L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 36)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En effet, il la lut toute entière, et, comme elle est rapportée plus haut, on ne la répète point ici. Ensuite il en prit une autre, celle de la duchesse, qui était conçue en ces termes :

« Amie Thérèse, les belles qualités de cœur et d’esprit de votre mari Sancho m’ont engagée et obligée même à prier le duc, mon mari, qu’il lui donnât le gouvernement d’une île, parmi toutes celles qu’il possède. J’ai appris qu’il gouverne comme un aigle, ce qui me réjouit fort, et le duc, mon seigneur, par conséquent ; je rends mille grâces au Ciel de ne m’être pas trompée quand je l’ai choisi pour ce gouvernement ; car je veux que madame Thérèse sache bien qu’il est très-difficile de trouver un bon gouverneur dans le monde, et que Dieu me fasse aussi bonne que Sancho gouverne bien. Je vous envoie, ma chère, un collier de corail avec des agrafes d’or. J’aurais désiré qu’il fût de perles orientales ; mais, comme dit le proverbe, qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra pour nous connaître, pour nous visiter, et Dieu sait alors ce qui arrivera. Faites mes compliments à Sanchica votre fille, et dites-lui de ma part qu’elle se tienne prête ; je veux la marier hautement quand elle y pensera le moins. On dit que, dans votre village, il y a de gros glands doux. Envoyez-m’en jusqu’à deux douzaines ; j’en ferai grand cas, venant de votre main. Écrivez-moi longuement, pour me donner des nouvelles de votre santé, de votre bien-être ; si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à parler, et vous serez servie à bouche que veux-tu. Que Dieu vous garde ! De cet endroit, votre amie qui vous aime bien,

« La Duchesse. »

« Ah, bon Dieu ! s’écria Thérèse, quand elle eut entendu la lettre ; quelle bonne dame ! qu’elle est humble et sans façon ! Ah ! c’est avec de telles dames que je veux qu’on m’enterre, et non avec les femmes d’hidalgos qu’on voit dans ce village, qui s’imaginent, parce qu’elles sont nobles, que le vent ne doit point les toucher, et qui vont à l’église avec autant de morgue et d’orgueil que si c’étaient des reines, si bien qu’elles se croiraient déshonorées de regarder une paysanne en face. Voyez un peu comme cette bonne dame, toute duchesse qu’elle est, m’appelle son amie, et me traite comme si j’étais son égale : Dieu veuille que je la voie égale au plus haut clocher qu’il y ait dans toute la Manche ! Et quant aux glands doux, mon bon seigneur, j’en enverrai un boisseau à sa seigneurie, et de si gros qu’on pourra les venir voir par curiosité. Pour à présent, Sanchica, veille à bien régaler ce seigneur. Prends soin de ce cheval, va chercher des œufs à l’écurie, coupe du lard à foison, et faisons-le dîner comme un prince, car les bonnes nouvelles qu’il apporte et la bonne mine qu’il a méritent bien tout ce que nous ferons. En attendant, je sortirai pour apprendre aux voisines notre bonne aventure, ainsi qu’à monsieur le curé et au barbier maître Nicolas, qui étaient et qui sont encore si bons amis de ton père. — Oui, mère, oui, je le ferai, répondit Sanchica ; mais faites bien attention que vous me donnerez la moitié de ce collier, car je ne crois pas madame la duchesse assez niaise pour vous l’envoyer tout entier à vous seule. — Il est tout pour toi, fille, répliqua Thérèse, mais laisse-moi le porter quelques jours à mon cou ; car, en vérité, il me semble qu’il me réjouit le cœur. — Vous allez encore vous réjouir, reprit le page, quand vous verrez le paquet qui vient dans ce porte-manteau. C’est un habillement de drap fin que le gouverneur n’a porté qu’un jour à la chasse, et qu’il envoie tout complet pour mademoiselle Sanchica. — Qu’il vive mille années ! s’écria Sanchica, et celui qui l’apporte aussi bien, et même deux mille si c’est nécessaire ! »

En ce moment, Thérèse sortit de sa maison, les lettres à la main et le collier au cou. Elle s’en allait, frappant les lettres du revers des doigts, comme si c’eût été un tambour de basque. Ayant, par hasard, rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à danser et à dire : « Par ma foi, maintenant qu’il n’y a plus de parent pauvre, nous tenons un petit gouvernement. Que la plus huppée des femmes d’hidalgos vienne se frotter à moi, je la relancerai de la bonne façon. — Qu’est-ce que cela, Thérèse Panza ? dit le curé ; quelles sont ces folies, et quels papiers sont-ce là ? — La folie n’est autre, répondit-elle, sinon que ces lettres sont de duchesses et de gouverneurs, et que ce collier que je porte au cou est de fin corail, que les Ave Maria et les Pater noster sont en or battu, et que je suis gouvernante. — Que Dieu vous entende ! Thérèse, dit le bachelier, car nous ne vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous dites. — C’est là que vous pourrez le voir, répliqua Thérèse », en leur remettant les lettres. Le curé les lut de manière que Samson Carrasco les entendît, puis Samson et le curé se regardèrent l’un l’autre, comme fort étonnés de ce qu’ils avaient lu. Enfin le bachelier demanda qui avait apporté ces lettres. Thérèse répondit qu’ils n’avaient qu’à venir à sa maison, qu’ils y verraient le messager, qui était un jeune garçon beau comme un archange, et qui lui apportait un autre présent plus riche encore que celui-là. Le curé lui ôta le collier du cou, mania et regarda les grains de corail, et, s’assurant qu’ils étaient fins, il s’étonna de nouveau. « Par la soutane que je porte ! s’écria-t-il, je ne sais que dire ni que penser de ces lettres et de ces présents. D’un côté, je vois et je touche la finesse de ce corail ; et, de l’autre, je lis qu’une duchesse envoie demander deux douzaines de glands. — Arrangez cela comme vous pourrez, dit alors Carrasco. Mais allons un peu voir le porteur de ces dépêches ; nous le questionnerons pour tirer au clair les difficultés qui nous embarrassent. »

