverner une demi-douzaine d’hommes gros comme des noisettes ? car il me semble qu’il n’y en avait pas plus sur toute la terre. Si votre seigneurie voulait bien me donner une toute petite partie du ciel, ne serait-ce qu’une demi-lieue, je la prendrais bien plus volontiers que la plus grande île du monde. — Faites attention, ami Sancho, répondit le duc, que je ne puis donner à personne une partie du ciel, ne fût-elle pas plus large que l’ongle, car c’est à Dieu seul que sont réservées ces faveurs et ces grâces. Ce que je puis vous donner, je vous le donne, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, extrêmement fertile et abondante, où vous pourrez, si vous savez bien vous y prendre, acquérir avec les richesses de la terre les richesses du ciel. — Eh bien ! c’est bon, répondit Sancho ; vienne cette île, et je ferai en sorte d’être un tel gouverneur, qu’en dépit des mauvais sujets, je m’en aille droit au ciel. Et ce n’est point par l’ambition que j’ai de sortir de ma cabane, ni de m’élever à perte de vue ; mais parce que je désire essayer quel goût a le gouvernement. — Si vous en goûtez une fois, Sancho, dit le duc, vous vous mangerez les doigts après, car c’est une bien douce chose que de commander et d’être obéi. À coup sûr, quand votre maître sera devenu empereur (et il le sera sans doute, à voir la tournure que prennent ses affaires), on ne l’arrachera pas facilement de là, et vous verrez qu’il regrettera dans le fond de l’âme tout le temps qu’il aura passé sans l’être. — Seigneur, répliqua Sancho, moi j’imagine qu’il est bon de commander, quand ce ne serait qu’à un troupeau de moutons. — Qu’on m’enterre avec vous, Sancho, reprit le duc, si vous n’êtes savant en toute chose, et j’espère que vous ferez un aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement. Mais restons-en là, et faites attention que demain matin vous irez prendre possession du gouvernement de l’île. Ce soir, on vous pourvoira du costume analogue que vous devez porter et de toutes les choses nécessaires à votre départ. — Qu’on m’habille comme on voudra, dit Sancho, de quelque façon que je sois habillé, je serai toujours Sancho Panza. — Cela est vrai, reprit le duc ; mais pourtant les costumes doivent être accommodés à l’état qu’on professe ou à la dignité dont on est revêtu. Il ne serait pas convenable qu’un jurisconsulte s’habillât comme un militaire, ni un militaire comme un prêtre. Vous, Sancho, vous serez habillé moitié en lettré, moitié en capitaine, car, dans l’île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes. — Des lettres, reprit Sancho, je n’en suis guère pourvu, car je ne sais pas même l’A B C ; mais il me suffit de savoir par cœur le christus pour être un excellent gouverneur. Quant aux armes, je manierai celles qu’on me donnera jusqu’à ce que je tombe, et à la grâce de Dieu. — Avec une si bonne mémoire, dit le duc, Sancho ne pourra se tromper en rien. »
Sur ces entrefaites arriva Don Quichotte. Quand il apprit ce qui se passait, quand il sut en quelle hâte Sancho devait se rendre à son gouvernement, avec la permission du duc, il le prit par la main, et le conduisit à sa chambre dans l’intention de lui donner des conseils sur la manière dont il devait remplir son emploi. Arrivés dans sa chambre, il ferma la porte, fit, presque de force, asseoir Sancho à son côté, et lui dit d’une voix lente et posée :
« Je rends au Ciel des grâces infinies, ami Sancho, de ce qu’avant que j’eusse rencontré aucune bonne chance, la fortune soit allée à ta rencontre te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver, dans les faveurs que m’accorderait le sort, de quoi payer tes services, je me vois encore au début de mon chemin ; et toi, avant le temps, contre la loi de tout raisonnable calcul, tu vois tes désirs comblés. Les uns répandent les cadeaux et les largesses, sollicitent, importunent, se lèvent matin, prient, supplient, s’opiniâtrent, et n’obtiennent pas ce qu’ils demandent. Un autre arrive, et, sans savoir comment ni pourquoi, il se trouve gratifié de l’emploi que sollicitaient une foule de prétendants. C’est bien le cas de dire que, dans la poursuite des places, il n’y a qu’heur et malheur. Toi, qui n’es à mes yeux qu’une grosse bête, sans te lever matin ni passer les nuits, sans faire aucune diligence, et seulement parce que la chevalerie errante t’a touché de son souffle, te voilà, ni plus ni moins, gouverneur d’une île. Je te dis tout cela, ô Sancho, pour que tu n’attribues pas à tes mérites la faveur qui t’est faite, mais pour que tu rendes grâces, d’abord au Ciel, qui a disposé les choses avec bienveillance, puis à la grandeur que renferme en soi la profession de chevalier errant. Maintenant que ton cœur est disposé à croire ce que je t’ai dit, sois, ô mon fils, attentif à ce nouveau Caton qui veut te donner des conseils, qui veut être ta boussole et ton guide pour t’acheminer au port du salut sur cette mer orageuse où tu vas te lancer, les hauts emplois n’étant autre chose qu’un profond abîme couvert d’obscurité et garni d’écueils.
