L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 34)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Maintenant, lecteur aimable, laisse le bon Sancho aller en paix et en bonne chance, et prends patience pour attendre les deux verres de bon sang que tu feras en apprenant comment il se conduisit dans sa magistrature. En attendant, contente-toi de savoir ce qui arriva cette nuit à son maître. Si tu n’en ris pas à gorge déployée, au moins tu en feras, comme on dit, grimace de singe, car les aventures de Don Quichotte excitent toujours ou l’admiration ou la gaieté.

On raconte donc qu’à peine Sancho s’en était allé, Don Quichotte sentit le regret de son départ et sa propre solitude, tellement que, s’il eût pu révoquer la mission de son écuyer et lui ôter le gouvernement, il n’y aurait pas manqué. La duchesse s’aperçut de sa mélancolie, et lui demanda le motif de cette tristesse. « Si c’est, dit-elle, l’absence de Sancho qui la cause, j’ai dans ma maison des écuyers, des duègnes et de jeunes filles qui vous serviront au gré de vos désirs. — Il est bien vrai, madame, répondit Don Quichotte, que je regrette l’absence de Sancho ; mais ce n’est point la cause principale de la tristesse qui se lit sur mon visage. Des politesses et des offres nombreuses que votre excellence veut bien me faire, je n’accepte et ne choisis que la bonne volonté qui les dicte. Pour le surplus, je supplie votre excellence de vouloir bien permettre que, dans mon appartement, ce soit moi seul qui me serve. — Oh ! pour le coup, seigneur Don Quichotte, s’écria la duchesse, il n’en sera pas ainsi ; je veux vous faire servir par quatre jeunes filles, choisies parmi mes femmes, toutes quatre belles comme des fleurs. — Pour moi, répondit Don Quichotte, elles ne seraient point comme des fleurs, mais comme des épines qui me piqueraient l’âme. Aussi elles n’entreront pas plus dans mon appartement, ni rien qui leur ressemble, que je n’ai des ailes pour voler. Si votre grandeur veut bien continuer à me combler, sans que je les mérite, de ses précieuses faveurs, qu’elle me laisse démêler mes flûtes comme j’y entendrai, et me servir tout seul à huis clos. Il m’importe de mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté, et je ne veux point perdre cette bonne habitude pour répondre à la libéralité dont votre altesse veut bien user à mon égard. En un mot, je me coucherai plutôt tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne. — Assez, assez, seigneur Don Quichotte, repartit la duchesse. Pour mon compte, je donnerai l’ordre qu’on ne laisse entrer dans votre chambre, je ne dis pas une fille, mais une mouche. Oh ! je ne suis pas femme à permettre qu’on attente à la pudeur du seigneur Don Quichotte, car, à ce que j’ai pu voir, de ses nombreuses vertus celle qui brille avec le plus d’éclat, c’est la chasteté. Eh bien ! que votre grâce s’habille et se déshabille en cachette et à sa façon, quand et comme il lui plaira ; il n’y aura personne pour y trouver à redire, et dans votre appartement vous trouverez tous les vases nécessaires à celui qui dort porte close, afin qu’aucune nécessité naturelle ne vous oblige à l’ouvrir. Vive mille siècles la grande Dulcinée du Toboso, et que son nom s’étende sur toute la surface de la terre, puisqu’elle a mérité d’être aimée par un si vaillant et si chaste chevalier ! Que les cieux compatissants versent dans l’âme de Sancho Panza, notre gouverneur, un vif désir d’achever promptement sa pénitence, pour que le monde recouvre le bonheur de jouir des attraits d’une si grande dame ! »

Don Quichotte répondit alors : « Votre hautesse a parlé d’une façon digne d’elle, car de la bouche des dames de haut parage, aucune parole basse ou maligne ne peut sortir. Plus heureuse et plus connue sera Dulcinée dans le monde, pour avoir été louée de votre grandeur, que par toutes les louanges que pourraient lui décerner les plus éloquents orateurs de la terre. — Trêve de compliments, seigneur Don Quichotte, répliqua la duchesse ; voilà l’heure du souper qui approche, et le duc doit nous attendre. Que votre grâce m’accompagne à table ; puis, vous irez vous coucher de bonne heure, car le voyage que vous avez fait hier à Candaya n’était pas si court qu’il ne vous ait causé quelque fatigue. — Je n’en sens aucune, madame, repartit Don Quichotte, car j’oserais jurer à votre excellence que, de ma vie, je n’ai monté sur une bête plus douce d’allure que Clavilègne. Je ne sais vraiment ce qui a pu pousser Malambruno à se défaire d’une monture si agréable, si légère, et à la brûler sans plus de façon. — On peut imaginer, répondit la duchesse, que, repentant du mal qu’il avait fait à la Trifaldi et compagnie, ainsi qu’à d’autres personnes, et des méfaits qu’il devait avoir commis en qualité de sorcier et d’enchanteur, il voulut anéantir tous les instruments de son office, et qu’il brûla Clavilègne comme le principal, comme celui qui le tenait le plus dans l’inquiétude et l’agitation, en le promenant de pays en pays. Aussi les cendres de cette machine, et le trophée de l’écriteau, rendront-ils éternel témoignage à la valeur du grand Don Quichotte de la Manche. »

Don Quichotte adressa de nouveau de nouvelles grâces à la duchesse, et, dès qu’il eut soupé, il se retira tout seul dans son appartement, sans permettre que personne y entrât pour le servir, tant il redoutait de rencontrer des occasions qui l’engageassent ou le contraignissent à perdre la fidélité qu’il gardait à sa dame Dulcinée, ayant toujours l’imagination fixée sur la vertu d’Amadis, fleur et miroir des chevaliers errants. Il ferma la porte derrière lui, et, à la lueur de deux bougies, commença à se déshabiller. Mais, pendant qu’il se déchaussait (ô disgrâce indigne d’un tel personnage !) il lâcha, non des soupirs, ni aucune autre chose qui pût démentir sa propreté et la vigilance qu’il exerçait sur lui-même, mais jusqu’à deux douzaines de mailles dans un de ses bas, qui demeura taillé à jour comme une jalousie. Cet accident affligea le bon seigneur au fond de l’âme, et il aurait donné une once d’argent pour avoir là un demi-gros de soie verte, je dis de soie verte parce que les bas étaient verts.