Tous deux se mirent en marche, et Thérèse revint avec eux. Ils trouvèrent le page criblant un peu d’orge pour sa monture, et Sanchica coupant une tranche de lard pour la flanquer d’œufs dans la poêle, et donner de quoi dîner au page, dont la bonne mine et l’équipage galant plurent beaucoup aux deux amis. Après qu’ils l’eurent poliment salué, et qu’il les eut salués à son tour, Samson le pria de leur donner des nouvelles aussi bien de Don Quichotte que de Sancho Panza ; « Car, ajouta-t-il, quoique nous ayons lu les lettres de Sancho et de madame la duchesse, nous sommes toujours dans le même embarras, et nous ne pouvons parvenir à deviner ce que peut être cette histoire du gouvernement de Sancho, et surtout d’une île, puisque toutes ou presque toutes les îles qui sont dans la mer Méditerranée appartiennent à sa majesté. » Le page répondit : « Que le seigneur Sancho Panza soit gouverneur, il n’y a pas à en douter. Que ce soit une île ou non qu’il gouverne, je ne me mêle point de cela. Il suffit que ce soit un bourg de plus de mille habitants. Quant à l’affaire des glands doux, je dis que madame la duchesse est si simple et si humble, qu’elle n’envoie pas seulement demander des glands à une paysanne, mais qu’il lui arrive d’envoyer demander à une voisine de lui prêter un peigne. Car il faut que vos grâces se persuadent que nos dames d’Aragon, bien que si nobles et de si haut rang, ne sont pas aussi fières et aussi pointilleuses que les dames de Castille ; elles traitent les gens avec moins de façon. »

Au milieu de cette conversation, Sanchica accourut avec un panier d’œufs, et demanda au page : « Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur père porte des hauts-de-chausses depuis qu’il est gouverneur ? — Je n’y ai pas fait attention, répondit le page ; mais, en effet, il doit en porter. — Ah, bon Dieu ! repartit Sanchica, qu’il fera bon voir mon père en pet-en-l’air ! N’est-il pas drôle que, depuis que je suis née, j’aie envie de voir mon père avec des hauts-de-chausses ? — Comment donc, si votre grâce le verra culotté de la sorte ! répondit le page. Pardieu ! il est en passe de voyager bientôt avec un masque sur le nez, pour peu que le gouvernement lui dure seulement deux mois. »

