L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 37)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LETTRE DE THÉRÈSE PANZA À SANCHO PANZA, SON MARI.

« J’ai reçu ta lettre, mon Sancho de mon âme, et je te jure, foi de catholique chrétienne, qu’il ne s’en est pas fallu deux doigts que je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, père, quand je suis arrivée à entendre lire que tu es gouverneur, j’ai failli tomber sur la place morte du coup ; car tu sais bien qu’on dit que la joie subite tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a mouillé son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J’avais devant moi l’habit que tu m’as envoyé, et au cou le collier de corail que m’a envoyé madame la duchesse, et les lettres dans les mains, et le messager là présent ; et, avec tout cela, je croyais et pensais que tout ce que je voyais et touchais n’était qu’un songe ; car enfin, qui pouvait penser qu’un berger de chèvres serait devenu gouverneur d’îles ? Tu sais bien, ami, ce que disait ma mère, qu’il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps ; je pense ne pas m’arrêter que je ne te voie fermier de la gabelle ou de l’octroi, car ce sont des offices où, bien que le diable emporte ceux qui s’y conduisent mal, à la fin des fins, on touche et on manie de l’argent. Madame la duchesse te fera part du désir que j’ai d’aller à la cour. Réfléchis bien à cela, et fais-moi part de ton bon plaisir ; je tâcherai de t’y faire honneur, en me promenant en carrosse.

» Le curé, le barbier, le bachelier, et même le sacristain, ne veulent pas croire que tu sois gouverneur ; ils disent que tout cela n’est que tromperie, ou affaire d’enchantement, comme sont toutes celles de ton maître Don Quichotte. Samson dit encore qu’il ira te chercher pour t’ôter le gouvernement de la tête, et pour tirer à Don Quichotte la folie du cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de corail, et prendre mesure de l’habit que je dois faire avec le tien à notre fille. J’ai envoyé quelques glands à madame la duchesse, et j’aurais voulu qu’ils fussent d’or. Envoie-moi, toi, quelques colliers de perles, s’ils sont à la mode dans ton île. Voici les nouvelles du village : La Barruéca a marié sa fille à un peintre de méchante main, qui est venu dans ce pays pour peindre ce qui se trouverait. Le conseil municipal l’a chargé de peindre les armes de sa majesté sur la porte de la maison commune ; il a demandé deux ducats, qu’on lui a avancés, et il a travaillé huit jours, au bout desquels il n’avait rien peint du tout ; alors il a dit qu’il ne pouvait venir à bout de peindre tant de brimborions. Il a donc rendu l’argent, et, malgré cela, il s’est marié à titre de bon ouvrier. Il est vrai qu’il a déjà laissé le pinceau pour prendre la pioche, et qu’il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pédro Lobo a reçu les premiers ordres et la tonsure, dans l’intention de se faire prêtre. Minguilla l’a su, la petite fille de Mingo Silvato, et lui a intenté un procès, parce qu’il lui a donné parole de mariage. De mauvaises langues disent même qu’elle est enceinte de ses œuvres ; mais il le nie à pieds joints. Cette année, les olives ont manqué, et l’on ne trouve pas une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de soldats est passée par ici ; ils ont enlevé, chemin faisant, trois filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont ; peut-être reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait du réseau ; elle gagne par jour huit maravédis, frais payés, et les jette dans une tirelire pour amasser son trousseau ; mais, à présent qu’elle est fille d’un gouverneur, tu lui donneras sa dot, sans qu’elle travaille à la faire. La fontaine de la place s’est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence ; qu’il en arrive autant à toutes les autres. J’attends la réponse à cette lettre, et la décision de mon départ pour la cour. Sur ce, que Dieu te garde plus d’années que moi, ou du moins autant, car je ne voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.

» Ta femme, Thérèse Panza. »

Les lettres furent trouvées dignes de louange, de rire, d’estime et d’admiration. Pour mettre le sceau à la bonne humeur de l’assemblée, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la lettre adressée par Sancho à Don Quichotte, et qui fut aussi lue publiquement ; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicité du gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui lui était arrivé dans le village de Sancho, et le page lui conta son aventure dans le plus grand détail, sans omettre aucune circonstance. Il donna les glands à la duchesse, et, de plus, un fromage que Thérèse avait ajouté au présent, comme étant si délicat qu’il l’emportait même sur ceux de Tronchon. La duchesse le reçut avec un extrême plaisir, et nous la laisserons dans cette joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.

CHAPITRE LIII. De la terrible fin et fatigante conclusion qu’eut le gouvernement de Sancho Panza.

Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au même état, c’est croire l’impossible. Au contraire, on dirait que tout y va en rond, je veux dire à la ronde. Au printemps succède l’été, à l’été l’automne, à l’automne l’hiver, et à l’hiver le printemps ; et le temps tourne ainsi sur cette roue perpétuelle. La seule vie de l’homme court à sa fin, plus légère que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n’est dans l’autre vie, qui n’a point de bornes. Voilà ce que dit Cid Hamet, philosophe mahométan ; car enfin, cette question de la rapidité et de l’instabilité de la vie présente, et de l’éternelle durée de la vie future, bien des gens, sans la lumière de la foi, et par la seule lumière naturelle, l’ont fort bien comprise. Mais en cet endroit, notre auteur parle ainsi à propos de la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho se consuma, se détruisit, s’anéantit, s’en alla en ombre et en fumée.

La septième nuit des jours de son gouvernement, Sancho était au lit, rassasié, non pas de pain et de vin, mais de rendre des sentences, de donner des avis, d’établir des statuts et de promulguer des pragmatiques. Au moment où le sommeil commençait, en dépit de la faim, à lui fermer les paupières, il entendit tout à coup un si grand tapage de cloches et de cris, qu’on aurait dit que toute l’île s’écroulait. Il se leva sur son séant, et se mit à écouter avec attention pour voir s’il devinerait quelle pouvait être la cause d’un si grand vacarme. Non-seulement il n’y comprit rien, mais bientôt, au bruit des voix et des cloches, se joignit celui d’une infinité de trompettes et de tambours. Plein de trouble et d’épouvante, il sauta par terre, enfila des pantoufles à cause de l’humidité du sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressemblât, il accourut à la porte de son appartement. Au même instant il vit venir par les corridors plus de vingt personnes tenant à la main des torches allumées et des épées nues, qui disaient toutes à grands cris : « Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur, aux armes ! une infinité d’ennemis ont pénétré dans l’île, et nous sommes perdus si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours. » Ce fut avec ce tapage et cette furie qu’ils arrivèrent où était Sancho, plus mort que vif de ce qu’il voyait et entendait. Quand ils furent proches, l’un d’eux lui dit : « Que votre seigneurie s’arme vite, si elle ne veut se perdre, et perdre l’île entière. — Qu’ai-je à faire de m’armer ? répondit Sancho ; et qu’est-ce que j’entends en fait d’armes et de secours ? Il vaut bien mieux laisser ces choses à mon maître Don Quichotte, qui les dépêchera en deux tours de main, et nous tirera d’affaire. Mais moi, pécheur à Dieu, je n’entends rien à ces presses-là. — Holà ! seigneur gouverneur, s’écria un autre, quelle froideur est-ce là ? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des armes offensives et défensives, et paraissez sur la place, et soyez notre guide et notre capitaine, puisqu’il vous appartient de droit de l’être, étant notre gouverneur. — Eh bien ! qu’on m’arme donc, et à la bonne heure, » répliqua Sancho.