» Premièrement, ô mon fils, garde la crainte de Dieu ; car dans cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas jamais dans l’erreur.
» Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais tous les efforts possibles pour te connaître toi-même : c’est là la plus difficile connaissance qui se puisse acquérir. De te connaître, il résultera que tu ne t’enfleras point comme la grenouille qui voulut s’égaler au bœuf. En ce cas, quand ta vanité fera la roue, une considération remplacera pour toi la laideur des pieds : c’est le souvenir que tu as gardé les cochons dans ton pays. — Je ne puis le nier, interrompit Sancho ; mais c’est quand j’étais petit garçon. Plus tard, et devenu un petit homme, ce sont des oies que j’ai gardées, et non pas des cochons. Mais il me semble que cela ne fait rien à l’affaire, car tous ceux qui gouvernent ne viennent pas de souches de rois. — Cela est vrai, répliqua Don Quichotte ; aussi ceux qui n’ont pas une noble origine doivent-ils allier à la gravité de l’emploi qu’ils exercent une douceur affable, qui, bien dirigée par la prudence, les préserve des morsures de la médisance, auxquelles nul état ne saurait échapper.
» Fais gloire, Sancho, de l’humilité de ta naissance, et n’aie pas honte de dire que tu descends d’une famille de laboureurs. Voyant que tu n’en rougis pas, personne ne t’en fera rougir ; et pique-toi plutôt d’être humble vertueux que pécheur superbe. Ceux-là sont innombrables qui, nés de basse condition, se sont élevés jusqu’à la suprême dignité de la tiare ou de la couronne, et je pourrais t’en citer des exemples jusqu’à te fatiguer.
» Fais bien attention, Sancho, que, si tu prends la vertu pour guide, si tu te piques de faire des actions vertueuses, tu ne dois porter nulle envie à ceux qui ont pour ancêtres des princes et de grands seigneurs. Car le sang s’hérite et la vertu s’acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir.
» Cela étant, si, quand tu seras dans ton île, quelqu’un de tes parents vient te voir, ne le renvoie pas et ne lui fais point d’affront ; au contraire, il faut l’accueillir, le caresser, le fêter. De cette manière, tu satisferas à tes devoirs envers le ciel, qui n’aime pas que personne dédaigne ce qu’il a fait, et à tes devoirs envers la nature.
» Si tu conduis ta femme avec toi (et il ne convient pas que ceux qui résident dans les gouvernements soient longtemps sans leurs propres femmes), aie soin de l’endoctriner, de la dégrossir, de la tirer de sa rudesse naturelle. Car tout ce que peut gagner un gouverneur discret se perd et se répand par une femme sotte et grossière.
» Si par hasard tu devenais veuf, chose qui peut arriver, et si l’emploi te faisait trouver une seconde femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu’elle te serve d’amorce et de ligne à pêcher, et de capuchon pour dire je ne veux pas. Je te le dis en vérité, tout ce que reçoit la femme du juge, c’est le mari qui en rendra compte au jugement universel, et il paiera au quadruple, après la mort, les articles de compte dont il ne se sera pas chargé pendant sa vie.
» Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir, si en faveur auprès des ignorants, qui se piquent de finesse et de pénétration.
» Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compassion, mais non plus de justice que les requêtes du riche.
» Tâche de découvrir la vérité, à travers les promesses et les cadeaux du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
» Quand l’équité peut et doit être écoutée, ne fais pas tomber sur le coupable toute la rigueur de la loi ; car la réputation de juge impitoyable ne vaut certes pas mieux que celle de juge compatissant.