Le curé et le bachelier virent bien que le page parlait en se gaussant. Mais la finesse du corail, et l’habit de chasse qu’envoyait Sancho (car Thérèse le leur avait déjà montré), renversaient toutes leurs idées. Ils n’en rirent pas moins de l’envie de Sanchica, et plus encore, quand Thérèse se mit à dire : « Monsieur le curé, tâchez de savoir par ici quelqu’un qui aille à Madrid ou à Tolède, pour que je fasse acheter un vertugadin rond, fait et parfait, qui soit à la mode, et des meilleurs qu’il y ait. En vérité, en vérité, il faut que je fasse honneur au gouvernement de mon mari, en tout ce qui me sera possible ; et même, si je me fâche, j’irai tomber à la cour, et me planter en carrosse comme toutes les autres, car enfin, celle qui a un mari gouverneur peut bien se donner un carrosse et en faire la dépense. — Comment donc, mère ! s’écria Sanchica. Plût à Dieu que ce fût aujourd’hui plutôt que demain, quand même on dirait en me voyant assise dans ce carrosse, à côté de madame ma mère : « Tiens ! voyez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d’ail, comme elle s’étale dans son carrosse, tout de même que si c’était une papesse ! » Mais ça m’est égal ; qu’ils pataugent dans la boue, et que j’aille en mon carrosse les pieds levés de terre. Maudites soient dans cette vie et dans l’autre autant de mauvaises langues qu’il y en a dans le monde ; pourvu que j’aille pieds chauds, je laisse rire les badauds. Est-ce que je dis bien, ma mère ? — Comment, si tu dis bien, ma fille ! répondit Thérèse. Tous ces bonheurs et de plus grands encore, mon bon Sancho me les a prophétisés ; et tu verras, fille, qu’il ne s’arrêtera pas avant de me faire comtesse. Tout est de commencer à ce que le bonheur nous vienne ; et j’ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est aussi bien celui des proverbes que le tien : Quand on te donnera la génisse, mets-lui la corde au cou ; quand on te donnera un gouvernement, prends-le ; un comté, attrape-le ; et quand on te dira tiens, tiens, avec un beau cadeau, saute dessus. Sinon, endormez-vous, et ne répondez pas aux bonheurs et aux bonnes fortunes qui viennent frapper à la porte de votre maison ! — Eh ! qu’est-ce que ça me fait, à moi, reprit Sanchica, que le premier venu dise en me voyant hautaine et dédaigneuse : Le chien s’est vu en culottes de lin, et il n’a plus connu son compagnon. » Quand le curé entendit cela : « Je ne puis, s’écria-t-il, m’empêcher de croire que tous les gens de cette famille des Panza sont nés chacun avec un sac de proverbes dans le corps ; je n’en ai pas vu un seul qui ne les verse et ne les répande à toute heure et à tous propos. — Cela est bien vrai, ajouta le page, car le seigneur gouverneur Sancho en dit à chaque pas, et, quoiqu’un bon nombre ne viennent pas fort à point, cependant ils plaisent, et madame la duchesse, ainsi que son mari, en font le plus grand cas. — Comment, seigneur, reprit le bachelier, votre grâce persiste à nous donner comme vrai le gouvernement de Sancho, et à soutenir qu’il y a duchesse au monde qui lui écrive et lui envoie des présents ? Pour nous, bien que nous touchions les présents et que nous ayons lu les lettres, nous n’en croyons rien, et nous pensons qu’il y a là quelque histoire de Don Quichotte, notre compatriote, qui s’imagine que tout se fait par voie d’enchantement. Aussi dirais-je volontiers que je veux toucher et palper votre grâce pour voir si c’est un ambassadeur fantastique, ou bien un homme de chair et d’os. — Tout ce que je sais de moi, seigneur, répondit le page, c’est que je suis ambassadeur véritable, que le seigneur Sancho Panza est gouverneur effectif, et que messeigneurs le duc et la duchesse peuvent donner, et ont en effet donné le gouvernement en question, et de plus, à ce que j’ai ouï dire, que le susdit Sancho Panza s’y conduit miraculeusement. S’il y a enchantement ou non dans tout cela, vos grâces peuvent en disputer entre elles. Pour moi, je ne sais rien autre chose, et j’en jure par la vie de mes père et mère que j’ai encore en bonne santé, et que je chéris tendrement. — Allons, cela pourra bien être ainsi, répliqua le bachelier ; cependant dubitat Augustinus. — Doutez tout à votre aise, répondit le page ; mais la vérité est ce que j’ai dit ; c’est elle qui doit toujours surnager au-dessus du mensonge, comme l’huile au-dessus de l’eau. Sinon, operibus credite, et non verbis ; quelqu’un de vous n’a qu’à s’en venir avec moi, il verra par les yeux ce qu’il ne veut pas croire par les oreilles. — C’est moi que regarde ce voyage, s’écria Sanchica. Emmenez-moi, seigneur, sur la croupe de votre bidet, j’irai bien volontiers faire visite à mon seigneur père. — Les filles des gouverneurs, répondit le page, ne doivent pas aller toutes seules par les grandes routes, mais accompagnées de carrosses, de litières et d’un grand nombre de serviteurs. — Pardieu ! repartit Sanchica, je m’en irai aussi bien sur une bourrique que dans un coche. Ah ! vous avez joliment trouvé la mijaurée et la sainte nitouche ! — Tais-toi, petite fille, s’écria Thérèse ; tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur est dans le vrai de la chose. Tel le temps, tel le traitement ; quand c’était Sancho, Sancha ; et quand c’est le gouverneur, grande dame ; et je ne sais si je dis chose qui vaille. — Plus dit dame Thérèse qu’elle ne pense, reprit le page ; mais qu’on me donne à dîner, et qu’on me dépêche vite, car je compte m’en retourner dès ce soir. — Votre grâce, dit aussitôt le curé, viendra faire pénitence avec moi, car dame Thérèse a plus de bonne volonté que de bonnes nippes pour servir un si digne hôte. »

Le page refusa d’abord ; mais enfin il dut céder pour se trouver mieux, et le curé l’emmena de fort bon cœur, satisfait d’avoir le temps de le questionner à son aise sur Don Quichotte et ses prouesses. Le bachelier s’offrit à écrire les réponses de Thérèse ; mais elle ne voulut pas qu’il se mêlât de ses affaires, car elle le tenait pour un peu goguenard. Elle aima mieux donner une galette et deux œufs à un moinillon, qui savait écrire, et qui lui écrivit deux lettres, l’une pour son mari, l’autre pour la duchesse, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvaises que contienne cette grande histoire, comme on le verra dans la suite.

CHAPITRE LI. Des progrès du gouvernement de Sancho Panza, ainsi que d’autres événements tels quels.

Le jour vint après la nuit de la ronde du gouverneur, nuit que le maître d’hôtel avait passée sans dormir, l’esprit tout occupé du visage et des attraits de la jeune fille déguisée. Le majordome en employa le reste à écrire à ses maîtres ce que faisait et disait Sancho Panza, aussi surpris de ses faits que de ses dires, car il entrait dans ses paroles et dans ses actions comme un mélange d’esprit et de bêtise. Enfin le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur Pédro Récio, on le fit déjeuner avec un peu de conserve et quatre gorgées d’eau froide, chose que Sancho eût volontiers troquée pour un quignon de pain et une grappe de raisin. Mais, voyant qu’il fallait faire de nécessité vertu, il en passa par là, à la grande douleur de son âme et à la grande fatigue de son estomac ; Pédro Récio lui faisant croire que les mets légers et délicats avivent l’esprit, ce qui convient le mieux aux personnages constitués en dignités et chargés de graves emplois, où il faut faire usage, moins des forces corporelles que de celles de l’intelligence. Avec cette belle argutie, le pauvre Sancho souffrait la faim, et si fort, qu’il maudissait, à part lui, le gouvernement, et même celui qui le lui avait donné.