Aussitôt on apporta deux pavois ou grands boucliers, dont ces gens étaient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui laisser prendre aucun autre vêtement, un pavois devant et l’autre derrière. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui avaient été pratiquées, et on le lia vigoureusement avec des cordes, de façon qu’il resta claquemuré entre deux planches, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d’un pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s’appuya pour pouvoir se tenir debout. Quand il fut arrangé de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu’on l’aurait pour boussole, pour étoile et pour lanterne, les affaires iraient à bonne fin. — Comment diable puis-je marcher ? malheureux que je suis ! répondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, empêtré par ces planches qui sont si bien cousues à mes chairs ? Ce qu’il faut faire, c’est de m’emporter à bras, et de me placer de travers ou debout à quelque poterne ; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps. — Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c’est plus la peur que les planches qui vous empêche de marcher. Remuez-vous, et finissez-en, car il est tard ; les ennemis grossissent, les cris s’augmentent et le péril croît. »

À ces exhortations et à ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer ; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu’il crut s’être mis en morceaux. Il resta comme une tortue enfermée dans ses écailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque échouée sur le sable. Pour l’avoir vu ainsi tombé, cette engeance moqueuse n’en eut pas plus de compassion ; au contraire, éteignant leurs torches, ils se mirent à crier de plus belle, à appeler aux armes, à passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d’une multitude de coups d’épée, si bien que, s’il ne se fût roulé et ramassé jusqu’à mettre aussi la tête entre les pavois, c’en était fait du déplorable gouverneur, lequel, refoulé dans cette étroite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son âme de le tirer d’un tel péril. Les uns trébuchaient sur lui, d’autres tombaient ; enfin, il s’en trouva un qui lui monta sur le dos, s’y installa quelque temps ; et de là, comme du haut d’une éminence, il commandait les armées, et disait à grands cris : « Par ici les nôtres ; l’ennemi charge de ce côté ; qu’on garde cette brèche ; qu’on ferme cette porte ; qu’on barricade ces escaliers ; qu’on apporte des pots de goudron, de la résine, de la poix, des chaudières d’huile bouillante ; qu’on couvre les rues avec des matelas. » Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de défendre une ville contre l’assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents : « Oh ! si le Seigneur voulait donc permettre qu’on achevât de prendre cette île, et que je me visse ou mort ou délivré de cette grande angoisse ! » Le ciel accueillit sa prière ; et, quand il l’espérait le moins, il entendit des voix qui criaient : « Victoire, victoire ! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous ; venez jouir du triomphe et répartir les dépouilles conquises sur l’ennemi par la valeur de cet invincible bras. — Qu’on me lève, dit d’une voix défaillante le dolent Sancho. » On l’aida à se relever, et, dès qu’il fut debout, il dit : « L’ennemi que j’ai vaincu, je consens qu’on me le cloue sur le front. Je ne veux pas répartir des dépouilles d’ennemis, mais seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m’en reste, de me donner un doigt de vin, car je suis desséché, et de m’essuyer cette sueur, car je fonds en eau. » On l’essuya, on lui apporta du vin, on détacha les pavois ; il s’assit sur son lit, et s’évanouit aussitôt de la peur, des alarmes et des souffrances qu’il avait endurées.

Déjà les mystificateurs commençaient à regretter d’avoir poussé le jeu si loin ; mais Sancho, en revenant à lui, calma la peine que leur avait donnée sa pamoison. Il demanda l’heure qu’il était ; on lui répondit que le jour commençait à poindre. Il se tut ; et, sans dire un mot de plus, il commença à s’habiller, toujours gardant le silence. Les assistants le regardaient faire, attendant où aboutirait cet empressement qu’il mettait à s’habiller. Il acheva enfin de se vêtir ; et peu à peu (car il était trop moulu pour aller beaucoup à beaucoup), il gagna l’écurie, où le suivirent tous ceux qui se trouvaient là. Il s’approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouillés de larmes : « Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m’aidez à supporter mes travaux et mes misères. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n’avais d’autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais, et de donner de la subsistance à votre gentil petit corps, heureux étaient mes heures, mes jours et mes années. Mais, depuis que je vous ai laissé, depuis que je me suis élevé sur les tours de l’ambition et de l’orgueil, il m’est entré dans l’âme mille misères, mille souffrances, et quatre mille inquiétudes. » Tout en lui tenant ces propos, Sancho bâtait et bridait son âne, sans que personne lui dît un seul mot. Le grison bâté, il monta à grand’peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secrétaire, au maître d’hôtel, à Pédro Récio le docteur, et à une foule d’autres qui se trouvaient présents, il leur dit : « Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté ; laissez-moi reprendre la vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m’entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue, à tailler la vigne, qu’à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est à Rome ; je veux dire que chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Une faucille me va mieux à la main qu’un sceptre de gouverneur. J’aime mieux me rassasier de soupe à l’oignon que d’être soumis à la vilenie d’un impertinent médecin qui me fait mourir de faim ; j’aime mieux me coucher à l’ombre d’un chêne dans l’été, et me couvrir d’une houppelande à poils dans l’hiver, en gardant ma liberté, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m’habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir à vos grâces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis né, nu je me trouve ; je ne perds ni ne gagne : je veux dire que, sans une obole je suis entré dans ce gouvernement, et que j’en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d’habitude les gouverneurs d’autres îles. Écartez-vous, et laissez-moi passer ; je vais aller me graisser les côtes, car je crois que je les ai toutes rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac. — N’en faites rien, seigneur gouverneur, s’écria le docteur Récio ; je donnerai à votre grâce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre santé et votre vigueur passées. Quant à vos repas, je promets à votre grâce de m’amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir. — Tu piaules trop tard, répondit Sancho ; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours à recommencer deux fois. Ah ! pardieu, j’ai envie de garder ce gouvernement ou d’en accepter un autre, me l’offrît-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous entêtés en diable ; et quand une fois ils disent non, non ce doit être, en dépit du monde entier. Je laisse dans cette écurie les ailes de la fourmi qui m’ont enlevé en l’air pour me faire manger aux oiseaux. Redescendons par terre, pour y marcher à pied posé ; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqué, nous ne manquerons pas de sandales de corde. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n’étende la jambe plus que le drap n’est long, et qu’on me laisse passer, car il se fait tard. »

Le majordome reprit alors : « Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir votre grâce, quoiqu’il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter ; mais personne n’ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l’endroit où il a gouverné, à faire d’abord résidence. Que votre grâce rende compte des dix jours passés depuis qu’elle a le gouvernement, et qu’elle s’en aille ensuite avec la paix de Dieu. — Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l’ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l’ongle. D’ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n’est pas besoin d’autre preuve pour justifier que j’ai gouverné comme un ange. — Pardieu, le grand Sancho a raison, s’écria le docteur Récio, et je suis d’avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir. »

Tous les autres tombèrent d’accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu’il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu’il ne voulait qu’un peu d’orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui ; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l’embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.

CHAPITRE LIV. Qui traite de choses relatives à cette histoire, et non à nulle autre.

Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu’avait porté Don Quichotte à leur vassal pour le motif précédemment rapporté ; et comme le jeune homme était en Flandre, où il s’était enfui plutôt que d’avoir Doña Rodriguez pour belle-mère, ils imaginèrent de mettre à sa place un laquais gascon, appelé Tosilos, en l’instruisant bien à l’avance de tout ce qu’il aurait à faire. Au bout de deux jours, le duc dit à Don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se présenter en champ clos, armé de toutes pièces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moitié de sa barbe, et même par sa barbe entière, si elle persistait à prétendre qu’il lui eût donné parole de mariage. Don Quichotte reçut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveille en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu’il s’offrît une telle occasion de montrer aux seigneurs ses hôtes jusqu’où s’étendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gré de son désir, durer quatre cents siècles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laissé passer bien d’autres choses, et revenons tenir compagnie à Sancho, qui, moitié joyeux, moitié triste, cheminait sur son âne, venant chercher son maître, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d’être gouverneur de toutes les îles du monde.

Or, il arriva qu’avant de s’être beaucoup éloigné de l’île de son gouvernement, car jamais il ne se mit à vérifier si c’était une île, une ville, un bourg ou un village qu’il avait gouverné, il vit venir sur le chemin qu’il suivait six pèlerins avec leurs bourdons, de ces étrangers qui demandent l’aumône en chantant. Arrivés auprès de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files, et se mirent à chanter en leur jargon ce que Sancho ne pouvait comprendre ; seulement il leur entendit prononcer distinctement le mot aumône, d’où il conclut que c’était l’aumône qu’ils demandaient en leurs chansons ; et comme, à ce que dit Cid Hamet, il était essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi-pain et le demi-fromage dont il s’était pourvu, et leur en fit cadeau en leur disant par signes qu’il n’avait pas autre chose à leur donner. Les étrangers reçurent cette charité de bien bon cœur, et ajoutèrent aussitôt : Guelt, guelt ! — Je n’entends pas ce que vous me demandez, braves gens, répondit Sancho. » Alors l’un d’eux tira une bourse de son sein et la montra à Sancho, pour lui faire entendre que c’était de l’argent qu’ils lui demandaient. Mais Sancho se mettant le pouce contre la gorge, et étendant les doigts de la main, leur fit comprendre qu’il n’avait pas dans sa poche trace de monnaie ; puis, piquant le grison, il passa au milieu d’eux. Mais, au passage, l’un de ces étrangers l’ayant regardé avec attention, se jeta au-devant de lui, le prit dans ses bras par la ceinture, et s’écria d’une voix haute, en bon castillan : « Miséricorde ! qu’est-ce que je vois là ? est-il possible que j’aie dans mes bras mon cher ami, mon bon voisin Sancho Panza ? Oui, c’est bien lui, sans aucun doute, car je ne dors ni ne suis ivre à présent. » Sancho fut fort surpris de s’entendre appeler par son nom, et de se voir embrasser de la sorte par le pèlerin étranger. Il le regarda longtemps sans dire un mot, et fort attentivement, mais ne put venir à bout de le reconnaître. Le pèlerin, voyant son embarras : « Comment est-ce possible, frère Sancho Panza, lui dit-il, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, mercier de ton village ? » Alors Sancho, l’examinant avec plus d’attention, commença à retrouver ses traits, et finalement vint à le reconnaître tout à fait. Sans descendre de son âne, il lui jeta les bras au cou, et lui dit : « Qui diable pourrait te reconnaître, Ricote, dans cet habit de mascarade que tu portes ? Dis-moi un peu : qui t’a mis à la française, et comment oses-tu rentrer en Espagne, où, si tu es pris et reconnu, tu auras à passer un mauvais quart d’heure ? — Si tu ne me découvres pas, Sancho, répondit le pèlerin, je suis sûr que personne ne me reconnaîtra sous ce costume ; mais quittons le chemin pour gagner ce petit bois qu’on voit d’ici, où mes compagnons veulent dîner et faire la sieste. Tu y dîneras avec eux, car ce sont de bonnes gens, et j’aurai le temps de te conter ce qui m’est arrivé depuis mon départ de notre village, pour obéir à l’édit de Sa Majesté, qui menaçait, comme tu l’as su, avec tant de sévérité les malheureux restes de ma nation. »

Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé aux autres pèlerins, ils gagnèrent tous le bois qui était en vue, s’éloignant ainsi de la grand’route. Là ils jetèrent leurs bourdons, ôtèrent leurs pèlerines, et restèrent en justaucorps. Ils étaient tous jeunes et de bonne mine, hormis Ricote, qui était un homme avancé en âge. Tous portaient des besaces, et toutes fort bien pourvues, du moins de choses excitantes et qui appellent la soif de deux lieues. Ils s’étendirent par terre, et faisant une nappe avec des herbes, ils y étalèrent du pain, du sel, des couteaux, des noix, des bribes de fromage, et des os de jambon qui, s’ils se défendaient contre les dents, se laissaient du moins sucer. Ils posèrent aussi sur la table un ragoût noirâtre qu’ils appellent cabial, et qui se fait avec des œufs de poissons, grands provocateurs de visites à la bouteille. Les olives ne manquaient pas non plus, sèches, à la vérité, et sans nul assaisonnement, mais savoureuses et bonnes à occuper les moments perdus. Mais ce qui brillait avec le plus d’éclat au milieu des somptuosités de ce banquet, c’étaient six outres de vin, car chacun tira la sienne de son bissac ; et le bon Ricote lui-même, qui s’était transformé de Morisque en Allemand, apporta son outre, qui pouvait le disputer aux cinq autres en grosseur. Ils commencèrent à manger de grand appétit, mais fort lentement, savourant chaque bouchée qu’ils prenaient d’une chose et de l’autre avec la pointe du couteau. Bientôt après, ils levèrent tous ensemble les bras et les outres en l’air ; puis, la bouche fixée au goulot, et les yeux cloués au ciel, de telle sorte qu’on eût dit qu’ils y prenaient leur point de mire, et secouant la tête de côté et d’autre, comme pour indiquer le plaisir qu’ils prenaient à cette besogne, ils restèrent un bon espace de temps à transvaser les entrailles des peaux de bouc dans leur estomac. Sancho regardait tout cela, et ne s’affligeait de rien. Au contraire, pour accomplir le proverbe qu’il connaissait bien : Quand à Rome tu seras, fais ce que tu verras, il demanda l’outre à Ricote, et prit sa visée comme les autres, sans y trouver moins de plaisir qu’eux. Quatre fois les outres se laissèrent caresser ; mais la cinquième, ce ne fut pas possible, car elles étaient plus plates et plus sèches que du jonc, chose qui fit faire la moue à la gaieté qu’ils avaient jusque-là montrée. De temps en temps quelqu’un joignait sa main droite avec celle de Sancho, et disait : Espagnoli y tudesqui, tuto uno bon compagno. Et Sancho répondait : Bon compagno, jura Di. Puis il partait d’un éclat de rire qui lui durait une heure, sans rien se rappeler alors de ce qui lui était arrivé dans son gouvernement ; car, sur le temps où l’on mange et où l’on boit, les soucis n’étendent pas d’ordinaire leur juridiction. Finalement, la fin du vin fut le commencement d’un sommeil qui s’empara d’eux tous, et ils tombèrent endormis sur la table même et sur la nappe. Ricote et Sancho restaient seuls éveillés, parce qu’ils avaient moins bu et mangé davantage. Ils s’écartèrent un peu, s’assirent au pied d’un hêtre, laissant les pèlerins ensevelis dans un doux sommeil, et Ricote, sans faire un faux pas en sa langue morisque, mais au contraire en bon castillan, lui parla de la sorte :