Ici Ben-Engeli fit une exclamation, et, tout en écrivant, s’écria : « Ô pauvreté, pauvreté ! Je ne sais quelle raison put pousser ce grand poëte de Cordoue à t’appeler saint présent ingratement reçu. Quant à moi, quoique More, je sais fort bien, par les communications que j’ai eues avec les chrétiens, que la sainteté consiste dans la charité, l’humilité, la foi, l’obéissance et la pauvreté. Toutefois, je dis que celui-là doit être comblé de la grâce de Dieu, qui vient à se réjouir d’être pauvre ; à moins que ce ne soit de cette manière de pauvreté dont l’un des plus grands saints a dit : « Possédez toutes choses comme si vous ne les possédiez pas. » C’est là ce qu’on appelle pauvreté d’esprit. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je parle, pourquoi veux-tu te heurter toujours aux hidalgos et aux gens bien nés, plutôt qu’à toute autre espèce de gens ? Pourquoi les obliges-tu à mettre des pièces à leurs souliers, à porter à leurs pourpoints des boutons dont les uns sont de soie, les autres de crin, et les autres de verre ? Pourquoi leurs collets sont-ils, la plupart du temps, chiffonnés comme des feuilles de chicorée et percés autrement qu’au moule (ce qui fait voir que l’usage de l’amidon et des collets ouverts est fort ancien) ? » Puis il ajoute : « Malheureux l’hidalgo de notre sang, qui met son honneur au régime, mangeant mal et à porte close, et qui fait un hypocrite de son cure-dent, quand il sort de chez lui, n’ayant rien mangé qui l’oblige à se nettoyer les mâchoires. Malheureux celui-là, dis-je, qui a l’honneur ombrageux, qui s’imagine qu’on découvre d’une lieue le rapiéçage de son soulier, la sueur qui tache son chapeau, la corde du drap de son manteau, et la famine de son estomac. »

Toutes ces réflexions vinrent à l’esprit de Don Quichotte à propos de la rupture de ses mailles ; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laissé des bottes de voyage, qu’il pensa mettre le lendemain. Finalement, il se coucha, tout pensif et tout chagrin, tant du vide que lui faisait Sancho, que de l’irréparable disgrâce de ses bas, dont il aurait volontiers ravaudé les mailles emportées, fût-ce même avec de la soie d’une autre couleur, ce qui est bien l’une des plus grandes preuves de misère que puisse donner un hidalgo dans le cours de sa perpétuelle détresse. Il éteignit les lumières ; mais la chaleur était étouffante, et il ne pouvait dormir. Il se releva pour aller entr’ouvrir une fenêtre grillée qui donnait sur un beau jardin, et il entendit, en l’ouvrant, que des gens marchaient et parlaient sous sa croisée. Il se mit à écouter attentivement. Alors les promeneurs élevèrent la voix, assez pour qu’il pût entendre cette conversation : « N’exige pas, ô Émérancie, n’exige pas que je chante, puisque tu sais bien que, depuis l’heure où cet étranger est entré dans le château, depuis que mes yeux l’ont aperçu, je ne sais plus chanter, mais seulement pleurer. D’ailleurs, madame a le sommeil plus léger que pesant, et je ne voudrais pas qu’elle nous surprît ici pour tous les trésors du monde. Mais quand même elle dormirait et ne s’éveillerait point, à quoi servirait mon chant, s’il dort et ne s’éveille pas pour l’entendre, ce nouvel Énée, qui est arrivé dans nos climats pour me laisser le jouet de ses mépris ? — N’aie point ces scrupules, chère Altisidore, répondit-on. Sans doute la duchesse et tous ceux qui habitent cette maison sont ensevelis dans le sommeil, hors celui qui a éveillé ton âme et qui règne sur ton cœur. Je viens d’entendre ouvrir la fenêtre grillée de sa chambre, et sans doute il est éveillé. Chante, ma pauvre blessée, chante tout bas, sur un ton suave et doux, et au son de ta harpe. Si la duchesse nous entend, nous nous excuserons sur la chaleur qu’il fait. — Ce n’est point cela qui me retient, ô Émérancie, répondit Altisidore ; c’est que je ne voudrais pas que mon chant découvrît l’état de mon cœur, et que ceux qui ne connaissent pas la puissance irrésistible de l’amour me prissent pour une fille capricieuse et dévergondée. Mais je me rends, quoi qu’il arrive, car mieux vaut la honte sur le visage que la tache dans le cœur. » Aussitôt elle prit sa harpe et en tira de douces modulations.

Quand Don Quichotte entendit ces paroles et cette musique, il resta stupéfait ; car, au même instant, sa mémoire lui rappela les aventures infinies, dans le goût de celle-là, de fenêtres grillées, de jardins, de sérénades, de galanteries et d’évanouissements, qu’il avait lues dans ses livres creux de chevalerie errante. Il s’imagina bientôt que quelque femme de la duchesse s’était éprise d’amour pour lui, et que la pudeur la contraignait à tenir sa passion secrète. Il craignait qu’elle ne parvînt à le toucher, et il fit en son cœur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre. Se recommandant avec ardeur et dévotion à sa dame Dulcinée du Toboso, il résolut pourtant d’écouter la musique, et, pour faire comprendre qu’il était là, il fit semblant d’éternuer ; ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui ne désiraient autre chose que d’être entendues de Don Quichotte. La harpe d’accord et la ritournelle jouée, Altisidore chanta ce romance :

« Ô toi, qui es dans ton lit, entre des draps de toile de Hollande, dormant tout de ton long, du soir jusqu’au matin ;

» Chevalier le plus vaillant qu’ait produit la Manche, plus chaste et plus pur que l’or fin d’Arabie,

» Écoute une jeune fille bien éprise et mal payée de retour, qui à la lumière de tes deux soleils se sent embraser l’âme.