» Si tu laisses quelquefois plier la verge de justice, que ce ne soit pas sous le poids des cadeaux, mais sous celui de la miséricorde.
» S’il t’arrive de juger un procès où soit partie quelqu’un de tes ennemis, éloigne ta pensée du souvenir de ton injure, et fixe-la sur la vérité du fait.
» Que la passion personnelle ne t’aveugle jamais dans la cause d’autrui. Les fautes que tu commettrais ainsi seraient irrémédiables la plupart du temps, et, si elles avaient un remède, ce ne serait qu’aux dépens de ton crédit et même de ta bourse.
» Si quelque jolie femme vient te demander justice, détourne les yeux de ses larmes, et ne prête point l’oreille à ses gémissements ; mais considère avec calme et lenteur la substance de ce qu’elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses larmes, et que ta vertu soit étouffée par ses soupirs.
» Celui que tu dois châtier en action, ne le maltraite pas en paroles ; la peine du supplice suffit aux malheureux, sans qu’on y ajoute les mauvais propos.
» Le coupable qui tombera sous ta juridiction, considère-le comme un homme faible et misérable, sujet aux infirmités de notre nature dépravée. En tout ce qui dépendra de toi, sans faire injustice à la partie contraire, montre-toi à son égard pitoyable et clément ; car, bien que les attributs de Dieu soient tous égaux, cependant celui de la miséricorde brille et resplendit à nos yeux avec plus d’éclat encore que celui de la justice.
» Si tu suis, ô Sancho, ces règles et ces maximes, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs comblés, ta félicité ineffable. Tu marieras tes enfants comme tu voudras ; ils auront des titres de noblesse, eux et tes petits-enfants ; tu vivras dans la paix et avec les bénédictions des gens ; au terme de ta vie, la mort t’atteindra dans une douce et mûre vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les tendres et délicates mains de tes arrière-neveux. Ce que je t’ai dit jusqu’à présent, ce sont des avis propres à orner ton âme. Écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps. »
CHAPITRE XLIII. Des seconds conseils que donna Don Quichotte à Sancho Panza.
Qui aurait entendu les précédents propos de Don Quichotte, sans le prendre pour un homme très-sage et non moins bien intentionné ? Mais, comme on l’a dit mainte et mainte fois dans le cours de cette grande histoire, il ne perdait la tête que lorsqu’on touchait à la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile, de manière qu’à chaque pas ses œuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses œuvres. Mais, dans les seconds avis qu’il donna à Sancho, il montra une grâce parfaite et porta au plus haut degré son esprit et sa folie.
Sancho l’écoutait avec une extrême attention, et faisait tous ses efforts pour conserver de tels conseils dans sa mémoire, comme un homme bien résolu à les suivre, et à mener à bon terme, par leur moyen, l’enfantement de son gouvernement. Don Quichotte poursuivit de la sorte :
« En ce qui touche la manière dont tu dois gouverner ta personne et ta maison, Sancho, la première chose que je te recommande, c’est d’être propre et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser, ainsi que certaines personnes, qui s’imaginent, dans leur ignorance, que de grands ongles embellissent les mains ; comme si cette allonge qu’ils se gardent bien de couper pouvait s’appeler ongle, tandis que ce sont des griffes d’éperviers : sale et révoltant abus.
» Ne parais jamais, Sancho, avec les vêtements débraillés et en désordre : c’est le signe d’un esprit lâche et fainéant, à moins toutefois que cette négligence dans le vêtement ne cache une fourberie calculée, comme on le pensa de Jules-César.
» Tâte avec discrétion le pouls à ton office, pour savoir ce qu’il peut rendre ; et s’il te permet de donner des livrées à tes domestiques, donne-leur-en une propre et commode, plutôt que bizarre et brillante. Surtout, partage-la entre tes valets et les pauvres ; je veux dire que, si tu dois habiller six pages, tu en habilles trois, et trois pauvres. De cette façon, tu auras des pages pour la terre et pour le ciel ; c’est une nouvelle manière de donner des livrées, que ne connaissent point les glorieux.
» Ne mange point d’ail ni d’oignon, crainte qu’on ne découvre à l’odeur ta naissance de vilain. Marche posément, parle avec lenteur, mais non cependant de manière que tu paraisses t’écouter toi-même, car toute affectation est vicieuse.