« Tu sais fort bien, ô Sancho Panza, mon voisin et ami, quel effroi, quelle terreur jeta parmi nous l’édit que fit publier Sa Majesté contre les gens de ma nation. Moi, du moins, j’eus une telle frayeur, qu’il me parut qu’avant le temps qu’on nous accordait pour sortir d’Espagne, la peine s’exécutait déjà dans toute sa rigueur sur ma personne et sur celle de mes enfants. Je résolus donc, avec prudence, à mon avis, comme celui qui, sachant qu’on doit le congédier de la maison où il demeure, se pourvoit à l’avance d’une autre maison pour s’y transporter ; je résolus, dis-je, de quitter le pays, seul et sans ma famille, et d’aller chercher un endroit où la conduire ensuite avec commodité, et sans la précipitation avec laquelle les autres furent obligés de partir. En effet, je reconnus sur-le-champ, et tous nos vieillards le reconnurent aussi, que ces décrets n’étaient pas de simples menaces, comme le pensaient quelques-uns, mais de véritables lois qui seraient exécutées au temps fixé. Ce qui m’obligeait à croire cela vrai, c’est que j’étais instruit des extravagants et coupables desseins que nourrissaient les nôtres, desseins tels, en effet, qu’il me sembla que ce fut une inspiration divine qui poussa Sa Majesté à prendre une si énergique résolution. Ce n’est pas que nous fussions tous coupables, car il y avait parmi nous de sincères et véritables chrétiens ; mais ils étaient si peu nombreux qu’ils ne pouvaient s’opposer à ceux qui ne partageaient pas leur croyance, et c’était couver le serpent dans son sein que de garder ainsi tant d’ennemis au cœur de l’état. Finalement, nous fûmes punis avec juste raison de la peine du bannissement, peine douce et légère aux yeux de quelques personnes, mais aux nôtres la plus terrible qu’on pût nous infliger. Où que nous soyons, nous pleurons l’Espagne ; car enfin, nous y sommes nés, et c’est notre patrie naturelle. Nulle part nous ne trouvons l’accueil que souhaite notre infortune ; en Berbérie, et dans toutes les parties de l’Afrique, où nous espérions être reçus, accueillis, traités comme des frères, c’est là qu’on nous insulte et qu’on nous maltraite le plus. Hélas ! nous n’avons connu le bien qu’après l’avoir perdu, et nous avons presque tous un tel désir de revoir l’Espagne, que la plupart de ceux en grand nombre qui savent comme moi la langue reviennent en ce pays, laissant à l’abandon leurs femmes et leurs enfants, tant est grand l’amour qu’ils lui portent ! À présent, je reconnais par expérience ce qu’on a coutume de dire, que rien n’est doux comme l’amour de la patrie. Je quittai, comme je t’ai dit, notre village ; j’entrai en France, et, bien qu’on nous y fît bon accueil, je voulus tout voir avant de me décider. Je passai en Italie, puis en Allemagne, et c’est là qu’il me parut qu’on pouvait vivre le plus librement. Les habitants n’y regardent pas à beaucoup de délicatesses ; chacun vit comme il lui plaît, et, dans la plus grande partie de cette contrée, on jouit de la liberté de conscience. J’arrêtai une maison dans un village près d’Augsbourg, puis je me remis à ces pèlerins qui ont coutume de venir en grand nombre chaque année visiter les sanctuaires de l’Espagne, qu’ils regardent comme leurs Grandes-Indes, tant ils sont sûrs d’y faire leur profit. Ils la parcourent presque tout entière, et il n’y a pas un village d’où ils ne sortent, comme on dit, repus de boire et de manger, et avec un réal pour le moins en argent. Au bout du voyage, ils s’en retournent avec une centaine d’écus de reste, qui, changés en or, et cachés, soit dans le creux de leurs bourdons, soit dans les pièces de leurs pèlerines, soit de toute autre manière, sortent du royaume et passent à leurs pays, malgré les gardiens des ports et des passages où ils sont visités. Maintenant, Sancho, mon intention est d’aller retirer le trésor que j’ai laissé enfoui dans la terre, ce que je pourrai faire sans danger, puisqu’il est hors du village, et d’écrire à ma fille et à ma femme, ou bien d’aller les rejoindre de Valence à Alger, où je sais qu’elles sont ; puis, de trouver moyen de les ramener à quelque port de France, pour les conduire de là en Allemagne, où nous attendrons ce que Dieu veut faire de nous ; car enfin, Sancho, j’ai la certitude que Ricota, ma fille, et Francisca Ricota, ma femme, sont chrétiennes catholiques. Bien que je ne le sois pas autant, je suis cependant plus chrétien que more, et je prie Dieu chaque jour pour qu’il m’ouvre les yeux de l’intelligence et me fasse connaître comment je dois le servir. Ce qui m’étonne, et ce que je ne comprends pas, c’est que ma femme et ma fille aient été plutôt en Berbérie qu’en France, où elles pouvaient vivre en chrétiennes.

