L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 35)
Sancho dit alors : « Ce grand plat qui est là, plus loin, et d’où sort tant de fumée, il me semble que c’est une olla podrida ; et dans ces ollas podridas, il y a tant de choses et de tant d’espèces, que je ne puis manquer d’en rencontrer quelqu’une qui me soit bonne au goût et à la santé. — Absit ! s’écria le médecin ; loin de nous une semblable pensée. Il n’y a rien au monde de pire digestion qu’une olla podrida. C’est bon pour les chanoines, pour les recteurs de collèges, pour les noces de village ; mais qu’on en délivre les tables des gouverneurs, où doit régner toute délicatesse et toute ponctualité. La raison en est claire : où que ce soit, et de qui que ce soit, les médecines simples sont toujours plus en estime que les médecines composées, car dans les simples on ne peut se tromper, mais dans les composées, cela est très-facile, en altérant la quantité des médicaments qui doivent les composer. Ce que le seigneur gouverneur doit manger maintenant, s’il veut m’en croire, pour conserver et même pour corroborer sa santé, c’est un cent de fines oublies, et trois à quatre lèches de coing, bien minces, qui, en lui fortifiant l’estomac, aideront singulièrement à la digestion. »
Quand Sancho entendit cela, il se jeta en arrière sur le dossier de sa chaise, regarda fixement le médecin, et lui demanda d’un ton grave comment il s’appelait, et où il avait étudié. « Moi, seigneur gouverneur, répondit le médecin, je m’appelle le docteur Pédro Récio de Aguéro ; je suis natif d’un village appelé Tirtéafuéra, qui est entre Caracuel et Almodovar del Campo, à main droite, et j’ai reçu le grade de docteur à l’université d’Osuna. — Eh bien ! s’écria Sancho tout enflammé de colère, seigneur docteur Pédro Récio de mauvais augure, natif de Tirtéafuéra, village qui est à main droite quand on va de Caracuel à Almodovar del Campo, gradué par l’université d’Osuna, ôtez-vous de devant moi vite et vite, ou sinon, je jure par le soleil que je prends un gourdin, et qu’à coups de trique, en commençant par vous, je ne laisse pas médecin dans l’île entière ; au moins de ceux que je reconnaîtrai bien pour des ignorants, car les médecins instruits, prudents et discrets, je les placerai sur ma tête, et les honorerai comme des hommes divins. Mais, je le répète, que Pédro Récio s’en aille vite d’ici ; sinon, j’empoigne cette chaise où je suis assis, et je la lui casse sur la tête. Qu’on m’en demande ensuite compte à la résidence ; il suffira de dire, pour ma décharge, que j’ai rendu service à Dieu en assommant un méchant médecin, bourreau de la république. Et qu’on me donne à manger, ou qu’on reprenne le gouvernement, car un métier qui ne donne pas de quoi vivre à celui qui l’exerce ne vaut pas deux fèves. »
Le docteur s’épouvanta en voyant le gouverneur si fort en colère, et voulut faire Tirteafuera de la salle ; mais, à ce même instant, on entendit sonner dans la rue un cornet de postillon. Le maître d’hôtel courut à la fenêtre, et dit, en revenant : « Voici venir un courrier du duc, monseigneur ; il apporte sans doute quelque dépêche importante. » Le courrier entra, couvert de sueur et haletant de fatigue. Il tira de son sein un pli qu’il remit aux mains du gouverneur, et Sancho le passa à celles du majordome, en lui ordonnant de lire la suscription. Elle était ainsi conçue : À Don Sancho Panza, gouverneur de l’île Barataria, pour lui remettre en mains propres, ou en celles de son secrétaire. « Et qui est ici mon secrétaire ? » demanda aussitôt Sancho. Alors un des assistants répondit : « Moi, seigneur, car je sais lire et écrire, et je suis Biscayen. — Avec ce titre par-dessus le marché, reprit Sancho, vous pourriez être secrétaire de l’empereur lui-même. Ouvrez ce pli, et voyez ce qu’il contient. »
Le secrétaire nouveau-né obéit, et, après avoir lu la dépêche, il dit que c’était une affaire qu’il fallait traiter en secret. Sancho ordonna de vider la salle, et de n’y laisser que le majordome et le maître d’hôtel. Tous les autres s’en allèrent avec le médecin, et aussitôt le secrétaire lut la dépêche, qui s’exprimait ainsi :
« Il est arrivé à ma connaissance que certains ennemis de moi et de cette île que vous gouvernez doivent lui donner un furieux assaut, je ne sais quelle nuit. Ayez soin de veiller et de rester sur le qui-vive, afin de n’être pas pris au dépourvu. Je sais aussi, par des espions dignes de foi, que quatre personnes déguisées sont entrées dans votre ville pour vous ôter la vie, parce qu’on redoute singulièrement la pénétration de votre esprit. Ayez l’œil au guet, voyez bien qui s’approche pour vous parler, et ne mangez rien de ce qu’on vous présentera. J’aurai soin de vous porter secours si vous vous trouvez en péril ; mais vous agirez en toute chose comme on l’attend de votre intelligence. De ce pays, le 16 août, à quatre heures du matin. Votre ami, le duc. »
Sancho demeura frappé de stupeur, et les assistants montrèrent un saisissement égal. Alors, se tournant vers le majordome, il lui dit : « Ce qu’il faut faire à présent, je veux dire tout de suite, c’est de mettre au fond d’un cachot le docteur Récio ; car si quelqu’un doit me tuer, c’est lui, et de la mort la plus lente et la plus horrible, comme est celle de la faim. — Il me semble aussi, dit le maître d’hôtel, que votre grâce fera bien de ne pas manger de tout ce qui est sur cette table, car la plupart de ces friandises ont été offertes par des religieuses ; et, comme on a coutume de dire, derrière la croix se tient le diable. — Je ne le nie pas, reprit Sancho. Quant à présent, qu’on me donne un bon morceau de pain, et quatre à cinq livres de raisin, où l’on ne peut avoir logé le poison, car enfin je ne puis vivre sans manger. Et, si nous avons à nous tenir prêts pour ces batailles qui nous menacent, il faut être bien restauré, car ce sont les tripes qui portent le cœur, et non le cœur les tripes. Vous, secrétaire, répondez au duc mon seigneur, et dites-lui qu’on exécutera tout ce qu’il ordonne, sans qu’il y manque un point. Vous donnerez de ma part un baise-main à madame la duchesse, et vous ajouterez que je la supplie de ne pas oublier une chose, qui est d’envoyer par un exprès ma lettre et mon paquet à ma femme Thérèse Panza ; qu’en cela elle me fera grand merci, et que j’aurai soin de la servir en tout ce que mes forces me permettront. Chemin faisant, vous pourrez enchâsser dans la lettre un baise-main à mon seigneur Don Quichotte, pour qu’il voie que je suis, comme on dit, pain reconnaissant. Et vous, en bon secrétaire et en bon Biscayen, vous pourrez ajouter tout ce que vous voudrez et qui viendra bien à propos. Maintenant, qu’on lève cette nappe, et qu’on me donne à manger. Après cela, je me verrai le blanc des yeux avec autant d’espions, d’assassins et d’enchanteurs qu’il en viendra fondre sur moi et sur mon île. »
En ce moment, un page entra. « Voici, dit-il, un laboureur commerçant qui veut parler à votre seigneurie d’une affaire, à ce qu’il dit, de haute importance. — C’est une étrange chose que ces gens affairés ! s’écria Sancho. Est-il possible qu’ils soient assez bêtes pour ne pas s’apercevoir que ce n’est pas à ces heures-ci qu’ils devraient venir traiter de leurs affaires ? Est-ce que, par hasard, nous autres gouverneurs, nous autres juges, nous ne sommes pas des hommes de chair et d’os ? Ne faut-il pas qu’ils nous laissent reposer le temps qu’exige la nécessité, ou sinon, veulent-ils que nous soyons fabriqués de marbre ? En mon âme et conscience, si le gouvernement me dure entre les mains (ce que je ne crois guère, à ce que j’entrevois), je mettrai à la raison plus d’un homme d’affaires. Pour aujourd’hui, dites à ce brave homme qu’il entre ; mais qu’on s’assure d’abord que ce n’est pas un des espions ou de mes assassins. — Non, seigneur, répondit le page, car il a l’air d’une sainte Nitouche, et je n’y entends pas grand’chose, ou il est bon comme le bon pain. — D’ailleurs, il n’y a rien à craindre, ajouta le majordome ; nous sommes tous ici. — Serait-il possible, maître d’hôtel, demanda Sancho, à présent que le docteur Pédro Récio s’en est allé, que je mangeasse quelque chose de pesant et de substantiel, ne fût-ce qu’un quartier de pain et un oignon ? — Cette nuit, au souper, répondit le maître d’hôtel, on réparera le défaut du dîner, et votre seigneurie sera pleinement payée et satisfaite. — Dieu le veuille ! répliqua Sancho. »