Toutefois, avec sa conserve et sa faim, il se mit à juger ce jour-là ; et la première chose qui s’offrit, ce fut une question que lui fit un étranger, en présence du majordome et de ses autres acolytes. Voici ce qu’il exposa : « Seigneur, une large et profonde rivière séparait deux districts d’une même seigneurie ; et que votre grâce me prête attention, car le cas est important et passablement difficile à résoudre. Je dis donc que sur cette rivière était un pont, et, au bout de ce pont, une potence, ainsi qu’une espèce de salle d’audience où se tenaient d’ordinaire quatre juges chargés d’appliquer la loi qu’avait imposée le seigneur de la rivière, du pont et de la seigneurie ; cette loi était ainsi conçue : « Si quelqu’un passe sur ce pont d’une rive à l’autre, il devra d’abord déclarer par serment où il va et ce qu’il va faire. S’il dit vrai, qu’on le laisse passer ; s’il ment, qu’il meure pendu à la potence, sans aucune rémission. » Cette loi connue, ainsi que sa rigoureuse condition, beaucoup de gens passaient néanmoins, et, à ce qu’ils déclaraient sous serment, on reconnaissait s’ils disaient la vérité ; et les juges, dans ce cas, les laissaient passer librement. Or, il arriva qu’un homme auquel on demandait sa déclaration prêta serment, et dit : « Par le serment que je viens de faire, je jure que je vais mourir à cette potence, et non à autre chose. » Les juges réfléchirent à cette déclaration et se dirent : « Si nous laissons librement passer cet homme, il a menti à son serment, et, selon la loi, il doit mourir ; mais si nous le pendons, il a juré qu’il allait mourir à cette potence, et, suivant la même loi, ayant dit vrai, il doit rester libre. » On demande à votre grâce, seigneur gouverneur, ce que feront les juges de cet homme, car ils sont encore à cette heure dans le doute et l’indécision. Comme ils ont eu connaissance de la finesse et de l’élévation d’entendement que déploie votre grâce, ils m’ont envoyé supplier de leur part votre grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé. »

— Assurément, répondit Sancho, ces seigneurs juges qui vous ont envoyé près de moi auraient fort bien pu s’en épargner la peine, car je suis un homme qui ai plus d’épaisseur de chair que de finesse d’esprit. Cependant, répétez-moi une autre fois l’affaire, de manière que je l’entende bien ; peut-être ensuite pourrais-je trouver le joint. » Le questionneur répéta une et deux fois ce qu’il avait d’abord exposé. Sancho dit alors :

« À mon avis, je vais bâcler cette affaire en un tour de main, et voici comment : cet homme jure qu’il va mourir à la potence, n’est-ce pas ? et, s’il meurt, il aura dit la vérité, et, d’après la loi, il mérite d’être libre et de passer le pont ? mais si on ne le pend pas, il aura dit un mensonge sous serment, et, d’après la même loi, il mérite d’être pendu ? — C’est cela même, comme dit le seigneur gouverneur, reprit le messager, et quant à la parfaite intelligence du cas, il n’y a plus à douter ni à questionner. — Je dis donc à présent, répliqua Sancho, que de cet homme on laisse passer la partie qui a dit vrai, et qu’on pende la partie qui a dit faux ; de cette manière s’accomplira au pied de la lettre la condition du passage. — Mais, seigneur gouverneur, repartit le porteur de question, il sera nécessaire qu’on coupe cet homme en deux parties, la menteuse et la véridique, et si on le coupe en deux, il faudra bien qu’il meure. Ainsi l’on n’aura rien obtenu de ce qu’exige la loi, qui doit pourtant s’accomplir de toute nécessité. — Venez ici, seigneur brave homme, répondit Sancho. Ce passager dont vous parlez, ou je ne suis qu’une cruche, ou a précisément autant de raison pour mourir que pour passer le pont ; car, si la vérité le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu’il en est ainsi, mon avis est que vous disiez à ces messieurs qui vous envoient près de moi, que les raisons de le condamner ou de l’absoudre étant égales dans les plateaux de la balance, ils n’ont qu’à le laisser passer, car il vaut toujours mieux faire le bien que le mal ; et cela, je le donnerais signé de mon nom, si je savais signer. D’ailleurs, je n’ai point, dans ce cas-ci, parlé de mon cru ; mais il m’est revenu à la mémoire un précepte que, parmi beaucoup d’autres, me donna mon maître Don Quichotte, la nuit avant que je vinsse être gouverneur de cette île ; lequel précepte fut que, quand la justice serait douteuse, je n’avais qu’à pencher vers la miséricorde et à m’y tenir. Dieu a permis que je m’en souvinsse à présent, parce qu’il va comme au moule à cette affaire. — Oh ! certainement, ajouta le majordome, et je tiens, quant à moi, que Lycurgue lui-même, celui qui donna des lois aux Lacédémoniens, n’aurait pu rendre une meilleure sentence que celle qu’a rendue le grand Sancho Panza. Finissons là l’audience de ce matin, et je vais donner ordre que le seigneur gouverneur dîne tout à son aise. — C’est là ce que je demande, et vogue la galère ! s’écria Sancho ; qu’on me donne à manger, et puis qu’on fasse pleuvoir sur moi des cas et des questions ; je me charge de les éclaircir à vol d’oiseau. »

Le majordome tint parole, car il se faisait un vrai cas de conscience de tuer de faim un si discret gouverneur. D’ailleurs, il pensait en finir avec lui cette nuit même, en lui jouant le dernier tour qu’il avait mission de lui jouer.