« Écoute, ami Ricote, répondit Sancho, elles n’en eurent sans doute pas le choix, car c’est Juan Tiopeyio, le frère de ta femme, qui les a emmenées ; et comme c’est un More fieffé, il a gagné le meilleur gîte. Il faut encore que je te dise autre chose, c’est que je crois que tu vas en vain chercher ce que tu as mis dans la terre, car nous avons eu connaissance qu’on avait enlevé à ton beau-frère et à ta femme bien des perles et bien de l’argent en or qu’ils emportaient pour la visite. — Cela peut être, répliqua Ricote ; mais je sais fort bien, Sancho, qu’on n’a pas touché à ma cachette, car je n’ai découvert à personne où elle était, crainte de quelque malheur. Ainsi donc, Sancho, si tu veux venir avec moi et m’aider à retirer et à cacher mon trésor, je te donnerai deux cents écus, avec lesquels tu pourras subvenir à tes besoins, car tu sais que je n’ignore pas que tu en as de plus d’un genre. — Je le ferais volontiers, répondit Sancho, mais je ne suis nullement avaricieux ; autrement, je n’aurais pas, ce matin même, laissé échapper de mes mains une place où j’aurais pu garnir d’or les murailles de ma maison, et manger avant six mois dans des plats d’argent. Pour cette raison, et parce qu’il me semble que je ferais une trahison contre mon roi en favorisant ses ennemis, je n’irais pas avec toi, quand même, au lieu de me promettre deux cents écus, tu m’en donnerais quatre cents ici, argent comptant. — Et quelle est cette place que tu as laissée, Sancho ? demanda Ricote. — J’ai laissé la place de gouverneur d’une île, répondit Sancho, et telle, qu’en bonne foi de Dieu on n’en trouverait pas une autre comme celle-là à trois lieues à la ronde. — Mais où est cette île ? demanda Ricote. — Où ? répliqua Sancho, à deux lieues d’ici ; elle s’appelle l’île Barataria. — Tais-toi, Sancho, reprit Ricote, les îles sont là-bas dans la mer, et il n’y a point d’îles en terre ferme. — Comment non ? repartit Sancho ; je te dis, ami Ricote, que j’en suis parti ce matin, et qu’hier j’y gouvernais tout à mon aise comme un sagittaire. Mais cependant je l’ai laissée, parce que j’ai trouvé que c’était un office périlleux que celui de gouverneur. — Et qu’as-tu gagné dans ce gouvernement ? demanda Ricote. — J’ai gagné, répondit Sancho, d’avoir connu que je n’étais pas bon pour gouverner, si ce n’est une bergerie, et que les richesses qu’on gagne dans ces gouvernements se gagnent aux dépens du repos, du sommeil, et même de la subsistance ; car, dans les îles, les gouverneurs doivent manger peu, surtout s’ils ont des médecins chargés de veiller à leur santé. — Je ne te comprends pas, Sancho, dit Ricote ; mais il me semble que tout ce que tu dis est pure extravagance. Qui diable t’aurait donné des îles à gouverner ? Est-ce qu’il n’y a pas dans le monde des hommes plus habiles que toi, pour en faire des gouverneurs ? Tais-toi, Sancho, et reprends ton bon sens, et vois si tu veux venir avec moi, comme je te l’ai dit, pour m’aider à emporter le trésor que j’ai enfoui, et qui est si gros, en vérité, qu’on peut bien l’appeler un trésor. Je te donnerai, je te le répète, de quoi vivre le reste de tes jours. — Je t’ai déjà dit, Ricote, que je ne veux pas, répliqua Sancho ; contente-toi de ce que je ne te découvre point, continue ton chemin, à la garde de Dieu, et laisse-moi suivre le mien, car je sais le proverbe : Ce qui est bien acquis se perd, et ce qui est mal acquis se perd et son maître aussi. — Je ne veux pas insister, Sancho, reprit Ricote ; mais, dis-moi, étais-tu au pays quand ma femme, ma fille et mon beau-frère l’ont quitté ? — Oui, j’y étais, répondit Sancho, et je puis te dire qu’à son départ ta fille était si belle, que tous les gens du village sont sortis pour la voir passer, et tous disaient que c’était la plus belle créature du monde. Elle s’en allait pleurant et embrassant ses amies, ses connaissances, tous ceux qui venaient la voir, et les priait de la recommander à Dieu et à Notre-Dame, sa sainte mère. Et c’était d’une façon si touchante qu’elle m’en a fait pleurer, moi qui ne suis guère pleureur d’habitude. Par ma foi, bien des gens eurent le désir de la cacher, ou d’aller l’enlever sur la grand’route ; mais la crainte de désobéir à l’édit du roi les retint. Celui qui se montra le plus passionné, ce fut Don Pédro Grégorio, ce jeune héritier de majorat, si riche, que tu connais bien, et qui en était, dit-on, très-amoureux. Le fait est que, depuis qu’elle est partie, on ne l’a plus revu dans le pays, et nous pensions tous qu’il s’était mis à sa poursuite pour l’enlever. Mais, jusqu’à présent, on n’a pas su la moindre chose. — J’avais toujours eu le soupçon, dit Ricote, que ce gentilhomme aimait ma fille ; mais, plein de confiance en la vertu de ma Ricota, je ne m’étais jamais embarrassé qu’il en fût épris ; car tu auras ouï dire, Sancho, que bien rarement les femmes morisques se sont mêlées par amour avec les vieux chrétiens ; et ma fille qui, à ce que je crois, mettait plus de zèle à être chrétienne qu’amoureuse, ne se sera pas beaucoup souciée des poursuites de ce gentilhomme à majorat. — Dieu le veuille, répliqua Sancho, car cela n’irait bien ni à l’un ni à l’autre. Mais laisse-moi partir, Ricote, mon ami ; je veux rejoindre cette nuit mon maître Don Quichotte. — Que Dieu t’accompagne, frère Sancho ; voici que déjà mes compagnons se frottent les yeux, et il est temps de poursuivre notre chemin. » Aussitôt ils s’embrassèrent tous deux tendrement ; Sancho monta sur son âne, Ricote empoigna son bourdon, et ils se séparèrent.

CHAPITRE LV. Des choses qui arrivèrent en chemin à Sancho, et d’autres qui feront plaisir à voir.

Le retard qu’avait mis au voyage de Sancho son long entretien avec Ricote ne lui laissa pas le temps d’arriver ce jour-là au château du duc, bien qu’il s’en approchât à une demi-lieue, où la nuit le surprit, close et un peu obscure. Mais, comme on était au printemps, il ne s’en mit pas beaucoup en peine. Seulement, il s’écarta de la route, dans l’intention de se faire un gîte pour attendre le matin. Mais sa mauvaise étoile voulut qu’en cherchant une place où passer la nuit, ils tombèrent, lui et le grison, dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu d’anciens édifices ruinés. Quand il sentit la terre lui manquer, il se recommanda à Dieu du fond de son cœur, pensant qu’il ne s’arrêterait plus que dans la profondeur des abîmes. Pourtant il n’en fut pas ainsi ; car, à trois toises environ, le grison toucha terre, et Sancho se trouva dessus sans avoir reçu le moindre mal. Il se tâta tout le corps, et retint son haleine, pour voir s’il était sain et sauf, ou percé à jour en quelque endroit. Quand il se vit bien portant, entier et de santé tout à fait catholique, il ne pouvait se lasser de rendre grâce à Dieu, Notre Seigneur, de la faveur qu’il lui avait faite, car il pensait fermement s’être mis en mille pièces. Il tâta également avec les mains les murailles du souterrain, pour voir s’il serait possible d’en sortir sans l’aide de personne ; mais il les trouva partout unies, escarpées et sans aucune prise ni point d’appui pour y grimper. Cette découverte désola Sancho, surtout quand il entendit le grison se plaindre douloureusement ; et certes, le pauvre animal ne se lamentait pas ainsi par mauvaise habitude, car vraiment sa chute ne l’avait pas fort bien arrangé. « Hélas ! s’écria alors Sancho Panza, combien d’événements imprévus arrivent à ceux qui vivent dans ce misérable monde ! Qui aurait dit que celui qui se vit hier intronisé gouverneur d’une île, commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd’hui enseveli vivant dans un souterrain, sans avoir personne pour le délivrer, sans avoir ni serviteur ni vassal qui vienne à son secours ? Il faudra donc mourir ici de faim, mon âne et moi, si nous ne mourons avant, lui de ses meurtrissures, et moi de mon chagrin ! Du moins, je ne serai pas si heureux que le fut mon seigneur Don Quichotte, quand il descendit dans la caverne de cet enchanté de Montésinos, où il trouva quelqu’un pour le régaler mieux qu’en sa maison, si bien qu’on aurait dit qu’il était allé à nappe mise et à lit dressé. Là il vit des visions belles et ravissantes ; et je ne verrai ici, à ce que je crois, que des crapauds et des couleuvres. Malheureux que je suis ! Où ont abouti mes folies et mes caprices ! On tirera mes os d’ici, quand le ciel permettra qu’on les découvre, secs, blancs et ratissés, et avec eux ceux de mon bon grison, d’où l’on reconnaîtra peut-être qui nous sommes, au moins les gens qui eurent connaissance que jamais Sancho Panza ne s’éloigna de son âne, ni son âne de Sancho Panza. Malheur à nous, je le répète, puisque notre mauvais sort n’a pas voulu que nous mourussions dans notre patrie et parmi les nôtres, où, à défaut d’un remède à notre disgrâce, nous n’aurions pas manqué d’âmes charitables pour la déplorer, et pour nous fermer les yeux à notre dernière heure ! Ô mon compagnon, mon ami, que j’ai mal payé tes bons services ! Pardonne-moi, et prie la Fortune, de la meilleure façon que tu pourras trouver, qu’elle nous tire de ce mauvais pas où nous sommes tombés tous deux. Je te promets, en ce cas, de te mettre une couronne de laurier sur la tête, pour que tu aies l’air d’un poëte lauréat, et de te donner en outre double ration. »