En ce moment entra le laboureur, que, sur sa mine, on reconnaissait à mille lieues pour une bonne âme et une bonne bête. La première chose qu’il fit fut de demander : « Qui est de vous tous le seigneur gouverneur ? — Qui pourrait-ce être, répondit le secrétaire, sinon celui qui est assis dans le fauteuil ? — Alors, je m’humilie en sa présence, reprit le laboureur ; » et, se mettant à deux genoux, il lui demanda sa main pour la baiser. Sancho la lui refusa, le fit relever, et l’engagea à dire ce qu’il voulait. Le paysan obéit, et dit aussitôt : « Moi, seigneur, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, un village qui est à deux lieues de Ciudad-Réal. — Allons, s’écria Sancho, nous avons un autre Tirtéafuéra ! Parlez, frère, et tout ce que je puis vous dire, c’est que je connais fort bien Miguel-Turra, qui n’est pas loin de mon pays. — Le cas est donc, seigneur, continua le paysan, que, par la miséricorde de Dieu, je suis marié en forme et en face de la sainte Église catholique romaine ; j’ai deux fils étudiants : le cadet apprend pour être bachelier, l’aîné pour être licencié. Je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plutôt parce qu’un mauvais médecin me l’a tuée, en la purgeant lorsqu’elle était enceinte ; et si Dieu avait permis que le fruit vînt à terme, et que ce fût un fils, je l’aurais fait instruire pour être docteur, afin qu’il ne portât pas envie à ses frères le bachelier et le licencié. — De façon, interrompit Sancho, que si votre femme n’était pas morte, ou si on ne l’avait pas fait mourir, vous ne seriez pas veuf à présent ? — Non, seigneur, en aucune manière, répondit le laboureur. — Nous voilà bien avancés, reprit Sancho. En avant, frère, en avant ; il est plutôt l’heure de dormir que de traiter d’affaires. — Je dis donc, continua le laboureur, que celui de mes fils qui doit être bachelier s’est amouraché, dans le pays même, d’une fille appelée Clara Perlerina, fille d’André Perlerino, très-riche laboureur. Et ce nom de Perlerins ne leur vient ni de généalogie, ni d’aucune terre, mais parce que tous les gens de cette famille sont culs-de-jatte ; et, pour adoucir le nom, on les appelle Perlerins. Et pourtant, s’il faut dire la vérité, la jeune fille est comme une perle orientale. Regardée du côté droit, elle ressemble à une fleur des champs ; du côté gauche, elle n’est pas si bien, parce qu’il lui manque l’œil qu’elle a perdu de la petite vérole. Et, bien que les marques et les fossettes qui lui restent sur le visage soient nombreuses et profondes, ceux qui l’aiment bien disent que ce ne sont pas des fossettes, mais des fosses où s’ensevelissent les âmes de ses amants. Elle est si propre que, pour ne pas se salir la figure, elle porte, comme on dit, le nez retroussé, si bien qu’on dirait qu’il se sauve de la bouche. Avec tout cela, elle paraît belle à ravir, car elle a la bouche grande, au point que s’il ne lui manquait pas dix à douze dents du devant et du fond, cette bouche pourrait passer et outre-passer parmi les mieux formées. Des lèvres, je n’ai rien à dire, parce qu’elles sont si fines et si délicates que, si c’était la mode de dévider des lèvres, on en pourrait faire un écheveau. Mais, comme elles ont une tout autre couleur que celle qu’on voit ordinairement aux lèvres, elles semblent miraculeuses, car elles sont jaspées de bleu, de vert et de violet. Et que le seigneur gouverneur me pardonne si je lui fais avec tant de détail la peinture des qualités de celle qui doit à la fin des fins devenir ma fille ; c’est que je l’aime bien, et qu’elle ne me semble pas mal. — Peignez tout ce qui vous fera plaisir, répondit Sancho, car la peinture me divertit, et, si j’avais dîné, il n’y aurait pas de meilleur dessert pour moi que votre portrait. — C’est aussi ce qui me reste à faire, pour vous servir, reprit le laboureur. Mais un temps viendra où nous serons quelque chose, si nous ne sommes rien à présent. Je dis donc, seigneur, que, si je pouvais peindre la gentillesse et la hauteur de son corps, ce serait une chose à tomber d’admiration. Mais ce n’est pas possible, parce qu’elle est courbée et pliée en deux, si bien qu’elle a les genoux dans la bouche ; et pourtant il est facile de voir que, si elle pouvait se lever, elle toucherait le toit avec la tête. Elle aurait bien déjà donné la main à mon bachelier, mais c’est qu’elle ne peut pas l’étendre, parce que cette main est nouée, et cependant on reconnaît, aux ongles longs et cannelés, la belle forme qu’elle aurait eue. — Voilà qui est bien, dit Sancho ; et supposez, frère, que vous l’ayez dépeinte des pieds à la tête, que voulez-vous maintenant ? Venez au fait sans détours ni ruelles, sans retaille ni allonge. — Je voudrais, seigneur, répondit le paysan, que votre grâce me fît la grâce de me donner une lettre de recommandation pour le père de ma bru, en le suppliant de vouloir bien faire ce mariage au plus vite, parce que nous ne sommes inégaux ni dans les biens de la fortune, ni dans ceux de la nature. En effet, pour dire la vérité, seigneur gouverneur, mon fils est possédé du diable, et il n’y a pas de jour que les malins esprits ne le tourmentent trois ou quatre fois ; et de plus, pour être tombé un beau jour dans le feu, il a le visage ridé comme un vieux parchemin, avec les yeux un peu coulants et pleureurs. Mais aussi il a un caractère d’ange, et si ce n’était qu’il se gourme et se rosse lui-même sur lui-même, ce serait un bienheureux. — Voulez-vous encore autre chose, brave homme ? demanda Sancho. — Oui, je voudrais bien autre chose, reprit le laboureur ; seulement je n’ose pas le dire. Mais enfin, vaille que vaille, il ne faut pas que ça me pourrisse dans l’estomac. Je dis donc, seigneur, que je voudrais que votre grâce me donnât trois cents ou bien six cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, je veux dire pour l’aider à se mettre en ménage ; car enfin, il faut bien que ces enfants aient de quoi vivre par eux-mêmes, sans être exposés aux impertinences des beaux-pères. — Voyez si vous voulez encore autre chose, dit Sancho, et ne vous privez pas de le dire, par honte ou par timidité. — Non, certainement, rien de plus, » répondit le laboureur.
Il avait à peine parlé que le gouverneur se leva tout debout, empoigna la chaise sur laquelle il était assis, et s’écria : « Je jure Dieu, Don pataud, manant et malappris, que, si vous ne vous sauvez et vous cachez de ma présence, je vous casse et vous ouvre la tête avec cette chaise. Maraud, maroufle, peintre du diable, c’est à ces heures-ci que tu viens me demander six cents ducats ? D’où les aurais-je, puant que tu es ? et pourquoi te les donnerais-je, si je les avais, sournois imbécile ? Qu’est-ce que me font à moi Miguel-Turra et tout le lignage des Perlerins ? Va-t’en, dis-je, ou sinon, par la vie du duc mon seigneur, je fais ce que je t’ai dit. Tu ne dois pas être de Miguel-Turra, mais bien quelque rusé fourbe, et c’est pour me tenter que l’enfer t’envoie ici. Dis-moi, homme dénaturé, il n’y a pas encore un jour et demi que j’ai le gouvernement, et tu veux que j’aie déjà ramassé six cents ducats ! » Le maître d’hôtel fit alors signe au laboureur de sortir de la salle, et l’autre s’en alla tête baissée, avec tout l’air d’avoir peur que le gouverneur n’exécutât sa menace, car le fripon avait parfaitement joué son rôle.
Mais laissons Sancho avec sa colère, et que la paix, comme on dit, revienne à la danse. Il faut retourner à Don Quichotte, que nous avons laissé le visage couvert d’emplâtres, et soignant ses blessures de chat, dont il ne guérit pas en moins de huit jours, pendant l’un desquels il lui arriva ce que Cid Hamet promet de rapporter avec la ponctuelle véracité qu’il met à conter toutes les choses de cette histoire, quelque infiniment petites qu’elles puissent être.
CHAPITRE XLVIII. De ce qui arriva à Don Quichotte avec Doña Rodriguez, la duègne de la duchesse, ainsi que d’autres événements dignes de mention écrite et de souvenir éternel.