» Dîne peu et soupe moins encore ; la santé du corps tout entier se manipule dans le laboratoire de l’estomac.
» Sois tempérant dans le boire, en considérant que trop de vin ne sait ni garder un secret ni tenir une parole.
» Fais attention, Sancho, à ne point mâcher des deux mâchoires et à n’éructer devant personne. — Éructer, je n’entends point cela, dit Sancho. — Éructer, Sancho, reprit Don Quichotte, veut dire roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique très-significatif. Aussi les gens délicats ont eu recours au latin ; au lieu de roter, ils disent éructer, et, au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n’entendent point ces expressions-là, peu importe ; l’usage avec le temps les introduira, et l’on finira par les entendre : c’est enrichir la langue, sur laquelle le vulgaire et l’usage ont un égal pouvoir. — En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je pense le mieux garder dans ma mémoire, c’est de ne pas roter ; car, ma foi, je le fais à tout bout de champ. — Éructer, Sancho, et non roter, s’écria Don Quichotte. — Éructer je dirai dorénavant, repartit Sancho, et j’espère ne pas l’oublier.
» Tu dois aussi, Sancho, continua Don Quichotte, ne pas mêler à tes entretiens cette multitude de proverbes que tu as coutume de semer avec tes paroles. Les proverbes, il est vrai, sont des sentences brèves ; mais tu les tires d’habitude tellement par les cheveux, qu’ils ressemblent plutôt à des balourdises qu’à des sentences. — Oh ! pour cela, s’écria Sancho, Dieu seul peut y porter remède, car je sais plus de proverbes qu’un livre, et quand je parle, il m’en arrive à la bouche une telle quantité à la fois, qu’ils se battent les uns les autres pour sortir. Alors ma langue prend les premiers qu’elle rencontre, bien qu’ils ne viennent pas fort à point. Mais j’aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi ; car, en bonne maison, le souper est bientôt servi, et qui convient du prix n’a pas de dispute, et celui-là est en sûreté qui sonne le tocsin, et à donner ou prendre, gare de se méprendre. — Allons, c’est cela, Sancho, s’écria Don Quichotte ; enfile, enfile tes proverbes, puisque personne ne peut te tenir en bride. Ma mère me châtie et je fouette la toupie. Je suis à te dire que tu te corriges des proverbes, et, en un moment, tu en détaches une litanie, qui cadrent avec ce que nous disons comme s’ils tombaient de la lune. Prends garde, Sancho ; je ne te dis pas qu’un proverbe fasse mauvais effet quand il est amené à propos ; mais enfiler et amonceler des proverbes à tort et à travers, cela rend la conversation lourde et triviale.
» Quand tu monteras à cheval, ne te jette pas le corps en arrière sur l’arçon, et n’étends pas les jambes droites, raides, éloignées du ventre du cheval ; mais ne te tiens pas non plus si nonchalamment que tu aies l’air d’être sur le dos du grison. À monter à cheval, les uns semblent cavaliers, les autres bons pour montures.
» Que ton sommeil soit modéré, car celui qui ne se lève pas avec le soleil ne jouit pas du jour. Rappelle-toi, Sancho, que la diligence est mère de la bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n’arriva jamais au but d’un juste désir.
» Je veux maintenant te donner un dernier conseil, et, bien qu’il ne puisse te servir pour la parure du corps, je veux néanmoins que tu l’aies toujours présent à la mémoire ; car je crois qu’il ne te sera pas moins profitable que ceux que je t’ai donnés jusqu’à présent. Le voici : ne dispute jamais sur la noblesse des familles, du moins en les comparant entre elles ; forcément, parmi celles que l’on compare, l’une doit être préférée. Eh bien, tu seras détesté de celle que tu auras abaissée, sans être aucunement récompensé de celle que tu élèveras.