De cette manière se lamentait Sancho Panza, et son âne l’écoutait sans lui répondre un mot, tant grande était l’angoisse que le pauvre animal endurait. Finalement, après une nuit passée en plaintes amères et en lamentations, le jour parut, et aux premières clartés de l’aurore, Sancho vit qu’il était absolument impossible de sortir, sans être aidé, de cette espèce de puits. Il commença donc à se lamenter de nouveau, et à jeter de grands cris pour voir si quelqu’un l’entendrait. Mais tous ses cris étaient jetés dans le désert ; car, en tous les environs, il n’y avait personne qui pût l’entendre. Alors il se tint décidément pour mort. L’âne était resté la bouche en l’air ; Sancho Panza fit tant qu’il le remit sur pied, bien que la bête pût à peine s’y tenir ; puis, tirant du bissac, qui avait couru la même chance et fait la même chute, un morceau de pain, il le donna au grison, qui le trouva de son goût et Sancho lui dit, comme s’il eût pu l’entendre : « Quand on a du pain les maux se sentent moins. »

En ce moment il découvrit, à l’un des côtés du souterrain, une ouverture dans laquelle une personne pouvait passer en se baissant et en pliant les reins. Sancho Panza y accourut, et se mettant à quatre pattes, il pénétra dans le trou, qui s’élargissait beaucoup de l’autre côté ; ce qu’il put voir aisément, car un rayon de soleil qui entrait par ce qu’on pouvait appeler le toit en découvrait tout l’intérieur. Il aperçut aussi que cette ouverture, en s’étendant et s’élargissant, allait aboutir à une cavité spacieuse. À cette vue, il revint sur ses pas ou était resté l’âne, et se mit, avec l’aide d’une pierre, à creuser la terre du trou, de façon qu’en peu de temps il ouvrit une brèche par où le grison pût aisément entrer. Il le fit passer en effet, et, le prenant par le licou, il commença à cheminer le long de cette grotte, pour voir s’il ne trouverait pas quelque issue d’un autre côté. Tantôt il marchait à tâtons, tantôt avec un petit jour, mais jamais sans une grande frayeur. « Dieu tout-puissant, disait-il en lui-même, ceci, qui est pour moi une mésaventure, serait une bonne aventure pour mon maître Don Quichotte. C’est lui qui prendrait ces profondeurs et ces cavernes pour des jardins fleuris, pour les palais de Galiana ; et il s’attendrait à trouver, au bout de cette sombre trouée, une prairie émaillée de fleurs. Mais moi, malheureux, privé de conseil et dénué de courage, je pense à chaque pas qu’un autre souterrain va tout à coup s’ouvrir sous mes pieds, plus profond que celui-ci, et qui achèvera de m’engloutir. Sois le bien-venu, mal, si tu viens seul. »

De cette façon et dans ces tristes pensées, il lui sembla qu’il avait cheminé un peu plus d’une demi-lieue ; au bout de ce trajet, il découvrit une clarté confuse qui semblait être celle du jour pénétrant par quelque ouverture : ce qui annonçait une issue à ce chemin, pour lui de l’autre vie.

Mais Cid Hamet Ben-Engeli le laisse là, et retourne à Don Quichotte, lequel attendait, dans la joie de son âme, le jour fixé pour la bataille qu’il devait livrer au séducteur de la fille de Doña Rodriguez, à laquelle il pensait bien redresser le tort et venger le grief qu’on lui avait si méchamment fait. Or, il arriva qu’étant sorti un beau matin à cheval pour se préparer et s’essayer à ce qu’il devait faire dans la rencontre du lendemain, Rossinante, en faisant à toute bride une attaque simulée, vint mettre les pieds si près d’un trou profond, que si son maître ne l’eût arrêté sur les jarrets, il ne pouvait manquer d’y choir. Enfin Don Quichotte le retint, et, s’approchant un peu plus près, il considéra, sans mettre pied à terre, cette large ouverture. Mais, tandis qu’il l’examinait, il entendit de grands cris au-dedans, et, prêtant une extrême attention, il put distinguer que celui qui jetait ces cris parlait de la sorte : « Hola ! là haut ! y a-t-il quelque chrétien qui m’écoute, quelque chevalier charitable qui prenne pitié d’un pauvre pécheur enterré tout vif, d’un malheureux gouverneur qui n’a pas su se gouverner ? » Don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho Panza. Surpris, épouvanté, il éleva la sienne autant qu’il put, et cria de toute sa force : « Qui est là en bas ? qui se plaint ainsi ? — Qui peut être ici, et qui peut s’y plaindre, répondit-on, si ce n’est le déplorable Sancho Panza, gouverneur pour ses péchés et par sa mauvaise chance de l’île Barataria, ci-devant écuyer du fameux Don Quichotte de la Manche ? »

Quand Don Quichotte entendit cela, il sentit redoubler sa surprise et son épouvante, car il lui vint à l’esprit que Sancho devait être mort, et que son âme faisait là son purgatoire. Plein de cette pensée, il s’écria : « Je te conjure et t’adjure aussi, comme chrétien catholique, de me dire qui tu es ; si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi ; puisque ma profession est de favoriser et de secourir les nécessiteux de ce monde, je l’étendrai jusqu’à secourir et favoriser les nécessiteux de l’autre monde, qui ne peuvent se donner eux-mêmes assistance. — De cette manière, répondit-on, vous, qui me parlez, vous devez être mon seigneur Don Quichotte de la Manche ; et même, au timbre de la voix, je reconnais que c’est lui sans aucun doute. — Oui, je suis Don Quichotte, répliqua le chevalier, celui qui a fait vœu d’assister et de secourir en leurs nécessités les vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me tiens dans la stupeur. Si tu es mon écuyer Sancho Panza, si tu as cessé de vivre, pourvu que le diable ne t’ait pas emporté, et que, par la miséricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte mère l’Église catholique et romaine a des prières suffisantes pour te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour ma part autant que ma fortune me le permettra. Achève donc de t’expliquer, et dis-moi qui tu es. — Je jure Dieu, répondit-on, et par la naissance de qui votre grâce voudra désigner, je jure, seigneur Don Quichotte de la Manche, que je suis votre écuyer Sancho Panza, et que je ne suis jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonné mon gouvernement pour des causes et des motifs qui ne peuvent se raconter en si peu de paroles, je suis tombé hier soir dans ce souterrain, où je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas mentir, à telles enseignes qu’il est encore à mes côtés. » Ce qu’il y a de bon, c’est qu’on eût dit que l’âne entendait ce que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ à braire si fort, que toute la caverne en résonna. « Fameux témoignage ! s’écria Don Quichotte ; je reconnais le braiment comme si j’en étais le père, et ta voix aussi, mon bon Sancho. Attends-moi, je vais courir au château du duc, qui est ici près, et j’en ramènerai du monde pour te tirer de cette caverne, où tes péchés sans doute t’auront fait choir. — Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom d’un seul Dieu ; je ne puis plus supporter d’être ici enterré tout vif, et je me sens mourir de peur. »