Triste et mélancolique, languissait le blessé Don Quichotte, avec la figure couverte de compresses, et marquée, non par la main de Dieu, mais par les griffes d’un chat : disgrâces familières à la chevalerie errante. Il resta six jours entiers sans se montrer en public, et pendant l’une des nuits de sa retraite forcée, tandis qu’il était éveillé, pensant à ses malheurs et aux poursuites d’Altisidore, il entendit ouvrir avec une clef la porte de son appartement. Aussitôt il imagina que l’amoureuse damoiselle venait attenter à son honnêteté, et le mettre en passe de manquer à la foi qu’il devait garder à sa dame Dulcinée du Toboso. « Non, s’écria-t-il, croyant à son idée, et cela d’une voix qui pouvait être entendue ; non, la plus ravissante beauté de la terre ne sera point capable de me faire cesser un instant d’adorer celle que je porte gravée dans le milieu de mon cœur et dans le plus profond de mes entrailles. Que tu sois, ô ma dame, transformée en paysanne à manger de l’oignon, ou bien en nymphe du Tage doré tissant des étoffes de soie et d’or ; que Merlin ou Montésinos te retiennent où il leur plaira, en quelque part que tu sois, tu es à moi, comme en quelque part que je sois, j’ai été, je suis et je serai toujours à toi. »
Achever ces propos et voir s’ouvrir la porte, ce fut l’affaire du même instant. Don Quichotte s’était levé tout debout sur son lit, enveloppé du haut en bas d’une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tête, le visage bandé, pour cacher les égratignures, et les moustaches en papillotes, pour les tenir droites et fermes. Dans ce costume, il avait l’air du plus épouvantable fantôme qui se pût imaginer. Il cloua ses yeux sur la porte, et, quand il croyait voir paraître la tendre et soumise Altisidore, il vit entrer une vénérable duègne avec des voiles blancs à sa coiffe, si plissés et si longs, qu’ils la couvraient, comme un manteau, de la tête aux pieds. Dans les doigts de la main gauche, elle portait une petite bougie allumée, et de la main droite, elle se faisait ombre pour que la lumière ne la frappât point dans les yeux, que cachaient d’ailleurs de vastes lunettes. Elle marchait à pas de loup et sur la pointe du pied. Don Quichotte la regarda du haut de sa tour d’observation, et, quand il vit son accoutrement, quand il observa son silence, pensant que c’était quelque sorcière ou magicienne qui venait en ce costume lui jouer quelque méchant tour de son métier, il se mit à faire des signes de croix de toute la vitesse de son bras.
La vision cependant s’approchait. Quand elle fut parvenue au milieu de la chambre, elle leva les yeux, et vit avec quelle hâte Don Quichotte faisait des signes de croix. S’il s’était senti intimider en voyant une telle figure, elle fut épouvantée en voyant la sienne ; car elle n’eut pas plus tôt aperçu ce corps si long et si jaune, avec la couverture et les compresses qui le défiguraient, que, jetant un grand cri : « Jésus ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que je vois là ? » Dans son effroi, la bougie lui tomba des mains, et, se voyant dans les ténèbres, elle tourna le dos pour s’en aller ; mais la peur la fit s’embarrasser dans les pans de sa jupe, et elle tomba tout de son long sur le plancher.
Don Quichotte, plus effrayé que jamais, se mit à dire : « Je t’adjure, ô fantôme ! ou qui que tu sois, de me dire qui tu es, et ce que tu veux de moi. Si tu es une âme en peine, ne crains pas de me le dire ; je ferai pour toi tout ce que mes forces me permettront, car je suis chrétien catholique, et porté à rendre service à tout le monde ; et c’est pour cela que j’ai embrassé l’ordre de la chevalerie errante, dont la profession s’étend jusqu’à rendre service aux âmes du purgatoire. » La duègne, assommée du coup, s’entendant adjurer et conjurer, comprit par sa peur celle de Don Quichotte, et lui répondit d’une voix basse et dolente : « Seigneur Don Quichotte, si, par hasard, votre grâce est bien Don Quichotte, je ne suis ni fantôme, ni vision, ni âme du purgatoire, comme votre grâce doit l’avoir pensé, mais bien Doña Rodriguez, la duègne d’honneur de madame la duchesse, et je viens recourir à votre grâce pour une des nécessités dont votre grâce a coutume de donner le remède. — Dites-moi, dame Doña Rodriguez, interrompit Don Quichotte, venez-vous, par hasard, faire ici quelque entremise d’amour ? je dois vous apprendre que je ne suis bon à rien pour personne, grâce à la beauté sans pareille de ma dame Dulcinée du Toboso. Je dis enfin, dame Doña Rodriguez, que, pourvu que votre grâce laisse de côté tout message amoureux, vous pouvez aller rallumer votre bougie, et revenir ici ; nous causerons ensuite de tout ce qui pourra vous plaire et vous être agréable, sauf, comme je l’ai dit, toute insinuation et incitation. — Moi des messages de personne, mon bon seigneur ! répondit la duègne ; votre grâce me connaît bien mal. Oh ! je ne suis pas encore d’un âge si avancé qu’il ne me reste d’autre ressource que de semblables enfantillages ; car, Dieu soit loué ! j’ai mon âme dans mes chairs, et toutes mes dents du haut et du bas dans la bouche, hormis quelques-unes que m’ont emportées trois ou quatre catarrhes, de ceux qui sont si fréquents en ce pays d’Aragon. Mais que votre grâce m’accorde un instant, j’irai rallumer ma bougie, et je reviendrai sur-le-champ vous conter mes peines, comme au réparateur de toutes celles du monde entier. »
Sans attendre de réponse la duègne sortit de l’appartement, où Don Quichotte resta calme et rassuré en attendant son retour. Mais aussitôt mille pensées l’assaillirent au sujet de cette nouvelle aventure. Il lui semblait fort mal fait, et plus mal imaginé de s’exposer au péril de violer la foi promise à sa dame ; et il se disait à lui-même : « Qui sait si le diable, toujours artificieux et subtil, n’essaiera point maintenant du moyen d’une duègne pour me faire donner dans le piège où n’ont pu m’attirer les impératrices, reines, duchesses, comtesses et marquises ? J’ai ouï dire bien des fois, et à bien des gens avisés, que, s’il le peut, il vous donnera la tentatrice plutôt camuse qu’à nez grec. Qui sait enfin si cette solitude, ce silence, cette occasion, ne réveilleront point mes désirs endormis, et ne me feront pas tomber, au bout de mes années, où je n’avais pas même trébuché jusqu’à cette heure ? En cas pareils, il vaut mieux fuir qu’accepter le combat… Mais, en vérité, je dois avoir perdu l’esprit, puisque de telles extravagances me viennent à la bouche et à l’imagination. Non ; il est impossible qu’une duègne à lunettes et à longue coiffe blanche éveille une pensée lascive dans le cœur le plus dépravé du monde. Y a-t-il, par hasard, une duègne sur la terre qui ait la chair un peu ferme et rebondie ? y a-t-il, par hasard, une duègne dans l’univers entier qui manque d’être impertinente, grimacière et mijaurée ? Sors donc d’ici, troupe coiffée, inutile pour toute humaine récréation. Oh ! qu’elle faisait bien, cette dame de laquelle on raconte qu’elle avait aux deux bouts de son estrade deux duègnes en figure de cire, avec leurs lunettes et leurs coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l’aiguille ! Elles lui servaient autant, pour la représentation et le décorum, que si ces deux statues eussent été des duègnes véritables. »
En disant cela, il se jeta en bas du lit dans l’intention de fermer la porte, et de ne point laisser rentrer la dame Rodriguez. Mais, au moment où il touchait la serrure, la dame Rodriguez revenait avec une bougie allumée. Quand elle vit de plus près Don Quichotte, enveloppé dans la couverture jaune, avec ses compresses et sa barrette, elle eut peur de nouveau, et, faisant deux ou trois pas en arrière : « Sommes-nous en sûreté, dit-elle, seigneur chevalier ? car ce n’est pas à mes yeux un signe de grande continence que votre grâce ait quitté son lit. — Cette même question, madame, il est bon que je la fasse aussi, répondit Don Quichotte. Je vous demande donc si je serai bien sûr de n’être ni assailli, ni violenté. — À qui ou de qui demandez-vous cette sûreté, seigneur chevalier ? reprit la duègne. — À vous et de vous, répliqua Don Quichotte, car je ne suis pas de marbre, ni vous de bronze, et il n’est pas maintenant dix heures du matin, mais minuit, et même un peu plus, à ce que j’imagine, et nous sommes dans une chambre plus close et plus secrète que ne dut être la grotte où le traître et audacieux Énée abusa de la belle et tendre Didon. Mais donnez-moi la main, madame ; je ne veux pas de plus grande sûreté que celle de ma continence et de ma retenue, appuyée sur celle qu’offrent ces coiffes vénérables. » En achevant ces mots, il lui baisa la main droite, et lui offrit la sienne, que la duègne accepta avec les mêmes cérémonies.