Or, il arriva qu’après que Sancho eut dîné ce jour-là contre les règles et les aphorismes du docteur Tirtéafuéra, au moment du dessert entra un courrier avec une lettre de Don Quichotte pour le gouverneur. Sancho donna l’ordre au secrétaire de la lire d’abord tout bas, et de la lire ensuite à voix haute, s’il n’y voyait rien qui méritât le secret. Le secrétaire obéit, et quand il eut parcouru la lettre : « On peut bien la lire à haute voix, dit-il, car ce qu’écrit à votre grâce le seigneur Don Quichotte mérite d’être gravé en lettres d’or ; le voici :

LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE À SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE L’ÎLE BARATARIA.

« Quand je m’attendais à recevoir des nouvelles de tes étourderies et de tes impertinences, ami Sancho, j’en ai reçu de ta sage conduite ; de quoi j’ai rendu de particulières actions de grâces au ciel, qui sait élever le pauvre du fumier, et des sots faire des gens d’esprit. On m’annonce que tu gouvernes comme si tu étais un homme, et que tu es homme comme si tu étais une brute, tant tu te traites avec humilité. Mais je veux te faire observer, Sancho, que maintes fois il convient, il est nécessaire, pour l’autorité de l’office, d’aller contre l’humilité du cœur ; car la parure de la personne qui est élevée à de graves emplois doit être conforme à ce qu’ils exigent, et non à la mesure où le fait pencher son humilité naturelle. Habille-toi bien : un bâton paré ne paraît plus un bâton. Je ne dis pas que tu portes des joyaux et des dentelles, ni, qu’étant magistrat, tu t’habilles en militaire ; mais que tu te pares avec l’habit que requiert ton office, en le portant propre et bien tenu. Pour gagner l’affection du pays que tu gouvernes, tu dois, entre autres, faire deux choses : l’une, être affable et poli avec tout le monde, c’est ce que je t’ai déjà dit une fois ; l’autre, veiller à l’abondance des approvisionnements : il n’y a rien qui fatigue plus le cœur du pauvre que la disette et la faim.

» Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d’ordonnances ; si tu en fais, tâche qu’elles soient bonnes, et surtout qu’on les observe et qu’on les exécute ; car les ordonnances qu’on n’observe point sont comme si elles n’étaient pas rendues ; au contraire, elles laissent entendre que le prince, qui eut assez de sagesse et d’autorité pour les rendre, n’a pas assez de force et de courage pour les faire exécuter. Or, les lois qui doivent effrayer, et qui restent sans exécution, finissent par être comme le soliveau, roi des grenouilles, qui les épouvantait dans l’origine, et qu’elles méprisèrent avec le temps jusqu’à lui monter dessus.

» Sois comme une mère pour les vertus, comme une marâtre pour les vices. Ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et choisis le milieu entre ces deux extrêmes ; c’est là qu’est le vrai point de la discrétion. Visite les prisons, les boucheries, les marchés ; la présence du gouverneur dans ces endroits est d’une haute importance. — Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leurs affaires. — Sois un épouvantail pour les bouchers et pour les revendeurs, afin qu’ils donnent le juste poids. — Garde-toi bien de te montrer, si tu l’étais par hasard, ce que je ne crois pas, avaricieux, gourmand, ou adonné aux femmes ; car dès qu’on saurait dans le pays, surtout ceux qui ont affaire à toi, quelle est ton inclination bien déterminée, on te battrait en brèche par ce côté, jusqu’à t’abattre dans les profondeurs de la perdition. — Lis et relis, passe et repasse les conseils et les instructions que je t’ai donnés par écrit avant que tu ne partisses pour ton gouvernement ; tu verras, si tu les observes, que tu y trouveras un aide qui te fera supporter les travaux et les obstacles que les gouverneurs rencontrent à chaque pas. — Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard ; car l’ingratitude est fille de l’orgueil, et l’un des plus grands péchés que l’on connaisse. L’homme qui est reconnaissant envers ceux qui lui font du bien témoigne qu’il le sera de même envers Dieu, dont il a reçu et reçoit sans cesse tant de faveurs.

» Madame la duchesse a dépêché un exprès, avec ton habit de chasse et un autre présent, à ta femme Thérèse Panza ; nous attendons à chaque instant la réponse. J’ai été quelque peu indisposé de certaines égratignures de chats qui me sont arrivées, et dont mon nez ne s’est pas trouvé fort bien ; mais ce n’a rien été ; s’il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il y en a d’autres qui me protègent. Fais-moi savoir si le majordome qui t’accompagne a pris quelque part aux actions de la Trifaldi, comme tu l’avais soupçonné. De tout ce qui t’arrivera tu me donneras avis, puisque la distance est si courte ; d’ailleurs, je pense bientôt quitter cette vie oisive où je languis ; car je ne suis pas né pour elle. Une affaire s’est présentée, qui doit, j’imagine, me faire tomber dans la disgrâce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout, car enfin, enfin, je dois obéir plutôt aux devoirs de ma profession qu’à leur bon plaisir, suivant cet adage : Amicus Plato, sed magis amica veritas. Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que tu es gouverneur, tu l’auras appris. À Dieu, et qu’il te préserve de ce que personne te porte compassion.

» Ton ami,

» Don Quichotte de la Manche. »

Sancho écouta très-attentivement cette lettre, qui fut louée, vantée et tenue pour fort judicieuse par ceux qui en avaient entendu la lecture. Puis il se leva de table, appela le secrétaire, et alla s’enfermer avec lui dans sa chambre, voulant, sans plus tarder, répondre à son seigneur Don Quichotte. Il dit au secrétaire d’écrire ce qu’il lui dicterait, sans ajouter ni retrancher la moindre chose. L’autre obéit, et la lettre en réponse fut ainsi conçue.