Don Quichotte le laissa, et courut au château raconter à ses hôtes l’aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s’en étonnèrent, bien qu’ils comprissent qu’il devait être tombé dans un des puits de ce souterrain qui existait de temps immémorial. Mais ce qu’ils ne pouvaient concevoir, c’est que Sancho eût laissé là son gouvernement sans qu’ils eussent reçu l’avis de son retour. Finalement, on porta des cordes et des poulies ; puis, à force de bras et d’efforts, on ramena le grison et Sancho de ces ténèbres à la lumière du soleil. Un étudiant vit la chose, et dit : « Voilà comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les mauvais gouverneurs, comme sort ce pécheur du profond de l’abîme, pâle, décoloré, mort de faim et sans une obole en poche, à ce que je crois. » Sancho l’entendit. « Il y a, dit-il, mon frère le médisant, huit à dix jours que je pris le gouvernement de l’île qu’on m’avait donnée, et, pendant ce temps, je n’ai pas été rassasié de pain seulement une heure. Dans ces huit jours, les médecins m’ont persécuté et les ennemis m’ont rompu les os ; je n’ai eu le temps ni de prendre des droits indus, ni de toucher des redevances ; et puisqu’il en est ainsi, je ne méritais pas, j’imagine, d’en sortir de cette manière. Mais l’homme propose et Dieu dispose ; et Dieu, qui sait le mieux, sait ce qui convient bien à chacun ; tel le temps, telle la conduite, et que personne ne dise : fontaine, je ne boirai pas de ton eau ; car où l’on croit qu’il y a du lard, il n’y a pas même de crochets pour le pendre. Dieu me comprend et cela me suffit, et je n’en dis pas plus, quoique je le puisse. — Ne te fâche pas, Sancho, reprit Don Quichotte, et ne te mets pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n’aurais jamais fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c’est vouloir mettre des portes à l’espace ; si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit de lui que c’est un voleur ; et s’il en sort pauvre, que c’est un niais et un imbécile. — De bon compte, répondit Sancho, on me tiendra cette fois plutôt pour un sot que pour un voleur. »

Pendant cet entretien, ils arrivèrent, entourés de petits garçons et d’une foule de gens, au château où le duc et la duchesse attendaient sur une galerie le retour de Don Quichotte et de Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant d’avoir bien arrangé son âne à l’écurie, disant que la pauvre bête avait passé une très-mauvaise nuit à l’auberge. Ensuite il monta, parut en présence de ses seigneurs, et se mettant à deux genoux devant eux, il leur dit : « Moi, seigneurs, parce qu’ainsi votre grandeur l’a voulu, et sans aucun mérite de ma part, je suis allé gouverner votre île Barataria, où nu je suis entré, et nu je me trouve ; je ne perds ni ne gagne. Si j’ai gouverné bien ou mal, il y avait des témoins qui diront ce qui leur plaira. J’ai éclairci des questions douteuses, j’ai jugé des procès, et toujours mort de faim, parce qu’ainsi l’exigeait le docteur Pédro Récio, natif de Tirtéafuéra, médecin insulaire et gouvernemental. Des ennemis nous attaquèrent nuitamment et nous mirent en grand péril ; mais ceux de l’île dirent qu’ils furent délivrés et qu’ils remportèrent la victoire par la valeur de mon bras. Que Dieu leur donne aussi bonne chance en ce monde et dans l’autre qu’ils disent la vérité ! Enfin, pendant ce temps, j’ai pesé les charges qu’entraîne après soi le devoir de gouverneur, et j’ai trouvé pour mon compte que mes épaules n’y pouvaient pas suffire, que ce n’était ni un poids pour mes reins, ni des flèches pour mon carquois. Aussi, avant que le gouvernement me jetât par terre, j’ai voulu jeter par terre le gouvernement. Hier matin, j’ai laissé l’île comme je l’avais trouvée, avec les mêmes rues, les mêmes maisons et les mêmes toits qu’elle avait quand j’y entrai. Je n’ai rien emprunté à personne et n’ai pris part à aucun bénéfice ; et, bien que je pensasse à faire quelques ordonnances fort profitables, je n’en ai fait aucune, crainte qu’elles ne fussent pas exécutées, car les faire ou ne pas les faire, c’est absolument la même chose. Je quittai l’île, comme je l’ai dit, sans autre cortège que celui de mon âne. Je tombai dans un souterrain, je le parcourus tout du long, jusqu’à ce que, ce matin, la lumière du soleil m’en fît voir l’issue, mais non fort aisée, car si le ciel ne m’eût envoyé mon seigneur Don Quichotte, je restais là jusqu’à la fin du monde. Ainsi donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, voici votre gouverneur Sancho Panza qui est parvenu, en dix jours seulement qu’il a eu le gouvernement dans les mains, à reconnaître qu’il ne tient pas le moins du monde à être gouverneur, non d’une île, mais de l’univers entier. Cela convenu, je baise les pieds à vos grâces, et, imitant le jeu des petits garçons où ils disent : saute de là et mets-toi ici, je saute du gouvernement et passe au service de mon seigneur Don Quichotte ; car enfin avec lui, bien que je mange quelquefois le pain en sursaut, je m’en rassasie du moins ; et quant à moi, pourvu que je m’emplisse, il m’est égal que ce soit de haricots ou de perdrix. »

Sancho finit là sa longue harangue, pendant laquelle Don Quichotte tremblait qu’il ne dît mille sottises ; et quand il le vit finir sans en avoir dit davantage, il rendit en son cœur mille grâces au ciel. Le duc embrassa cordialement Sancho, et lui dit : « Je regrette au fond de l’âme que vous ayez si vite abandonné le gouvernement ; mais je ferai en sorte de vous donner dans mes états un autre office de moindre charge et de plus grand profit. » La duchesse aussi l’embrassa, puis donna l’ordre qu’on lui fît bonne table et bon lit, car il paraissait vraiment moulu et disloqué.

CHAPITRE LVI. De la bataille inouïe et formidable que livra Don Quichotte au laquais Tosilos, en défense de la fille de dame Rodriguez.

Le duc et la duchesse n’eurent point à se repentir des tours joués à Sancho Panza, dans le gouvernement pour rire qu’ils lui avaient donné, d’autant plus que, ce jour même, leur majordome revint et leur conta de point en point presque toutes les paroles et toutes les actions que Sancho avait dites ou faites en ce peu de jours. Finalement, il leur dépeignit l’assaut de l’île, la peur de Sancho, et son départ précipité ; ce qui les divertit étrangement.