En cet endroit, Cid Hamet fait une parenthèse, et dit : « Par Mahomet ! je donnerais, pour voir ces deux personnages aller, ainsi embrassés, de la porte jusqu’au lit, la meilleure pelisse des deux que je possède. »
Enfin Don Quichotte se remit dans ses draps, et Doña Rodriguez s’assit sur une chaise un peu écartée du lit, sans déposer ni ses lunettes, ni sa bougie. Don Quichotte se blottit, et se cacha tout entier, ne laissant que son visage à découvert ; puis, quand ils se furent tous deux bien installés, le premier qui rompit le silence fut Don Quichotte. « Maintenant, dit-il, dame Doña Rodriguez, votre grâce peut découdre les lèvres, et épancher tout ce que renferment son cœur affligé et ses soucieuses entrailles ; vous serez, de ma part, écoutée avec de chastes oreilles, et secourue par de charitables œuvres. — C’est bien ce que je crois, répondit la duègne ; car du gentil et tout aimable aspect de votre grâce on ne pouvait espérer autre chose qu’une si chrétienne réponse. Or le cas est, seigneur Don Quichotte, que, bien que votre grâce me voie assise sur cette chaise, et au beau milieu du royaume d’Aragon, en costume de duègne usée, ridée et propre à rien, je suis pourtant native des Asturies d’Oviédo, et de race qu’ont traversée beaucoup des plus nobles familles de cette province. Mais ma mauvaise étoile, et la négligence de mes père et mère, qui se sont appauvris avant le temps, sans savoir comment ni pourquoi, m’amenèrent à Madrid, où, pour me faire un sort, et pour éviter de plus grands malheurs, mes parents me placèrent comme demoiselle de couture chez une dame de qualité ; et je veux que votre grâce sache, qu’en fait de petits étuis et de fins ouvrages à l’aiguille, aucune femme ne m’a damé le pion en toute la vie. Mes parents me laissèrent au service, et s’en retournèrent à leur pays, d’où, peu d’années après, ils durent s’en aller au ciel, car ils étaient bons chrétiens catholiques. Je restai orpheline, réduite au misérable salaire et aux chétives faveurs qu’on fait dans les palais des grands à cette espèce de servante. Mais, dans ce temps, et sans que j’y donnasse la moindre occasion, voilà qu’un écuyer de la maison devint amoureux de moi. C’était un homme déjà fort avancé en âge, à grande barbe, à respectable aspect, et surtout gentilhomme autant que le roi, car il était montagnard. Nos amours ne furent pas menés si secrètement qu’ils ne parvinssent à la connaissance de ma dame, laquelle, pour éviter les propos et les caquets, nous maria en forme et en face de la sainte église catholique romaine. De ce mariage naquit une fille, pour combler ma disgrâce, non pas que je fusse morte en couche, car elle vint à bien et à terme ; mais parce qu’à peu de temps de là mon époux mourut d’une certaine peur qui lui fut faite, telle que, si j’avais le temps de la raconter aujourd’hui, je suis sûre que votre grâce en serait bien étonnée. » À ces mots, la duègne se mit à pleurer tendrement, et dit : « Que votre grâce me pardonne, seigneur Don Quichotte ; mais je ne puis rien y faire ; chaque fois que je me rappelle mon pauvre défunt, les larmes me viennent aux yeux. Sainte Vierge ! avec quelle solennité il conduisait ma dame sur la croupe d’une puissante mule, noire comme du jais ! car alors on ne connaissait ni carrosses, ni chaises à porteurs, comme à présent, et les dames allaient en croupe derrière leurs écuyers. Quant à cette histoire, je ne puis m’empêcher de la conter, pour que vous voyiez quelles étaient la politesse et la ponctualité de mon bon mari. Un jour, à Madrid, lorsqu’il entrait dans la rue de Santiago, qui est un peu étroite, un alcalde de cour venait d’en sortir, avec deux alguazils en avant. Dès que le bon écuyer l’aperçut, il fit tourner bride à la mule, faisant mine de revenir sur ses pas pour accompagner l’alcalde. Ma maîtresse, qui allait en croupe, lui dit à voix basse : « Que faites-vous, malheureux ; ne voyez-vous pas que je suis ici ? » L’alcalde, en homme courtois, retint la bride à son cheval, et dit : « Suivez votre chemin, seigneur, c’est moi qui dois accompagner ma dame Doña Cassilda (tel était le nom de ma maîtresse). » Mon mari cependant, le bonnet à la main, s’opiniâtrait encore à vouloir suivre l’alcalde. Quand ma maîtresse vit cela, pleine de dépit et de colère, elle prit une grosse épingle, ou plutôt tira de son étui un poinçon, et le lui enfonça dans les reins. Mon mari jeta un grand cri, et se tordit le corps, de façon qu’il roula par terre avec sa maîtresse. Les laquais de la dame accoururent pour la relever, ainsi que l’alcalde et ses alguazils. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je veux dire tous les désœuvrés qui s’y trouvaient. Ma maîtresse s’en revint à pied ; mon mari se réfugia dans la boutique d’un barbier, disant qu’il avait les entrailles traversées de part en part. Sa courtoisie se divulgua si bien, et fit un tel bruit, que les petits garçons couraient après lui dans les rues. Pour cette raison, et parce qu’il avait la vue un peu courte, ma maîtresse lui donna son congé, et le chagrin qu’il en ressentit lui causa, j’en suis sûre, la maladie dont il est mort. Je restai veuve, sans ressources, avec une fille sur les bras, qui chaque jour croissait en beauté comme l’écume de la mer. Finalement, comme j’avais la réputation de grande couturière, madame la duchesse, qui venait d’épouser le duc, mon seigneur, voulut m’emmener avec elle dans ce royaume d’Aragon, et ma fille aussi, ni plus ni moins. Depuis lors, les jours venant, ma fille a grandi, et avec elle toutes les grâces du monde. Elle chante comme une alouette, danse comme la pensée, lit et écrit comme un maître d’école, et compte comme un usurier. Des soins qu’elle prend de sa personne, je n’ai rien à dire, car l’eau qui court n’est pas plus propre qu’elle ; et maintenant elle doit avoir, si je m’en souviens bien, seize ans, cinq mois et trois jours, un de plus ou de moins. Enfin, de cette mienne enfant s’amouracha le fils d’un laboureur très-riche, qui demeure dans un village du duc, mon seigneur, à peu de distance d’ici ; puis, je ne sais trop comment, ils trouvèrent moyen de se réunir ; et, lui donnant parole de l’épouser, le jeune homme a séduit ma fille. Maintenant il ne veut plus remplir sa promesse, et, quoique le duc, mon seigneur, sache toute l’affaire, car je me suis plainte à lui, non pas une, mais bien des fois, et que je l’aie prié d’obliger ce laboureur à épouser ma fille, il fait la sourde oreille, et veut à peine m’entendre. La raison en est que, comme le père du séducteur, étant fort riche, lui prête de l’argent, et se rend à tout moment caution de ses sottises, il ne veut le mécontenter, ni lui faire de peine en aucune façon. Je voudrais donc, mon bon seigneur, que votre grâce se chargeât de défaire ce grief, soit par la prière, soit par les armes ; car, à ce que dit tout le monde, votre grâce y est venue pour défaire les griefs, redresser les torts et prêter assistance aux misérables. Que votre grâce se mette bien devant les yeux l’abandon de ma fille, qui est orpheline, sa gentillesse, son jeune âge, et tous les talents que je vous ai dépeints. En mon âme et conscience, de toutes les femmes qu’a madame la duchesse, il n’y en a pas une qui aille à la semelle de son soulier ; car une certaine Altisidore, qui est celle qu’on tient pour la plus huppée et la plus égrillarde, mise en comparaison de ma fille, n’en approche pas d’une lieue. Il faut que votre grâce sache, mon seigneur, que tout ce qui reluit n’est pas or. Cette petite Altisidore a plus de présomption que de beauté, et plus d’effronterie que de retenue ; outre qu’elle n’est pas fort saine, car elle a dans l’haleine un certain goût d’échauffé, si fort, qu’on ne peut supporter d’être un seul instant auprès d’elle ; et même madame la duchesse… Mais je veux me taire, car on dit que les murailles ont des oreilles. — Qu’a donc madame la duchesse, dame Doña Rodriguez ? s’écria Don Quichotte ; sur ma vie, expliquez-vous. — En m’adjurant ainsi, répondit la duègne, je ne puis manquer de répondre à ce qu’on me demande, en toute vérité. Vous voyez bien, seigneur Don Quichotte, la beauté de madame la duchesse, ce teint du visage, brillant comme une épée fourbie et polie, ces deux joues de lis et de roses, dont l’une porte le soleil et l’autre la lune ? vous voyez bien cette fierté avec laquelle elle marche, foulant et méprisant le sol, si bien qu’on dirait qu’elle verse et répand la santé partout où elle passe ? Eh bien ! sachez qu’elle peut en rendre grâce, d’abord à Dieu, puis à deux fontaines qu’elle a aux deux jambes, et par où s’écoulent toutes les mauvaises humeurs dont les médecins disent qu’elle est remplie. — Sainte bonne Vierge ! s’écria Don Quichotte, est-il possible que madame la duchesse ait de tels écoulements ? Je ne l’aurais pas cru, quand même des carmes déchaussés me l’eussent affirmé ; mais, puisque c’est dame Doña Rodriguez qui le dit, il faut bien que ce soit vrai. Cependant de telles fontaines, et placées en de tels endroits, il ne doit pas couler des humeurs, mais de l’ambre liquide. En vérité, je finis par croire que cet usage de se faire des fontaines doit être une chose bien importante pour la santé. »
À peine Don Quichotte achevait-il de dire ces derniers mots, que, d’un coup violent, on ouvrit les portes de sa chambre. Le saisissement fit tomber la bougie des mains de Doña Rodriguez, et l’appartement resta, comme on dit, bouche de four. Bientôt la pauvre duègne sentit qu’on la prenait à deux mains par la gorge, si vigoureusement qu’on ne lui laissait pas jeter un cri ; puis, sans dire mot, une autre personne lui releva brusquement les jupes, et avec quelque chose qui ressemblait à une pantoufle, commença à la fouetter si vertement que c’était une pitié. Don Quichotte, bien qu’il sentît s’éveiller la sienne, ne bougeait pas de son lit, ne sachant ce que ce pouvait être ; il se tenait coi, silencieux, et craignait même que la correction ne vînt jusqu’à lui. Sa peur ne fut pas vaine, car, dès que les invisibles bourreaux eurent bien moulu la duègne, qui n’osait laisser échapper une plainte, ils s’approchèrent de Don Quichotte, et le déroulant d’entre les draps et les couvertures, ils le pincèrent si fort et si dru, qu’il ne put s’empêcher de se défendre à coups de poing ; et tout cela dans un admirable silence. La bataille dura presque une demi-heure ; les fantômes disparurent ; Doña Rodriguez rajusta ses jupes, et, gémissant sur sa disgrâce, elle gagna la porte sans dire un mot à Don Quichotte, lequel, pincé et meurtri, confus et pensif, resta tout seul en son lit, où nous le laisserons, dans le désir de savoir quel était le pervers enchanteur qui l’avait mis en cet état. Mais cela s’expliquera en son temps, car Sancho Panza nous appelle, et la symétrie de l’histoire exige que nous retournions à lui.