LETTRE DE SANCHO PANZA À DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.

« L’occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n’ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles ; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y remédier. Je dis cela, seigneur de mon âme, pour que votre grâce ne s’épouvante point si, jusqu’à présent, je ne l’ai pas informée de ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, où j’ai plus faim que quand nous errions tous deux dans les forêts et les déserts.

» Le duc, mon seigneur, m’a écrit l’autre jour en me donnant avis que certains espions étaient entrés dans cette île pour me tuer ; mais, jusqu’à présent, je n’en ai pas découvert d’autres qu’un certain docteur qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu’il en vient. Il s’appelle le docteur Pédro Récio, et il est natif de Tirtéafuéra. Voyez un peu quels noms, et si je ne dois pas craindre de mourir de sa main ! Ce docteur-là dit lui-même, de lui-même, qu’il ne guérit pas les maladies quand on les a, mais qu’il les prévient pour qu’elles ne viennent point. Or, les médecines qu’il emploie sont la diète, et encore la diète jusqu’à mettre les gens en tel état que les os leur percent la peau ; comme si la maigreur n’était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement, il me tue peu à peu de faim, et je me meurs de dépit ; car, lorsque je pensais venir à ce gouvernement pour manger chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile de Hollande et sur des matelas de plumes, voilà que je suis venu faire pénitence comme si j’étais ermite ; et, comme je ne la fais pas de bonne volonté, je pense qu’à la fin, à la fin, il faudra que le diable m’emporte.

» Jusqu’à présent, je n’ai ni touché de revenu, ni reçu de cadeaux, et je ne sais ce que cela veut dire, car on m’a dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette île ont soin, avant d’y entrer, que les gens du pays leur donnent ou prêtent beaucoup d’argent, et, de plus, que c’est une coutume ordinaire à ceux qui vont à d’autres gouvernements, aussi bien qu’à ceux qui viennent à celui-ci.

» Hier soir, en faisant la ronde, j’ai rencontré une très-jolie fille vêtue en homme, et son frère en habit de femme. Mon maître d’hôtel s’est amouraché de la fille, et l’a choisie, dans son imagination, pour sa femme, à ce qu’il dit. Moi, j’ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd’hui, nous causerons de nos idées avec le père des deux jeunes gens, qui est un certain Diégo de la Llana, hidalgo et vieux chrétien autant qu’on peut l’être.

» Je visite les marchés, comme votre grâce me le conseille. Hier, je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fraîches, et je reconnus qu’elle avait mêlé dans un boisseau de noisettes nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et pourries. Je les ai toutes confisquées au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien les distinguer, et je l’ai condamnée à ne plus paraître au marché de quinze jours. On a trouvé que je m’étais vaillamment conduit. Ce que je puis dire à votre grâce, c’est que le bruit court en ce pays qu’il n’y a pas de plus mauvaise engeance que les marchandes des halles, parce qu’elles sont toutes dévergondées, sans honte et sans âme, et je le crois bien, par celles que j’ai vues dans d’autres pays.

» Que madame la duchesse ait écrit à ma femme Thérèse Panza, et lui ait envoyé le présent que dit votre grâce, j’en suis très-satisfait, et je tâcherai de m’en montrer reconnaissant en temps et lieu. Que votre grâce lui baise les mains de ma part, en disant que je dis qu’elle n’a pas jeté son bienfait dans un sac percé, comme elle le verra à l’œuvre. Je ne voudrais pas que votre grâce eût des démêlés et des fâcheries avec mes seigneurs le duc et la duchesse ; car, si votre grâce se brouille avec eux, il est clair que le mal retombera sur moi ; d’ailleurs il ne serait pas bien, puisque votre grâce me donne à moi le conseil d’être reconnaissant, que votre grâce ne le fût pas envers des gens de qui vous avez reçu tant de faveurs, et qui vous ont si bien traité dans leur château.

» Quant aux égratignures de chats, je n’y entends rien ; mais j’imagine que ce doit être quelqu’un des méchants tours qu’ont coutume de jouer à votre grâce les méchants enchanteurs ; je le saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque chose à votre grâce, mais je ne sais que lui envoyer, si ce n’est des canules de seringue ajustées à des vessies, qu’on fait dans cette île à la perfection. Mais si l’office me demeure, je chercherai à vous envoyer quelque chose, des pans ou de la manche. Dans le cas où ma femme Thérèse Panza viendrait à m’écrire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre, car j’ai un très-grand désir d’apprendre un peu l’état de ma maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu délivre votre grâce des enchanteurs malintentionnés, et qu’il me tire en paix et en santé de ce gouvernement, chose dont je doute, car je pense le laisser avec la vie, à la façon dont me traite le docteur Pédro Récio.

» Serviteur de votre grâce,

» Sancho Panza, gouverneur.»

Le secrétaire ferma la lettre, et dépêcha aussitôt le courrier ; puis, les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux la manière de le dépêcher du gouvernement. Sancho passa cette après-dînée à faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu’il imaginait être une île. Il ordonna qu’il n’y eût plus de revendeurs de comestibles dans la république, et qu’on pût y amener du vin de tous les endroits, sous la charge de déclarer le lieu d’où il venait, pour en fixer le prix, suivant sa réputation et sa bonté ; ajoutant que celui qui le mélangerait d’eau, ou en changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le prix de toutes espèces de chaussures, principalement celui des souliers, car il lui sembla qu’il s’élevait démesurément. Il mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient à bride abattue dans la route de l’intérêt. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, de jour ou de nuit. Il ordonna qu’aucun aveugle ne chantât désormais de miracle en complainte, à moins d’être porteur de témoignages authentiques prouvant que ce miracle était vrai, parce qu’il lui semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont faux, au détriment des véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s’ils le sont ; car, à l’ombre d’amputations feintes, ou de plaies postiches, se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il ordonna de si bonnes choses, que ses lois sont encore en vigueur dans ce pays, où on les appelle : Les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.