» Ton habillement devra se composer de chausses entières, d’un long pourpoint, et d’un manteau encore un peu plus long. Jamais de grègues ; elles ne conviennent ni aux gentilshommes, ni aux gouverneurs. Voilà, Sancho, les conseils qui, pour à présent, se sont offerts à mon esprit. Le temps marchera, et, suivant les occasions, j’aurai soin de t’envoyer des avis autant que tu auras soin de m’informer de l’état de tes affaires. »
— Seigneur, répondit Sancho, je vois bien que toutes les choses que votre grâce vient de me dire sont bonnes, saintes et profitables. Mais de quoi peuvent-elles servir, si je ne m’en rappelle pas une seule ? Il est vrai que, pour ce qui est de ne pas me laisser pousser les ongles, et de me remarier, si l’occasion s’en présente, cela ne me sortira pas de la tête. Mais ces autres minuties, et ces entortillements, et tout ce brouillamini, je ne m’en souviens et ne m’en souviendrai pas plus que des nuages de l’an passé. Il faudra donc me les coucher par écrit ; car, bien que je ne sache ni lire ni écrire, je les donnerai à mon confesseur, pour qu’il me les récapitule au besoin, et me les fourre bien dans la cervelle. — Ah ! pécheur que je suis, s’écria Don Quichotte, qu’il sied mal aux gouverneurs de ne savoir ni lire ni écrire ! Il faut que tu apprennes, ô Sancho, que, pour un homme, ne pas savoir lire, ou être gaucher, signifie de deux choses l’une : ou qu’il est fils de parents de trop basse condition, ou qu’il est si mauvais sujet qu’on n’a pu le dresser aux bons usages et à la bonne doctrine. C’est un grand défaut que tu portes avec toi, et je voudrais que tu apprisses du moins à signer. — Je sais signer mon nom, répondit Sancho. Quand j’étais bedeau dans mon village, j’appris à faire de grandes lettres comme des marques de ballots, et on disait que cela faisait mon nom. D’ailleurs, je feindrai d’avoir la main droite percluse, et je ferai signer un autre pour moi. Il y a remède à tout, si ce n’est à la mort ; et, comme j’aurai le commandement et le bâton, je ferai ce qui me plaira. D’autant plus que celui dont le père est alcalde…, et moi, je serai gouverneur, ce qui est bien plus qu’alcalde ; alors, approchez-vous, et vous serez bien reçus. Sinon, qu’on me méprise et qu’on me débaptise ; ceux-là viendront chercher de la laine et s’en retourneront tondus ; car si Dieu te veut du bien, il y paraît à ta maison ; et les sottises du riche passent dans le monde pour des sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, et libéral en même temps, comme je pense bien l’être, qui est-ce qui me trouvera un défaut ? Au bout du compte, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront ; autant tu as, autant tu vaux, disait ma grand’mère, et de l’homme qui a pignon sur rue tu ne seras jamais vengé. — Oh ! maudit sois-tu de Dieu, maudit Sancho ! s’écria Don Quichotte ; que soixante mille satans emportent toi et tes proverbes ! Voilà une heure que tu es à les enfiler, et à me donner avec chacun d’eux le tourment de la torture. Je t’assure que ces proverbes te mèneront un jour à la potence ; ils te feront enlever le gouvernement par tes vassaux, et exciteront parmi eux des séditions et des révoltes. Dis-moi : où les trouves-tu donc, ignorant ? et comment les appliques-tu, imbécile ? Pour en dire un, et pour le bien appliquer, je travaille et je sue comme si je piochais la terre. — Pardieu ! seigneur notre maître, répliqua Sancho, votre grâce se plaint pour bien peu de chose. Qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n’en ai pas d’autre, ni fonds, ni terre, que des proverbes et toujours des proverbes ? Maintenant, voilà qu’il m’en arrive quatre, qui viennent à point nommé, comme mars en carême. Mais je ne les dirai point ; car, pour être bon à se taire, c’est Sancho qu’on appelle. — Ce Sancho-là, ce n’est pas toi, s’écria Don Quichotte ; si tu es bon, ce n’est pas pour te taire, mais pour mal parler et pour mal t’obstiner. Cependant, je voudrais savoir quels sont les quatre proverbes qui te venaient maintenant à la mémoire, si bien à point nommé. J’ai beau chercher dans la mienne, qui n’est pourtant pas mauvaise, il ne s’en présente aucun. — Quels meilleurs proverbes peut-il y avoir, dit Sancho, que ceux-ci : Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt ; à sortez de chez moi et que voulez-vous à ma femme, il n’y