CHAPITRE XLIX. De ce qui arriva à Sancho Panza faisant la ronde dans son île.
Nous avons laissé le grand gouverneur fort courroucé contre le laboureur peintre de caricatures, lequel, bien stylé par le majordome, ainsi que le majordome, bien avisé par le duc, se moquaient de Sancho Panza. Mais celui-ci, tout sot qu’il fût, leur tenait tête à tous, sans broncher d’un pas. Il dit à ceux qui l’entouraient, ainsi qu’au docteur Pédro Récio, qui était rentré dans la salle après la lecture secrète de la lettre du duc : « En vérité, je comprends à présent que les juges et les gouverneurs doivent être ou se faire de bronze, pour ne pas sentir les importunités des gens affairés, qui, à toute heure et à tout moment, veulent qu’on les écoute et qu’on les dépêche, ne faisant, quoi qu’il arrive, attention qu’à leur affaire. Et si le pauvre juge ne les écoute et ne les dépêche aussitôt, soit qu’il ne le puisse point, soit que le temps ne soit pas venu de leur donner audience, ils le maudissent, le mordent, le déchirent, lui rongent les os, et même lui contestent ses quartiers de noblesse. Sot et ridicule commerçant, ne te presse pas ainsi ; attends l’époque et l’occasion de faire tes affaires ; ne viens pas à l’heure de manger, ni à celle de dormir, car les juges sont de chair et d’os ; ils doivent donner à la nature ce qu’elle exige d’eux, si ce n’est moi, pourtant, qui ne donne rien à manger à la mienne, grâce au seigneur docteur Pédro Récio Tirtéafuéra, ici présent, qui veut que je meure de faim, et affirme que cette mort est la vie. Dieu la lui donne semblable, à lui et à tous ceux de sa race, je veux dire celle des méchants médecins, car celle des bons mérite des palmes de laurier. »
Tous ceux qui connaissaient Sancho Panza s’étonnaient de l’entendre parler avec tant d’élégance, et ne savaient à quoi attribuer ce changement, si ce n’est que les offices importants et graves, ou réveillent ou engourdissent les intelligences. Finalement, le docteur Pédro Récio Aguéro de Tirtéafuéra lui promit de le laisser souper ce soir-là, dût-il violer tous les aphorismes d’Hippocrate. Cette promesse remplit de joie le gouverneur, qui attendait avec une extrême impatience que la nuit vînt, et avec elle l’heure du souper. Et, quoique le temps lui semblât s’être arrêté, sans remuer de place, néanmoins le moment qu’il désirait avec tant d’ardeur arriva, et on lui donna pour souper un hachis froid de bœuf et d’oignons, avec les pieds d’un veau quelque peu avancé en âge. Il se jeta sur ces ragoûts avec plus de plaisir que si on lui eût servi des francolins de Milan, des faisans de Rome, du veau de Sorrento, des perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Pendant le souper, il se tourna vers le docteur, et lui dit : « Écoutez, seigneur docteur, ne prenez plus désormais la peine de me faire manger des choses succulentes, ni des mets exquis ; ce serait ôter de ses gonds mon estomac, qui est habitué à la chèvre, au mouton, au lard, au salé, aux navets et aux oignons. Si, par hasard, on lui donne des ragoûts de palais, il les reçoit en rechignant, et quelquefois avec dégoût. Ce que le maître d’hôtel peut faire de mieux, c’est de m’apporter de ces plats qu’on appelle pots-pourris ; plus ils sont pourris, meilleur ils sentent, et il pourra y fourrer tout ce qu’il lui plaira, pourvu que ce soit chose à manger ; je lui en saurai un gré infini, et le lui paierai même quelque jour. Mais que personne ne se moque de moi ; car enfin, ou nous sommes ou nous ne sommes pas. Vivons et mangeons tous en paix et en bonne compagnie, puisque, quand Dieu fait luire le soleil, c’est pour tout le monde. Je gouvernerai cette île sans rien prendre ni laisser prendre. Mais que chacun ait l’œil au guet, et se tienne sur le qui-vive, car je lui fais savoir que le diable s’est mis dans la danse, et que, si l’on m’en donne occasion, l’on verra des merveilles ; sinon, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront. — Assurément, seigneur gouverneur, dit le maître d’hôtel, votre grâce a parfaitement raison en tout ce qu’elle a dit, et je me rends caution pour tous les insulaires de cette île, qu’ils serviront votre grâce avec ponctualité, amour et bienveillance ; car la façon tout aimable de gouverner qu’a prise votre grâce dès son début ne leur permet point de rien faire, ni de rien penser qui pût tourner à l’oubli de leurs devoirs envers votre grâce. — Je le crois bien, répondit Sancho, et ce seraient des imbéciles s’ils faisaient ou pensaient autre chose. Je répète seulement qu’on ait soin de pourvoir à ma subsistance et à celle de mon grison ; c’est ce qui importe le plus à l’affaire, et vient le mieux à propos. Quand il en sera l’heure, nous irons faire la ronde, car mon intention est de nettoyer cette île de toute espèce d’immondices, de vagabonds, de fainéants, et de gens mal occupés. Je veux que vous sachiez, mes amis, que les gens désœuvrés et paresseux sont dans la république la même chose que les frelons dans la ruche, qui mangent le miel fait par les laborieuses abeilles. Je pense favoriser les laboureurs, conserver aux hidalgos leurs privilèges, récompenser les hommes vertueux, et surtout porter respect à la religion et à l’homme religieux. Que vous en semble, amis ? Hein ! est-ce que je dis quelque chose, ou est-ce que je me casse la tête ? — Votre grâce parle de telle sorte, seigneur gouverneur, dit le majordome, que je suis émerveillé de voir un homme aussi peu lettré que votre grâce, car je crois que vous ne l’êtes pas du tout, dire de telles choses, pleines de sentences et de maximes, si éloignées enfin de ce qu’attendaient de l’esprit de votre grâce ceux qui nous ont envoyés, et nous qui sommes venus ici. Chaque jour on voit des choses nouvelles dans le monde ; les plaisanteries se changent en réalités sérieuses, et les moqueurs se trouvent moqués. »
La nuit vint, et le gouverneur soupa, comme on l’a dit, avec la permission du docteur Récio. Chacun s’étant équipé pour la ronde, il sortit avec le majordome, le secrétaire, le maître d’hôtel, le chroniqueur chargé de mettre par écrit ses faits et gestes, et une telle foule d’alguazils et de gens de justice qu’ils auraient pu former un médiocre escadron. Sancho marchait au milieu d’eux, sa verge à la main, et tout à fait beau à voir. Ils avaient à peine traversé quelques rues du pays qu’ils entendirent un bruit d’épées. On accourut, et l’on trouva que c’étaient deux hommes seuls qui étaient aux prises ; lesquels, voyant venir la justice, s’arrêtèrent, et l’un d’eux s’écria : « Au nom de Dieu et du roi, est-il possible de souffrir qu’on vole en pleine ville dans ce pays, et qu’on attaque dans les rues comme sur un grand chemin ? — Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi la cause de votre querelle ; je suis le gouverneur. » L’adversaire dit alors : « Seigneur gouverneur, je vous le dirai aussi brièvement que possible. Votre grâce saura que ce gentilhomme vient à présent de gagner dans cette maison de jeu, qui est en face, plus de mille réaux, et Dieu sait comment. Et, comme j’étais présent, j’ai décidé plus d’un coup douteux en sa faveur, contre tout ce que me dictait la conscience. Il est parti avec son gain, et, quand j’attendais qu’il me donnerait pour le moins un écu de gratification, comme c’est l’usage et la coutume de la donner aux gens de qualité tels que moi, qui formons galerie pour passer le temps bien ou mal, pour appuyer des injustices et prévenir des démêlés, il empocha son argent et sortit de la maison. Je courus, plein de dépit, à sa poursuite, et lui demandai d’une façon polie qu’il me donnât tout au moins huit réaux, car il sait bien que je suis un homme d’honneur, et