» Tu cherches tes aventures, et tu causes les mésaventures d’autrui ; tu fais les blessures et tu refuses le remède pour les guérir.

» Dis-moi, valeureux jeune homme (que Dieu te délivre de toute angoisse !) es-tu né dans les déserts de la Libye, ou sur les montagnes de Jaca ?

» Des serpents t’ont-ils donné le lait ? As-tu, par hasard, eu pour gouvernantes l’horreur des forêts et l’âpreté des montagnes ?

» Dulcinée, fille fraîche et bien portante, peut se vanter d’avoir apprivoisé un tigre, une bête féroce.

» Pour cet exploit, elle sera fameuse depuis le Hénarès jusqu’au Jarama, depuis le Tage jusqu’au Manzanarès, depuis la Pisuerga jusqu’à l’Arlanza.

» Je me troquerais volontiers pour elle, et je donnerais en retour une robe, la plus bariolée des miennes, celle qu’ornent des franges d’or.

» Oh ! quel bonheur de se voir dans tes bras, ou du moins près de ton lit, te grattant la tête, et t’enlevant la crasse.

» Je demande beaucoup et ne suis pas digne d’une faveur tellement signalée ; je voudrais seulement te chatouiller les pieds : cela suffit à une humble amante.

» Oh ! combien de redésilles je te donnerais ! combien d’escarpins garnis d’argent, de chausses en damas, de manteaux en toile de Hollande !

» Combien de fines perles, grosses chacune comme une noix de Galles, qui, pour n’avoir point de pareilles, seraient appelées les uniques !

» Ne regarde point, du haut de ta roche tarpéienne, l’incendie qui me dévore, ô Manchois, Néron du monde, et ne l’excite point par ta rigueur !

» Je suis jeune, je suis vierge tendre ; mon âge ne passe pas quinze ans, car je n’en ai que quatorze et trois mois, je le jure en mon âme et conscience.

» Je ne suis ni bossue, ni boiteuse, et j’ai le plein usage de mes mains ; de plus, des cheveux comme des lis, qui traînent par terre à mes pieds.

» Quoique j’aie la bouche en bec d’aigle et le nez un peu camard, comme mes dents sont des topazes, elles élèvent au ciel ma beauté.

» Pour ma voix, si tu m’écoutes, tu vois qu’elle égale les plus douces, et je suis d’une taille un peu au-dessous de la moyenne.

» Ces grâces et toutes celles que je possède encore, sont des dépouilles réservées à ton carquois ; je suis dans cette maison demoiselle de compagnie, et l’on m’appelle Altisidore. »

Là se termina le chant de l’amoureuse Altisidore, et commença l’épouvante du courtisé Don Quichotte ; lequel, jetant un grand soupir, se dit à lui-même : « Faut-il que je sois si malheureux errant qu’il n’y ait pas une fille, pour peu qu’elle me voie, qui ne s’amourache de moi ! Faut-il que la sans pareille Dulcinée soit si peu chanceuse, qu’on ne la laisse pas jouir en paix et à l’aise de mon incomparable fidélité ! Que lui voulez-vous, reines ? Que lui demandez-vous, impératrices ? Qu’avez-vous à la poursuivre, jeunes filles de quatorze à quinze ans ? Laissez, laissez-la, misérables ; souffrez qu’elle triomphe et s’enorgueillisse du destin que lui fit l’amour, en rendant mon cœur son vassal et en lui livrant les clefs de mon âme. Prenez garde, ô troupe amoureuse, que je suis pour la seule Dulcinée de cire et de pâte molle ; pour toutes les autres, de pierre et de bronze. Pour elle, je suis doux comme miel ; pour vous, amer comme chicotin. Pour moi, Dulcinée est la seule belle, la seule discrète, la seule pudique et la seule bien née ; toutes les autres sont laides, sottes, dévergondées et de basse origine. C’est pour être à elle, et non à nulle autre, que la nature m’a jeté dans ce monde. Qu’Altisidore pleure ou chante, que Madame se désespère, j’entends celle pour qui l’on me gourma si bien dans le château du More enchanté ; c’est à Dulcinée que je dois appartenir, bouilli ou rôti ; c’est pour elle que je dois rester pur, honnête et courtois, en dépit de toutes les sorcelleries de la terre. »

À ces mots, il ferma brusquement la fenêtre, puis, plein de dépit et d’affliction, comme s’il lui fût arrivé quelque grand malheur, il retourna se mettre au lit, où nous le laisserons, quant à présent, car ailleurs nous appelle le grand Sancho Panza, qui veut débuter avec éclat dans son gouvernement.

CHAPITRE XLV. Comment le grand Sancho Panza prit possession de son île, et de quelle manière il commença à gouverner.

Ô toi, qui découvres perpétuellement les antipodes, flambeau du monde, œil du ciel, doux auteur du balancement des cruches à rafraîchir, Phœbus par ici, Thymbrius par là, archer d’un côté, médecin de l’autre, père de la poésie, inventeur de la musique, toi, qui toujours te lèves et ne te couches jamais ; c’est à toi que je m’adresse, ô soleil, avec l’aide de qui l’homme engendre l’homme, pour que tu me prêtes secours, et que tu illumines l’obscurité de mon esprit, afin que je puisse narrer de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza ; sans toi, je me sens faible, abattu, troublé.