Après cela, l’histoire raconte que le jour fixé pour la bataille arriva. Le duc avait, à plusieurs reprises, instruit son laquais Tosilos de la manière dont il devait s’y prendre avec Don Quichotte pour le vaincre, sans le tuer ni le blesser. Il régla qu’on ôterait le fer des lances, en disant à Don Quichotte que la charité chrétienne, qu’il se piquait d’exercer, ne permettait pas que le combat se fît au péril de la vie ; et que les combattants devaient se contenter de ce qu’il leur donnait le champ libre sur ses terres, malgré le décret du saint concile de Trente, qui prohibe ces sortes de duels, sans qu’ils voulussent encore vider leur querelle à outrance. Don Quichotte répondit que son excellence n’avait qu’à régler les choses comme il lui plairait, et qu’il s’y conformerait en tout point avec obéissance.

Le duc avait fait dresser devant la plate-forme du château un échafaud spacieux où devaient se tenir les juges du camp et les demanderesses, mère et fille. Quand le terrible jour arriva, une multitude infinie accourut de tous les villages et hameaux circonvoisins pour voir le spectacle nouveau de cette bataille ; car jamais dans le pays on n’en avait vu ni ouï raconter une autre semblable, pas plus ceux qui vivaient que ceux qui étaient morts.

Le premier qui entra dans l’estacade du champ clos fut le maître des cérémonies, qui parcourut et examina toute la lice, afin qu’il n’y eût aucune supercherie, aucun obstacle caché, où l’on pût trébucher et tomber. Ensuite, parurent la duègne et sa fille ; elles s’assirent sur leurs sièges, couvertes par leurs voiles jusqu’aux yeux, et même jusqu’à la gorge, et témoignant une grande componction. Don Quichotte était déjà présent au champ clos. Bientôt après on vit arriver, par un des côtés de la plate-forme, accompagné de plusieurs trompettes, et monté sur un puissant cheval qui faisait trembler la terre, le grand laquais Tosilos, la visière fermée, le corps droit, et couvert d’armes épaisses et luisantes. Le cheval était du pays de Frise ; il avait le poitrail large, et la robe d’un beau gris-pommelé. Le vaillant champion était bien avisé par le duc, son seigneur, de la manière dont il devait se conduire avec le valeureux Don Quichotte de la Manche. Il lui était enjoint, par-dessus tout, de ne pas le tuer ; mais, au contraire, d’éviter le premier choc, pour soustraire le chevalier au danger d’une mort certaine, s’il le rencontrait en plein. Tosilos fit le tour de la place ; et, quand il arriva où se trouvaient les duègnes, il se mit à considérer quelque temps celle qui le demandait pour époux.

Le maréchal du camp appela Don Quichotte, qui s’était déjà présenté dans la lice ; et, en présence de Tosilos, il vint demander aux duègnes si elles consentaient à ce que Don Quichotte prît leur cause en main. Elles répondirent que oui, et que tout ce qu’il ferait en cette occasion, elles le tiendraient pour bon, valable et dûment fait. En ce moment le duc et la duchesse s’étaient assis dans une galerie qui donnait au-dessus du champ clos, dont les palissades étaient couronnées par une infinité de gens qui s’étaient empressés de venir voir, pour la première fois, cette sanglante rencontre. La condition du combat fut que, si Don Quichotte était vainqueur, son adversaire devait épouser la fille de Doña Rodriguez ; mais que, s’il était vaincu, l’autre demeurait quitte et libre de la parole qu’on lui réclamait, sans être tenu à nulle autre satisfaction.

Le maître des cérémonies partagea aux combattants le sol et le soleil, et les plaça chacun dans le poste qu’ils devaient occuper. Les tambours battirent, l’air retentit du bruit des trompettes, la terre tremblait sous les pieds des chevaux ; et, dans cette foule curieuse qui attendait la bonne ou la mauvaise issue du combat, les cœurs étaient agités de crainte et d’espérance. Finalement, Don Quichotte, en se recommandant du fond de l’âme à Dieu Notre Seigneur, et à sa dame Dulcinée du Toboso, attendait qu’on lui donnât le signal de l’attaque. Mais notre laquais avait bien d’autres idées en tête, et ne pensait qu’à ce que je vais dire tout à l’heure. Il paraît que, lorsqu’il s’était mis à regarder son ennemie, elle lui sembla la plus belle personne qu’il eût vue de sa vie entière, et l’enfant aveugle, qu’on a coutume d’appeler amour par ces rues, ne voulut pas perdre l’occasion qui s’offrait de triompher d’une âme d’antichambre, et de l’inscrire sur la liste de ses trophées. Il s’approcha sournoisement, sans que personne le vît, et enfonça dans le flanc gauche du pauvre laquais une flèche de deux aunes, qui lui traversa le cœur de part en part ; et vraiment il put faire son coup bien en sûreté, car l’amour est invisible ; il entre et sort comme il lui convient, sans que personne lui demande compte de ses actions. Je dis donc que, lorsqu’on donna le signal de l’attaque, notre laquais était transporté, hors de lui, en pensant aux attraits de celle qu’il avait faite maîtresse de sa liberté ; aussi ne put-il entendre le son de la trompette, comme le fit Don Quichotte, qui n’en eut pas plus tôt entendu le premier appel, qu’il lâcha la bride, et s’élança contre son ennemi de toute la vitesse que lui permettaient les jarrets de Rossinante. Quand son bon écuyer Sancho le vit partir, il s’écria de toute sa voix : « Dieu te conduise, crème et fleur des chevaliers errants ! Dieu te donne la victoire, puisque la justice est de ton côté ! »

Bien que Tosilos vît Don Quichotte fondre sur lui, il ne bougea pas d’un pas de sa place ; au contraire, appelant à grands cris le maréchal du camp, qui vint aussitôt voir ce qu’il voulait, il lui dit : « Seigneur, cette bataille ne se fait-elle point pour que j’épouse ou n’épouse pas cette dame ? — Précisément, lui fut-il répondu. — Eh bien ! reprit le laquais, je crains les remords de ma conscience, et je la chargerais gravement si je donnais suite à ce combat. Je déclare donc que je me tiens pour vaincu, et que je suis prêt à épouser cette dame sur-le-champ. » Le maréchal du camp fut étrangement surpris des propos de Tosilos ; et, comme il était dans le secret de la machination de cette aventure, il ne put trouver un mot à lui répondre. Pour Don Quichotte, il s’était arrêté au milieu de la carrière, voyant que son ennemi ne venait pas à sa rencontre. Le duc ne savait à quel propos la bataille était suspendue ; mais le maréchal du camp vint lui rapporter ce qu’avait dit Tosilos, ce qui le jeta dans une surprise et une colère extrêmes.

Pendant que cela se passait, Tosilos s’approcha de l’estrade où était Doña Rodriguez, et lui dit à haute voix : « Je suis prêt, madame, à épouser votre fille, et ne veux pas obtenir par des procès et des querelles ce que je puis obtenir en paix et sans danger de mort. » Le valeureux Don Quichotte entendit ces paroles, et dit à son tour : « S’il en est ainsi, je suis libre et dégagé de ma promesse. Qu’ils se marient, à la bonne heure ; et, puisque Dieu la lui donne, que saint Pierre la lui bénisse. »

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