que je n’ai ni métier ni rente, parce que mes parents ne m’ont ni appris l’un, ni laissé l’autre. Mais le sournois, qui est plus voleur que Cacus, et plus filou qu’Andradilla, ne voulait pas me donner plus de quatre réaux. Voyez, seigneur gouverneur, quel peu de honte et quel peu de conscience ! Mais, par ma foi, si votre grâce ne fût arrivée, je lui aurais bien fait vomir son bénéfice, et il aurait appris à mettre le poids à la romaine. — Que dites-vous à cela ? » demanda Sancho. L’autre répondit : « Tout ce qu’a dit mon adversaire est la vérité. Je n’ai pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce que je les lui donne bien souvent ; et ceux qui attendent la gratification des joueurs doivent être polis, et prendre gaiement ce qu’on leur donne, sans se mettre en compte avec les gagnants, à moins de savoir avec certitude que ce sont des filous, et que ce qu’ils gagnent est mal gagné. Mais, pour justifier que je suis homme de bien, et non voleur, comme il le dit, il n’y a pas de meilleure preuve que de n’avoir rien voulu lui donner, car les filous sont toujours tributaires des gens de la galerie qui les connaissent. — Cela est vrai, dit le majordome ; que votre grâce, seigneur gouverneur, décide ce qu’il faut faire de ces hommes. — Voici ce qu’il faut en faire, répondit Sancho : vous, gagnant, bon ou mauvais, ou ni l’un ni l’autre, donnez sur-le-champ à votre assaillant cent réaux, et vous aurez de plus à en débourser trente pour les pauvres de la prison. Et vous, qui n’avez ni métier ni rente, et vivez les bras croisés dans cette île, prenez vite ces cent réaux, et demain, dans la journée, sortez de cette île, exilé pour dix années, sous peine, si vous rompez votre ban, de les achever dans l’autre vie, car je vous accroche à la potence, ou du moins le bourreau par mon ordre. Et que personne ne réplique, ou gare à lui. »
L’un déboursa l’argent, l’autre l’empocha ; celui-ci quitta l’île, et celui-là s’en retourna chez lui. Le gouverneur dit alors : « Ou je pourrai peu de chose, ou je supprimerai ces maisons de jeu, car j’imagine qu’elles causent un grand dommage. — Celle-ci du moins, dit un greffier, votre grâce ne pourra pas la supprimer, car elle est tenue par un grand personnage, qui, sans comparaison, perd plus d’argent chaque année qu’il n’en retire des cartes. C’est contre des tripots de moindre étage que votre grâce pourra montrer son pouvoir ; ceux-là font le plus de mal et cachent le plus d’infamies. Dans les maisons des gentilshommes et des grands seigneurs, les filous célèbres n’osent point user de leurs tours d’adresse. Et puisque ce vice du jeu est devenu un exercice commun, il vaut mieux qu’on joue dans les maisons des gens de qualité que dans celle de quelque artisan, où l’on empoigne un malheureux de minuit au matin, pour l’écorcher tout vif. — Oh ! pour cela, greffier, reprit Sancho, je sais qu’il y a beaucoup à dire. »
En ce moment arriva un archer de maréchaussée, qui tenait un jeune homme au collet. « Seigneur gouverneur, dit-il, ce garçon venait de notre côté ; mais, dès qu’il aperçut la justice, il tourna les talons et se mit à courir comme un daim, signe certain que c’est quelque délinquant. Je partis à sa poursuite, et s’il n’eût trébuché et tombé en courant, je ne l’aurais jamais rattrapé. — Pourquoi fuyais-tu, jeune homme ? demanda Sancho. — Seigneur, répondit le garçon, c’était pour éviter de répondre aux nombreuses questions que font les gens de justice. — Quel est ton métier ? — Tisserand. — Et qu’est-ce que tu tisses ? — Des fers de lances, avec la permission de votre grâce. — Ah ! ah ! vous faites le bouffon, vous plaisantez à ma barbe ! c’est fort bien. Mais où alliez-vous maintenant ? — Prendre l’air, seigneur. — Et où prend-on l’air dans cette île ? — Où il souffle. — Bon, vous répondez à merveille ; vous avez de l’esprit, jeune homme. Eh bien ! imaginez-vous que je suis l’air, que je vous souffle en poupe, et que je vous pousse à la prison. Holà ! qu’on le saisisse, qu’on l’emmène : je le ferai dormir là cette nuit, et sans air. — Pardieu, reprit le jeune homme, votre grâce me fera dormir dans la prison tout comme elle me fera roi. — Et pourquoi ne te ferais-je pas dormir dans la prison ? demanda Sancho ; est-ce que je n’ai pas le pouvoir de te prendre et de te lâcher autant de fois qu’il me plaira ? — Quel que soit le pouvoir qu’ait votre grâce, dit le jeune homme, il ne sera pas suffisant pour me faire dormir dans la prison. — Comment non ? répliqua Sancho ; emmenez-le vite, et qu’il se détrompe par ses propres yeux, quelque envie qu’ait le geôlier d’user avec lui de sa libéralité intéressée. Je lui ferai payer deux mille ducats d’amende, s’il te laisse faire un pas hors de la prison. — Tout cela est pour rire, reprit le jeune homme, et je défie tous les habitants de la terre de me faire dormir en prison. — Dis-moi, démon, s’écria Sancho, as-tu quelque ange à ton service pour te tirer de là, et pour t’ôter les menottes que je pense te faire mettre ? — Maintenant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d’un air dégagé, soyons raisonnables et venons au fait. Supposons que votre grâce m’envoie en prison, qu’on m’y mette des fers et des chaînes, qu’on me jette dans un cachot, que vous imposiez des peines sévères au geôlier s’il me laisse sortir, et qu’il se soumette à vos ordres : avec tout cela, si je ne veux pas dormir, si je veux rester éveillé toute la nuit sans fermer l’œil, votre grâce pourra-t-elle, avec tout son pouvoir, me faire dormir contre mon gré ? — Non, certes, s’écria le secrétaire ; et l’homme s’en est tiré à son honneur. — De façon, reprit Sancho, que si vous restez sans dormir, ce sera pour faire votre volonté, et non pour contrevenir à la mienne ? — Oh ! non, seigneur, répondit le jeune homme ; je n’en ai pas même la pensée. — Eh bien ! allez avec Dieu, continua Sancho ; retournez dormir chez vous, et que Dieu vous donne bon sommeil, car je ne veux pas vous l’ôter. Mais je vous conseille de ne plus vous jouer désormais avec la justice, car vous pourriez un beau jour en rencontrer quelqu’une qui vous donnerait sur les oreilles. »
Le jeune homme s’en fut, et le gouverneur continua sa ronde. À quelques pas de là, deux archers arrivèrent, tenant un homme par les bras : « Seigneur gouverneur, dirent-ils, cette personne, qui paraît un homme, n’en est pas un : c’est une femme, et non laide, vraiment, qui s’est habillée en homme. » On lui mit aussitôt devant les yeux deux ou trois lanternes, à la lumière desquelles on découvrit le visage d’une jeune femme d’environ seize ou dix-sept ans, les cheveux retenus dans une rédésille d’or et de soie verte, et belle comme mille perles d’Orient. On l’examina du haut en bas, et l’on vit qu’elle portait des bas de soie rouge, avec des jarretières de taffetas blanc et des franges d’or et de menues perles. Ses chausses étaient vertes et de brocart d’or, et, sous une veste ouverte en même étoffe, elle portait un pourpoint de fin tissu blanc et or. Ses souliers étaient blancs, et dans la forme de ceux des hommes ; elle n’avait pas d’épée à sa ceinture, mais une riche dague, et dans les doigts un grand nombre de brillants anneaux. Finalement, la jeune fille parut bien à tout le monde ; mais aucun de ceux qui la regardaient ne put la reconnaître. Les gens du pays dirent qu’ils ne pouvaient deviner qui ce pouvait être ; et ceux qui étaient dans le secret des tours qu’il fallait jouer à Sancho furent les plus étonnés, car cet événement imprévu n’avait pas été préparé par eux. Ils étaient tous en suspens, attendant comment finirait cette aventure. Sancho, tout émerveillé des attraits de la jeune fille, lui demanda