Or donc, Sancho arriva bientôt avec tout son cortège dans un bourg d’environ mille habitants, qui était l’un des plus riches que possédât le duc. On lui fit entendre qu’il s’appelait l’île de Barataria, soit qu’en effet le bourg s’appelât Baratario, soit pour exprimer à quel bon marché on lui avait donné le gouvernement. Quand il arriva aux portes du bourg, qui était entouré de murailles, le corps municipal sortit à sa rencontre. On sonna les cloches, et, au milieu de l’allégresse générale que faisaient éclater les habitants, on le conduisit en grande pompe à la cathédrale rendre grâces à Dieu. Ensuite, avec de risibles cérémonies, on lui remit les clefs du bourg, et on l’installa pour perpétuel gouverneur de l’île Barataria. Le costume, la barbe, la grosseur et la petitesse du nouveau gouverneur jetaient dans la surprise tous les gens qui ne savaient pas le mot de l’énigme, et même tous ceux qui le savaient, dont le nombre était grand. Finalement, au sortir de l’église, on le mena dans la salle d’audience, et on l’assit sur le siége du juge. Là, le majordome du duc lui dit : « C’est une ancienne coutume dans cette île, seigneur gouverneur, que celui qui vient en prendre possession soit obligé de répondre à une question qu’on lui adresse, et qui est quelque peu embrouillée et embarrassante. Par la réponse à cette question, le peuple tâte le pouls à l’esprit de son nouveau gouverneur, et y trouve sujet de se réjouir ou de s’attrister de sa venue. »

Pendant que le majordome tenait ce langage à Sancho, celui-ci s’était mis à regarder plusieurs grandes lettres écrites sur le mur en face de son siège, et, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que c’était que ces peintures qu’on voyait sur la muraille. On lui répondit : « Seigneur, c’est là qu’est écrit et enregistré le jour où votre seigneurie a pris possession de cette île. L’épitaphe est ainsi conçue : Aujourd’hui, tel quantième de tel mois et de telle année, il a été pris possession de cette île par le seigneur Don Sancho Panza. Puisse-t-il en jouir longues années ! — Et qui appelle-t-on Don Sancho Panza ? demanda Sancho. — Votre seigneurie, répondit le majordome ; car il n’est pas entré dans cette île d’autre Panza que celui qui est assis sur ce fauteuil. — Eh bien ! sachez, frère, reprit Sancho, que je ne porte pas le Don, et que personne ne l’a porté dans toute ma famille. Sancho Panza tout court, voilà comme je m’appelle ; Sancho s’appelait mon père, et Sancho mon grand-père, et tous furent des Panzas, sans ajoutage de don ni d’autres allonges. Je m’imagine qu’il doit y avoir dans cette île plus de don que de pierres. Mais suffit, Dieu m’entend, et il pourra bien se faire, si le gouvernement me dure quatre jours, que j’échardonne ces don qui doivent, par leur multitude, importuner comme les mosquites et les cousins. Maintenant, que le seigneur majordome expose sa question ; j’y répondrai du mieux qu’il me sera possible, soit que le peuple s’afflige, soit qu’il se réjouisse. »

En ce moment, deux hommes entrèrent dans la salle d’audience, l’un vêtu en paysan, l’autre en tailleur, car il portait des ciseaux à la main ; et le tailleur dit : « Seigneur gouverneur, ce paysan et moi nous comparaissons devant votre grâce, en raison de ce que ce brave homme vint hier dans ma boutique (sous votre respect et celui de la compagnie, je suis, béni soit Dieu, maître tailleur juré), et, me mettant une pièce de drap dans les mains, il me demanda : « Seigneur, y aurait-il dans ce drap de quoi me faire un chaperon ? » Moi, mesurant la pièce, je lui répondis oui. Lui, alors, dut s’imaginer, à ce que j’imagine, que je voulais sans doute lui voler un morceau du drap, se fondant sur sa propre malice et sur la mauvaise opinion qu’on a des tailleurs, et il me dit de regarder s’il n’y aurait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pensée, et lui répondis encore oui. Alors, toujours à cheval sur sa méchante intention, il se mit à ajouter des chaperons, et moi des oui, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à cinq chaperons. Tout à l’heure, il est venu les chercher. Je les lui donne ; mais il ne veut pas me payer la façon : au contraire, il veut que je lui paie ou que je lui rende le drap. — Tout cela est-il ainsi, frère ? demanda Sancho au paysan. — Oui, seigneur, répondit le bon homme ; mais que votre grâce lui fasse montrer les cinq chaperons qu’il m’a faits. — Très-volontiers, repartit le tailleur ; » et, tirant aussitôt la main de dessous son manteau, il montra cinq chaperons posés sur le bout des cinq doigts de la main. « Voici, dit-il, les cinq chaperons que ce brave homme me réclame. Je jure en mon âme et conscience qu’il ne m’est pas resté un pouce du drap, et je donne l’ouvrage à examiner aux examinateurs du métier. » Tous les assistants se mirent à rire de la multitude des chaperons et de la nouveauté du procès. Pour Sancho, il resta quelques moments à réfléchir, et dit : « Ce procès, à ce qu’il me semble, n’exige pas de longs délais, et doit se juger à jugement de prud’homme. Voici donc ma sentence : Que le tailleur perde sa façon et le paysan son drap, et qu’on porte les chaperons aux prisonniers ; et que tout soit dit. »