CHAPITRE LII. Où l’on raconte l’aventure de la seconde duègne Doloride ou Affligée, appelée de son nom Doña Rodriguez.

Cid Hamet raconte que Don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu’il menait dans ce château était tout à fait contraire à l’ordre de chevalerie où il avait fait profession ; il résolut de demander congé au duc et à la duchesse pour s’en aller à Saragosse, dont les fêtes approchaient, et où il pensait bien conquérir l’armure en quoi consiste le prix qu’on y dispute. Un jour qu’étant à table avec ses nobles hôtes, il commençait à mettre en œuvre son dessein, et à leur demander la permission de partir, tout à coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la tête aux pieds. L’une d’elles, s’approchant de Don Quichotte, se jeta à ses genoux, étendue tout de son long, et, la bouche collée aux pieds du chevalier, elle poussait des gémissements si tristes, si profonds, si douloureux, qu’elle porta le trouble dans l’esprit de tous ceux qui la voyaient et l’entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c’était quelque tour que leurs gens voulaient jouer à Don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, gémissait et pleurait, ils furent eux-mêmes en suspens, jusqu’à ce que Don Quichotte attendri la relevât de terre, et lui fit ôter le voile qui couvrait sa figure inondée de larmes. Elle obéit, et montra ce que jamais on n’eût imaginé, car elle découvrit le visage de Doña Rodriguez, la duègne de la maison ; l’autre femme en deuil était sa fille, celle qu’avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise générale pour tous ceux qui connaissaient la duègne, et ses maîtres s’étonnèrent plus que personne ; car, bien qu’ils la tinssent pour une cervelle de bonne pâte, ils ne la croyaient pas niaise à ce point qu’elle fît des folies.

Finalement, Doña Rodriguez, se tournant vers le duc et la duchesse, leur dit humblement : « Que vos excellences veuillent bien m’accorder la permission d’entretenir un peu ce chevalier, parce qu’il en est besoin pour que je sorte heureusement de la méchante affaire où m’a mise la hardiesse d’un vilain malintentionné. » Le duc répondit qu’il la lui donnait, et qu’elle pouvait entretenir le seigneur Don Quichotte sur tout ce qui lui ferait plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur Don Quichotte, ajouta : « Il y a déjà plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai rendu compte du grief et de la perfidie dont un méchant paysan s’est rendu coupable envers ma très-chère et bien-aimée fille, l’infortunée qui est ici présente. Vous m’avez promis de prendre sa cause en main, et de redresser le tort qu’on lui a fait. Maintenant, il vient d’arriver à ma connaissance que vous voulez partir de ce château, en quête des bonnes aventures qu’il plaira à Dieu de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu’avant de vous échapper à travers ces chemins, vous portassiez un défi à ce rustre indompté, et que vous le fissiez épouser ma fille, en accomplissement de la parole qu’il lui a donnée d’être son mari avant d’abuser d’elle. Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice, c’est demander des poires à l’ormeau, à cause de la circonstance que j’ai déjà confiée à votre grâce en toute sincérité. Sur cela, que Notre-Seigneur donne à votre grâce une excellente santé, et qu’il ne nous abandonne point, ma fille et moi. »

À ces propos, Don Quichotte répondit avec beaucoup de gravité et d’emphase : « Bonne duègne, modérez vos larmes, ou pour mieux dire, séchez-les, et épargnez la dépense de vos soupirs. Je prends à ma charge la réparation due à votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas être si facile à croire les promesses d’amoureux, lesquelles sont d’habitude très-légères à faire et très-lourdes à tenir. Ainsi donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur-le-champ en quête de ce garçon dénaturé ; je le trouverai, je le défierai et je le tuerai toute et chaque fois qu’il refusera d’accomplir sa parole ; car la première affaire de ma profession, c’est de pardonner aux humbles et de châtier les superbes, je veux dire de secourir les misérables et d’abattre les persécuteurs. — Il n’est pas besoin, répondit le duc, que votre grâce se donne la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne duègne, et il n’est pas besoin davantage que votre grâce me demande permission de lui porter défi. Je le donne et le tiens pour défié ; et je prends à ma charge de lui faire connaître ce défi et de le lui faire accepter, pour qu’il vienne y répondre lui-même dans ce château, où je donnerai à tous deux le champ libre et sûr, gardant toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et gardant aussi à chacun sa justice, comme y sont obligés tous les princes qui donnent le champ-clos aux combattants, dans les limites de leurs seigneuries. — Avec ce sauf-conduit et la permission de votre grandeur, répliqua Don Quichotte, je dis dès maintenant que, pour cette fois, je renonce aux privilèges de ma noblesse, que je m’abaisse et me nivelle à la roture de l’offenseur, que je me fais son égal, et le rends apte à combattre contre moi. Ainsi donc, quoique absent, je le défie et l’appelle, en raison de ce qu’il a mal fait de tromper cette pauvre fille, qui fut demoiselle et ne l’est plus par sa faute, et pour qu’il tienne la parole qu’il lui a donnée d’être son légitime époux, ou qu’il meure dans le combat. » Aussitôt, tirant un gant de l’une de ses mains, il le jeta au milieu de la salle ; le duc le releva, en répétant qu’il acceptait ce défi au nom de son vassal, et qu’il assignait, pour époque du combat, le sixième jour ; pour champ-clos, la plate-forme du château ; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la lance, l’écu, le harnais à cotte de mailles, avec toutes les autres pièces de l’armure, dûment examinées par les juges du camp, sans fraude, supercherie ni talisman d’aucun genre. « Mais, avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne duègne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur cause entre les mains du seigneur Don Quichotte ; autrement rien ne pourra se faire, et ce défi sera non-avenu. — Moi, je le remets, répondit la duègne. — Et moi aussi, » ajouta la fille tout éplorée, toute honteuse et perdant contenance.