qui elle était, où elle allait, et quelle raison lui avait fait prendre ces habits. Elle répondit, les yeux fixés à terre et rougissant de honte : « Je ne puis, seigneur, dire si publiquement ce qu’il m’importait tant de tenir secret. La seule chose que je veuille faire comprendre, c’est que je ne suis pas un voleur, ni un malfaiteur d’aucune espèce, mais une jeune fille infortunée, à qui la violence de la jalousie a fait oublier le respect qu’on doit à l’honnêteté. » Quand il entendit cette réponse, le majordome dit à Sancho : « Seigneur gouverneur, faites éloigner les gens qui nous entourent, pour que cette dame puisse avec moins de contrainte dire ce qui lui plaira. » Le gouverneur en donna l’ordre, et tout le monde s’éloigna, à l’exception du majordome, du maître d’hôtel et du secrétaire. Quand elle les vit seuls autour d’elle, la jeune fille continua de la sorte : « Je suis, seigneur, fille de Pédro Pérez Mazorca, fermier des laines de ce pays, lequel a l’habitude de venir souvent chez mon père. — Cela n’a pas de sens, madame, dit le majordome, car je connais fort bien Pédro Pérez, et je sais qu’il n’a aucun enfant, ni fils, ni fille. D’ailleurs, il est votre père, dites-vous ; puis vous ajoutez qu’il a l’habitude d’aller souvent chez votre père. — C’est ce que j’avais déjà remarqué, dit Sancho. — En ce moment, seigneur, reprit la jeune fille, je suis toute troublée, et ne sais ce que je dis. Mais la vérité est que je suis fille de Diégo de la Llana, que toutes vos grâces doivent connaître. — Au moins ceci a du sens, répondit le majordome, car je connais Diégo de la Llana ; je sais que c’est un hidalgo noble et riche, qui a un fils et une fille, et que, depuis qu’il a perdu sa femme, il n’y a personne en tout le pays qui puisse dire avoir vu le visage de sa fille, car il la tient si renfermée qu’il ne permet pas seulement au soleil de la voir, et cependant la renommée dit qu’elle est extrêmement belle. — C’est bien la vérité, reprit la jeune personne, et cette fille, c’est moi. Si la renommée ment ou ne ment pas sur ma beauté, vous en pouvez juger, seigneurs, puisque vous m’avez vue. » En disant cela, elle se mit à fondre en larmes. Alors le secrétaire s’approchant de l’oreille du maître d’hôtel, lui dit tout bas : « Sans aucun doute, il doit être arrivé quelque chose d’important à cette pauvre jeune fille, puisqu’en de tels habits, à telle heure, et bien née comme elle l’est, elle court hors de sa maison. — L’on n’en saurait douter, répondit le maître d’hôtel, d’autant plus que ses larmes confirment notre soupçon. »
Sancho la consola par les meilleurs propos qu’il put trouver, et la pria de lui dire sans nulle crainte ce qui lui était arrivé, lui promettant qu’ils s’efforceraient tous d’y porter remède de grand cœur, et par tous les moyens possibles. « Le cas est, seigneurs, répondit-elle, que mon père me tient enfermée depuis dix ans, c’est-à-dire depuis que les vers de terre mangent ma pauvre mère. Chez nous, on dit la messe dans un riche oratoire, et, pendant tout ce temps, je n’ai vu que le soleil du ciel durant le jour, et la lune et les étoiles durant la nuit. Je ne sais ce que sont ni les rues, ni les places, ni les temples, ni même les hommes, hormis mon père, mon frère et Pédro Pérez, le fermier des laines, que j’ai eu l’idée, parce qu’il vient d’ordinaire à la maison, de faire passer pour mon père, afin de ne pas faire connaître le mien. Cette réclusion perpétuelle, ce refus de me laisser sortir, ne fût-ce que pour aller à l’église, il y a bien des jours et des mois que je ne puis m’en consoler. Je voulais voir le monde, ou du moins le pays où je suis née, car il me semble que ce désir n’était point contraire à la décence et au respect que les demoiselles de qualité doivent se garder à elles-mêmes. Quand j’entendais dire qu’il y avait des combats de taureaux, ou des jeux de bagues, et qu’on jouait des comédies, je demandais à mon frère, qui est d’un an plus jeune que moi, de me conter ce que c’était que ces choses, et beaucoup d’autres, que je n’ai jamais vues. Il me l’expliquait du mieux qu’il lui était possible ; mais cela ne servait qu’à enflammer davantage mon désir de les voir. Finalement, pour abréger l’histoire de ma perdition, j’avoue que je priai et suppliai mon frère, et plût à Dieu que je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable !… » À ces mots la jeune fille se remit à pleurer. Le majordome lui dit : « Veuillez poursuivre, madame, et achevez de nous dire ce qui vous est arrivé, car vos paroles et vos larmes nous tiennent tous en suspens. — Peu de paroles me restent à dire, répondit la demoiselle, quoiqu’il me reste bien des larmes à pleurer, car les fantaisies imprudentes et mal placées ne peuvent amener que des mécomptes et des expiations comme celle-ci. »
Les charmes de la jeune personne avaient frappé le maître d’hôtel jusqu’au fond de l’âme ; il approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder encore une fois, et il lui sembla que ce n’étaient point des pleurs qui coulaient de ses yeux, mais des gouttes de la rosée des prés, et même il les élevait jusqu’au rang des perles orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que son malheur ne fût pas si grand que le témoignaient ses soupirs et ses larmes. Quant au gouverneur, il se désespérait des retards que mettait la jeune fille à conter son histoire, et il lui dit de ne pas les tenir davantage en suspens, qu’il était tard, et qu’il restait encore une grande partie de la ville à parcourir. Elle reprit, en s’interrompant par des sanglots et des soupirs entrecoupés : « Toute ma disgrâce, toute mon infortune, se réduisent à ce que je priai mon frère de m’habiller en homme avec un de ses habillements, et de me faire sortir une nuit pour voir toute la ville, pendant que notre père dormirait. Importuné de mes prières, il finit par céder à mon désir ; il me mit cet habillement, en prit un autre à moi qui lui va comme s’il était fait pour lui ; car mon frère n’a pas encore un poil de barbe, et ressemble tout à fait à une jolie fille ; et cette nuit, il doit y avoir à peu près une heure, nous sommes sortis de chez nous ; puis, toujours conduits par notre dessein imprudent et désordonné, nous avons fait tout le tour du pays ; mais quand nous voulions revenir à la maison, nous avons vu venir une grande troupe de gens ; et mon frère m’a dit : « Sœur, ce doit être le guet, prends tes jambes à ton cou, et suis-moi en courant ; car, si l’on nous reconnaît, nous aurons à nous en repentir. » En disant cela, il tourna les talons, et se mit, non pas à courir, mais à voler. Pour moi, au bout de six pas, je tombai, tant j’étais effrayée ; alors arriva un agent de la justice, qui me conduisit devant vos grâces, où je suis toute honteuse de paraître fantasque et dévergondée en présence de tant de monde. — Enfin, madame, dit Sancho, il ne vous est pas arrivé d’autre mésaventure, et ce n’est point la jalousie, comme vous le disiez au commencement de votre récit, qui vous a fait quitter votre maison ? — Il ne m’est rien arrivé de plus, reprit-elle, et ce n’est pas la jalousie qui m’a fait sortir, mais seulement l’envie de voir le monde, laquelle n’allait pas plus loin que de voir les rues de ce pays. » Ce qui acheva de confirmer que la jeune personne disait vrai, ce fut que des archers arrivèrent, amenant son frère prisonnier. L’un d’eux l’avait atteint lorsqu’il fuyait en avant de sa sœur. Il ne portait qu’une jupe de riche étoffe, et un mantelet de damas bleu avec des franges d’or fin ; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres cheveux, qui semblaient des bagues d’or, tant ils étaient blonds et frisés.