Si la sentence qu’il rendit ensuite à propos de la bourse du berger excita l’admiration des assistants, celle-ci les fit éclater de rire. Mais enfin l’on fit ce qu’avait ordonné le gouverneur, devant lequel se présentèrent deux hommes d’âge. L’un portait pour canne une tige de roseau creux ; l’autre vieillard, qui était sans canne, dit à Sancho : « Seigneur, j’ai prêté à ce brave homme, il y a déjà longtemps, dix écus d’or en or, pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu’il me les rendrait dès que je lui en ferais la demande. Bien des jours se passèrent sans que je les lui demandasse, car je ne voulais pas, pour les lui faire rendre, le mettre dans un plus grand besoin que celui qu’il avait quand je les lui prêtai. Enfin, voyant qu’il oubliait de s’acquitter, je lui ai demandé mes dix écus une et bien des fois ; mais non-seulement il ne me les rend pas, il me les refuse, disant que jamais je ne lui ai prêté ces dix écus, et que, si je les lui ai prêtés, il me les a rendus depuis longtemps. Je n’ai aucun témoin, ni du prêté, ni du rendu, puisqu’il n’a pas fait de restitution. Je voudrais que votre grâce lui demandât le serment. S’il jure qu’il me les a rendus, je l’en tiens quitte pour ici et pour devant Dieu. — Que dites-vous à cela, bon vieillard au bâton ? » demanda Sancho. Le vieillard répondit : « Je confesse, seigneur, qu’il me les a prêtés ; mais que votre grâce abaisse sa verge, et, puisqu’il s’en remet à mon serment, je jurerai que je les lui ai rendus et payés en bonne et due forme. »

Le gouverneur baissa sa verge, et, cependant, le vieillard au roseau donna sa canne à l’autre vieillard, en le priant, comme si elle l’eût beaucoup embarrassé, de la tenir tandis qu’il prêterait serment. Il étendit ensuite la main sur la croix de la verge, et dit : « Il est vrai que le comparant m’a prêté les dix écus qu’il me réclame, mais je les lui ai rendus de la main à la main, et c’est faute d’y avoir pris garde qu’il me les redemande à chaque instant. » Alors, l’illustre gouverneur demanda au créancier ce qu’il avait à répondre à ce que disait son adversaire. L’autre repartit que son débiteur avait sans doute dit vrai, car il le tenait pour homme de bien et pour bon chrétien ; qu’il devait lui-même avoir oublié quand et comment la restitution lui avait été faite, mais que désormais il ne lui demanderait plus rien. Le débiteur reprit sa canne, baissa la tête, et sortit de l’audience.

Lorsque Sancho le vit partir ainsi sans plus de façon, considérant aussi la résignation du demandeur, il inclina sa tête sur sa poitrine, et, plaçant l’index de la main droite le long de son nez et de ses sourcils, il resta quelques moments à rêver ; puis il releva la tête et ordonna d’appeler le vieillard à la canne, qui avait déjà disparu. On le ramena, et dès que Sancho le vit : « Donnez-moi cette canne, brave homme, lui dit-il ; j’en ai besoin. — Très-volontiers, seigneur, répondit le vieillard, la voici ; » et il la lui mit dans les mains. Sancho la prit, et, la tendant à l’autre vieillard : « Allez avec Dieu, lui dit-il, vous voilà payé. — Qui, moi, seigneur ? répondit le vieillard ; est-ce que ce roseau vaut dix écus d’or ? — Oui, reprit le gouverneur, ou sinon je suis la plus grosse bête du monde, et l’on va voir si j’ai de la cervelle pour gouverner tout un royaume. » Alors il ordonna qu’on ouvrît et qu’on brisât la canne en présence de tout le public ; ce qui fut fait, et, dans l’intérieur du roseau, on trouva dix écus d’or. Tous les assistants restèrent émerveillés, et tinrent leur gouverneur pour un nouveau Salomon. On lui demanda d’où il avait conjecturé que dans ce roseau devaient se trouver les dix écus d’or. Il répondit qu’ayant vu le vieillard donner sa canne à sa partie adverse pendant qu’il prêtait serment, et jurer qu’il lui avait dûment et véritablement donné les dix écus, puis, après avoir juré, lui reprendre sa canne, il lui était venu à l’esprit que dans ce roseau devait se trouver le remboursement qu’on lui demandait. « De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion, qu’à ceux qui gouvernent, ne fussent-ils que des sots, Dieu fait quelquefois la grâce de les diriger dans leurs jugements. D’ailleurs, j’ai entendu jadis conter une histoire semblable au curé de mon village, et j’ai la mémoire si bonne, si parfaite, que, si je n’oubliais la plupart du temps justement ce que je veux me rappeler, il n’y aurait pas en toute l’île une meilleure mémoire. » Finalement, les deux vieillards s’en allèrent, l’un confus, l’autre remboursé, et tous les assistants restèrent dans l’admiration. Et celui qui était chargé d’écrire les paroles, les actions et jusqu’aux mouvements de Sancho, ne parvenait point à se décider s’il le tiendrait et le ferait tenir pour sot ou pour sage.