Ces déclarations reçues en bonne forme, tandis que le duc rêvait à ce qu’il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en deuil se retirèrent. La duchesse ordonna qu’on ne les traitât plus désormais comme ses servantes, mais comme des dames aventurières, qui étaient venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un appartement à part, et les servit-on comme des étrangères, à la grande surprise des autres femmes, qui ne savaient où irait aboutir l’extravagance impudente de Doña Rodriguez et de sa malavisée de fille.

On en était là quand, pour achever d’égayer la fête et donner un bon dessert au dîner, entre tout à coup dans la salle le page qui avait porté les lettres et les présents à Thérèse Panza, femme du gouverneur Sancho Panza. Son arrivée réjouit extrêmement le duc et la duchesse, empressés de savoir ce qui lui était arrivé dans son voyage. Ils le questionnèrent aussitôt ; mais le page répondit qu’il ne pouvait s’expliquer devant tant de monde, ni en peu de paroles ; que leurs excellences voulussent donc bien remettre la chose à un entretien particulier, et qu’en attendant elles se divertissent avec ces lettres qu’il leur apportait. Puis, tirant deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse. L’une portait une adresse ainsi conçue : « Lettre pour madame la duchesse une telle, de je ne sais où ; » et l’autre : « À mon mari Sancho Panza, gouverneur de l’île Barataria, à qui Dieu donne plus d’années qu’à moi. »

Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l’ouvrit aussitôt, la parcourut d’abord seule, puis, voyant qu’elle pouvait la lire à haute voix, pour que le duc et les assistants l’entendissent, elle lut ce qui suit :

LETTRE DE THÉRÈSE PANZA À LA DUCHESSE.

« J’ai reçu bien de la joie, ma chère dame, de la lettre que votre grandeur m’a écrite ; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est bel et bon, et l’habit de chasse de mon mari ne s’en laisse pas revendre. De ce que votre seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce village s’en est fort réjoui, bien que personne ne veuille le croire, principalement le curé, et maître Nicolas, le barbier, et Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout ; car, pourvu qu’il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise ce qui lui plaira. Pourtant, s’il faut dire vrai, sans l’arrivée du corail et de l’habit, je ne l’aurais pas cru davantage ; car tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse bête, et ne peuvent imaginer, si on l’ôte de gouverner un troupeau de chèvres, pour quelle espèce de gouvernement il peut être bon. Que Dieu l’assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont besoin. Quant à moi, chère dame de mon âme, je suis bien résolue, avec la permission de votre grâce, à mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison, en m’en allant à la cour m’étendre dans un carrosse, pour crever les yeux à mille envieux que j’ai déjà. Je supplie donc votre excellence de recommander à mon mari qu’il me fasse quelque petit envoi d’argent, et que ce soit un peu plus que rien ; car, à la cour, les dépenses sont grandes. Le pain y vaut un réal, et la viande trente maravédis la livre, que c’est une horreur. Si par hasard il ne veut pas que j’y aille, qu’il se dépêche de m’en aviser, car les pieds me démangent déjà pour me mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi et ma fille allons nous montrer à la cour, parées et pompeuses, mon mari finira par être plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des gens demanderont : « Qui sont les dames de ce carrosse ? » et l’un de mes laquais répondra : « Ce sont la femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l’île Barataria. » De cette manière Sancho sera connu, moi je serai prônée, et à Rome pour tout. Je suis fâchée, autant que je puisse l’être, de ce que cette année on n’a pas récolté de glands dans le pays. Cependant, j’en envoie à votre altesse jusqu’à un demi-boisseau, que j’ai été cueillir et choisir moi-même au bois, un à un. Je n’en ai pas trouvé de plus gros, et je voudrais qu’ils fussent comme des œufs d’autruche.

» Que votre splendeur n’oublie pas de m’écrire ; j’aurai soin de faire la réponse, et de vous informer de ma santé ainsi que de tout ce qui se passera dans ce village, où je reste à prier notre Seigneur Dieu qu’il garde votre Grandeur, et qu’il ne m’oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains à votre grâce.

» Celle qui a plus envie de voir votre seigneurie que de lui écrire,

» Votre servante,

» Thérèse Panza. »

Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d’entendre la lettre de Thérèse Panza, principalement pour le duc et la duchesse ; celle-ci prit l’avis de Don Quichotte pour savoir si l’on ne pourrait point ouvrir la lettre adressée au gouverneur, s’imaginant qu’elle devait être parfaite. Don Quichotte répondit que, pour faire plaisir à la compagnie, il l’ouvrirait lui-même ; ce qu’il fit en effet, et voici comment elle était conçue :

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