Le gouverneur, le majordome et le maître d’hôtel, l’ayant pris à part, lui demandèrent, sans que sa sœur entendît leur conversation, pourquoi il se trouvait en ce costume ; et lui, avec non moins d’embarras et de honte, conta justement ce que sa sœur avait déjà conté : ce qui causa une joie extrême à l’amoureux maître d’hôtel. Mais le gouverneur dit aux deux jeunes gens : « Assurément, seigneurs, voilà un fier enfantillage ; et pour raconter une sottise et une témérité de cette espèce, il ne fallait pas tant de soupirs et de larmes. En disant « nous sommes un tel et une telle, nous avons fait une escapade de chez nos parents au moyen de telle invention, mais seulement par curiosité et sans aucun autre dessein, » l’histoire était dite, sans qu’il fût besoin de gémissements et de pleurnicheries. — Cela est bien vrai, répondit la jeune fille, mais vos grâces sauront que le trouble où j’étais a été si fort qu’il ne m’a pas laissée me conduire comme je l’aurais dû. — Le mal n’est pas grand, reprit Sancho, partons ; nous allons vous ramener chez votre père, qui ne se sera peut-être pas aperçu de votre absence, mais ne vous montrez pas désormais si enfants et si désireux de voir le monde. Fille de bon renom, la jambe cassée et à la maison ; la femme et la poule se perdent à vouloir trotter, et celle qui a le désir de voir n’a pas moins le désir d’être vue ; et je n’en dis pas davantage. »
Le jeune homme remercia le gouverneur de la grâce qu’il voulait bien leur faire en les conduisant chez eux, et tout le cortège s’achemina vers leur maison, qui n’était pas fort loin de là. Dès qu’on fut arrivé, le frère jeta un petit caillou contre une fenêtre basse ; aussitôt une servante, qui était à les attendre, descendit, leur ouvrit la porte, et ils entrèrent tous deux, laissant les spectateurs non moins étonnés de leur bonne mine que du désir qu’ils avaient eu de voir le monde de nuit, et sans sortir du pays. Mais on attribuait cette fantaisie à l’inexpérience de leur âge. Le maître d’hôtel resta le cœur percé d’outre en outre, et se proposa de demander, dès le lendemain, la jeune personne pour femme à son père, bien assuré qu’on ne la lui refuserait pas, puisqu’il était attaché à la personne du duc. Sancho même eut quelque désir et quelque intention de marier le jeune homme à sa fille Sanchica. Il résolut aussi de mettre, à son temps, la chose en œuvre, se persuadant qu’à la fille d’un gouverneur aucun mari ne pouvait être refusé. Ainsi se termina la ronde de cette nuit ; et, deux jours après, le gouvernement, avec la chute duquel tombèrent et s’écroulèrent tous ses projets, comme on le verra plus loin.
CHAPITRE L. Où l’on déclare quels étaient les enchanteurs et les bourreaux qui avaient fouetté la duègne, pincé et égratigné Don Quichotte ; et où l’on raconte l’aventure du page qui porta la lettre à Thérèse Panza, femme de Sancho Panza.
Cid Hamet, ponctuel investigateur des atomes de cette véridique histoire, dit qu’au moment où Doña Rodriguez sortit de sa chambre pour gagner l’appartement de Don Quichotte, une autre duègne, qui couchait à son côté, l’entendit partir, et, comme toutes les duègnes sont curieuses de savoir, d’entendre et de flairer, celle-là se mit à ses trousses, avec tant de silence que la bonne Rodriguez ne s’en aperçut point. Dès que l’autre duègne la vit entrer dans l’appartement de Don Quichotte, pour ne point manquer à la coutume générale qu’ont toutes les duègnes d’être bavardes et rapporteuses, elle alla sur-le-champ conter à sa maîtresse comment Doña Rodriguez s’était introduite chez Don Quichotte. La duchesse le dit au duc, et lui demanda la permission d’aller avec Altisidore voir ce que sa duègne voulait au chevalier. Le duc y consentit, et les deux curieuses s’avancèrent sans bruit, sur la pointe du pied, jusqu’à la porte de sa chambre, si près qu’elles entendaient distinctement tout ce qui s’y disait. Mais quand la duchesse entendit la Rodriguez jeter, comme on dit, dans la rue le secret de ses fontaines, elle ne put se contenir, ni Altisidore non plus. Toutes deux, pleines de colère et altérées de vengeance, se précipitèrent brusquement dans la chambre de Don Quichotte, où elles le criblèrent de blessures d’ongles, et fustigèrent la duègne, comme on l’a raconté : tant les outrages qui s’adressent directement à la beauté et à l’orgueil des femmes éveillent en elles la fureur, et allument dans leur cœur le désir de la vengeance ! La duchesse conta au duc ce qui s’était passé, ce dont il s’amusa beaucoup ; puis, persistant dans l’intention de se divertir et de prendre ses ébats à l’occasion de Don Quichotte, elle dépêcha le page qui avait représenté Dulcinée dans la cérémonie de son désenchantement (chose que Sancho Panza oubliait de reste au milieu des occupations de son gouvernement), à Thérèse Panza, femme de celui-ci, avec la lettre du mari et une autre de sa propre main, ainsi qu’un grand collier de corail en présent.
Or, l’histoire dit que le page était fort éveillé, fort égrillard ; et, dans le désir de plaire à ses maîtres, il partit de bon cœur pour le village de Sancho. Quand il fut près d’y entrer, il vit une quantité de femmes qui lavaient dans un ruisseau, et il les pria de lui dire si dans ce village demeurait une femme appelée Thérèse Panza, femme d’un certain Sancho Panza, écuyer d’un chevalier qu’on appelait Don Quichotte de la Manche. À cette question, une jeune fille qui lavait se leva tout debout, et dit : « Cette Thérèse Panza, c’est ma mère, et ce Sancho, c’est mon seigneur père, et ce chevalier, c’est notre maître. — Eh bien, venez, mademoiselle, dit le page, et conduisez-moi près de votre mère, car je lui apporte une lettre et un cadeau de ce seigneur votre père. — Bien volontiers, mon bon seigneur, » répondit la jeune fille, qui paraissait avoir environ quatorze ans ; puis, laissant à l’une de ses compagnes le linge qu’elle lavait, sans se coiffer ni se chausser, car elle était jambes nues et les cheveux au vent, elle se mit à sauter devant la monture du page. « Venez, venez, dit-elle, notre maison est tout à l’entrée du pays, et ma mère y est, bien triste de n’avoir pas appris depuis longtemps des nouvelles de mon seigneur père. — Oh bien ! je lui en apporte de si bonnes, reprit le page, qu’elle peut en rendre grâce à Dieu. »
À la fin, en sautant, courant et gambadant, la jeune fille arriva dans le village, et, avant d’entrer à la maison, elle se mit à crier de la porte : « Sortez, mère Thérèse, sortez, sortez vite ; voici un seigneur qui apporte des lettres de mon bon père, et d’autres choses encore. » À ces cris parut Thérèse Panza, filant une quenouille d’étoupe, et vêtue d’un jupon de serge brune, qui paraissait, tant il était court, avoir été coupé sous le bas des reins, avec un petit corsage également brun, et une chemise à bavette. Elle n’était pas très-vieille, bien qu’elle parût passer la quarantaine ; mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Quand elle vit sa fille et le page à cheval : « Qu’est-ce que cela, fille ? s’écria-t-elle, et quel est ce seigneur ? — C’est un serviteur de madame Doña Teresa Panza, » répondit le page. Et tout en parlant, il se jeta à bas de sa monture, et s’en alla très-humblement se mettre à deux genoux devant dame Thérèse, en lui disant : « Que votre grâce veuille bien me donner ses mains à baiser, madame Doña Teresa, en qualité de femme légitime et particulière du seigneur Don Sancho Panza, propre gouverneur de l’île Barataria. — Ah ! seigneur mon Dieu ! s’écria Thérèse, ôtez-vous de là, et n’en faites rien. Je ne suis pas dame le moins du monde, mais une pauvre paysanne, fille d’un piocheur de terre, et femme d’un écuyer errant, mais non d’aucun gouverneur. — Votre grâce, répondit le page, est la très-digne femme d’un gouverneur archi-dignissime ; et, pour preuve de cette vérité, veuillez recevoir cette lettre et ce présent. » À l’instant il tira de sa poche un collier de corail avec des agrafes d’or ; et le lui passant au cou : « Cette lettre, dit-il, est du seigneur gouverneur ; cette autre-ci et ce collier de corail viennent de madame la duchesse, qui m’envoie auprès de votre grâce. » Thérèse resta pétrifiée, et sa fille ni plus ni moins. La petite dit alors : « Qu’on me tue si notre seigneur et maître Don Quichotte n’est pas là au travers. C’est lui qui aura donné à papa le gouvernement ou le comté qu’il lui avait tant de fois promis. — Justement, reprit le page, c’est à la faveur du seigneur Don Quichotte que le seigneur Sancho est maintenant gouverneur de l’île Barataria, comme vous le verrez par cette lettre. — Faites-moi le plaisir de la lire, seigneur gentilhomme, dit Thérèse ; car, bien que je sache filer, je ne sais pas lire un brin. — Ni moi non plus, ajouta Sanchica ; mais, attendez un peu, je vais aller chercher quelqu’un qui puisse la lire, soit le curé lui-même, soit le bachelier Samson Carrasco ; ils viendront bien volontiers pour savoir des nouvelles de mon père. — Il n’est besoin d’aller chercher personne, reprit le page ; je ne sais pas filer, mais je sais lire, et je la lirai bien. »