Aussitôt que ce procès fut terminé, une femme entra dans l’audience, tenant à deux mains un homme vêtu en riche propriétaire de troupeaux. Elle accourait en jetant de grands cris : « Justice, disait-elle, seigneur gouverneur, justice ! Si je ne la trouve pas sur la terre, j’irai la chercher dans le ciel. Seigneur gouverneur de mon âme, ce méchant homme m’a surprise au milieu des champs, et s’est servi de mon corps comme si c’eût été une guenille mal lavée. Ah ! malheureuse que je suis ! il m’a emporté le trésor que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, le défendant de Mores et de chrétiens, de naturels et d’étrangers. C’était bien la peine que, toujours aussi dure qu’un tronc de liége, je me fusse conservée intacte comme la salamandre dans le feu, ou comme la laine parmi les broussailles, pour que ce malotru vînt maintenant me manier de ses deux mains propres. — C’est encore à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains propres ou sales » ; et, se tournant vers l’homme, il lui demanda ce qu’il avait à répondre à la plainte de cette femme. L’autre répondit tout troublé : « Mes bons seigneurs, je suis un pauvre berger de bêtes à soies, et, ce matin, je quittais ce pays, après y avoir vendu, sous votre respect, quatre cochons, si bien qu’on m’a pris en octrois, gabelle et autres tromperies, bien peu moins qu’ils ne valaient. En retournant à mon village, je rencontrai cette duègne en chemin, et le diable, qui se fourre partout pour tout embrouiller, nous fit badiner ensemble. Je lui payai ce qui était raisonnable ; mais elle, mécontente de moi, m’a pris à la gorge, et ne m’a plus laissé qu’elle ne m’eût amené jusqu’en cet endroit. Elle dit que je lui ai fait violence ; mais elle ment, par le serment que je fais ou suis prêt à faire. Et voilà toute la vérité, sans qu’il y manque un fil. » Alors le gouverneur lui demanda s’il portait sur lui quelque argent en grosses pièces. L’homme répondit qu’il avait jusqu’à vingt ducats dans le fond d’une bourse en cuir. Sancho lui ordonna de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu’elle était à la plaignante. Il obéit en tremblant ; la femme prit la bourse, puis, faisant mille révérences à tout le monde, et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des orphelines jeunes et nécessiteuses, elle sortit de l’audience, emportant la bourse à deux mains, après s’être assurée, toutefois, que c’était bien de la monnaie d’argent qu’elle contenait.

Dès qu’elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui déjà fondait en larmes, et dont le cœur et les yeux s’en allaient après sa bourse : « Bon homme, courez après cette femme et reprenez-lui la bourse, qu’elle veuille ou ne veuille pas, puis revenez avec elle ici. » Sancho ne parlait ni à sot ni à sourd, car l’homme partit comme la foudre pour faire ce qu’on lui commandait. Tous les spectateurs restaient en suspens, attendant la fin de ce procès. Au bout de quelques instants, l’homme et la femme revinrent, plus fortement accrochés et cramponnés l’un à l’autre que la première fois. La femme avait son jupon retroussé, et la bourse enfoncée dans son giron ; l’homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n’était pas possible, tant elle la défendait bien. « Justice de Dieu et du monde ! disait-elle à grands cris ; voyez, seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce vaurien dénaturé, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de la rue, me reprendre la bourse que votre grâce m’a fait donner. — Est-ce qu’il vous l’a reprise ? demanda le gouverneur. — Reprise ! ah bien oui ! répondit la femme, je me laisserais plutôt enlever la vie qu’enlever la bourse. Elle est bonne pour ça, l’enfant. Oh ! il faudrait me jeter d’autres chats à la gorge que ce répugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l’arracher d’entre les ongles, pas même des griffes de lion. On m’arracherait plutôt l’âme du milieu des chairs. — Elle a raison, dit l’homme ; je me donne pour vaincu et rendu, et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui arracher. » Cela dit, il la laissa. Alors le gouverneur dit à la femme : « Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante héroïne. » Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant à l’homme, dit à la violente non violentée : « Ma sœur, si le même courage et la même vigueur que vous venez de déployer pour défendre cette bourse, vous les aviez employés, et même moitié moins, pour défendre votre corps, les forces d’Hercule n’auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et à la mal-heure, et ne vous arrêtez pas en toute l’île, ni à six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, décampez, dis-je, enjôleuse, dévergondée et larronnesse. » La femme, tout épouvantée, s’en alla, tête basse et maugréant ; et le gouverneur dit à l’homme : « Allez avec Dieu, brave homme, à votre village et avec votre argent, et désormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en sorte qu’il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec personne. »

L’homme lui rendit grâce aussi gauchement qu’il put, et s’en alla. Les assistants demeurèrent encore une fois dans l’admiration des jugements et des arrêts de leur nouveau gouverneur, et tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous avons hâte de retourner à son maître, tout agité par la sérénade d’Altisidore.

CHAPITRE XLVI. De l’épouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que reçut Don Quichotte dans le cours de ses amours avec l’amoureuse Altisidore.

Nous avons laissé le grand Don Quichotte enseveli dans les pensées diverses que lui avait causées la sérénade de l’amoureuse fille de compagnie. Il se coucha avec ces pensées ; et, comme si c’eût été des puces, elles ne le laissèrent ni dormir, ni reposer un moment, sans compter qu’à cela se joignait la déconfiture des mailles de ses bas. Mais, comme le temps est léger et que rien ne l’arrête en sa route, il courut à cheval sur les heures, et bientôt arriva celle du matin. À la vue du jour, Don Quichotte quitta la plume oisive, et, toujours diligent, revêtit son pourpoint de chamois, et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la mésaventure de ses bas troués. Puis il jeta par là-dessus son manteau d’écarlate, et se mit sur la tête une montera de velours vert, garnie d’un galon d’argent ; il passa le baudrier sur ses épaules, avec sa bonne épée tranchante ; il attacha à sa ceinture un grand chapelet qu’il portait toujours sur lui ; et, dans ce magnifique appareil, il s’avança majestueusement vers le vestibule, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient être venus l’attendre.

Dans une galerie qu’il devait traverser, Altisidore, et l’autre fille, son amie, s’étaient postées pour le prendre au passage. Dès qu’Altisidore aperçut Don Quichotte, elle feignit de s’évanouir ; et son amie, qui la reçut dans ses bras, s’empressait de lui délacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette scène ; il s’approcha d’elles, et dit : « Je sais déjà d’où procèdent ces accidents. — Et moi je n’en sais rien, répondit l’amie, car Altisidore est la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et je ne lui ai pas entendu pousser un hélas ! depuis que je la connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants qu’il y en a sur la terre, s’il est vrai qu’ils soient tous ingrats. Retirez-vous, seigneur Don Quichotte, la pauvre enfant ne reviendra point à elle tant que votre grâce restera là. » Alors Don Quichotte répondit : « Faites en sorte, madame, qu’on mette un luth cette nuit dans mon appartement ; je consolerai du mieux qu’il me sera possible cette jeune fille blessée au cœur. Dans le commencement de l’amour, un prompt désabusement est le souverain remède. » Cela dit, il s’éloigna, pour n’être point remarqué de ceux qui pouvaient l’apercevoir.