a rien à répondre, et si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Tous ceux-là viennent à point nommé. Ils veulent dire que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur ou avec son chef, car il lui en cuira, comme à celui qui met le doigt entre deux dents mâchelières, et quand même ce ne seraient pas des mâchelières, pourvu que ce soient des dents, peu importe. De même, à ce que dit le gouverneur, il n’y a rien à répliquer, pas plus qu’à sortez de chez moi et que voulez-vous à ma femme. Quant au sens de la pierre et de la cruche, un aveugle le verrait. Ainsi donc il est nécessaire que celui qui voit le fétu dans l’œil du prochain voie la poutre dans son œil, afin qu’on ne dise pas de lui : le mort a peur du décapité ; et votre grâce sait bien que le sot en sait plus long dans sa maison, que le sage dans la maison d’autrui. — Oh ! pour cela, non, Sancho, répondit Don Quichotte ; ni dans sa maison, ni dans celle d’autrui, le sot ne sait rien, car sur la base de la sottise on ne saurait élever aucun édifice d’esprit et de raison. Mais restons-en là, Sancho. Si tu gouvernes mal, à toi sera la faute et à moi la honte. Ce qui me console, c’est que j’ai fait ce que je devais en te donnant des conseils avec tout le zèle et toute la discrétion qui me sont possibles. Ce faisant, je remplis mon devoir et ma promesse. Que Dieu te guide, Sancho, et te gouverne dans ton gouvernement. Puisse-t-il aussi me délivrer du scrupule qui me reste. Je crains vraiment que tu ne mettes toute l’île sens dessus dessous ; chose que je pourrais éviter, en découvrant au duc qui tu es, en lui disant que toute cette épaisseur, toute cette grosse personne que tu fais n’est autre chose qu’un sac rempli de proverbes et de malices. — Seigneur, répliqua Sancho, s’il semble à votre grâce que je ne vaille rien pour ce gouvernement, je le lâche tout de suite ; car j’aime mieux le bout de l’ongle de mon âme que mon corps tout entier ; et je vivrai aussi bien Sancho tout court, avec du pain et un oignon, que Sancho gouverneur, avec des chapons et des perdrix. D’ailleurs, quand on dort, tous les hommes sont égaux, grands et petits, riches et pauvres. Si votre grâce veut y regarder de près, vous verrez que c’est vous seul qui m’avez mis en tête de gouverner, car je n’entends pas plus au gouvernement des îles qu’un oison ; et si vous pensez que, pour avoir été gouverneur, le diable doive m’emporter, j’aime mieux aller Sancho au ciel, que gouverneur en enfer. — Pardieu ! Sancho, s’écria Don Quichotte, par ces seules raisons que tu viens de dire en dernier lieu, je juge que tu mérites d’être gouverneur de cent îles. Tu as un bon naturel, sans lequel il n’y a science qui vaille ; recommande-toi à Dieu, et tâche seulement de ne point pécher par l’intention première ; je veux dire, aie toujours le dessein, et fais un ferme propos de chercher le juste et le vrai dans toutes les affaires qui se présenteront ; le Ciel favorise toujours les intentions droites. Et maintenant, allons dîner, car je crois que leurs seigneuries nous attendent. »
CHAPITRE XLIV. Comment Sancho Panza fut conduit à son gouvernement, et de l’étrange aventure qui arriva dans le château à Don Quichotte.
Cid Hamet, dans l’original de cette histoire, mit, dit-on, à ce chapitre un exorde que son interprète n’a pas traduit comme il l’avait composé. C’est une espèce de plainte que le More s’adresse à lui-même pour avoir entrepris d’écrire une histoire aussi sèche et aussi limitée que celle-ci, forcé qu’il est d’y parler toujours de Don Quichotte et de Sancho, sans oser s’étendre à d’autres digressions, ni entremêler des épisodes plus sérieux et plus intéressants. Il ajoute qu’avoir l’intelligence, la main et la plume toujours occupées à écrire sur un seul personnage, et ne parler que par la bouche de peu de gens, c’est un travail intolérable, dont le fruit ne répond point aux peines de l’auteur ; que, pour éviter cet inconvénient, il avait usé d’un artifice, dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du Curieux malavisé et du Capitaine captif, qui sont en dehors de l’histoire, tandis que les autres qu’on y raconte sont des événements où figure Don Quichotte lui-même, et qu’on ne pouvait dès lors passer sous silence. D’une autre part, il pensa, comme il le dit formellement, que bien des gens, absorbés par l’attention