Il avait à peine tourné les talons que, reprenant ses sens, l’évanouie Altisidore dit à sa compagne : « Il faut avoir soin qu’on lui mette le luth qu’il demande. Don Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique ; elle ne sera pas mauvaise venant de lui. » Aussitôt les deux donzelles allèrent rendre compte à la duchesse de ce qui venait de se passer, et de la demande d’un luth que faisait Don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui fût plus amusant que nuisible. Dans l’espoir de ce divertissement, tous attendaient l’arrivée de la nuit, laquelle vint aussi vite qu’était venu le jour, que le duc et la duchesse passèrent en délicieuses conversations avec Don Quichotte. Ce même jour, la duchesse dépêcha bien réellement un de ses pages (celui qui avait fait dans la forêt le personnage enchanté de Dulcinée) à Thérèse Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de hardes qu’il avait laissé pour qu’on l’envoyât à sa femme. Le page était chargé de rapporter une fidèle relation de tout ce qui lui arriverait dans son message.

Cela fait, et onze heures du soir étant sonnées, Don Quichotte, en rentrant dans sa chambre, y trouva une mandoline. Il préluda, ouvrit la fenêtre grillée, et reconnut qu’il y avait du monde au jardin. Ayant alors parcouru toutes les touches de la mandoline, pour la mettre d’accord aussi bien qu’il le pouvait, il cracha, se nettoya le gosier, puis, d’une voix un peu enrouée, mais juste, il chanta le romance suivant, qu’il avait tout exprès composé lui-même ce jour-là.

« Les forces de l’amour ont coutume d’ôter les âmes de leurs gonds, en prenant pour levier l’oisiveté nonchalante.

» La couture, la broderie, le travail continuel, sont l’antidote propre au venin des transports amoureux.

» Pour les filles vivant dans la retraite, qui aspirent à être mariées, l’honnêteté est une dot et la voix de leurs louanges.

» Les chevaliers errants et ceux qui peuplent la cour courtisent les femmes libres, et épousent les honnêtes.

» Il y a des amours de soleil levant qui se pratiquent entre hôte et hôtesse ; mais ils arrivent bientôt au couchant, car ils finissent avec le départ.

» L’amour nouveau venu, qui arrive aujourd’hui et s’en va demain, ne laisse pas les images bien profondément gravées dans l’âme.

» Peinture sur peinture ne brille, ni ne se fait voir ; où il y a une première beauté, la seconde ne gagne pas la partie.

» J’ai Dulcinée du Toboso peinte sur la table rase de l’âme, de telle façon qu’il est impossible de l’en effacer.

» La constance dans les amants est la qualité la plus estimée, celle par qui l’amour fait des miracles, et qui les élève également à la félicité. »

Don Quichotte en était là de son chant, qu’écoutaient le duc, la duchesse, Altisidore et presque tous les gens du château, quand tout à coup, du haut d’un corridor extérieur qui tombait à plomb sur la fenêtre de Don Quichotte, on descendit une corde où étaient attachées plus de cent sonnettes, puis on vida un grand sac plein de chats qui portaient aussi des grelots à la queue. Le vacarme des sonnettes et des miaulements de chats fut si grand que le duc et la duchesse, bien qu’inventeurs de la plaisanterie, en furent effrayés, et que Don Quichotte sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Le sort voulut en outre que deux ou trois chats entrassent par la fenêtre dans sa chambre ; et, comme ils couraient çà et là tout effarés, on aurait dit qu’une légion de diables y prenaient leurs ébats. En cherchant par où s’échapper, ils eurent bientôt éteint les deux bougies qui éclairaient l’appartement ; et, comme la corde aux grosses sonnettes ne cessait de descendre et de monter, la plupart des gens du château, qui n’étaient pas au fait de l’aventure, restaient frappés d’étonnement et d’épouvante.

Don Quichotte cependant se leva tout debout, et, mettant l’épée à la main, il commença à tirer de grandes estocades par la fenêtre, en criant de toute la puissance de sa voix : « Dehors, malins enchanteurs ; dehors, canaille ensorcelée ! Je suis Don Quichotte de la Manche, contre qui ne peuvent prévaloir vos méchantes intentions. » Puis, se tournant vers les chats qui couraient au travers de la chambre, il leur lança plusieurs coups d’épée. Tous alors accoururent à la fenêtre, et s’échappèrent par cette issue. L’un d’eux pourtant, se voyant serré de près par les coups d’épée de Don Quichotte, lui sauta au visage, et lui empoigna le nez avec les griffes et les dents. La douleur fit jeter des cris perçants à Don Quichotte. En les entendant, le duc et la duchesse devinèrent ce que ce pouvait être, et étant accourus en toute hâte à sa chambre, qu’ils ouvrirent avec un passe-partout, ils virent le pauvre chevalier qui se débattait de toutes ses forces pour arracher le chat de sa figure. On apporta des lumières, et l’on aperçut au grand jour la formidable bataille. Le duc s’élança pour séparer les combattants ; mais Don Quichotte s’écria : « Que personne ne s’en mêle ; qu’on me laisse corps à corps avec ce démon, avec ce sorcier, avec cet enchanteur. Je veux lui faire voir, de lui à moi, qui est Don Quichotte de la Manche. » Mais le chat, ne faisant nul cas de ces menaces, grognait et serrait les dents. Enfin le duc lui fit lâcher prise, et le jeta par la fenêtre. Don Quichotte resta avec le visage percé comme un crible, et le nez en fort mauvais état, mais encore plus dépité de ce qu’on ne lui eût pas laissé finir la bataille qu’il avait si bien engagée avec ce malandrin d’enchanteur.