qu’exigent les prouesses de Don Quichotte, n’en donneraient point aux nouvelles, et les parcourraient, ou à la hâte, ou avec dépit, sans prendre garde à l’invention et à l’agrément qu’elles renferment, qualités qui se montreront bien à découvert quand ces nouvelles paraîtront au jour, abandonnées à elles seules, et ne s’appuyant plus sur les folies de Don Quichotte, et les impertinences de Sancho Panza. C’est pour cela que, dans cette seconde partie, il ne voulut insérer ni coudre aucune nouvelle détachée, mais seulement quelques épisodes, nés des événements mêmes qu’offrait la vérité ; encore est-ce d’une manière restreinte, et avec aussi peu de paroles qu’il en fallait pour les exposer. Or donc, puisqu’il se contient et se renferme dans les étroites limites du récit, ayant assez d’entendement, d’habileté et de suffisance pour traiter des choses de l’univers entier, il prie qu’on veuille bien ne pas mépriser son travail, et lui accorder des louanges, non pour ce qu’il écrit, mais du moins pour ce qu’il se prive d’écrire. Après quoi, il continue l’histoire en ces termes :
Au sortir de table, le jour où il donna ses conseils à Sancho, Don Quichotte les lui remit le soir même par écrit, pour qu’il cherchât quelqu’un qui lui en fît la lecture. Mais ils furent aussitôt perdus que donnés, et tombèrent dans les mains du duc, qui les communiqua à la duchesse, et tous deux admirèrent de nouveau la folie et le grand sens de Don Quichotte. Pour donner suite aux plaisanteries qu’ils avaient entamées, ce même soir ils envoyèrent Sancho, accompagné d’un grand cortége, au bourg qui, pour lui, devait être une île. Or, il arriva que le guide auquel on l’avait confié était un majordome du duc, fort spirituel et fort enjoué, car il n’y a pas d’enjouement sans esprit, lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi de la façon gracieuse qu’on a vue. Avec son talent, et les instructions que lui avaient données ses maîtres sur la manière d’en agir avec Sancho, il se tira merveilleusement d’affaire.
Il arriva de même qu’aussitôt que Sancho vit ce majordome, il reconnut dans son visage celui de la Trifaldi, et, se tournant vers son maître : « Seigneur, dit-il, il faut, ou que le diable m’emporte d’ici, en juste et en croyant, ou que votre grâce avoue que la figure de ce majordome du duc que voilà est la même que celle de la Doloride. » Don Quichotte regarda attentivement le majordome, et, quand il l’eut bien regardé, il dit à Sancho : « Je ne vois pas, Sancho, qu’il y ait de quoi te donner au diable, ni en juste, ni en croyant, et je ne sais trop ce que tu veux dire par là. De ce que le visage de la Doloride soit celui du majordome, ce n’est pas une raison pour que le majordome soit la Doloride ; s’il l’était, cela impliquerait une furieuse contradiction. Mais ce n’est pas le moment de faire à cette heure ces investigations, car ce serait nous enfoncer dans d’inextricables labyrinthes. Crois-moi, ami, nous avons besoin tous deux de prier Notre-Seigneur, du fond de l’âme, qu’il nous délivre des méchants sorciers et des méchants enchanteurs. — Ce n’est pas pour rire, seigneur, répliqua Sancho. Je l’ai tout à l’heure entendu parler, et il me semblait que la voix de la Trifaldi me cornait aux oreilles. C’est bon, je me tairai ; mais je ne laisserai pas d’être dorénavant sur mes gardes pour voir si je découvre quelque indice qui confirme ou détruise mes soupçons. — Voilà ce qu’il faut que tu fasses, Sancho, reprit Don Quichotte ; tu m’informeras de tout ce que tu pourras découvrir sur ce point, et de tout ce qui t’arrivera dans ton gouvernement. »
Enfin Sancho partit, accompagné d’une foule de gens. Il était vêtu en magistrat, portant par-dessus sa robe un large gaban de camelot fauve, et, sur la tête, une montera de même étoffe. Il montait un mulet, à l’écuyère, et, derrière lui, par ordre du duc, marchait le grison, paré de harnais en soie et tout flambants neufs. De temps en temps Sancho tournait la tête pour regarder son âne, et se plaisait tellement en sa compagnie, qu’il ne se fût pas troqué contre l’empereur d’Allemagne. Quand il prit congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains ; puis il alla prendre la bénédiction de son seigneur, qui la lui donna les larmes aux yeux, et que Sancho reçut avec des soupirs étouffés, comme un enfant qui sanglote.