On fit apporter de l’huile d’aparicio, et Altisidore lui posa elle-même, de ses blanches mains, des compresses sur toutes les parties blessées. En les appliquant, elle dit à voix basse : « Toutes ces mésaventures t’arrivent, impitoyable chevalier, pour punir le péché de ta dureté et de ton obstination. Plaise à Dieu que ton écuyer Sancho oublie de se fustiger, afin que jamais cette Dulcinée, de toi si chérie, ne sorte de son enchantement, et que tu ne partages point la couche nuptiale avec elle, du moins tant que je vivrai, moi qui t’adore. » À tous ces propos passionnés, Don Quichotte ne répondit pas un seul mot ; il poussa un profond soupir et s’étendit dans son lit, après avoir remercié le duc et la duchesse de leur bienveillance, non point, dit-il, que cette canaille de chats, d’enchanteurs et de sonnettes lui fît la moindre peur, mais pour reconnaître la bonne intention qui les avait fait venir à son secours. Ses nobles hôtes le laissèrent reposer, et s’en allèrent fort chagrins du mauvais succès de la plaisanterie. Ils n’avaient pas cru que Don Quichotte paierait si cher cette aventure, qui lui coûta cinq jours de retraite et de lit, pendant lesquels il lui arriva une autre aventure, plus divertissante que celle-ci. Mais son historien ne veut pas la raconter à cette heure, désireux de retourner à Sancho Panza, qui se montrait fort diligent et fort gracieux dans son gouvernement.

CHAPITRE XLVII. Où l’on continue de raconter comment se conduisait Sancho dans son gouvernement.

L’histoire raconte que, de la salle d’audience, on conduisit Sancho à un somptueux palais, où, dans une grande salle, était dressée une table élégamment et royalement servie. Dès que Sancho entra dans la salle du festin, les clairons sonnèrent, et quatre pages s’avancèrent pour lui verser de l’eau sur les mains, cérémonie que Sancho laissa faire avec une parfaite gravité. La musique cessa, et Sancho s’assit au haut bout de la table, car il n’y avait pas d’autre siège ni d’autre couvert tout à l’entour. Alors vint se mettre debout à ses côtés un personnage, qu’on reconnut ensuite pour médecin, tenant à la main une baguette de baleine ; puis on enleva une fine et blanche nappe qui couvrait les fruits et les mets de toutes sortes dont la table était chargée. Une espèce d’ecclésiastique donna la bénédiction, et un page mit une bavette à franges sous le menton de Sancho. Un autre page, qui faisait l’office de maître d’hôtel, lui présenta un plat de fruits. Mais à peine Sancho en eut-il mangé une bouchée, que l’homme à la baleine toucha le plat du bout de sa baguette, et on le desservit avec une célérité merveilleuse. Le maître d’hôtel approcha aussitôt un autre mets, que Sancho se mit en devoir de goûter ; mais, avant qu’il y eût porté, non les dents, mais seulement la main, déjà la baguette avait touché le plat, et un page l’avait emporté avec autant de promptitude que le plat de fruits. Quand Sancho vit cela, il resta immobile de surprise ; puis, regardant tous les assistants à la ronde, il demanda s’il fallait manger ce dîner comme au jeu de passe-passe. L’homme à la verge répondit : « Il ne faut manger, seigneur gouverneur, que suivant l’usage et la coutume des autres îles où il y a des gouverneurs comme vous. Moi, seigneur, je suis médecin, gagé pour être celui des gouverneurs de cette île. Je m’occupe beaucoup plus de leur santé que de la mienne, travaillant nuit et jour, et étudiant la complexion du gouverneur pour réussir à le guérir s’il vient à tomber malade. Ma principale occupation est d’assister à ses repas, pour le laisser manger ce qui me semble lui convenir, et lui défendre ce que j’imagine devoir être nuisible à son estomac. Ainsi j’ai fait enlever le plat de fruits, parce que c’est une chose trop humide, et, quant à l’autre mets, je l’ai fait enlever aussi, parce que c’est une substance trop chaude, et qu’il y a beaucoup d’épices qui excitent la soif. Or, celui qui boit beaucoup détruit et consomme l’humide radical, dans lequel consiste la vie. — En ce cas, reprit Sancho, ce plat de perdrix rôties, et qui me semblent cuites fort à point, ne peut me faire aucun mal ? — Le seigneur gouverneur, répondit le médecin, ne mangera pas de ces perdrix tant que je serai vivant. — Et pourquoi ? demanda Sancho. — Pourquoi ? reprit le médecin ; parce que notre maître Hippocrate, boussole et lumière de la médecine, a dit dans un aphorisme : Omnis saturatio mala, perdicis autem pessima, ce qui signifie : « Toute indigestion est mauvaise ; mais celle de perdrix très-mauvaise. » — S’il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie un peu, parmi tous les mets qu’il y a sur cette table, quel est celui qui me fera le plus de bien, ou le moins de mal, et qu’il veuille bien m’en laisser manger à mon aise sans me le bâtonner, car, par la vie du gouverneur (Dieu veuille m’en laisser jouir !) je meurs de faim. Si l’on m’empêche de manger, quoi qu’en dise le seigneur docteur et quelque regret qu’il en ait, ce sera plutôt m’ôter la vie que me la conserver. — Votre grâce a parfaitement raison, seigneur gouverneur, répondit le médecin. Aussi suis-je d’avis que votre grâce ne mange point de ces lapins fricassés que voilà, parce que c’est un mets de bête à poil. Quant à cette pièce de veau, si elle n’était pas rôtie et mise en daube, on en pourrait goûter ; mais il ne faut pas y songer en cet état. »

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